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Full text of "Romania"

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Toronto 

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BDrDIN&LK'^JUN  15  1524 


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ROMANIA 

RECUEIL    TRIMESTRIEL 

CONSACRÉ  A  l'Étude 

DES    LANGUES    ET    DES    LITTÉRATURES    ROMANES 

FONDÉ    EN     1872    PAR 

Paul  MEYER  ht  Gaston  PARIS 

PUBLIÉ    PAR 

MARIO    ROQUES 

Pur  remembrer  des  ancessurs 
Les  diz  e  les  faiz  e  les  murs 
Wace, 


Tome  XLVII 

50=  ANNÉE.  —  192 1 


PARIS    (VP) 

LIBRAIRIE  ANCIENNE  EDOUARD   CHAMPION 

5,    aUAI    MALAC2.UAIS,    )  fU 

TOUS    DROITS    RÉSERVÉS 


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LES 
CONTENANCES    DE     TABLE 


Les  rimeurs  du  moyen  âge  ont  composé  sur  les.  règles  de  la 
bonne  tenue  à  table,  comme  sur  tant  d'autres  règles  de  morale 
ou  de  vie  pratique,  de  petits  poèmes,  appelés,  en  France,  Con- 
tenances de  table.  Une  étude  complète  de  ces  poèmes  dans  les 
littératures  européennes  reste  à  faire  ;  nous  tentons  ici  un  clas- 
sement des  poèmes  en  latin  et  en  langues  romanes".  Cette 
étude  sera  suivie  d'une  nouvelle  édition  des  textes  français  et 
du  petit  poème  latin  qui  en  est  le  modèle  plus  ou  moins  direct. 

I.  Poèmes  en  latin.  —  Un  poème  latin  de  23  hexamètres  léo- 
nins, remarquable  par  sa  précise  concision,  a  été  publié  par 
F.  Novati  ^  L'auteur  anonyme  recommande  de  penser  aux 
pauvres,  quand  on  se  met  à  table,  de  faire  précéder  le  repas  d'une 
prière  ;  il  donne,  ensuite,  quelques  conseils  sur  la  manière  de 
manger,  le  maintien  et  la  conversation  qui  doit  éviter  la  loqua- 
cité et  le  sarcasme.  Ces  préceptes  se  présentent,  sous  une  forme 
plus  ample,  dans  d'autres  poèmes  qui,  en  outre,  donnent  quel- 
quefois des  règles  particulières  pour  l'amphitryon  et  pour 
l'invité  (une  règle  de  cette  catégorie  se  trouve  déjà  dans  le 
texte  en  question),  pour  les  hommes  et  pour  les  femmes,  ainsi 
que  pour  celui  qui  sert  à  table,  ou  bien  contiennent  différentes 

1.  Sur  les  détails  concernant  les  repas  au  moyen  âge,  voy.  A.  Schuitz, 
Das  hôfische Lehen  ^ur  Zeit  dcr  Minnesinger,  2^  éd.,  Leipzig,  1889,  I,  chap.  4  ; 
K.  Bartsch,  Die  Fonneti  des  geselligen  Lebeiis  im  Mittelaller,  duns  Gesatn nielle 
Vorlràge  und  AufscUie,  Freiburg  i.  B.,  1883,  p.  242  s.  ;  A.  Franklin,  La  Vie 

privée  d'autrefois,  Les  repas,  Paris,  1889  ;  O.  Millier,  Die  tâgticheu  Lehensgeuvliti- 
heiten  in  den  altfr.    Artusromanen,   Marburg,  1889,  p.  10  ss. 

2.  Carmina  mediiaevi,  Firenze,  1883,  p.  49. 

Romania,  XLVII.  i 


2  S.    GLIXELLI 

digressions.  Outre  le  texte  publié  par  Novati  (r/),  nous  en 
avons  cinq  autres  ÇB  C D  E  G)  qui  en  sont  des  remaniements  '. 
On  peut  supposer  que  ce  poème  n'est  pas  d'une  époque  très 
éloignée  de  celle  des  poèmes  auxquels  il  a  servi  de  modèle  :  un 
tait.dont  il  sera  question  plus  loin,  nous  atteste  qu'il  ne  peut 
pas  remonter  au  delà  du  xii^  siècle. 

Ltroitement  apparenté  avec  ce  texte  est  le  Liber  Faceti, 
poème  de  221  hexamètres  rimes,  qui  semble  remonter  aussi 
au  XII'  s.  -  et  dont  la  vogue  a  été  très  grande  encore  à  l'époque 
des  incunables:  on  en  cite  huit  éditions,  dont  une  accompagnée 
d'une  traduction  allemande  par  Sébastien  Brant,  et  cinq  éditions 
séparées  de  cette  dernière  traduction',  sans  compter  plusieurs 
éditions  des  Anctores  octo,  où  le  texte  latin  a  été  inséré  avec  un 
commentaire  ^.  L'auteur  annonce  que  son  intention  a  été  de 
compléter  les  Distiques  de  Caton  ;  il  prodigue,  en  effet,  des 
règles  de  convenance  et  d'étiquette  à  observer  à  l'église  ou  à 
table,  qui  manquent,  justement,  dans  le  célèbre  ouvrage  du 
Pseudo-Caton.  Dans  la  partie  consacrée  à  la  tenue  à  table,  la 
plus  importante  et  qui  seule  nous  intéresse  ici,  nous  trouvons 
plusieurs  préceptes  identiques  à  ceux  des  six  rédactions  du 
poème  précédent. 

Le  Liber  Faceti  a  été  attribué  sans  raison  (par  Hain)  à  Rei- 
ner  l'Allemand  qui  vivait  dans  la  deuxième  moitié  du  xii"  siècle 
et  à  qui  on  doit  un  autre  poème  sur  le  même  sujet,  intitulé 
Pbagifacetus  '.  Ce  poème  de  440  hexamètres,  également  tra- 
duit par  Brant,  diff^ère  sensiblement  des  compositions  que  nous 
avons  étudiées  :  il  off^re  d'assez  longs  développements,  tandis 
que  les  poèmes  précédents  consacrent  à  un  précepte  un  seul 
vers,  deux  au  plus.  Ainsi  la  recommandation  de   se  laver  les 

1.  Voy.  ci-dessous,  p.  26. 

2.  Voy.  Hauréau,  Notices  et  extraits  des  mss.,  XXVII,  2^  partie,  p.  17-20. 

3.  Hain,  Repertoriiwi  bibliographie  uni,  6883-95.  Brant,  Nurreiischif,  éd. 
Zarncke,  Leipzig,  1854,  p.  137. 

4.  Ibid.,  1913-19.  Je  me  propose  de  publier  procliaincment  deux  versions 
françaises  inédites  du  Facetus. 

5.  Reineri  Ptuigifacetiis  addita  versione  Sebastiani  Brantii  recensuit  Hugo 
Lemclie,  Stetini,  1880.  L'éditeur  fournit  des  renseignements  précis  sur  son 
poète  (voy.  p.  9  s.)  qu'on  a  voulu  identifier,  mais  à  tort,  avec  Jean  de  Gar- 
lande  (cf.  Chevalier).  Sur  ce  poème  voy.  aussi  A.  Brûckner,  Archiv  fiïr  sta- 
viscl)e  Philologie,  XYW ,   11. 


LES    CONTENANCES  DE  TABLE  3 

mains  occupe,  dans  le  Pbagifacetiis,  13  vers,  celle  de  s'essuyer 
la  bouche  avant  boire,  9  vers,  etc.  Ce  procédé  n'a  pas  été  suivi 
par  les  successeurs  qui  ont  repris  la  méthode,  évidemment  plus 
pratique  et  plus  efficace,  de  présenter  des  règles  courtes  et 
catégoriques.  Reiner  recommande  le  respect  et  la  politesse 
envers  les  dames  qu'il  appelle  lux  et  decits  mense.  On  peut  noter, 
enfin,  que  les  réminiscences  classiques  ne  manquent  pas  dans 
son  poème. 

Des  réminiscences  analogues  se  rencontrent  aussi  dans  deux 
petits  textes  en  hexamètres  léonins  que  M.  L.  Biadene  a  déta- 
chés du  poème,  intitulé  Momie  scholariuni,  du  fameux  Jean  de 
Garlande  (-f  1252)  '.  Dans  le  premier  texte,  de  46  vers.  De 
ciirialitatibtis  in  mensa  conservandis ,  l'auteur  donne  des  règles 
générales  de  la  bonne  tenue  à  table,  en  s'efforçant  de  trouver 
des  formules  nouvelles,  mais  qui  permettent,  néanmoins,  de 
supposer  qu'il  a  connu  notre  premier  poème  ^  Le  second 
texte,  de  28  vers.  De  ministratione  decenti,  devrait  s'occuper  seu- 
lement de  l'art  de  servir  à  table,  mais  on  y  trouve  aussi  dts 
préceptes  concernant  la  tenue  à  table  et  même  l'hygiène  '.  Les 
Conleiiances  de  Jean  ont  été  en  vogue  très  longtemps,  comme  le 
prouve  un  abrégé  qui  en  a  été  fait  au  xv*  siècle  •*. 

Il  est  délicat  de  dater,  même  approximativement,  le  poème 
de  308  hexamètres,  intitulé  Modus  cenandi,  qu'a  publié  F.  J. 
Furnivall  >.  Il  est  plein  de  digressions  sur  les  différentes  sortes 
d'aliments  et  de  boissons,  sur  l'hygiène,  de  sorte  que  le  sujet 
proprement  dit  occupe  très  peu  de  place.  On  y  trouve,  à  côté 

1.  Cortesie  da  hivohi  di  Giovanni  di  Garlandia,  Romanische  Foischungen, 
XXIII,  1003. 

2.  Cf.  les  vers  suivants  de  Jean  avec  v.  15,  18,  22,   i  de  l'autre  poème  : 

Ut  decet  ore  bibas     vacuo,  si  prandia  libas.  1 5 

Absit  scurile     verbum  propone  virile.  28 

Palnias  mundate     post  prandia  vina  novate.  3 1 

Pauperis  impense     sint  miscellenia  mense.  35 

3.  Les  règles  pour  le  serviteur  se  trouvent  également  au  début  des  rédac- 
tions C  G  qui  offrent,  vers  la  fin,  quelques  préceptes  d'hygiène  provenant  de 
la  SchoJa  Salernitana.  Voy.  F.  N[ovati',  GiornaJe  stor.  d.  lett.  ital..  XXI,  4. 17, 
cf.  E.  Faral,  Romania,  XLVI,  252-54. 

4.  Biadene,  ^-//'//(.'/^  r/7t',  p.   1007. 

5.  The  Bahees  Book,  II,  34,  Early  English  Text  Society,  32  (i868j. 


4  s.     GLIXELLI 

de  quelques  préceptes  qui  se  répètent  dans  tous  les  textes,  les 
recommandations  suivantes  :  prendre  du  sel  avec  les  doigts  et 
non  pas  avec  le  couteau  (v.  58)  ',  ne  pas  beurrer  le  pain  avec 
le  doigt  (v.  91),  ne  pas  lécher  le  couteau  (v.  97). 

Il  est  difficile  aussi  de  préciser  la  date  d'un  petit  texte,  im- 
primé avec  le  poème  de  Jean  Sulpice  dont  il  sera  question  ci- 
dessous,  mais  qui  semble  plus  ancien  que  ce  poème  ^  Il  est 
intitulé  Regimen  mense  honorabik  et  commence  par  les  vers  4  et 
23  du  poème  publié  ci-après  (^A\  suivis  de  12  règles,  introduites 
par  les  mots  Dum  inandncatis,  avec  lesquels  elles  forment  des 
hexamètres.  Tous  les  vers  finissent  par  -aîis  :  Vullns  hylares  ha- 
beatis,  SaJ  cnltello  capiatis,  etc.  La  même  rime  en  -atis  se  répète 
également  d'un  bout  à  l'autre  d'un  texte  de  43  vers,  tiré  d'un 
ms.  du  xv=  s.  et  intitulé  Spéculum  mense  '.  Il  n'est  pas  en  hexa- 
mètres comme  les  poèmes  précédents  ;  les  préceptes  qu'il  offre 
n'ont  rien  de  particulier.  En  voici  le  commencement  : 

Vos  discret!  qui  manducatis 
Primo  manus  lotas  habeatis, 
Benedicite  Deo  dicatis, 
Inferiorem  locum  assumatis. 

Pour  terminer  cette  revue  des  poèmes  latins  composés  avant 
le  xvi'^  siècle,  il  reste  à  dire  un  mot  du  Carmen  juvénile  de 
moribus  in  inensa  servandis  de  Jean  Sulpice,  humaniste  italien 
de  la  deuxième  moitié  du  xv^  siècle  ■^.  Ce  poème  de  122  vers 
en  distiques  élégiaques  a  été  publié  par  Josse  Bade  Ascensius 
avec  un  appendice  et  un  abondant  commentaire,  il  a  été  réim- 
primé dans  ces  conditions  à  plusieurs  reprises  5.  Les  règles 
qu'il  présente,  rappellent  celles  du  plus  ancien  poème  et  montrent 
qu'il  était  nécessaire  d'en  répéter  même  les  plus  élémentaires. 
Voici  quelques  vers  à  titre  d'exemple  : 

1 .  lu  cena  digitis  sal,  non  cultro  capiatur.  Le  contraire  est  recommandé 
par  la  rédaction  C  v.  43  :  Nemo  salem  sotio  digitis  proponere  débet. 

2.  Josse  Bade,  Duplex  commentatio  intégra  reposita  atque  recognila  in  Boe- 
tiutn...  una  cuni  libella  de  niaribus  in  inensa  infarmandis,  Lyon,  1503. 

3.  B.  Hôlscher,  Zeitschrift  fi'ir  vaterliindischc  Geschichle  und  Altothiinishwde, 
XXXVII,   158. 

4.  Voy.  B.  Pecci,  Archivio  délia  R.  Societâ  Rowana  di  Slaria  Patria,  XIII, 
456. 

5.  Duplex  commentatio...  ex  Anctores  acto,  Lvon,  1528. 


LES    CONTE^IANCES  DE  TABLE  5 

Sit  sine  labe  toga  et  faciès  sit  lauta  manusque,  5 

Stiria  nec  naso  pendcat  ulla  tuo, 
Et  nihil  emineant  et  sint  sine  sordibus  ungues. 
Et  ructare  cave  quin  ora  in  tcrga  reflectas.  17 

Quodque  jubebit  herus  facilis  semperque  subito,  67 

Quemque  tibi  dederit  tu  tibi  sume  locum. 
Pocula  quum  sûmes  tergat  tibi  mappa  labella,  99 

Si  tergas  manibus,  non  mihi  charus  eris. 

2.  Poèmes  français.  —  Les  trois  textes  dont  il  va  être  ques- 
tion, ont  été  publiés  par  M"'*  de  Saint-Surin,  dans  un  petit 
volume  qui  est  devenu  aujourd'hui  d'une  extrême  rareté  '. 
F.  Wolf,  dans  un  compte  rendu  de  cette  édition,  a  réimprimé 
le  premier  texte  et  quelques  fragments  des  deux  autres  \  F.  J. 
Furnivall  en  a  donné  une  édition  complète,  fondée  sur  deux 
mss.  de  Paris  et  sur  la  publication  de  M"*  de  Saint-Surin  K 
Enfin  A.  Franklin  qui  semble  ignorer  toutes  ces  éditions,  a 
publié  les  mêmes  textes,  sauf  le  premier,  d'après  un  ms.  de 
Paris  '^. 

La  filiation  des  trois  poèmes  est  la  suivante  :  I  est  une  tra- 
duction du  latin,  II  dérive  de  I,  III  dérive  de  IL  Avant  d'exa- 
miner cette  question,  je  crois  utile  de  donner  (pp.  6  et  7)  une 
liste  des  préceptes  qu'offrent  les  poèmes  en  langues  romanes, 
1°  d'après  leur  succession  dans  I,  2°  d'après  celle  de  II,  pour  les 
préceptes  qui  manquent  dans  I.  On  ne  tiendra  pas  compte  ici 
de  menues  divergences  qui  seront  signalées  plus  loin. 

Examinons  en  détail  les  poèmes  dont  le  contenu  est  pré- 
senté par  cette  table.  Le  premier  texte  français,  traduit  du  latin, 
compte  éo  vers  octosyllabiques  :  deux  vers  correspondent 
généralement  h  un  hexamètre.  Trois  préceptes  du  poème 
publié  par  Novati  (v.  14,  17,  23)  manquent  dans  le  français, 
mais  cela  ne  nous  autorise  point  à  considérer  ces  préceptes 
comme  n'appartenant  pas  au  modèle  de  ce  dernier,  car  le 
traducteur  a  pu  très  facilement  sauter  plusieurs  vers.  Quelques 

1.  VHôtel  de  Cltinv  au  moyen  âge,  Paris,  1855,  p.  67-93. 

2.  AUdeiitsche  Bliilter,  I  (1836),  p.  266,  ou  Kleinere  Schriften,  p.  p.  Sten- 
gel  dans  Aiisgaben  imd  Abhandlungeii,  LXXXVII,  232. 

5.   The  Babees  Book,  II,  3-20. 

4.  La  Vie  privée  d'autrefois,  Les  repas,  p.  168-80. 


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LES   CONTENANCES  DE  TABLE 


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8  s.    GLIXELLI 

règles  appellent  des  remarques.  C'est  d'abord  l'idée  chrétienne 
de  pjnser  aux  pauvres  quand  on  se  met  à  table  qu'on  a  signa- 
lée, sous  une  forme  identique,  dans  d'autres  textes,  comme 
ï Anticerherus  de  Bongiovanni  da  Cavriana  ou  les  Provcrbia 
sapientum  '.  Il  est  possible  que  cette  recommandation  n'ait  pas 
été  mise  en  vers,  pour  la  première  fois,  dans  notre  poème 
latin.  Le  conseil  de  s'essuyer  les  lèvres  avant  boire  était  d'au- 
tant plus  nécessaire  qu'à  l'époque  il  n'y  avait  souvent  qu'un 
seul  verre  pour  toute  la  tablée  De  même  le  précepte  6  se 
trouve  répété  souvent,  car  une  seule  assiette  servait  d'ordinaire 
pour  deux   convives  \  Il  était    indispensable    de   se  laver  les 

Notes  du  tableau  des  pages  6  et  7. 

1.  Textes  A  B  et  variantes  de  C  D  E  G  F,  voy.  ci-dessous  p.  28  s. 

2.  Doctus  dicetur  hec  qui  documenta  sequetur.  Hec  documenta  sibi  qui 
vult  urbanus  haberi  Que  scribuntur  ibi  sciât  observanda  necesse  {D). 

5.  Ne  famé  captus  vidcaris  sive  gulosus. 

4.  A  disco  tolUis  coclear  cum  sumpseris  escas. 

5.  Discum  de  mensa  sublatum  non  revocabis. 

6.  Cf.  Levy,  S  W,  II,  445,  encomhar. 

7.  Nolito  culpare  dapes  quas  sumere  sper^^. 

8.  Si  sapis  extra  vas  expue  quando  lavas. 

9.  Hec  penitus  timeas  ne  sociis  noceas  {D). 

10.  Absumptoque  cibo  reddaïur  gratia  Christo. 

11.  Non  bonum  est  signum  in  juvene  cognosere  vinum . 

12.  Et  vacuum  tu  redde  ciphum  prius  undique  lotum. 
15.  Numquam  subrideas  sed  stabilis  sedeas. 

14.  Numquam  ridebis  nec  faberis  ore  repleto. 

15.  Ne  credas  ventri  nec  gule  cuncta  volenti. 

16.  Non  cultrum  lingat  (Modus  cenanâi). 

17.  Nec  mappa  tergas  dentés  oculosque  fluentes  (F). 

18.  Nec  facias  offas  de  pane  prius  tibi  morso. 

19.  Mensa  tibi  pura. 

20.  Aut  caput  aut  aiiud  membrum  tibi  scarpere  noli  (F). 

21.  Voy.  le  texte  lat.  publié  ci-après  v.  20  var.  D. 

22.  Caseus  et  anguilla  mortis  cibus  est  ille  vel  illa. 


1.  Voy.  F.  Novati,   Un  Poeiiia  francescano  dd  Dugeitto,  dans  Altraverso  il 
medio  evo,  Bari,  1905,  p.  49. 

2.  A.  Franklin,  Otivr.  cité,  p.   104. 

3.  A.  Schultï,  Ouvr.  cité,  I,  370. 


LES   CONTENANCES  DE  TABLE  9 

mains  après  le  repas,  car  la  fourchette  était  inconnue  et  l'on 
mangeait  avec  les  doigts  '. 

A  quelle  époque  ce  premier  texte  français  remonte-t-il  ? 
M'"^  de  Saint-Surin  l'a  déclaré  du  xV  siècle,  ce  qui  a  été 
accepté  sans  discussion .  Cependant,  étant  donné  que  les  litté- 
ratures allemande  et  italienne  ont  des  Contenances  de  table  du 
xiii^  siècle,  il  me  paraît  a  priori  invraisemblable  que  cette 
humble  traduction  française  soit  aussi  tardive.  Je  la  crois  de  la 
fin  du  xiii*^  siècle.  L'examen  linguistique  du  texte  autorise  cette 
hypothèse  :  ie  <C  a  tonique  libre  précédé  d'une  palatale  est  con- 
servé \  foiirgier  (25),  chier  (51);  —  apophonie  :  laver,  leve(^^^); 
—  diérèse  assurée  par  la  mesure  du  vers  :  jeiin  (8),  eiisses 
(16);  —  la  déclinaison  en  partie  conservée  :  coutinniers  ($), 
""/\  (9)'  à  côté  de  saoul  (7),  gloul  (16).  Ces  particularités  de 
l'ancienne  langue  ne  sont  pas  absolument  étrangères  aux  textes 
du  xv=  siècle,  mais  elles  sont  trop  nombreuses  dans  ce  petit 
poème  pour  qu'il  puisse  être  considéré  comme  appartenant  à 
cette  époque;  il  est  même  surprenant  que  le  copiste  du  xv'=  siècle 
n'ait  pas  altéré  davantage  la  graphie.  Le  fait  que  ce  poème 
serait  de  beaucoup  plus  ancien  que  les  mss.  qui  l'ont  conservé, 
n"a  pas  de  quoi  nous  étonner,  car  les  compositions  de  ce  genre 
étaient  peu  faites  pour  être  recueillies  dans  de  beaux  mss.  du 
XIII''  ou  du  xiV^  siècle.  Cela  nous  explique  aussi  pourquoi  ces 
textes  qui  pourtant  ont  dû  être  très  répandus,  se  sont  conser- 
vés dans  un  nombre  aussi  exigu  de  manuscrits. 

Les  deux  autres  poèmes  accusent  un  peu  plus  d'originalité 
que  le  petit  texte  que  nous  venons  d'étudier.  L'ordre  dans 
lequel  ils  ont  été  imprimés  par  tous  les  éditeurs,  est  celui  dans 
lequel  ils  se  lisent  dans  le  ms.  de  la  Bibliothèque  Nationale,  fr. 
118 1.  On  ne  s'est  pas  aperçu  que  le  poème  en  distiques  qui  se 
lit,  dans  le  ms.,  en  second  lieu,  est  justement  le  plus  ancien 
des  deux.  Ce  poème  de  94  vers  octosyllabiques  dérive  directe- 
ment du  premier  texte  français,  comme  le  montrent  les  pas- 
sages suivants  : 

II  15-18  I  17-18,  23-24 

Le  rfforsel  mis  hors  de  ta  bouche  Du  pain  que  mis  as  en  ta  bouche, 

A  ton  vaissel  plus  ne  le  touche.  A  ton  escuelle  point  n'atouche. 

I.  A.  Franklin,  Ouvr.  cité,  p.  45  ss. 


lO  s.    GLIXELLI 

Ton  morsel  ne  touche  a  salière,  Viande  au  sel  de  la  saliiere 

Car  ce  n'est  pas  belle  manière.  N'atouche,  c'est  laide  manière. 

II  65-66  I  27 

Ne  furge  tes  dcns  de  l.i  pointe  De  ton  coustel  tes  dens  ne  feurges. 

De  ton  coustel,  je  le  t'apointe. 

On  pourrait  multiplier  ces  rapprochements,  mais  ceux-là 
suffisent  pour  prouver  que  II  a  connu  et  imité  I,  ce  qui  n'ex- 
clut point  la  possibilité  qu'il  ait  connu  aussi  des  textes  latins. 
Les  préceptes  qui  manquent  dans  I  l'attestent  et  le  fait  que 
le  second  hémistiche  de  ^  5  est  rendu  plus  exactement  par  II  : 

II  I 1-12  I  11-12 

Seoir  te  peulz  sans  contredit  Ne  t'assiez  pas,  je  te  conseille, 

Au  lieu  ou  l'oste  ce  te  dit.  Se  bien  ne  sces  que  l'en  le  vueille. 

Le  poème  II  présente  23  préceptes  nouveaux,  mais  10  pré- 
ceptes de  I  y  manquent,  il  en  compte  donc  40.  Il  est  à  noter 
que  ce  texte  mentionne  la  serviette  (v.  37)  dont  il  est  question 
aussi  dans  III  98. 

Le  dernier  des  textes  français,  du  xV^  s.  sûrement  celui-ci, 
se  compose  de  37  quatrains  suivis  d'une  ballade,  au  total  176 
vers.  Il  est  donc  deux  fois  plus  long  que  le  texte  précédent  et, 
cependant,  offre  moins  de  préceptes  que  l'autre,  32  en  tout, 
mais  les  redites  n'y  manquent  pas.  Il  contient  un  seul  précepte 
nouveau,  celui  de  s'assurer  si  le  siège  est  propre  avant  de  s'as- 
seoir (29-32)  '.  Quant  à  son  origine,  on  peut  établir,  avec  une 
certitude  absolue  qu'il  dérive  du  poème  IL  Voici  les  rapproche- 
ments qui  ne  permettent  aucun  doute  : 

III  I,  4  II  1-2 
Enfant  qui  vcult  estre  courtoys,              Se  tu  veulz  estre  bien  courtois, 
Garde  ces  rigles  en  fraucoys.                   Gardes  ces  reigles  en  francois. 

III  9-1 1  II  7-8 

Enfant  d'honneur,  lave  tes  mains  Lave  tes  mains  devant  disncr 

A  ton  lever,  a  ton  disner,  Et   aussy  quant  vouldras  soupper. 
Et  puis  au  soupper  sans  finer. 

I.  Sit  tibi  mantilc  niundum  tersumque  sedile  (Jean  de  Garlande,  De  ciiria- 
lilalihus,  v.  27). 


LES   CONTENANCES  DE  TABLE  1 1 

III  26-28  II   11-12 

et  le  maistrc  te  dit  Seoir  te  peulz  sans  contredit 

Que  tu  sees,  sans  contredit  Au  lieu  ou  l'oste  ce  te  dit. 
Faire  le  peulz  selon  raison. 

III  8 2-8  3  II  69-70 

Sur  tout  que  point  tu  ne  sommeilles,    Garde  toy  bien  de  conseiller  • 
Et  aussi  que  tu  ne  conseilles.  A  table,  ne  de  sommeiller. 

III  85-86,  88  II  51-52 

Enfant,  jamais  la  bouche  pleine  Ne  parles  point  la  bouche  pleine. 

Tu  ne  dois  a  autruy  parler.  Car  c'est  laide  chose  et  vileine. 
Car  c'est  chose  par  trop  vileine. 

III   125-26,    128  II  47-48 

Enfant,  se  tu  es  saige,  escoute  Regarde  a  la  table  et  escoute, 

De  la  table  les  assistans,  *      Et  ne  te  tiens  pas  sur  ton  coulte. 
Et  ne  te  tiens  pas  sur  le  coubte. 

III  141-45  II  61-62 

Enfant,  garde  toy  de  frotter  Ne  frotte  tes  mains  ne  tes  bras 

Enssamble  tes  mains,  ne  tes  bras  L'un  a  l'autre,  ne  a  tes  draps. 
Ne  a  la  nappe,  ne  aux  draps. 

En  se  reportant  à  la  table  des  préceptes  ci-dessus,  on  pourra 
faire  de  nombreux  rapprochements  encore  qui  prouveront  tous 
que  III  a  suivi  de  très  près  II  ;  le  travail  de  III  se  bornait  géné- 
ralement à  amplifier  les  formules  de  son  modèle  pour  changer 
les  distiques  en  quatrains.  Les  rapports  établis  entre  les  trois 
poèmes  deviennent  encore  plus  évidents  si  l'on  compare  tous 
leurs  préceptes  communs  :  on  s'aperçoit  alors  que  la  ressem- 
blance entre  I  et  III  est  d'ordinaire  bien  vague,  tandis  qu'elle 
est  très  frappante  pour  II  et  III.  Il  est  vrai  que  III  présente 
quelques  règles  qui  figurent  dans  I  et  manquent  dans  II,  mais 
l'analogie  en  est  si  peu  précise  qu'elle  ne  nous  oblige  même 
pas  à  admettre  que  III  ait  connu  I. 

5.  Poê me  provençal.  —  Ce  poème  de  118  vers  octosyllabiques, 
conservé  par  un  seul  ms.  du  xiv^  siècle  ',  a  été  publié  pour  la 
première  fois  par  M.  L.  Biadene  %  ensuite  par  M.  V.  Chich- 

1.  P.  Meyer,  Roviania,  XIV,  486  ss. 

2.  Cor  teste  dalavola  in  Jatino  e  in  proi'en:(ale,  No^e  Cassin-D'  Ancona,  1893. 


12  S.    GLIXELLI 

marev  '.  Il  est  assez  indépendant  et  par  conséquent  plus 
difficile  à  classer  que  les  textes  français.  On  peut  admettre, 
cependant,  que  le  rimeur  provençal  a  connu  une  rédaction 
latine,  assez  voisine  du  modèle  suivi  par  le  plus  ancien  texte 
français.  Voici  les  passages  qui  suggèrent  cette  assertion  : 

Qiun  tu  a  la  taula  seras, 
[4]  -  La  vianda  tu  senharas.  2 

Avan  que  manges  pensaras 
[i]  Dels  paoures  e  los  serviras.  4 

[6]  Non  comens  premier  a  maniar, 

Tro  autre  veias  comensar...  14 

[C  17]  due  semblarie  fosas  glot.  25 

Mas  cubri  gent  si  no*t  sap  bon, 
[F  205]  Digas  que  tôt  es  bel  e  bon.  32 

Que  vergonha  es  de  retrayre 
[8]  Mosels  que  veia  hom  atrayre.  40 

Ni  ia  non  vulhas  per  ton  grat 
[15]  Beure,  tro'l  mocel  aias  pasat.  50 

E  garda  que  non  t'esca  vent 
[12]  De  nulha  part  ton  ensient.  100 

la  non  vulhas  ton  nas  torquar 
[9]  Am  la  man  nuza  ni  mocar.  102 

En  aital  luoc  tu  ti  ceyras 

Que  ia  vergonha  non  auras  104 

[5]  Que  diga  hom  :  d'aqui  levas. 
A  Dieu  lauzor  deias  donar, 
[£41]  Can  de  taula  voiras  levar.  116 

Ce  poème  offre  plusieurs  règles  que  nous  n'avons  pas  ren- 
contrées dans  les  textes  français,  à  savoir:  être  prévenant  envers 
les  convives  (19-22),  se  contenter  de  ce  dont  on  est  servi  (27- 
30),  ne  pas  badauder  (35-6),  ne  pas  manger  trop  vite  un  mets 
chaud  (37-8),  ne  pas  boire  du  vin  avant  de  manger  (41-2), 
avoir  soin  de  sa  mise  (45-8),  ne  pas  toucher  le  verre  d'une  main 
grasse  (69-74),  tenir  le  fromage  avec  trois  doigts  (79-82)  ',  ne 
pas  manger  par  trop  grosses  bouchées  et  ne  pas  en  mettre  une 

1.  Reï'ue  des  hiiigues  rotnaiies,  XLVIII,  289. 

2.  Les  chiffres  entre  crochets  renvoient  aux  vers  du  texte  latin  A  ;  voy. 
tableau  des  préceptes  pour  C  E  F. 

3.  Cum  tribus  digitis  escam  tangendo  politis  (D  28). 


LES    CONTENANCES  DE  TABLE  I  3 

autre  avant  d'avoir  avalé  la  précédente  (83-90)  '.  Quant  au 
précepte  35,  il  faut  noter  que  le  poème  en  provençal  diffère  de 
ceux  en  français  en  ce  qu'il  recommande  de  ne  pas  inviter  les 
autres  convives  à  boire  ou  à  manger.  Quelques  préceptes  com- 
muns au  poème  en  question  et  aux  poèmes  II  et  III  en  français 
peuvent  s'expliquer  par  le  fait  que  les  poètes  traitant,  à  la  même 
époque,  ce  sujet  qui  ne  leur  était  point  personnel,  devaient 
forcément  se  rencontrer,  sans  qu'il  soit  nécessaire  d'admettre  un 
rapport  de  filiation. 

4.  Poèmes  italiens.  —  Plus  long  que  les  poèmes  en  français  et 
en  provençal  est  le  poème  De  qiiinquaginta  curialitatihiis  ad  men- 
sam  de  Bonvesin  da  Riva  ^,  publié  par  I.  Bekker  '  et,  ti'après 
un  autre  ms.,  par  B.  Biondelli  ^. 

Il  compte  204  vers  et  se  compose  de  quatrains  dont  chacun 
renferme  un  précepte,  sauf  le  premier  qui  sert  de  préambule. 
Par  cette  f^icture  un  peu  pédantesque,  le  poème  de  Bonvesin 
diffère  sensiblement  des  rédactions  que  nous  venons  d'examiner, 
mais  il  est  probable  qu'il  dérive  du  même  texte  latin.  Les 
quatrains  suivants  semblent  attester  cette  filiation  et  montrent, 
en  même  temps,  que  Bonvesin  a  traité  son  sujet  avec  beaucoup 
d'originalité  : 

I.  La  premerana  è  questa,  ke  quando  tu  ve  a  mensa, 
[1]  >  Del  pover  besonioso  inprimaniente  impensa  ; 

I .  Sume  bolum  tantum  uf  possis  bene  volvere  quantum  (C  39),  Maxil- 
lamque  bolo  caveas  expandere  magno  {E  20),  texte  reconstitué  v.  6  var.  A. 

1.  La  date  exacte  de  sa  mort  est  inconnue,  il  vivait  encore  en  1513.  Voy. 
Canetta,  Giorz/fl/é"  5/or.  J.  Ult.  ital.,  VII,  170  ss. 

3.  Sit-{iin^sherichte  der  Akademieder  IVissenschaften  :^?<  Berlin,  185 1,  p.  85  ; 
réproduit  par  E.  Monaci,  Crestoma^îa  italiana,  p.   399. 

4.  Poésie  lombarde  inédite,  Milano,  1856,  p.  161  ;  reproduit  et  traduit  en 
anglais  par  W.  M.  Rossetti,  Early  English  Text  Society,  extra  séries  8,  1869, 
II,  p.  16.  Biondelli  suppose  que  Bonvesin  a  repris  ce  sujet  en  italien,  après 
l'avoir  déjà  traité  en  latin  ;  il  tire  cette  conclusion  du  premier  quatrain  dont 
voici  le  texte,  assez  différent  de  celui  de  Bekker  : 

Fra  bon  Vexino  da  Riva,  che  stete  in  borgo  Legniano, 
De  le  cortexie  da  descho  ne  dixe  primano  ; 
De  le  cortexie  cinquanta  che  se  den  servare  a  descho 
Fra  bon  Vexino  da  Riva  ne  parla  mo'de  fresco. 

5.  Les  chiffres  entre  crochets  renvoient  aux  vers  du  texte  latin  A;  voy. 
tableau  des  préceptes  pour  E  F. 


14  s.    GLIXELLl 

[2]  Ke  quand  tu  pasci  un  povero,  tu  pasci  lo  to  pastor, 

Kc  t'ha  pasoe  pos  la  morte  in  Teternal  dolzor.  8 

3.  La  terza  cortesia  si  è  :  no  sii  trop  presto 
De  corre  senza  parolla  per  assetar  al  desco . 
S'alcun  t'invidlia  a  noze,  anze  ke  tu  sii  assetao, 

[5]  Per  ti  no  prende  quel  asio  dond  tu  fizi  descaçao.  16 

4.  L'oltra  è  :  anze  ke  tu  prindi  lo  cibo  apparegiao, 
[4]  Per  ti  on  per  to  major  fa  si  k'el  sia  signao. 

Trop  è  gordo  c  villan  e  incontra  Criste  malegna 

Lo  quai  ni  ai  oltri  guarda  ni  1  so  condugio  no  segna.  20 

^.  La  cortesia  sexena,  dapo  kc  l'hom  se  fidha, 
Si  è  no  apodiarse  sor  la  mensa  bandia. 
Ki  fa  dra  mensa  podio,  quel  hom  no  è  cortese, 
[13]  Quand  el  gh'  apodia  lo  gomedhe,  on  ghe  ten  brace  destese.         28 

[21]  9.  La  cortesia  novena  si  è  :  a  poco   parlar 
E  a  tenir  pos  qucUo  k'el  ha  tollegio  a  far  ; 
Ke  l'hom,  tanfin  k'el  mangia,  s'el  usa  trop  a  dire, 
Le  fragore  fo  dra  boca  sovenzo  ghe  po  inxire.  40 

10.  La  cortesia  desena  si  è  :  quand  tu  lie  sedhe, 
[15-6]  Travond  ■  inanze  lo  cibo,  e  furbe  la  boca,  e  beve. 

Lo  gordo  ke  beve  im  pressa,  inanze  k'el  voje  la  canna, 

A  l'oltro  fa  fastidio,  ke  beve  sego  in  compagnia.  44 

[F205]  19.  La  dexnovena  è  questa  :  no  biama  li  condugi 
Qiiand  tu  è  a  li  convivi,  ma  dî  ke  illi  en  bon  tugi. 
In  questa  rea  usanza  multi  homini  ho  zà  trovao, 
Digando  :  quest'è  mal  cogio,  on  :  quest'è  mal  salao.  80 

3 1 .  Pos  la  trentena  è  questa  :  zascun  cortese  donzello  . 
Ke  se  vol  mocar  al  desco,  co  li  drapi  se  laza  bello. 
[^]  Ki  mangia  on  ki  ministra,  no  se  de'mocar  con  le  die  ; 

Co  li  drapi  da  pei  se  monde  et  use  de  cortesie.  128 

[7]  32.  L'oltra  ke  ven  è  questa  :  le  toe  man  sian  nete  ; 
[9J  Ni  li  die  entre  orege  ni  1  man  sul  co  di'  mete. 

I.  Tiavondere,  avaler  (lat.  tratisfumlere).  Monaci  imprime  Iroi'and,  mais 
Bekker  et  Biondelli  donnent  travond.  Sur  modén.  tragouder  voy.  G.  Bertoni, 
Zs.J.  rom.  Phil.,  XXXV,  70.  Cf.  Meyer-Lùbke,  /?  £  IV,  &8s4ii. 


LES    CO\'TE\ANCES  DE  TABLE  I  5 

No  dex  a  l'iiom  che  mangia,  s'el  ha  ben  nudriiura, 

Abcrdugar  co  le  die  in  parte  o  sia  sozura.  1 32 

54.  L'oltra  è  :  tanfin  ke  tu  maugi  con  homini  cognoscemi, 
[10]  No  mete  le  die  in  boca  per  descolzar  li  dengi. 

Ki  se  caza  le  die  in  boca  anze  k'el  habia  mangiao, 

Sor  lo  talier  conniego  non  mangia  per  meo  grao.  140 

49.  La  cortesia  seguente  è  :  quando  tu  lie  mangiao, 
[£41]  Fasî  ke  Jesù  Criste  ne  sia  glorificao. 

Quel  ke  receve  servisio  d'alcun  so  benvoliente, 

Sed  el  non  lo  rcgratia,  ben  è  descognoscente.  200 

50.  La  cinquantena  apresso  si  è  per  la  dcdrera, 
[23]  Lavar  le  man,  po  bever  del  bon  vin  dra  carrera. 

Le  man  pos  lo  convivio  per  poco  pon  fi  lavae  ; 

Da  grassa  e  da  sozura  elle  en  po  netezae.  204 

La  table  ci-dessus  indique  les  préceptes  de  Bonvesin  com- 
muns avec  les  textes  français;  voici  ceux  qui  manquent  dans 
ces  derniers  textes  :  verser  adroitement  de  l'eau  pour  le  lave- 
main  (9-12),  ne  pas  manger  trop  vite  et  ne  pas  trop  remplir  la 
bouche  (33-6)  ',  ne  pas  verser  à  boire  à  autrui  sans  qu'il  le 
demande  (45-8),  tenir  le  verre  à  deux  mains  (49-52)  -,  ne  pas 
retenir  le  verre  trop  longtemps  (53-6)  ',  ne  pas  se  lever  pen- 
dant le  repas  (61-4)  '^,  ne  pas  siroter  le  potage  (65-8),  se 
retourner  en  éternuant  ou  en  toussant  (69-72)  \  ne  pas  badau- 
der  (81-4)  ^,  ne  pas  choisir  la  meilleure  part  du  plat  (85-8)  ', 
couper  le  pain  convenablement  (89-92),  ne  pas  mettre  devant 
le  voisin  ce  qui  peut  le  déranger  (97-100),  en  mangeant  avec 

1.  Cf.  prov.  85-90  (lat.  V.  6  var.  A,  C  39,  E  20). 

2.  Sicque  ciphum  capies  utraque  manu  capias  tu  Et  per  utrumque  latus 
non  per  ripam  teneas  lu  (F  167-8). 

3 .  Si  quis  dignetur  offerre  ciphum  tibi,  lete  Accipias,  modice  bibas  reddasque 
facete  (F  149-50). 

4.  Mensa  tibi  para  vir  sit  nec  surgere  cura  (D  30). 

5 .  Ossito,  stranuto,  singuhio  sunt  tria  verba  Que  nisi  l'renentur  (ins.  fer- 
nentur)  aspera  sunt  et  acerba  (C  /J9-50). 

6.  Cf.  prov.  35-6. 

7.  Et  si  videris  bolum  quod  placeat  tibi  in  parapside  corani  sodali,  ne  su- 
mas  {Disciplina  clericalis,  exemplum  XXVI). 


l6  s.    GLIXELLI 

une  dame  dans  la  même  assiette  lui  découper  la  viande  (101-4), 
offrir  à  son  invité  les  meilleurs  morceaux  du  plat  (105-8),  ne  pas 
manger  ni  boire  avant  qu'un  supérieur  ait  fini  de  boire  (113- 
20)  ',  celui  qui  sert  à  table  doit  être  très  propre  (12 1-4)  %  ne  pas 
caresser  un  chien  ou  un  chat  en  mangeant  (133-6)  >,  ne  pas 
se  lécher  les  doigts  (141-.1),  ne  pas  parler  à  quelqu'un  qui  est 
en  train  de  boire  (149-52),  ne  pas  communiquer  de  mauvaises 
nouvelles  (153-6)  -♦,  éviter  les  querelles  (157-60)  \  dissimuler 
son  malaise  (16 1-4),  ne  pas  montrer  ce  qui  peut  dégoûter  les 
convives  (165-8),  en  portant  une  écuelle  la  tenir  par  le  bord 
(169-72),  ne  pas  toucher  le  bord  du  verre  avec  le  doigt  (173- 
6)^,  ne  pas  trop  remplir  les  écuelles  et  les  verres  (177-80), 
ne  pas  mettre  trop  de  pain  dans  la  soupe  (185-8),  ne  pas  finir 
de  manger  avant  l'invité  (189-92).  Quant  aux  préceptes 
communs  avec  les  textes  français,  les  divergences  suivantes  sont 
à  noter  :  pour  le  précepte  10,  Bonvesin  interdit  de  curer  les 
dents  avec  les  doigts  ;  pour  le  précepte  31,1!  interdit  catégo- 
riquement de  tremper  le  pain  dans  le  vin  ;  pour  le  précepte 
35,  il  déclare  que  l'amphitryon  ne  doit  pas  trop  insister  en  invi- 
tant à  boire  ou  à  manger. 

On  n'a  pas  encore  remarqué  tjue  ce  dernier  poème  avait  été 
remanié  trois  siècles  environ  après  la  mort  de  son  auteur.  En 
effet,  le  petit  poème  de  Giulio  Cesare  Croce  ',  intitulé  Cinqnan- 
ia  cortesie  overo  crean:^e  da  tavola,  n'est  qu'un  remaniement  de 
la  composition  du  vieux  poète  lombard  ^.  Croce  a   changé   les 

1.  Quando  bibit  dominus  non  bibe  discipule  (D  33),  Si  major  tecum  come- 
dens  potaverat,  esce  Non  appone  manus  sed  ei  niantile  tenesce  (F  157-8). 
Celte  règle  dont  F  présente  une  variante,  avait  sa  raison  d'être  dans  le  fait 
qu'il  n'y  avait  qu'un  seul  verre  pour  plusieurs  convives  :  il  était  donc  interdit 
de  boire  à  tour  de  rôle  avec  un  supérieur. 

2.  Ablue  terge  manus  imprimis  distributurus  (C  7). 

3.  Mureligus  consors  in  mensa  sit  tibi  nunquam  (D  24),  Murelegum 
numquam  caveaspalpare  canemquç  (E  33). 

4.  Fare  morosa  semper,  mensaque  jocosa  (D  29). 

5.  Absint  delicie,  detraccio,  crapula,  rixe  (£'40). 

6.  Cf.  F  168  cité  plus  haut. 

7.  Voy.  O.  Guerrini,  La  Vita  e  le  Opère  ili  G.  C.  C,  Bologna,  1879, 
p.  360.  Cf.  Zeitschrijt  f.  roui.  PML,  II,  126. 

8.  Imprimé  chez  B.  Cocchi,  Bologna,  1609  ;  réimprimé  chez  S.  Paradisi, 
Macerata,  et  chez  l'héritier  de  Cocchi,  sans  date.  Je  cite  lé  texte  d'après 
l'édition  Paradisi. 


LES  COyTENA\'CES  DE  TABLE  I7 

quatrains  de  son  modèle  en  tercets;  en  outre,  il  a  fait  précéder 
les  préceptes  d'un  préambule  de  12  vers  et  il  a  ajouté  13  vers 
de  conclusion  :  au  total,  le  poème  compte  175  vers.  Etant 
donné  qu'il  est  extrêmement  difficile  de  se  procurer  ce  texte, 
j'en  reproduis  quelques  fragments,  en  choisissant  ceux  qui 
correspondent  aux  passages  précités  de  Bonvesin. 

1(1)'  Pcro  dunque  figliuol,  quando  tu  andrai 
A  tavola,  se  sei  giusto  e  huniano, 
Del  pover  prima  ti  ricorderai. 

3  (5)  Ancora  ti  bisogna  haver  mente 
Non  ti  poner  nel  loco  più  honorato, 
Che  non  t'incontri  qualciie  inconveniente. 

6  (6)  Non  ti  porre  appoggiato  ne  a  giacere 
Con  le  braccia  e  col  corpo  su  la  tola  ', 
Che  daresti  da  dire  a  più  potere. 

8  (9)  Parla  poco  alla  mensa  clie  vergogna 
Potresti  haver,  che  spesso  nel  convito 

Si  dicon  cose  piene  di  mensogna. 

9  (to)  Prima  che  bevi,  fa  che  trangliiottito 
Habbi  il  boccone  e  nettati  la  bocca, 
Acciô  che  tu  non  sij  mostrato  a  dito . 

18  (i9)Mentreche  mangi  con  tue  voglie  humane, 
Loda  il  convito  sempre  e  nol  biasmare. 
Corne  far  soglion  certe  genti  vane. 

31  (34)  Ancora  ti  ricordo  havereil  core 

Di  non  nettarti  i  denti  con  le  dita, 

Ma  aspetta  stecchi,  ovcr  quando  sei  fuorc. 

44  (3i)Cerca  alla  mensa  star  polito  e  netto 
E  1  naso  mai  in  man  non  ti  moccare, 
Ma  porta  sempre  teco  il  fa/.zoletto. 

49  (49)  E  innanzi  che  da  mensa  sij  levato, 

1.  Les  chiflres  entre  parenthèses  renvoient  aux  cortesie  du  modèle. 

2.  Forme  dialectale  pour  tavola. 

Romani  a,  XL  VIL  2 


l8  s.    GLIXELLl 

Tutto  devoto  e  coa  pensieri  huniani 
Rendi  le  gratic  a  Dio  che  l'ha  cibato. 

50  (50)  Ultimamentc  lavati  le  mani 
E  cerca  sempre  star  netto  e  polito 
Che  questa  è  politia  da  Christiani. 

Les  préceptes  de  Croce  présentent  seulement  deux  diver- 
gences par  rapport  à  ceux  de  son  modèle  :  il  recommande  de 
tenir  le  verre  à  deux  mains  seulement  quand  il  est  très  plein 
(12)  ;  il  interdit  de  mettre  du  pain  dans  le  verre,  quand  il  n'y 
a  qu'un  verre  pour  plusieurs  convives  (23),  ce  qui  nous  montre 
que  ce  n'était  plus  toujours  le  cas  comme  à  l'épcque  de  Bon- 
vesin.  Enfin,  il  est  à  noter  que,  dans  le  poème  en  question,  il 
y  a  deux  règles  qui  manquent  dans  son  modèle,  à  savoir  :  ne 
pas  mâcher  de  deux  côtés  de  la  bouche  (22)  ',  ne  pas  parler  à 
l'oreille  de  son  voisin  (45)  ^  En  revanche,  la  recommandation 
de  découper  \.x  viande  à  sa  voisine  manque  dans  le  poème  de 
Croce. 

5.  Poèmes  en  d'autres  langues.  —  En  dehors  des  littératures 
romanes,  on  trouvera  des  poèmes  sur  la  bonne  tenue  à  table 
un  peu  partout.  Dans  la  littérature  allemande,  où  l'on  rencontre 
même  un  texte  en  prose,  ils  sont  particulièrement  nombreux  : 
les  poètes  de  renom  ont  traité  ce  sujet  avec  une  singulière  pré- 
dilection, ainsi  Sébastien  Brant  et  surtout  Hans  Sachs  qui  a 
composé  quatre  poèmes  sur  ce  thème  '.  Le  plus  ancien  poème 
de  ce  genre,  attribué  à  Tannhâuser,  doit  remonter  au  milieu 
du  XIII''  siècle  '♦.  Les  textes  en  question  ont  été  étudiés  et 
classés  avec  soin,  mais  on  n'a  point  examiné,  je  crois,  leur 
rapport  avec  les  poèmes  latins.  Ces  textes  ne  manquent  ni 
d'originalité    ni  d'intérêt,   mais    les    moralistes    allemands    ne 

1.  Utraque  parte  non  masticabis  aperte  (D  36),  Nec  gemina  parte  vescare 
cibis  siniul  oris  (E  21). 

2.  Voy.  le  précepte  44  de  la  table  ci-dessus. 

3.  Un  recueil  de  textes,  précédé  d'une  étude,  a  été  publié  par  M.  Geyer, 
AUdeutsche  Tischiuchten,  Progr.  Altenburg,  1882;  voy.  aussi  A.  Hauffen, 
Cuspar  Scheidt  der  Lehrer  Fischarls,  Strasbourg,  1889,  Quellen  und  Forschun- 
gen,  66,  chap.  I.  Le  texte  en  prose  p.  p.  A.  Liibben,  Geniiaiiia,  XXI,  424. 

4.  Cf.  E.  Martin,  An:^eiger  Jïir  deutsches  AUerthuiii  {Zs.,  XXVI)  VIII,  309  s. 


LES   CONTENANCES  DE  TABLE  I9 

reculent  pas  devant  les  expressions  fortes  et  répètent  souvent  : 
sa  er  Z^,;^/  als  e'm  siuin  '  là  où  le  poète  français  se  contente  de 
dire  :  car  ce  n'est  pas  belle  manière.  L'intérêt  des  textes  allemands 
pour  l'évolution  générale  du  thème  consiste  en  ceci  qu'ils  ont 
abouti  à  un  renouvellement  du  genre,  grâce  à  un  trait  de 
parodie  qu'ils  3'  ont  introduit  -.  On  s'est  avisé  de  conseiller 
ironiquement  le  contraire  de  "ce  qui  est  recommandable  et  l'on 
a  créé  les  parodies  des  Contenances  de  table  {yerkehrle  Tisch:^uchten\ 
dont  l'exemple  le  plus  ancien  est  la  parodie  de  Caton  qui 
remonte  au  début  du  xv-'  siècle  >.  La  fortune  du  genre  a  été 
consacrée  par  Frédéric  Dedekind  qui,  en  1549,  publia  un 
poème  de  2400  vers,  en  distiques  élégiaques,  sous  le  titre 
GrobianuSy  dont  on  a  quatre  traductions  en  allemand,  deux  en 
anglais  et  une  en  hongrois  +. 

La  littérature  anglaise  possède  aussi  nombre  de  Contenances  Je 
table  qui  ont  été  réunies  par  F.  J.  Furnivall  K  Ces  textes, 
généralement  plus  longs  que  le  plus  long  poème  en  français, 
contiennent  des  préceptes  intéressants  et  mériteraient  une  étude 
comparative.  Ils  remontent  évidemment  à  une  source  latine, 
comme  le  déclare  lui-même  l'auteur  anonyme  du  poème  The 
Babees  Book  : 

In  this  tretys  the  whiche  I  thenke  to  wnte 
Out  of  latvn  in-to  my  comvne  langage. 

Les  littératures  Scandinaves  sont  représentées  par  un  poème 
en  suédois  du  commencement  du  xvii=  siècle,  composé  par 
Martin  Aschaneus  (mort  en  [641)  ^. 

Le  poème  en  polonais  du  début  du  xv^  siècle  -  est  impor- 
tant pour    l'histoire   littéraire  de   la  Pologne,    comme  le  plus 

1 .  Hauften,  Oiivr.  cité,  p.  1 1 . 

2.  Ibid.,   p.  18  ss. 

3.  F.  Zarncke,  Der  deutsche  Calo,  Leipzig,  1852,  p.  143  ss. 

4.  Voy.  l'édition  du  Grobianus  par  A.  Borner,  Berlin,  1903,  Lateiiiisrlje 
Litteraturdenlciiidler  des  XV.  iind  XVI.  Jt].,  16.  Cf.  ZeitscJnift  f.  deutsclte  Fbit., 
XXXVI,  567. 

5.  The  Babees  Book,  I  ;  Caxion's  Book  oj  Cnrtesye,  E.  E.  T.  S.,  extra  séries, 
3,   1868  ;  A  Book  of  Pieceilence',1,  56,  E.  E.  T.  S.,  extra  séries,  8,  1869. 

6.  H.  Schûck,  Svensk  Literaturliistoria,  Stockholm,   1890,  1,3)2. 

7.  A.  Brûckner,  Aichiv fiir  stavische  Pl)it.,  XIV,  496. 


20  S.    GLIXELLI 

ancien  poème  profane,  mais  il  est  intéressant  aussi  en  tant  que 
chaînon  dans  l'évolution  du  thème  qui  nous  occupe.  Il  compte 
114  vers  et  se  divise  en  deux  parties.  La  première  présente  des 
règles  de  la  bonne  tenue  à  table  :  on  recommande  aux  hommes 
de  faire  les  frais  de  la  conversation,  d'avoir  les  mains  propres, 
de  prendre  la  place  indiquée  etc.,  aux  femmes  de  manger  par 
petites  bouchées.  Dans  la  seconde  partie,  l'auteur  entreprend 
une  défense  des  femmes  contre  leurs  détracteurs,  car  elles  sont 
la  source  de  toute  joie  et  de  tout  ce  qui  est  noble  en  nous  ; 
cette  vertu  leur  vient  de  la  Mère  de  Dieu.  Il  est  curieux  de 
rencontrer  ici  une  manifestation  du  culte  de  la  femme,  mis  en 
honneur  par  les  troubadours,  qui  pourtant,  aussi  bien  que  leurs 
imitateurs  étrangers,  ont  été  sans  doute  ignorés  en  Pologne, 
à  cette  époque  '. 

6.  Origine  et  di fusion  du  thème.  —  Les  règles  de  convenance 
et  d'étiquette  à  observer  à  table  ne  sont  pas  exposées  seulement 
dans  les  petits  poèmes  que  nous  venons  de  passer  en  revue, 
mais  aussi  dans  nombre  de  traités  de  civilité.  Il  importe  donc 
d'examiner  les  rapports  de  ces  derniers  avec    les  dits   poèmes. 

Hugues  de  Saint- Victor  (mort  en  1141)  finit  son  De  insti- 
tutione  novîtiorum  par  un  exposé  systématique  du  maintien  à 
table  ^.  Les  préceptes  sont  divisés  en  deux  groupes  :  1°  la  tenue 
générale  à  table,  2°  la  manière  de  'manger.  L'auteur  recom- 
mande :  d'éviter  la  loquacité,  d'être  modeste  en  regards,  de  ne 
pas  se  précipiter  pour  manger.  Voilà  pour  la  tenue.  Ensuite,  il 
interdit  de  rechercher  les  mets  délicieux,  rares  et  préparés  d'une 
manière  raffinée,  recommande  la  sobriété;  conseille  de  manger 
proprement  et  lentement.  Les  poèmes  roulent,  en  somme,  sur 
des  idées  fort  analogues.  Faut-il  en  conclure  que  les  poètes 
avaient  sous  les  yeux  ce  traité?  Supposition  peu  probable.  La 

1 .  Une  défense  des  femmes  se  trouve  également  dans  le  Liber  Faceli, 
mais  le  passage  en  question  est  loin  d'avoir  la  même  affinité  avec  les  idées 
chères  aux  troubadours  : 

Femineo  numquam  de   sexu  mala  loquare,  93 

Sed  quemcunque  vides  pro  posse  tuo  venerare. 

Rusticus  est  vere  qui  turpia-de  muliere  97 

Dicit,  nam  vere  sumus  onines  de  muliere. 

2.  Patrotogia  latind,  t.  176,  949  ss. 


LES    CONTENAXCES  DE  TABLE  21 

disposition  savante  et  systématique  des  préceptes  de  Hugues 
fait  absolument  défaut  dans  les  poèmes  qui  offrent,  d'ailleurs, 
pour  les  mêmes  idées  des  formules  bien  différentes  :  tandis  que 
De  institiitione  novitionim  contient  de  longs  développements 
théoriques,  les  poèmes  présentent  des  règles  toutes  pratiques, 
formulées  très  brièvement.  Si  les  poètes  ont  connu  le  livre  de 
Hugues,  ils  ont  gardé,  néanmoins,  leur  entière  indépendance. 
Il  n'en  est  plus  ainsi  quant  au  rapport  des  Contenances  de 
table  avec  la  Disciplina  clericalis  dont  une  page  présente  des 
préceptes  sur  l'art  de  se  tenir  à  table  '.  Nous  y  trouvons  non 
seulement  les  mêmes  idées,  mais  aussi  des  formules  analogues 
et  des  règles  de  caractère  tout  pratique,  qui  permettent  d'établir 
un  rapport  de  filiation  entre  le  premier  poème  en  latin  et  la  page 
de  Pierre  Alphonse.  Voici  les  passages  de  la  Disciplina  que  l'on 
peut  rapprocher  de  ce  poème  :  Cuni  ablueris  maniis  ut  coniedas 
(7)  -  ;  ncc  coniedas  panem  priusquam  ventât  aliiid  fcrciiliiui  super 
niensani,  ne  dicaris  inipaciens  (6)  ;  nec  tant  uni  panas  boluni  in  are  tuo 
ni  inice  deflnant  hinc  et  inde{C  i<),  E  26)  ',  ne  dicaris  gluto(C  17,  E 
15)  ^;  nec  glucias  boluin  priusquambene  fuerit  commasticatum  in  ore 
tuo  (6  var.  A^;  nec pocula  sumas  donec  sit  os  vacuum(^i'Ç)  ;  nec 
loqnaris  duni  aliquid  in  ore  tuo  tenneris  (JE  22)  5  ;  post  prandinm 
nianiis  ablue  (23).  Ces  rapprochements  sont  trop  frappants  pour 
qu'il  soit  possible  de  nier  le  rapport  entre  les  deux  textes  ;  il 
s'agit  seulement  de  déterminer  à  qui  des  deux  revient  la  priorité. 
Il  semble  que,  si  Pierre  Alphonse  avait  connu  ce  poème,  il  ne 
se  serait  pas  abstenu  d'en  donner  un  remaniement  en  vers 
pour  graver  davantage  ces  préceptes  dans  la  mémoire  des  jeunes 
gens  qu'il  voulait  instruire.  Quelques  pages  plus  loin,  il  ne 
manque  pas  de  développer  en  vers  le  dicton  macabre  «  vous 
serez  ce  que  nous  sommes  »,  développé  également  dans  nombre 
d'épitaphes  ^ .  Il  est  à  remarquer,  en  outre,  que  les  règles  de  la 

1.  Exemplum  XXVI,  éd.  A.  Hilka  et  W.  Sôderhjelm,  Samnilung  iniitellal. 
Texte,  I,  p.  40. 

2.  Les  chiflfres  entre  parenthèses  renvoient,  saut'  indication  contraire,  aux 
vers  du  texte  reconstitué  (A). 

3.  Voy.  prov.  83-<S. 

4.  Voy.  le  précepte  5  du  tableau  ci-dessus. 

5 .  Voy.  le  précepte  3  3  . 

6.  Voy.  R.  Kôhler,  Der  Spriicli  der  Toteii   an  die  Lebendeti  dans  Kleiiiere 


2  2  S.    GLIXELLI 

tenue  à  table  ont  leur  place  dans  tous  les  traités  de  civilité 
jusqu'aux  plus  récents,  tandis  qu'elles  ne  constituent  un  thème 
de  poème  que  durant  quelques  siècles.  Ainsi,  tout  nous  invite 
à  admettre  que  c'est  le  petit  poème  en  latin  qui  dépend  de  la 
Disciplina  et  non  pas  l'inverse.  Etant  donné  que  la  Disciplina 
appartient  au  début  du  xW  siècle,  le  plus  ancien  poème  sur  la 
tenue  à  table  ne  peut  pas  être  antérieur  au  xii=  siècle. 

Les  traductions  de  la  Disciplina  clericalis  n'ajoutent  rien  de 
nouveau  au  sujet  qui  nous  intéresse  ',  mais  il  en  est  autrement 
de  deux  célèbres  ouvrages  didactiques  qui  offrent  des  préceptes 
adressés  spécialement  aux  femmes  -.  C'est  d'abord  le  Chastoiement 
des  dames  de  Robert  de  Blois,  dont  plusieurs  dizaines  de  vers 
concernent  le  sujet  qui  nous  occupe  ">.  Robert  passe  sous 
silence  toute  une  série  de  règles  trop  élémentaires  qu'il  croit 
inutile  de  rappeler  aux  dames,  et  insiste  d'autant  plus  sur  celles 
qu'elles  pourraient  oublier  ou  ignorer.  Ce  sont  les  préceptes  : 
7,  22,  17,  38,  3  5,  18  de  notre  tableau.  En  outre,  il  recom- 
mande de  ne  pas  choisir  la  meilleure  part  du  plat,  de  ne  pas 
mettre  dans  la  bouche  des  morceaux  trop  gros  ou  trop  chauds. 
Le  premier  de  ces  derniers  préceptes  rappelle  un  passage  de  la 
Disciplina  clericalis  : 

Se  vous  mangiez  aoec  autrui,  Si  ne  deiz  onques  la  main  tendre 

Les  plus  beaux  morsiaiix  devant  lui  Devant  ton  compaignon  por  prendre 
Tornez  ;  n'alez  pas  eslisant  En  l'escùele  le  morsel, 

Ne  le  plus  bel  ne  le  plus  grant.  Se  mellor  senble  et  plus  bel 

{Cbasl.  des  dames,  v.  501-4.)  Que  cel  qui  devant  tei  sera  : 

Vilanie  est,  nel  fere  ja. 
(Chast.    d'un  père,    éd.    Labouderie, 
[p.  430.) 

Il  est  délicat  d'indiquer  la  source  directe  de  Robert  :  il  semble 


Schriftcii,  p.  p.  J.  Boite,  II,  27;  cl.  Les  cinq  poèmes  des  trois  morts  et  des  trois 
vifs  p.  p.  S.  Glixelli,  Paris,  1914,  p.  20  ss. 

1.  Voy.  le  Chastoiement  d'un  père  à  ^on  fils  du  xiic  s.,  éd.  Labouderie,  Paris, 
1824,  p.  429  ;  version  du  xiii^  s.,  éd.  Barbazan-Méon,  Fabliaux  et  contes, 
II,  p.  162  s.;  version  en  prose  du  xv«  s.,  éd.  Labouderie,  p.  197;  version 
gasconne,  éd.  J.   Ducamin,  Toulouse,  1908,  p.  55  s. 

2.  H.  Jacobius,  Die  Ilriiefjung  des  Edelfrauleins  im  alten  Frankreicb,  Beihe/t 
^.  Zs.f.  r.  Ph.,  XVI  (1908),  p.  213. 

3.  Barbazan-Méon,  Fabliaux  et  contes,  II,  199. 


LES    CONTENANCES  DE  TABLE 


23 


bien  qu'il  a  connu  la  Disciplina  clericalis  et  peut-être  aussi  le 
plus  ancien  poème  en  latin  sur  la  tenue  à  table.  A  son  tour  le 
Chasioienient  des  dames  a  pu  iournir  quelques  éléments  au 
Roman  de  la  Rose,  dans  lequel  Jean  de  Meun  donne  à  la  maî- 
tresse de  la  maison  des  conseils  sur  la  manière  de  recevoir  les 
invités  et  prodigue  des  préceptes  sur  la  manière  de  manger  '. 
Voici  les  passages  des  deux  poèmes  que  l'on  peut  rapprocher  : 


Et  bien  se  gart  qu'ele  ne  moillc 
Ses  dois  es  broez  jusqu'as  jointes. 
Et  gart  que  ja  henap  ne  touche 
Tant  cum  ele  ait  morse!  en  bouche  ; 
Si  doit  si  bien  sa  bouche  terdre 
Qu'el  n"i  lest  nulle  gresse  aerdre, 
Au  mains  en  la  lèvre  desseure  : 
Car  quant  gresse  en  celé  demeure, 
Ou  vin  en  perent  les  maillettes, 
Qui  ne  sunt  ne  bêles  ne  netes. 
(Rose  14550-51,  67-74.) 


Se  vous  gardez  del  dégoûter 
Et  de  voz  mains  trop  engluer. 


Toutes  les  foiz  qus  vous  bevez, 
Vostre  bouche  bien  essuiez 
Que  li  vins  encressiez  ne  soit, 
Qu'il  desplest  moult  a  cui  le  boit. 
(Chasl.  des  dames  523-24,  515-18.) 


Les  deux  fameux  poèmes  ont  été,  sans  doute,  connus  par 
les  auteurs  français  des  Contenances  de  table.  Un  passage  assez 
obscur  de  la  première  (v.  39-42)  devient  clair,  quand  on  le 
rapprc.che  des  quatre  vers  du  Chastoiement  des  dames  (515-18), 
mais  cela  ne  nous  oblige  pas  à  admettre  un  rapport  direct  entre 
les  deux  textes.  Une  légère  influence  subie  par  les  deux  autres 
Contenances  de  table  paraît  moins  incertaine,  mais  il  est  évident 
que  ce  rapport  possible  ne  contredit  en  aucune  façon  la  filiation 
des  petits  poèmes,  telle  qu'elle  a  été  établie  précédemment, 
car  ils  ont  pu  être  influencés  par  plusieurs  textes. 

Assès    souvent   tes    ongles    roingne,    Voz  mains  moult   nettement  gardez. 
Longs  ongles  font  venir  la  roingne.        Sovent  les  ongles  recopez. 


De  tes  ongles  oste  bordure, 
Les  avoir  ors  est  grant  laidure. 
(II  3-6,  cf.  m  5-8.) 

A  table,  lic  de  sommeiller. 
(II  70,  cf.  III  82-3.) 


Ne  doivent  pas  la  char  passer, 
C'ordure  ne  puist  amasser. 

(Chast.  des  dames  463-6.) 
E  se  gart  de  dormir  a  table, 
Ce  n'est  pas  sens  de  someiller. 
(Rose  14399-403.) 


I.   Vers  14525-407,  éd.  Francisque  Michel,  Paris,  186^,  II,  p.  88-90. 


24  s.    GLIXELLI 

Enfant,  garde  de  présenter  En  autrui  meson  ne  soiez 

A  ton  hoste  pain  ne  vïande.  Trop  larges,  se  vous  i  mengiez, 

Prendre     en     peut    sans   qu'on    luv  N'est  courtoisie  ne  proece 

(commande,  D'autrui  bien  fere  larguece. 
Autre  ne  l'en  peut  exempter.  (Chiist.  des  thunes  525-8.) 

(III  105-8.) 

Dans  deux  poèmes  français,  V  Urbain  '  et  le  Régime  pour  tous 
serviteurs  ^,  on  recommande  au  page  de  manger  sans  s'asseoir  à 
la  table  de  son  seigneur  : 

Li  bon  enfant  deit  ester  Mengier  dois  sans  seoir  a  table. 

Devant  son  seigneur  a  manger.  Fu\'  vin  et  toute  gloutonuie. 

(Urbain,   19-20.)  (Rêginte,  4-5.) 

Les  règles  de  la  tenue  à  table  se  rencontrent  également  dans 
des  poèmes  provençaux  concernant  la  civilité.  Dans  VEnsen- 
Jmiiien  de  Arnaut  Guilhem  de  Marsan  (xii^  siècle),  on  trouve 
des  préceptes  pour  le  maître  de  la  maison  ',  qui  n'ont  pas  de 
rapport  avec  les  Contenances  de  table  que  nous  avons  étudiées, 
mais,  dans  V Eiisenhanien  de  la  don:(eIa  de  Amanieu  de  Sescas 
(xiii'=  siècle),  se  trouvent  les  règles  29,  35,25  de  notre  tableau, 
ainsi  que  la  recommandation  de  découper  la  viande  à  sa  voisine 
que  nous  avons  signalée  dans  le  poème  de  Bonvesin  +.  Notons 
aussi  que  pour  le  précepte  35,  ce  texte  s'accorde  d'une  façon 
absolue  avec  le   petit  poème  en  provençal  sur  la  tenue  à  table. 

Ni  ia  non  vulhasconvidar  Sobre  manjar,  amia, 

Ni  de  beure  ni  de  maniar  Ges  vostre  companho 

Sels  que  a  la  taula  seran,  Ni'  Is  autres  deviro 

Car  be  leu  a  mal  so  tenran.  Non  anetz  covidan, 

(55-4.)  Car  non  par  benestan. 

(Ensenhamen,  p.  145,  2-6.) 

Dans  un  petit  poème  didactique  en  italien  du   xiii^  siècle, 

1.  P.  Mever,  Roniania,  XXXII,  71. 

2.  M">e  de  Saint-Surin,  L'Hôtel  de  Cluny,  p.  97,  et  Furnivall,  The  BiJbees 
,  II,  20. 

3.  K.  Bartsch,  Prov.  Leiebiich,p.  156,  83-157,  38. 

4.  Ibid.,  p    142,  72-143,  32. 


LES    CONTENANCES  DE  TABLE  2<y 

publié  par  Bartsch  et  Mussafia,  une  quinzaine  de  vers  est 
consacrée  à  la  tenue  à  table  (v.  62-76)  '.  On  y  trouvera 
quelques  préceptes  des  plus  souvent  répétés  (22,  4,  9,  29,  36), 
mais  aussi  la  recommandation,  moins  fréquente  de  tenir  le 
verre  à  deux  mains  qui  figure  dans  le  poème  de  Bonvesin.  On 
rencontre  des  préceptes  pour  l'invité,  l'amphitryon  et  celui 
qui  sert  à  table  dans  les  Doctiinenti  d'Amorc  de  Francesco  da 
Barberino  -.  Un  de  ces  préceptes  figure  seulement  dans  le  poème 
latin  (^  17)  :  Ne  mi  par  mica  hella  fosso  tirar  co'deiili.  Un  autre 
conseil,  qui  se  rencontre  seulement  dans  la  Disciplina  clericalis, 
permet    de    considérer  cette    influence  comme  possible  : 

Et  a  tavola  intrando,  Esgarde  bien  qui  ce  sera 

S'egli  è  signor  colui  chcdicc:  andatc,    Qui  de  mengier  te  semondra  : 
Per  sua  maioritate  Se  il  est  prodom,  ou  haut  sire, 

Non  si  couvien  clie  coutcuda  dcl  girc.    Ne  l'en  dciz  nient  contredire, 

Maintenant  li  deiz  otreier 

Et  ovec  lui  aler  mengier  ; 
Co'li  tuoi  par  disdire  Et  se  il  est  de  poute  afaire, 

Alcuna  volta  c  poi  seguir  lor  voglia.    Tôt  autrement  le  deiz  donc  faire  : 
Co'li  maggior  t'accoglia  Quer  selonc  ce  que  tu  verras 

Pochctta  resistenza  e  poi  lor  piaci.  Que  il  sera  et  tu  seras, 

(Doctinieiiti  d'Amore,  I,  8.)  Douz  feiz  ou  treis  t'en  fai  prier, 

Ainz  que  li  veilles  otreier. 

(Chasl.    d'un  père,     éd.    Labouderie, 
•     [P-43i 

Il  reste  à  mentionner  un  long  poème  en  allemand,  mais 
écrit  par  un  Italien  du  Frioul,  Tommasino  di  Cerclaria,  intitulé 
Wiilscher  Gast,  qui  réserve  également  une  place  à  la  tenue  à 
table  5.  Il  est  à  noter  que  ce  texte  est  plus  ancien  que  les  petits 
poèmes  en  allemand  sur  le  sujet  qui  nous  occupe. 

Les  règles  de  la  bonne  tenue  à  table  constituent,  on  le  voit, 
un  thème  de  composition  poétique,  très  répandu  à  la  fin  du 
moyen  âge.  Au  xvi"  siècle,  on  les  versifie  encore,  mais  elles 
sont  prodiguées  d'ordinaire  dans  les  traités  concernant  la  civilité 


1.  Rivista  di  filologia  rovtania,  II,  47. 

2.  I,  8,  éd.  Ubaldini,  Roma,  1640,  p.  28.  Voy.  aussi  son    Reggitnento  c 
cosluini  di  doiuiii,  cf.  Jacobius,  /.r. 

3.  L.  Torretta,  Studi  medievali,  I,  35  s. 


26  s.    GLIXELLI 

OU  la  pédagogie,  comme  ceux  d'Erasme,  d'Hegendorf  ou  de 
Giovanni  délia  Casa.  Ainsi  elles  rentrent  dans  leur  cadre 
primitif. 

Stefan  Glixelli. 


TEXTES 
A.  —  Poème  latin 

Le  modèle  du  premier  texte  français  se  priîsente  sous  six  formes  différemes, 
conservées  chacune  par  un  seul  ms. 

A  Sienne,  Bibl.  comm.  K.  V.  24,  fol.  44  (fni  du  xiii^  s.),  23  hexamètres  ; 
p.p.  F.  Novati,  Carwiiui  medii  ann,  p.  49. 

B  Oxford,  Can.  it.  31,  fol.  85,  19  hexamètres<;  signalé  par  F.  N[ovati], 
Gioniak  stor,  d.  lett.  ital.,  XXI,  446. 

C  Milan,  Ambros.  N  95  sup.,  fol.  55,  52  hexamètres  ;  p.  p.  L.  Biadene, 
Cortesie  da  tavola  in  latino  e  in  proveH\ale  ;  cf.  Gioni.  st.  d.  lett.it.,  XXI,  446, 
Archiv  de  Herrig,  XC,  326. 

D  Londres,  Mus.  Brit.,  Harl.  3362,  fol.  6,  37  hexamètres,  titre  Ut  te 
géras  ad  tiieiisjw  ;  p.  p.  F.  J.  Furnivall,  Tbe  Bahees  Book,  II,  26. 

E  Même  ms.  ',  42  hexamètres,  titre  Sta)is  puer  ad  mensam  ;  Ilnd.,  p.  30. 

G  Milan,  Ambros.  F  118  sup.,  fol.  44  v.,  24  hexamètres;  signalé  par 
F.  N.,  Giorn.  st.  d.  lett.  it.,  XXI,  447. 

A  ces  six  rédactions  on  peut  joindre  le  Liher  Faceti  (F)  que  je  cite  d'après 
une  ancienne  plaquette  sans  lieu  ni  date.  Nous  avons  donc  sept  témoi- 
gnages pour  l'établissement  du  texte.  Il  n'y  a  pas  de  doute  que  A  dont  la 
forme  est  à  peu  près  cohérente,  se  rapproche  le  plus  du  texte  primitif. 
Cependant,  les  autres  rédactions  présentent  plusieurs  vers  qui  manquent 
dans  A,  mais  qui  figurent  dans  la  traduction  française.  Il  se  peut  que  le 
rimeur  français  ait  connu  plusieurs  rédactions,  mais  il  est  également  possible 
que  ces  vers  aient  figuré  dans  l'original  et,  par  conséquent,  il  faut  se  deman- 
der s'ils  ne  devraient  pas  entrer  dans  le  texte  critique.  Malheureusement,  la 
question  de  l'intercahition  est  insoluble,  car  la  succession  des  vers  diffère  de 
texte  à  texte.  Étant  donné  ces  conditions  défavorables  pour  l'établissement 
du  texte  critique,  d'après  le  procédé  habituel,  je  me  bornerai  à  écarter  les 
leçons  de  A,  quand  celles  des  autres  rédactions  s'accorderont  mieux  avec  le 

I.  Je  cite  les  deux  textes,  conservés  par  ce  ms.,  d'après  l'édition  Furnivall. 


LES    CONTENANCES  DE  TABLE  27 

poème  français.  Les  italiques,  employés  pour  les  passages  reconstitués,  per- 
mettront au  lecteur  de  rétablir  aisément  le  texte  de  A.  Le  tableau  suivant 
donne  les  concordances  des  vers  de  A  et  des  autres  rédactions  : 


B  C  D 


I 

I 

9 

7 

2 

2 

10 

3 

3 

12 

8 

4 

4 

14 

S 

5 

S 

15 

6 

12 

6 

16 

9 

14 

7 

7 

12 

16 

8 

1 1 

2o(; 

57- 

8)' 

II 

121 

9 

18 

29 

8 

123-4 

10 

n 

19 

16 

50 

7 

II 

18 

15 

36 

12 

20 

15 

14  (12- 

■3) 

(22- 

■3> 

> 

19 

(4-5> 

155 

14 

iS 

9 

24 

14 

31 

117 

16 

10 

2S 

25 

17 

18 

22 

19 

20 
21 

23 

39 
18 

22 

19 

SI 

23 

52 

37 

42 

Le  texte  de  A  compte  21  hexamètres  et  2  pentamètres  (v.  2,  16).  Il 
présente  plusieurs  expressions  étrangères  à  la  bonne  latinité  :  pensa  (i)  pour 
cogita,  parapsis  (14)  plat,  ossiim  (17)  pour  os,  irridearis  assuré  par  la  rime  (20) 
pour  iirideas.  Quant  à  la  métrique,  ce  texte  est  assez  incorrect  et  a  demandé 
des  corrections  dont  les  plus  sûres  m'ont  été  suggérées  par  MM.  A.  Jeanroy 
et  M.  Roques,  qui  ont  bien  voulu  m'encourager  au  cours  de  la  rédaction  de 
cet  article. 

A  la  suite  du  texte  reconstitué,  je  reproduis  diplomatiquement  ceux  de  BG 
qui  sont  restés  inédits.  B  se  rapproche  le  plus  de  A  :  il  a  seulement  6  vers 
qui  ne  figurent  dans  ce  dernier.   Le  ms.   G  présente,  à  la  même  page,  deux 

1.  Redite.    * 

2.  Même  leçon  que  B  12-5. 


28  s.    GLIXELLl 

copies  du  mOmc  texte,  dont  la  seconde  est  sans  valeur  n'étant  qu'une 
transcription  de  la  première.  Le  texte  de  G  se  distingue  par  un  trait  humo- 
ristique, il  a  quatre  vers  (i,  6,  9,  17)  communs  avec  C,  qui  manquent  dans 
les  autres  rédactions. 

Ms.  A 

Qiiisquis  es  in  mensa,       primo  de  paupere  pensa  : 

Nani  cum  pascis  eum,       pascis,  amice,  Deum . 

Nescit  honio  plenus,      quam  vitam  ducat  egenus. 

Nemo  cibum  capiat,       donec  benediciio  fiât, 

Nec  capiat  sedem,       nisi  quam  vult  qui  régit  edcm.  5 

Douée  sint  posita       tihi  fercula  tiiaiidere  vita, 

Et  mundi  digiti       tibi  sint  unguesque  politi. 

Indiscotacta       non  sit  bucella  redacta. 

Non  tangas  aures       nudis  digitis  ueque  narcs. 

Non  mundes  dentés       ferro  acutoad  comedentes.  10 

Sal  non  tangatur       esca  quo  vase  locatur. 

Si  potes  hec  repeto       in  mensa  ruclare  caveto. 

Esse  scias  vetitum       in  mensa  ponere  cubitum. 

Lege  mandatur        ne  parapsis  ad  osque  ponatur. 

Qui  vult  potare       débet  prius  os  vacuare  1 5 

Et  sint  illius       labia  tersa  prius  ; 

I  manque  E  G  F  ;  Cum  sis  C,  Dum  sedes  D  —  2  manque  D  E  G  F;  cum] 
si  C  —  3  manque  E  G  F;  Nam  dapibus  p.  nescis  quid  sentit  e.  D —  4  manque 
EG  F;  d.]  nisi  A  —  >  manque  G  F  ;  Ne  A  ;  Atque  loco  sedeas  .tibi  quem 
signavcrit  hospes  E —  6  manqiieBGF  :  Manducare  v.  d.  s.  f.  trita  ^,F.  d.s. 
sita  pani  parce  meroque  E  — -7  manque  C  G  F  ;  In  discum  d.t.  sunt  u.  p.  D, 
Munde  s.  u.  noceant  ne  forte  sodali  E  ;  nudi  d.  t.  sit  ^  ;  ungues  B  —  8 
manque  E  G  ;  In  mensa  B  ;  Dentibus  etacta  D  ;  adtacta.  .  .  retracta  C  ;  Non 
panem  quem  vis  in  disco  mittere  morde  F  — 9  manque  BD  ;  Semper  munda 
manus  dcvitet  tergere  nasum  F.Nec  naxum  tergas  nisi  primo  pannos  adiun- 
gas  G,  Ad  mensa  de  nare  tua  non  extrahe  nudis  Sordes  cum  digitis  ne  videare 
rudis  F —  10  manque  F;  Nec  B  C  ;  mundent  BD;{.  a.]  f.  acto  A,  ex 
cultello  B  C  D  ;ad]  manque  B  D,  cum  C;  Mensa  cultello  d.  mundare  caveto 
E;  Ne  cures  dentés  nec  unquam  de  ferculo  temptes  G  —  11  manque  C  G  F  ; 
cum  e.  A  ;  quod  B  ;  1.]  ponatur  DE —  12  seulement  A  D  ;  hoc  D  ;  r.]  vitare 
A  —  13  manque  E  ;  Scias  esse  A  ;  In  m.  c.  p.  sit  v.  BD,  Mensa  tibi  c.  nun 
quam  sustentet  edenti  F  ;  leçon  amplifiée  BCG  —  14  seulement  A  ;  parassis 
A  —  15  manque  G  ;  Cum  v.  p.  primum  d.  A  ;  prius  manque  C  ;  Dum  cibus 
extat  in  ore  tuo  potare  caveto  D  F,  Orc  tenens  escam  potum  superaddere 
noli  E  —  16  manque  DGF;  Sint  tàmen  i.  BC;  Oreque  pollulo  non 
potabis  nisi  terso  E  ;  Et  sitim .  .  .   tensa  A 


LES    COS'TE\A\CES  DE  TABLE  29 

Nec  tacere   possum,       ne  dentibiis  laceret  ossum. 

Non  dicas  verbum      cuiquam  quod  ei  sit  acerbum, 

Ne  possit  quis  irasci       vel  discordia  nasci. 

Vultu  sis  hilaris,       nuUum  tamen  irridearis.  20 

Si  pauce  loqueris,       gratior  sodalibus  eris. 

Mensa  submota,       manus  ablue,  postea  pota. 

Privetur  mensa,  qui  spreverit  hec  documenta. 

Ms.  B 

Quisq/(/s  es  i«  mensa  primo  de  paupere  pensa. 

Naw/  cuw  pascis  eu«/  pascis  amice  deu»/ . 

Nescit  homo  plenus  quaw  uita»/  ducat  egonus. 

Nemo  cibuw  capiat  donec  benedictio  fiât. 

Nec  capiat  sedew  nisi  quaw;  uult  qui  régit  edew.  5 

In  mensa  caue  quot  sint  res  noK  numerare. 

Et  mundi  digiti  tibi  sint  ungues  politi . 

Ne  graue  sit  socijs  aut  noceat  alijs. 

Qui  uult  potare  débet  prius  os  uacuare. 

Sint  xamen  illius  labia  tersa  prius.  10 

In  mensa  tacta  no«  sit  bucella  redacta. 

Qui  tenet  \it  mensa  cubituw  uel  bracchia  te«sa. 

No«  est  urbanus  si  fu^rit  corpore  sanus. 

In  mensa  cubitu;«  ponere  sit  uelituw. 

Nec  moueas  famulo  uirga;»  nec  catulo.  15 

Ac  ultra  mensa?//  spiritu///  nec  eiecensu//q//fl»/. 

Nec  munde;/t  dentés  ex  cultello  comede//tes. 

Sal  non  xangiUur  esca  quod  uase  locatz/r. 

Mensa  submota  prius  ablue  postea  pota. 

Ms.  G 

OiiDiis  me//sa  molle,  ponit///'  absq//^"  salle 

O  tu  qui  tercuUa  prebes/sal  primo  ponerf  debes 

17  seulement  A  —  18  seulement  A  D  ;  Nec  D  ei  manque  A  —  19  seule- 
ment A  ;  Nec  p.  irasci  quis  A  —  20  manque  B  C  G  F  ;  In  v.  ^  ;  irriseris  A  ; 
Mensa  s.  h.  cuiquam  nec  in  aure  loquaris  D,  Sermo  brevis  vultus  h.  pars 
detur  egenis  H —  21  seulement  AE  ;  s.]  cum  sociis;  Pace  fruens  multis  caveas 
garrire  loquelis  E  —  22  manque  D  E  G  F  ;  manus]  prius  B  C  —  23  manque 
BG  F  ;  Privatur  A  ;  spernit  A  ;  hec  spernere  vuli  C. 

6  care  quam...  ne  memorare  D  —  16  sputum  ne  ieceris  C  ;  Non  (Nec 
E)  u.  m.  sputes  (spuerisJ?)  nec  desuper  u.  DE. 

I  maie  C 


30  s.   GLIXELLI 

Kt  cutellos  lotos'deinde  pone;^  votos 

Qui  tenet  in  niensa/cubitu;«  ue\  brachia  tensa 

Non  est  urban«5/si  sit  de  corpo/e  sanus  S 

Stes  ad  mcnsaw  rectus/cl  sepc  respice  pectus 

Ne  cures  dentes/n^c  unquavi  de  fercMlo  tewptes 

Nec  naxum  tergas/nt^i  primo  pawnos  adiungas 

Da  tripodes  disscuw  cultruw  post  gausape  siphu?« 

Inde  det///-  panis  ne  uent»^  surgat  inanis  lO 

Ad  niensaw;  mic/tertmiiiim  duw  dico  uenite 

Est  mea  uox  grata/fercwla  du;«  dico  parata 

Ablue  te;ge  manH5  sede/coniede  bibe  surgeq/(«  recède 

lÀhâitien  libens  libo/libando  libentius  ibo 

Asuwptoque  cibo /t?7'iqm'  quatc;q»c  bibo  15 

Qui  pira  cruda  cibat/funebria  ciba/ia  bibat 

Ni  bibat  et  rebibat/et  rebibendo  bibat 

Si  duo  s«Ht  uina/ni/7;i  de  mclliori  propina 

Nil  prossuMt  uina/n/5i  sit  potatio  trina 

Funde  merMw  funde  tanq;/flw  sint  fluminis  unde  20 

Vinu/H  linphatuwz/conturbat  uisscera  fratru?H 

Visscera  now  turbat/s^rf  fratrum  crimina  purgat 

Vinuw/  sutille/caM£?t  in  sene  cor  iuuenille 

Et  uinum  uille/redit  iuuenille  senille 


B.  —  Poèmes  français 
I 

Ce  poème  a  été  publié,  dans  le  volume  cité  de  M"ie  de  Saint-Surin, 
d'après  un  ms.  du  xv^  s.  dont  le  domicile  actuel  est  inconnu.  V03'. 
E.  Langlois,  Les  uiss.  du  Roman  de  la  Rose,  p.  206  ;  Meyer-Lângfors,  Les 
Iiicipit,  p.  362.  Comme  les  deux  autres  rééditions  de  cette  pièce,  celle-ci  est 
fondée  sur  la  d'te  édition  (5)  qui  d'ailleurs,  à  en  juger  d'après  les  autres 
textes  publiés  dans  le  même  volume,  mérite  toute  confiance.  Un  autre  ms. 
du  xve  s.,  Berne  205  fol  147  v-148  r  (B),  m'a  été  signalé  par  M"«  E.  Droz. 
Il  permet  de  corriger  plusieurs  passages  de  S . 


6  Ad  tabulam  maneas  r.  et  r.  C  —  9  Mense  pone  pedes  p.  g.  vitria  salem 
C  —  II  tïm  tim  G  —  15t.]  corr.  terque  —  16  Persica  pera  poma  stomaco 
sunt  hec  tria  dura  C. 


LES   COXTES'AS'CES  DE  TABLE  3  I 


LA    CONTENANCE    DE    TABLE 

S'a  table  te  veulz  maintenir,  Ne  autres  ne  facent  nuissance. 

Honnestement  te  dois  tenir  Viande  au  sel  de  la  saliiere 

Et  garder  les  enseignemens  N'atouche,  c'est  laide  manière.         24 

Dont  cilz  vers  sont  commancemens.  4    Tes  narilles  fourgier  ne  vueilles 

Chacun  doit  estre  coutumicrs  De  tes  doies,  ne  tes  oreilles. 

De  penser  des  povrcs  premiers,  De  ton  coustel  tes  dens  ne  feurges 

Car  li  saoul  si  ne  scet  mie  Et,  quant  tu  mengûes,n'espeurges.  28 

Com  le  jeiin  a  dure  vie.  8    Ne  craiche  par  dessus  la  table, 

A  viande  nulz  main  ne  mette  Car  c'est  chose  desconvenablc. 

Jusques  la  beneisson  soit  faitte.  En  ton  escuelle  ne  doit  estre 

Ne  t'assie/,  pas,  je  te  conseille,  Tacueillier  fors  quant  te  dois  paistre.  3?. 

Se  bien  ne  sces  que  l'en  le  vueille.  12    S'on  t'a  osté  ton  escuelle, 

Ne  mangue  mie,  je  te  commande.  Garde  tov  bien,  ne  la  rappelle. 

Avant  que  on  serve  de  viande,  De.  .  .  te  garde  et  met  paine. 

Car  il  sembleroit  que  tu  feusses  Car  c'est  chose  trop  villaine.             36 

Trop  glout,ou  que  trop  fain  eusses.  16    Quant  tu  mengûes  bien  te  guette, 

Du  pain  que  mis  as  en  ta  bouche.  Sur  table  ton  coûte  ne  mette. 

A  ton  escuelle  point  n'atouche.  Vuiddier  et  essever  mémoire 

Ongles  polis  et  nais  les  dois  Aies  ta  bouche,  quant  veulz  boire,  40 

Ayes,  ainsi  tenir  te  dois  20    Car  descort  naistre  en  pourroit 

Qu'aux  compaignons  ne  soit  grevance.    Dont  la  compaignie  s'en  deuldroit. 


Rubrique  :  manque  S,  S'ensuit  la  contenance  de  table,  c'est  la  contenance  et 
la  manière  comment  homme  et  femme  se  doivent  contenir  a  manger  quant 
on  est  a  la  table  B  —  3  garde  S  —  4  com.]  enseignemens  B —  9  nul  B  —  13 
pas7i  —  16  tu  f.  S  —  18  ne  touche  B  —  19  nez  B  —  20  Ayes]  Ainsi  S  — 
22  aux  a.  ne  fay  n.  B  — 23  de]  en  B  —  24  Ne  touche  B —  25  narines  B  —  26 
dois  S;  doiz  n.  t.  deux  o.  B  —  28  Fors.  .  .  mengeue  S  —  29  p.]  pas  B  — 
3 1  ton]  t  B —  32  veulx  pestre  5  —  33  Se  on  n  B  —  34  ne]  que  S  —  355  avertit 
que  le  mot  est  en  hlaiic  dansle  ms.,  pour  le  suppléer  cf.  Il  46,  III  12  j,  toussir  Z? 
—  36  une  ch.  v.  B —  34  mengue  S,  mangeras  B  —  38  5  imprime  costc  et  propose 
la  corr.  coude,  coude  B — -39  eusserer  S  ;  Vuidier  et  essuyer  ta  bouche  B  — 
40  Dois  bien  avant  que  au  hanap  touche  B  —  41-42  manquent  B —  59-42 
Même  idée  exprimée  plus  claire)iu'nt  dans  /«  Chastoiement  des  dames,  v.  ^ly- 
iS. 

Toutes  les  foiz  que  vous  bevez, 

Vostre  bouche  bien  essuiez 

Que  li  vins  encressiez  ne  soit, 

Qu'il  desplest  moult  a  cui  le  boit. 


32  s.    GLIXELLI 

Garde  toy  bien,  en  toutes  guides,  Ne  doit  pas  ou  bacin  crachier,         52 

Viandes  au  niengier  ne  desprises.     44  Lors  que  sa  bouche  ou  ses  mains  levé, 

Et  quant  tu  te  siés  au  mcngier,  Ains  mette  hors  qu'aucun  ne  grève. 

Garde  toy  bien  de  laidengier,  La  table  ostée,  mains  lavez, 

Ains  fiiis  grande  chiere  et  grant  joye,  Puis  buvez  bon  vin,  se  l'avez.  56 

Ne  ne  parle  par  quoy  l'en  loye.        48  A  Dieu  soit  gloire,  a  Dieu  soit  grâce, 

Quant  au  mengier  mains  parleras,  Qui  de  noz  cuers  péchiez  deflace, 

Plus  paisiblement  t'en  yras.  Et  auiiue fidelium 

Cellui  qui  courtoisie  a  chier,  Requiescant  in  gaiidiinu.  60 

II 

Ce  poème  nous  est  conservé  par  trois  mss.  du  xv=  s. 

A  Paris,  B.  N.  fr.  1181,  fol.  5  v-7  r  ;  94  vers. 

C  Paris,  B.  N.  fr.  1370,  fol.  146  v-148  r  ;  84  vers  '. 

D  Metz,  855,  fol.  10  r-v;  86  vers. 

Ces  trois  copies  différent  très  sensiblement  l'une  de  l'autre,  ce  sont  presque 
des  remaniements  du  même  poème.  Cette  diversité  provient  de  ce  que  l'on 
savait  par  cœur  tous  les  préceptes,  mais  leur  ordre  exact  était  assez  difficile 
à  se  rappeler  et  on  le  modifiait,  on  oubliait  des  vers,  ou  on  en  ajoutait 
d'autres.  , 

Voici  la  concordance  des  vers  dans  ces  trois  copies  : 


A 

C 

D 

A 

C 

D 

1-2 

1-2 

1-2 

25-6 

35-6 

37-8 

3-4 

3-4 

3-4 

27-8 

43-4 

S-6 

5-6 

29-30 

47-84 

45-6 

7-8 

5-6 

7-8 

31-2 

37-8 

39-40 

9-10 

7-8 

9-10 

33-4 

43-4 

41-2 

11-2 

9-10 

11-2 

35-6 

51-2 

53-4 

13-4 

II -2 

13-4 

37-8 

23-4 

25-6 

iS-6 

13-4 

15-6 

39-40 

33-4 

35-6 

17-8 

iS-6 

17-8 

41-2 

55-6 

57-8 

19-20 

S3-4 

55-6 

43-4 

27-8 

21-2 

59-60 

61-2 

45-6 

31-2 

29-30 

23-4 

61-2 

63-4 

47-8 

51-2 

48  Pour  rexf>licatîon,  cf.  la  table  des  préceptes  ci-dessus;  p.  pas  que  on  ne  loye 
B —  5opasible  [tu  t'en]  S,  p.  y  seras  B —  Après  lev.  jo  B  ajoute  :  A  tes  mains 
mousches  ne  prandras  En  mangant  aincois  te  tendras —  53  Fors  quand  5;  qui 
ses  m.  et  sa  b.  1.  B —  55  t.]  nappe  B:  voz  m.  S  —  58  eff'ace  B  —  Explicit  la 
contenance  de  la  table  B. 

I.  Ce  ms.  n'est  pas  indiqué  dans  Meyer-Langfors,  Les  hicipit,  p.  391. 


LKS    CONTENANCES  DE  TABLE 
C  D 


49-50 

51-2 

41-2 

49-50 

5  3-4 

49-50 

51-2 

55-6 

25-6 

33-4 

57-8 

S9-60 

61-2 

19-20 

21-2 

65-4 

21-2 

23-4 

65-6 

17-8 

19-20 

67-8 

57-8 

59-60 

69-70 

29-30 

27-8 

71-2  ' 

65-6 

65-6 

JE  TABL 

E 

33 

A 

C 

D 

73-4 

67-8 

67-8 

75-6 

63-4 

77-8 

69-70 

69-70 

79-80 

71-2 

71-2 

81-2 

75-4 

73-4 

83-4 

75-6 

75-6 

85-6 

77-8 

77-8 

87-8 

79-80 

79-80 

89-90 

81-2 

91-2 

81-2 

83-4 

93-4 

83-4 

85-6 

Les  vers  39-40  de  C  =  47-8  de  D  manquent  dans  A  : 

Ne  tien  tes  mains  dessoubz  la  table, 
Car  c'est  chose  deshonorable. 

Les  vers  45-6  de  C  manquent  dans  AD  : 

Se  tu  te  veulx  fere  priser, 
Ne  vueilles  nully  mespriser. 

Ce  poème  a  été  imprimé  dès  la  fin  du  xv^  s.,  voy.  Catalogue  ik  ht  Biblio- 
thèque Rolhsrhihl,  I,  no  25.  — ■  Editions  d'après  A,  voy.  ci-dessus,  p.  5  ;  le  texte 
de  C  dans  Furnivall,  Ouvr.  cité,  II,  5. 'Je  reproduis  A  sauf  quelques  correc- 
tions. 


LA   CONTENANCE    DE    LA   TABLE 

Se  tu  veulz  estre  bien  courtois,  De  tes  ongles  oste  l'ordure. 

Gardes  ces  reigles  en  francois.  Les  avoir  ors  est  grant  laidure. 

Assès  souvent  tes  ongles  roingne,  Lave  tes  mains  devant  disner 

Longs  ongles  font  venir  la  roingne.    4    Et  aussy  quant  vouldras  soupper.      8 


I.   Les  vers  69-70  et  71-2  intervertis  dans  le  ms. 

Titre  :  La  manière  de  se  contenir  a  table  C,  manque  A  —  i  veul  D  — 
2  Regarde  C  ;  Garde  ces  choses  D  —  3  roignes  C —  4  La  longueur  fait  v. 
CD  ;  les  roignes  C  —  ] -6  manquent  C —  5  ongles]  mains  D—6  ors]  laides  D — 
7  Levé  D,  devant  nmiu/iie  C —  8  q.  tu  vouldra  D 

Romania,  XLVII.  3 


34 

Aincois  fais  heuedicite 
Que  prennes  ta  nécessité. 

Seoir  te  peulz  s;tns  contredit 
Au  lieu  ou  l'oste  ce  te  dit. 


S.    GLIXELLI 

Il  est  conseillé  en  la  Bible 
Entre  les  gens  estre  paisible. 

Ne  parles  point  la  bouche  pleine, 
12    Car  c'est  laide  chose  et  vileine. 


Ton  morsel  ne  touche  a  salière, 
Car  ce  n'est  pas  belle  manière. 

Boy  sobrement  a  toute  feste, 
A  ce  que  n'affolles  ta  teste. 

Entre  boire  et  ton  vin  tenir 
Ne  veuUes  long  plait  maintenir. 

Se  tu  fais  souppes  en  ton  verre, 
Boy  le  vin  ou  le  gette  a  terre. 

Ne  boy  pas  la  bouche  baveuse, 
Car  la  costume  en  est  honteuse. 

Se  tu  te  veulx  faire  valoir, 
Sobre  parler  tu  dois  avoir. 


?2 


De  pain,  de  vin,  tu  dois  peu  prendre  Après  monstre  toy  liez  tous  diz  ; 

S'autre  viande  doibs  actcndre.  Ne  habunde  trop  en  vains  dits. 

Le  morsel  mis  hors  de  ta  bouche  S'on  oste  le  plat  devant  toy, 

A  ton  vaissel  plus  ne  le  touche.     i6  N'en  faiz  compte  et  t'entais  coy.     36 


De  ta  touaille  ne  faiz  corde, 
Honnesteté  ne  s'j'  accorde. 

En  plain  disner  ou  en  la  fin, 
20    N'efforce  l'oste  de  son  vin.  40 

Et  ne  rempliz  pas  si  ta  pance 
Qu'en  toy  n'ait  belle  contenance. 

Ne  faiz  pas  ton  morsel  conduire 
24    A  ton  coustel  qui  te  peult  nuyre.     44 

S'entour  toy  a  de  gens  grans  roucte, 
Garde  que  ton  ventre  ne  roupte. 

Regarde  a  la  table  et  escoute, 
28    Et  ne  te  tiens  pas  sur  ton  coulte.     48 


9  Avant  dy  b.  C  —  11  Siez  toy  mengue  s.  C  ;  p.]  puis  D  —  1 2  Ou  D  ;  ton 
hoste  CD\  ce]  se  A,  s'il  D,  manque  C  —  13  Du  p.  et  du  v.  d.  prendre  C  — 
14  Et  l'a.  V.  a.  C  —  15  ta]  la  C  —  16  l'atouche  C  —  17  a]  en  C;  sallierD  — 
19  simplement  C  —  20  Affin  C;  n'aie  folle  D  —  11  En  ton  v.  et  b.  t.  A, 
Quant  ton  b.  av.  t.  D  ;  ton  manque  C  —  22  veulle  plait  D  —  2}  ton]  ung 
CD  ;  V.]  boire  D  —  24  le  aprh  ou  manque  D  —  25  baveure  C  —  26  Car 
manque  AD  —  27-8  manquent  C  —  28Se  te  garde  de  trop  parler  D  —  29  II 
t'est  CD  —  50  les]  grans  C,  manque  D  —  31  parle  C  ;  pas  C  D  —  33-4  M.  t. 
joieux  et  apris  Nedy  rien  dont  tu  soyes  reprins  C,  A  tauble  soie  lies  t.  d. 
Ne  bourde  pas  trop  e.  v.  dis  D  —  35  ung  p.  de  d.  C  —  36  fay  semblant 
mes  tien  te  c.  C,  faire  force  ainstetien  c.  D  —  39  ou]  ne  C,  et  £)  —  40  en- 
force  D,  s.]  ton  D  —  41  si]  tant  C  —  42  Que  tu  n'aie  b.  D  —  43-4  manquent 
£)  _  43  f.  p.]  veilles  C  —  44  ton  désir  car  trop  p.  C  —  45  des  g.  grantCZ) 
—  46  G.  toy  bien  que  tu  ne  routes  C  —  47-8  manquent  C —  47  a  manque 
D  —  48  point  sus  lescoute  D 


LES    CONTEXAXCES  DE  TABLE 


35 


Ne  touche  ton  nez  a  main  nue 
Dont  ta  viande  est  tenue. 

Ne  torche  de  nappe  tes  dens 

Et  si  ne  la  niés  point  dedens.  52 

Ne  offre  a  nully,  se  tu  es  saige, 
Le  demeurant  de  ton  potaige. 

Tiens  devant  tov  le  tablier  net  ; 

En  ung  vaissel  ton  relief  met.         56 

Tiens  toy  nettement  et  regarde 
Comment  a  tov  chacun  prent  garde. 

Ne  mouche  hault  ton  nez  a  table, 
Car  c'est  ung  fait  peu  aggreable.     60 

Ne  frotte  tes  mains  ne  tes  bras 
L'un  a  l'autre,  ne  a  tes  draps. 

Oultre  la  table  ne  crache  point  ; 

Je  te  diz  que  c'est  ung  lait  point.     64 

Ne  furge  tes  dens  de  la  pointe 
De  ton  coustel,  je  le  t'apointe. 


Se  on  met  lettres  en  ta  main. 
Mes  les  tantost  dedens  ton  sein. 

Garde  tov  bien  de  conseiller 
A  table,  ne  de  sommeiller. 

Se  tu  es  servv  de  froumage, 


Si  en  prens  pou,  non  a  oultraige     72 

Et  se  tu  es  servv  de  uois, 

N'en  mengeùe  que  deux  ou  trovs. 

S'on  sert  de  fruit  devant  lever, 

N'en  mengeue  point  sans  le  la\er.  76 

Quant  ta  bouche  tu  laveras, 
Ou  bacin  point  ne  cracheras. 

Quant  tu  rendras  grâces  a  Dieu, 

Sy  te  tiens  en  ton  propre  lieu.        80 

N'oublie  pas  les  trespassez 
Qui  de  ce  monde  sont  passez. 

A  ton  hoste  dois  mercv  rendre, 

De  t'en  aler  dois  congié  prendre.   84 

Se  on  te  fait  boire  après  grâces. 
Soit  en  hanap,  ou  verre,  ou  tasses, 

Laisse  premier  boire  ton  hoste 

Et  boy  après  quant  on  lui  oste.        88 

Après  peulx  dire  a  haulte  voix  : 

A  Dieu  vous  commans,  je  m'en  vois. 


68 


Qui  a  ces  ditz  bien  pensera, 
A  table  plus  saige  en  sera. 

De  seoir  a  table  n'est  digne 

Qui  d'aucun  bien  ne  porte  signe. 


92 


49-50  viathjuent  CD  —  51  De  la  nappe  n'essuve(ne  tort  D)  tes  C  D  — 
55  nul  A  —  55  le]  ton  CD  ;  taillouer  C,  doublie  D  —  56  r.]  doublie  D  — 
57-60  manquent  C  D —  62  Tien  t'en  le  plus  que  tu  pourras  C  ;  tes]  autres  D — 
63  Puis  a  t.  ne  craches  C,  escuppe  D  —  66  De  costel  je  t'en  acointe  C;  je  la 
t'acointe  D—  67  te  met  D —  68  les  en  ta  manche  ou  sain  C  ;  Si  les  met  D — 
69-70  W  71-2  intervertis  A  —  69  c]  sommeiller  C  —  70  s.\  conseiller  C  — 
72  n'en  fay  o.  B,  ne  faire  o.  C  —  73  Et  manque  D  —  74  Si  en  (n'en  D) 
menjue  d.  CD  —  75-6  manquent  D  —  77  Etq.  tes  mains  tu  C  D  ;  laverais 
D  —  78  craicherais  D  —  82  Souveigne  t'en  tousiours  assez  C  —  85  Et 
s'on  D  ;  t.  f.  b.]  donne  CD  —  86  ou  v.)  voire  D  —  88  b.]  toy  C  —  89-90 
manquent  C  — 89  De  lour  puis  D —  91  O.  c. choses  apparcevroit  C; panserait 
D —  92  seroit  C,  serait  D  —  93  ce  s.  C  —  94  a.]  aultruy  D  —  Explicit  la 
contenance  de  la  tauble  seulement  D. 


3é  S.    GLIXHLLI 

III 

Ce  texte  nous  est  conservé  par  le  ms.  J  (fol.  i  v-5  v)  '  qui  contient  aussi 
le  poème  II,  et  par  plusieurs  éditions  gothiques  '  dont  j'ai  étudié  les 
suivantes  : 

d  Les  Contenances  de  la  table,  sans  lieu  ni  date,  in-4  de  6  ft".  (Bibl.  Nat., 
Rés.  Ye  843). 

e  Même  titre,  Lyon,  in-4  <ic  4  ff-  (B-  N.  Rés.  Ye  335). 

/  Contenance  de  la  table,  sans  lieu  ni  date,  petit  in-8  de  4  rt .  (B.  Nat.  Rés. 
Ye  2970). 

g  La  Contenance  de  la  table,  nouvellement  imprimé  (!)  à  Paris,  vers  1530, 
petit  in-8  de  4  ff.  (B.  N.  Rés.  Ye  3761). 

Les  quatre  imprimés  forment  un  groupe  en  face  du  ms.  A,  ce  qui  est 
attesté  par  les  fautes  communes  aux  vers:  62,  87,  et  par  l'accord  aux  vers  : 
8,  15,  16,  28,  40,  46,  53,  70,  79,  80,  88,  95,  96,  109,  III,  II),  13s,  137, 
141,  146,  157,  166,  167,  168.  Le  groupe  de  est  attesté  par  la  faute  évidente 
au  v.  173  et  par  l'accord  aux  vers  7,  55,  91,  92,  93,  94,  120,  156,  176.  Le 
groupe  fg  résulte  de  l'interversion  manifestement  fautive  des  vers  65-68  et 
69-72,  ainsi  que  de  l'accord  aux  vers  :  7,  1 1,  14,55,91,94,  108,  127,173. 
Les  rapports  de  A  et  des  quatre  imprimés  peuvent  être  représentés  par  cette 
figure  : 


y  l 

A  A 

de  f  g 

Editions  d'après  A,  voy.   plus  haut  p.  5;  en  outre,  une  édition  basée  sur 
de  a  été  donnée  par  A.  de  Montaiglon,  Recueil  de  poésies  françaises,  I,  186-93. 


•S'ENSUIVENT    LES   CONTENANCES    DE   LA    TABLE 

Enfant  qui  veult  estre  courtoys  Enfant  soit  de  copper  soingneux 

Et  a  toutes  gens  agréable  Ses  ongles  et  ester  l'ordure. 

Et  principalement  a  table,  Car  se  l'ordure  il  y  endure, 

Garde  ces  rigles  en  francoys.  4    Qyantilz  segrate  yest  roingneux.     8 

I  veulx/ — 7  C.  s'il  est  ord  de  nature  de;  il  manqxie  fg  —  8  y  e.]   il  est 
defg 

1.  Le  ms.    de    Saint-Omcr  657  qui  m'a  été  indiqué    par    M"e  Droz,  en 
contient  un  fragment  de  cinq  quatrains. 

2.  Rrunet,  Manuel,  II,  243  s. 


I.ES   COSTENAXCFS  DE  TABLE  37 

Enfant  d'honneur,  lave  tes  mains  Enfant,  prcus  du  vin  et  du  pain 

A  ton  lever,  a  ton  disner,         ~  Ce  qu'il  souffist  a  ta  nature, 

Et  puis  au  soupper  sans  finer,  Sans  trop  ne  peu  selon  mesure, 

Ce  sont  trois  foys  a  tout  le  moins.    12  Qui  trop  en  prent  est  dit  villain.     40 

Enfant,  dy  benedicite  Enfant,  tu  ne  te  doibs  charger 

Et  faiz  le  signe  de  la  croix,  Tant  de  ta  première  viande, 

Ains  que  tu  prens  riens,  se  m'en  crois,  Se  plusieurs  en  as  en  commande, 

Qui  te  soit  de  nécessité.  16  Que  d'autres  ne  puisses  menger.     44 

Enfant,  quant  tu  seras  aux  places  Enfant,  se  tu  es  bien  scavant, 

Ou  aucun  prélat  d'église  est.  Ne  mes  pas  ta  main  le  premier 

Laisse  luy  dire,  s'il  luy  plaist,  Au  plat,  mais  laisse  y  toucher 

Tant  te«<?(//V//é^  que  grâces.  20  Le  maistre  de  l'iiostel  avant.  48 

Enfant,  se  prélat  ou  seigneur  Enfant,  garde  que  le  morseau 

Te  dit  de  son  auctorité  Que  tu  auras  mis  en  ta  bouche 

Que  dies  heiiedicite  Par  une  fois,  jamais  n'atouche, 

Fais  le  hardiement,  c'est  honneur.  24  Ne  soit  remis  en  ton  vaisseau.        52 


Enfant,  se  tu  es  en  maison 
D'autrui,  et  le  maistre  te  dit 
Que  tu  sees,  sans  contredit 
Faire  le  peulz  selon  raison. 


Enfant,  ayes  en  toy  remors 
De  t'en  garder,  se  y  a  failly. 
Et  ne  présentes  a  nulluy 
28    Le  morseau  que  tu  auras  mors. 


56 


Enfant,  prens  de  regarder  peine  Enfant,  garde  toy  de  maschier 

Sur  le  siège  ou  tu  te  sierras.  En  ta  bouche  pain  ou  viande. 

Se  aucune  chose  y  verras  Oultre  que  ton  cuer  ne  demande 

Qui  soit  deshonneste  ou  vilaine.  52    Et  puis  après  le  recrascher.  60 


Enfant,  quant  tu  seras  assis 
Pour  ton  corps  refectionner, 
Soit  au  soupper  ou  au  disner, 
Monstre  tov  prudent  et  rassiz. 


Enfant,  tu  doibs  prendre  du  sel 
Dessus  ton  taillour,  et  saloir 
Ta  viande  pour  mieulx  valoir, 
36    Ou  dedans  ung  autre  vaissel.  64 


i^  a  ton]  et  au  ^^,  et  a /g  —  1 1  Et  pareillement  a  s.  j^  —  14  Faisant 
le/g —  i5A.q.  prendre  se  tu  me  c.  de/g —  16  Ce  qui  t'est  rfe,  Ce  qui  est /?■ — 
24  hardiment  defg —  27  t.  s.]  t'assies  de,  te  sees/,  tu  te  tais  g  —  28  s.] 
car  c'est  defg  —  29  Enfans  A  —  35  au]  a  defg  —  40  e.  d.]  il  est d efg  — 
45  p.  as/ —  46  ta]  la  defg  —  48  d'hostelf  —  49  gardez  A  —  52  remise  A — 
5  3  t.  ce  r.  d  efg  —  5  5  De  non  présenter  de,  Ne  présente  point/.  Ne  présenter 
point  g;  a  autruyy>  —  60  le]  la  A  —  62  trenchoir/,  trenchouer  o-  ;  saler 
defg 


38  s.    GLIXELLI 

Enfant,  garde  qu'en  la  salière  Enfant,  garde,  se  tu  es  saige, 

Tu  ne  mettes  point  tes  morscaulx  En  quelque  bancquet  que  tu  voyses 

Pour  les  saler,  ou  tu  deffaux.  Soit  de  seigneurs  ou  de  bourgeoyses, 

Car  c'est  deshonneste  manière.       68  De  trop  habonder  en  langaige.        92 


Enfant,  se  tu  bois  de  fort  vin, 
Metts  V  eaue  attrempeement 
Et  n'en  boy  que  souffisamment 
Ou  il  te  troublera  l'engin. 


Enfant,  soyes  tousjours  paisible, 
Doulx,  courtois,  bening,  amiable 
Entre  ceulx  qui  sierront  a  table 
72    Et  te  gardes  d'estre  noysible.  96 


Enfant,  se  tu  es  ung  yvrongne  Enfant,  ce  te  est  chose  honteuse. 

Par  trop  boire,  il  est  deshonneste,  Se  tu  as  serviette  ou  drap. 

Et  en  auras  mal  a  la  teste.  De  boire  dedens  ton  hanap, 

Et  puis  après  honte  et  vergongne.  76    Ayant  la  bouche  orde  et  baveuse.    100 

Enfant,  garde  que  sur  ton  boire  Enfant,  se  tu  faiz  en  ton  verre 

Tu  n'abondes  trop  en  paroUe,  Souppes  de  vin  aucunement, 

Car  la  manière  en  est  moult  folle,  Boy  tout  le  vin  entièrement, 

Enfant  de  bien  ne  le  doit  faire.  80    Ou  autrement  le  gecte  a  terre.       104 


Enfant,  a  table  je  t'ordonne 

Sur  tout  que  point  tu  ne  sommeilles, 

Et  aussi  que  tu  ne  conseilles 

En  l'oreille  d'autre  personne.  84 

Enfant,  jamais  la  bouche  pleine. 

Tu  ne  dois  a  autruy  parler, 

Ne  boire  aussy  pour  avaler, 

Car  c'est  chose  par  trop  vileinc.      88 


Enfant,  garde  de  présenter 
A  ton  hoste  pain  ne  viande. 
Prendre  en  peut  sans  qu'on  lu}'  com- 

[mande 
Autre  ne  l'en  peut  exempter.       108 
Enfant,  soies  plain  et  joyeux, 
En  tout  ce  que  tu  fais  ou  dis. 
Ne  te  habandonne  a  nulz  vains  dis, 
Tu  n'en  pourras  valoir  que  niieulx.  1 1 2 


65-8  et  69-72  intervertis  fg  —  70  de  l'eau  ilc,  de  l'eaue Z^'  —  75  Et 
si  en  as  m.  d  e  f  ;  Tu  en  a.  o-;  en  la  A,  a  ta  de  —  78  Tu  manque  ^  ;  Ne  ^  ; 
habonde  ^ /_(,'' ;  parolles  A  —  79  moult]  sotte  et  de/g  —  80  E.]  Homme 
'^  ^  fs  —  81  a]  en  de  fg  —  82  Sus/;  tu  manque  fg;  sommeille /f  —  83 
85  Aussi  que  iamais  ne  conseille/^'  —  87  avaler]  mieulx  valoir  (/c/^  — 
88  ch.  p.]  une  ch.  de  fg  —  91  Soient  s.  borgoiz  borgoises  de,  Devant  les  s._^ou 
bourgoises  /,  D.  1.  s.  ou  bourgois  g  —  92  Trop  t'abandonner  de  —  93  t.] 
begnin  et  de,  doulx  ut  fg  —  94  D.  et  c.  et  a.  de.  Humble  c.  a./,  Hum- 
blement c.  et  a.  ^ —  95  sont  a  la  d  efg —  96  Garde  toy  bien  de  fg  ;  noysibles 
A  —  97  c'est  /,  ce  seroit  g  —  99  d.  t.]  en  aucun  A  —  100  La  b.  toute 
de  fg  —  ICI  t.  ventre  g  —  105  le  g.)  getter  g  —  107  qu'on  1.]  ta  <•—  108 
l'en  manque/',  le^;  excepter/^-  109  p.]  plaisant  ^c/^ —  iioEn]  Par 
fg;  ou  qued.  fg —  m  Ne]  Sans  defg;  t'abandonner  Je^,  abonder/;  nulz 
niaiique  d  efg 


LES    CONTENANCES  DE  TABLE 


39 


Enfant,  se  aucun  serviteur  oste  Enfant,  garde  toy  de  frotter 

Aucun  plat  qui  soit  devant  tov,  EnssaniMe  tes  mains,  ne  tes  bras 

N'en  fais  semblant,  tais  t'en  tout  quoy,  Ne  a  la  nappe,  ne  aux  draps; 

Il  souffistpuis  qu'ilplaistal'hoste.  ii6  A  table  on  ne  se  doit  grater,  144 


Enfant,  garde  toy  de  remplir 
Ton  ventre  si  habundamment, 
Que  tu  ne  puisses  saigement 
Tes  bonnes  oeuvres  acomplir. 


Enfant,  après  que  tu  as  prins 
Des  biens  de  ton  hoste  ou  hostesse. 
Remercie  lez  de  leur  largesse  ; 
120    Tu  n'en  pourras  estre  reprins.       14 


Enfant,  se  tu  veulx  en  ta  pence 

Trop  excessivement  bouter, 

Tu  seras  constraint  a  rupter 

Et  perdre  toute  contenance.  1 24 

Enfant,  se  tu  es  saige,  escoute 

De  la  table  les  assistans, 

Sans  parler  fors  qu'a  l'heure  et  temps, 

Et  ne  te  tiens  pas  sur  le  coubte.     128 

Enfant,  se  ton  nez  est  morveux. 

Ne  le  touche  de  la  main  nue. 

De  quoy  ta  vïande  est  tenue  ; 

Le  fait  est  vilain  et  honteux.         132 

Enfant,  en  quelque  compaignye 
Que  soyes,  ne  veulles  nifler 
Ton  nez,  ne  faire  hault  sifRer  ; 
C'est  deshonneur  et  mocquerie.     136 

Enfant,  metz  ces  dis  en  entente 

Et  les  retiens  en  ton  couraige. 

Le  résidu  de  ton  potaige 

Jamais  a  autruy  ne  présente.  140 


Enfant,  oultre  quoy  que  tu  faces 
Après  ton  mengier  et  ton  boire, 
Souviengne  toy  de  dire  grâces, 
Tu  es  obleigè  de  ce  faire. 
Et  remercie  Dieu  le  père 
Qui  des  biens  t'a  donné  assez. 
Et  pour  toutes  oeuvres  parfaire. 
Prie  Dieu  pour  les  trespassez. 


152 


n6 


L'enfant  saige  tenu  sera. 
En  toute  bonne  compaignye. 
Qui  bien  ses  reigles  gardera. 
Sans  avoir  honte  ou  villonnye.      160 
Qui  les  tiendra,  je  vous  affye, 
Dedens  son  cuer  bien  enchâssez, 
Honneur  aura,  mais  qu'il  n'oublie 
Prier  Dieu  pour  les  trespassez.       164 


Enfant,  tu  te  doibs  recoler. 
Après  qu'auras  beu  et  mengié 


115  f.  point  s.  tiens  defg  ;  toy  coy  de,  te  coyfg  —  116  qu'ilj  qui  A  — 
120  Les  b.  de  —  127  fors  manque  de  fg  ;  et  a,  t.  de;  en  h.  et  en  X.  fg  —  128 
c]  compte  g  —  1 30  de  la]  a  d  eg,  de/  —  151  ta]  h/g  —  1 34  ne  v.]  garde  de 
defg  —  135  ne  f.  h]  h.  ne  f.  defg  ■ —  157  m.  c.  d.]  tiens  cecy  defg  — 
138  les]  le  defg  —  141  toy]  bien  de  fg  —  146  de  Teste  et  de  l'ostesse 
defg  —  Rubrique  :  B.  a  ce  mesmeSx-^,  manque  f  g —  152  ce]  le  deg —  155 
En  remerciant  ,<,'^  ;  remercie  de  —  155  Maisj?-  —  1 56  Prier  de  —  157  Enfant 
defg  —  166  A.  ce  qu'as  defg  ;  b.  et]  bien  / 


40  s.    GLIXELLI 

Et  ains  que  t'en  vuellcs  aler,  Prier  Dieu  pour  les  trespassez.       172 

Pour  ceulx  qui  ont  les  biens  gaingné, 

Et  te  souvenir  en  pitié  169    Prince  enfant,  tu  es  tenu 

Que  de  ce  monde  sont  passez,  Des  biens  qui  te  sont  amassez, 

Ainsi  que  tu  es  obleigez  Dont  ton  estât  est  soustenu, 

Prier  Dieu  pour  les  trespassez.       176 


167  Au  devant  que  d efg;  de  ton  a.  d,  ton  a.  c,  de  t'en  a.  fg  —  168  P.] 
De  de ^g  —  169  souviengne  A  —  172  Prie^  —  173  P.  e.]  Enfant  se  prins 
de,  Enfant  premier/ g  —  176  Prie  de. 


LES  DEUX  CONQUÉRANTS  DU  GRAAL 
PERCE\^AL  ET  GALAAD 


La  première  question  qui  se  pose  devant  tout  lecteur  averti 
de  la  Quête  du  Graal  est  celle-ci  :  pourquoi  l'auteur  a-t-il  sub- 
stitué à  Perceval  le  Gallois,  consacré  par  la  légende,  un  autre 
héros  tout  à  fait  neuf,  sans  attaches  avec  le  passé  ?  Sans  doute 
il  n'a  pas  éliminé  complètement  Perceval  de  la  quête  du 
saint  vaisseau  dont  il  reste  un  des  élus,  mais  il  se  sent  gêné 
par  la  tradition,  vieille  de  près  d'un  demi-siècle.  Il  a  beau  retou- 
cher la  physionomie  trop  connue  du  héros  pour  le  faire  entrer 
à  sa  place  -. —  qui  est  la  seconde  —  dans  le  cadre  de  son  épopée 
mystique  :  bien  des  traits  du  type  primitif  s'imposeront  à  lui, 
quoiqu'il  fasse.  En  continuant  l'évolution,  déjà  bien  avancée, 
du  Perceval  «  nice  »  dans  le  sens  d'une  morale  de  plus  en 
plus  austère,  notre  auteur  a  hni  par  en  faire  un  ermite,  un 
moine,  voire  un  saint  ;  jamais  Perceval  ne  deviendra,  ne  peut 
devenir,  dans  une  œuvre  médiévale  un  être  surhumain,  un 
messager  de  Dieu,  le  Verbe  devenu  chair  une  deuxième  fois. 
Or,  tel  était  bien  le  rêve  du  maître  inconnu,  rêve  qui  s'épa- 
nouit au  sein  de  sa  Quête.  Voilà  pourquoi  il  a  créé  un  autre 
protagoniste  du  drame  sacré,  Galaad  le  Rédempteur,  et  en 
Galaad  il  a  incarné  l'idéal  religieux  de  tout  le  moyen  âge  :  le 
Christ-chevalier. 

Toutes  les  sympathies  des  critiques  modernes  vont  à  Perce- 
val, le  simple,  le  pur,  à  Perceval  d'avant  la  Quête,  plus  accessible 
et  pjus  vivant  ;  ils  ne  voient  en  Galaad  qu'une  froide  figure 
allégorique,  «  un  saint  de  vitrail  »,  comme  figé  dans  son  inhu- 
maine perfection.  Libre  à  eux  de  choisir  entre  les  deux  concep- 
tions en  présence,  de  préférer  la  catharsis  du  héros  à  l'épiphanie 
du  dieu.  N'oublions  pas  cependant,    en    les  étudiant   de   près 


42  M.    LOT-BORODINE 

l'une  après  l'autre,  que  la  dernière,  tard  venue,  est  unique  en 
son  genre,  et  porte,  à  travers  le  génie  d'un  seul  homme,  l'em- 
preinte de  toute  une  époque. 

I 

PERCEVAL  LE  GALLOIS 

PERCEVAL    DANS    LA    LITTÉRATURE    DU    GRAAL    ANTÉRIEURE 
AU    LANCELOT  ' 

C'est  Chrétien  de  Troyes  qui  fixa  le  premier  dans  son 
Conte  du  Graal  le  type  littéraire  du  valet  sauvage  vivant  dans 
la  «  gaste  forêt  «  avec  sa  mère,  la  veuve-dame,  et  attiré,  par 
le  hasard  d'une  rencontre,  vers  la  chevalerie  dont  il  devient 
peu  à  peu  le  représentant  le  plus  brillant.  L'aventure  suprême, 
la  conquête  du  Graal,  qui  n'a  certainement  pas  encore  toute  sa 
signification  spirituelle,  lui  est  réservée,  après  un  dur  échec  et 
de  longues  épreuves,  comme  la  récompense  de  sa  haute  valeur. 

Quelles  que  soient  les  sources  de  Chrétien,  inconnues  de 
nous  aujourd'hui  comme  hier,  on  ne  peut  douter  qu'en  poète 
courtois  il  n'ait  assez  librement  interprété  son  thème  ;  surtout 
il  a  dû  modifier,  en  l'adoptant,  ce  type  populaire  de  l'a  inno- 
cent »  que  l'on  retrouve  sous  des  formes  diverses  dans  le  folk- 
lore de  tous  les  peuples-.  Figure  pleine  de  vie  et  charmante, 

1.  S'il  est  difficile  de  croire  au  «  livre  »  latin  invoqué  par  Chrétien  comme 
source  de  son  conte,  ce  genre  d'artifice  n'étant  que  trop  répandu  de  son 
temps,  on  doit  admettre,  par  contre,  une  tradition  orale  certaine  sur  le 
Graal  énigme  encore  troublante,  peut-être  souvenir  déjà  brouillé  d'un  rite 
d'initiation  à  un  ancien  culte  végétal  d'origine  païenne.  Voir  à  ce  sujet  les 
travaux  si  méritoires  de  M.  J.  L.  Weston  :  Sir  Perceval  (1909)  et  Frotn 
Riltia!  to  Roi?iaiice  (1^20). 

2.  Le  plus  intéressant  de  ces  contes  à  notre  point  de  vue  est  celui  de 
Peronnik  (Basse- Bretagne)  qui  re^emble  par  certains  côtés  à  notre  Perceval. 
Consulter  —  mais  avec  prudence  — l'étude  que  lui  a  consacrée  M.  Victor  Junk 
dans  les  Comptes  rendus  de  V Académie  des  sciences  de  Vienne,  191 2.  On  ne  peut 
pas,  d'autre  part,  ne  pas  rapprocher  de  Peronnilc-Pierrot  les  contes  russes  si 
répandus  d' Ii'd noiichka- Douriitcholc  (Jeannot  le  petit  nigaud),  qui  célèbrent  le 
triomphe  ou  la  chance  de  l'innocent  au  cœur  pur,  le  Diininilinç  des  Miirchen 
allemands. 


PERCEVAL    ET    GALAAD  43 

notre  Perceval  garde  dans  tout  le  conte  un  parfum  de  fraîcheur 
et  de  naïveté  qui  le  distingue  des  autres  héros  plus  convention- 
nels. En  même  temps  on  trouve  déjà  dans  le  développement 
de  son  caractère  une  courbe  d'évolution  intérieure,  marquée 
d'une  main  sûre  '. 

Cette  évolution  comprend  trois  étapes  auxquelles  corres- 
pondent les  trois  «  chastoieraents  »  (enseignements  moraux) 
reçus  par  le  jeune  Perceval.  D'abord,  c'est  la  mère  qui,  au 
moment  où  son  fils  en  la  quittant  va  lui  briser  le  cœur,  lui 
donne  la  première  leçon  de  piété  et  de  morale  : 

*         Biaus  filz,  un  san  vos  vucl  aprandre 
Ou  il  vos  fet  niolt  bien  antandri;, 
E  s'il  vos  plest  a  retenir, 
Granz  biens  vos  an  porra  venir  : 
Chevaliers  seroiz  jusqu'à  po, 
Filz,  se  Deu  pleust  et  je  le  lo, 
Se  vos  trovez  ne  près  ne  loing 
Dame  qui  d'aïe  ait  besoino, 
Ne  pucele  desconselliee, 
La  vostre  aie  aparellice 
Lor  soit,  s'eles  vos  an  requièrent, 
Qiie  totes  enors  i  afierent  : 
Qui  as  dames  enor  ne  porte 
La  soe  enors  doit  estre  morte  (v.  506-5 18), 


Sor  tote  rien  vos  vuel  proier 

Que  en  yglise  e  an  moustier 

Alez  proier  nostre  Seignor, 

Que  il  vos  doint  joie  et  enor. 

Et  si  vous  i  doint  contenir 

Qu'a  bone  fin  puissiez  venir    (v.  536-52)  -. 

L'enfant,  malgré  son  impatience  de  partir,  écoute  attentive- 
ment ces  conseils.  Il  les  retient  et  les  suit  môme  trop  à  la  lettre, 

1.  Nous  nous  permettons  de  renvoyer  pour  plus  de  détails  sur  l'évolu- 
tion de  Perceval  à  notre  ouvrage  La  Femme  et  Vautour  dans  les  poèmes  de  Chré- 
tien de  Troyes,  Paris,  1909  (cf.  Rouiania,  XXXLX,  377). 

2.  Édition  Baist  (non  mise  dans  le  commerce),  p.  8  et  9  ;  éd.  Poivin, 
Perceval  le  Gallois,  t.  II,  p.  58. 


44  M-    LOT-BORODINE 

au  moins  en  ce  qui  concerne  l'attitude  envers  les  demoiselles. 
Son  premier  geste  est  d'embrasser  de  force  l'amie  de  l'Orgueil- 
leux de  la  Lande  et  de  lui  ravir  un  anneau,  malgré  ses  protesta- 
tions et  ses  pleurs.  Toutes  les  fautes  que  commet  Perceval  pen- 
dant cette  première  période  de  sa  vie  indépendante  —  depuis  son 
départ  jusqu'à  l'adoubement —  sont  imputables  à  son  manque 
de  tact,  de  discernement  et  de  jugement  '.  Il  est  tout  entier  à  sa 
joie  de  vivre,  à  son  instinct  brutal  et  primesautier  en  même 
temps.  En  arrivant  à  la  cour  d'Arthur,  le  vallet  gallois,  accoutré 
selon  la  coutume  de  son  pays,  ignorant  tout  des  bienséances, 
pénètre  à  cheval  dans  la  salle  ;  sans  prendre  garde  à  l'air  sou- 
cieux et  irrité  du  roi,  dont  il  fait  sauter  le  «  chapel  »  à  la 
stupeurde  toute  l'assistance  :  «  Faites  moi  chevalier.  .  sire  roi, 
car  aler  m'en  voel.  » 
Et  le  poète  ajoute  : 

Cler  et  riant  furent  li  oel 

An  la  teste  au  vaslet  salvaige  ; 

Nus  qui  le  voit  nel  tient  à  saige, 

Mes  trestuit  cil  qui  le  veoient 

Por  bel  e  por  gent  le  tenoient  (v.  952-956). 

Dans  son  désir  juvénile  d'être  adoubé,  Perceval  réclame  les 
armes  vermeilles  du  chevalier  qui  vient  de  quitter  la  cour  en 
emportant  la  coupe  d'or  du  roi.  L'incorrigible  sénéchal. Keu,  le 
voyant  «  nice  »,  se  moque  de  lui  et  l'encourage  dans  son  des- 
sein :  il  n'a,  dit-il,  qu'à  aller  «  tolir  »  à  l'étranger  ses  armes  qui 
alors  seront  siennes.  Et  voilà  notre  héros  parti  au  grand  galop 
de  sa  monture  pour  suivre  ce  conseil  ironique,  le  voilà  accom- 
plissant son  premier  exploit,  en  tuant  dun  trait  de  javelot  le  fier 
chevalier  vermeil  dont  il  revêt  les  armes  tant  convoitées.  C'est, 
comme  on  le  voit,  un  être  tout  à  fait  fruste,  naïvement  égoïste, 
ne  songeant  encore  qu'à  sa  vengeance  ou  à  son  plaisir  immé- 
diats. Heureusement,  la  Providence  veille  sur  lui,  car  son  cœur 
est  pur  et  généreux,    le  fond   de   sa   nature  vraiment  noble. 

I.  Quand,  beaucoup  plus  tard,  Perceval  rencontrera  la  malheureuse  pucellc 
cruellement  humiliée  par  son  ami  jaloux,  auquel  il  infligera  une  juste  puni- 
tion, notre  héros  comprendra  les  conséquences  funestes  qui  découlent  par- 
fois de  nos  actions  inconsidérées;  c'est  pour  lui  une  leçon  excellente. 


PERCEVAL    ET    GALA AD  45 

Mais  quel  long  chemin  il  lui  taudra  parcourir  avant  d'arriver 
à  être  formé  complètement,  âme  et  corps  ! 

L'adolescence  inculte  de  Perceval  prend  fin  et  sa  jeunesse 
plus  consciente  et  réfléchie  commence  avec  son  adoubemejit 
par  le  prud'homme  Gornemanz  de  Gahors.  Le  vieux  vavasseur 
ne  se  contente  pas  de  l'armer  et  de  lui  conférer 

La  plus  haute  ordre  avec  l'ospee 
Que  Dex  a  faite  e  comaiidce, 

c'est-à-dire  l'ordre  de  chevalerie;  il  y   joint  tout  un  enseigne- 
ment du  code  clicvaleresque  : 

.  .  .    biau  frère,  or  vos  sovaingne, 

Se  il  avient  qu'il  vos  covaingne 

Conbatre  a  aucun  chevalier, 

Ice  vos  voel  dire  et  proicr, 

Se  vos  an  venez  audesus 

Que  vers  vos  ne  se  puisse  plus 

Desfandre  ne  contretenir, 

Einz  l'estuisse  a  merci  venir, 

Qu'a  esciant  ne  l'ocïez. 

Et  gardez  que  vos  ne  soiez. 

Trop  parlanz  ne  trop  noveliers  (v.  1615-25). 


Por  ce,  biau  frère,  vos  chasti 

De  trop  parler,  e  si  vos  pri 

Se  vos  trovez  pucele  ou  famé 

Ou  soit  ou  dameisele  ou  dame 

Desconseilliee  soit  de  rien, 

Conselliez  la  si  feroiz  bien.  .  .  (v.  1631-36). 

Une  autre  chose  vos  apraing 

E  nel  tenez  mie  a  desdaing 

Que  ne  fet  mie  a  desdaignier  : 

Volantiers  alez  au  mostier 

Proier  celui  qui  tôt  a  fait 

Que  de  vostre  ame  merci  ait 

Et  qu'an  cest  siegle  terrien 

Vos  gart  come  son  crestien  (v.  1639-46). 

«  Ce  chastoiement  »  ne  s'écarte,  on  le  voit,  de  celui    plus 
général  de  la  mère,  que  sur  deux  points  importants  :  une  idée 


46  M.    I.OT-BORODINE 

nouvelle  de  l'honneur  qui  exige  la  clémence  envers  l'adversaire 
vaincu,  et  le  conseil  raisonnable  en  lui-même,  ,dc  n'être  ni 
curieux,  ni  bavard,  car,  «  qui  trop  parole,  pechié  fait  »  '.  Or 
cette  leçon  de  discrétion  qu'il  vient  de  recevoir  de  son  «  maistre  » 
le  jeune  chevalier,  ne  la  retiendra  encore  une  fois  que  trop  : 
dans  son  esprit  simple,  tout  d'une  pièce  et  sans  nuances,  les 
notions  reçues  se  figent  aussitôt  en  règles  absolues,  immuables. 
Et  c'est  ce  qui  va  faire  son  malheur,  ainsi  que  celui  des  autres. 
Non  seulement  Perceval  obligera  par  son  indifférence  apparente 
la  belle  jeune  fille  Blancheflor  à  lui  faire  des  avances  pour 
implorer  son  aide  contre  l'ennemi  qui  assiège  Beaurepaire, 
mais,  chose  infiniment  plus  grave,  le  jour  où  il  entrera  au  châ- 
teau du  riche  roi  Pêcheur,  il  s'enfermera  dans  le  même  mutisme 
en  face  des  merveilles  qui  se  déroulent  sous  ses  )'eux  : 

Uns  variés  d'une  cambre  vint 
Qui  une  blance  lance  tint 
Enpoignie  paremmi  leu  ; 
Si  passa  par  entre  le  feu. 
Et  cil  ki  sor  le  lit  seoient, 
Et  tout  cil  ki  laiens-  estoient 
Virent  la  lance  et  le  fer  blanc  : 
S'en  ist  une  goûte  de  sanc 
Del  fer  de  la  lance  el  somet 
Et  jusqu'à  la  main  au  varlet 
Couloit  celé  goûte  vermelle. 
Li  variés  voit  celé  mervelle, 
Qui  laiens  ert  noviaus  venus  ; 
Si  s'est  del  demander  tenus 
Cornent  celle  chose  avenoit, 
Que  del  casti  '  li  souvenoit 
Celui  ki  chevalier  le  fist, 
Ki  li  ensegna  et  aprist 
Que  de  trop  parler  se  gardast. 

1 .  Si  Gornemans  recommande  expressément  à  Perceval  de  ne  plus  répé- 
ter à  tout  propos  les  paroles  de  sa  mère,  c'est  pour  bien  marquer  la  fin  de  son 
enfance,  déjà  trop  prolongée  ;  à  l'autorité  maternelle  succède  dans  la  société 
féodale  celle  du  maître  à  qui  l'on  confie  de  bonne  heure  l'éducation  du  futur 
chevalier . 

2.  En  ce  lieu  (en  la  salle  du  château). 
5.  Recommandation. 


PERCEVAL    ET    GALAAD  47 

Et  crient  se  il  le  demandast 

C'on  le  tenist  a  vilounie  : 

Pour  çou  ne  le  demanda  mie. 

Atant  dui  varlet  a  lui  vinrent, 

Qui  candelers  en  lor  mains  tinrent 

De  fin  or  ouvrét  a  chisiel  '. 

Li  varlet  estoient  moult  biel 

Qui  les  candelers  aportoient  ; 

En  cascun  candelles  ardoient, 

.X.  candeles  a  tout  le  mains. 

Un  graal  entre  ses  .11.  mains 

Une  damoisiele  tenoit 

Qui  avoec  les  variés  venoit, 

Biele,  gente  et  acesmee. 

Quant  ele  fu  laiens  entrée 

Atout  le  graal  qu'ele  tint,  -. 

Une  si  grans  clartés  i  vint 

Que  si  pierdirent  les  candoiles 

Lor  clarté,  com  font  les  estoiles 

Quant  li  solaus  lieve  ou  la  lune. 

Après  içou  en  revient  une 

Qui  tint  .1.  tailleoir  d'argent  ^ 

Içou  vos  dirai  veraiement, 

De  fin  or  esmeree  estoit. 

Pieres  pressieuses  avoit 

El  graal,  de  maintes  manières, 

Des  plus  rices  et  des  plus  cieres 

Qui  el  mont  u  en  tiere  soient  ; 

Totes  autres  pieres  pasoient 

Celes  dou  graal,  sans  dotance. 

Ensi  corne  passa  la  lance 

Par  devant  le  lit  s'en  paserent 

Et  d'une  cambre  en  l'autre  entrèrent. 

Et  li  variés  le  vit  passer 

Et  n'osa  mie  demander 

Del  graal  cui  on  en  servoit  >, 

1.  Les  autres  mss.  ont  de  fin  or  ovre:^  a  neel,  c'est-à-dire  d'or  niellé. 

2.  Il  faut  corriger  ainsi  ce  vers  à  l'aide  des  vers  4465  et  4743  et  des  leçons 
des  autres  mss.  Le  «  tailloir  »  est  ici  un  couteau  tranchant. 

3.  C'est-à-dire  «  à  qui  on  servait  le  contenu  du  graal  ».  Le  graal  est,  en 
effet,  une  écuelle  assez  profonde  et  généralement  de  métal  précieux  où  l'on 
servait  les  morceaux  de  choix.  Voy.  le  texte  d'Hclinant  reproduit  dans  F.  Lot, 
Etude  sur  le  Lancelot  en  prose,  p.  136-137. 


48  M.    LOT-BORODINE 

Que  tous  jors  en  son  cuer  avoir 
La  parole  au  preudome  sage  ; 
Si  crient  que  il  n'i  ait  damage 
Pour  cou  que  il  a  oï  rctraire 
C'ausi  bien  se  puet  on  trop  taire 
Com  trop  parler  a  la  foie  ; 
U  biens  l'en  vient,  u  niar  l'en  guie  ; 
Ne  lor  cnquiert  ne  ne  demande  '.     , 

Perceval  émerveillé,  ébloui,  voit  tout  et  ne  dit  mot,  omet- 
tant par  un  excès  de  discrétion  de  poser  cette  triple  question  qui 
doit  rompre  le  charme  magique  :  i)  de  quel  mal  souffre  son 
hôte  qui  le  reçoit  à  sa  table  sans  se  lever;  2)  pourquoi  la  lance 
saigne-t-elle  ;  3)  qui  «  sert  »  le  vaisseau  mystérieux  devant 
lequel  tous  s'inclinent  ?  La^«  haute  aventure  »  dont  dépend  le  salut 
de  tout  le  pays  frappé  de  stérilité,  le  jeune  «  nice  »  Ta  manquée 
une  première  fois  !  Et  l'épée  que  le  roi  Pêcheur  lui  avait  donnée 
se  brise  en  deux  tronçons  dès  qu'il  veut  s'en  servir,  emblème 
de  sa  faiblesse  et  de  l'indignité  de  celui  qui  l'a  ceinte  trop  hâti- 
vement. .  . 

La  vraie  raison,  la  raison  morale  de  la  cruelle  mésaventure  de 
Perceval,  il  va  l'apprendre,  à  peine  aura-t-il  quitté  le  château- 
fantôme,  par  la  bouche  d'une  pucelle,  sa  cousine.  Le  rencon- 
trant dans  la  forêt  déserte  au  grand  matin,  elle  l'interroge  sur- 
prise :  où  donc  a-t-il  passé  la  nuit  ?  A  sa  réponse,  elle  devine  la 
vérité  et  quand  il  lui  avoue  ne  rien  avoir  demandé  au  sujet  de 
la  lance  et  du  graal,  et  lui  dit  son  nom  ^,  la  jeune  fille  éclate  en 
imprécations  : 

—  Ha  Percevax  maleûreus, 
Cotn  lus  or  mesavautureus 
Quant  du  tôt  n'a  demandé!  (v.  3545-7). 

1.  Chrétien  de  Troyes,  Li  Contes  del  Graal,  éd.  Potvin,  vers  4369  à  4451 
(t.  II,  p.  146-148)  ;  éd.  G.  Baist,  vers  3153  à  3215. 

2.  Ici  se  place  un  fait  bizarre,  relevé  par  tous  les  critiques  :  Perceval  qui 
ne  connaît  pas  encore  son  nom,  ayant  toujours  été  appelé  par  sa  mère  veuve 
«  beau-fils  .1,  le  devine;  il  y  a  certainement  quelque  erreur  —  ou  un  simple 
lapsus  —  chez  Chrétien  qui  ne  comprend  pas  toujours  ses  sources.  Wolfram 
d'Eschenbnch  l'évitera  adroitement  :  chez  lui,  c'est  la  cousine  de  Perceval  qui 
lui  apprend  son  nom. 


Pl-RCEVAL    ET    GALAAD  49 

Mes  or  saches  bien  que  enui 

En  avandra  toi  et  autrui 

Por  le  pechié,  ce  saches  tu, 

De  ta  mère  t'est  avenu 

Qu'ele  est  morte  du  duel  de  toi  (v.  5553-7)- 

Voilà  donc  le  péché  de  Perceval,  péché  qu'il  lui  faudra  expier 
par  des  années  d'épreuves  :  il  a  tué  sa  mère  par  son  égoïsme 
aveugle  et  inconscient.  Sur  le  moment  notre  héros,  bien  qu'en 
proie  à  une  vive  douleur,  ne  comprend  encore  ni  le  sens  pro- 
fond de  sa  mésaventure,  ni  les  rapports  secrets  qui  la  rattachent 
à  son  crime  filial  et  il  n'est  pas  mûr  encore  pour  le  remords 
durable.  Cela  viendra  plus  tard.  Il  s'agit  d'abord  d'achever  l'édu- 
cation mondaine,  à  peine  ébauchée,  de  Perceval,  grâce  au  repré- 
sentant de  la  société  courtoise,  Gauvain,  neveu  d'Arthur,  et 
aussi  grâce  aux  autres  compagnons  de  la  Table  Ronde  ;  il  s'agit 
ensuite  de  rehausser  l'éclat  et  de  consacrer  la  gloire  du  jeune 
«  chevalier  vermeil  ».  Enfin  l'amour,  qui  affine  et  adoucit  les 
mœurs  selon  les  poètes  du  temps,  l'amour,  éclos  dans  le  cœur 
de  Perceval  pour  Blancheflor,  doit,  lui  aussi,  gagner  en  profon- 
deur et  en  délicatesse,  idéalisé  par  l'absence,  par  le  souvenir  '. 
Toutes  ces  préoccupations  passent  au  premier  plan  et  remplissent 
la  scène  du  roman  en  attendant  que  retentisse  avec  force  l'appel 
du  grac^d. 

Lorsque  la  «  demoiselle  hîdeuse  »,  en  présence  de  la  cour 
d'Arthur,  reproche  avec  véhémence  à  Perceval  son  échec  au 
château  du  roi  Pêcheur,  abîmé  dans  la  douleur,  le  jeune  cheva- 
lier se  cabre  sous  l'injure  et  fait  le  serment 

Q.u"il  ne  girra  en  un  ostel 
Deus  nuiz  an  trestot  son  aage 
Ne  n'orra  d'estrange  passage 
Noveles  que  passer  n'i  aille 
Ne  de  chevalier  qui  mialz  vaille 
Qu'altres  chevaliers  ne  que  dui 

I.  C'est  à  ce  moment  du  récit  que  se  place  la  scène  idyllique  où  Perceval 
contemple  fasciné  les  trois  gouttes  de  sang  sur  la  neige  qui  lui  rappellent  la 
figure  blanche  et  rose  de  son  amie.  Seul  Gauvain  réussit  à  l'arracher  à  cette 
contemplation  et  le  ramène  avec  lui  à  la  cour  d'Arthur,  où  on  lui  fait  fête  à 
cause  de  ses  belles  prouesses. 

Romatiia,  XLVII.  4 


50  M,    LOT-BORODINE 

Qu'il  ne  s'aille  conbatre  a  lui, 

Tant  que  il  del  grnal  savra 

Cui  l'an  an  sert,  e  qu'il  avra 

La  lance  qui  sainne  trovcc, 

Si  que  la  veritoz  provee 

Li  ert  dite  por  qu'ele  sainne, 

Ja  nel  leira  por  nule  painne  (v.  4690-702). 

On  le  voit,  ce  qui  pousse  Perceval,  ce  qui  lui  arrache  son 
vœu,  c'est  bel  et  bien  l'orgueil  blessé,  le  désir  de  prendre  une 
revanche  éclatante,  en  même  temps  que  la  soif  d'accomplir  de 
nouvelles  prouesses,  de  conquérir  «  los  et  renom  ».  Aucun  sen- 
timent d'un  ordre  plus  élevé  ne  l'anime  encore. 

Nous  ne  sommes  donc  pas  surpris  d'apprendre,  après  une 
longue  parenthèse  ouverte  par  l'auteur  et  consacrée  aux  aven- 
tures de  Gauvain,  que  notre  héros  «  a  si  perdu  la  mémoire  » 
que  depuis  cinq  ans  il  n'est  pas  entré  dans  une  église.  Oublieux 
de  ses  devoirs  de  chrétien,  il  chevauche  un  Vendredi  Saint  tout 
armé  et  rencontre  dans  la  forêt  une  troupe  de  chevaliers  et  de 
dames  qui  «  lor  penitance  a  pié  faisoient  ».  Emu  par  leurs 
reproches,  Perceval  se  décide  à  aller  trouver  l'ermite  dont  ils 
lui  indiquent  la  demeure.  En  pénétrant  dans  la  petite  cha- 
pelle il  verse  des  larmes,  le  repentir  ayant  déjà  touché  son  cœur 
endurci.  Le  saint  homme  qui  le  voit  «  simple  et  plorant  »  l'in- 
vite avec  douceur  à  se  confesser.  Quand  Perceval  a  tout  avoué, 
l'ermite  qui  se  trouve  être  son  oncle  maternel,  le  réconforte  de 
son  mieux  '  ;  il  lui  parle  d'abord  du  roi  Pêcheur  qui  est  un 
cousin  germain  de  Perceval  et  lui  explique  combien  le  Graal 
est  une  «  sainte  chose  »  :  il  nourrit  avec  une  seule  «  ostie  »  le 
vieux  père  du  roi  Pêcheur  -.  Encore  une  fois  le  vieillard  lui 
reproche  son  péché  et  lui  dit  que,  sans  les   prières  de  sa  mère 


1.  Voici  donc  les  liens  de  famille  de  Perceval  d'après  Chrétien  :  sa  mère 
est  1:1  sœur  en  même  temps  de  l'ermite  et  du  père  de  celui  qu'on  nomme, 
sans  nous  dire  encore  pourquoi,  le  riche  roi  Pêcheur.  L'explication  qu'en 
donne  la  cousine  de  Perceval  (blessé-  dans  une  bataille  le  roi  va  à  la  pêche 
par  délassement)  ne  peut  être  considérée  comme  satisfaisante. 

2.  L'auteur  ne  nous  dit  pas  s'il  s'agit  d'une  hostie  consacrée,  et  laisse, 
comme,  on  le  voit,  dans  l'ombre  l'interprétation  du  Graal.  Même  incertitude 
au  sujet  de  la  lance. 


PERCEVAL   ET    GALVAD  5  I 

morte  à  cause  de  lui,  il  n'aurait  pas  été  épargne  ainsi.  Enfin 
avant  de  le  laisser  partir,  absous  par  le  sacrement,  le  vieillard 
fait  à  son  neveu  ce  sermon,  tout  empreint  du  plus  pur  esprit 
chrétien  : 

Se  tu  es  an  leu  ou  il  ait 

Mostier,  chapele  ne  barroche. 

Va  la  quant  sonera  la  cloclie 

Ou  einçois  se  tu  es  levez 

Ja  de  ce  ne  seras  grevez, 

Einz  an  sera  t'ame  avanciee  ; 

E  se  la  messe  est  comanciee 

Tant  i  fera  il  meillor  estre. 

Tant  i  demore  que  li  prestre 

Avra  tôt  dit  c  tôt  chanté  ; 

Se  il  te  vient  a  volante 

Ancor  porras  antrer  an  pris 

E  avoir  Icu  an  paradis. 

Deu  croi,  Deu  aime,  Deu  aore. 

Prodome  e  boene  famé  enore, 

Contre  le  provoire  te  lieve, 

C'est  uns  servises  qui  po  grieve 

Et  Dex  l'aimme  par  vérité 

Por  ce  qu'il  vient  d'umiKté. 

Se  pucele  aie  te  quiert 

Aïe  li  que  mielz  t'en  iert 

Ou  veve  dame  ou  orfenine, 

Icele  aumosne  iert  antcrine. 

Aïe  lor,  si  feras  bien, 

Garde  ja  uel  laissier  por  rien. 

Ce  voel  que  por  tes  péchiez  faces, 

Se  tu  viax  avoir  de  Deu  grâces  (v.  6408-434). 

Ce  programme  de  conduite  que  l'ermite  trace  à  Perceval, 
repris  dans  un  esprit  plus  spécialement  ecclésiastique,  bien 
qu'adapté  à  la  vie  dans  le  monde,  élargit  et  complète  le  double 
enseignement  de  la  mère  et  du  maître  Gornemanz.  Tout  ici 
s'appuie  sur  les  trois  vertus  de  l'Eglise  :  la  piété,  la  charité  et 
l'humilité  du  chrétien;  tout  se  résume  en  cette  recommanda- 
tion suprême  :  «  Dieu  croi,  Dieu  aime,  Dieu  aore.  »  Car  c'est 
par  la  foi  qu'on  croit  en  Dieu,  c'est  par  la  charité  qu'on  l'aime 
dans  ses  créatures  et  dans  ses  œuvres,  c'est  enfin  en  accomplis- 


52  M.    LOT-BOKOniNE 

sant  sa  volonté,  en  obéissant  à  sa  loi  qu'on  TaJore  en  cette  vie 
terrestre. 

Avec  cette  «  pénitence  »  du   pécheur  repentant  qui  marque 
l'éveil   de   sa  conscience,  une  nouvelle  période  —  la  troisième 
et   dernière  —    commence   pour    Perceval,   celle  qui   doit    le 
conduire,  toujours  par  la  voie  de  l'épreuve  douloureuse,  droit 
au  but,  au  château   du    Graal.   Là,    plus   heureux   cette   fois, 
parce  que  purifié  de  son  péché,  régénéré  par  une  vie  meilleure, 
il  saura  mettre  fin  à  l'enchantement  mystérieux  et  assurer  ainsi 
son  propre  triomphe.  Malheureusement,  si  nous  devinons  que 
telles  étaient  bien  les  intentions  de  Chrétien,  nous  ne  pouvons 
l'affirmer,  puisque  son  œuvre,  interrompue  par  la  mort  sans 
doute,  reste  inachevée.  Elle  a  été  reprise,  refaite  même  et  ter- 
minée   par  d'autres  ',    par  combien   d'autres   !  Les  uns  conti- 
nueront le  récit  à  partir  de  l'endroit  où  il  s'arrête,  en  le  compli- 
quant à  souhait  (Wauchier  de  Denain,  Manessier,  Gerbert),  les 
autres  reprendront  toute  l'histoire,  la  raconteront  à  leur  manière, 
de  plus  en  plus  librement  (Wolfram  von  Eschenbach,  Robert  de 
Boron,  l'auteur  du  Perlesvans  en  prose  et  de  la  Oncte).  Pendant 
cinquante  ans  au  moins,  la  littérature  du  Graal  ne  fera  que  s'en- 
richir,  s'amplifier,  gravitant  toujours  cependant,  à  l'exception 
du  LanceJot,  autour  de  la  figure  centrale  de  Perceval  le  Gallois. 
Chez  le  premier  des  continuateurs  de  Chrétien    —  le  seul 
qui  compte  pour  nous  —  chez  Wauchier  de    Denain  apparaît 
déjà  l'esprit  mystique  et  allégorique,  incoimu  du  maître  cham- 
penois ;  mais  il  est  perdu,  comme  noyé  dans  un  enchevêtrement 
d'épisodes,  trop  souvent  fastidieux  ou  décevants.  Ce  qui  nuit  en 
général,  comme  d'ailleurs  chez  Chrétien  lui-même,  à  l'unité  de 
l'ensemble,  c'est  le  parallélisme  des  deux  quêtes  simultanées  : 
celle  de  Perceval  et  celle  de  Gauvain.  Nous  n'avons  naturelle- 
ment ici  à  nous  occuper  que  de  la  première. 

Wauchier  fait  revenir  son  héros,  après  dix  ans  d'absence  au 
pays   natal,   sans    qu'il  le  reconnaisse  d'abord;  là  il  trouve  sa 


I.  Disons  en  passant  que  le  conte  gallois  de  Peredur  que  l'on  avait  con- 
sidéré auparavant  comme  une  source  de  notre  Perceval  n'en  est  qu'une  imi- 
tation sans  intérêt  pour  nous,  car  il  y  manque  entièrement  le  thème  de  la 
quête  du  Graal.  Citons  dans  la  littérature  étrangère  sur  Perceval,  à  côté  de 
Pariiva]  de  Wolfram  le  Sir  Perceval  anglais  du  xi\'c  siècle. 


PERCEVAL    ET    GALAAD  5  3 

sœur  que  Chrétien  ne  mentionne  nulle  part  et  qui  est  destinée 
à  jouer  un  rôle  très  important  dans  les  versions  ultérieures  de 
notre  légende.  Ensemble,  tous  deux  se  rendent  auprès  de  leur 
oncle,  l'ermite,  et  celui-ci  ayant  écouté  les  coniidences  et  aveux 
de  Perceval,  lui  tient  de  nouveau  un  long  discours  édifiant  :  il 
lui  rappelle  ses  devoirs  de  chrétien  et  lui  retrace  le  plan  du  Salut 
du  monde  par  la  Passion  de  Notre-Seigncur. 

Du  Graal,  il  n'est  pas  encore  question.  Perceval  quitte  dès  le 
lendemain  sa  sœur,  malgré  ses  pleurs,  afin  de  poursuivre 
sans  trêve  ni  répit  son  interminable  quête. 

Maintenant  nous  entrons  de  plain-pied  dans  le  mystère. 

Après  avoir  subi  mainte  aventure,  Perceval  aperçoit  au  loin  une 
clarté  merveilleuse  embraser  tout  à  coup  la  forêt  sombre.  Une 
pucelle  dont  la  beauté  resplendit  comme  si  elle  était  descendue 
du  paradis  lui  explique  que  cette  lumière  vient  du  Graal 

Qui  tant  est  biaus  et  presious  ^ 

U  est  li  clers  sans  glorious, 

Del  Roi  des  rois  fu  reçeûs 

Quant  il  en  la  crois  fu  pendus  «  '  (v.  28072-75). 

A  cette  nouvelle,  le  chevalier,  hors  de  lui,  supplie  la  demoi- 
selle de  lui  révéler  le  secret  du  roi  Pêcheur.  Elle,  prudemment, 
se  dérobe  en  déclarant  que  «  c'est  chose  trop  secrée  »  pour  être 
divulguée  par  qui  que  ce  soit  :  seul  un  homme  de  sainte  vie 
pourrait  parler,  en  connaissance  de  cause,  du  «  Greal  ».  Cepen- 
dant la  pucelle  consent  à  montrer  à  Perceval  le  chemin  qui 
mène  au  château  mystérieux,  chemin  qu'il  suivra  encore  pen- 
dant de  longs  jours  avant  d'atteindre  son  but.  A  chaque  instant 
le  fil  conducteur  se  rompt  ou  s'égare,  mais,  à  mesure  que  nous 
avançons  avec  notre  héros,  de  nouvelles  merveilles  surgissent 
sous  nos  pas.  Perceval  aperçoit  tout  à  coup  un  enfant  de  cinq  ans 
à  peine,  perché  très  haut  dans  les  branches  d'un  arbre,  et  qui 

I.  Potvin,  t.  IV,  p.  262.  C'est  la  première  fois  que  nous  trouvons  dans  le 
Coule  du  Giiial  (continuation  de  Wauchier)  la  définition  du  Graal  comme 
Fécuelle  où  fut  recueilli  le  sang  du  Seigneur  sur  le  Calvaire.  On  peut  craindre 
pourtant  que  ce  ne  soit  là  une  interpolation  tardive.  De  toute  façon  il  n'est 
pas  encore  question  ici  de  mettre  en  rapport  le  Graal  avec  le  calice  de  la 
sainte  Cène,  rapport  établi  seulement  dans  l'œuvre  de  Robert  de  Boron. 


34  M-    LOT-BORODINE 

tient  une  pomme  à  la  main.  Il  l'interpelle,  mais  l'autre  le  défie 
et  lui  échappe  en  grimpant  de  plus  en  plus  haut,  non  sans  lui 
avoir  annoncé  toutefois  qu'il  arriverait  dès  le  lendemain  au 
Mont  Douloureux, 

U  vous  ores,  je  crois,  novele 

Qui  vous  sera  plaisaiis  et  bêle  fv.  33821-2). 

En  effet,  Perceval  apprend  au  Mont  Douloureux,  de  la  bouche 
d'une  belle  demoiselle,  qu'il  est  «  le  miaudre  chevaliers  du 
monde  »,  parce  qu'il  a  pu,  sans  qu'il  lui  arrive  malheur,  atta- 
cher son  cheval  à  l'anneau  du  haut  pilier.  La  même  pucelle 
qui  lui  raconte  toute  l'histoire  de  ce  mont,  édifié  «  par  l'art  de 
nigremance  «  de  l'enchanteur  Merlin,  sur  la  demande  d'Uter 
Pendragon,  frère  du  roi  Arthur,  indique  à  Perceval  le  sentier 
qui  le  mènera  tout  droit  à  la  cour  du  roi  Pêcheur.  De  nouveau 
seul,  le  héros  chevauche  au  clair  de  lune  dans  la  «  grande  forêt 
ramée  »  ;  dans  la  nuit  au  loin  il  voit  un  arbre,  garni  de  mille 
cierges  allumés  qui  brillent  comme  des  étoiles.  Mais,  dès  qu'il 
s'en  approche,  voilà  que  la  clarté  diminue,  et,  l'une  après  l'autre 
les  lumières  pâlissent  et  s'éteignent.  Ensuite  apparaît  aux.  yeux 
de  Perceval  une  chapelle,  où  gît  sur  l'autel  le  corps  d'un  cheva- 
lier avec,  à  ses  côtés,  un  cierge  ardent  ;  un  violent  coup  de  ton- 
nerre retentit,  et  une  main  noire  vient  éteindre  ce  cierge.  .  . 
Nous  sommes  au  seuil  du  royaume  mystérieux.  Toutes  ces 
choses  étranges  et  troublantes  auxquelles  nous  venons  d'assister 
«  cou  est  senefiance  de  Saint  Greal  et  de  la  lance  ».  Leur  secret 
va  être  enfin  révélé  à  Perceval  par  son  hôte  royal,  en  partie 
seulement,  car  hélas  !  il  ne  le  reconnaîtra  pas  digne,  cette  fois 
encore,  de  la  récompense  suprême.  L'enfant  sur  la  branche  était 
«  une  chose  divine  »  ;  cet  ange  qui  monte  de  l'arbre  amont 

Vos  monstre  par  senefiance 

Que  haut  el  ciel,  sans  atendance, 

Devés  penser  au  Creator 

Que  le  vostre  ame,  al  cief  del  cor, 

Mece  dedens  son  paradis.,  (v.  34821-25). 

Or  Perceval  au  lieu  de  regarder  vers  le  ciel,  ainsi  que  le 
veut  le  Créateur  qui  donna  aux  hommes,  à  l'inverse  des  bêtes, 


PERCEVAL    HT    GALAAD  5  3 

le  «  viaire  haut  »,  n'a  jusqu'ici  songé  qu'aux  choses  terriennes  : 
pour  conquérir  la  gloire  mondaine  il  a  oublié  le  souci  de  son 
âme  et  a  perdu  ainsi  «  le  los  et  le  bien  »  que  Dieu  a  promis  à 
ses  féaux.  C'est  pour  cette  raison  que  l'enfant  divin  lui  a  témoi- 
gné sa  haine  en  le  fuyant  er,  c'est  pour  cela  également  que  les 
cierges  sur  l'arbre  s'éteignirent  à  son  approche  '. 

Une  épreuve  décisive  est  réservée  à  Perccval  :  il  lui  faut 
ressouder  une  épée  brisée  en  deux  que  lui  présente  son  oncle  ; 
si  l'épreuve  réussit,  celui-ci  promet  de  lui  expliquer  tout  ce  qu'il 
désire  connaître.  Cette  épreuve,  notre  héros  ne  peut  l'accomplir 
qu'à  moitié,  car  entre  les  deux  tronçons  de  l'épée  ajustés  par 
lui  il  reste  une  petite  fente,  emblème  de  son  imperfection  ^. 
Bien  qu'il  soit  le  premier  a  en  estour  et  en  bataille  »,  dit  le  roi 
Pêcheur,  Dieu  ne  lui  a  pas  encore  accordé  tous  les  dons  spi- 
rituels qui  en  feraient  le  meilleur  de  tous. 

Ici,  Wauchier  s'interrompt  à  son  tour.  La  plume  ne  sera 
reprise  par  le  second  continuateur  de  notre  Conte,  Manessier, 
que  beaucoup  plus  tard. 

Ce  qu'il  y  a  de  plus  intéressant  xjans  la  partie  que  nous 
venons  d'étudier  rapidement  c'est,  avec  l'introduction  de  l'élé- 
ment allégorique  inconnu  de  Chrétien,  la  décision  de  renvoyer 
une  seconde  fois  Perceval  du  château  du  Graal  ;  la  pensée 
de  Wauchier  semble  dominée  ici  par  le  nombre  mystique 
trois  î  :  la  première  visite,   celle  contée  par  Chrétien,  est  une 

1.  La  signification  de  l'arbre  aux  cierges  allumés  n'est  expliquée  à  Perce- 
val  que  dans  la  continuation  'de  Manessier,  où  il  est  désigné  comme  «  li 
arbres  d'encantement  :  iluequcs  les  fées  s'asamblent  ».  Elles  reçoivent  ceux 
qui  n'ont  pas  assez  de  créance  en  Dieu.  C'est  une  pauvre  invention. 

2.  L'histoire  de  cette  épée  nous  sera  longuement  racontée  par  Manessier 
qui  en  fait  l'arme  avec  laquelle  fut  navré  parmi  les  cuisses  le  roi  Pêcheur. 

3.  Il  est  curieux  que  même  dans  l'aventure  amoureuse  de  Perceval  ce 
nombre  joue  un  rôle  :  en  effet,  le  héros  revient  une  seconde  fois  à  Bcaurepaire, 
d'où  il  repartira  comme  la  première,  non  plus  pour  rentrer  auprès  de  sa  mère 
qu'il  sait  morte  maintenani,  mais  pour  continuer  sa  quête.  Sûrement  il  devait 
y  revenir  une  troisième  fois  pour  les  épousailles,  à  moins  que  notre  auteur 
ait  renoncé  à  le  ramener  à  Beaurepairc  sous  l'empire  d'une  idée  religieuse, 
ce  qui  ne  parait  pas  encore  probable.  Le  seul  épisode  qui  mérire  d'être  men- 
tionné, c'est  le  mariage  de  Perceval  avjc  Blancheflor.  Gcrbcrt  réunit  les  amis 
et  fait  célébrer  en  grande   pompe  leurs    noces  à  Beaurepaire.  Mais,  !a  nuit 


56  M.    LOT-BORODINE 

visite  manquéc  à  cause  de  la  sottise  du  jeune  Pcrceval  et  sur- 
tout à  cause  de  son  impiété  filiale  ;  la  deuxième  visite  marque 
un  progrès  sensible,  puisque  le  héros  assagi  et  mûri,  proclamé 
le  meilleur  chevalier  du  monde,  a  failli  ressouder  l'épée  symbo- 
lique. 11  pose  d'ailleurs  cette  fois  toutes  les  questions  qu'il  faut,  et 
même  beaucoup  d'autres,  au  roi  Pêcheur.  Mais  il  est  encore 
trop  attaché  aux  vanités  du  siècle,  trop  mondain  pour  réussir 
pleinement.  Ce  n'est  qu'à  une  troisième  visite,  ayant  acquis 
non  seulement  prouesse  et  courtoisie,  mais  aussi,  mais  surtout, 
les  vertus  nécessaires  de  sagesse  et  de  piété,  que  Perceval  pourra 
conquérir  le  royaume  supraterrestre  du  Graal. 

Par  une  espèce  de  fatalité  qui  s'attache  à  notre  œuvre,  Wau- 
chier  de  Dcnain  n'a  pu  l'achever,  lui  non  plus.  Son  succes- 
seur Manessier  poursuit  le  Cojite  sous  l'influence  trop  évidente 
de  la  Quête  en  prose  et  n'a  vraiment  rien  d'original  à  nous 
offrir.  Il  en  va  de  même  de  l'interpolation  extrêmement  confuse 
attribuée  à  Gerbert  de  Montreuil,  dont  nous  n'avons  que  faire 
ici  ■. 

L'incohérence,  le  manque  d'unité  dans  le  caractère  de  Perce- 
val  qui  de  plus  en  plus  tend  à  devenir  une  ombre  errante,  tel 
est  le  principal  défaut  de  tous  les  continuateurs  de  Chrétien^  y 
compris  même  Wauchier.  Au  point  de  vue  psychologique  un 
seul  a  réussi  :  l'émule  du  maître  champenois,  le  poète  allemand 
du  xiii'=  siècle  Wolfram  von  Eschenbach.  Il  a  sur  Chrétien  de 
Troyes, qu'il  imite,  un  avantage  incontestable,  celui  d'avoir  mené 


même,  les  époux,  pris  de  scrupules  pieux,  décident  tous  deux  de  rester  chastes. 
Une  voix  d'en  haut  se  fait  alors  entendre  qui  loue  leur  résolution,  tout  en 
précisant  qu'il  naitra  d'eux  trois  fils 

Qui  Jérusalem  conquerront. 
Le  sépulcre  et  la  vraie  crois. 

Ces  contradictions  si  étranges  nous  montrent  le  travail  d'adaptation  du 
vieux  fond  de  la  légende  à  de  nouvelles  tendances  ascétiques. 

I.  Disons  seulement  que  le  Conte  du  Graal  s'y  termine  enfin  d'une  façon 
un  peu  imprévue  :  Perceval  à  la  cour  d'Arthur  reçoit  une  lettre  où  on  lui 
apprend  que  son  oncle,  le  roi  Pêcheur,  est  trépassé  et  qu'on  l'attend  pour  être 
couronné  à  sa  place.  Le  héros  obéit  à  ce  commandement,  après  quoi  il  se 
retire  du  siècle  et  meurt  en  odeur  de  sainteté.  Sur  sa  tombe  on  met  cette 
inscription  : 

«  Ci  gist  Percheval  li  Galois,qi  del  Saint  Gral  les  avanture^  acheva.  » 


PERCEVAL    ET    GALA AD  57 

son  roman  à  bonne  fin  '.  Son  Par:Qval  est  un  type  vivant, 
accompli  dans  son  genre,  le  type  du  simple  au  cœur  pur.  Grâce  à 
cette  innocence  d'une  Ame  étrangère  au  mal,  Parxival  est  désigne 
pour  devenir  le  maître  du  Graal.  D'autre  part,  Wolfram,  esprit 
rationaliste  et  prosaïque,  prédicateur  protestant  avant  la  lettre, 
d'une  platitude  trop  souvent  désolante,  traite  son  sujet  en  mora- 
liste et  non  en  mystique.  Il  n'a  à  aucun  degré  le  sens  du  mystère 
et  ne  fait  que  du  prêche.  La  merveilleuse  aventure,  il  la  ramène 
aux  proportions  humaines,  et  son  héros  couronné  roi  de  Mont- 
salvat,  en  même  temps  qu'époux  fidèle  et  père  de  famille  heu- 
reux, ne  peut  être  le  héros  d'un  drame  de  rédemption.  Pour 
l'amener  jusque  là,  il  a  fallu  toute  l'intuition  géniale  de  Wagner, 
retrempée  aux  sources  de  l'inspiration  catholique.  Enfin,  chez 
Wolfram  non  plus,  l'énigme  du  Graal  n'est  pas  résolue  -. 

Dans  la  littérature  française  de  l'époque  ce  fut  un  laïque,  un 
chevalier,  Robert  de  Boron,  qui  essaya  de  renouveler  le  vieux 
thème  en  le  rattachant  à  la  légende  chrétienne.  Il  composa  une 
trilogie:  Joseph  d' Arimathie^  Merlin,  Perceval  (avec  un  embryon 
de  Mort  d'Arthur^  qui  nous  est  parvenue  tout  entière  sous  sa 
forme  en  prose  :  mais  de  la  première  forme,  certainement  en 
vers,  nous  n'avons  que  la  première  partie  et  le  début  de  la 
deuxième. 

Josepfj  d'Arimathic  nous  raconte  la  préhistoire  du  saint  graal. 
Il  en  fait  un  double  symbole  chrétien  :  c'est  le  calice  de  la  Cène 
évangélique  dans  la  maison  de  Simon,  et  c'est  en  même  temps 
l'écuelle  où  Joseph  d'Arimathie  recueillit  le  sang   précieux  de 

1.  Wolfram  termine  l'aventure  sentimentale  de  Perceval  et  de  Blanche- 
fleur  dans  l'esprit  même  de  Chrétien  de  Troyes,  par  un  mariage,  et  un 
mariage  tout  profane  :  au  moment  où  Perceval  conquiert  le  Graal,  il  a  déjà 
son  fils  Lohengrin,  le  futur  clîevalier  au  cygne. 

2.  A  ce  point  de  vue  il  faut  avouer  que  le  poète  allemand  n'a  fait  que 
tout  embrouiller  :  chez  lui  le  Graal  est  une  pierre,  non  un  vase,  et  nourrit 
miraculeusement  quiconque  le  sert.  Le  seul  détail  vraiment  poétique  et  beau 
ajouté  par  Wolfram  est  celui  de  la  colombe  qui  descend  tous  les  ans  le  Ven- 
dredi Saint  du  ciel  avec  une  hostie  pour  renforcer  la  vertu  surnaturelle  du 
Graal.  Le  mélange  de  superstitions,  de  pratiques  magiques  d'origine  orientale 
avec  les  mystères  chrétiens,  mélange  d'un  goût  très  douteux,  est  ce  qui 
frappe  le  plus  désagréablement  tout  lecteur  non  prévenu  du  Pariival. 


58  M.    LOT-BORODINE 

Notrc-Seigncur;  la  lance  enfin  c'est  celle  de  Longus  qui  perça 
le  flanc  du  Christ  sur  le  Calvaire.  Le  vase  sacré  transmis  parle 
Sauveur  lui-même  à  Joseph,  enfermé  dans  une  prison  à  Jérusa- 
lem, conserve  celui-ci  miraculeusement  en  vie  jusqu'cà  ce  qu'il 
soit  relâché  par  l'empereur  Vespasien.  Suit  le  récit  de  la  fonda- 
tion de  la  Table  du  Graal,  faite  sur  l'ordre  du  Christ  en  souve- 
nir de  celle  où  il  s'assit  avecses  douze  apôtres  le  Jeudi  Saint  ;  un 
siège  doit  rester  vacant,  sous  peine  de  terrible  châtiment  '.  Et 
le  roman  dont  l'action  s'écoule  en  Orient  s'achève  par  l'annonce 
de  l'évangélisation  prochaine  delà  Grande-Bretagne.  La  suite  du 
Joseph  cfAriniathic,  le  Merlin,  faisait  jouer  un  rôle  prépondérant 
à  cet  être  hybride,  né  de  l'union  d'un  démon  avec  une  vierge. 
Sur  les  indications  de  l'enchanteur  le  père  du  roi  Arthur,  Uter 
Pendragon,  tait  une  troisième  table,  la  Table  Ronde  qui  rap- 
pelle les  deux  premières  :  on  y  a  laissé  également  un  siège 
vacant,  le  fameux  «siège  périlleus  »  dans  lequel,  prédit  Merlin, 
viendra  un  jour  s'asseoir  le  chevalier  élu  qui  achèvera  les  aven- 
tures de  la  Grande-Bretagne.  Cet  élu  est  Perceval,le  héros  de  la 
dernière  partie  de  notre  trilogie,  celle  qui  nous  intéresse  le  plus 
Naturellement  il  appartient  à  la  race  des  rois  Pêcheurs,  dont  la 
trop  courte  lignée  ^  est  ainsi  constituée  :  Joseph  d'Arimathie,  le 
mari  de  sa  sœur  Bron,  appelé  roi  Pêcheur  à  cause  du  poisson 
péché  par  lui  sur  le  commandement  de  Dieu;  son  douzième  fils 
Alain  le  Gros,  qui,  bien  que  décidéà  rester  vierge,  finit  par  prendre 
femme  et  devient  par  la  suite  le  père  de  Perceval.  Notre  auteur 
passe  sous  silence  les  premières  années  de  son  héros,  dépeintes 


1.  Duvis  le  Joseph  de  Robert  de  Boron  le  Christ  explique  lui-même  la 
<i  signifiance  »  de  ce  siège  qui  symbolise  celui  du  traître  Judas.  On  verra 
plus  loin  que  l'auteur  du  Laiicelol-Giaal  a  modiiié  cela  fort  heureusement  :  le 
siège  vide  chez  lui  sera  celui  de  Notre-Seigneur.  A  la  Table  Ronde  il  est 
réservé  au  «  bon  chevalier  »  qui  réincarne  le  Christ-Sauveur. 

2.  Robert  de  Boron  n'a  pas  l'air  de  sedouter  qu'il  faut  plus  d'une  ou  deux 
générations  pour  remplir  l'espace  entre  l'époque  de  Joseph  d'Arimathie  et 
celle  où  se  passe  la  quête  du  Graal.  Tout  souci  de  chronologie,  comme  de 
géographie,  lui  demeure  étranger  et  sa  trilogie  n'est  qu'une  esquisse.  Sur  ce 
point  encore  l'auteur  du  Lamelot,  plus  soucieux  de  vraisemblance  historique 
apportera  des  changements  considérables  à  la  version  de  Robert  :  trois  siècles 
séparent  chez  lui  l'arrivée  des  missionnaires  en  Grande-Bretagne  de  l'achè- 
vement des  aventures  de  la  quête. 


PERCEVAL    ET    GALAAD  59 

avec  tant  de  charme  par  le  poète  Chrétien.  Il  modifie  même  son 
modèle  sur  un  point  essentiel  :  Perceval  n'est  plus  chez  lui, dès 
le  début  de  l'histoire,  un  orphelin  élevé  seul  par  sa  mère  dans 
rignorance  complète  du  monde  ;  c'est  au  contraire  son  père 
Alain  qui  le  pousse  à  devenir  un  compagnon  de  la  Table  Ronde 
et,  avant  de  mourir,  celui-ci  entend  la  voix  du  Saint-Esprit  lui 
annoncer  la  future  gloire  de  son  fils.  Perceval  est  donc,  dans  le 
roman  de  Robert,  élu,  prédestiné  à  la  conquête  du  Graal,  ce 
qu'il  n'était  pas  encore  nulle  partailleurs. Tout  en  restant»  nice» 
et  innocent  selon  la  tradition  —  ce  trait  est  d'ailleurs  estompé  — 
Perceval,  adoubé  par  Arthur  en  personne,  devient  rapidement  un 
chevalier  accompli.  Ses  brillants  succès  lui  tournent  tellement 
la  tête  qu'il  demande  au  roi  —  outrecuidance  folle  —  et  obtient 
non  sans  peine  le  droit  d'occuper  le  siège  périlleux!  Mal  lui  en 
prend  :  dès  qu'il  y  touche,  la  pierre  se  fend  sous  lui  et  une  voix 
proclame  que  Perceval  mériterait  de  mourir  de  la  douloureuse 
mort,  comme  naguère  le  faux  disciple  Moïse  qui  osa  s'asseoir 
dans  le  siège  vacant  à  la  table  du  Graal  :  s'il  a  été  préservé  de  ce 
châtiment,  c'est  uniquement  pour  les  mérites  de  son  père  et 
de  son  oncle  le  roi  Pêcheur,  aujourd'hui  gravement  malade. 
Ce  dernier  (Bron),  gardien  du  saint  vaissel  de  Joseph,  n'aura 
la  guérison  que  le  jour  où  un  chevalier  aura  tant  fait  d'armes 
et  de  bontés  et  de  prouesses  qu'il  mérite  le  prix  de  chevale- 
rie; alors  Dieu  le  conduira  dans  la  maison  du  roi  Pêcheur 
et  il  mettra  fin  aux  enchantements  de  la  Grande  Bretagne,  afin 
que  s'accomplisse  la  prophétie  de  Merlin. 

Immédiatement  Perceval  qui  vient  d'entendre  le  premier 
appel  du  Graal,  sans  se  douter  encore  des  liens  qui  l'y  rattachent, 
,  entre  dans  sa  quête.  Les  principaux  épisodes  de  cette  quête  sont 
empruntés  au  texte  de  Chrétien  et  de  Wauchier.  Il  y  a  cepen- 
dant quelques  divergences  dont  nous  relèverons  les  plus  impor- 
tantes. D'abord  tout  ce  qui  concerne  les  premières  armes  du 
chevalier  vermeil  et  son  apprentissage  chez  Gornemant  est 
supprimé.  Pareillement  est  omise  la  grande  aventure  sentimen- 
tale des  amours  de  Perceval  et  de  Blancheflor.  On  trouve,  il  est 
vrai,  au  commencement  une  mention  d'une  nièce  de  Gauvain, 
Elaine,  qui  s'éprend  du  jeune  homme  qui  était  le  plus  beau 
chevalier  du  monde,  mais  cette  intrigue  à  peine  ébauchée  est 
sans  lendemain.  Il  faut  même  relever  que  si  Perceval  est  toujours 


6o  M.    LOT-BORODINE 

le  noble  défenseur  des  demoiselles  persécutées,  s'il  porte  quel- 
quefois aux  joutes  la  manche  d'une  belle  pucelle  il  se  refuse  à 
aller  plus  loin.  Une  seule  fois  dans  notre  roman  il  répond  en 
termes  empressés  à  une  demoiselle  —  l'héroïne  au  brachet  —  qui 
lui  offre  son  cœur  avec  sa  main  s'il  obéit  à  son  caprice.  Mais  lors- 
que plus  tard  Perceval  lui  rapporte  ce  trophée  et  qu'elle  l'invite  à 
être  le  seigneur  de  son  château,  il  oppose  à  ses  avances  un  refus 
courtois,  mais  ferme;  notre  chevalier  ne  consent  pas  même  à  passer 
chez  elle  une  seule  nuit  pour  ne  pas  transgresser  son  vœu  de 
ne  dormir  dans  un  «  ostel  »  avant  d'achever  sa  quête,  seul  but 
de  sa  vie  errante.  A  la  fin  il  déclarera  lui-même,  écartant  de  lui 
tout  autre  amour  :  «  jamais  je  ne  prendrai  de  femme  ni  faire 
ne  le  dois  ' .  » 

Autre  divergence  avec  le  Conte  du  Graal.  Quand  Perceval  le 
Gallois  retourne  dans  son  pays  et  y  retrouve  sa  sœur,  celle-ci  lui 
parle  elle-même  du  Saint  Graal,  ce  qu'elle  ne  fait  pas  chezWaur 
chier.  Elle  lui  demande  s'il  a  déjà  été  dans  la  maison  du  riche 
roi  Pêcheur  et,  sur  sa  réponse  négative,  l'emmène  auprès  de  leur 
oncle  l'ermite  qui  dit-elle  à  son  frère,  peut  l'aider  peut-être  par 
ses  prières  ^  Et  l'oncle  révèle  en  effet  à  Perceval  que  c'est  lui 
le  héros  désigné  par  le  Saint-Esprit,  l'héritier  du  Graal  qu'at- 
tend le  roi  Pêcheur  malade  pour  être  soulagé  de  ses  maux.  Au 
moment  d'y  arriver  Perceval  rencontre  dans  la  forêt,  non  pas 
un  seul,  mais  deux  enfants  mystérieux,  courant  nus  de  branche 
en  branche  ;  ils  lui  déclarent  vivre  au  paradis  terrestre  d'où 
fut  chassé  Adam,  et  lui  annoncent  qu'il  verra  et  entendra  bien- 
tôt telle  chose  «  por  quoi  tu  finiras  ton  travail,  se  tu  es  ceax  qui 
venir  y  doies  » . 

Les  voies  sont  préparées  et  l'on  n'est  que  plus  étonné  devoir 
Perceval,  une  fois  au  château  du  Graal,  ne  pas  poser  la  fameuse 
question,  dont  dépendent  et  la  guérison  de  son  «  taion  »  Bron, 
et  son  propre  triomphe.  La  raison  qu'en  donne  notre  auteur 

î .  Chez  Chrétien  Perceval  avait  fait  le  serment  de  ne  jamais  dormir  deux 
nuits  dans  le  même  endroit.  Il  ne  fait  exception  que  pour  son  oncle  l'ermite 
avec  qui  il  séjourne  plusieurs  jours. 

2.  Chez  Robert  de  Boron  l'ermite  est  ou  oncle  paternel  de  Perceval 
(comme  chez  Wolfram),  ou  frère  d'Alain  le  Gros  et  du  roi  Pêcheur  Bron. 
En  général  l'importance  attribuée  à  la  mère  de  Perceval,  dont  il  n'apprend  ici 
le  décès  que  par  l'ermite,  est  très  atténuée  en  comparaison  avec  Chrétien. 


PERCEVAL    ET    GALA AD  6î 

est  la  même  que  Chrétien,  c'est  la  défense  qui  avait  été  faite  à 
Perceval  d'être  trop  bavard.  Mais  si  l'explication,  d'ailleurs  ren- 
forcée par  le  souvenir  du  péché  commis  envers  sa  mère, 
paraît  suffisante  chez  le  poète,  elle  ne  l'est  plus  du  tout  chez 
son  émule,  puisque,  à  deux  reprises,  le  héros  avait  été  prévenu 
et  préparé  à  une  haute  aventure  qui  lui  est  réservée  !  Robert  de 
Boron  qui  semble  plutôt  désireux  d'atténuer  le  caractère 
«  nice  ))  de  Perceval,  le  rend  bien  plus  sot  en  cette  occasion; 
la  maladresse  de  l'auteur  est  due  sans  aucun  doute  à  la  néces- 
sité où  il  se  trouve  de  faire  revenir  son  héros  encore  une  fois 
auprès  du  roi  Pécheur,  pour  ne  pas  être  trop  en  désaccord  avec 
son  modèle.  Quant  à  la  troisième  visite,  que  Wauchier  laissait 
simplement  deviner,  il  l'a  supprimée,  très  logiquement,  comme 
inutile. 

Le  dénouement  du  roman  est  assez  déconcertant:  c'est  sur 
les  prières  de  l'oncle  ermite  que  Dieu,  ayant  pardonné  à  Perceval, 
lui  commande  de  revenir  à  la  maison  de  son  «  taion  »,  le  riche 
roi  Pécheur.  Et  ce  commandement  divin  lui  est  transmis  par 
l'intermédiaire  de  l'enchanteur  Merlin  qui  apparaît  brusquement 
déguisé  en  paysan  faucheur  au  moment  où  notre  héros,  tout  à 
ses  exploits  chevaleresques,  s'y  attend  le  moins.  Il  ne  faut  pas 
être  trop  scandalisé  par  le  fait  qu'une  telle  mission  soit  confiée 
à  Merlin,  considéré  par  Robert  comme  le  prophète  et  le  bon 
génie  du  pays.  Ce  que  nous  regrettons  davantage  c'est  de  voir 
l'idée  du  mérite  personnel  remplacée  par  celle  de  l'intercession 
d'un  saint  parent  du  héros  '.  Elle  est  pourtant  conforme  à  la 
tendance  de  plus  en  plus  marquée  de  notre  auteur  à  christia- 
niser son  sujet,  à  lui  donner  un  caractère  «  spirituel  ».  En  fai- 
sant intervenir  le  Saint-Esprit  à  chaque  instant  dans  son  roman, 
en  mêlant  pour  la  première  fois  en  un  seul  courant  la  légende 
populaire  et  la  légende  ecclésiastique,  Robert  de  Boron  a  fait 
entrer  l'histoire  de  la  quête  du  Saint  Graal  dans  un  stade  de 
développement  nouveau  et  très  fécond.  En  dépit  de  ses  incon- 

I .  Remarquons  que,  à  deux  reprises  déjà,  le  Perceval  de  Boron  avait  été 
préservé,  ou  aidé,  par  les  bontés  et  les  prières,  soit  de  son  père  décédé,  soit 
de  son  pieux  oncle.  Au  contraire,  chez  Chrétien,  c'est  grâce  à  la  mère,  ainsi 
dit  l'ermite  lui-même,  que  le  jeune  Perceval  n'a  pas  été  puni  de  son  impiété  au 
début  de  la  quête.  Ce  sont  des  nuances  dont  l'intérêt  psychologique  n'échap- 
pera pas. 


62  M.    LOT-BORODINF. 

séquences,  de  ses  gaucheries,  de  ses  défauts  de  composition, 
trop  évidents,  en  dépit  de  son  manque  de  talent,  —  la  trilogie 
de  Robert  a  une  importance  capitale.  Elle  a  certainement 
inspiré  l'œuvre  maîtresse  du  genre  —  la  tétralogie  du  LanceJoi- 
Graal  qui,  achevant  la  transformation  du  héros  de  la  quête  en 
un  personnage  purement  chrétien,  a  dépossédé  Perceval  au 
profit  d'un  nouveau  venu  auréolé  de  grâce  divine.  A  son  tour 
le  LanccJoi  en  prose  fit  naître,  par  une  réaction  toute  naturelle, 
le  PerJesvaux,  dernier  mot  de  la  quête  de  Perceval  avant  sa 
résurrection  romantique  dans  le  ParsifaJ  de  Richard  Wagner. 


PERCEVAL    DANS    LE    LANCELOT-GRAAL 

C'est  dans  VAgravain,  cette  partie  du  roman  qui  précède  immé- 
diatement la  Oucte,<\\iQ.  nous  rencontrons  pour  la  première  fois  le 
jeune  Perceval,  âgé  de  quinze  ans  à  peine.  L'auteur  tout  en 
retouchant  certains  détails  de  l'histoire  traditionnelle,  en  garde 
toutes  les  grandes  lignes.  Ainsi  Perceval  le  Gallois,  de  la  race 
des  rois  Pêcheurs,  est  élevé  par  sa  mère  veuve  loin  du  monde, 
mais  il  n'est  pas  son  fils  unique  ;  non  seulement  il  a  une  sœur 
(comme  dans  toutes  les  suites  du  Conte  de  Chrétien),  mais 
aussi  des  frères.  L'un  d'eux,  Agloval,  plus  âgé  que  Perceval  est 
déjà  un  chevalier  du  roi  Arthur.  Et  ce  frère,  selon  une  inven- 
tion peu  heureuse  de  l'auteur,  Temmène  à  la  cour,  tout  à  fait 
à  l'insu  de  la  pauvre  mère  ;  sachant  à  l'avance  que  celle-ci  ne 
le  laisserait  jamais  partir,  Perceval  la  trompe  sciemment  en  lui 
faisant  croire  qu'il  va  simplement  accompagner  quelques  ins- 
tants son  frère.  Ainsi  sa  faute  se  trouve  considéra-blement 
aggravée  par  le  fait  d'un  mensonge.  Et  pourtant  lorsque  plus 
tard  Perceval  apprend  la  mort  de  sa  mère,  causée  par  sa  fuite, 
il  n'en  éprouve  qu'un  regret  fugitif,  comparé  à  la  vive  dou- 
leur qu'il  ressent  dans  le  Conte  àë  Chrétien.  Il  est  vrai  que  déjà 
à  ce  moment  il  est  tout  entier  à  sa  quête  :  la  morale  mystique 
du  salut  écrase  de  tout  son  poids  la  morale  plus  humaine 
du  devoir  et  de  l'amour  filial. 

Au  début,  Perceval  ne  songe  encore  qu'à  sa  prochaine  che- 
valerie. A  la  cour  du  roi  Arthur  il  est  reçu  avec  tous  les  hon- 
neurs, et  sur  l'invitation  d'une  demoiselle,  muette  jusqu'alors, 


PERCRVAL    KT    GALAAD  63 

occupe  le  siège  à  la  droite  du  siège  périlleux,  réservé  au  bon 
chevalier,  celui  de  gauche  étant  pour  Bohort,  le  troisième 
quêteur,  apparu  dès  la  Charrette  sur  la  scène  de  notre  roman. 

Quar  ccle  qui  onques  n'avoit  parlé  dist  à  Perceval  :  «  Chevaliers  Jhcsu 
Crist,  vien  asseoir  el  haut  siège  de  la  table  roonde  ».  Et  cils  lu  tous  esbahis.  Et 
celé  le  prist  par  le  main  et  puis  l'enmaine  jusques  au  Siège  Perilleus,  a  destre 
partie,  puis  li  dist  :  «  En  cel  siège  serra  li  bons  chevaliers  et  tu  dalès  lui  a 
destre,  pour  chou  que  tu  le  resambles  en  virginité.  Et  a  senestre  serra 
Bohors  »...  Et  quant  elle  l'i  ot  assis  si  li  dist  :  «  Souviengne  toi  de  moi  quant 
tu  seras  devant  le  saint  graal,  et  si  prie  pour  moi  car  jou  trespasserai  pro- 
chainement »  '. 

Voilà  donc  Perceval  marqué  dès  son  apparition  dans  le 
monde  pour  une  haute  destinée,  mais,  du  même  coup,  réduit  à 
demeurer  au  second  rang,  à  n'être  que  l'un  des  précurseurs  du 
véritable  élu.  L'appel  irrésistible  du  Graal  retentit  aux  oreilles  de 
Perceval  pour  la  première  fois  dans  une  heure  tragique.  Pour 
gagner  l'estime  de  ses  compagnons  il  a  entrepris,  à  peine 
adoubé  par  le  roi  Arthur,  la  quête  de  Lancelot  disparu  depuis 
longtemps  de  la  cour.  Blessé  mortellement  dans  un  combat 
singulier  avec  Hector  %  ainsi  que  son  adversaire,  Perceval  voit 
apparaître  le  saint  «  vaisseau  »  dans  un  halo  de  lumière  ;  aus- 
sitôt les  deux  chevaliers  se  lèvent,  miraculeusement  guéris. 
L'aîné,  interrogé  par  le  plus  jeune,  lui  explique  ce  qu'est  le 
Graal  dont  ils  viennent  d'avoir  la  vision  :  le  vase  sacré  dans 
lequel  «  Nostre  Sires  Jhesu  Crist  mangea  l'agnel  le  jour  de 
Pâques  avec  ses  disciples  »  et  celui  où  coula  son  sang  sur  le 
Calvaire.  Et  Hector  raconte  comment  Joseph  d'Arimathie  et 
son  fils  Josephé  apportèrent  1'  «  escuelle  »  au  ro3'aume  deLogres  ' 


1.  The    Fuli^ate  version  of  tljc  Arthiirian  roiiiaiices  éd.  by.Oskar  Sommer, 
vol.  V  (Le  tii're  de  Lancelot  del  Lac,  part.  III),  1912,  p.  585. 

2.  Cet  Hector  est  un  frère  de  Lancelot,  fils  bâtard  du  roi  Ban  de  Benoïc. 
5.  Toute  la  préhistoire  du  Graal  remise  ici  en  mémoire  est  longuement 

racontée  dans  VE'itoire  et  nous  y  reviendrons  au  chapitre  de  Galaad.  Notons 
tout  de  suite  qu'elle  est  en  grande  partie  imitée  du  Joseph  d'Arimathie  de 
Robert  de  Boron  avec  cette  différence  que  celui-ci  ne  fait  pas  transporter  son 
«  écuelle  »  en  Grande-Bretagne  dans  le  récit  même.  Il  ne  consacre  d'ailleurs 
que  quelques  pages  aux  merveilleuses  aventures  du  Graal  en  Orient,  tandis 
que  son  émule  en  fait  un  roman  touH'u  et  compliqué  à  souhait. 


6^  M.    LOT-BORODINE 

(Grande-Bretagne)  où  il  sert  encore  le  roi  Pelles  et  sa  maisnie 
au  château  de  Corbenic  '. 

A  peine  notre  héros  a-t-il  entendu  parler  de  ces  merveilles 
que  sa  vocation  éclate  :  il  décide  sur-le-champ  de  s'enrôler 
dans  la  chevalerie  «  celestienne  »  pour  retrouver  la  relique 
dérobée  aux  gens  humains  dans  son  sanctuaire  inconnu.  Et  il 
déclare  à  Hector  : 

Et  por  la  grant  vertu  et  le  grant  pooir  que  jou  ai  veù  qu'il  a  fait  en 
nous  dirai  jou  que  jou  ne  serai  jamais  granment  a  aise  devant  que  jou  l'au- 
rai veù  apertement,  s'il  est  otroiés  à  nul  homme  mortel  à  veoir-. 

Mais,  avant  qu'il  puisse  vraiment  entreprendre  sa  quête, 
Perceval  devra  encore  être  soumis  à  diverses  épreuves  et  aussi 
être  mieux  instruit  des  mystères  auxquels  il  désire  participer. 
Sa  valeur  chevaleresque  s'affirme  dès  le  premier  tournoi  auquel 
il  prend  part  et  où  il  l'emporte  sur  tous  les  preux  d'Arthur. 
Elle  ne  fait  que  croître  par  la  suite  :  seuls  Lancelot  et  Galaad  lui 
seront  supérieurs  à  cet  égard.  Pourtant  il  n'a  pas  le  goût  des 
batailles,  la  soif  d'une  gloire  purement  mondaine  ;  on  s'en 
rend  compte  à  la  cour  et  le  sénéchal  Keu  remarque,  avec  sa 
malveillance  habituelle,  que  le  nouveau  chevalier  semble  mieux 
aimer  la  paix  que  la  guerre.  Perceval  donne,  dès  son  appa- 
rition à  la  Table  Ronde,  l'impression  d'un  équilibre  intérieur, 
d'une  force  calme  et  sûre  d'elle-même  qu'il  ne  possède  à  aucun 
degré  dans  les  autres  œuvres  dont  il  est  le  héros.  L'auteur  ne  le 
représente  ni  sous  les  traits  d'un  jeune  sauvage,  d'un  «  fol  », 

1 .  Lancelot,  à  la  recherche  duquel  Perceval  est  parti,  se  cache  dans  une 
île  précisément  aux  environs  de  ce  château  de  Corbenic.  Fou  de  douleur  à  la 
suite  de  la  disgrâce  qu'il  avait  encourue  de  la  reine  Guenièvre,  il  avait  été 
recueilli  et  soigné  par  la  fille  du  roi  Pelles,  mère  de  Galaad,  son  fils.  Guéri  par 
l'apparition  du  Saint  Graal,  Lancelot  ne  retourne  à  la  cour,  avec  son  frère 
Hector  et  Perceval,  qu'après  avoir  combattu  ce  dernier  sans  le  reconnaître  : 
ce  combat,  dont  aucun  des  deux  chevaliers  ne  sort  ni  vainqueur  ni  vaincu, 
les  unira,  au  contraire,  par  les  liens  de  la  plus  sincère  amitié.  C'est  ici 
la  scène  finale  deVAgravaiii.  Il  est  seulement  fâcheux  que  Perceval  se  trouve 
ainsi  à  Corbenic,  à  deux  pas  du  sanctuaire  considéré  comme  introuvable. 
Nous  avons  là  une  des  fréquentes  maladresses  et  inconséquences  de  notre 
auteur. 

2.  T.  V,  p.  593. 


PERCEVAL    ET    GALAAD  65 

comine  Chrétien  ou  Wolfram,  ni  sous  ceux  d'un  adolescent 
impétueux,  outrecuidant,  d'humeur  inégale  comme  Robert 
de  Boron  ;  il  a  le  souci  de  lui  donner  plus  de  dignité,  et 
aussi  plus  de  modestie,  sinon  une  plus  grande  sagesse,  et  le 
conduit  doucement  par  la  main  jusqu'au  grand  portail  de  la 
Quête  où  il  entrera  à  la  suite  de  son  «   niaistre  ». 

Témoin  des  merveilles  du  Graal  à  la  cour  d'Arthur,  Perce- 
val  quitte  Camaalot  après  avoir  juré,  ainsi  que  les  autres  che- 
valiers, de  ne  jamais  revenir  sans  savoir  la  vérité  du  saint 
Graal  '.  Même  quand  il  saura  cette  vérité,  jamais  plus  il  ne 
reviendra  vers  la  Table  Ronde  :  c'est  qu'il  aura  trouvé  une  autre 
«  table  »  plus  iiaute  qu'il  servira  pieusement.  Séparé,  dès  son 
départ,  de  Galaad  dont  les  premières  aventures  lui  demeurent 
inconnues  longtemps,  Perceval  ne  le  retrouvera  que  beaucoup 
plus  tard  lorsqu'il  en  sera  réellement  digne  ;  en  attendant  il  faut 
qu'il  suive  seul  son  chemin,  éclairé  par  la  lumière  toujours 
grandissante  de  sa  conscience  religieuse.  Le  premier  secours 
d'En  Haut  lui  est  envoyé  par  l'intermédiaire  d'une  recluse,  sa 
tante,  ancienne  reine  de  la  «  Terre  gaste  »,  qui  joue  ici  le  rôle 
attribué  ailleurs  à  l'oncle-ermite.  Elle  apprend  à  son  neveu, 
ignorant  tout  de  la  préhistoire  du  Graal,  l'existence  des  trois 
tables  symboliques  :  celle  de  la  Cène,  celle  de  la  commémo- 
ration établie  par  Joseph  d'Arimathie  et  apportée  avec  lui  et  ses 
compagnons  en  Grande-Bretagne,  celle  enfin  de  la  Table  Ronde, 
représentation  de  l'univers  exerçant  un  attrait  irrésistible  sur 
toute  la  jeunesse  des  terres  chrétiennes  ou  païennes.  A  la  table 
du  Graal,  un  siège  sacré  et  béni  par  Christ  lui-même,  en  souvenir- 
de  celui  qu'il  occupa  à  la  Cène  au  milieu  de  ses  apôtres  -, 
devait  rester  vide  ;  de  même  le  Siège  Périlleux  de  la  Table 
Ronde  où  ne  pourrait  s'asseoir  un  jour  que  le  «  bon  chevalier  ». 
Frère  et  compagnon  de  Galaad,  Perceval  —  dit  la  recluse  — 
ne  peut  pas  le  combattre,  mais,  au  contraire,  doit  essayer 
de    lui   ressembler    en  étant  vierge   comme    lui,  «  car   seul, 

1.  Perceval  commence  sa  quête  en  compagnie  de  Lancelot  :  tous  deux 
sont  un  peu  plus  loin  désarçonnés  par  Galaad  qu'ils  ne  reconnaissent  pas 
tout  d'abord  à  cause  de  l'écu  blanc  qu'il  porte. 

2.  Ici  notre  auteur  corrige  fort  heureusement  Robert  de  Boron  qui  déclare 
que  le  siège  vacant  à  la  table  du  Graal  est  celui  du  traître  Judas,  conception 
peu  heureuse,  ce  siège  devant  avoir  visiblement  un  caractère  sacré. 

Romanim,  XLVII.  5 


66  .  M.    LOT-BORODINE 

«  celui  qui  n';iur;i  ni  tache  ni  luxure  »  pourra  contempler  le 
Saint  Vaisseau  dans  sa  demeure.  Cette  condition  de  chasteté 
absolue  est  tout  à  fait  nouvelle  pour  nous.  Sur  cet  article  la 
Quête  ne  transige  jamais  :  pour  être  admis  au  banquet  mys- 
tique, les  convives  devront  être  purs  et  abstinents,  exigence 
que  jusqu'alors  personne  encore  n'avait  réclamé  d'eux  avec 
une  telle  rigueur  '.  Il  y  a  là  un  travail  d'épuration,  d'ascétisme 
toujours  croissant  qui  se  poursuit  avec  une  logique  intérieure 
parfiiite. 

En  quittant  sa  tante,  Perceval  dûment  édifié  se  rend  dans 
une  abbaye  et  entre  à  l'église  pour  ouïr  la  messe.  Derrière  une 
grille,  au  fond,  il  voit  sur  un  lit  magnifique  un  vieillard  plus 
que  centenaire,  une  couronne  royale  sur  la  tête,  qui  supplie  à 
voix  haute  le  Seigneur  de  ne  pas  l'oublier  et  reçoit  dévotement 
le  sacrement  des  mains  de  l'officiant.  Perceval  est  ému  de  pitié 
à  la  vue  du  vieillard  paralysé  et  aveugle  qui  ne  semble  pouvoir 
trouver  de  repos.  Un  frère  de  l'abbaye  lui  raconte  l'histoire  de 
ce  vieux  roi  Mordrain  victime,  il  y  a  près  de  trois  siècles,  d'une 
vengeance  céleste,  mais  à  qui  il  a  été  promis  qu'il  mourra  guéri 
par  la  venue  du  rédempteur.  Ici  encore  Perceval  nous  apparaît 
comme  le  précurseur  du  «  bon  chevalier  »  Galaad. 

Maintenant  notre  héros  semble  prêt  à  affronter  le  combat 
décisif,  combat  inévitable,  car  il  a  beau  posséder  en  germe 
toutes  les  vertus  chrétiennes,  être  pieux,  charitable  et  chaste, 
c'est  tout  de  même  un  homme  de  chair  et  de  sang.  Or  la  chair 
est  toujours  faible.  L'ennemi  le  guette  et  va  lui  tendre  des 
pièges,  toujours  les  mêmes,  lui  faire  subir  des  tentations  d'au- 
tant plus  redoutables  que  l'enjeu  —  une  âme  d'élite  —  est  plus 
précieux  ^.  L'auteur  nous  déclare  que  Perceval  «  estoit  li  bons 

1.  Dans  le  Perceval  de  Roben  (éd.  Hucher),  l'ermite,  son  oncle,  lui  interdit, 
il  est  vrai,  tout  commerce  avec  les  femmes,  mais  cette  défense  ne  se 
retrouve  pas  dans  le  texte,  très  supérieur,  du  manuscrit  de  Modène  (édité 
par  miss  Weston  dans  son  ouvrage  Sir  Perceval),  et  on  peut  la  croire  une 
interpolation  ultérieure. 

2.  Dans  l'ensemble  toutes  les  tentations  que  nous  trouvons  dans  notre 
œuvre  se  ressemblent,  seuls  les  détails  varient.  Il  s'agit  toujours  de  tentations 
de  «  luxure  »,  car  c'est  là  le  péché  irrémissible  selon  notre  auteur.  Ainsi  le 
troisième  élu,  Bohort,  subit  dans  la  Quête  les  mêmes  épreuves  que  Perceval, 
mais  se  montre  inébranlable  dans  sa  foi  et  dans  sa  vertu . 


PERCKVAL    ET    GALAAD  67 

del  monde  qui  plus  creoit  parfaitcmeni  en  Dieu  ».  Sur  cette 
pierre  angulaire  de  la  foi  l'humble  chrétien  fonde  toute  sa 
résistance  aux  forces  du  Mal  déchaînées  contre  lui. 

Une  première  fois  Perceval,  déçu  par  le  démon  qui  se  pré- 
sente à  lui  sous  une  forme  féminine,  monte  sur  le  destrier  noir 
qu'il  lui  offre  pour  essayer  d'atteindre  Galaad  ;  il  serait  sûre- 
ment perdu  s'il  ne  faisait  à  temps  le  signe  de  la  croix.  Ce  n'est 
là  que  le  prélude  des  épreuves  qui  vont  l'assaillir.  Seul  dans 
une  île  déserte,  pleine  de  bêtes  sauvages,  privé  de  toute  nour- 
riture, Perceval  met  toute  sa  confiance  en  Celui  qui  préserva 
Daniel  dans  la  fosse  aux  lions  et  garda  Jonas  dans  Iç  ventre  de 
la  baleine,  «  car  il  voit  bien  que  par  proece  de  chevalerie  ne 
peut  il  escaper  rii  autrement  se  Diex  n'i  met  conseil  ». 

Il  tue  un  serpent  qu'il  voit  s'attaquer  à  un  lion  et  la  noble 
bête  ne  le  quitte  plus,  lui  témoignant  par  toutes  sortes  de 
signes  de  sa  gratitude  ;  c'est  là  un  compagnon  qui  lui  est 
envoyé  du  ciel  dans  sa  solitude  et  sa  détresse.  Alors  Perceval 
prie  Dieu  de  le  garder  comme  le  bon  pasteur  garde  ses  brebis 
et  de  le  ramener,  s'il  s'égarait,  au  troupeau,  c'est-à-dire  au 
giron  de  rEo;lise.  Le  soir  venu  il  s'endort  à  côté  de  son  ami 
et  a  une  étrange  vision.  Deux  femmes  lui  apparaissent,  l'une 
la  plus  jeune  montée  sur  un  lion,  l'autre  plus  âgée  sur  un  ser- 
pent. La  première  le  prévient  «  au  nom  de  son  seigneur  » 
qu'il  aura  à  combattre  «  le  champion  du  monde  »,  puis  dispa- 
raît. L'autre  lui  reproche  avec  véhémence  d'avoir  occis  son 
serpent  et  exige  qu'il  la  dédommage  de  cette  perte.  Sur  le  refus 
de  Perceval,  elle  lui  déclare  que  naguère  il  lui  appartenait  et 
menace  de  le  remettre  en  son  pouvoir.  Au  matin  du  jour  sui- 
vant, notre  héros  voit  une  nef,  toute  drapée  de  blanc,  accourir 
vers  le  rivage  ;  un  homme  «  en  semblance  de  prestre  »,  avec, 
sur  le  front,  un  bandeau  de  samit  (velours),  blanc,  s'y  tient. 
Répondant  au  salut  empressé  de  Perceval  l'étranger  l'interroge 
d'abord,  ensuite  l'avertit  qu'il  est  mis  à  l'épreuve  par  le 
Seigneur  «  por  savoir  et  conoistre  se  vous  estes  ses  fieus 
serjans  ».  Sur  la  demande  de  Perceval  il  interprète  la  vision 
que  celui-ci  vient  d'avoir  ;  la  première  femme  —  la  jeune  — 
symbolise  la  Nouvelle  Loi,  le  rocher  de  la  foi  sur  lequel  le  lion 
qu'elle  monte.  Christ,  établit  son  royaume  ;  la  femme  âgée, 
montée  sur  le  serpent  symbolique  des  Ecritures,  celui  qui  tenta 


68  M.    LOT-BORODI\E 

Adam  et  Eve  au  paradis  terrestre,  c'est  l'incarnation  du  péché 
mortel,  et  avant  qu'il  ne  fût  baptisé,  Perceval  était  en  effet  dans 
son  pouvoir.  Maintenant  qu'il  est  averti,  il  sait  de  quelle 
bataille  il  s'agit  pour  lui. 

Peu  après  le  départ  de  la  nef  blanche,  voici  qu'une  autre, 
toute  en  noir,  précédée  d'un  ouragan,  aborde  à  lile.  Une  très 
belle  demoiselle  richement  vêtue  se  trouve  dans  cette  nef;  elle 
salue  courtoisement  Perceval  et  lui  annonce  que  jamais  il  ne 
pourra  sortir  de  cette  montagne  déserte,  condamné  à  y  mourir 
de  fiiim  et  de  soif.  Avec  sérénité  le  chrétien  répond  qu'il  ne 
craint  rien  étant  au  service  de  Celui  qui  a  dit  :  «  Frappez  et  il 
vous  sera  ouvert.  »  Changeant  adroitement  de  conversation, 
la  demoiselle  apprend  à  Perceval,  qu'elle  appelle,  à  sa  grande 
surprise,  par  son  nom,  qu'elle  vient  de  la  «  gaste  forêt  »,  où 
elle  a  vu  la  plus  merveilleuse  aventure  qui  soit,  celle  du  che- 
valier à  l'écu  blanc  avec  la  croix  vermeille.  Vivement  intéressé 
cette  fois,  Perceval  la  presse  de  questions  et  consent  étourdi- 
ment  à  faire  la  volonté  de  l'inconnue,  si  elle  lui  parle  de  ce 
chevalier  qu'il  devine  être  Galaad.  Alors  la  demoiselle,  triom- 
phant déjà  de  ce  premier  succès,  lui  débite  une  histoire  men- 
songère dont  l'unique  but  est  d'ébranler  la  confiance  en  Dieu 
du  jeune  chevalier.  Enfin  elle  le  met  en  garde  contre  le 
prudhomme,  qui  vient  de  le  visiter  et  qui  ne  serait  qu'un 
méchant  enchanteur  :  il  a  trompé  Perceval,  l'abandonnant  à 
son  sort,  comme  il  avait  jadis  banni  et  déshérité  la  belle  demoi- 
selle elle-même.  Et  elle  demande  au  chevalier  crédule,  après 
avoir  éveillé  sa  sympathie  par  le  récit  de  ses  malheurs,  de  lui 
venir  en  aide,  lui  rappelant  que  tel  est  le  devoir  de  tout  com- 
pagnon de  la  Table  Ronde.  Notre  héros,  reconnaissant  bien  . 
à  la  légère  la  justesse  de  cette  obligation,  lui  promet  sans  hési- 
ter son  secours.  Et  cet  engagement  si  imprudent  l'entraîne, 
sans  qu'il  s'en  rende  compte,  de  défaillance  en  défaillance. 
Acceptant  de  s'abriter  du  brûlant  soleil  de  midi  sous  une  tente 
ou  «  pavillon  »,  sorti  du  sol  comme  par  enchantement,  Per- 
ceval s'y  endort,  épuisé  par  le  jeûne  et  la  fatigue.  A  son  réveil 
il  éprouve,  pour  la  première  fois  depuis  qu'il  est  dans  l'île,  les 
affres  de  la  faim  et  réclame  de  la  nourriture.  On  lui  sert  aus- 
sitôt un  succulent  repas,  arrosé  d'un  vin  exquis,  boisson  presque 
inconnue  dans  le  pays.   Il  mange  avec  avidité,  mais  surtout  il 


PERCEVAL    ET    GALAAD  69 

boit  en  très  grande  quantité  et,  enivré,  s'aperçoit  tout  à 
coup  de  la  beauté  de  son  hôtesse  :  il  la  désire  et  le  lui  dit. 
Elle,  cependant,  convaincue  maintenant  que  l'homme,  «  échaufle 
par  la  luxure  »,  ne  lui  échappera  plus,  veut  une  victoire  plus 
complète;  elle  veut  le  soumettre,  en  faire  son  esclave,  non  pas 
seulement  par  les  sens,  mais  aussi  par  la  volonté.  Perceval  donc 
doit  jurer,  «  comme  loyal  chevalier  »,  d'être  à  elle  désormais 
et  de  faire  tout  ce  qu'elle  lui  commande.  Toujours  sous  l'em- 
pire du  charme,  Perceval  promet  tout  à  la  tentatrice  qui  l'en- 
traîne vers  un  lit,  préparé  exprès  pour  eux.  Voilà  notre  héros, 
sur  le  bord  de  l'abîme  ;  seul  un  hasard  providentiel  le  sauve 
de  la  chute  :  au  moment  de  se  coucher  il  jette  un  regard  sur 
son  épée,  voit  sur  le  pommeau  une  croix  et,  machinalement, 
se  signe.  Violent  coup  de  tonnerre,  le  «  pavillon  »  s'effondre, 
enveloppé  d'une  épaisse  fumée  noire.  Dégrisé,  Perceval  s'écrie 
à  haute  voix  :  «  Biax  dous  pères  Jhesu  Crist,  ne  me  laissiés 
mie  ci  périr,  mais  secorés  moi  par  vostre  grâce  !  »  A  peine  a- 
t-il  proféré  ces  paroles,  qu'il  se  retrouve  de  nouveau  nu  sur 
la  rive,  d'où  la  nef  noire  s'éloigne  dans  un  tourbillon  de 
flammes.  La  voyant  disparaître  au  loin,  le  pécheur,  enfin  con- 
scient de  sa  honteuse  faiblesse,  s'abandonne  au  désespoir.  Non 
content  de  gémir  et  de  s'accuser  d'avoir  failli  perdre  la  fleur  de 
sa  virginité  qui  ne  peut  jamais  être  recouvrée,  Perceval  saisit 
son  épée  pour  se  châtier  lui-même  :  «  il  se  fiert  si  durement 
en  sa  senestre  cuisse  que  li  sans  en  issoit  de  toutes  parts  ». 
Pendant  vingt-quatre  heures,  en  proie  à  un  profond  repentir, 
le  chevalier  reste  seul  couché  sur  le  rocher,  perdant  en  abon- 
dance le  sang  de  sa  blessure  ;  il  prie  ardemment  le  Dieu  de 
miséricorde  de  soulager  sa  peine  cruelle.  Et  Dieu,  qui  veille 
sur  son  fils  faible  et  afiiigé,  l'entend  et'  le  prend  en  pitié.  Les 
épreuves  de  Perceval  touchent  à  leur  fin.  Le  vénérable 
prudhomme  en  haiiits  sacerdotaux,  qui  était  déjà  venu  le  récon- 
forter, apparaît  une  seconde  fois.  Il  écoute  l'aveu  de  Perceval, 
lui  reproche  avec  tristesse  d'être  toujours  «  nice  »  '  :  la  demoi- 

I.  Deux  fois  seulement  dans  le  Luncelol-Graal,  il  est  question  de  la  naï- 
veté de  Perceval  :  à  l'endroit  de  la  Quête,  que  nous  venons  de  citer  et  dans 
VAgravain  où  il  est  appelé  «  une  simple  créature"».  On  peut  regrL'tter  que,  dans 
cette  circonstance  décisive,  Perceval  ne  doive  pas  le  salut  à  kii-mcmc,  mais 
l'auteur  a  voulu  montrer  combien  l'honmie  est  faible  sans  le  concours  de  la 


70  M.    LOT-BOKODINE 

selle  dont  il  parle  n'est  autre  que  «  li  plus  haus  maistre  d'enfer, 
cil  qui  a  poesté  sur  tous  les  autres  »,  c'est  Satan  en  personne, 
précipité  du  ciel  jadis  à  cause  de  sa  révolte  contre  le  Tout-Puis- 
sant. Ce  qu'il  voulait,  c'est  la  perdition  éternelle  du  chevalier 
à  l'ombre  de  la  nuit  propice  qui  n'est  autre  que  la  mort,  car 
la  lumière  du  soleil  —  Christ  —  réchauffe  le  cœur  des  pécheurs. 
Sans  la  grâce  du  Saint-Esprit  le  malheureux  aurait  succombé 
dans  son  combat  contre  «  le  champion  du  monde  ».  A  l'avenir 
il  doit  se  garder  mieux.  Conseil  désormais  superflu  :  Perceval, 
assagi  par  sa  cruelle  expérience,  arrêté  à  temps  au  seuil  du 
péché  mortel,  n'a  plus  rien  à  craindre,  sa  torce  morale  est  désor- 
mais invincible  et  il  le  sent  ;  depuis  que  le  «  prudhomme  »  est 
avec  lui,  il  ne  souffre  plus  de  sa  blessure  et,  au  contraire,  éprouve, 
ainsi  qu'il  le  dit  «  une  si  grant  douchor  et  si  grant  assouage- 
ment  en  mes  menbres  que  je  ne  croi  pas  que  vous  soies  homs 
terriens,  mais  esperiteus  ».  Et  la  certitude  jaillit  comme  un 
éclair  :  oui,  ce  doux  et  grave  conseiller,  ce  consolateur  mysté- 
rieux n'est  autre  que  «  le  Pain  de  la  vie  »,  Christ  lui-même  ! 
A  ce  cri  de  Perceval  l'apparition  s'évanouit  et  une  voix  se 
fait  entendre  : 

Perceval,  tu  as  vencii  et  es  gari  ;  entre  en  la  neif  et  va  où  aventure  te 
menra...  car 'te  conduira  Diex  et  de  tout  t'est  il  bien  avenus  que  tu  verras 
par  tans  tes  .11.  compaignons  Bohort  et  Galaad. 

Depuis  ce  moment  Perceval  devient  véritablement  le  che- 
valier du  Christ.  Une  dernière  et  profonde  transformation 
s'opère  dans  l'âme  de  notre  héros  naissant  à  la  vie  spirituelle. 
Sur  la  nef  blanche,  la  nef  de  Salomon,  il  rencontrera  bientôt 
avec  ses  amis  élus,  sa  sœur,  devenue  la  vierge  sainte,  vouée 
au  martyre.  Pendant  des  années  il  accompagnera  partout  Galaad, 
dont  il  sera  le  bras  droit,  l'aidant  à  abolir  les  «  mauvaises  cou- 
tumes »  du  royaume  de  Logres,  à  en  achever  les  hautes  aven- 
tures. Il  ceindra  l'épée  merveilleuse  que  le  »  bon  chevalier  »  a 

grâce.  La  même  aventure  à  peu  près  arrive  à  Bohort,  tenté  comme  Perceval 
par  le  démon  de  la  concupiscence  ;  s'il  se  montre  plus  rebelle  à  la  tentation, 
c'est  sans  doute  qu'ayant  succombé  une  fois  dans  sa  prime  jeunesse  Bohort 
est  plus  expérimenté  et  aussi  d'une  nature  moins  impulsive  :  comparé  à  lui, 
Perceval  reste  un  naïf. 


PERCHVAL    ET    GALAAD  7I 

retiré  du  perron  flottant  le  jour  de  hi  Pentecôte  à  Camaalot  et 
que  ce  dernier  lui  cède,  une  fois  armé  lui-même  de  l'épce  du  roi 
David.  Ensemble  —  Bohort  toujours  troisième  — ils  entreront  au 
château  de  Corbenic,  ensemble  ils  participeront  au  banquet 
de  la  Cène  ;  ensemble  ils  emporteront  le  Graal  et  la  lance  qui 
saigne  dans  la  Jérusalem  céleste,  à  Sarras.  Là  Perceval,  témoin 
fidèle  de  la  disparition  des  reliques  ravies  au  ciel  avec  l'àme  de 
Galaad,  meurt  ermite,  en  odeur  de  sainteté,  pour  reposer  aux 
côtés  de  sa  sœur  et  du  Rédempteur  au  Palais  spirituel. 

On  ne  peut,  semble-t-il,  aller  plus  loin  dans  l'ordre  de  l'aus- 
tère morale  ecclésiastique  ;  ce  n'est  qu'avec  peine  que  nous 
reconnaissons  dans  cette  figure  émaciée  et  sévère  d'ascète  chré- 
tien son  lointain  prototype,  le  valet  «  nice  »,  et  impétueux,  au 
cœur  simple,  «  le  pur  fol  »  de  Wolfram,  ou  même  le  brillant 
chevalier  d'humeur  inégale,  si  éloigné  encore  de  la  perfection 
que  nous  avons  rencontré  chez  Robert  de  Boron.  Nous  tou- 
chons ici  au  terme  de  l'évolution  littéraire  du  Perceval  médié- 
val. Le  Perlesvaus,  certainement  postérieur  au  Lancelot  ',  repro- 
duit fidèlement  les  traits  austères  du  chevalier-moine,  en  lui 
restituant,  selon  la  tradition  rétablie  de  nouveau,  la  royauté  spi- 


I.  Malgré  l'opinion  contraire  du  distingué  romaniste  américain,  M.  Nitze, 
nous  ne  pouvons  considérer  le  Perksvaiix  que  comme  une  compilation  tar- 
dive, où  sont  utilisés  pêle-mêle  tous  les  matériaux,  tous  les  thèmes  ayant 
déjà  servi  ailleurs.  C'est  l'œuvre  d'un  épigone  sans  génie,  mais  non  sans  person- 
nalité :  l'idée  à  laquelle  est  soumis  l'ensemble  de  son  ouvrage  est  celle  d'une 
Église  militante  où  domine  implacablement  l'esprit  de  conquête.  L'auteur 
est  sans  pitié,  sans  tendresse,  et  n'aime  que  les  bons  combats  dans  lesquels 
volent  d'innombrables  têtes  païennes.  Non  sans  raison  M.  Nitze  découvre 
l'influence  des  croisades  dans  cette  véhémente  glorification  des  missionnaires 
chrétiens  plus  féroces  que  charitables.  Miss  J.  L.  Weston  défend  encore 
l'antériorité  du  Perlesvaux  dans  un  mémoire  publiée  dans  la"  Remania 
(t.  XLVI,  p.  314-329)  au  cours  de  la  rédaction  de  notre  étude.  Son  argu- 
mentation ne  nous  a  pas  convaincus. 

Signalons  que,  sur  un  point  important,  le  Perlesvaux  se  sépare  de  tous  les 
autres  romans  du  genre  :  ici  le  roi»  Pêcheur  ne  commence  à  languir  qu'à 
partir  du  jour  où  le  jeune  Perceval,  son  neveu,  en  visitant  le  château  du 
Graal,  ne  s'est  pas  informé  de  la  signification  de  ces  merveilles.  Et  notre  héros 
ne  retourne  au  château  mystérieux  qu'après  la  mort  de  son  oncle  pour  prendre 
de  force,  en  l'arrachant  aux  mains  des  mécréants,  son  héritage  sacré. 


72  M.    LOT-BORODINE 

rituelle  que  notre  auteur  lui  avait  ravie.  Dans  l'œuvre  de  ce 
dernier,  plus  mystique  encore  qu'ascète,  bien  au-dessus  de 
l'homme  héroïque  qui  a  lutté,  qui  a  souffert  et  qui  s'est  dompté 
enfin,  plane  l'image  éthérée,  translucide  du  saint  né,  du  rédemp- 
teur. Galaad  n'est  plus  comme  Perceval  le  ciievalier  du  Christ, 
c'est  Christ-chevalier  lui-même. 


II 
GALA AD    LE   RÉDEMPTEUR 

PRÉHISTOIRE    DU    «    BON    CHEVALIER    » 

Bien  que  l'héritier  du  Graal  n'apparaisse  en  personne  qu'au 
seuil  de  la  Onék'-,  sa  présence  invisible  plane  sur  presque  tout 
le  Laucelol,  et  plus  particulièrement,  sur  la  première  partie 
de  cette  tétralogie,  sur  VEstoire  del  Saint  Graal  '.  Dans  la 
pensée  de  l'auteur,  VEstoire,  par  rapport  à  la  Oiiête,  doit  être 
ce  que,  d'après  l'exégèse  chrétienne,  l'Ancien  Testament  est  au 
Nouveau  :  une  longue  préparation  à  l'avènement  du  Messie. 
D'abord  elle  nous  raconte  toute  l'histoire  de  la  «  sainte  écuel'le  » 
qui  figure,  comme  chez  Robert  de  Boron,  le  calice  de  la  Cène, 
et  le  vase  ayant  servi  à  recueillir  le  sang  du  Christ  sur  le 
Calvaire.  Tout  le  début  se  rattache  étroitement  au  Joseph 
d'Ariiiiathie  de  Robert,  dont  il  répète  les  données  principales. 
Ce  prologue  terminé,  ÏEstoire  se  sépare  de  son  modèle  et 
commence  un  récit,  tout  à  fait  différent  et  très  détaillé,  de  la 
vie  errante  et  des  aventures  merveilleuses  de  Joseph,  de  son 
fils  Josephé  et  de  leurs  compagnons  chrétiens.  Ce  récit  affecte  par 
endroits  un  caractère  biblique  :  les  pérégrinations  de  la  petite 
troupe  des  fidèles  rappellent  VExode  des  Juifs,  leurs  tribula- 
tions dans  le  désert.  Sur  l'ordre  du  Saint-Esprit,  qui  parle  aux 
deux  chefs  spirituels  comme  Jéhovah  aux  patriaches  et  aux 
prophètes,  une  arche  portative  est  construite  où  l'on  enferme 
le  Saint  Graal  :  elle  s'inspire  de  l'Arche  d'Alliance    du    peuple 

I .  Dans  l'édition  Hucher,  VEsioire  est  appelée  le  Gi\imi  Saint  Graal,  par 
opposition  au  Petit  Saint  Graal,  qui  est  le  Joseph  lV Arinuithie  de  Robert  de 
Boron  publié  par  le  même  éditeur. 


PERCEVAL    ET    GALAAD  73 

juif.  Sacré  premier  évèque  de  l'Eglise  nouvelle  par  Jésus-Christ 
lui-même  qui  lui  enseigne,  à  cette  occasion,  les  deux  plus 
grands  sacrements,  celui  de  l'Eucharistie  et  celui  du  baptême  ', 
Josephé  e^t  comparé  à  Moïse  : 

Et  tout  aussi  comme  mes  serjans  Moïses  estoit  menercs  et  conduisieres 
des  fiex  Israël  par  le  poesté  que  jou  li  avoie  donée,  tout  autres!  seras  tu 
garderes  de  cest  mien  pueplc  =. 

L'atmosphère  qui  nous  enveloppe  dans  toute  VEstoire  est  une 
atmosphère  lourde  et  orageuse  ;  le  dieu  qui  envoie  Joseph  et 
Josephé  évangéliser  le  monde,  et  plus  spécialement  la  Grande- 
Bretagne,  est  un  maître  jaloux  et  redoutable  qui  n'a  rien  de 
l'infinie  mansuétude  du  Crucifié.  La  moindre  infraction  à  une 
loi,  parfois  ignorée  de  celui  qui  la  transgresse,  entraîne  de 
terribles  représailles,  même  pour  le  juste.  Ainsi  Josephé,  après 
avoir  converti  dans  la  cité  de  Sarras  les  rois  païens  et  brisé 
avec  eux  l'assaut  de  leurs  ennemis,  essaye  d'empêcher  le 
massacre  des  vaincus  :  voyant  le  diable  qui  les  poursuit  «  au 
nom  de  Jésus-Christ  »,  il  tente  en  vain  de  le  lier.  Immédiate- 
ment un  ange  au  visage  brillant  comme  l'éclair  paraît  et 
blesse  à  la  cuisse  droite  le  saint  évêque  avec  une  lance  dont  le 
fer  reste  dans  la  plaie.  C'est  le  châtiment  de  Josephé,  châtiment 
mérité  pour  avoir  secouru  «  les  despiseours  de  ma  loy  »,  c'est- 
à-dire  les  infidèles,  au  lieu  de  continuer  à  baptiser  ceux  qui  se 
repentent. 

Les  exemples  de  l'implacable  sévérité  de  Dieu  foisonnent 
dans  notre  œuvre,  mais  nous  ne  pouvons  que  les  mentionner 
en  passant.  En  même  temps,  «  l'esprit  souffle  où  il  veut  »  et  les 
effets  de  la  grâce  sont  aussi  imprévus  que  foudroyants.  Lorsque 
le  frère  de  la  reine  Sarracinthe,  secrètement  chrétienne  depuis 
nombre  d'années,  le  vaillant  et  noble  Seraphe,  est  baptisé  sous 
le  nom   de  Nascien  ',   le  Saint-Esprit  descend  sur  sa  tête  en 

1.  La  scène  du  sacre  et  de  la  communion  de  Josephé  est  d'une  haute  ins- 
piration religieuse,  comparable  aux  plus  belles  pages  de  la  Quête. 

2.  Ehtoire,  éd.  Sommer,  t.  I,  p.  35. 

5.  Douglas  Bruce,  l'éminent  critique  américain,  dans  un  bel  article  des 
Modem  Langunge  Noies  (Bahimorc,  mars  191 8)  rapproche  ce  nom  de  «  Naas- 
son  »  qui  fignre  parmi  les  ancêtres  de  J.-C.  (saint  Mathieu,  I,  4,  et 
saint  Luc  III,  32).  C'est  là  sans  doute  que  notre  auteur  est  allé  le  chercher. 


74  M.    LOT-BORODINE 

forme  de  flamme  visible  à  tous  «  moult  espoentahlement  » 
cepeiviaiit  qu'une  voix  en  haut  proclame  :  «  li  daarain  ont 
as  premerains  tolu  par  lor  isnelté  de  venir  a  droite  créance.  » 
—  A  Nascien  est  réservé  l'honneur  suprême  de  devenir 
Tancètre  du  futur  rédempteur  '.  Mais  auparavant  l'attendent 
bien  des  épreuves,  bien  des  souffrances  avec  de  nouvelles 
marques,  plus  éclatantes  encore,  de  la  faveur  céleste. 
Admis  en  compagnie  de  son  beau-frère  Evalac-Mordain  (nom 
qui,  selon  notre  auteur,  veut  dire  en  chaldéen  «  tard  venu  en 
croyance  »)  à  visiter  l'arche  sainte  où  se  trouvent  le  siège 
épiscopal,  les  vêtements  sacerdotaux  de  Josephé  et  le  Graal 
lui-même,  Nascien,  mû  par  un  sentiment  irrésistible^  soulève 
la  patène  qui  recouvre  le  vase  sacré  et  jette  un  regard  à  l'in- 
térieur. Il  y  voit  la  merveille  des  merveilles,  «  ce  est  Diex  li 
tous  poissans  »  ;  mais  le  téméraire  devra  payer  cher  cette 
révélation  d'un  mystère  ineffable  :  ses  yeux  se  ferment  à  la 
lumière  du  jour  —  pas  pour  longtemps,  il  est  .vrai.  Un  ange 
tout  blanc  descend  du  ciel,  tenant  dans  sa  main  la  lance  avec 
laquelle  fut  blessé  Josephé  ^  et  dont  s'écoulent  des  gouttes  de 
sang  vermeil  qui  tombent  dans  une  «  boite  ».  Avec  ce  sang 
le  messager  céleste  oint  d'abord  la  plaie  de  l'évêque,  après 
en  avoir  retiré  le  bout  de  la  lance,  et  la  plaie  se  ferme.  Ensuite 
il  s'approche  de  Nascien  et  du  même  sang  lui  oint  les  yeux  : 
aussitôt  l'aveugle  recouvre  la  vue.  Solennellement  l'ange 
annonce  à  Josephé  et  à  l'ancêtre  de  la  glorieuse  lignée  Lance- 
lot-Galaad  que  la  sainte  lance  ne  saignera  plus  jusqu'au  jour 
où  commenceront  les  «  hautes  aventures  »  en  Grande-Bretagne; 
désormais  les  merveilles  du  Graal  ne  seront  vues 

par  nul  homme  mortel  fors  par  i  seul,  et  cil  sera  plains  de  toutes  bontés 

1.  Une  chose  nous  frappe  dans  VEstoire  :  c'est  la  tolérance  vis-à-vis  de 
Sarrasins,  dont  il  fait  les  ancêtres  mêmes  du  «  bon  chevalier  ».  L'auteur 
s'attache  même  avec  plus  de  sympathie  à  ses  héros  à  peine  christianisés  qu'à 
Josephé  et  à  ses  compagnons. 

2.  Il  est  à  remarquer  que  la  lance  sainte,  qui  est  ici,  comme  dans  Robert 
de  Boron,  la  lance  de  Longus,  joue  en  même  temps  le  rôle  d'une  arme  de 
vengeance  céleste  :  ce  caractère  est  attribué  aussi  à  l'cpée  de  David  qui 
symbolise  sans  aucun  doute  l'espoir  de  la  rédemption  du  genre  humain. 
Voy.  notre  étude  sur  V Eve  pécheresse. 


PHRCEVAL    ET  GALAAD  75 

que  cors  puisse  avoir.  Car  il  ert  boins  au  siècle  et  a  Dieu  comme  cil  qui  sera 
plains  de  toutes  iceles  bontés  et  de  hardement  et  de  proecc,  et  si  sera  boins 
a  Dieu,  car  il  sera  adès  plains  de  carité  et  de  grant  religion,  si  sera  sou- 
vrains  de  toute  bonté  et  de  virginité  ' .  .  .  » 

La  bénédiction  qui,  pour  des  raisons  mystérieuses,  repose  sur 
la  descendance  de  Nascien  sera  continuée,  à  diverses  reprises, 
dans  notre  récit,  toujours  sous  une  forme  allégorique.  Une 
nuit,  le  roi  Mordrain  voit  en  songe  sortir  du  corps  d'un  sien 
neveu  un  lac  dont  s'écoulent  neuf  fleuves.  Ce  n'est  que  beau- 
coup plus  tard  qu'un  vénérable  saint,  envoyé  à  Mordrain  pour 
l'encourager  au  milieu  de  ses  épreuves,  lui  donne  l'interpréta- 
tion de  ce  songe.  Le  lac  signifie  un  fils  (Célidoine)  qui  naîtra 
à  Nascien  et  les  fleuves  sont  les  neuf  descendants  de  ce  fils.  Or 
le  dernier,  le  neuvième  «  sera  de  grignor  hautece  et  de  grignor 
mérite  et  por  chou  qu'il  vaintera  les  autres  de  bonté,  se  baigne- 
ra JhesuCrist  en  lui  tous  nus,  se  despoillera  devant  lui  en  tel 
manière  qu'il  lui  descouverra  les  secrès,  ce  qu'il  ne  descovri 
onques  a  homme  mortel  -  ». 

Cette  même  prophétie  plus  développée  encore  et  plus  précise, 
est  faite  à  Nascien  lui-même  dans  les  circonstances  suivantes. 
Il  se  trouve  transporté,  après  avoir  subi  mainte  aventure,  sur  la 
nef  de  Salomon,  où  il  s'endort.  En  rêve  Nascien  voit  un 
homme,  vêtu  d'une  robe  rouge,  qui  le  réconforte  par  de 
bonnes  paroles.  Entre  autres  choses  il  lui  prédit  que  jamais 
il  ne  reverra  sa  ville  natale,  mais  que,  dans  trois  cents  ans, 
le  dernier  de  son  lignage  y  reviendra  avec  le  Graal.  Sur 
ce  le  prudhomme  disparaît,  laissant  dans  la  main  de  Nas- 
cien un  «  bref  »  où  il  trouve  à  son  réveil,  écrite  en  hébreu  et 
en  latin,  l'énumération  des  neuf  générations  de  ses  des- 
cendants. Suit  un  autre  rêve  d'un  caractère  analogue  :  Nascien 
voit  son  fils  Célidoine  introduire  auprès  de  lui  neuf  personnes 
âgées  dont  les  sept  premières  paraissaient  être  des  rois,  le 
huitième  avait  l'aspect  d'un  chien  et  le  neuvième  celui  d'un 
lion.  Tous,  sauf  le  dernier  s'agenouillèrent  devant  lui.  Un 
vieillard  inconnu,  cédant  aux  prières  de  Nascien,  lui  révélera 
plus  tard  le  sens  de  sa  vision  :  le  huitième  de  ces  descendants  de 

1.  Esloire,  t.  1,  p.  81. 

2.  Ibid.,  p.  107. 


jé  M.    LOT-BORODINE 

Célidoine  (Lancelot  du  Lac)  lui  est  apparu  sous  la  forme  d'un 
chien  parce  qu'il  sera  un  vil  pécheur  ;  le  neuviènîe,au  contraire, 
est  pareil  au  lion,  à  cause  de  sa  supériorité  éclatante  sur  tous 
les  autres  animaux. 

C'est  lui  le  neuvième  fleuve,  vu  en  songe  par  Mordrain,  qui 
apparaîtra  : 

au  commencheiiient  troubles  et  espès  comme  boc...  pour  che  qu'il  ne 
sera  pas  engendrés  de  merc  mouiller  ne  selonc  la  loy  de  Sainte  Eglise,  mes 
envi  comme  en  fornication  et  en  autre  pechiet  mortel...  Mes  el  milieu  de  son 
aage,  quant  il  commenchera  à  régner,  lors  ert  il  si  roides  et  si  bruians,  c'est 
à  dire  qu'il  sera  plains  de  chevalerie  et  de  proeche,  qu'il  passera  tous  les 
pers  de  proece  terrienne  et  de  bonté  de  cors,  car  il  sera  vierges  tous  les 
jours  de  sa  vie  et  en  la  fin  de  lui  si  sera  si  merveilleuse  que  de  chevalier 
mortel  qui  a  son  tamps  soit  n"i  aura  nul  qui  a  lui  soit  samblables  '. 

A  partir  de  ce  moinent  les  prophéties  concernant  le  «  bon 
chevalier  >^  se  multiplient.  Son  avènement  annoncé,  appelé  par 
tous  les  vœux,  se  trouve  intimement  mêlé  au  récit,  et  comme 
tissé  dans  sa  trame. 

Quand  l'impie  et  orgueilleux  Moïse  essaye  de  s'asseoir  dans 
le  siège  vacant  de  la  sainte  table,  il  est  saisi  et  emporté  par  les 
suppôts  de  l'enfer;  un  ermite  lui  déclare  qu'il  y  restera  jusqu'à 
ce  que  vienne  le  chevalier  qui  mènera  à  fin  les  aventures 
de  la  Grande-Bretagne  -. 

De  même  le  père  de  Moïse,  Siméon,  enterré  vivant  dans 
une  tombe  brûlante  pour  avoir  tenté  d'assassiner  son  pieux 
cousin  Pierre,  ne  verra  le  terme  de  son  supplice  que  le  jour  où 
Galaad  passera  près  de  sa  tombe  ;  lui  seul  pourra  éteindre  les 
flammes  «  en  senefiance  de  ce  quil  n'avra  en  lui  poinct  de  feu 
ne  d'escaufement  de  luxure  '  ».  Pareillement  la  fontaine 
bouillante  à  côté  de  laquelle  furent  enterrés  les  restes  du  grand- 
père  dont  Lancelot  porte  le  nom,  cessera  de  bouillonner  à 
l'arrivée  du  fils  de  Lancelot,  Galaad.  Déjà  le  portrait  de  ce 
dernier,  son  rôle  providentiel  sont  esquissés  à  grands  traits  :  il 

1.  Hsloire,  t.  I,  p.  207. 

2.  Cet  épisode,  avec  le  nom  même  du  faux  disciple,  se  retrouve  dans 
Robert  de  Boron.  Mais  là  Moïse  est  puni  aussitôt  d'une  terrible  mort. 

5.  A  propos  de  la  mésaventure  de  Lancelot  sur  la  tombe  de  Siméon  voy. 
notre  étude  sur  la  Chcinelte. 


PF.RCEVAL    ET    GALAAD  77 

sera  premier  par  la  prouesse  et  premier  par  la  vertu,  plus  que 
chaste,  vierge.  Enfin  son  nom  même,  jusque  là  inconnu  et 
ignoré  de  tous,  est  révélé,  nom  tiré  de  la  Bible  et  qui  sera  porté 
déjà  par  un  de  ses  glorieux  ancêtres  paternels  par  le  dernier 
fils  de  Joseph  d'Arimathie,  le  pieux  roi  Galaad  le  fort  «  qui 
avoit  conquis  Galles  au  temps  où  le  Graal  tu  portés  en  Bre- 
taigne  ».  Pour  la  première  fois,  chose  étrange,  il  est  prononcé, 
ce  nom  de  l'élu,  par  un  impie,  par  Moïse  englouti  qui,  du  fond 
de  l'abîme,  annonce  à  son  père  Siméon  que  son  tourment  ces- 
sera à  la  venue  du  «  bon  chevalier  »  Galaad,  Cependant, 
jusqu'à  la  fin  de  VEstoire,  le  surnom  d'espérance  du  héros  pré- 
destiné se  retrouve  sur  toutes  les  lèvres.  I.orsque  Mordrain, 
en  voulant  voir  de  trop  près  le  Graal,  «  perdit  la  vue  des 
yeux  et  le  pouvoir  du  corps  »,  il  pria  humblement  Dieu  de 
ne  pas  le  laisser  mourir  sans  avoir  vu  le  bon  chevalier.  Et, 
répondant  à  sa  prière,  une  voix  se  fit  entendre  :  «Roi,  ta  volonté 
sera  faite,  tu  vivras  jusqu'au  jour  où  le  bon  chevalier  viendra  te 
voir  et  à  ce  moment  —  mais  pas  avant  —  toutes  les  plaies  se 
refermeront.   » 

Mordrain  attendra  donc,  nouveau  Siméon,  pendant  plus  de 
deux  siècles  l'arrivée  sur  terre  du  Messie.  Avant  de  se  retirer 
loin  du  monde,  au  fond  d'une  abbaye  de  frères  blancs,  il  remet 
à  son  beau-frère  Nascien,  en  souvenir  de  leur  glorieux  passé, 
son  écu  blanc  dont  il  prédit  que  nul  homme  ne  le  portera  en 
bataille  sans  en  recueillir  honneur  et  victoire  et  qu'il  sera  la 
cause  de  maint  miracle.  A  la  veille  de  sa  mort  Josephé,  le 
saint  évêque  qui  vient  faire  ses  adieux  au  vieux  roi  Mordrain, 
trace  avec  son  sang  une  croix  sur  l'écu  blanc  ;  et  il  déclare  que 
cette  croix  ne  s'effacera  jamais,  qu'elle  restera  toujours  aussi 
vermeille  jusqu'à  ce  que  «  Galaad  li  très  boins  chevaliers  vendra 
qui  le  prendra  et  le  pendera  à  son  col  ».  Josephé  ajoute, 
complétant  sa  prophétie,  que  celui-ci  viendra  chercher  son  écu 
à  l'abbaye  où  il  le  laisse  le  cinquième  jour  après  son  adoube- 
ment et  que  «  comme  cis  escus  est  plus  mervelleus  que  autres, 
ainsi  verra  on  que  en  cil  Galaad  aura  plus  haute  chevalerie  que 
en  nul  autre  chevalier  '   ». 

Ainsi  les  deux  pièces  les  plus  importantes  de  l'armement  du 

I.   Esloire,  t.  I,  p.  285 . 


yS  M.    LOT-BORODINE 

Christ-chevalier  lui  sont  léguées  à  travers  les  âges,  l'écu  par 
Mordrain  et  Josephé,  l'épée  par  son  ancêtre  le  plus  lointain,  le 
roi  David,  épée  dont  on  trouve  la  description  détaillée  dans  la 
nefdeSalomon  '.  L'invention  de  la  nef  de  Salomon,  allégorie 
magnifique  de  l'Église  'dont  nous  avons  parlé  ailleurs  %  n'a 
qu'un  but  :  rattacher  par  une  chaîne  mystérieuse  à  travers  les 
siècles  d'attente  le  passé  le  plus  reculé  à  l'avenir  forgé  dans  la 
nuit  des  temps.  Cette  floraison  de  symboles  ne  fait  que  rehaus- 
ser le  prestige,  augmenter  l'éclat  du  dernier  rejeton  de  toutes 
ces  races  royales,  étroitement  mêlées,  de  toutes  ces  gloires,  aussi 
bien  spirituelles  que  mondaines.  Rien  qu'à  ce  double  caractère 
prononcé  dans  notre  œuvre,  on  reconnaît  l'esprit  chevaleresque 
et  fièrement  aristocratique  du  moyen  âge:  Y  avatar  au  xiii=  siècle 
du  Christ-Sauveur  ne  peut  être  que  du  sang  le  plus  noble  I 

Il  s'agit  maintenant  d'établir  la  généalogie  de  Galaad  du  côté 
maternel.  Par  sa  mère,  fille  du  roi  Pelles  de  Listenois  et  petite- 
fille  de  Pellinor,  le  «  roi  mehaignié  »,  gardien  du  Graal  à 
Corbenic,  capitale  de  la  «  Terre  Foraine  »,  il  appartient  à  la 
famille  des,  rois  Pêcheurs,  famille  qui  remonte  à  Joseph 
d'Arimathie  '.  Le   vieux  «  roi  mehaignié  »  dont  Galaad  devra 

1.  Nous  résumons  ici  l'aventure  de  l'épée  qui  forme  le  nerf  du  récit 
dans  tout  le  roman  :  le  Sarrasin  Varlan  avait  saisi  cette  épée  dans  la  nef  de 
Salomon  et  en  avait  tué  le  roi  Lambor,  un  des  gardiens  du  Graal  de  la 
famille  de  Joseph  d'Arimathie.  Il  paye  ce  sacrilège  de  sa  vie,  niais  le  coup 
qu'il  porta  eut  pour  immédiat  effet  de  rendre  stérile,  «  gaste  »,  et  la  «  terre 
foraine  »,  pays  de  la  victime  et  celle  de  l'assassin  lui-même  dont  le  corps  reste 
au  bord  de  la  nef  jusqu'à  ce  qu'une  pucelle  le  jette  dehors. 

«  Provoquées  par  le  coup  de  l'épée,  les  merveilles  ne  céderont  qu'à  la  vertu 
de  la  même  épée.  »  F.  Lot,  op.  cit.,  p.  255  ss.  Dans  la  Oiték  on  nous  dira 
expressément  qu'avec  cette  épée  que  lui  ceint  la  sœur  de  Pcrceval,  Galaad 
accomplit  tous  ses  exploits. 

2.  Dans  une  étude  sur  V Eve  pécheresse . 

3.  Pour  notre  auteur  le  premier  roi  Pêcheur  n'est  pas,  comme  pour 
Robert  de  Boron,  le  beau-frére  de  Joseph  d'.^rimathie,  Bron,  mais  son  deu- 
xième fils  Alain,  vierge  comme  Josephé  lui-même.  Dans  le  Perceval  on  ne 
concevait  pas  comment  Alain,  qui  avait  déclaré  sa  répugnance  pour  le  mariage 
finissait  tout  de  même  par  faire  souche.  C'est  Alain  le  Gros  qui  accomplit, 
avec  le  concours  de  l'Esprit  Saint,  la  multiplication  du  poisson  péché  par 
lui,  répé-tition  d'un  des  miracles  évangéliques  les  plus  connus.  Après  sa 
mort,  la  garde  du  Saint  Vaisseau  passe  à  un  de  ses  frères  Josué,  qui  deviendra 


PERCEVAL    ET    GALAAD  79 

accomplir  la  gucrison  est  donc  son  aïeul  maternel.  A  la  fin 
de  VEstoire  on  nous  dit  simplement  que  ce  roi  a  été  «  navré  » 
dans  une  bataille,  mais  plus  tard  la  Oiiâe  nous  apprend  par  la 
bouche  de  la  sœur  de  Perceval  comment  et  pour  quelle  cause 
cette  blessure  fut  d'un  caractère  nullement  profane  :  un  jour  le 
roi  Pellinor,  bon  chrétien  et  vaillant  chevalier,  se  trouvait  au 
bord  de  la  mer  devant  la  nef  de  Salomon  ;  plein  de  foi,  il 
n'hésita  pas  à  y  monter  et,  en  voyant  l'épte  merveilleuse  de 
David,  il  la  tira  à  demi  hors  du  fourreau  :  «  Au  môme 
moment  une  lance  le  ferit...  parmi  les  cuisses  si  durement 
...qu'il  en  remeist  mehaigniés  si  comme  il  peirt  encore  ». 
Ainsi  se  trouve  réalisée  la  propiiétie  de  l'ange  dans  VEsloire  : 
«  Et  de  ceste  lance  dont  tu  [Josephé]  as  esté  férus  ne  sera 
jamais  touchiésque  uns  sens  hom,  et  sera  uns  roi  qui  descendra 
de  ton  lignage,  si  sera  li  daarains  des  boins  '.  » 

Quant  au  château  de  Corbenic,  cet  asile  du  Graal  au  royaume 
de  Logres,  il  a  été  élevé  par  le  roi  païen  Alphasem,  guéri 
de  la  lèpre  avant  sa  conversion  au  christianisme  par  la  vertu 
du  vase  sacré,  grâce  à  Alain  le  Gros  ;  le  roi  Pêcheur  qui  l'a 
converti  et  baptisé  laisse  à  la  suite  de  ce  miracle  son  frère  Josué 
(un  des  douze  fils  de  Bron  le  parent  de  Josephé)  épouser  la  fille 
d'Alphasem. 

Sur  une  des  portes  du  château,  dès  qu'il  est  bâti,  apparaît 
l'inscription  «  Corbenic  »,  ce  qui  veut  dire,  dans  le  chaldéen 
de  fantaisie  de  notre  auteur,  «  le  saint  vaisseau  ».  Et  le  nom 
restera  attaché  à  la  nouvelle  demeure  du  Graal,  déposé  au 
«  maistre  palais  »  dans  une  chambre  tout  en  haut.  Or  peu  après 
les  noces  du  jeune  couple  sur  l'ordre  de  Dieu,  ce  palais,  appelé 
désormais  le  «  Palais  Aventureus  »,  est  interdit  comme  séjour 
à  toute  la  maison  royale,  «  car  li  lieus  i  est  si  boins  pour  le 
repaire  del  saint  vaissel  que  nus  sans  le  congié  du  haut  maistre 
ne  s'i  doit  reposer  ».  Seuls  y  seront  hébergés  les  quelques  hôtes 


par  la  suite  le  premier  roi  de  la  «  terre  foraine  »  au  château  de  Corbenic. 
D.  Bruce  avec  sa  finesse  habituelle  fait  remarquer  que,  d'après  VEsloire  qui 
continue  le  travail  commencé  par  Robert  de  Boron,on^fH/  considérer  les  gar- 
diens du  Graal  comme  des  personnifications  de  V Esprit-Saint .  Il  est  donc  permis 
de  dire  que  dans  un  certain  sens  Galaad  est  également  un  fils  du  Saint-Esprit. 
1.  Estoire,  t.  I,  p.  Si . 


80  M.    LOT-BORODINE 

de  marque  soumis  sur  un  commandement  spécial  à  de  redoutables 
épreuves   dont  nul  avant  Bohort  ne  se  tirerai  son  honneur  '. 

Un  voile  épais  enveloppe  Corbenic  tant  que  dure  l'attente 
des  merveilles  du  Graal.  La  scène  du  roman,  qui  évolue  dans 
une  ambiance  purement  courtoise  tout  le  long  du  Lancelot 
proprement  dit,  est  occupée  par  d'autres  personnages,  par 
d'autres  événements  dont  le  héros  est  celui  de  la  «  Joyeuse 
Garde  »  et  de  la  «  Charrette  »,  l'invincible  Lancelot  du  Lac, 
amant  de  la  reine  Guenièvre.  Mais  ce  n'est  pas  lui,  et  il  le  sait, 
qui  achèvera  les  aventures  de  la  Grande-Bretagne,  car  son  péché 
d'amour  l'en  empêche  ^.  Le  mystère  du  Graal  demeure  lointain 
et  voilé,  jamais  oublié,  jamais  renié. 

A  trois  reprises  dans  les  parties  profanes  de  l'œuvre  qui 
encadrent  la  Quête,  le  voile  se  déchire  et  comme  un  frémisse- 
ment d'ailes  invisibles  se  fait  sentir.  La  première  fois  c'est 
dans  la  partie  connue  sous  le  nom  de  Galehaut  que  l'on  trouve 
une  allusion  directe  à  la  fois  au  péché  de  Lancelot  et  à  la  venue 
du  chevalier  meilleur  que  lui,  qui  achèvera  de  «  désenchanter  » 
la  Grande-Bretagne.  Maître  Elie  de  Toulouse,  le  savant 
clerc,  en  interprétant  le  songe  de  Galehaut,  lui  dit  :  «  Jou  sai 
bien  que  cil  qui  achèvera  les  aventures  de  Bretaigne  sera  H 
mieldres  chevaliers  de  tôt  le  monde  et  emplira  le  deerrain  siège 
de  la  Table  Ronde  et  cil  a  en  escripture  la  senefiance  de  lion.  » 
Et  il  ajoute  que  ce  chevalier  possédera  la  vertu  qui  manque 
au  léopard  (Lancelot)  :  il  sera  vierge  jusqu'à  sa  mort.  Ni  son 
nom,  ni  ses  rapports  avec  Lancelot  ne  semblent  encore  connus 
du  sage  clerc  qui  ne  fait,  dit-il  que  répéter  la  prédiction  de 
Merlin  :  «  De  la  chambre  al  roi  mehengnié,  de  la  gaste  forest 
aventurose  en  la  fin  del  roialme  de  Lices  (57V)  vendra  la  mer- 
veillose  beste.  .  .  5  »  Dans  la  Charrette,  Siméon  de  sa  tombe 
brûlante,  déclare  à  Lancelot  que  celui  qui  mettra  fin  aux  aven- 
tures   du   Saint   Graal    sera   aussi    proche    de    lui    charnelle- 

1.  Les  mésaventures  décrites  avec  le  plus  de  détails,  sont  celles  de  Gau- 
vain  que  sa  vie  licencieuse  rend  tout  à  fait  indigne  du  succès. 

2.  A  notre  avis  la  scène  la  plus  belle  de  tout  le  Lancelot  propre  est  celle 
où  la  reine  Guenièvre  pleure  sur  son  ami  qui  ne  pourra,  à  cause  de  son  péché, 
achever  la  Quête  du  Graal  et  où  Lancelot  prend  la  défense  de  leur  amour  et 
déclare  ne  rien  regretter  du  passé  (t.  V,  p.  122). 

3.  ArtJjurian  roni.inces,  éd.  Sommer,  t.  IV,  p.  26  et  27. 


PERCEVAL    ET    GALAAD  Si 

nient  qu'on  peut  l'être  et  s'appelle  GalaaJ  ;  tel  était  le  nom 
de  baptè-niede  Lancelot  lui-même  mais  il  l'a  perdu  par  sa  luxure. 
A  la  fin  de  la  même  Chanette,  la  dame  du  Lac, apparue  brusque- 
ment, à  la  suite  de  Bohort  le  piécurseur,  à  la  cour  d'Arthur  fait 
à  ce  dernier  cette  remarque  cnigmatique  avant  de  prendre 
congé:  «  Jou  m'en  yrai,  mais  avant  voel  que  tu  saces  que  li 
affaires  aproce  par  coi  ta  cort  sera  délivrée  et  dont  les 
aventures    prendront  fin  '.  » 

Enfin  dans  tout  VAgravain,  long  et  confus  prologue  de  la 
Quête,  les  allusions  au  Graaletàson  conquérant  futur  se  multi- 
plient. C'est  là  qu'a  lieu,  à  deux  pas  du  sanctuaire  de  Corbe- 
nic,  sorti  de  l'ombre  où  il  sommeillait,  la  rencontre  providen- 
tielle de  la  vierge,  élue  pour  devenir  la  mère  du  rédemp- 
teur, et  de  celui  qui  doit  être,  sans  le  vouloir,  presque  sans  le 
savoir,  son  ép.oux  éphémère. 

La  conception  de  Galaad  nous  est  racontée  avec  mille  pré- 
cautions, destinées  à  atténuer  à  nos  yeux  l'irrégularité  de  sa 
naissance  en  «  avoutire  »,  en  dehors  du  sacrement  du  mariage. 
Comme  il  fallait  à  tout  prix  que  le  héros  prédestiné  fût 
engendré  par  «  le  miaudre  chevalier  du  monde  »,  esclave  de 
son  amour  pour  Guenièvre,  l'auteur  a  essayé  de  tourner  la 
difficulté  :  d'une  part  Lancelot  ne  s'unit  à  la  fille  du  roi  Pelles 
que  par  l'effet  d'une  ruse  ;  d'autre  part  ce  dernier  et  sa  com- 
plice, la  nourrice  Brisane,  qui  offre  à  Lancelot  le  «  boire  », 
agissent  sous  l'empire  d'une  inéluctable  nécessité.  La  fin  justifie 
ici  les  moyens,  plus  que  douteux.  En  ce  qui  concerne  le  fruit 
de  cette  union,  il  sera  autant  que  possible  préservé  de  toute 
souillure.  Déjà  ÏEstoire  nous  avertit  à  l'avance  :  «  Et  por  ce  s'il 
fu  engendrés  en  péchié  n'i  esgarda  pas  Nostrc  Sires,  ains  garda 
à  la  haute  brance  dont  il  estoit  descendus  et  à  la  boine  vie  et 
al  boin  proposement  qu'il  avoit.  »  Et  après  nous  avoir  dit 
comment  «  li  mieldres  chevaliers  qui  en  ce  temps  fust  et  la  plus 
bêle  pucele  du  plus  haut  lignage  »  se  sont  connus,  l'auteur 
ajoute  avec  emphase  : 

Et  por  ce  que  li  Sires  en  qui  toute  pitié  habite  et  qui  ne  juge  mi  tout 
selonc  les  mesfais  as  pecheors  regarda  celé  asamblée...  si  lor  dona  tel 
fruit  a  engendrer  et  à  concevoir  que  por  la  flor    de  virginité  qui  illuec  lu 

I.   Artbtiriaii  roiiiatices,  éd.  Sommer,  t.  IV,  p,  217. 

Romania,  XLVII.  6 


82  M.    LOT-BORODINE 

corrompue  fu  restaurée  une  autre  fleur  dont  grans  biens  vint  al  pais...  Et 
tout  ausi  comme  li  uons  de  Galaad  avoit  esté  perdus  en  Lancelot  por  cscauf- 
fement  de  luxure,  tout  aussi  fu  il  recouvrés  par  cestui  par  abstinence  de 
char  '. 

L'antithèse  de  Lancelot-Adam  et  de  Galaad-Christ  se  trouve 
déjà  indiquée  dans  ces  dernières  paroles,  antithèse  qui  forme 
la  trame  môme  du  roman,  en  même  temps  qu'est  rappelée 
brièvement  la  mission  du  futur  rédempteur,  qui  apparaît  en 
pleine  lumière  dans  la  première  partie  de  notre  tétralogie, 
dans  VEstoire. 

A  la  naissance  de  Galaad,  de  saints  ermites  et  des  prud- 
hommes,  qui  se  transmettent  une  tradition  séculaire,  ont 
affirmé  à  sa  famille  qu'il  «  mettra  à  fin  les  aventures  del  Saint 
Graal  ».  L'enfant  est  élevé  d'abord  auprès  de  sa  pieuse  mère, 
de  son  grand-père  et  de  son  aïeul,  habitants  du  «  saint  hôtel  » 
dont  l'influence  ne  peut  être  qu'heureuse  et  bienfaisante  sur 
l'âme  à  peine  sortie  des  limbes.  Il  a  deux  ans,  lorsque  le  cousin 
de  son  père,  Bohort,  visite  Corbenic  ;  déjà  il  ressemble  d'une 
façon  troublante  à  Lancelot.  En  apprenant  de  Pelles  le  secret 
de  ses  origines,  Bohort  embrasse  tendrement  «  le  bel  enfant  » 
et  salue  en  lui  «  le  chiés  et  li  estandart  de  son  lignage  ». 
A  l'âge  de  cinq  ans,  Galaad,  qui  vient  de  faire  connaissance  de 
son  père  et  qui  exprime  le  désir  de  ne  pas  vivre  trop  éloigné 
de  lui,  est  envoyé  près  de  Camaalot  dans  une  abbaye  de 
nonnains,  dont  la  supérieure  est  la  sœur  du  roi  Pelles.  Il  y 
restera  jusqu'à  quinze  ans.  A  ce  moment,  nous  dit-on,  «  si  fu 
si  biaus  et  si  preus  et  si  legiers  que  l'on  ne  puet  mie  son 
pareil  trover  el  monde  ».  Sous  cette  formule  quelque  peu  con- 
ventionnelle se  cache  tout  un  trésor  de  sagesse  et  de  pureté 
juvéniles  qui  n'attendent  qu'un  signe  pour  se  révéler  à  nous. 
Un  ermite,  instruit  de  la  volonté  de  Dieu,  apprend  à  Galaad 
dans  une  de  ses  fréquentes  visites  à  l'abbaye  qu'à  la  Pentecôte 
prochaine  il  sera  adoubé;  et  il  l'invite  à  entrer  chaste  dans 
l'ordre  sacré  de  la  chevalerie.  Avec  une  douce  sérénité,  celui 
qui  toujours  restera  vierge,  sans  qu'il  lui  en  coûte  le  moindre 
effort,  celui  en  qui  rayonne  déjà  la  plénitude  de  la  grâce,  fait  la 


I.  Arthurian  romances,  t.  I,  p.  290-1. 


PERCEVAL    ET    GALA AD  83 

promesse  attendue  de  lui  ;  une  première  et  une  dernière  fois 
dans  sa  vie,  Galaad,  l'être  parfait,  est  exhorté  au  bien  par  autrui. 
Demain  ce  sera  vers  lui  que  se  tourneront  fascinés  tous  les 
regards,  c'est  lui  qui  sera  le  pasteur  du  troupeau  béni  :  nous 
sommes  au  seuil  de  la  Oncle  du  Saint  Graal. 


VIE    ET    MORT    DE    GALAAD    DANS    LA    Q.UETE    DU 
SAINT  GRAAL. 

Les  temps  sont  révolus,  le  Christ-chevalier  va  paraître.  Mais, 
avant  de  nous  le  montrer  au  grand  jour,  dans  tout  l'éclat  de 
son  premier  triomphe  au  milieu  des  compagnons  de  la  Table 
Ronde,  l'auteur  de  la  Oiiéte  nous  fait  assister  à  l'adoubement 
de  Galaad  accompli  à  l'ombre  de  l'abbaye  où  il  a  vécu  adoles- 
cent. Une  demoiselle  vient  quérir  Lancelot  à  la  cour  d'Arthur 
la  veille  de  la  Pentecôte  et  le  conduit,  à  travers  la  forêt  voisine, 
dans  un  couvent  de  nonnains  où  l'attendent,  arrivés  on  ne  sait 
d'où  ni  comment,  ses  deux  jeunes  cousins,  Bohort  et  Lionel, 
ignorant,  eux  aussi,  pourquoi  on  les  a  fait  venir  dans  cet 
endroit  isolé.  Pendant  qu'ils  devisent  entre  eux,  trois  religieuses 
apparaissent,  conduisant  devant  elles  «  Galaad, le  bel  enfant  ». 
Celle  qui  le  tient  par  la  main  dit  en  pleurant  à  Lancelot  : 

Sire,  je  vous  amaine  nostre  norechon,  tant  de  joie  que  nous  avons  ; 
nostre  confort  et  nostre  espoir  est.  Si  vous  proions  que  vous  le  fachiés  cheva- 
lier, car  de  plus  preudome,  a  nostre  quidier,  ne  poroit  il  recevoir  Tordre 
de  chevalerie  '. 

Lancelot  regarde  son  fils  sans  le  reconnaître  «  et  le  voit 
garni  de  toutes  biautés  si  mervelleusement  qu'il  ne  cuide  mie 
que  onques  veist  en  son  eage  si  bêle  forme  d'ome  «.  Et  il 
consent  de  srand  cœur  à  faire  chevalier  ce  bel  enfant. 

Selon  la  coutume,  le  «  valet  »  veille  toute  la  nuit  dans  la  cha- 
pelle du  couvent;  au  lendemain,  «  à  l'heure  de  prime  »,  Lan- 
celot du  Lac  adoube  Galaad,  toujours  sans  savoir  qu'il  est  sa 
chair  :  il  lui  chausse  l'éperon  dextre  —  et  Bohort  le  senestre,  — 
il  lui  ceint  l'épée  et  lui  donne  la  colée. 


I.   AilJ.Hiriaii  roiiuDices,  t.  VI,  p.  4. 


84  M.    LOT-BORODI\E 

Invité  courtoisement  par  son  père  à  l'accompagner  auprès  du 
roi  Arthur,  le  jeune  chevalier  refuse  et  la  mère  abbesse,  à  qui 
Lancelot  répète,  en  insistant,  son  offre,  répond  quelle  l'enverra 
«  quand  le  moment  sera  venu  ».  Là-dessus  les  trois  com- 
pagnons prennent  congé  et  s'en  retournent  à  la  cour.  Ils  n'y 
trouvent  personne:  tout  le  monde  est  à  la  grande  messe.  Bohort 
et  Lionel  se  communiquent  leurs  impressions  au  sujet  du 
nouvel  adoubé,  dont  ils  ont  deviné  l'étroite  parenté  avec  leur 
cousin.  Lui  seul  garde  un  silence  énigmatique.  ^  Et  quant  il 
orent  laissié  parler  de  ceste  chose  »,  les  voilà  qui  voient  sur 
le  «  Siège  Périlleux  de  la  Table  Ronde  »  des  «  lettres  »  toutes 
fraîches  :  454  ans  sont  passées  depuis  la  Passion  de  Jésus- 
Christ  et  «  al  jour  de  Pentecoste  doit  chis  siège  trover  son 
maistre  ».  Profondément  troublé  par  cette  prédiction  qui 
tombe  si  juste,  Lancelot  propose  de  recouvrir  le  siège  d'un  drap 
de  soie,  afin  qu'on  ne  soupçonne  rien  de  l'aventure  merveil- 
leuse avant  qu'elle  s'accomplisse.  Le  moment  est  proche.  Jamais 
le  roi  Arthur  n'a  tenu  une  cour  plénière  aussi  brillante.  Entouré 
de  ses  barons,  il  est  assis  «  en  son  haut  dais  el  palais  ».  Le  ban- 
quet richement  servi  va  commencer  et  tous  les  sièges  —  sauf 
un  seul  —  sont  occupés  à  la  Table  Ronde.  Tout  à  coup  les 
portes  et  les  fenêtres  de  la  salle  se  ferment  d'elles-mêmes  ;  un 
majestueux  vieillard  en  robe  blanche  paraît,  menant  par  la  main 
un  chevalier,  vêtu  d'armes  vermeilles,  sans  épée  ni  bouclier. 
«  Paix  soit  avec  vous  »,  dît-il  à  l'assemblée  saisie  de  stupeur; 
puis,  s'adressant  à  Arthur,  il  lui  annonce  que  voici  le  chevalier 
désiré  extrait  du  haut  lignage  du  roi  David.  Saluant  avec  joie 
le  jeune  étranger,  Arthur  le  fiît  désarmer  et  revêtir  un  surcot 
de  «  samit  »  vermeil,  fourré  d'hermine.  Alors  le  vieux  prud- 
homme  conduit  le  chevalier  vermeil  droit  au  Siège  Périlleux  et 
soulève  le  drap  de  soie  dont  celui-ci  est  recouvert;  on  y  lit 
maintenant  l'inscription  :  «  c'est  le  siège  de  Galaad  ».  Sans 
hésiter,  Galaad  prend  sa  place  et  donne  congé  en  ces  termes  à 
son  vénérable  compagnon  :  «  Sire,  or  vous  en  raies,  car  bien 
avez  fait  ce  qu'on  vous  commanda  ;  et  salués  moi  tous  ceaus  del 
saint  ostel ...  et  mon  aiol  le  riche  roi  Pescheor  et  li  dites  de  par 
moi  que  jou  Tirai  veoir  al  plus  tost  que  je  porrai  '.  » 

I.  Arthurian  romances,  t.  VI,  p.  8. 


PERCEVAL    ET    GALAAD  8) 

Cette  scène,  comme  soulevée  d'un  souffle  d'en  haut,  pour- 
quoi faut-il  qu'on  nous  la  gâte  par  l'aventure  banale  de  Tépée 
fichée  dans  le  perron  flottant,  épée  que  Galaad  seul  réussit  à 
arracher  du  marbre  ?  C'est  qu'il  était  nécessaire  de  nous  don- 
ner une  preuve  de  l'incomparable  vigueur  du  jeune  Galaad  '. 
De  même,  dans  le  tournoi  organisé  en  l'honneur  de  la  fête,  il 
l'emporte  sans  peine,  désarçonnant  tous  les  preux,  l'un  après 
l'autre,  à  l'exception  de  Lancelot  et  de  Perceval.  Galaad  doit 
nous  apparaître  avant  toute  chose  comme  un  chevalier,  comme 
le  meilleur  des  chevaliers,  supérieur  même  à  son  père  qu'il 
surpasse  autant  que  le  lion  surpasse  le  léopard. 

Le  soir,  à  vêpres,  nouvelle  merveille  :  une  grande  clarté 
illumine  la  salle  où  les  compagnons  de  la  Table  Ronde  sont 
réunis,  «  et  lors  entre  laiens  li  Saint  Graals  covert  d'un  samit 
blanc  »,  répandant  autour  de  lui  de  suaves  odeurs.  Après  avoir 
servi  tous  les  convives,  muets  de  saisissement,  le  Graal  «  dis- 
paraît »-.  Alors  les  langues  se  délient  et  tous,  le  roi  en  tête, 
remercient  hautement  Dieu  de  ne  pas  les  avoir  oubliés.  C'est  là 
le  signal  attendu  ^  :  la  quête  du  Graal  va  commencer,  cercle 
magique  dans  lequel  sont  attirés  les  meilleurs  chevaliers.  Le 
plus  grand  nombre  échouera,  car  s'il  y  a  beaucoup  d'appelés,  peu 
sont  élus  ;  trois  seulement  achèveront  l'aventure  —  Galaad, 
Perceval,  Bohort  —  dont  les  trois  quêtes  s'uniront  à  la  fin  en 
une  seule.  Entre  ces  trois  élus  mêmes  il  y   a  une  hiérarchie 

1.  Galaad  dit  tout  de  suite  avec  simplicité  que  l'aventure  est  sienne; 
il  savait  si  bien  que  cette  épée  l'attendait,  qu'il  n'en  avait  pas  apportée  avec 
lui.  Plus  tard  il  passera  l'épée  du  perron  flottant  à  Perceval,  car  l'arme 
sacrée  qui  l'attend  depuis  mille  ans,  c'est  l'épée  du  roi  David,  son  lointain 
ancêtre. 

2.  Une  demoiselle  avait  déjà  prévenu  ce  même  jour  Arthur  de  l'apparition 
prochaine  du  Graal  en  son  hôtel.  C'est  elle  qui,  pour  la  première  fois  ouver- 
tement, reproche  à  Lancelot  de  ne  plus  être  le  meilleur  chevalier  du  monde, 
puisqu'il  a  manqué  l'aventure  de  l'épée  dans  le  perron  flottant.  Il  semble 
donc  que  celle-ci  ait  un  double  but  :  affirmer  la  force  incomparable  de  Galaad, 
abaisser   le  prestige  de  son  père,  désormais  condamné  à  tous  les  déboires. 

5.  Remarquer  combien  bref  est  le  séjour  de  Galaad  à  la  cour  d'Arthur, 
milieu  insutrisammont  digne  de  sa  haute  vertu.  S'il  baisse  la  tète  et  ne  répond 
rien  aux  questions  de  la  reine,  qui  devine  en  lui  le  fils  de  Lancelot,  c'est  que 
Galaad  a  honte,  non  de  ce  qu'il  est  bâtard,  mais  du  péché  de  son  père  et  de 
Guenièvre,  l'épouse  adultère. 


86  M.    LOT-BORODINE 

spirituelle  :  à  l'échelon  inférieur  celui  qui  a  succombé  une  fois 
en  sa  prime  jeunesse  ;  plus  haut  celui  qui  résista,  mais  non  sans 
de  durs  combats,  à  une  tentation  du  même  ordre  ;  enfin,  tout  en 
haut,  celui  qui  ne  peut  pas  même  être  tenté,  homme  seulement 
par  le  corps,  émanation  pure  de  l'Esprit-Saint.  Partout  dans  notre 
roman  il  sera  comparé,  identifié  même,  au  Sauveur.  Ce  parallé- 
lisme hardi,  qui  peut  sembler  sacrilège  aux  timorés,  est  mainte 
fois  indiqué,  mis  en  relief.  Tout  d'abord  dans  le  le  long  discours 
de  la  recluse,  tante  de  Perce  val,  qui  l'exhorte  à  suivre  la  trace 
de  Galaad  : 

Or  vous  dirai  je  par  quel  raison  le  chevalier  vint  à  cort  en  armes  ver- 
meilles. Vous  savez  bien  que  Jhesu  Crist  fu  entre  ses  apostles  maistres  et 
paistres  à  la  table  de  la  caine(cène)  ;  après  fu  senefiés  par  Josephe  a  la  table 
del  saint  graal,  et  après  a  la  table  roonde  par  cel  chevalier  qui  doit  estrc 
maistre  deseure  tous  qui  i  seront .  .  .  Nostre  Sires  promist  à  ses  apostres 
devant  sa  passion  qu'il  les  vendroit  visiter  et  veoir  et  il  s'atendirent  à  cette 
promesse  triste  et  morne.  Dont  il  avint  le  jor  de  la  Pentecoste  que  quant 
il  estoient  tôt  en  une  maison  et  li  huis  cstoient  clos  que  li  Saint  Esperis  des- 
cendi  entr'eus  en  guise  de  fu  et  les  reconforta.  Si  me  semble  que  en  ceste 
manière  vous  vint  reconforter  li  chevaliers  que  vous  devés  tenir  por  maistre 
et  pastour  de  vous  tous.  Car  tôt  aussi  comme  Nostre  Sires  vint  en  semblance 
de  fu,  aussi  vint  li  chevaliers  en  armes  vermeilles  qui  furent  samblans  à  la 
color  de  fu,  et  aussi  comme  11  huis  où  li  apostle  furent  erentclos  à  la  venue 
Nostre  Seignor,  aussi  furent  les  portes  del  palais  closes  quant  li  chevaliers 
entra  en  la  salé,  si  vint  si  soutieuement  entre  vous  qu'il  n'iot  si  sage  qui  seust 
dont  il  vint  '   ». 

Ailleurs  l'identification  de  Galaad  avec  le  Christ  est  plus 
complète  encore,  s'il  est  possible.  Le  cinquième  jour  après  son 
adoubement,  Galaad  sort  de  l'abbaye  des  pères  blancs,  empor- 
tant l'ecu  de  Mordrain  2,  ainsi  que  l'avait  prédit  Josephé 
mourant,  et  trouve  une  aventure  :  dans  le  cimetière  voisin  une 
voix  horrible  sort  d'une  des  tombes  ;  il  soulève  la  lame  qui  la 
recouvre  et  y  trouve  le  corps  d'un  chevalier  armé  ;  en  même 
temps  le  diable  s'échappe,    au  milieu  des  flammes,  en  criant  : 

1.  T.  VI,  p.  56-57. 

2.  L'aventure  de  l'écu  dont  plusieurs  personnages  tentent  de  se  saisir, 
pour  leur  malheur,  est  longuement  racontée  dans  la  Quête  et  on  y  rappelle 
naturellement  les  prophéties  de  VEsloire. 


PERCEVAL    ET    GALAAD  87 

«  Sergent  du  Christ,  ne  m'approche  pas.  »  Un  vieux  moine 
qui  avait  accompagné  le  héros  lui  explique  la  «  senefiance  » 
de  cette  aventure.  La  tombe  signifie  la  grande  dureté  de  cœur 
que  Notre-Seigneur  trouva  à  sa  venue  sur  la  terre,  et  c'est 
justement  pour  l'adoucir  que  Dieu  y  envoya  son  fils  : 

Celé  similitude  qui  li  Pères  envoia  son  fil  en  terre  por  délivrer  son  pueple 
est  ore  renouvelée.  Car  tôt  aussi  comme  l'error  et  la  folie  s'enfuient  à  l'ave- 
nement  Nostre  Seignoret  la  vérité  fu  lors  manifestée,  aussi  vous  aDiex  esleu 
sor  tous  autres  chevaliers  por  vos  envoler  par  les  estraignes  terres  por 
abatre  les  malvaises  costumes  et  por  faire  savoir  comment  eles  sont 
avenues  '. 

Enfin  Galaad,  victorieux  dans  le  tournoi  au  «  château  des 
Pucelles  »  —  allégorie  de  l'enfer  où  les  justes  soufl^raient,  avant 
la  Passion,  ensetnble  avec  les  impies  — ,  délivre  les  bonnes 
pucelles,  c'est-à-dire  les  bonnes  âmes,  pures  comme  des  lis, 
pareil,  encore  une  fois,  au  Christ  envoyé  pour  le  salut  des 
bons  et  jusque  dans  l'Enfer. 

Si  Galaad  est  un  second  Christ,  il  est  un  Christ  médiéval, 
un  Christ-chevalier.  Tel  il  nous  apparaît  dans  la  première 
partie  de  la  Quête,  ce  Nouveau  Testament  de  notre  épopée 
réalisant  les  prophéties  de  l'Ancien,  dans  VEstoire.  Armé  du  glaive 
de  David,  arme  redoutable  et  symbolique,  pour  la  lutte  contre 
les  puissances  du  mal,  sacré  chevalier  de  la  chevalerie  «  céles- 
tienne  »  par  sa  blanche  dame,  la  sœur  de  Perceval,  Galaad  se 
présente  à  nous  tout  de  suite  comme  le  Justicier  et  comme  le 
Rédempteur  -.  Sur  son  front  brille  le  sceau  de  l'élection.  Devant 
lui  fuient  les  ténèbres,  tombent  tous  les  obstacles,  cessent 
les  tourments  séculaires.  La  chasteté  immaculée  étant  l'emblème 

1.  T.  VI,  p.  28, 

2.  Il  importe  de  relever  que  Galaad  est  adoubé  deux  fois,  adoubement 
séculier  et  adoubement  spirituel,  de  même  qu'il  a  deux  épées  :  l'une  mon- 
daine et  aventureuse,  celle  du  perron  flottant,  l'autre  mystique,  symbolique, 
celle  de  David  qu'il  prise  sur  toute  chose.  Quant  à  la  troisième,  réminiscence 
sans  doute  de  l'épée  brisée  du  Coûte  Jii  Graal,  on  la  retrouvera  à  la  fin  de  la 
Quête  où  elle  ne  peut  être  ressoudée  que  par  Galaad.  Ces  épées,  pour  ainsi 
dire  surnuinéraires,  il  les  distribue  à  ses  compagnons  de  quéie,  la  première 
à  Perceval  et  la  dernière  à  Bohort,  bien  qu'à  ce  moment  ce  dernier  n'en  ait 
plus  grand  besoin . 


Ô5  M.    LOT-BORODINE 

de  la  victoire,  difficile  entre  toutes  à  une  époque  de  passions 
violentes,  de  l'esprit  sur  la  chair,  la  virginité  de  Galaad  est 
exaltée  d'un  bout  à  l'autre  de  notre  œuvre.  Elle  est  ici  un  véri- 
table talisman,  en  même  temps  qu'un  gage  de  sa  réussite  cer- 
taine, par  opposition  absolue  à  la  luxure,  péché  mortel  qui  est 
le  ressort  de  toute  l'action  du  Lancelot  propre.  Chez  le  fils,  le 
désir,  fatale  folie  du  père,  est  comme  aboli,  parce  qu'un  autre 
désir,  une  soif  inextinguible,  elle  aussi,  le  possède  jusqu'au  fond 
de  son  être  :  la  soif  de  Dieu. 

Galaad  n'est  pas  un  type  de  sainteté  statique,  il  y  a  en  lui  non 
pas  cristallisation  d'une  vertu  à  jamais  immuable,  mais  au  con- 
traire mouvement  intérieur,  progrès.  Seulement  il  commence 
à  monter  à  partir  du  degré  élevé  ou  d'autres,  moins  riches  en 
dons  spirituels,  s'arrêtent  à  bout  de  forces.  Rappelons-nous  dans 
VEstoire  la  parabole  du  neuvième  fleuve,  trouble  au  commence- 
ment (à  cause  de  la  tare  de  sa  naissance)  et  «  el  milieu  cler  et  net, 
mais  en  la  fin  sera  il  encore  a  cent  doubles  plus  nés  et  plus 
clers  que  el  milieu,  et  sera  si  douls  et  si  delitables  à  boire  que 
à  peine  s'en  porroit  nuls  saoler  ;  en  celui  se  baignera  Jhesu  Crist 
tous  nus  ».  N'est-ce  pas  vraiment,  en  un  raccourci  saisissant, 
la  préfiguration  de  toute  la  destinée  humaine  de  Galaad  ?  Deux 
phases  successives  de  son  pèlerinage  terrestre  marquent  dans  la 
Quête  les  deux  étapes  de  son  ascension.  D'abord  c'est  la  période 
active  et  publique  de  sa  vie  qui  comprend,  à  proprement  parler, 
l'œuvre  de  rédemption,  à  lui  commandée.  Cette  œuvre  com- 
mence à  l'heure  où  ayant  achevé  l'apaisement,  la  purification  de 
son  père  Lancelot  sur  la  nef  qui  emporte  au  loin  le  corps  de  la 
vierge-martyre,  Galaad  reçoit  cet  ordre  de  Dieu,  transmis  par 
un  blanc  chevalier  :  «  Sire,  assez  avés  esté  avoec  vostre  père, 
issiés  de  celé  rfeif  et  si  aies  Jà  où  aventure  menra,  querant  les 
aventures  du  roialme  de  Logres  et  menant  a  chief  '  «. 

L'esprit  qui  domine  dans  la  Oiiéte  est,  comparé  à  celui  de 
VEstoire,  un  esprit  de  clémence  et  de  douceur  ;  la  miséricorde 
divine  se  répand  en  manne  céleste  sur  la  tête  des  pécheurs 
repentants,  sur  les  victimes  de  la  colère  du  Très-Haut  :  nous  ne 
sommes  plus  dans  le  royaume  de  la  Loi,  mais  dans  celui  de  la 
Grâce. 

I.  T.  VI,  p.  178. 


PERCEVAL    ET    GALAAD  89 

La  promesse,  faite  trois  cents  ans  auparavant,  au  roi  Mordrain, 
aveugle  et  paralysé,  qu'il  mourrait  guéri  à  l'arrivée  du  «  bon 
chevalier  »  est  prête  à  s'accomplir.  Galaad  entre  en  une  abbaye 
de  Frères  blancs,  est  mis  en  présence  du  vieillard  qui  s'écrie, 
transporté  d'allégresse  :  «  Serjans  Dieu,  vrais  chevaliers,  de  qui 
j'ai  si  longement  atendue  la  venue,  embrache  moi  et  me  laesse 
reposer  sur  ton  pis  '.  »  Puis  ce  nouveau  Siméon  expire  dans  les 
bras  du  rédempteur...  Pitié  également  pour  l'ancêtre  criminel, 
le  pèdre  de  Moïse  -,  qui  brûle  depuis  354  ans  dans  sa  tombe  :  au 
contact  de  Galaad  les  flammes  s'éteignent,  car  il  n'y  a  en  lui  aucun 
feu  de  luxure.  De  même  la  fontaine  de  l'ancêtre,  Lancelot  I"  cesse 
de  bouillir  à  son  approche.  Eu  compagnie  de  Perceval  qu'il 
trouve  sur  son  chemin,  Galaad  erre  cinq  ans  durant  pour 
abolir  les  mauvaises  coutumes  et  les  maléfices  de  toutes  sortes; 
ce  sont  ses  années  de  service  :  le  fleuve  nourricier  coule,  calme 
et  clair,  abreuvant  de  ses  eaux  limpides  tous  ceux  qui  sont  alté- 
rés de  pardon  et  de  justice.  La  mission  de  Galaad  touche  à  sa 
fin  ;  il  ne  lui  reste  plus  qu'à  rendre  à  la  «  terre  gaste  »  sa  pros- 
périté, sa  fécondité  ancienne,  ravies  par  le  coup  d'épée  d'un 
traître  depuis  la  mort  de  Lambor,  le  père  du  «  roi  mehai- 
gnié  ». 

Une  voie  nouvelle  s'ouvre  devant  Galaad  le  jour  où,  sa  quête 
terminée,  il  touche  enfin  le  sol  béni  de  Corbenic.  Pour  mieux 
dire  il  n'y  a  pas  eu  même  de  quête  pour  lui  ;  s'il  n'entre  pas 
tout  de  suite  en  héritier,  plus  encore  qu'en  conquérant,  au  châ- 
teau du  Graal,  c'est  qu'il  a  dû  d'abord  accomplir  son  service. 
Et  cette  rédemption  d'un  monde  trop  vieux  et  trop  corrompu 
n'est  au  fond  qu'illusoire,  puisqu'il  faudra,  quand  même,  qu'il 
croule  plus  tard,  la  coupe  d'iniquité  étant  pleine  jusqu'aux 
bords,  dans  la  Mort  d'Arthur,  ce  «  Crépuscule  des  héros  ».  La 

1.  T.  VI,  p.  185. 

2.  Galaad  ne  délivre  pas  dans  la  Quête  le  fils  de  Siméon,  Moïse,  ainsi  qu'on 
nous  l'avait  annoncé  dans  VEsloire.  Cette  omission  est  regrettable,  car  l'impie 
étant  englouti  sous  terre,  «  fondu  en  abîme  »,  nous  aurions  eu  là  une 
véritable  descente  aux  enfers  du  chevalier  rédempteur.  Est-ce  pour  cela  que 
l'auteur  l'a  abandonnée  comme  une  entreprise  difficile  ?  Nous  ne  le  croyons 
pas  :  il  semble  qu'au  contraire  deux  auteurs  différents  auraient  pris  soin  de  se 
mettre  d'accord,  le  second  tenant  scrupuleusement  les  engagements  pris  par 
le  premier. 


90  M.    LOT-BORODlNli 

bonté  du  fils  ne  rachète  pas  même  la  faute  du  père  qui,  d'ail- 
leurs, retombe  dans  le  péché  mortel.  Aussi,  malgré  tous  les 
efforts  d'imagination  de  notre  auteur,  malgré  l'importance  qu'il 
semble  attacher  au  «  désenchantement  »  de  la  Grande- 
Bretagne,  on  sent  bien  vite  que  là  n'est  pas  l'intérêt  principal 
de  son  œuvre  maîtresse .  Il  est  dans  les  pages  finales,  pages  brû- 
lantes et  uniques  où  se  parfait  la  béatification  d'une  âme  née 
pour  l'amour  divin,  sa  fusion  intime  avec  la  source  de  toute 
beauté.  C'est  la  seconde  phase  de  la  vie  de  Galaad  :  après  l'action, 
la  contemplation,  période  toute  de  recueillement  et  de  rayon- 
nement intérieur,  qui  a  son  début  à  Corbenic,  terre  promise, 
et  son  dénouement  à  Sarras,  Jérusalem  céleste. 

Contrairement  aux  autres  versions  de  notre  légende,  le  héros 
du  Graal  ne  pose  aucune  question,  car  il  n'y  a  pas  de  charme 
à  rompre,  et  la  guérison  du  «  roi  mehaignié  »,  son  aïeul,  qui  se 
fait  avec  l'onction  du  sang  qui  coule  à  nouveau  de  la  lance 
sainte  ',  n'est  qu'un  épisode,  et  non  le  cœur  du  récit.  Ce 
centre,  ce  foyer  dans  lequel  convergent  tous  les  rayons  épars, 
c'est  la  répétition  merveilleuse  de  la  cène  de  Jésus  et  des 
apôtres  -.  L'inspiration  de  notre  auteur,  visionnaire  et  mystique, 
atteint  là  son  apogée,  et  ce  tableau,  baigné  d'une  lumière 
immatérielle,  est  inoubliable. 

Au  milieu  de  la  salle, la  table  d'argent  du  Graal;  tout  autour 
les  douze  compagnons  de  la  quête,  seuls  admis  à  la  célébration 
du  mystère.  Quatre  anges  apportent  un  siège,  où  est  assis 
Josephé  «  le  premier  evesque  des  crestiens  que  Nostre  Sires 

1.  C'est  sur  l'ordre  exprès  de  Christ  que  Galaad  a  oint  les  plaies  de  Pelli- 
nor  avec  le  sang  du  Sauveur,  après  la  fin  du  banquet  m3'stique  auquel,  en 
qualité  de  gardien  du  Graal,  le  «  roi  mehaignié  »  assiste  en  compagnie  des 
douze  élus. 

2.  Les  folk-loristes  (notamment  miss  J.  L.  Weston),  choqués  de  son 
apparente  pauvreté  d'action,  ont  déclaré  la  Quête  très  insuffisante  en  tant  que 
roman  du  Graal.  Mais  c'est  précisément  cette  épuration  et  cette  simplification 
du  thème  qui  font  de  notre  roman  le  chef-d'œuvre  du  genre.  11  ne  reste  au 
centre  du  tableau  que  le  plus  haut  mystère  chrétien,  sans  mélange  aucun 
avec  des  éléments  hétérogènes  de  provenance  suspecte.  L'auteur,  emporté 
par  l'élan,  écarte  avec  une  indifférence  visible  tout  ce  qui  ne  touche  pas 
directement  à  son  sujet,  qui  est  l'union  avec  Dieu.  Ainsi  il  n'est  même  plus 
question  d'e.xorciser  les  fantômes  qui  rôdent  dans  les  bas  fonds  du  Palais 
Aventureux,  tel  par  exemple  l'enchanteur  Orphée,  apparu  à  Bohort  lors  de 
sa  première  visite  à  Corbenic  (dans  ÏAgravain). 


PERCEVAL    ET    GALA AD  9I 

mesmes  sacra  en  la  cité  de  Sarras  el  Palais  Spirituel  ».  —  Au 
ciel,  dit-il,  aux  quêteurs  émerveillés  je  suis,  comme  je  l'étais  sur 
terre,  le  serviteur  du  saint  vaisseau  .  —  Après  que  Josephé  s'est 
tenu  agenouillé  un  long  moment  devant  la  table  d'argent, 
voici  que  les  deux  anges  apparaissent  de  nouveau,  portant,  les 
deux  premiers  des  cierges  ardents,  le  troisième  une  touaille  de 
samit  vermeil,  et  le  quatrième  la  lance  qui  saigne,  dont  les 
gouttes  tombent  dans  le  vase  sacré  ;  alors  Josephé  se  lève, 
couvre  le  Graal  avec  le  samit  vermeil  et  commence  le  sacre- 
ment de  la  messe,  servie  par  la  troupe  des  anges. 

La  messe  finie,  Josephé  donne  à  Galaad  le  baiser  de  paix,  en 
lui  demandant  de  le  transmettre  à  ses  frères,  puis  il  leur  dit  : 

«  Chevaliers  du  Christ,  vous  qui  avez  durement  peiné  pour 
voir  les  merveilles  du  Graal,  vous  allez  maintenant  être  nourris 
par  la  main  même  de  votre  Sauveur  ».  Et  il  disparaît,  laissant 
les  compagnons  de  la  quête  pleurer  de  bonheur  devant  cette 
promesse  qui,  tout  à  l'heure,  va  devenir  une  réalité  : 

Lors  regardent  li  compaignon  et  voient  issir  del  vaissel  un  home  qui 
avoit  les  mains  sanglentes  et  les  pies  et  le  cors  ;  si  lor  dist  :  «  Mi  chevalier  et 
mi  serjant  et  mi  fil  loial  qui  en  ceste  mortel  vie  estes  devenu  espiritel,  vous 
m'avés  tant  quis  que  jou  ne  me  puis  plus  vers  vous  celer  ;  si  convient  que 
vous  veés  partie  de  mes  repostailles  et  de  mes  secrès.  Car  vous  estes  assis  à 
ma  table  où  onques  chevalier  ne  manja  puis  le  temps  Joseph  d'Arimathie... 
Or  tenés  et  recevés  la  haute  viande  que  vous  avez  si  lonctans  désirée  et  por 
qui  vous  vous  estes  tant  traveilliét.  » 

Commençant  par  Galaad,  Christ  fait  communier  par  ses 
propres  mains,  l'un  après  l'autre,  ses  douze  fidèles.  Ensuite  il 
revient  vers  son  disciple  préféré  et  engage  avec  lui  ce  surprenant 
dialogue: 

Christ.  —  Fiex  aussi  nés  et  si  expurgiés  de  toutes  mauvaistiés  comme 
bons  terriens  puet  estre,  ses  tu  que  jou  tieng  entre  mes  mains  ? 

Galaad.  —  Sire,  naie,  se  vous  nel  me  dites. 

Christ.  —  C'est  l'escuele  qui  a  servi  à  gré  tous  cens  qui  j'ai  trové  en 
mon  service.  Ore  as  veu  ce  que  tu  as  tant  désiré  à  vcoir.  Mais  encore  ne 
l'as  tu  veu  si  apertement  comme  tu  le  verras.  Et  ses  tu  où  ce  sera  ?  En  la  cité  de 
Sarras,  el  Palais  Espiritel.  Et  por  ce  t'en  covient  de  ci  aler  et  faire  compai- 
gnic  à  cest  saint  vaissel  qui  anuit  s'en  partira  del  royaume  de  Logres,  si  que 
jamais  n'i  sera  veu.  Et  ses  tu  porquoi  il  s'en  part  ?  Por  ce  qu'il  n'i  est  ne  servis 


92  M.    LOT-BORODINE 

ne  honerés  à  son  droit  par  ccaus  de  cette  terre.  Et  por  ce  voeil  je  que  tu  t'en 
voises  demain  jusqu'à  la  mer,  et  là  troveras  tu  la  neif  où  tu  trouvas  l'espee  as 
estraignes  renges.  Et  por  ce  que  jou  ne  voeil  pas  que  tu  t'en  ailles  seus,  si 
moine  avec  toi  Perceval  et  Bohort. 

Gahad.  —  Ha,  Sire,  porquoi  ne  souffres  vous  qu'il  veignent  tuit  avoec 
moi  ? 

Christ.  —  Por  ce  que  jou  ne  voeil,  ains  le  fais  en  samblance  de  mes 
apostcles.  Car  tôt  aussi  qu'il  mangierent  od  moi  le  jor  de  la  caine,  tôt  aussi 
mangiés  vous  ore  od  moi  à  la  table  del  Saint  Graal,  et  estes  .xii.  aussi  qu'il 
furent  et  jou  suili  tresimes  par  desus  vous  tous  qui  doi  estre  vostre  maistres. 
Et  tout  aussi  comme  je  les  départi  et  fis  aler  par  l'univers  por  prechier  la  vraie 
loi,  tout  aussi  vous  départ  jou  l'un  cha  et  l'autre  là.  Et  morrois  tuit  en  cestui 
méstier  ne  mais  .i.  '  ». 

Et  les  douze  quêteurs,  obéissant  à  l'ordre  du  Haut-Maître,  se 
séparent  pour  aller  porter,  chacun  de  son  côté,  la  bonne  nou- 
velle à  travers  le  monde.  En  se  faisant  leurs  adieux  ils  pleurent 
et  s'entrebaisent  comme  des  frères  ;  tous  remercient  Galaad 
«  de  la  joie  que  leur  a  donné  sa  compagnie  ».  Il  est  le  premier 
parmi  les  pairs,  et  c'est  à  lui,  «  fils  lavé  de  toute  souillure  », 
que  le  Seigneur  confie  son  trésor  le  plus  précieux.  Sur  la  nef 
de  Salomon, —  trait  d'union  mystérieux  entre  l'Ancienne  et  la 
Nouvelle  loi,  symbole  de  l'Eglise,  —  les  trois  amis  retrouvent 
la  table  d'argent  avec  le  Graal  et  la  sainte  lance.  Là  une  dernière 
transformation  s'opère  en  Galaad  :  l'homme  sensible  meurt  en 
lui.  Sa  prière  à  Dieu  est  de  pouvoir  «  trépasser  du  siècle  »  à 
l'heure  où  il  en  exprimera  le  désir,  et  Dieu  lui  promet  d'exaucer 
son  vœu.  A  la  demande  de  Perceval,  qui  a  surpris  son  secret, 
Galaad  explique  ainsi  sa  requête  : 

L'autre  jor,  quant  nous  veïmes  partie  des  merveilles  del  Saint  Graal 
que  Nostre  Sires  nous  monstra  par  sa  douce  pitié,  en  ce  que  je  veoie  les 
repostes  choses  qui  ne  sont  pas  descouvert  a  chascun  fors  seulement  as 
menistres  Jhesu  Crist,  eu  celui  point  que  jou  vi  ces  choses  que  cuer  de 
terrien  homme  ne  poroit  penser  ne  langue  ne  poroit  descouvrir,  si  fu  mes 
cuers  en  si  grant  aaise  et  en  si  grant  joie  que  se  je  fuisse  maintenant  trcspas- 
sés  de  cest  siècle  je  sai  vraiement  que  onques  hom  ne  trespassa  en  grignor 
boineureté.  Et  me  fu  avis  que  entor  moi  avoit  tant  d'angeles  et  choses  espi- 
ritels  que  se  je  fuisse  transis  de  la  terriene  vie  en  la  celestielc  en  la  joie  des 
glorieus  martyrs  et  des  vrais  amis  Nostre  Signor  ^ 

1.  T.  VI,  p.  190  et  191  . 

2.  T.  VI,  p.   193. 


PERCEVAL    ET    GALAAD  93 

Voilà  pourquoi,  ayant  goûté  une  première  lois  aux  délices 
de  l'extase,  Galaad  qui  se  révèle  en  ce  moment  comme  le  plus 
pur  mystique,  ne  veut  pas  survivre  à  l'extase  qui  l'attend 
plus  complète  encore,  il  le  sait,  là-bas,  promise  par  son  Sei- 
gneur et  ami.  Mais  pour  arriver  à  destination  il  faut  que 
s'accomplissent  les  Ecritures  :  Galaad  doit  se  reposer,  ne  fût- 
ce  qu'une  fois,  sur  le  lit  préparé  pour  lui  par  le  sage  Salomon 
et  sa  femme  subtile,  lit  qui  symbolise  le  sacrifice  suprême, 
celui  du  Calvaire,  et  sa  commémoration,  l'Eucharistie.  Il  s'y 
étend,  sur  les  instances  de  Perceval,  et  .s'endort.  Alors  seule- 
ment -le  vent  pousse  la  nef  vers  le  rivage  de  Sarras,  tandis  qu'une 
voix  commande  aux  chevaliers  de  porter  la  table  avec  les 
reliques  au  Palais  Spirituel.  En  route  Galaad  accomplit,  non 
plus  un  prodige  —  ce  temps  est  passé  —  mais  un  miracle  :  il 
rencontre  un  mendiant  se  traînant  sur  des  béquilles  et  lui 
ordonne  de  les  aider  à  porter  la  sainte  table  :  «  Liève  sus  et 
tu  es  gari  !  «  —  Aussitôt  l'infirme  recouvre  l'usage  de  ses 
membres,  perdu  depuis  longtemps,  et  s'en  va  répandre  la  nou- 
velle de  sa  guérison  dans  toute  la  ville.  Le  Graal  et  la  Lance 
sont  portés  en  triomphe  au  Palais  Spirituel  et  déposés  près  de 
la  chaire  où  Christ  a  sacré  Josephé. 

Une  épreuve  ultime  est  réservée  aux  trois  campagnons  ; 
accusés  de  trahison  par  le  roi  de  Sarras,  ils  sont  jetés  en  pri- 
son, où,  pendant  une  année,  le  Graal  les  nourrit  et  les  récon- 
forte, comme  autrefois  il  avait  fait  pour  Joseph  d'Arimathie 
dans  son  sombre  cachot.  Au  bout  de  l'année  Galaad  prie  Dieu 
de  le  rappeler  prochainement  à  lui.  Le  même  jour,  le  roi  mou- 
rant et  repentant  tait  délivrer  les  prisonniers  et  demande  hum- 
blement leur  pardon,  qu'ils  lui  octroyent  de  grand  cœur. 

Après  sa  mort,  le  peuple,  sur  un  ordre  d'en  haut,  élit  comme 
successeur  au  trône  Galaad,  malgré  l'extrême  répugnance  de  ce 
dernier  '.  La  couronne  royale  pèse  lourd  à  cette  tête  qui  ne 

I.  Comme  la  ciié  de  Sarras,  premier  asile  du  Graal,  préfigure  la  Jérusalem 
céleste,  le  coLironnement  de  Galaad  a  ici  un  caractère  nettement  symbolique 
et  mystique.  Mais  il  fallait  aussi  qu'il  fût,  ainsi  que  ses  ancêtres  paternels, 
les  huit  fleuves,  descendants  du  fils  de  Nascien-Célidoine  et,  ainsi  que  tous 
ses  ancêtres  maternels,  rois  Pêcheurs,  un  haut  seigneur  couronné.  Son 
royaume  n'est  donc  pas  de  ce  monde  comme  celui  de  son  prototype  divin, 
tout  en  étant  un  royaume  réel,  celui  du  premier  de  sa  race. 


94  ^-    LOT-BORODINE 

rêve  qu'à  celle  du  roj'aume  céleste.  Douze  mois  encore  s'é- 
coulent, douze  mois  de  méditations,  d'oraisons  et  d'aspirations 
à  l'au-delà  '.  De  degré  en  degré  Galaad  est  monté  jusqu'au 
faîte  de  l'échelle  invisible:  l'heure  approche  où,  selon  les  prédic- 
tions, «  Christ  se  baignera  tout  nu  »  dans  ce  fleuve  de  grâce, 
découvrant  à  son  fils  bien-aimé  ses  secrets  les  plus  profonds. 

Le  jour  anniversaire  du  couronnement  de  Galaad,  Josephé, 
sans  d'abord  se  f;iire  connaître,  apparaît  de  nouveau  à  la  triade 
élue  ;  en  habits  épiscopaux,  entouré  d'anges,  il  célèbre  la  messe 
de  la  Mère  de  Dieu.  Au  moment  de  la  consécration,  il  retire  la 
patène  qui  recouvre  le  Graal  et  invite  Galaad  à  s'approcher  : 
«  Viens,  avant,  serjant  du  Christ,  si  verras  ce  que  tu  as  tant 
désiré  a  veoir.  »  Galaad  s'avance,  en  tremblant  de  tout  son 
corps,  et  regarde.  Pareil  à  son  lointain  ancêtre  Nascien,  —  mais 
combien  plus  digne  que  lui  !  —  il  voit,  il  contemple  le  mystère 
des  mystères.  Mais  la  chair  périssable  ne  peut  longtemps  suppor- 
ter «  les  choses  spirituelles  ».  Dans  un  élan  de  tout  son  être 
vers  l'Infini,  Galaad  s'écrie  : 

Sire,  toi  crie  jou  merci  quant  tu  m'as  acompli  mon  voloir,  car  or  vcfi 
jou  tout  apertement  ce  que  langue  ne  poroit  dire  ne  cuers  penser.  Ici  voi  jou 
l'ocoison  des  proeces  et  les  merveilles  de  toutes  les  autres.  Et  puisqu'il  est 
ensi,  biais  dous  Sires,  que  vos  m'avés  acompli  mes  voloirs  de  veoîr  ce  que  j'ai 
tosjors  désiré,  or  vous  proi  jou  que  en  cestui  point  et  en  ceste  grant  joie  où 
jou  sui,  souffres  que  je  trespasse  de  ceste  terriene  vie  en  la  celesticle  »  ! 

Dès  qu'il  a  proféré  ces  paroles,  Galaad  voit  s'approcher  de  lui 
le  mystérieux  évêque  officiant,  qui  lui  offre  le  corpus  Domini  en 
lui  disant  que  Dieu  l'a  envoyé,  lui,  Josephé, —  «  por  ce  que  tu 
me  resambles  en  choses,  en  ce  que  tu  as  veues  les  merveilles 
del  Saint  Graal,  si  comme  je  fis  et  si  es  vergenes,  si  comme  je 
sui  ». 

1.  Les  trois  conquérants  du  Graal  servent  journellement  le  Graal  au  Palais 
Spirituel,  qui  est  en  même  temps  une  demeure  royale,  un  sanctuaire  et, 
rappelons-le  encore  une  fois,  un  lieu'de  sépulture  :  c'est  là  qu'est  déposée  la 
dépouille  mortuaire  de  la  sœur  de  Perceval  ;  c'est  là  que  reposera  plus  tard 
et  ce  dernier  et,  entre  eux  deux,  Galaad  lui-même.  Bohort  est  le  seul  qui 
reviendra  de  Sarras  à  la  cour  d'Arthur  pour  y  faire  le  récit  des  merveilleuses 
aventures  de  leur  quête  achevée. 

2.  T.  VI,  p.  197. 


PERCEVAL    ET    GALAAD  95 

Après  un  émouvant  adieu  à  ses  deux  compagnons,  Galaad, 
étendu  en  croix  devant  le  Graal,  expire.  C'est  moins  une  mort 
qu'une  Assomption.  Pendant  qu'une  troupe  d'anges  emporte 
son  àme  «  en  compaignie  de  Jhesu  Crist  »,  une  main,  descen- 
dant des  cieux,  saisit  le  saint  vaisseau  et  la  lance  et  les  soustrait 
pour  toujours  aux  regards  mortels.  Le  cercle  mystique  se  ferme. 
Tout  est  accompli.  Et  le  neuvième  fleuve  se  jette  enfin  dans 
rOcéan  de  lumière,  entraîné  par  lui  vers  l'Éternité. 


Après  avoir  étudié  séparément  les  deux  grands  rivaux  de 
notre  légende,  il  nous  reste  maintenant  à  les  rapprocher,  à 
placer  en  regard  Perceval  le  Gallois  et  Galaad,  fils  de  Lancelot 
du  Lac. 

Tout  d'abord  reconnaissons  ceci  :  la  différence  qui  existe 
entre  ces  héros  de  l'amour  divin  n'est  pas  simplement  quanti- 
tative ;  il  ne  s'agit  pas  seulement  chez  Perceval  d'un  degré  de 
perfection  moindre  que  chez  Galaad,  la  nature  de  leur  sainteté 
n'est  pas  la  même.  Malgré  les  transformations  dans  un  sens 
ascétique,  imposées  par  l'auteur  de  la  Quête  au  Perceval  tradi- 
tionnel, ce  dernier  ne  devient  pas  dans  son  œuvre  une  espèce 
de  sous-Galaad,  un  double  plus  effacé,  plus  pâle  que  l'origi- 
nal '.  Non,  chacun  représente  sa  famille  spirituelle  à  lui,  chacun 
a  sa  personnalité  propre.  A  l'un,  deux  fois  né  —  avant  et  après 
l'appel,  — le  travail,  les  peines  d'une  lente  ascencion,  à  l'autre, 
né  en  état  de  grâce,  en  dépit  du  péché  de  sa  conception,  le  don 
de  l'avènement  libre  et  joyeux  ! 

Au  point  de  vue  littéraire  Perceval  est,  comme  nous  l'avons 
vu,  un  type  composite.  Après  avoir  été  «  l'innocent  »  de  la  poésie 
populaire,  il  nous  apparaît  dans  le  conte  de  Chrétien  comme  un 
valet  sauvage  et  «  nice  »,  mais  de  sang  noble  et  de  cœur  pur  ; 
cet  adolescent  inculte  devient  rapidement  un  brillant  chevalier 
dont  l'éducation  mondaine  s'achève  par  des  aspirations  d'un 
ordre  plus  élevé,  lorsque  sa  conscience  de  chrétien  est  éveillée. 
Chez  les  continuateurs  et  les  émules  du  maître  champenois  le 


I.  Cela  n'est  juste  peut-être  que  de  Bohort,  le  moins  personnel    des  trois 
élus  de  la  Ouéte. 


96  M.    I.OT-BOROI)I\K 

caractère  du  héros  s'accuse  et  se  précise  davantage;  tour  à  tour 
les  tendances  plus  particulièrement  morales  ou  bien  mystiques 
passent  au  premier  plan,  et  Perceval  devient  chez  Wauchier, 
chez  Wolfram,  chez  Robert  de  Boron,  la  perle  de  la  chevalerie 
chrétienne,  l'élu  du  Saint-Esprit,  sans  pour  cela  renoncer  au 
monde.  Enfin,  dans  la  Qiiéte  et,  plus  tard  encore,  dans  le 
sombre  Perlesvaux,  qui  s'en  est  sûrement  inspiré  en  forçant 
même  la  note  ecclésiastique,  Perceval  atteint  au  terme  de  sa 
longue  évolution  médiévale  :  il  est  le  chevalier-moine,  le  servi- 
teur du  Christ,  celui  qui  a  conquis  par  de  durs  combats  sa  haute 
vertu.  Encore  un  dernier  pas,  celui-là  en  pleine  époque 
moderne,  et  nous  avons,  avec  le  ParsifaJ  de  Wagner,  un 
retour  conscient  vers  le  passé  légendtiire,  le  triomphe  du 
«  chaste  fol  »  —  der  reine  Tor  —  que  «  pitié  rend  sage  ».  Ici 
encore  la  souffrance  ennoblit  l'homme  ;  la  lutte  contre  les  ten- 
tations est  nécessaire  pour  tremper  son  âme. 

Telle  n'est  pas  la  destinée  terrestre  de  Galaad,  destinée  simple, 
unie  et  harmonieuse.  A  l'inverse  de  son  glorieux  rival,  il  est 
une  création  spontanée,  issue  des  profondeurs  d'un  esprit  vrai- 
ment synthétique,  capable  d'enfanter  la  plus  belle  Somme  du 
moyen  âge. 

Galaad  n'a  d'humain,  semble  t-il,  que  ce  qu'il  a  de  médiéval, 
mais  c'est  cela  précisément  qui  le  rend  vivant,  qui  fait  de  lui, 
non  pas  une  froide  et  terne  abstraction,  mais  une  figure  rayon- 
nante de  beauté,  d'énergie  viriles.  Ce  jeune  archange  à  l'épée 
flamboyante,  si  pareil  à  Saint- Michel  terrassant  le  démon,  n'est 
ni  un  «  fol  »,  ni  un  ascète  émacié,  mais  un  bienheureux  assoiffé 
de  Dieu,  un  pur  mystique. 

De  par  sa  nature  intime  le  fils  de  Lancelot  se  trouve  aflran- 
chi  de  tout  effort  ;  il  ne  connaît  ni  l'angoisse  d'un  doute,  ni 
l'amertume  d'un  regret.  En  lui  tous  les  instincts  pervers,  tous 
les  désirs  impurs  sont  abolis  à  jamais.  Pour  vaincre  il  n'a 
qu'à  paraître,  et  les  forces  du  mal  se  brisent  aussitôt  contre  son 
armure  couleur  de  feu.  Sa  virginité  ne  fait  qu'un  avec  son  être, 
dont  elle  est  la  substance  même.  Et  pourtant,  lui  aussi,  n'est 
pas  immuable,  lui  aussi  monte  incessamment  jusqu'à  ce  que  son 
«  moi  »  individuel  s'abolisse  en  Dieu,  ultime  union  du  Fils  avec 
le  Père. 

Perceval,  c'est  l'enfant  de  la  nature,  symbole  de  l'humanité. 


PERCEVAL    ET    GALAAD  97 

qui,  à  traveTs  la  «  gaste  foret  )),la  foret  d'épreus'cs,  se  fraye  dou- 
loureusement une  voie  jusqu'aux  sommets  de  la  vie  spirituelle. 
Galaad,  c'est  l'enfant  de  la  grâce,  le  rêve  d'or  d'une  huma- 
nité transfigurée,  libérée  du  péché  originel,  vivant  sur  cette 
terre  d'ombre  comme  dans  un  ciel  de  gloire. 

Myrrha  Lot-Borodine. 


Roinania,  XLVII. 


NOTICE 

SUR     UN 

MANUSCRIT   CATALAN  DU  XV^  SIÈCLE 

(bodley  oriental  9) 


Le  manuscrit  en  question  est  un  petit  volume  in-octavo  de 
154  folios.  Le  papier  est  vraisemblablement  d'origine  italienne, 
car  le  filigrane  (une  croix  grecque  tronquée)  est  identique  à  la 
cote  5426  de  Briquet',  et  n'a  été  relevé  que  sur  des  papiers 
fabriqués  à  Pistoie  au  début  du  xiv^  siècle.  Lécriture  cependant 
est  de  date  plus  récente  et  ne  paraît  pas  remonter  au  delà  des 
dernières  années  du  xv^  siècle.  Le  manuscrit  est  rédigé  en  deux 
langues  et  nous  donne  un  texte  hébreu,  dont  les  caractères 
sont  très  réguliers  et  nets,  mais  d'une  calligraphie  médiocre, 
puis  une  version  interlinéaire  en  langue  catalane.  La  même 
encre  a  été  employée  pour  les  deux  écritures,  et  il  est  assez  pro- 
bable que  le  manuscrit  est  de  la  même  main  d'un  bout  à  l'autre. 
Mais  la  version  catalane  est  ajoutée, sous  forme  de  gloses,  dans 
une  cursive  qu'on  ne  peut  déchiffrer  qu'à  la  loupe.  Enfin  il  faut 
lire  ces  gloses  en  suivant  les  mots  de  droite  à  gauche,  ce  qui 
augmente  encore  les  difficultés  de  la  lecture. 

Le  manuscrit,  aujourd'hui  «  MS.  Bodley  Oriental  9  »,  figure 
déjà  dans  un  catalogue  de  la  bibliothèque  portant  la  date  de 
1629  ^  Il  y  est  décrit  dans  les  termes  suivants  :  «  Arch.  B  6b 
MS.  Littirgia,  preces  Judaeoruni  MS.  ciitn  gallicâ  versione  inter- 
lineari.  )^  Il  est  probablement  entré  à  la  Bodléienne  vers  16 11  ou 
161 5,  mais  on  ne  possède  aucun  renseignement  sur  sa  prove- 

1.  CM.  Briquet,  Les  filigranes,  II.  Paris,  1907. 

2.  Libri  Ebraeo-Ràbhinici  in  Bibliotheca  Bodleiana  rece)isiti  opeid  Henrici 
Jiicohij  Mertonensis  A°  D'  1629.  Il  existe  plusieurs  exemplaires  manuscrits  de 
ce  catalogue  :  ms.  Marsh  22  ;  ms.  Wood  Donat.  i,  fol.  344  ;  ms.  Casaubon 
26,  fol.  67  ;  ms.  Rawl.  D.  1 171,  fol.  82. 


NOTICE    SUR    UN    MS.    CATALAN    DU    XV*    SIÈCLE  99 

nance.  Bien  que  le  manuscrit  appartienne  à  l'un  des  fonds  les 
plus  anciens  de  la  bibliothèque,  il  est  resté  complètement  ignoré 
des  romanistes  :  le  catalogue  actuel  en  fait  d'ailleurs  une  des- 
cription assez  erronée  :  «  A  copy  ofc.  1500  of  the  Common 
Prayers  according  to  the  Spanish  rite  with  interlinear  Latin  (!) 
translation.  »  Tout  récemment  un  des  bibliothécaires,  M.  le 
D'  Craster,  chargé  de  la  réédition  du  catalogue,  eut  la  curiosité 
d'examiner  ce  petit  volume  de  plus  près.  Malgré  la  difficulté  de 
la  lecture,  il  s'aperçut  bientôt  que  la  version  interlinéaire  était 
tout  autre  chose  que  du  latin.  Il  me  lit  part  de  sa  découverte  et 
nous  pûmes  nous  convaincre  que  nous  étions  en  présence  d'un 
texte  catalan.' Or  les  manuscrits  catalans  ne  sont  guère  nom- 
breux,  en  Angleterre  surtout.  La  Bodléienne,  si  riche  en  trésors 
littéraires  et  linguistiques  de  toute  espèce,  n'en  possède  pas 
d'autre  '. 

On  connaît  des  traductions  catalanes  de  livres  de  la  Bible,  de 
légendes  de  saints,  de  traités  de  morale  chrétienne,  etc.,  mais 
jusqu'ici  on  n'a  pas,  que  je  sache,  signalé  de  traduction  sem- 
blable d'un  texte  hébreu  en  catalan.  Il  est  cependant  assez  pro- 
bable que  d'autres  versions  analogues  se  trouvent  dans  des 
bibliothèques  juives.  Ces  indications  mettront  peut-être  les 
chercheurs  sur  la  piste. 

Le  texte  hébreu  du  ms.  d'Oxford  est  un  livre  de  liturgie 
juive  selon  le  rite  espagnol.  Il  contient  les  prières  récitées  dans 
les  synagogues  les  jours  ordinaires,  puis,  à  partir  du  fol.  60, 
celles  consacrées  spécialement  au  jour  du  sabbat.  Suivant  la 
coutume  juive,  les  prières  comprennent  des  invocations,  des 
bénédictions,  parfois  des  formules  de  confession  et,  en  outre, 
des  psaumes  de  David  et  divers  passages  tirés  des  Écritures 
Saintes.  M.  Gaster  ^  a  consacré  une  importante  étude  à  la  litur- 
gie en  usage  chez  les  Juifs  de  la  Péninsule  ibérique.  La  version 
hébraïque  qu'il  donne  (d'après  un  manuscrit  unique)  ne  semble 
guère  différer  de  celle  que  fournit  notre  texte.  Elle  omet  cepen- 

1.  [Depuis  la  rédaction  de  cette  notice  on  m'a  signalé  la  présence  d'un 
autre  ms.  catalan  à  la  Bodléienne.  Il  est  coté  «  MS.  Catalan  C  i  »  et  contient 
les  ordonnances  de  la  «  Santa  Confraria  dels  Clergues  de  ciutat  et  bisbat  de 
Valencia  ».  11  porte  la  date  de  1366.] 

2.  The  Bock  of  P rayer  and  Order  of  Service  accordhig  to  the  CustO)ii  oj  the 
Spanish  uiid  Portiigitese  Jews  by  M.  Gaster,  5  vol.,  Oxford,  1901,  etc. 


100  p.    STUDILR 

Jant  les  invocations  du  début  (§  i-6)  qui  appartiennent  vrai- 
semblablement à  une  tradition  locale.  Les  manuscrits  hébreux 
de  provenance  espagnole  sont  peu  nombreux,  de  rares  exem- 
plaires seulement  ayant  échappé  aux  rigueurs  de  l'Inquisition. 
Gaster  affirme  même  «  n'en  avoir  trouvé  aucun  dans  les  biblio- 
thèques de  Londres,  d'Oxford  et  de  Paris  '  ». 

Aurait-il  ignoré  notre  manuscrit  ?  ou  bien  le  croyait-il  étran- 
ger à  l'Espagne  ?  L'écriture,  en  effet,  n'accuse  aucune  particu- 
larité nettement  espagnole  ;  elle  n'exclut  pas  cependant  la  pos- 
sibilité d'une  origine  espagnole  ^. 

On  trouvera  ci-dessous  quelques  extraits  du  ms.  d'Oxford 
qui  reproduisent  fidèlement  les  parties  catalanes  dés  folios  i  à  3 
et  du  début  du  folio  -|.  Je  fais  suivre  d'un  point  d'interrogation 
quelques  formes  douteuses.  La  traduction  catalane  est  tout  à 
fait  littérale,  mais  n'est  pas  toujours  exacte  :  j'ai  imprimé  au- 
dessous  de  ma  transcription  une  traduction  littérale  du  texte 
hébreu  qui  permettra  de  comprendre  plus  exactement  la  glose 
catalane  K  Dans  celle-ci  j'ai  complété  entre  crochets  les  mots 
abrégés  ;  l'on  ne  devra  pas  perdre  de  vue  que  les  formes  du 
verbe  «  être  »,  généralement  sous-entendu  en  hébreu,  manquent 
souvent  aussi  à  la  traduction  catalane  et  qu'il  faut  les  suppléer 
fréquemment  pour  le  sens. 

TRADUCTION   CATALANE. 

[Fol.  I  ro]  I.  Tôt  criât  ait  y  bajx*  testificaran  y  recontaran  tots  ells,  que  i 
A[donai]  i,  y  son  nom   i  ;   50  y  2  çenderos  ;  y  tôt  ontenents  >  sa  purjtat 

TRADUCTION    LITTÉRALK    DU    TEXTE    HÉBREU. 

I .  Toutes  les  choses  créées  là-haut  et  ici-bas  rendront  témoignage  et  pro- 
clameront toutes  d'une  voix  unanime  (litt.  :  comme  un)  :  le  Seigneur  est  un 

1.  Op.  cit.,  vol.  I,  p.  XVI.  Voir  cependant  Neubauer,  Cat.  BodL,  nos  up 
et  1 1 37. 

2.  M.  le  D""  Cowley  m'écrit  à  ce  sujet  :  «  It  might  hâve  been  written 
anywhere,  for  the  hand  is  quite  artificial.  » 

3.  J'exprime  ici  toute  ma  reconnaissance  à  M.  le  D""  Cowlcv,  directeur 
de  la  Bodiéienne,  qui  a  bien  voulu  m'expliquer  la  signification  des  mots 
hébraïques . 

4.  On  pourrait  lire  :  bajo. 
3.  Corriger  :  euîenent. 


NOTICE    SUR    UN    MS.    CATALAN    DU    XV^    SIECLE  10 1 

TRADUCTION   CATALANE. 

rccontara  ta  grandez.i,  v  cils  concixeran  (?),  car  lo  tôt  que  a  tu,  y  tu  lo  D(cu], 
lo  Rey,  lo  unit  (?)  ' . 

2.  Los  cors  en  son  pensar  senipre  fahrjcant  foren  trobats  :  tôt  es  fora  de 
tu  demudat  ;  en  comta  y  pcs  lo  tôt  sa  comia  ;  tots  ells  foren  dats  de  pastor  i. 

[Fol.  I  v-o]  3.  De  principi  y  fins  fi  es  a  tu  senyal  :  tramontana  y  mitj  jorn, 
o  levât  y  ponent,  y  ce!  y  mon_  a  tu  testj  lehal,  de  aquest  i  y  de  aquest  i . 

4.  Lo  tôt  de  tu  partint  (?)  =  part  :  tu  estant  y  ells  se  perdran  perduts  ;  pcr 
tant  tôt  criât  dona  a  tu  honra  ;  qui  ell  de  principi  y  fins  fi,  decut  p[are]  i  ? 

[Fol.  2  roj  5.  Respon  nos,  nostre  P[are],  respon  nos  en  dia  de  junj  de 
tayannj  aquest,  que  en  angustia  gran  nos  ;  no  mjres  a  nostre  maljçia  y  no 
t'encuhres,  nostre  Rey,  de  que  cerquam  ;  sies  na  prop  pcr  nostre  esclamaçio  : 
enhans  que  cridem  a  tu,  tu  nos  respongnes  ;  enhans  que  parlem,  tu  ojes,  con 
la  paraula  que  es  dita  :  «  y  sera  enhaus  que  criden  y  jols  responre,  ahon  ells 

TRADUCTION    LITTÉRALE   DU   TEXTE    HÉBREU. 

et  son  nom  est  un  ;  52  sentiers  sont  ta  voie  >  ;  et  tous  ceux  qui  comprennent 
leur  mystère  raconteront  ta  grandeur,  et  ils  reconnaîtront  que  tout  est  à  toi,  et 
que  tu  es  le  Dieu,  le  Roi,  l'Unique. 

2.  Les  cœurs,  en  contemplant  le  monde,  trouvent  hors  de  toi  tout  changé; 
en  nombre  tt  en  poids  le  tout  est  compté  ;  toutes  ces  choses  furent  le  don 
d'un  se.il  pasteur. 

5.  Depuis  le  commencement  et  jusqu'à  la  fin  il  y  a  pour  toi  un  signe  :  le 
Nord  et  le  Sud,  l'Orient  et  l'Occident,  le  ciel  et  la  terre  te  rendent  un  lovai 
témoignage,  chacun  de  son  côté  (litt.  :  de  ce  côté  un  et  de  ce  côté  un). 

4.  Tout  est  un  don  de  toi  :  tu  demeures,  et  eux  périront  entièrement  (Jitt.  : 
ils  périront  en  périssant)  ;  c'est  pourquoi  toute  chose  créée  te  rend  honneur. 
Car  depuis  le  commencement  et  jusqu'à  la  fin,  n'est-il  pas  un  père  (unique)? 

5.  Réponds-nous,  notre  Père,  réponds-nous  en  ce  jour  du  jeûne  d'humi- 
liation, car  nous  sommes  dans  une  grande  angoisse  ;  ne  considère  pas  notre 
malice,  et  ne  te  dérobe  point,  ô  notre  Roi,  à  notre  pétition  ;  sois  propice  à 
notre  supplication  ;  avant  que  nous  ne  criions  à  toi,  tu  nous  réponds  ;  avant 
que  nous  ne  parlions,  tu  entends,  selon  la  parole  qui  est  dite  :  «  Et  ce  sera 
avant  qu'ils  ne  crient  et  je  leur  répondrai,  pendant  qu'ils   parlent,  j'enten- 


1.  Peut-être  faudrait-il  lire  iiiiico. 

2.  Leçon  douteuse,  peut-être  :  parcreii  ? 

5.  Sont  ta  voie.  Ces  mots  ne   sont   pas   accompagnés   de   gloses  dans   le 
manuscrit. 


102  P.    STUDER 


TRADUCTION    CATALANE. 


parlants  y  jo  hoynt  »  ;  que  tu  A|  douai]  rement,  y  escapant,  y  responent,  y 
apiadat  en  tota  hora  d'angustiay  estreta  ;  bcneyt  tu,  A[donai]  hoynt  oraçio. 

[Fol.  2  vo]  6.  S[enyo]r  de  mon,  que  en  régna  enhans  tota  crjatura  que 
fos  crjada,  a  ora  de  ser  fet  en  sa  voluntat  tôt  :  delavors  Rey  son  nom  fonch 
cridat,  y,  après  de  acabarse  lo  tôt,  a  ses  soles  regnara  sa  temeritat  ;  y  ell 
fonch.  y  ell  es,  y  ell  sera  en  sa  formosura  ;  y  ell  i,  y  no  seguon  per  cxem- 
plar  a  sa  compayia  ',  sens  principi,  sens  fi  :  y  ell  la  força  y  la  s[enyor]ia, 
sens  preu,  sens  semblança,  sens  demudament  (?)  ni  cambj,  sens  asienta- 
ment,  sens  despartiment,  gran  fors  y  baraguanja  ;  y  ell  mon  D[eu],  y  viu 
mon  Redentor  ;  y  fors  de  ma  dolor  en  dia  d'angustia,  y  cil  mon  pendo  y  mon 
refugj,  dadiva  de  ma  part  ;  en  dia  lo  crido,  en  son  poder  coman  mon  espe- 
rit  en  ora  adormida  y  ma  desperta,  y  ab  mon  espcrit  mon  cors,  A[donai] 
a   mj,  y  no  tenibre. 

[Fol.  3  roj  7.  Régla  de  oraçions. 

Y  jo  en  multitud  de  ta  mcrçe  vindre  en  ta  casa,  encorbarme  a  palau  de  ta 
santedad,  en  ta  temor. 

TRADUCTION    LITTÉRALE    DU   TEXTE    HÉBREU. 

drai  »  ;  car  toi,  Seigneur,  tu  rachètes,  tu  délivres,  tu  réponds,  tu  t'attendris 
dans  toute  heure  d'angoisse  et  de  détresse.  Béni  sois-tu,  Seigneur,  toi  qui 
entends  la  prière. 

6.  Le  Seigneur  du  monde,  qui  régna  avant  qu'aucune  créatiire  ne  fût 
créée,  à  l'heure  où  tout  fut  fait  par  sa  volonté  :  alors  son  nom  fut  appelé 
Roi.  Et  après  que  tout  sera  fini,  lui  seul  régnera,  redoutable  ;  et  lui  fut,  et 
lui  est,  et  lui  sera  dans  sa  magnificence  ;  il  est  «  un  »,  et  il  n'a  point  de 
second  pour  associer,  sans  commencement,  sans  fin  ;  à  lui  la  force  et  la  domi 
nation,  sans  prix,  sans  ressemblance,  sans  modification  ni  changement,  sans 
composition,  sans  séparation,  grand  de  force  et  de  puissance  ;  et  il  est  mon 
Dieu,  et  mon  Rédempteur  est  vivant  ;  il  est  le  rocher  de  ma  douleur  au  jour 
de  l'angoisse,  et  il  est  mon  étendard  et  mon  refuge,  la  part  de  ma  coupe.  Au 
jour  où  je  l'invoque,  en  sa  main  je  remets  mon  esprit  à  l'heure  du  sommeil 
et  à  mon  réveil,  et  (tant  qu')  avec  mon  esprit  (est)  mon  corps,  le  Seigneur 
est  avec  moi  ;  je  ne  craindrai  point. 

7.  Ordre  des  prières. 

Mais  moi,  dans  l'abondance  de  ta  miséricorde,  je  viendrai  dans  ta  maison, 
me  prosterner  dans  le  palais  de  ta  sainteté,  en  ta  crainte  =. 

1 .  Corriger  :  conipaiiya. 

2.  Ps.  V,  8. 


NOTICE   SUR    UN    MS.    CATALAN    DU    XV'   SIÈCLE  lOj 

TRADUCTION    CATALANE. 

8.  Bcneyt  tu,  A[donai),  nostrc  Deu,  Rey  del  mon,  qiiens  santificha  en 
SOS  manaments,  y  nos  comanda  sobre  lavament  de  mans  ;  bcneyt  tu  A[donai], 
nostre  Deu,  Rey  del  mon,  que  crjha  riiome  ab  sabiesa,  y  crja  en  ell  forats 
forats,  buyts  buyts  ;  descubert  y  sabut  davant  cadira  de  ta  honra,  que  sis 
tancha  [fol.  3  vOj  hun  d'ells,  no  li  es  posible  per  se  sostenirse  sols  hora 
una. 

9.  Beneyt  tu,  A[donai],  medeçinant  tota  criatura  y  maravclla  per  fer. 

10.  Mon  Deu,  la  anima  que  donares  en  mj  neta,  tu  la  crjares,  tu  la  figu- 
rares,  tu  la  suflares  en  mj,  y  tu  la  guardares  entre  mj  ;  y  tu  aparellat  per 
prendrela  de  mj,  y  per  tomarla  en  mj,  aparellat  per  venjr  ;  tôt  temps  que 
la  anima  entre  mj  atorguant  jo  davant  tu,  A'donai],  mon  Deu,  y  Deu  de 
mos  pares,  S(enyo]ra  tots  les  fets,  S[enyojr  de  totes  les  anjmas  ;  beneyt  tu, 
A[donai],  lo  tomant  animas  a  cossos  [fol.  4  t°]  morts  ;  beneyt  tu,  A[donai], 
nostre  Deu,  Rey  del  mon,  el  dant  al  guall  entenjment  per  entendre  entre  dia 
y  entre  la  njt,  alumbrant  sechs,  soltant  encarçerats,  vestjnt  nuos,  confortant 
los  aprimits  "... 

TRADUCTION   LITrÉRALE   DU   TEXTE   HÉBREU. 

8.  Béni  sois-tu,  Seigneur,  notre  Dieu,  Roi  de  l'univers,  qui  nous  sanctifias 
par  tes  commandements  et  nous  fis  des  prescriptions  concernant  le  lavement 
des  mains.  Béni  sois-tu,  Seigneur,  notre  Dieu,  Roi  de  l'univers,  qui  créas 
l'homme  avec  sagesse,  et  créas  en  lui  beaucoup  d'orifices  et  de  cavités  (/;'//.  : 
orifices  orifices,  cavités  cavités)  ;  il  est  évident  et  manifeste  devant  le  trône  de 
ta  gloire,  que  si  l'un  d'eux  était  fermé,  ou  si  l'un  d'eux  était  ouvert,  l'homme 
ne  pourrait  subsister  même  une  seule  heure. 

9.  Béni  sois-tu.  Seigneur,  toi  qui  guéris  toute  créature  et  fais  des  miracles. 

10.  Mon  Dieu,  l'âme  que  tu  m'as  donnée  est  pure  ;  tu  l'as  créée,  tu  l'as 
formée,  tu  l'as  insufflée  en  moi,  et  tu  la  conserves  en  moi,  et  tu  me  l'enlè- 
veras et  tu  me  la  rendras  dans  l'avenir.  Tant  que  l'âme  est  en  moi  je  rends 
grâces  en  ta  présence.  Seigneur,  mon  Dieu  et  Dieu  de  mes  pères.  Seigneur 
de  toutes  les  créatures,  Seigneur  de  toutes  les  âmes.  Béni  sois-tu.  Seigneur, 
qui  rends  les  âmes  aux  corps  morts.  Béni  sois-tu,  Seigneur,  notre  Dieu,  Roi 
de  l'univers,  qui  donnes  au  coq  l'entendement  pour  distinguer  entre  le  jour 
et  la  nuit,  qui  donnes  la  vue  aux  aveugles,  délivres  les  captifs,  vêts  ceux  qui 
sont  nus,  et  consoles  les  opprimés. 


I .  Corriger  :  aprimats  ? 


104 


p.    STUDER 


GLOSSAIRE" 


Adonai  1,3,  seigneur  (mot  hébreu). 

Ahtmhiar  10,  illuminer,  rendre  la  vue 
(Saura  :  aliwiar  ;  aluiuhrar  est  la 
forme  actuelle  en  castillan). 

Apiadiir  5,  s'apitoyer  (forme  castil- 
lane). 

Aprimit  10,  affaibli  (Saura  :  aprimat). 

Asientament  6,  demeure  fixe  (?),  com- 
pagnie (?)  ;  le  même  mot  hébreu 
est  traduit  quelques  lignes  plus  haut 
par  conipayia  (6)  (Saura  :  assentada- 
nunt  ;castill.  asiento). 

Alorguar  10,  louer,  rendre  grâces 
(Saura  :  olorgar,  consentir). 

Baragiianja  6,  prouesse  (le  mot  s'est 
conservé  dans  le  castillan  harragaiiia, 
«  hecho  esforzado  de  mancebo  »  ; 
à  l'origine  il  paraît  se  rattacher  à 
l'arabe  harakan,  étoffe  de  laine. 

Biiyt  8,  vide,  cavité  (Saura  :  viiyt). 

Çendero,  sentier  (Saura  :  sendero). 
Comta  2;  nombre  (Saura  :  coiitar). 

Decnl  4,  justement,  en  effet  (Saura  : 

degitt). 
Delavors  6,a\ors(Sâura:dclla,  llavors). 
Demudament  6,  changement. 
Demudar   2,    clianger    complètement 

(Saura  :  mtidar). 
Despartiment   6,    séparation   (Saura  : 

départi  ment). 
Desperta    6,    réveil    (Saura   :  despert  : 

castill.  despierto). 

Encorbarse  7,  s'incliner  (Saura  :  encor- 
var). 

Fonnosuni  6,  beauté  (castill.  henno- 
siird). 

Guall  10,  coq  (Saura  :  gall). 

Hoyr,  ouïr  (Saura  :  ohir)  ;  .hoyiil  5, 
part.  pr.  ;  ojcs  >,  2  sg.  pr.  ind. 


Lehal  3,  loyal  (Saura  .  leal). 

Levât  3,  lever  du  soleil,  orient  (Saura 
ne  relève  levât  que  dans  le  sens  de 
«  amotinat  »,  ameuté,  révolté). 

Mitj  jorn  3,  midi,  sud  (Saura  :  milj 
dia). 

Kn  5  (particule  hébraïque). 

Piirltat  I,  nwstère,  secret  (Saura  n'a 
pas  relevé  ce  sens). 

Redeiitor  6,  rédempteur  (forme  castil- 
lane ;  Saura  :  redeniptor) . 

Renier,  racheter  ;  renient  5,  part.  pr. 
(Saura  :  redemir  ;  cf.  prov.  re-{emer, 
reirner  ;  castillan  reniir). 

Responre,  répondre  (Saura  :  respon- 
drer);  respon  5,impér.  ;  respongnes 
5,  2  sg.  pr.  ind.  ;  responre  5,  i  sg. 
fut.  ;  responent  5,  part.  pr. 

Santifichar  8,  sanctifier  (Saura  :  sati- 
tijicar). 

Sech  10,  aveugle  (Saura  :  cech). 

Seguon  6,  second  (Saura  :  segon). 

Sempre  2,  siècle,  monde  (?)  ;  seinpre 
fabricant,  le  monde  construisant, 
c.  à  d.  la  construction  .  du  monde 
(Saura  ne  cite  que  l'adv.  sempre). 

Sols  8,  seulement  ;  a  ses  soles  6,  seul 
(cf.  castill.  â  sus  solas). 

Tanchar  8,  boucher,  obstruer  (Saura  : 
tancar). 

Tayannj  5,  humiliation  (mot  hébreu). 

Testj  3,  témoin  (Saura  :  testiinoni). 

Tomar  10.  Employé  à  deux  reprises 
pour  traduire  un  verbe  hébreu  qui 
signifie  «  rendre,  redonner  »  ;  cette 
signification  ne  convenant  guère  à 
loniar,  il  est  probable  que  le  tra- 
ducteur n'a  pas  compris  l'original. 

Paul  Studer. 


I .  J'ai  relevé  les  formes  qui  ne  se  trouvent  pas  dans  le  Novissitn  Dic- 
cionari  manual  de  las  llenguas  Catalana-Castellana  de  J.  A.  Saura,  Barcelona, 
1886. 


,'^^ 


MÉLANGES 


LE    CHANSONNIER    DE    BESANÇON 

Le  manuscrit  716  de  la  Bibliothèque  municipale  de  Besan- 
çon, un  cartulaire  de  l'archevêché  de  cette  ville,  manuscrit  de 
la  seconde  moitié  du  xiii'^  siècle,  contenait  autrefois  entre  autres 
un  petit  chansonnier  de  57  pièces  ',  écrites  les  unes  en  vers 
rythmiques  latins,  les  autres  en  vers  français.  Malheureuse- 
ment, toute  la  partie  du  manuscrit  où  se  trouvaient  autrefois 
ces  poésies  a  aujourd'hui  disparu.  Mais  il  est  resté  à  la  fin  du 
volume  une  table,  écrite  au  xiv^  siècle,  qui  donne  l'Incipit  des 
pièces  qui  formaient  le  chansonnier  perdu.  Celui-ci,  d'après 
cette  table,  se  composait  presque  exclusivement  de  motets. 
C'était  donc  un  recueil  analogue  à  ceux  de  Montpellier,  de 
Bamberg,  de  Wolfenbûttel,  bien  que  beaucoup  moins  riche  que 
ces  derniers.  Lorsqu'il  publia  la  table  du  chansonnier  de  Besan- 
çon, Paul  Meyer  avait  pu  identifier  la  plupart  de  ces  Incipitavec 
des  motets  correspondants  du  manuscrit  de  Montpellier  où 
presque  toutes  nos  pièces-  se  retrouvaient.  La  publication  des 
motets  français  des  bibliothèques  de  l'Allemagne  (Bamberg, 
Wolfenbûttel,  Munich)  par  M.  Stimming^,  permet  d'ajouter 

1.  Paul  Meyer  qui  a  signalé  ce  manuscrit  dans  un  article  du  Bulletin  de  la 
Société  des  anciens  textes  français,  24e  année,  1898,  p.  95-102,  auquel  nous 
empruntons  ces  renseignements,  indique  un  nombre  total  de  54  pièces  ;  mais 
il  a  employé  deux  fois  les  numéros  XI,  XIII  et  LU,  de  sorte  que  ce  chiffre 
doit  être  augmenté  de  trois  unités. 

2.  Die  altfi\in:^6sischen  Molette  der  Baniherger  Handschrift. ..  herausgegebcn 
von  Albert  Stimming,  Dresde,  1906  («  Gesellschaft  iùr  romanische  Litera- 
tur  »,  t.  13). 


I06  MÉLANGES 

quelques  renseignements  supplémentaires  aux  indications  de 
Paul  Meyer.  Il  y  a  aussi  lieu  d'apporter  quelques  rectifications 
aux  identifications  proposées  par  ce  dernier.  Mais  avant  tout, 
il  me  semble  utile  de  signaler  ici  même  l'existence  de  l'article 
du  regretté  savant  qui  paraît  avoir  passé  assez  inaperçu, 
puisque  même  l'éditeur  des  motets  de  Bamberg  n'y  fait  pas  la 
moindre  allusion  dans  son  livre.  Les  remarques  suivantes,  qui 
ne  porteront  que  sur  les  pièces  françaises  (au  nombre  de  33), 
n'ont  pas  d'autre  but  que  de  rappeler  l'attention  des  érudits  sur 
ce  chansonnier  perdu,  en  essayant,  par  la  même  occasion,  de 
mettre  au  point  quelques-unes  des  questions  qui  s'y  rattachent. 
Il  va  de  soi  que  nous  ne  répétons  pas  les  indications  qui  auraient 
déjà  été  données,  soit  par  Paul  Meyer  dans  l'article  cité,  soit 
par  Gaston  Raynaud  aux  «  Notes  et  variantes  »  de  son  précieux 
Recueil  de  Motets  français  ' . 

Le  premier  motet  français  du  chansonnier  de  Besançon, 
numéro  XII  dans  la  Table,  Inc.  Est  il  donc  ensi,  qui  est  le 
motet  CCXXIV  de  M-  (R.  I^  229),  se  trouve  encore  dans  B 
(éd.  Stimming,  n°  15,  p.  20-21). 

Il  n'y  a  rien  à  dire  sur  la  deuxième  pièce  française,  Table 
n°  XXIV,  Inc.  Je  ri  ai,  que  que  nuns  en  die,  le  motet  CCXVIII 
de  M  (R.  I,  222  ss.).  Elle  ne  paraît  pas  ailleurs. 

Pour  rincipit  suivant  (n°  XXV  :  Je  n'en  puis  mais  se  je),  Paul 
Meyer  proposait,  avec  quelque  hésitation,  de  l'identifier  avec  le 
motet  LXXXI  de  M  (R.  I,  108-109).  Mais  celui-ci  commence 
par  les  mots  :  Je  ne  puis  ne  si  voeil.  Il  y  a  donc  entre  les  deux 
textes  une  différence  considérable,  ce  qui  rend  l'identification 
proposée  pour  le  moins  bien  problématique.  Une  autre  raison 
encore  parle  contre  la  proposition  de  Paul  Meyer,  c'est  que  le 
motet  auquel  il  songeait  est  un  motet  à  trois  voix,  un  trehle, 
et  le  texte  auquel  il   se  rapporterait  serait  celui  de  la  première 

1.  Recueil  de  Motets  Jraiiçais  des  XI I^  et  XIII<^  siècles,  t.  I  (1881)  et  II 
(1883),  dans  la  Bibliothèque  française  du  moyen  dge,  vol.  i  et  2  (désignés  ici 
par  R.  I  et  R.  II). 

2.  Nous  désignons  par  M  le  manuscrit  de  Montpellier,  dont  G.  Jacobsthal 
a  donné  une  édition  diplomatique  dans  les  t.  III  et  IV  de  la  Zeitscln  ift  fiir 
roman.  PInlologie  (1879  et  1880)  et  dont  l'édition  critique  forme  le  t.  I  du 
Recueil  de  motets  de  G.  Raynaud,  et  par  B  le  manuscrit  de  Bamberg,  dans 
l'édition  de  A.  Stimming. 


LE    CHANSONNIER    DE    BESANÇON  IO7 

voix  '  de  la  pièce.  Or,  la  Table  du  ms.  de  Besançon  n'indique 
jamais  la  première  voix  d'un  motet,  mais  toujours  et  sans 
exception  la  deuxième  ou  la  troisième,  ou  encore,  quelquefois, 
le  ténor.  Dans  ces  conditions,  il  faut  écarter  le  motet  LXXXI 
de  M.  Par  contre,  le  motet  CCXI  du  même  manuscrit  (R.  I, 
212. ss.)  réunit  exactement  les  deux  conditions  voulues:  on  y 
trouve  rincipit  Je  n'en  puis  mais,  se  je  ne  chant  souvent,  et  ce 
début  est  celui  delà  deuxième  voix.  C'est  donc  certainement  lui 
que  contenait  le  chansonnier  perdu.  Ce  texte  de  la  deuxième 
voix  était  d'ailleurs  assez  répandu.  Il  est  vrai  que  B  ne  le  pos- 
sède pas,  mais  G.  Raynaud  l'a  déjà  signalé  dans  un  manuscrit 
de  Cambrai  d'après  lequel  il  a  été  édité  par  Hécart  -  ctDinaux', 
et  dans  le  chansonnier  d'Oxford,  Douce  308  •♦. 

L'Incipit  XXVI  {Ne  sai  que  je  die)  paraît  deux  fois  dans  M. 
Paul  Meyer  renvoie  au  motet  CXLI  où  le  texte  forme  la 
première  voix  d'un  motet  à  deux  voix  (R.  I,  165).  Dans  le 
motet  CCXIX  (R.  I,  235  s.)  par  contre,  il  est  la  deuxième  voix 
d'un  IrebJe.  D'après  le  principe  énoncé  plus  haut,  c'est  sans 
doute  dans  cette  dernière  forme  que  le  motet  a  figuré  dans  le 
chansonnier  de  Besançon.  C'est  encore  ainsi  qu'il  se  trouve  dans 
B  (éd.  Stimming,  n°  42,  p.  59-61).  Le  ms.  de  Wolfenbûttel, 
Cod.  Helmst.  1099,  ^-  219  A  b,  et  le  ms.  de  Londres,  Brit. 
Mus.  Add.  30091  >,  le  possèdent  dans  la  même  forme  que  M 
CXLI. 

Pas  plus  que  Paul  Meyer,  je  n'ai  réussi  h  identifier  l'Incipit 
XXVII  :  Le  jor...  fu  donch  mors.  Cela  tient  moins  à  la  déchi- 
rure du  parchemin,   qui  n'empêche  par  exemple  pas  l'identifi- 

1.  Nous  désignons  ainsi  les  textes  qui,  dans  les  éditions  de  Jacobsthal, 
Raynaud  et  Stimming,  sont  imprimés  en  tête  des  motets. 

2.  Serve ntois  et  Sottes  chansons  coiironiics  à  Vatencietiiies,  Paris,  1834, 
p.   105. 

3.  Trouvères,  Jongleurs  et  Ménestrels,  t.  I,  p.  34,  et  t.  IV,  p.  xxv. 

4.  Il  figure  là  dans  le  groupe  des  ballettes  et  a  été  publié  comme  tel 
sous  le  n.o  iio  par  Steffens  (Archiv  fur  das  Stiidium  der  neueren  Spracheti, 
t.  99  [1897],  p.  567),  quoique  étant  tout  autre  chose  qu'une  ballette.  La 
même  erreur  se  trouve  aussi  dans  la  Bibliograptiie  des  Chansonniers  français 
de  G.  Raynaud  où  la  pièce  est  citée  sous  le  n»  726  du  t.  II  comme  «  bal- 
lette ». 

5.  Paul  Meyer,  Remania,  t.  VII,  p.  ici. 


I08  MÉLANGES 

cation  des  deux  Incipit  suivants,  que,  sans  doute,  à  une 
transcription  fautive  du  texte  qui,  dans  sa  forme  actuelle,  ne 
donne  guère  de  sens.  Le  motet  visé  ici  ne  paraît  se  trouver 
dans  aucun  des  autres  recueils  connus. 

Que  rincipit  XXMII,  Ch...  scans,  se  rapporte  bien  au  motet 
CCXIV  de  M  (R.  I,  217),  dont  la  deuxième  voix  commence 
par  Chief  bien  sëant,  il  n'y  a  pas  lieu  d'en  douter.  Cette  compo- 
sition d'Adam  de  la  Halle  se  retrouve  non  seulement  parmi  les 
œuvres  de  ce  poète  dans  le  ms.  fr.  25566  de  laBibl.  Nat.,  mais 
encore  dans  le  recueil  des  motets  de  Bamberg  (éd.  Stimming, 
n°  10,  p.  15). 

Il  est  assez  étonnant  que  Paul  Meyer  n'ait  pas  identifié  l'Inci- 
pit  XXIX  Ch...  qui  je  sus.  Est-ce  une  simple  omission  de  sa 
part  ?  Car  le  texte  complet  :  Cbis  a  cui  je  sui  amie  figure,  même 
à  deux  reprises,  dans  le  ms.  M.  La  première  fois  comme  début 
de  la  troisième  voix  du  motet  CCXXXV,  dont  le  texte  est 
constitué  par  une    suite  ininterrompue  de  refrains  juxtaposés 

—  la  même  pièce  se  trouve  aussi  dans  B  (éd.  Stimming,  n°  32) 

—  ;  la  deuxième  fois  dans  le  motet  CCXXVIII  où  les  paroles 
Cis  a  cui  je  sui  amie  etc.  sont  notées  comme  texte  du  ténor  '.  Il 
n'est  évidemment  pas  possible  d'indiquer  avec  précision  laquelle 
de  ces  deux  compositions  musicales  se  trouvait  dans  le  chan- 
sonnier perdu.  Mais  il  est  peut-être  permis  de  tirer  quelque 
conclusion  du  fait  suivant  :  les  trois  incipit  qui  suivent  immé- 
diatement sont  tous  des  textes  de  ténors.  Ces  chansons  for- 
maient donc  dans  le  chansonnier  de  Besançon  un  petit  groupe 
particulier  de  motets  avec  ténor  français.  Dans  ce  cas,  c'est, 
semble-t-il,  de  préférence  le  texte  du  ténor  qui  est  indiqué  à  la 
Table.  Il  est  donc  fort  possible  que  le  motet  XXIX  ait  déjà 
fait  partie  de  ce  groupe  ;  ce  serait  alors  plutôt  le  motet 
CCXXVIII  de  M  qui  se  serait  trouvé  dans  notre  chansonnier. 

L'Incipit  XXX,  Bele  Ysabelos  m'a  mort,  non  identifié,  désigne 
clairement  le  ténor  du  motet  CCXII  de  M  (R.  I,  215).  Dans 
ce   manuscrit,   le  ténor   ne  donne  que  les  mots  Bele  Ysabelos, 

I .  C'était  le  début  d'un  refrain  très  répandu,  parait-il,  car  on  le  retrouve 
encore  comme  refrain  initial  de  la  ballette  98  du  chansonnier  d'Oxford  (éd. 
Steffens,  Archiv,  t.  99,  p.  365.  Voy.  aussi  Pierre  Aubry,  RecJiercljes  sur  tes 
u  ténors  y>  français,  Paris,  1907,  pp.  10-12. 


LE    CHANSONNIER    DE    BESANÇON  IO9 

mais  la   poésie  complète,  un  virelai,   existe  dans    7^  (éd.  Stim- 
ming,  n°  30,  p.  42)  '. 

Les  deux  pièces  suivantes  sont  également  désignées  dans 
notre  table  par  le  texte  de  leur  ténor.  Le  premier,  n°  XXXI 
Hé,  resvelh  loi,  Robin,  se  rapporte  au  motet  CCXXV  de  M  (R. 
I,  229  ss.)  qui  ne  paraît  pas  ailleurs  %  l'autre,  n°  XXXII /o//V-. 
tement  me  tient,  au  n°  CCXVI  du  même  manuscrit  (R.  I,  220 
ss.),  qui  figure  encore  dans  B  (éd.  Stimming,  n"  3  i,  pp.  42-43), 
ainsi  que  dans  le  ms.  d'Oxford,  Douce  139  (édité  par  P.  Meyer, 
Romania,  VII,  p.  103  5). 

Suit  un  nouveau  groupe  de  quatre  pièces  qui  ont  ceci  de 
commun  qu'elles  ne  paraissent  dans  aucun  des  recueils  connus 
de  motets.  Leur  identification  reste,  par  conséquent,  très 
incertaine.  On  peut  même  se  demander  si,  au  lieu  de  motets, 
nous  n'avons  pas  ici  devant  nous  des  pièces  d'un  genre  tout 
différent  qui  se  seraient  glissées  dans  notre  chansonnier.  Le  fait 
est  que  le  seul  de  ces  quatre  textes  qui  ait  pu  être  identifié 
(n°  XXXIII  :  Or  ai  je  trop  dormi)  nous  renvoie,  non  pas  à  un 
motet,  mais  à  un  rondeau  du  ms.  fr.  12786  de  la  Bibl.  Nat. 
(R.  II,  96,  n°  XII)  qui  a  comme  refrain  : 

Or  ai  je  trop  dormi  : 
On  m'a  m'amie  amblee. 

Notre  Incipilt  se  rapporte-t-il  à  ce  rondeau  même,  qui  se 
serait  donc  trouvé  dans  le  chansonnier  ?  Ou  bien  donne-t-il, 

1.  Voy.  P.  Aubrv, /.  /.,  pp.  20-21. 

2.  Le  ténor  lui-même  est  un  refrain  très  répandu.  On  sait  qu'il  a  été  uti- 
lisé par  Adam  de  la  Halle  dans  le  Jeu  de  Robin  et  Marion  (éd .  de  Cousse- 
niaker,  p.  577).  Il  se  trouve  encore  à  la  fin  d'une  strophe  d'un  salut 
d'amour,  publié  par  Jubinal  (Nouveau  Recueil  de  Contes,  dits,  fabliaux,  t.  II, 
p.  257),  et  comme  refrain  final  de  strophe  dans  une  pastourelle  d'Eustache 
de  Fontaines  (Bartsch,  Romanien  und  'Pastourellen,  1870,  III,  28,   39-40). 

3.  Ces  deux  manuscrits  donnent  le  texte  complet  de  ce  ténor  qui  est  très 
exactement  un  rondeau .  Le  refrain  seul  paraît  encore  dans  Renaît  le  Nouvel 
{Le  Roman  du  Renart,  éd.  Méon,  IV,  pp.  387  et  413  var.)  et  dans  la  forme 
réduite  :  Jolieinent  me  tient  li  maus,  comme  refrain  d'un  rondeau,  dans 
le  ms.  fr.  12786  de  la  Bibl.  Nat.  (R.  II,  100).  Une  autre  variante:  Car  li 
maus  d'amer  me  tient  joliement  se  trouve  dans  La  Chastelaine  de  Saint  Gille 
(éd.  Schultz-Gora,  1916,  v.  171)  et,  comme  motet  enté,  dans  le  Meliacin 
(Zeitschr .  fïtr  roman.  Philologie,  t.  X,  p.' 463). 


IIO  MELANGES 

comme  XXX  et  XXXI,  le  texte  du  ténor  d  un  motet  que  nous 
ne  connaissons  pas?  Ou  y  a-t-il,  enfin,  une  ressemblance  toute 
fortuite  entre  ce  refrain  de  rondeau  et  le  texte  d'un  motet 
inconnu  qui  aurait  commencé  par  les  mêmes  paroles,  un  motet 
enté,  par  exemple?  Je  ne  crois  pas  qu'il  y  ait  moyen  de  tran- 
cher cette  question  dans  l'état  actuel  de  nos  connaissances. 

On  en  dira  autant  del'Incipit  suivant,  XXXIV  :  Quant  vêtira 
U  miens  amis.  Textuellement,  ces  mots  ne  reparaissent  pas  ail- 
leurs. On  peut  en  rapprocher  un  autre  rondeau  du  même  ms. 
12736  dont  le  refrain  présente  un  texte  qui  ne  dift'ère  pas  très 
sensiblement  du  nôtre  : 

Hé,  Diex  !  Quant  vendra 
Mes  très  dous  amis  ? 

Une  pastourelle  anonyme,  publiée  par  Bartsch  ',  contient  un 
refrain  dont  le  texte  en  est  encore  plus  rapproché  : 

Dex,  quant  venâra  nus  aniis  do:^  =  ? 

Mais  aucun  d'eux  ne  correspond  exactement  à  notre  Incipit. 
Ils  prouvent  seulement  qu'il  s'agit  là  d'un  refrain  très  répandu, 
de  caractère  populaire,  et  qui  pourrait  bien  avoir  servi  de  ténor 
à  quelque  motet  qui  ne  nous  a  pas  été  conservé. 

Dans  le  quatrième  texte  de  ce  groupe,  n°  XXXV  :  Je  me  che- 
vachay  l'aulrier,  on  reconnaît  le  début  typique  des  pastourelles. 
Mais  parmi  celles  que  nous  possédons,  il  n'y  en  a  aucune  qui 
commence  exactement  ainsi.  Il  n'y  a  qu'une  différence  minime 
qui  la  sépare  d'une  pastourelle  de  Moniot  de  Paris  '  qui  débute 
par  :  Je  chevauchoie  Vautrier  (pastourelle  à  refrains)  et  d'une 
pastourelle  anonyme  du  chansonnier  d'Oxford,  Douce  308,  com- 
mençant par  :  Je  chivalchoie  Vautrier  +.  Cependant  la  différence, 
si  insignifiante  qu'elle  soit,  subsiste  entre  ces  deux  poésies  et 


1.  Romanien  und  Pastourellen,  II,  p.   188,  n"  65. 

2.  Dans  cette  pastourelle,  les  mots  mon  (rostre)  ami  do^  forment  une 
espèce  de  refrain  intérieur  qui  reparaît  dans  les  vers  correspondants  de  la 
deuxième  et  de  la  troisième  strophe.  C'est  donc  la  nécessité  de  la  rime  qui 
peut  avoir  causé  la  légère  différence  de  texte  entre  ce  refrain  et  notre  Incipit. 

5.  Bartsch,  /.  /.,  I,  p.  87,  no  68. 

4.  Steffcns,  /.  /.,  p.  91,  n°  34;  Bartsch,  /.  /.,  II,  p.   158,  no  40. 


LE    CHANSONNIER    DE    BESANÇON  I  I  I 

notre  Incipit,  et  dans  ces  conditions,  il  est  dilficilcinent  admis- 
sible que  celui-ci  désigne  l'une  ou  l'autre  de  ces  deux  pièces. 
Si  vraiment  il  s'agissait  d'une  simple  pastourelle,  il  serait  d'ail- 
leurs étonnant  que,  dans  le  nombre  si  considérable  qui  nous 
en  est  conservé,  il  ne  s'en  trouve  aucune  à  laquelle  puisse 
s'appliquer  notre  texte.  D'un  autre  côté,  on  sait  que  des  thèmes 
de  pastourelles  sont  souvent  traités  en  forme  de  motets.  11  y 
en  a  des  exemples  dans  les  mss.  M  et  5  ;  il  y  en  a  d'autres 
dans  le  recueil  de  Bartsch.  C'est  donc  probablement  un  motet 
de  ce  genre  qui  se  trouvait  dans  le  chansonnier  de  Besançon. 

Quant  à  l'Incipit  XXXIII,  GabelerSy  dort  bien,  je  n'ai  pas 
mieux  réussi  que  Paul  Meyer  à  l'identifier.  On  remarquera 
que  le  texte,  comme  pour  l'Incipit  XXVII  non  identifié,  est  très 
bizarre  et  ne  donne  aucun  sens  précis,  ce  qui  soulève  des  doutes 
sérieux  sur  l'exactitude  de  la  transcription.  Faut-il,  par  exemple, 
lire  doit  au  lieu  de  dort  ?  Mais  même  dans  ce  cas,  le  premier 
mot,  Gabelers,  reste  inexplicable.  Il  y  a  ici  évidemment  quelque 
erreur  ■ . 

Le  motetMXLVIII(R.I,  68  s.),  indiqué  parj'Incipit  XXXVII 
{Mal  batus  longement^  se  trouve  encore  dans  B  et  partiellement 
dans  le  ms.  de  Wolfenbûttel  (Stimming,  n°  37,  pp.  53s.); 
de  même  M  L  (R.  I,  70  s.),  auquel  se  rapporte  l'Inc  XL  : 
Hareu  !  hareu  !  je  la  voi,  dans  B  (Stimming,  n°  23,  pp.  30-31). 
Par  contre,  les  pièces  désignées  par  les  Incipit  XXXVIII  et 
XXXIX  ^  ne  figurent  dans  aucun  des  mss.  publiés  par  M.  Stim- 
ming. 

L'Incipit  XLI  :  Ma  loiaiitcs  iifa  niiisi,  ne  se  rapporte  pas, 
comme  le  pensait  Paul  Meyer,  à  M  CXXXII  (R.  I,  158  s.)  où 
ces  paroles  forment  le  début  de  la  première  voix,  mais  à  M  XI 
(R.  I,  17-19)  où  c'est  la  troisième  voix  qui  commence  par  ces 
mots.  Tandis  que  dans  M  ce  motet  se  compose  de  quatre  voix, 
il  n'en  a  que  trois  dans  les  mss.  de  Bamberg  et  de  Wolfenbûttel 

1.  Je  suppose  qu'à  l'Incipit  XXVII,  la  leçon /m  donch  mors  est  également 
mal  transcrite  pour  du  ou  au  dotid)  mois  (de  mai  ?).  Voy.  MCXL(R.  I,  164): 
Hui  main  au  dou^  mois  de  mai;  Wolfenbûttel,  32  (éd.  Stimming,  p.  98)  : 
An  doui  mai  ;  ib.  14  (/.  /.,  p.  86)  :  Au  dou-{  tens  de  mai .  C'est  un  texte  de 
ce  genre  qui  se  trouvait  dans  le  chansonnier  de  Besançon. 

2.  Le  texte  de  notre  table:  Hé  !  Dics  !  quant  je  vernir  (n°  XXXVIII)  vient 
appuyer  la  leçon  de  .Vf  CCXXXVl  contre  M  XLII. 


112  MKLANGRS 

(Stimmiiig,  n"  38,  pp.  5.]  ss.)  et  dans  la  copie  du  ms.  de  la 
Clayette  (Paris,  Arsenal  6361).  Il  est  probable  que  dans  le 
chansonnier  de  Besançon  il  avait  aussi  cette  dernière  forme. 

Les  deux  motets  suivants,  M  CCXXXVII  (R.  I,  247)  et 
M  CCXXI  (R.  I,  226  s.),  désignés  par  les  Incipit  XLIT  (Ce  sont 
amouretes)  et  XLIII  {Robiiis  m'aiinc),  existent  aussi  dans  B 
(Stimming  n°  8,  p.  12,  et  n°  49,  p.  68),  le  premier,  en  outre, 
partiellement  dans  un  ms.  de  Cambrai  '.  Ce  sont  encore  des 
refrains  très  répandus .  Le  premier  : 

Ce  sont  amourettes  qui  me  tienent  ci  : 
Hé,  Dieus  !  qui  m'aii  guérirait  ? 

encadre  un  motet  enté  du  chansonnier  d'Oxford,  Douce  308 
(R.  II,  18,  n°  LUI);  une  variante  : 

En  non  Dieu  !  Amors  me  tienent  ; 
Ja  n'en  garirai, 

fait  partie  de  la  deuxième  voix  (la  première  dans  B,  Stimming 
n°  I,  vss.  36-37)  du  motet  VI  de  M,  dont  la  fin  se  compose 
d'une  succession  de  refrains  divers.  L'autre  sert  de  début  au 
Jeu  de  Robin  et  Marion  ;  il  paraît  encore  comme  refrain  final 
dans  une  pastourelle  de  Perrin  d'Angecourt  et  dans  une  pas- 
tourelle anonyme  - . 

Avec  une  certaine  réserve,  Paul  Meyer  voudrait  identifier 
rincipit  suivant  (XLIV: /(2  matinat)  dont  le  texte  est  évidem- 
ment corrompu,  avec  les  motets  V  ou  CCXV  de  M  (R.  I,  6-8 
ou  218-219),  qui  ont  tous  deux  le  début  Par  .1.  matinei  !'an- 
In'er  à  la  première  voix.  Dans  la  deuxième  de  ces  pièces,  la 
seconde  voix  commence  par  Lès  .1.  boskei,  qui  est  précisément 
rincipit  suivant  n°  XLV  de  notre  Table.  Aussi  Paul  Meyer 
penchait-il,  pour  cette  raison,  en  faveur  de  ce  dernier  motet 
qui  se  trouvait  certainement  dans  notre  chansonnier.  Dans  ce 
cas,  le  rédacteur  de  la  table  y  aurait  donc  consigné  l'Incipit 
des  deux  voix  différentes  d'une  même  composition.  Ce  serait 
un  cas  tout  à  fait  unique.  Si  l'on  y  ajoute  cette  autre  irrégu- 
larité, indication  de  la  première  voix  au  lieu  de  la  seconde,  on 

1.  Voy.  Hécart,  Serventois  et  sottes  chansons...,  p.  103. 

2.  Bartscli,  Rom.  u.  Pcist.,  III,  n"  42,  p.  95,  et  II,  n"  71,  p.  197. 


LE   CHANSONNIER    DE    BESANÇON  î  1 3 

conviendra  que  des  misons  sérieuses  s'opposent  à  l'identilka- 
tion  proposée.  Notre  Incipit  se  rapporte,  me  semble-t-il,  au 
motet  CCXVII  de  M  (R.  I,  220  ss.')  dont  la  deuxième  voix 
commence  par  Hier  matinct.  Il  existe  aussi  dans  B  (Stimming, 
n°2i,pp.  28-29).  Non  seulement  nous  retrouvons  ici  l'habi- 
tude du  rédacteur  de  la  table  de  noter  la  deuxième  voix  des 
motets,  mais  il  est  évident  que  la  leçon  Je  iiialiiuit  est  plus  près 
de  Jer  iiiatiiiet  que  de  celle  à  laquelle  avait  songé  Paul  Meyer. 
Il  fliut  donc  ajouter  les  deux  motets,  CCXVII  et  CCXV,  au 
nombre  de  ceux  que  contenait  le  chansonnier  perdu.  Le  motet 
CCXV  se  trouve  également  dans  5  (Stimming,  n°  34,  pp.  48- 

49); 

J'ai  aussi  des  doutes  à  l'égard  de  l'identification  de  l'Incipit 
XLVI  {Lonc  taii<;  ai^zvec  MXLIV  ÇLonc  temps  ai  mise  m'entente) 
ou  CCXLVII  ÇLonc  tans  ai  atendii  le  mierchi~),  où  c'est  chaque 
fois  la  première  voix  qui  commence  ainsi.  Malgré  une  légère 
différence  dans  le  texte,  causée  peut-être  par  l'inadvertance  du 
copiste  ou  du  rédacteur  de  la  table,  j'y  verrais  plutôt  le  com- 
mencement de  la  deuxième  voix  du  motet  XXXIV  de  M  (R.  I, 
53-54)  :  Loue  tens  a  giie  ne  vi  ni  amie.  Ce  n'est  sans  doute  qu'un 
hasard  que,  dans  5  (Stimming,  n°  35,  pp.  50-51),  ce  motet  se 
trouve  placé  immédiatement  derrière  la  pièce  Lès  un  bosht, 
comme  dans  notre  table.  Peut-être  s'agit-il  aussi  du  motet 
CCLXXII  de  M(R.  I,  291)  dont  le  ténor  a  un  texte  identique 
à  celui  du  motet  XXXIV  ÇLofic  tans  a  que  ne  vi  m'amie). 

L'Incipit  XLVII  :  Au  tans  d'esté  que  chil  correspond  évidem- 
ment au  début  de  la  troisième  voix  du  motet  VI  à  quatre  voix 
dans  M  (R.  I,  8-12).  Dans  B,  cette  pièce  (Stimming,  n°  i, 
pp.  2-5)  n'a  que  trois  voix.  C'est  la  deuxième  qui  commence 
là  par  les  mots  :  Au  tens  d'esté  que  cil  oisel. 

Si  j'ai  tout  aussi  peu  que  Paul  Meyer  réussi  à  identifier  l'Incipit 
XLVIII  (5/  com  l'espinete  voï),  l'identification  de  l'Inc.  suivant 
{Hé,  /'ow  ûfwor^^f)  est  aujourd'hui  possible.  Elle  devait  échapper 
à  Paul  Meyer,  puisque  le  motet  en  question  manque  dans  M. 
Mais,  dans  B,  il  forme,  avec  le  vers  :  N'ocïés  pas  vostre  amant, 
le  cadre  d'un  motet  enté  qui  sert  de  deuxième  voix  au  motet 
19  de  l'édition  Stimming  (pp.  25-26)  '. 


I.  C'est   certainement   ce  motet  qui  se  trouvait  dans  le  chansonnier  de 
Romania,  XLVII.  8 


114  MÉLANGES 

Les  textes  suivants,  de  L  à  LUI,  ont  tous  déjà  été  identifiés 
par  Paul  Meyer  avec  les  motets  CCXXXIV,  CCXL.XLI,  XCIII 
et  XVI  de  M.  Il  n'y  en  a  qu'un  seul  sur  les  cinq  qui  se  trouve 
aussi  dans  B;  c'est  l'Incipit  LU:  Brunclte  ciii  fai  mon,  dans  B 
n°  6  (Stimming,  pp.  9-10). 

L'Incipit  LIIII,  enfin  (Ne  sai  tant  anior'),  non  identifié, 
désigne  le  motet  XLVII  de  M  (R.  I,  67),  dans  B  n'^  29 
(Stimming,  pp.  39-40).  Ici,  il  forme  le  début  de  la  première, 
là-bas  celui  de  la  deuxième  voix.  C'est  donc  dans  une  forme 
pareille  à  celle  de  M  que  ce  motet  figurait  dans  notre  chan- 
sonnier perdu. 

Aux  points  de  détail,  exposés  dans  les  pages  précédentes, 
viennent  s'ajouter  quelques  remarques  d'ordre  général  qui  se 
dégagent  de  l'étude  à  laquelle  nous  venons  de  nous  livrer.  Il 
ressort  de  l'examen  de  notre  Table,  que  le  chansonnier  de 
Besançon  ne  peut,  certes,  compter  ni  parmi  les  plus  étendus, 
ni,  sans  doute  non  plus,  parmi  les  plus  importants  des  recueils 
de  motets  du  moyen  âge.  Néanmoins  sa  perte  nous  paraît 
regrettable,  pour  plusieurs  raisons.  Si  vraiment  il  datait  encore 
du  xiii^  siècle,  son  âge  seul  lui  donnerait  une  réelle  impor- 
tance, en  faisant  de  lui  l'un  de  nos  plus  anciens  recueils  de  ce 
genre,  antérieur  aux  mss.  de  Bamberg  et,  peut-être,  de  Wol- 
fenhûttel  et  contemporain  du  ms.  de  Montpellier.  La  forte 
proportion  de  motets  français  qu'il  contenait  et  dont  le  nombre 
dépasse  celui  des  motets  latins,  ainsi  que  toute  sa  composition 
le  placent  dans  le  voisinage  immédiat  de  ces  grands  recueils  '. 

Besançon,  et  non  la  ballette  87  du  chansonnier  d'Oxford,  Douce  508,  dont 
le  refrain  commence  ainsi  : 

E,  bone  amourette, 
Très  saverouzette, 
Plaisans, 
N'oblieiz  nuns  fuis  amans. 

(Éd.  Stetiens, /.  /.,  p.  362.) 
I.  Nous  renvoyons  pour  ces  questions  à  l'important  ouvrage  de  Friedrich 
Ludwig,  Reperlorium  orgauoruvi  recentioris  et  viotetonim  veiuslissimi  stili, 
t.  1er  (le  seul  paru),  1910,  notamment  pp.  157  ss.  (le  recueil  de  Wolfen- 
bûttel),  279  ss.  (recueil  de  Munich),  285  ss.  (Paris,  B.  N.  fr.  844,  12615, 
845,  et  Oxford,  Douce  308).  Les  renseigne mcnts  qu'il  donne  n'ont  pas  moins 
d'intérêt  pour  l'histoire  de  la  littérature  que  pour  celle  de  la  musique. 


LE    CHANSONNIER    DE    BESANÇON  II5 

Cependant,  il  occupe  à  côté  de  ceux-ci  une  place  indépendante 
er  originale.  Il  ne  dépend,  en  effet,  directement  d'aucun  de  ceux 
avec  lesquels  il  a  en  commun  une  partie  de  son  contenu.  H  ne 
dérive  certainement  pas  de  M,  puisqu'il  a  au  moins  un  motet 
en  commun  avec  B  que  M  ne  possède  pas,  et  qu'il  donne  de 
certains  ténors  un  texte  plus  complet  que  M.  Mais  il  dérive 
encore  bien  moins  de  B  et  des  autres  mss.  connus,  puisqu'il  y 
a  un  nombre  assez  considérable  de  motets  qu'il  ne  partage 
qu'avec  M.  Et  enfin,  même  si  nous  faisons  abstraction  du  petit 
groupe  XXXIII-XXXVI,  dont  le  caractère  pour  le  moment 
reste  indécis,  il  a  au  moins  deux  motets,  XXVII  et  XLVIII, 
qui,  jusqu'ici,  ne  se  retrouvent  nulle  part  ailleurs. 

Dans  quelques  cas,  les  renseignements  fournis  par  la  Table 
autorisent  certaines  conclusions  sur  la  forme  de  l'un  ou  l'autre 
des  motets.  Par  exemple,  l'Incipit  LUI  nous  montre  notre 
chansonnier  appuyant  la  tradition  de  M  contre  celle  de  B. 
Pour  les  Incipit  XLI  et  XLVII,  par  contre,  il  se  range  contre 
M  à  côté  de  B  (et  Wolfenbuttel).  Peut-être  aurait-il  donc 
occupé,  s'il  était  conservé,  une  place  assez  importante  dans  la 
filiation  de  nos  différents  recueils  de  motets,  et  il  aurait  certai- 
nement rendu  de  bons  services  pour  la  critique  des  textes. 

Enfin,  l'existence  dans  le  ms.  de  Besançon  de  certains  motets 
qui  jusqu'ici  étaient  uniques  dans  M  ou  dans  quelque  autre 
ms.,  et  qui  nous  apparaissent  ain«i  plus  répandus  qu'on  n'avait 
pu  le  croire  sur  la  foi  des  recueils  connus,  précise  utilement 
nos  connaissances  sur  ce  point. 

Mais  nous  constatons  aussi  que,  sur  29  motets  —  toujours 
en  laissant  de  côté  le  groupe  des  quatre  pièces  douteuses  — 
notre  chansonnier  n'en  contenait  que  deux  qui  ne  nous  fussent 
pas  déjà  connus  par  ailleurs.  On  ne  saurait  donc  prétendre  que 
la  connaissance  que  nous  avons  des  motets  français  du  xiii''  siècle 
eût  été  sensiblement  enrichie  par  l'apport  du  manuscrit  perdu 
de  Besançon  ;  on  en  conclurait  volontiers  que  le  Corpus  des 
motets  français  nous  est  conservé,  grâce  aux  recueils  de  Mont- 
pellier, de  Baniberg,  de  Wolfenbuttel,  d'Oxford  etc.,  non  pas 
dans  sa  totalité,  mais  au  moins  dans  sa  plus  grande  partie,  et 
dans  sa  partie  essentielle,  si  M.  Ludwig  '  ne  nous  avait  fait  voir 

I.  Voir  l'ouvrage  cité  dans  la  noie  précédente. 


lié  MÉLANGES 

par  l'examen  des  fragments  de  Munich  combien,  malheureuse- 
ment, ici  aussi  nos  pertes  sont  considérables,  et,  par  conséquent, 
graves  les  lacunes  de  nos  connaissances  dans  ce  domaine. 
Seulement,  ce  n'est  pas  le  chansonnier  de  Besançon  qui  les 
aurait  comblées. 

E.   HOEPFFNER. 


WALLON     NORE    <  *ORARICIUM 

Le  lat.  orarium  est  un  mot  de  l'époque  impériale  (tiré  de 
os,  oris), qui  signifie  «  mouchoir  »  et  se  rencontre  entre  autres 
chez  Vopiscus,  saint  Jérôme,  Prudence  '.  Un  adjectif  en  -icius 
a  du  se  former  de  cet  appellatif,  avec  le  sens  de  «  appartenant 
au  mouchoir  »,  comme  sigillaricius  s'est  formé  de  sigillaria 
«  les  fêtes  Sigillaires  »  avec  le  sens  de  «  relatif  aux  Sigillaires  », 
et  une  expression  telle  que  (linteum,  linum)  *oraricium 
revêtait  alors  la  signification  de«  linge  de  l'espèce  mouchoir  », 
comme  l'expression  (don  a)  si  gi  lia  ri  ci  a,  qui  est  dans  Spar- 
tianus  (iii^  siècle),  avait  la  signification  de  «  cadeaux  propres 
aux  Sigillaires  ^  ». 

C'est  en  effet  cet  adjectif  *ora ricins  qu'il  faut  reconnaître 
dans  le  wallon  iiore,  dont  la  signification  première  est  précisé- 
ment une  «  espèce  de  mouchoir  de  cou  » .  Employé  absolu- 
ment et  sans  détermination,  dit  Grandgagnage,  «  wrè  se  com- 
prend plutôt  d'un  mouchoir  de  cou  que  d'un  mouchoir  de 
poche  5  ». 

La  prosthèse  d'un  ii  dans  un  wallon  ancien  *orere:^,  jusqu'ici 
non  attesté,  n'est  pas  surprenante  ;  elle  est  du  même  genre  que 
celle  du  fr.  nombril  ou  de  l'anc.  ital.  ninferno  ;  elle  a  dû  prendre 
naissance  dans  les  combinaisons  un  orere:(,  nien  orcre:(,  ten  orere:^, 
sen  orerej^. 

La  conjecture  étymologique  de  Grandgagnage  pour  le  w. 
nbre,  qu'il  donne  d'ailleurs  lui-même  sous  forme  tout  à  fait 
dubitative,  ne  vaut  pas  qu'on  s'y  arrête:  il  a  pensé  au  «  moyen 
latin  nor^a  {sordes  naris)  par  syncope  du  g  •>•>. 

1.  Benoist  et  Goelzer,  Nouv.dict.  lat. -franc,  7e  éd.,  5.1'. 

2.  Id.,  ibid.y  V.  SIGILLARICIUS. 

3.  Dict.  ètym.  de  la  langue  wallonne,  v.  noté. 


WALLON    HÎ   <;  ANC.   HT    ALL.    SCARO  H? 

Au  temps  de  Grandgagnage,  il  y  a  près  de  trois  quarts  de 
siècle,  le  mot  iière  existait  en  wallon  dans  les  variétés  liégeoise 
et  namuroise,  au  dire  de  ce  philologue  ;  de  nos  jours  il  ne 
parait  pas  que  le  vocable  vive  encore  ailleurs  que  dans  là  pre- 
mière. L'Atlas  linguistique  de  la  France  '  ne  le  signale  (pris  au 
sens  de  «  mouchoir  de  poche  »)  que  dans  la  région  liégeoise  : 
aux  points  191  (Malmedy),  i92(Bomal),  193  (Dolhain),  194 
(Beaufavs),  196  (Waremme).  Il  est  noté  une  fois  nore  d  potéy 
(Malmedy)  et  quatre  fois  simplement  mre  ou  tiore  ;  il  est  pro- 
bable que  la  première  forme  est  l'expression  primitive  dans  ce 
sens.  Les  variations  de  qualité  dans  Vo  initial,  qui  est  tantôt 
c^  et  tantôt  à,  reportent  bien  à  une  étape  antérieure  orrc^ 
(provenant  par  syncope  de  orerei),  dans  laquelle  le  dédouble- 
ment de  rr  a  parfois  réagi  sur  Vo  en  le  fermant  et  l'allongeant  : 
comp.  w.  koroy  ■<  corrigia,  \v.  korst  =  a.  fr.  correcier,  mais 
w.  dore  =  a.  fr.  dorrai.  Le  double  traitement  par  è  ou  é  à  la 
finale  correspond  bien  également  à  celui  d'une  désinence  latine 
-icius  :  dans  un  essai  d'inventaire  des  formations  wallonnes 
en  -aricius,  Feller  cite  nombre  de  formes  en  -è,  dont  quel- 
ques-unes tout  au  moins  paraissent  tout  à  fait  sûres,  p.  ex. 
czirsterê=  a.fr.  costerez,  dosseré  (.<■  enfant  de  chœur  (c.-à-d.  placé 
dans  le  dos  du  prêtre)  »=  a.  fr.  dossere^-. 

Paul  Marchot. 


WALLON     HI    <  ANC.    HT    ALL.     SCARO 

L'ancien  haut  allemand  scaro,  masc,  soc  de  charrue,  a  donné 
en  moyen  haut  allemand  schar,  lequel,  tardivement  et  par  une 
sorte  de  tautologie,  est  devenu  pfluocschar,  qui  lui-même  est 
continué  par  l'allemand  moderne  Pflugschar  K  A  ce  scaro  corres- 
pondent notamment  dans  les  langues  germaniques,  avec  signi- 
fication identique,  un  scar,  scàr  en  anglo-saxon,  un  scair  en 
moyen  néerlandais  {plœgschaar  en  mod.),  un  schar,  schare  en 
moyen   bas  allemand  ■^.  La  coexistence  du  mot  en  anglo-saxon, 

1.  C.  878. 

2.  Feller,  Notes  de  philologie  iuallonne,  1912,  pp.  194  et  196. 
5.  Kluge,  Etym.  Wôrlerb.  der  deiitschen  Spr.,  7e  éd.,  p.  349. 

4.  Venvyset  Y erdâm,  Middelnederbandsch  Woordenboek,v.  schare. 


I  1 8  MÉLANGES 

moyen  néerlandais  et  moyen  bas  allemand  postule,  avec  assez 
de  vraisemblance,  un  type  analogue,  *jr«ro  ou  *scar,  en  langue 
franque. 

C'est  celui-ci,  ou  bien  l'ancien  haut  allemand  scaro,  qui  survit 
dans  le  wallon  hï,  €i  «  soc  de  charrue  »^  que  Grandgagnage 
enregistre  sans  en  tenter  d'explication  '.  Car  c'est  un  mot 
qui,  en  wallon,  remonte  au  moins  au  viii'^  siècle,  puisqu'il 
présente  la  diphtongaison  de  Ya  de  scaro  en  \e.  conformément 
au  traitement  de  la  loi  de  Bartsch.  Cette  diphtongaison  paraît 
s'effectuer  en  wallon  au  moins  aux  alentours  de  800:  un  Flo- 
riacas  (Florius)  est  déjà  Florias  en  816  (Florée  près  Namur)^ 
Il  est  connu  d'ailleurs  que  le  franc  nous  a  transmis  un 
contingent  notable  de  termes  se  rapportant  à  la  culture  '. 

Le  continuateur  de  scaro  est  pour  ainsi  dire  général  en  wal- 
lon :  Grandgagnage  atteste  /;/  pour  la  région  liégeoise  et  chî 
pour  la  région  namuroise  ;  ce  dernier  aussi  est  connu  de  Nie- 
derliinder  dans  son  étude  du  namurois  ;  il  déclare  en  ignorer 
l'origine  ^  ;  dans  le  Brabant  wallon  l'existence  de  et  m'est  con- 
nue par  des  sources  orales  pour  la  contrée  de  Perwez  et  la 
contrée  au  sud  de  Wavre>. 

Paul  Marchot. 

1 .  Did.  étym.  delà  langue  wall.,  v.  /;/. 

2.  Kurth,  La  front,  linguist.  en  Belgique,   I,  p.  500. 

5.  G.  Pans,  Littér.  franc,  au  moyen  âge,  3^  éd.,  p.  25. 

4.  Zeilschr.  f.rom.  Phil.,  XXIV,  p.  256. 

5.  M.  Toussaint  (Perwez)  et  M.  Collart  (Mont-Saint-Guibert),  employés 
à  la  Bibliothèque  Royale  de  Belgique. 


COMPTES    RENDUS 


A.  Meiliet,  Linguistique  historique  et  linguistique  géné- 
rale ;  Paris,  Champioa,  1921  ;  in-8°,  viii-535  pages  (Collection  lin- 
guistique publiée  par  la  Société  de  linguistique  de  Paris,  VIII). 

Ce  volume  reproduit  une  série  d'articles  qui  ont  paru,  pour  la  plupart 
depuis  1905,  dans  des  périodiques  divers.  Deux  seulement  sont  inédits.  Écrits 
sans  plan  préconçu,  ils  s'ordonnent  si  naturellement  autour  de  quelques 
grandes  idées  directrices  que,  rassemblés  ainsi,  se  complétant  et  s'éclairant 
l'un  l'autre,  ils  constituent  un  livre  vraiment  neuf.  Presque  aucun  de  ces 
articles  ne  s'adresse  à  des  spécialistes,  mais  visant  un  public  éclairé  et  curieux 
de  science  ils  sont  si  pleins  de  choses,  si  fermes  de  doctrine,  si  uns  dans  leur 
inspiration,  si  suggestifs  dans  leurs  conclusions  qu'aucun  de  ceux  qui  de 
près  ou  de  loin  s'intéressent  aux  choses  du  langage  ne  peut  se  désintéresser 
d'un  livre  où,  sur  l'histoire,  la  méthode  et  le  but  de  la  linguistique,  on  a  la 
bonne  fortune  d'entendre  parler  un  des  maîtres  de  la  linguistique  contempo- 
raine. 

C'est  dans  l'article  sur  la  Convergence  des  développeiiieiits  linguistiques  (pp.  61- 
75)  que  M.  Meiliet  a  marqué  le  plus  vigoureusement  le  point  de  vue  du  lin- 
guiste en  tant  qu'opposé  à  celui  du  grammairien  (romaniste,  germaniste, e  te.)  : 
«  L'historien,  qui  se  plaît  à  suivre  des  faits  particuliers,  peut  désirer  connaître 
les  procès  de  détail  par  lesquels  se  font  les  innovations  grammaticales  ;  mais 
le  linguiste  qui  a  affaire  avec  le  fait  collectif  du  langage,  se  résigne  aisément 
à  les  ignorer  »  (p.  74).  Sans  doute  pendant  bien  longtemps  la  linguistique 
s'est  préoccupée  principalement,  elle  aussi,  d'éclaircir  et  de  constituer  l'his- 
toire des  langues,  et  elle  y  travaillera  encore,  surtout  dans  les  domaines  qui 
n'ont  pas  leurs  propres  spécialistes  ;  mais  son  objet  réel  est  différent,  et  le 
moment  est  venu  où  elle  peut  et  doit  avant  tout  s'y  consacrer.  L'histoire 
emploie  des  méthodes  scientifiques,  mais  ce  n'est  pas  une  science  :  elle 
n'aboutit  qu':\  des  faits  particuliers,  qui  par  définition  ne  se  répètent  pas  :  elle 
ne  saurait  prévoir.  La  linguistique,  qui  veut  être  une  science,  s'intéresse  au 
fait  du  langage  plus  qu'aux  faits  de  la  langue.  Non  qu'elle  ne  regarde  parfois 
de  près  au  détail,  mais  elle  ne  s'y  attarde  pas  :  choisissant  «  des  faits  particu- 


120  COMPTES   RENDUS 

lièrement  nets  et  caractéristiques  »  et  s'y  appuyant,  tenant  compte  d'autre  part 
«  des  conditions  générales  où  ces  faits  se  produisent  «  (p.  59),  elle  procède 
par  larges  inductions  qui  vont  au-devant  du  réel  plutôt  qu'elles  ne  le  suivent 
pas  à  pas.  Elle  aboutit  ainsi  à  des  lois,  les  lois  phonétiques  (p.  ex.  tendance 
de  la  consonne  intervocalique  à  s'ouvrir),  lois  morphologiques  (p.  ex.  tendance 
de  la  forme  simple  du  prétérit  à  s'effacer  devant  la  forme  composée).  Mais 
ces  lois  n'expriment  que  des  possibilités,  et  on  ne  saurait  fonder  une  science 
sur  des  possibilités.  Quelle  est  donc  la  cause  efficiente  qui  va  tantôt  réaliser, 
tantôt  écarter  ces  possibilités  ?  C'est  ici  que  se  pose  ce  qui  semble  bien  être 
le  problème  capital  de  la  linguistique  :  quelle  est  la  cause  des  changements 
linguistiques  ?  Et  la  solution  qu'envisage  M.  Meillet  nous  fournit  une  des 
idées  essentielles  de  son  livre.  Le  langage  est  un  fait  social,  et  le  changement 
linguistique  traduit  simplement  l'action  exercée  sur  ce  fait  social  par  d'autres 
faits  sociaux.  La  tâche  du  linguiste  est  donc  claire,  sinon  facile  :  elle  consiste 
à  «  déterminer  à  quelle  structure  sociale  répond  une  structure  linguistique  don- 
née et  comment,  d'une  manière  générale,  les  changements  de  structure  sociale 
se  traduisent  par  des  changements  de  structure  linguistique  »  (pp.  17-18). 
Qu'il  y  ait  là  une  méthode  féconde,  c'est  ce  que  nous  montre  le  chapitre  Covi- 
ment  les  viols  chauç[eiit  de  sens  (pp.  2^0-271).  On  y  voit  que  les  variations  du 
sens  des  mots  sont  liées  avant  tout  à  l'existence  au  sein  d'une  communauté  lin- 
guistique de  différents  groupes  fermés  dont  chacun  constitue  à  l'égard  des  autres 
une  unité  plus  ou  moins  indépendante  :  chacun  de  ces  groupes,  armée,  clergé, 
marins,  étudiants,  grandes  écoles,  associations  sportives,  métiers  et  professions, 
etc.,  a  un  vocabulaire  distinct,  mais  d'autre  part  bien  des  individus  appar- 
tiennent à  la  fois  à  plusieurs  groupes  et  tous  sont  en  rapport  à  un  moment 
ou  à  l'autre  avec  le  reste  de  la  communauté  ;  il  se  produit  donc  entre  ces 
différents  vocabulaires  un  échange  continuel  de  termes  et  à  chaque  passage 
d'un  groupe  à  un  autre  le  mot  prend  une  nuance  différente  :  quand  il  passe 
d'un  vocabulaire  spécial  au  vocabulaire  général  il  élargit  son  sens,  et  le  res- 
treint dans  le  cas  inverse.  On  conçoit  que  cet  entrecroisement  et  ce  perpétuel 
va-et-vient  fournissent  à  l'observateur  un  écheveau  de  faits  singulièrement 
complexe  à  débrouiller.  Mais  sur  bien  des  points  il  est  possible  de  le  démêler, 
et  M  Meillet  donne  lui-même  de  nombreux  exemples  qui  mettent  en  pleine 
lumière  son  idée.  Ses  analvses  nuancées  font  entrevoir  ce  qu'on  peut 
attendre  d'un  dictionnaire  étymologique  qui  s'inspirerait  de  cette  idée  (cf. 
l'article  A  propos  d'un  récent  dictionnaire  étymologique  du  français,  pp.  292- 
296).  —  Les  changements  morphologiques,  eux  aussi,  dépendent  des 
variations  de  l'état  des  sociétés,  quoique  le  rapport  semble  ici  au  premier 
abord  moins  intime  et  moins  net.  Les  progrès  de  la  civilisation  ont 
entraîné  un  progrès  de  la  pensée  abstraite,  d'où  l'effacement  progressif  des 
catégories  concrètes  ou  semi-concrètes  :  simplification  de  la  flexion  et 
notamment  perte  rapide  des  cas  autres  que  les  cas  «  grammaticaux  »,  dispari- 
tion du  duel,  disparition  du  neutre  dans  un  grand  nombre  de  langues  et  du 


A.  MEILLET,  Linguistique  historique  et  lingfiistique  générale.    121 

genre  même  en  anglais,  instabilité  des  formes  qui  représentent  1'"  aspect  » 
en  regard  de  celles  qui  représentent  le  «  temps  »,  transformation  du  subjonc- 
tif qui,  au  lieu  d'exprimer  un  fait  de  sensibilité,  n'indique  plus  qu'une  relation 
purement  grammaticale  (voir  en  particulier  :  V évolution  des  formes  gramma- 
ticales, pp.  130-148,  Sur  les  caractères  du  verhe,  pp.  175-198,  Le  genre  gram- 
matical et  r élimination  de  la  flexion,  pp.  199-210).  Ce  sont  là,  on  le  voit,  des 
changements  très  généraux,  communs  à  un  grand  nombre  de  langues  et  qui 
entraînent  à  leur  tour  une  masse  énorme  de  modifications  accessoires,  diffé- 
rentes suivant  les  langues.  Mais  ces  modifications  secondaires  elles-mêmes, 
pour  restreinte  qu'en  soit  la  portée,  ne  sauraient  rester  en  dehors  du  champ 
d'études  de  la  linguistique.  Car,  en  s'additionnant  et  se  combinant,  elles 
finissent  par  donner  à  une  langue  originairement  assez  semblable  à  d'autres 
une  personnalité  nouvelle  et  originale,  aussi  intéressante,  et  plus,  comme  l'a 
montré  M.  Meillet  dans  son  livre  sur  les  Caractères  généraux  des  langues  ger- 
maniques, que  les  survivances  qui  la  rattachent  à  la  fois  à  son  état  ancien  et  à 
un  groupe  de  langues  parentes.  Et  peut-être  ici  pourrait-on  concevoir  un 
rapport  plus  étroit  entre  le  développement  d'une  langue  donnée  et  l'évolution 
de  la  société  dont  elle  est  le  moyen  d'expression.  M.  Meillet  distingue  dans  la 
langue  (p.  16)  l'élément  «  linguistique  »  —  ce  qu'il  appelle  ailleurs  une  spécifi- 
cité linguistique  —  et  l'élément  «  social  ».  Mais  ne  pourrait-on  dire  que  ces 
deux  épithètes  recouvrent  la  même  réalité  ?  Le  «  linguistique  »  n'est-il  pas  le 
«  social  »  même  —  celui  d'aujourd'hui  et  celui  d'hier  — ,  tel  qu'il  peut  s'ex- 
primer dans  une  association  de  niots  et  de  groupements  de  mots  ?  Prenons  un 
exemple.  Soit  une  langue  comme  le  français  des  environs  de  1 500,  que  domine 
la  tendance  à  se  débarrasser  de  l'inversion,  tendance  due  elle-même  à  la  chute 
de  la  déclinaison,  soit  d'autre  part  une  succession  Ton  père  ?  Est-il  là  ?  qui  se 
cristallise  à  ce  moment  en  une  phrase  unique  Ton  père  est-il  là  ?  Ce  tour  inter- 
rogatif,  rapproché  du  tour  positif  To7t  père  est  là  va  suggérer  à  la  langue  la 
possibilité  de  continuer  à  marquer  l'interrogation  tout  en  supprimant  l'inver- 
sion. Ton  père  est-il  là  ?  conduit  donc  à  II  est-il  là  ?,  puis  à  Elle  est-il  là  ?  et 
enfin  à  Tu  es-ti  là  ?  La  création  de  la  particule  interrogative  ti  est  due  ici, 
comme  souvent  en  morphologie,  semble-t-il,  à  la  rencontre  d'une  tendance 
générale  et  d'un  fait  nouveau  qui  brusquement  offre  à  la  tendance  une  possi- 
bilité de  se  réaliser  au  moins  en  partie.  Voilà  un  procès  sans  doute  essentiel- 
lement linguistique.  Mais  n'est-ce  pas,  en  son  essence,  une  réaction 
aveugle,  inconsciente,  nécessaire,  de  la  communauté  en  quête,  ici  comme 
ailleurs,  de  plus  de  commodité  ?  Seulement  là  le  changement  n'est  plus  en 
rapport  avec  une  différenciation  sociale,  au  contraire  il  suppose  unité  de  réac- 
tion et  d'effort.  A  la  différence  des  changements  de  sens  dans  le  vocabulaire, 
les  créations  morphologiques  seraient  donc  l'expression  d'une  communauté, 
sur  un  point  donné  et  pour  un  moment  donné,  parfaitement  homogène. 
Miis  voici  où  va  apparaître  la  différenciation  :  //,  quoique  employé  par  des 
millions  de  Français,  n'a  pas  été  adopté  par  la  langue  correcte  qui  lui  a  pré- 


122  COMPTES   RENDUS 

l'éré  une  autre  création  de  l'époque,  est-ce  que.  La  raison  saute  aux  yeux  :  ti  a 
semblé  arbitraire,  illogique,  on  Fa  sacrifié  au  profit  d'un  tour  qui  apparaissait 
comme  plus  «  régulier  ».  Considérations  de  logique  abstraite,  dues  à  des 
grammairiens  et  adoptées  par  des  groupements  qui  veulent  se  distinguer  du 
reste  de  la  communauté.  On  entrevoit  ici  aussi  une  structure,  orientée  il  est 
vrai  par  rapport  à  la  langue  même  —  parler  correct,  parler  populaire,  avec 
toutes  les  subdivisions  qu'on  voudra  — ,  mais  c'est  tout  de  même  une  struc- 
ture sociale,  variable  selon  les  pavs,  les  époques,  les  circonstances  historiques, 
et  qui,  sous  une  forme  ou  sous  l'autre,  n'a  jamais  dû  faire  défaut.  Ainsi  les 
créations  morphologiques  seraient  toujours  l'affaire  de  la  communauté  prise 
dans  son  ensemble  et  réagissant  inconsciemment,  le  choix  entre  les  différentes 
créations  dépendrait  de  la  décision  plus  ou  moins  consciente  et  arbitraire  de 
groupements  différenciés.  Il  va  de  soi  que  ces  décisions,  si  elles  réussissent 
parfois,  comme  il  arrive,  à  se  faire  accepter  par  toute  la  communauté,  peu- 
vent à  leur  tour  servir  de  point  de  départ  à  de  nouvelles  créations.  —  En 
matière  de  changements  phonétiques  aussi  on  retrouve  l'influence  de  faits 
d'évolution  sociale.  Quand  une  population  change  de  langue,  elle  con- 
serve une  partie  de  ses  habitudes  articulatoires  antérieures  :  de  là  de  graves 
modifications  phonétiques  dont  les  répercussions  peuvent  se  faire  sentir  pen- 
dant des  siècles.  Et  ce  changement  de  langue  suppose  un  profond  boulever- 
sement social.  Nul  n'a  étudié  de  plus  près  que  M.  Meillet  le  mécanisme  de 
ce  type  de  changement,  ni  n'en  a  mieux  montré  l'importance  dans  l'histoire 
des  langues.  D'autre  part  on  emprunte  des  sons,  soit  lorsque  des  parlers  voi- 
sins s'effacent  peu  à  peu  devant  une  langue  commune,  soit  lorsqu'à  l'intérieur 
d'un  même  parler  un  son  originaire  d'une  localité  donnée  envahit  peu  à  peu 
une  aire  plus  étendue  :  dans  les  deux  cas  il  y  a  une  question  d'imitation  et 
de  prestige,  c'est-à-dire  qu'ici  encore  nous  sommes  ramenés  à  une  différen- 
ciation sociale.  Reste  la  classe  nombreuse  des  changements  dits  spontanés. 
On  n'a  pas  encore  réussi  à  les  expliquer,  c'est-à-dire  à  en  retrouver  la  cause 
déterminante,  sociale  ou  autre.  Le  point  de  départ  de  la  recherche,  qu'on 
veut  mettre  dans  le  fait  de  la  discontinuité  du  langage  par  suite  de  sa  trans- 
mission des  parents  aux  enfants,  est-il  si  assuré  ?  Est-ce  un  fait  ? 

En  suivant  jusqu'au  bout  une  des  idées  maîtresses  du  livre  de  M.  Meillet, 
nous  avons  dû  laisser  de  côté  bien  d'autres  développements  importants  :  p. 
ex.  détermination  précise  de  la  notion  fuyante  de  parenté  des  langues,  sens 
originel  de  la  distinction  de  genre  aujourd'hui  si  obscure  et  si  inutile  dans 
les  langues  qui  l'ont  conservée,  rôles  des  interdictions  de  vocabulaire  au 
cours  de  l'histoire  des  langues,  renseignements  sur  les  différentes  civilisations 
de  l'Europe  ou  sur  les  idées  religieuses  de  l'ancienne  communauté  indo-euro- 
péenne à  tirer  de  certains  faits  de  vocabulaire,  nature  du  rapport  qui  existe 
entre  unité  linguistique  et  unité  de  civilisation.  Un  article  signale  l'originalité 
et  la  portée  des  travaux  de  M.  Gilliéron  et  montre  l'influence  qu'a  eue 
l'étude  des  parlers  locaux  sur  le  développement  des  études  romanes  (p.  305- 


DRÂGAN,  Doua  manuscripie  vechi.  123 

509,  cf.  pp.  156-158):  on  voit  là,  dans  un  cas  très  favorable,  toute  la  com- 
plexité des  faits  qui  se  dissimulent  sous  l'apparente  simplicité  des  correspon- 
dances dont  doivent  se  contenter  le  plus  souvent  le  linguiste  et  le  grammairien. 
Un  chapitre,  que  nous  aurions  aimé  à  connaître  plus  tôt  (il  est  de  1909), 
étudie  la  disparition  des  formes  simples  du  prétérit  (pp.  149-158).  Ici,  sur  un 
point  de  détail,  nous  voudrions  suggérer  une  réserve.  M.  Mcillet,  montrant 
comment  le  prétérit  disparaît  peu  à  peu  de  l'allemand,  est  amené  à  indiquer 
que  la  distinction  de  sens  entre  le  parfiiit  et  le  prétérit  historique  entre  mal 
dans  le  plan  du  germanique  (p.  156).  Mais  cela  tient-il  suffisamment  compte 
de  l'anglais,  où  aujourd'hui  encore  /  hâve  doue  se  distingue  très  rigoureuse- 
ment de  /  did  ?  Et  aux  deux  étapes  du  procès  de  disparition  énumérées  à  la 
page  154  :  1°  création  d'une  forme  "composée  [à  sens  de  parfait];  2°  générali- 
sation de  cette  forme  aux  dépens  du  prétérit  simple  — ,  ne  faudrait-il  pas  en 
ajouter  une  troisième  qui  prendrait  place  chronologiquement  entre  les  deux 
autres  :  (2°)  la  forme  composée,  tout  en  retenant  le  sens. du  parfait,  acquiert 
celui  du  prétérit.  C'est  un  procès  qui  ne  s'est  pas  encore  réalisé  en  anglais  et 
sans  lequel,  semble-t-il,  le  3^  et  dernier  ne  saurait  se  produire.  Mais  la  thèse 
essentielle  de  M.  Meillet  ici  —  et  c'est  un  point  sur  lequel  il  a  souvent  l'occa- 
sion de  revenir  —  c'est  que,  quand  on  se  trouve  en  présence  d'un  développe- 
ment qui  dans  des  langues  très  différentes  aboutit  à  un  même  résultat,  on  a 
affaire  à  une  tendance  générale,  et  qu'il  est  imprudent  de  n'examiner  qu'un 
de  ces  développements,  sans  se  soucier  des  autres  :  on  risque  ainsi  de  prendre 
pour  une  cause  nécessaire  ce  qui  n'est  peut-être  qu'un  moyen  fortuit  ou  acces- 
soire. C'est  là  une  des  principales  leçons  pratiques  à  retenir  de  ce  livre  où  on 
peut  en  prendre  tant  d'autres. 

Lucien  Foulet. 

Xicolae  Drâg.\n,  Dou^  manuscripte  vechi  :  codicele  Todore- 
scu  si  codicele  Martian,  studiu  si  transcriere  ;  éd.  de 

l'Académie  roumaine,  Bucarest,  1914  ;  in-80,  247  pages  et  6  planches  hors 
texte. 

Pour  l'histoire  de  la  littérature  roumaine,  les  deux  manuscrits,  découverts 
en  Transylvanie  par  MM.  Todorescu  et  Mar^ian,  leurs  propriétaires  actuels, 
sont  d'une  grande  importance.  Par  les  questions  qu'ils  soulèvent  et  par  leur 
langue,  ils  se  relient  aux  ouvrages  traduits  en  roumain  dans  le  courant  du 
xvie  siècle.  Par  leur  contenu,  ils  prouvent  qu'il  faut  attribuer  au  mouvement 
qui  donna  à  la  littérature  roumaine  ses  premiers  monuments  —  ce  qui  n'était 
qu'une  supposition  jusqu'à  la  publication  de  M.  D.  '  —  d'une  part,  la  traduc- 
tion des  apocryphes  dont   nous  avons  des  copies  dans  le   codex  Shird:^aniis 


I.  V.  bibliographie  dans  Dràgan,  p.  7,  n.  2,  et  Ov.  Densusianu,  Histoin 
delà  langue  rouin.,  II,  Paris,  1914,  p.  7. 


t24  COMPTES   RENDUS 

(éd.  par  B.  F.  Hasdeu  dans  Cuv.  den  hàtràni,  II,  Bucarest,  1879),  de  l'autre, 
la  traduction  des  Évangiles,  de  leurs  Explications  {CaïauM)  et,  peut-être, 
d'un  Eucologe  (Molitvenic). 

Ces  manuscrits  sont  deux  recueils,  deux  «  sbornics  »,  copiés  en  Transyl- 
vanie entre  la  fin  du  xvie  et  le  milieu  du  xviie  siècle.  Pour  la  description  des 
mss.,  V.  Dràgan,  ii-ijct  169-75. 

Nous  en  examinerons  tout  d'abord  l'importance  pour  l'histoire  littéraire  : 
en  premier  lieu,  les  textes  religieux  (officiels)  qu'ils  contiennent,  et  les  textes 
de  même  époque  auxquels  ils  se  rattachent  ;  puis,  leurs  rapports  avec  le  cod. 
Sturdzanus,  qui  apparaît  sous  un  nouveau  jour,  non  plus  comme  un  recueil 
d'apocryphes  isolé  au  milieu  des  autres  traductions  du  xvi«  siècle,  mais  sim- 
plement comme  une  copie  d'après  des  traductions  antérieures,  reflétées  paral- 
lèlement dans  les  codex  Tod.  et  Marçian  ;  eu  dernier  lieu,  nous  ferons 
quelques  remarques  sur  la  langue  de  ces  textes. 

\'oici  d'abord  le  cod.  Todorescu  (v.  D.,  13-15),  avec  l'indication  des  pas- 
sages où  l'on  retrouve  ces  textes,  avec  de  petites  modifications  portant 
notamment  sur  le  lexique,  dans  les  ouvrages  imprimes  par  le  diacre  Coresi 
on  bien  dans  le  cod.  Sturdzanus  : 

i)  Explication  de  VErans^ile  du  dimanchi'  de  Pâques  (dont  il  ne  manque 
qu'une  feuille)  (D.,  191-95)  =  seconde  Ca^ania  (commentaire des  Évangiles) 
imprimée  par  Coresi  à  Braçov,  en  1581  '.  (Ce  fragment  a  été  publié  par 
T.  Cipariu  dans  sa  Crestomatia  seau  analecte  literare,  Blaj,  1858,  pp.  33-40.) 

2)  Explication  de  VEvangile  de  V Ascension  (D.,  195-200)  =  Coresi,  id., 
cxempl.  de  l'Acad.  roum.,  pp.  200-207. 

3)  Récit  de  la  descente  de  la  Vierge  aux  enfers  pour  y  voir  les  supplices  des 
pécheurs  (D.,  200-205,  206-208)  =  codex  Sturdzanus,  éd.  Hasdeu,  Cuv., 
II,  311-67. 

4)  Apocalypse  de  saint  Paul.  (D.,  208-212)  =  Hasdeu,  id.,  415-25. 

3)  <■<■  Je  gis  sans  voix  et  sans  âme  »  (D.,  212-22)  =:  Hasdeu,  ib.,  449-71. 

6)  Evangile  dn  riche  et  du  pauvre  La:(are  (D.,  222-23)  ^^  Coresi,  Évangé- 
liaire  de  1560-61  (éd.  M.  Gaster,  Chrestomathie  roum.,  I,  30-31  ;éd.  Gherasim 
Timus,  Bue.  1889,  1 59-60)  ^ 

7)  Explication  de  VEvangile  du  jugement  dernier  (D.,  223-25)  =r  Hasdeu, 
ib.,  225-30. 

8)  «  Ainsi  parle  Dieu  aux  baptisés  »  (D.,  225-28). 

Le  reste   des  textes,  étant  écrits    postérieurement,    ne  nous  intéresse  pas. 
Quelle  est  maintenant  l'importance  de  ces  textes  ? 

A)  Textes  religieux.  — Les  n°^  i  et  2  se  retrouvent,  connue  on  l'a  vu,  dans 
le  cod.  Tod.  et  dans  la  seconde  CaT^ania  de  Coresi.  M.  D.  prouve  que  le  cod. 

1.  La  première  a  été  publiée  vers  1564.  Pour  les  livres  imprimés  par 
Coresi,  v.  J.  Bianu  si  N.  Hodos,  Bihliografia  romîneascâ  veche,  éd.  de  l'Acad, 
roum.,  I,  Bucarest,   1905. 

2.  Cf.  Romania,  XXXVI  (1907),  429-34. 


îDRÂGAN,  Doua  manuscripte  vechî.  125 

Tod.  est  une  copie,  mais  non  d'après  Coresi,  et,  vice-versa,  que  Coresi  n'a  pas 
copié  le  cod.  Tod.  (D.,  20-59,  î9~7o)-  I^  faut  donc  admettre  que  le  diacre  et 
l'anonvme  qui  nous  ont  laissé  le  cod.  Tod.  copiaient  d'après  une  même 
traduction  originale.  La  filiation  est  impossible  à  reconstituer.  Il  est  prudent 
de  croire,  cependant  —  comme  le  fait  l'auteur  — ,  que  tous  les  deux  se  sont 
probablement  servis  de  copies  qui  dérivaient  de  cette  traduction  originale. 

Pour  wCS  deux  textes,  nous  possédons  encore  deux  autres  traductions  du 
xvie  siècle.  Ce  sont  les  fragments  qui  se  trouvent  :  a)"  dans  le  cod.  Sturdza- 
nus  (Hasdeu,  ib.,  78-79),  b)  dans  les  restes  d'une  Ca-:^ania  publiée  par 
M.  N.  lorga  dans  les  Annales  de  VAcad.  roum.,  XXVIII,  Littér.,  p.  106  suiv. 

M.  D.  démontre  que  nous  avons  affaire,  dans  ce  cas,  à  3  traductions  indé- 
pendantes :  1)  celle  reflétée  par  le  cod  Tod.  et  \3iCa^ania  de  Coresi  (1581), 
2)  la  Ca:^ania  lorga,    3)  le  cod.  Sturdzanus  (D.,  16-20). 

D'autre  part,  on  retrouve  le  n°  6  dans  VÉi'angéîiaire  de  Coresi  (1560-61). 
Ce  sont  de  nouveau  deux  copies  d'après  la  même  traduction  originale.  Il  est 
donc  fort  probable  que  la  traduction  des  Evangiles  et  de  leurs  explications 
(en  roum.  tilc),  se  fit  en  même  temps  que  celle  des  Psaumes  et  des  Actes 
des  Apôtres.  Jusqu'à  la  publication  de  M.  D.,  la  chose  paraissait  possible, 
mais  on  manquait  de  preuves.  Ajoutons  que  cette  découverte  vient  compléter 
ce  que  l'on  savait,  quant  à  l'œuvre  de  Coresi,  qui  ne  fit  que  métier  d'impri- 
meur et  se  contenta  de  modifier  la  langue  des  traductions  manuscrites  qu'il 
avait  sous  la  main. 

Rappelons  enfin  qu'en  ce  qui  concerne  la  Ca:^ania  de  Coresi,  on  sait  que  le 
diacre  en  imprima  une  première  vers  1564.  Or,  dans  la  préface  de  ce  livre, 
il  dit  :  <f  Beaucoup  de  prêtres  s'étaut  plaint  à  moi  du  fait  qu'ils  n'avaient  pas  les 
explications  des  évangiles  (tilc)  pour  pouvoir  officier  et  prêcher  au  peuple. .  . . 
ayant  trouvé  ces  explications.  .  .  traduites. . .  je  les  ai  imprimées  pour  vous, 
mes  frères  »  (Bianu-Hodo§,  ouvr.  cit.,  I,  518).  Nous  avons  vu  que  le  texte 
no  I  se  retrouve  dans  la  seconde  Ca^ania  de  1581.  Malheureusement,  les 
premières  feuilles  de  la  Ca\ania  1564  manquent,  ce  qui  fait  qu'on  ne  peut 
établir  de  comparaison.  M.  D.  suppose  que  ce  texte  ne  se  trouvait  pas  dans 
cette  première  édition  (D.,  88,  n.  2).  Dans  tous  les  cas,  une  question  se  pose  : 
le  diacre  possédait-il,  dés  1564,  des  parties  de  ce  tilc  traduites  antérieurement 
en  roumain  ?  En  1581,  il  en  possédait  d'autres,  et  quand  Lucas  Hirschel  di^ 
dans  la  préface  de  celte  Ca^ania  qu'après  de  longues  recherches,  il  en  a  trouvé 
le  texte  slave  qu'il  a  donné  à  traduire  à  Coresi,  induit-il  en  erreur  les  bons 
chrétiens  orthodoxes  à  qui  ce  livre  s'adressait  (v.  Bianu-Hodo§,  ib.,  91-92)  ? 
Deux  points  encore  méritent  l'attention.  Tout  d'abord,  ces  trois  traductions 
indépendantes  du  commentaire  des  évangiles  —  on  en  connaît  deux  de  la 
même  sone  du  Psautier,  et,  comme  nous  le  prouverons  une  autre  fois,  deux 
des  textes  des  Apôtres  —  nous  démontrent  combien  puissant  fut  ce  courant 
de  traductions. 

Secondement,  puisque  Coresi  ne  s'est  servi  que  de  traductions  antérieures, 


126  COMPTES    RENDUS 

on  est  en  droit  de  se  demander  :  ces  traductions  faites  dans  la  partie  Nord- 
Est  delà  Transylvanie  (v.  plus  loin),  furent-elles  effectuées  en  vue  de  l'im- 
pression ?  Ou  bien,  faut-il  croire  qu'elles  sont  de  beaucoup  antérieures  à 
Coresi,  et  qu'elles  furent  suscitées  par  la  propagande  hussite  ?  C'est  cette 
théorie  qui  est  la  plus  accréditée  actuellement  en  Roumanie. 

B)  Textes  apocryphes.  —  Ces  textes  apocryphes  sont  dans  le  cod.  Todo- 
rcscu,  les  nos  3,  4,  5,  7  et  8  ;  quel  rapport  peut-on  établir  entre  les  copies  de 
ces  textes  qui  se  retrouvent  dans  le  cod.  Tod.  et  dans  le  cod.  Sturdzanus? 

Tout  d'abord,  pour  ceux-ci  comme  pour  les  autres,  il  s'agit  en  général  de 
deux  copies  —  d'un  côté  le  cod.  Tod.,  de  l'autre  le  cod.  Sturdzanus  — 
d'après  une  même  traduction  originale.  On  saisit  donc  l'importance  du  ms. 
publié  par  M.  D.  Ces  copies  d'apocryphes  partent  d'un  prototype  commun 
qu'il  faut  rattacher  très  probablement  au  courant  qui  donna  la  traduction  des 
livres  que  nous  venons  d'examiner  plus  haut. 

Pour  les  textes  n°^  3  et  4,  le  cod.  Tod.  complète  une  lacune  du  cod. 
Sturdzanus  :  Hasdeu  croyait  qu'il  ne  manquait  qu'une  feuille  à  la  traduction 
roumaine  de  l'Apocalypse  qu'il  publia.  Le  cod.  Tod.  nous  montre  qu'il  en 
manque  plus  de  6  (Hasdeu,  ib.,  413,  D.,  85-6). 

Les  textes  n°^  7  et  8  se  retrouvent  dans  le  cod.  Sturdzanus.  Or,  Hasdeu 
croyait  que  ce  fragment  (intitulé  Zise  doninul)  était  une  composition  originale 
du  prêtre  Grégoire  de  Mâhaci  (ib.  224).  Le  cod.  Tod.  démontre  que  le  texte 
du  cod.  Sturdzanus  n'est  qu'une  contamination  des  textes  7  et  8  :  la  traduc- 
tion originale  de  laquelle  dérivent  ces  deux  copies  (cod.  Tod.  et  cod.  Sturdza- 
nus) présentait  ces  deux  textes  à  la  suite  l'un  de  l'autre.  Le  copiste  du  cod. 
Sturdzanus  les  réunit  en  un  seul.  M.  D.  suppose  que,  pour  ce  qui  est  du  texte 
no  8,  il  pourrait  s'agir  d'une  composition  du  rédacteur  dont  dérivent  les 
deux  codex  dont  nous  venons  de  parler,  qui  y  aurait  ajouté  en  outre  un 
fragment  des  Actes  des  Apôtres  ressemblant  à  celui  publié  par  M.  N.  lorga 
dans  les  Annales  citées,  p.  103  (v.  D.,  72,  n.  2).  La  fin  de  ce  texte  no  8 
serait  un  fragment  pris  à  la  Legenda  Duminicei  (v.  Hasdeu,  ib.,  15-16). 

Pour  ce  qui  est  de  cette  «  légende  »  même,  que  Hasdeu  croyait  être  une 
traduction  originale  du  vieux  slave,  M.  D.  y  relève  3  fautes  qui  paraissent 
démontrer  qu'il  ne  s'agit  que  d'une  copie  d'après  une  traduction  roumaine 
antérieure  (D.,  74-75)- 

Nous  n'avons  plus  à  nous  occuper  que  du  texte  n»  5,  les  Cugelciri  lu  oia 
mortel,  que  Hasdeu  croyait  être  de  même  une  composition  originale  de  l'au- 
teur anonyme  qui  donna  les  textes  bogomiliques  compris  dans  le  codex 
Sturdzanus.  M.  D.  Rousso  avait  déjà  montré  dans  ses  Studiibi:^imthw-roniUie 
(Bucarest,  1907,  3-29;  cf.  Roniania,  XXXVII,  174-75)  que  ce  texte  est  une 
traduction  du  slave.  Il  s'agirait  non  d'apocryphes  bogomiliques,  mais  de  frag- 
ments traduits  des  livres  suivants  :  a)  un  Eucologe  (prières  faites  à  l'enter- 
rement), b)un  fragment  de  la  Dioptrie  de  Philippe  le  Solitaire,  3)  une  adap- 
tation d'après  les  homélits  d'Ephiem  le  Syrien,  cnliii,  une  partie  de  la  vie 
de  S.  Basile  le  nouveau  (le  jugement  dernier). 


DRÂGAN,  Doua  nianiiscripte.  vcchi.  127 

Pour  ce  qui  est  du  fragment  pris  à  un  Eucologe,  M.  Rousso  avait  prouvé 
que  cette  partie  ne  pouvait  être  comparée  au  Molitvenic  de  Coresi,  imprimé 
à  la  suite  de  la  OqflHm  vers  1564,  et  traduit  d'après  Vx4genda  de  Heltai  Gas- 
par,  1551  et  1559,  (v.  D.,  79,  n.  2),  cette  partie  manquant  à  ce  texte.  Mais 
M.  D.  a  trouvé  chez  M.  Todoresco  un  fragment  d'un  Molitvenic  traduit  pro- 
bablement au  xvie  siècle,  mais  copié  un  siècle  plus  tard,  dont  l'auteur  des 
Cugetàri  se  serait  servi.  En  plus,  ce  texte  contient  un  fragment  de  l'évangile 
selon  saint  Jean,  identique  au  texte  publié  par  Coresi  en  1560-61  (v.  D.,  loc. 
cit.).  Ainsi,  il  paraît  presque  certain  que  le  diacre  s'est  servi  pour  sa  première 
édition  des  Évangiles  d'un  texte  antérieurement  traduit.  En  plus,  l'existence 
au  xvie  siècle  d'une  traduction  roumaine  du  Molitvenic,  indépendante  du 
texte  de  Coresi,  paraît  probable.  C'est  pourquoi  on  ne  saurait  assez  presser 
M.  D.  de  publier  ce  précieux  fragment  (v.  D.,  14). 

M.  D.  prouve  ensuite  que  les  Cugetàri  de  l'éd.  Hasdeu  et  le  texte  corres- 
pondant du  cod.  Tod.  remontent  aussi  aune  même  traduction  originale  (D., 
80-85).  Notamment,  la  même  expression  sufletc-oute  (v.  là-dessus  Rousso, 
ouvr.  cit. y  II,  et  Roniania,  cit.,  175)  qui  se  retrouve  dans  les  deux  codex,  est 
une  preuve  des  plus  convaincantes. 

Le  contenu  du  codex  Marpan  est  analysé  par  M.  D.  au  pp.  172-3.  Nous  ne 
nous  arrêterons  point  aux  textes  n°^  i,  2  et  3,  qui  sont  copiés  fidèlement 
d'après  le  cod.  Tod.,  ni  au  texte  no  4,  copié  sur  la  Ca;^a>//rt  de  Varlaam  (Jassy, 
1643);  le  no  5  est  de  même  sans  importance  pour  nous. 

Le  texte  le  plus  intéressant  et  le  seul  que  l'éditeur  publie,  est  le  iv>  7  :  un 
fragment  de  la  Pseudo-apocalypse  de  saint  Jean  (D.,  229-31). 

Ce  fragment  confirme  la  supposition  de  Hasdeu  que  les  Roumains  connais- 
saient au  xvie  siècle  deux  rédactions  de  l'Apocalypse  de  saint  Paul  et  de  la 
Pseudo-apocalvpse  de  saint  Jean,  qui  ne  se  retrouvent  pas  dans  les  mss.  slaves. 
Mais  dans  la  rédaction  grecque  de  ce  dernier  apocryphe  on  trouve  un  passage 
identique  à  celui  qui  est  dans  les  Cugetàri.  Il  en  résulte  que  les  Roumains  ont 
connu  à  cette  époque,  outre  une  rédaction  courte  de  l'Apocalypse  de 
saint  Paul  (v.  cod.  Tod.,  texte  n°  4),  une  seconde  plus  étendue  contenant  des 
passages  de  la  Ps. -apocalypse  de  saint  Jean,  et  ce  dernier  apocryphe  en  une 
rédaction  plus  rapprochée  du  texte  grec.  Le  fragment  du  cod.  Mar^ian  étant 
traduit  du  slave  nous  prouve  l'existence  de  cette  rédaction  inconnue.  Quoique 
copiée  postérieurement  —  entre  1580  et  1643  — ,  la  traduction  originale  de 
ce  fragment  doit  être  placée  entre  celles  dont  nous  venons  de  parler. 

C)  Langue.  —  Nous  insisterons  tout  d'abord  sur  un  fait  que  l'auteur  relève 
dans  son  Introduction  (^pp.  1-9).  Après  avoir  examiné  les  différents  avis  émis 
par  les  savants  roumains  quant  à  la  patrie  du  premier  traducteur  des  livres 
saints  —  il  faut  en  admettre  plusieurs,  croyons-nous  :  la  multiplicité  des  textes 
et  surtout  les  quelques  traductions  indépendantes  du  même  livre  nous  le 
démontrent  —  M.  D.  conclut  que  sa  patrie  d'origine  était  le  Bihor,  mais  que 
faisant  les  traductions  dans  le  Maranmre^,  il  a  emprunté  au  parler  de  cette 
région  certaines  particularités  phonétiques. 


Î28  .       COMPTES   RENDUS 

Il  s'agit  des  consonnes  d'origine  latine  ;  (+  o,  u)  et  d  (-{-  i,  è  lat.),  qui 
apparaissent  altérées  en  g  et  <f:^  dans  les  premières  traductions,  particularité 
propre  aujourd'hui  au  Maramureç,  et  de  la  conservation  intacte  des  labiales 
devant  ;,  ie,  qui  caractérise  la  région  du  Bihor  (v.  aussi  D.,  93-94).  Cela  est 
juste  pour  d  et  pour  /.  Mais  pour  l'entière  série  des  labiales,  on  ne  peut,  à 
notre  avis,  rien  tirer  de  précis  des  cartes  de  Weigand  '.  Si  dans  quelques 
parties  du  Bihor  presque  toute  la  série  reste  intacte,  notamment  dans  la  région 
qui  s'étend  à  l'Est  et  au  Sud  d'Oradea-Mare,  il  n'est  pas  moins  vrai  qu'en 
d'autres  points  elles  sont  altérées.  D'ailleurs,  dans  cette  même  région  d'Ora- 
dea  M.,  p  (+  /,  ie)  est  fortement  altéré  Q,  p^i,pt',  i")'- 

M.  D.  admet  que  les  particularités  phonétiques  qui  caractérisent  aujour- 
d'hui les  parlers  du  Bihor  et  du  Maramures  étaient  les  mêmes  à  l'époque  de 
la  traduction  de  ces  textes.  Il  est  vrai  que,  pour  la  plupart,  il  semble  que  l'état 
actuel  corresponde  en  bien  des  points  à  l'état  passé.  Mais  nous  n'avons  pas 
encore  les  moyens  d'en  déterminer  Taire  au  xyi^  siècle.  Rappelons  encore 
que  si  la  palatalisation  des  labiales  est  absente  de  ces  textes,  elle  l'est  aussi 
notamment  des  traductions  du  Métropolite  Dosoftei,  qui  cependant  faisait  de 
fortes  concessions  à  la  prononciation  moldave,  caractérisée  par  ce  phéno- 
mène '. 

Cette  question,  une  des  plus  intéressantes  de  celles  que  soulève  l'étude  des 
anciens  textes  roumains,  a  été  résolue  par  M.  Ov.  Densusianu  de  la  façon 
suivante  :  le  phonétisme  Jélatrâ,  ghine  étant  par  trop  éloigné  des  sons  primi- 
tifs (piatrà,,  bine),  on  l' écartait  de  l'écriture  (ouvr.  cit.,  111-12).  Par  contre, 
on  trouve  dans  les  documents  et  les  textes  de  l'époque  quelques  exemples  du 
verbe  a  fï  ^  a  ht,  qui  s'éloignait  peu  de  la  forme  normale  (v.  D.,  26-27). 

S'il  s'agissait  d'englober  le  Bihor  dans  la  région  où  l'on  doit  se  figu- 
rer que  ces  premières  traductions  s'effectuèrent,  la  cause  en  serait  que  pour  le 
moment  il  faut  s'en  tenir  encore  à  une  localisation  des  plus  larges.  L'étude 
de  la  langue  des  textes  publiés  par  M.  D.  occupe  les  pp.  89-166  et  183-88. 

Le  cod.  Tod.  et  le  cod.  Martian  ne  sont  pas  rhotacisants  (m  intervocalique 
>  r).  On  sait  que  le  cod.  Sturdzanus  ne  présente  le  rhotacisme  que  dans  les 
texte  màhCicene.  Les  texte  bogoniilice,  dus  à  un  autre  copiste,  ne  le  connaissent 
que  sporadiquement.  Cette  différence  peut  s'expliquer  de  la  façon  suivante. 
Les  traductions  faites  dans  la  région  du  Maramures  sont  caractérisées  par 
cette  particularité.  Nous  avons  vu  que  c'est  à  juste  titre  que  M.  D.  place  la 


1.  Cf.  G.  Weigand,  Lijiguistischer  Atlas Leipzig,  1909.  Sur  cet  Atlas, 

V.  Roniania,  XXVIII,  309-12. 

2.  Weigand,  op.  cit.,  cartes  7  et  54. 

5.  V.  là-dessus  J.  Bianu,  Psaltirca  în  versuri  tntocmità  de  Dosoftei,  éd.  de 
l'Acad.  roum..  Bue.  1887,  ^^'^  '■>  C.  Lacea,  dans  le  5*  Jahreshericht  p.  p. 
G.  Weigand,  Leipzig,  1898,  68-69,  qui  cependant  enregistre  un  cas  de  palata- 
lisation dans  la  Viala.  .  .  svintilor  (cbeapteiii),  à  la  p.  57),  et  D.  Pu^chilà  dans 
les  Antiiiles  de  VAcad.  roum.,  36,  Littér.,  31-32. 


DRÀGAN,  Doiià  iiiaiiuscripte  vechi.  129 

traduction  originale  des  textes  copiés  dans  les  deux  sbornics  qu'il  publie  au 
même  endroit  et  à  la  même  époque,  et  il  en  est  par  suite  de  même  pour  le 
codex  Sturdzanus  et  pour  les  textes  dont  s'est  servi  Coresi.  Or,  comme  le 
remarque  l'auteur,  le  rhotacisme  était  en  déclin  vers  la  fin  du  xvi"^  siècle 
(pp.  83-84),  ce  qui  est  juste,  si  nous  devons  entendre  par  là  que  l'aire  de 
cette  particularité  phonétique  commençait  à  se  restreindre  au  territoire  où 
elle  s'est  conservée  jusqu'à  nos  jours.  D'un  autre  côté,  il  est  très  naturel  que 
d^s  copistes  d'une  autre  région  éliminent  de  leurs  copies  les  particularités  par 
trop  différentes  de  celles  de  leur  parler  :  c'est  ce  qui  s'est  passé  fréquemment. 
Ainsi  donc,  si,  dans  les  deux  codex,  cette  particularité  manque,  il  n'en  résulte 
pas  qu'elle  ne  figurait  point  dans  la  traduction  originale.  Pour  ce  qui  est  des 
texte  màhàcene,  si  on  y  rencontre  le  rhotacisme,  c'est  que  le  prêtre  Grégoire 
copiait  certainement  d'aprè?  un  texte  rhotacisant.  D'ailleurs,  comme  l'observe 
très  bien  M.  D.,  lefait  que  ces  apocryphes  —  Cod.  Tod.,  Marçian  et  Sturdza- 
nus —  sont  des  copies  d'après  d'autres  copies,  faites  sans  doute  par  des  scribes 
natifs  de  régions  différentes,  explique  encore  mieux  la  possibilité  de  disparition 
de  cette  particularité.  Pour  ce  qui  est  des  fragments  des  Actes  des  Apôtres 
(publiés  par  M.  N.  lorga  dans  les  Annales  cit.),  que  l'auteur  considère  comme 
premiers  monuments  de  la  langue  roumaine  (p.  83),  nous  dirons  qu'il  s'agit, 
dans  ce  cas  encore,  d'une  copie  d'après  un  original  traduit  parla  même  école 
du  Maramures.  Que  le  rhotacisme  n'était  propre  qu'à  cette  région  et  à  celle 
moldave  avoisinante,  et  non  un  phénomène  généralisé  auparavant  dans  la 
langue  nord-danubienne,  qui  ne  se  serait  conservé  jusqu'à  la  fin  du  xvie  siècle 
que  dans  cette  partie  de  la  Transylvanie,  il  y  a  des  raisons  de  le  croire. 

Relevons  encore  les  très  judicieuses  remarques  que  M.  D.  fait  aux  pp.  89- 
92  sur  la  L  ngue  des  anciens  textes  roumains  qui  reproduit  le  parler  du  N.  E. 
de  la  Transylvanie.  Le  nom  de  «  vieux  roumain  »,■  appliqué  à  cette  langue, 
est  impropre,  puisqu'il  s'agit  d'une  langue  qui  se  rapproche  en  bien  des  points 
de  celle  qui  continue  à  y  être  parlée  aujourd'hui.  Une  s'agit  donc  point  d'ar- 
chaïsmes, ni  de  provincialismes,  mais  bien  d'une  langue  dans  laquelle  furent 
écrits  les  premiers  monuments  de  la  langue  roumaine,  et  qui  n'ayant  pas  été 
favorisée  par  les  causes  qui  firent  s'élever  le  parler  du  Sud-Ouest  de  la  Tran- 
sylvanie et  du  Nord  de  la  Valachie  au  rang  de  langue  littéraire,  soumis  à 
diverses  influences,  s'est  développée  à  ses  côtés,  en  gardant  ses  particularités 
distinctives. 

L'ouvrage  de  M.  D.  est  accompagné  d'un  consciencieux  lexique  des  formes 
les  plus  intéressantes,  de  4  photographies  des  textes  publiés  et  de  la  repro- 
duction de  leurs  filigranes.  C'est  dans  l'ensemble  une  très  précieuse  publica- 
tion, à  laquelle  on  ne  peut  reprocher  que  de  manquer  parfois  de  clarté  dans 
l'exposé  de  questions  à  la  vérité  très  complexes. 

Alexandre  Rosetti. 


Romania,  XLVII. 


1^0  COMPTES    RENDUS 

1-crdiiKind  Bklnoi,  Le  renouvell-iinent  des  méthodes  gram- 
maticales (Rtriic  iiiiivi'isitairi',  octobre  1920,  pp.  161- 178,  et  janvier 
1921, pp. 21-59). 

Ces  deux  articles  nous  apportent  le  plan  d'une  méthode  nouvelle  d'ensei- 
gnement de  la  grammaire.  M.  Brunot,  qui  n'est  pas  suspect  d'hostilité  à 
l'égard  de  la  grammaire  historique,  ne  croit  pas  que  l'histoire  de  la  langue 
puisse  aider  beaucoup  à  débrouiller  devant  les  élèves  d'une  classe  les  diffi- 
cultés de  la  langue  d'aujourd'hui.  Ce  sont  deux  études  différentes,  et  il  n'y  a 
aucun  profit  à  faire  appel  aux  variations  de  l'usage  antérieur  quand  on  se 
propose  avant  tout  de  démêler  les  éléments  de  l'usage  actuel,  «  tels  qu'ils  re 
présentent  au  cerveau  du  sujet  parlant,  sans  plus  ni  moins,  en  n'y  changeant 
rien,  en  n'y  mettant  rien  du  nôtre  ».  Mais  il  n'y  a  pas  d'avantage  non  plus  à 
retenir,  dans  l'étude  des  faits  linguistiques,  les  divisions  traditionnelles, 
imparfaites  en  elles-mêmes,  et  eu  tout  cas  faites  pour  des  langues  autres  que 
la  nôtre.  Seulement,  à  l'expérience,  on  s'aperçoit  que  toute  classification 
partant  de  la  langue  prête  aux  mêmes  critiques  que  celles  qu'on  vient 
d'écarter  comme  vieillies  et  insuffisantes.  Ne  serait-ce  pas  qu'il  faut  partir  de 
l'idée  plutôt  que  du  mot  ?  «  Ce  sont  les  idées  à  exprimer  qui  doivent  être 
classées,  non  point  sans  doute  en  elles-mêmes  et  pour  elles-mêmes,  comme 
elles  le  seraient  par  la  psychologie  pure,  mais  en  vue  de  leurs  signes  et 
relativement  à  eux .  »  Le  sommaire  détaillé  d'un  des  chapitres  du  futur  livre, 
la  caractérisât  ion  des  êtres,  des  choses,  des  actions,  nous  permet  d'apercevoir 
toute  l'ampleur  et  la  fécondité  de  la  méthode  de  M,  Brunot  comparée  aux 
descriptions  arides  et  sèches  que  sur  le  même  sujet  renferment  trop  souvent 
nos  grammaires.  Mais  nous  nous  arrêterons  surtout  à  un  autre  chapitre  où 
M.  Brunot  examine  la  question,  obscure  entre  toutes,  du  subjonctif.  Si  en 
faisant  la  théorie  de  ce  mode  on  s'est  heurté  à  de  graves  difficultés,  c'est, 
selon  lui,  faute  d'un  peu  d'esprit  philosophique.  Si,  au  lieu  d'envisager  des 
catégories  purement  grammaticales,  on  avait  analysé  la  notion  de  rapport  et 
celle  de  la  modalité,  telles  qu'elles  s'expriment  dans  la  langue,  si  on  les  avait 
distinguées  soigneusement,  on  aurait  vu  plus  loin.  Définissons  ces  notions 
par  des  exemples  :  «  Je  n'irai  plus  chercher  ce  médecin  parce  que  sa  rudesse 
a  effravé  ma  fille  »,  voilà  un  rapport  de  cause.  «  Je  n'irai  pas  chercher  ce 
médecin  parce  que  sa  rudesse  eflTrayerait  ma  fille  »,  le  rapport  est  le  même, 
mais  la  modalité  d'un  des  termes  a  changé.  Appliquons  ces  définitions  aux 
deux  vers  suivants  de  Racine  : 

Abner,  quoiqu'on  se  pût  assurer  sur  sa  foi, 
Ne  sait  pas  même  encor  si  nous  avons  un  roi. 

Cet  imparfait  du  subjonctif,  qui  a  embarrassé  les  commentateurs,  s'explique 
fort  bien  si  l'on  note  qu'il  indique  à  la  fois  un  rapport  d'opposition  et  la 
modahté  de  l'éventuel  :  «  On  pourrait  s'assurer  sur  la  fidélité  d'Abncr,  s'il 


F.  BRUNOT,  Renouvellenient  des  méthodes  grammaticales.   131 

ctait  au  courant,  mais  il    ne  sait   rien  encore.  »   Impossible  de   rendre  cette 
double  nuance  dans    la    langue  moderne  si  on  remplace  pût  pur  ptiisse,  car 
l'expression  de  la  modalité  disparaît.  La  langue  populaire  seule  s'en  tirerait 
en  disant  «  quoiqu'on /oz^rn/jV  ».  De  même,  «  il  serait  furieux  qu'on  refuse 
son  tîls  »    appauvrit  la  phrase  «  il  serait    furieux   qu'on   refusât  son  fils  » 
comparée  à  «  il  est  furieux  qu'on   refuse  son   fils  ».   Mais  que  faire,  puisque 
l'imparfait  du  subjonctif  se  meurt  ?  Ici  encore  la  langue  populaire  n'éprouve 
aucune  difiîculté  :  «  je  voudrais  bien  qu'on  racceplerait  ».  M.  Brunot  montre 
très  bien  la  résistance  qu'opposent  ainsi  aux  nécessités  psychologiques  de  la 
pensée  les  exigences  logiques  de  la  syntaxe  traditionnelle.  On  voit  que  cette 
nouvelle  méthode  grammaticale  est  en  même  temps  un  efficace  instrument 
de  recherche  :  les  pages  que  consacre  ici  M.  Brunot  à  l'examen  de  la  question 
du  subjonctif  sont  peut-être  ce  qu'on  a  écrit  de  plus  pénétrant  sur  l'emploi 
de  ce   mode    en   français.  L'utilité    pédagogique  n'est  pas   moins  certaine. 
Dissocier  l'idée  du  mot,  dans  la  mesure  où  cela  est  possible,  faire  l'inventaire 
des  procédés  merveilleusement  variés  par  lesquels  sont  rendus  les  multiples 
nuances  de   l'idée,  introduire  dans    un    arrangement   complexe    et  parfois 
contradictoire  un  ordre  lumineux,  bref  sortir  de  la  langue  pour  la  voir  de 
haut  et   la  juger  d'ensemble,   il  ne    saurait  y    avoir  pour  aucun  élève  un 
meilleur  «  apprentissage  du  style  ».  C'est   là  un  des  buts  que  se  propose 
M.  Brunot,  et  nous  croyons  qu'on  doit  y  atteindre  en  suivant  sa  méthode. 
Mais  il  ajoute  que  cette  méthode    est    également  vme    initiation  graduelle   à 
«  la  connaissance  de  la  langue  »,  et  là  on  voudrait    marquer  une  réserve. 
Connaissance  raisonnée,  analytique,  sans  doute  ;  mais  connaissance  élémen- 
taire et  pratique,  c'est   autre  chose.   M.  Brunot  ne  soi'ge  pas  à  abolir  les 
«  nomencLnures  »  et  il  déclare  expressément  que  demain  encore  il  y  aura 
des  noms,  des  verbes,  des  aUjectifs.  Qu'est-ce  à  dire,  sinon  qu'il  faudra  encore 
que  les  maîtres  les  enseignent  et  que  les  élèves  les  apprennent  ?  Il  est  visible 
que  le  disciple  d*;  M.  Brunot  n'en  est  plus  là  et  qu'il  sait  déjà  parler  et  écrire 
correctement.  Mais  comment  a-t-il  obtenu  cette  correction  ?  Nous  entendons 
bien  que  M.  Brunot  a  le  droit  de  définir  et  de  limiter  le  champ  d'application 
de  sa  méthode.  Pourtant  une  inquiétude  nous  reste.  Analysons  le   français 
cultivé,  soit,  apprenons  à  connaître  toutes  ses  ressources,  qui  sont  grandes, 
mais  la  question  est    de  savoir   si  le  français    cultivé    pourra  se  maintenir 
longtemps  encore.  Si  l'on  désire  le  sauver,  il  faut  lui  venir  en  aide,  car  il  est 
menacé;  et  on   ne  peut  guère  y  réussir,  croyons-nous,  qu'en  se  plaçant  au 
point  de  vue  de  la  langue  plus  encore  qu'à  celui  de  la  pensée. 

Lucien  Foulet. 


PÉRIODIQUES 


LiTERATURBLATT  FUR  GERMAKISCHE  UND  ROMAlsTISCHE  PHILOLOGIE,  XL, 
1919,  —  C.  54.  Hatzfeld  (Helmut),  Ueber  die  Ohjektivierung  suhjehtiver 
Begrijfe  iiii  Mittelfran:iôsischen,  ein  Beitrag  ::;ur  Bedeutuugslehre  (Spitzcr  : 
l'auteur,  partant  d'une  opinion  très  contestable  de  M.  Vossler,  interprète 
inexactement  les  faits).  —  C.  37.  Heldt  (Elisabeth),  Franiôsische  Virelais  aus 
dein  ij.  Jahrhiinderl  (Hilka  :  éloges). 

C.  96.  W.  Foerster,  Kristian  von  Tioycs,  ÎVorterhuch  :(u  seinen  sàmllicheti 
IVerken  (E.  Herzog  :  signale  mainte  lacune  ou  mainte  erreur  ;  cf.  XLI,  c. 
148).  —  C.  103.  Melich  (Jànos),  A  magyar  nyelv  ôjranc^ia  jôveveny$iavai 
(Al.  Eckardt  :  étude  sur  les  mots  hongrois  empruntés  à  l'ancien  français).  — 
C.  105.  Herzog  (Paul),  Die  Beieichnungen  der  tàglichen  MaJhlieiten  in  den 
ronianischen  Sprachen  und  Diakkten  (Spitzer  :  bonne  thèse  de  Zurich  ;  cf. 
Roinania,  XLVI,  630).  —  C.  113.  Vossler,  Der  Minnesang  des  Bernhard  von 
Vcntadorn  (Appel  :  éloges  et  discussion).  —  C.  142.  W.  Ganzenmùller,  Das 
Naturgef'ùhl  in  MitteMter  (K.  Helm). 

C.  155.  Gillespy,  Layanion's  Brut,  A  comparative  study  in  narrative  art 
(G.  Binz).  —  C.  160.  H.  L.  Zeller,  Die  Rechte  des  Admirais  von  Frankreich 
nach  der  Hds.  Paris,  B.  N.,  nouv.  acq.  fr.  1025 1  (L.  Jordan  :  texte  diplo- 
matique avec  traduction  et  glossaire).  —  C.  165.  Studi  su  la  lirica  siciliana 
del  Duecento,  \\ïso.\'on\  Neuphilologischen  Verein  in  Helsingfors  ;  Les  poésies 
de  Rinaldo  d'Aquino,  édition  critique  par  O.  J.  Tallgren  (B.  Wiese  :  examen 
détaillé  de  ces  bonnes  publications  de  la  Société  néo-philologique  d'Helsing- 
fors  ;  cf.  c.  422).  — C.  171.  Fr.  Schùrr,  Cbarakterislik  der  Mundart  von 
Portomaggiore  {Provins  Ferrara)  et  Romagnolische  Mundarten,  Sprachproben... 
aiif  Grund phonographischer  Aufnahnien  (M.  L.Wngnur).  —  C.  172.  Salvioni, 
Ddll'elemento  gernianico  nella  lingiia  italiana,  a  proposito  di  un  libro  récente 
(cf.  ci  -dessous,  p.  152)  ;  Bertoni,  Per  lelementogerma>iico  nella  lingua  italiana 
e  per  altro  ancora  (Anticritica).  C.  r.  de  W.  von  Wartburg.  —  C.  176.  Bullleti 
de  dialectologia  catalana,  1915-16  (Spitzer).  —  C.  181.  Schuchardt,  Die 
ronianischen  Lelmwôrter  imBerberischen  (c.  r.  de  l'auteur  ;  cf,  Romania,  XLV, 
272). 


PÉRIODIQ.UES  133 

C.  23-1.  Spitzer,  Uebcr  syiitaklische  Methoden  aiif  voiiiaiiischemGehiet  (Lerch  : 
vive  défense  de  Tobler  contre  l'auteur).  —  C.  242.  Spitzer,  Aufsalie  ^ur 
ronianischen  SynUxx  und  Stilistih  (Vossler  :  ouvrage  «  riche,  trop  riche  »  et 
d'une  lecture  très  pénible  ;  cf.  c.  421).  —  C.  246.  Lerch,  Die  Bedeiitung  der 
Modi  im  Franiôsischen  (Vossler  :  «  quiconque  veut  connaître  à  fond  la  gram- 
maire française  doit  lire  ce  livre  »).  —  C.  251.  W.  O.  Streng,  Himtnel  und 
Wetter  in  Volksglaube  und  Sprache  in  Frankreich,  II,  IVeUererscheinungen 
(Spitzer;  cf.  Romania,  XLVI,  159).  — C.  255.  J.  Schwabe,  Der  Konjunktiv 
im  italienischen  AdveiluAhati  (Spitzer  :  description  consciencieuse  et  détaillée). 

C.  305.  Fr.  Gennrich,  Musihzvissenschaft  und  romanische  Philologie 
(G.  Schlager  :  importancede  la  musique  pour  la  constitution  du  texte  et  l'in- 
telligence de  la  versification).  —  C.  309.  W.  Dexel,  Untersiichimgen  iïber  die 
fran:^osischen  illuminierten  Handschriften  der  Jenaer  Universitàtshihliothek  vom 
Ende  des  14.  bis  lurMitte  des  ij.  Jahrhunderts  ;  C.  G.  Brandis,  Beitràge  ans  der 
Universitàtsbibliolhek  ;j« /«w  (Hilka).  — C.  312.  Nyrop,  Kongruens  i  Fransk 
(Lerch  ;  cf.  Romania,  XLV,  286).  —  C.  31  >.  Appel,  Provenialische Lautlehre 
■  (Lewent  :  critique  serrée,  rendant  néanmoins  pleine  justice  au  mérite  de  l'ou- 
vrage). —  C.  324.  Guarnerio,  Le  Launeddas  sarde  (M.  L.  Wagner  :  étude 
historique  et  archéologique  sur  un  instrument  de  musique  archaïque  de  la 
Sardaigne  méridionale). 

C.  369.  Mitteilungen  ausder  Kgl.  Bibliothek  [Berlin]  :  IV.  Kurdes  Ver^eichniss 
der  ronianischen  Handschriften  (Hilka).  —  C.  371.  Gilliéron,  Généalogie  des 
mots  qui  désignent  l'abeilk  (Meyer-Lûhke  :  critique  pénétrante  de  la  méthode 
et  des  résultats  de  l'auteur  ;  cf.  Romania,  XLVI,  120).  —  C.  386.  Ljunggren, 
Barrikad  (Sperber  :  le  mot  n'est  pas  italien  ou  espagnol,  mais  français).  — 
C.  388.  Stimming,  Bertran  x'o«  5o;-«,  Kleine  Ausgabe,  2.  verbesserte  Auflage 
(Kolsen).  —  C.  392.  Dante  Alighieri,  La  Diviiia  Conniiedia,  hrsg.  von 
L.  Olschki  (Vossler  :  édition  «  très  utile  et  méritoire  »).  —  C.  394.  Butlleti 
de  dialectologia  catalana,  1918  (W.  v.  Wartburg  :  annonce,  avec  huit  cartes 
spécimens,  d'un  atlas  linguistique  catalan).  — -  C.  395.  Haebler,  Bibliografîa 
ibérica  del  siglo  XV  (Pfandl).  —  C.  397.  Urtel,  Zur  baskischcn  Oncniatopoesis 
(Schuchardt). 

XLI,  1920.  C.  25.  Tallgren,  L'expression  figurée  de  Vidée  de  promptitude. 
Essai  pour  contribuer  à  un  chapitre  de  la  future  sémantique  polyglotte 
(Spitzer).  —  C.  29.  Ettmayer,  Sat^objekte  und  Objektolde  im  Fran-yôsischen 
(Lerch  :  par  «  objectoïde  »  l'auteur  désigne  un  mode  d'expression  intermé- 
diaire entre  un  simple  régime  adverbial  et  une  proposition  complète  en  fonc- 
tion de  régime  adverbial,  par  exemple,  «  après  boire  »  ;  et  le  critique  expose 
à  ce  sujet  des  vues  divergentes  et  fort  intéressantes).  —  C.  37.  Merlan,  Die 
/ran:^osischen  Nanien  des  Regenbogens  (Urtel  :  début  fort  au-dessus  de  la 
moyenne  ;  cf.  Romania,  XLVI,  166).  —  C.  39.  J.  de  Morawski,  Pamphile  et 
Galatée,  par  Jehan  Bras-de-Fer  (Hilka  :  éloges).  —  C.  54.  P.  Lehmann,  Aiif- 
^aben  und  Anregungen  der  lateinischen  Philologie  des  Mittelalters  (Hilka). 


134  PÉRIODIQUES 

C.  loi.  Lerch,  Die  Verwenduug  des  roniain'srheu  Futiininis  aïs  Ansdruck 
eines  sittUdvn  Sollens  (V'ossler  :  rompant  avec  l'étude  abstraite  et  formelle  de 
la  syntaxe,  ce  remarquable  ouvrage  y  fait  entrer  toute  la  vie  d'un  peuple  et 
l'histoire  de  sa  civilisation). 

C.  183.  Ettmayer,  Vademecuvi  jïir  Studierende  der  romanischcn  Philologie 
(Vossler  :  très  original,  mais  non  sans  danger  pour  l'étudiant  livré  à  lui- 
même).  —  C.  184.  Jeanneret,  La  hwgue  des  tablettes  d'evécnition  latines 
(M.  L.  Wagner  :  bonne  thèse  de  Neuchâtel  ;  cf.  Rmmnia,  XLV,  548).  — 
C.  186.  Wolterstorff, Historia protiominisiWQexemplis demonstrata ;  Artikclbedett- 
tung von  iWc  hei  Apideius  ;  Entivickhmgvou  xWciitmhestivwitini  Artikcl  {Lerch  : 
précisions  nouvelles  pour  l'histoire  de  l'article  roman).  —  C.  189.  Brall,  Lot. 
foris,  foras,  im  Galloromanischen  (Spitzer  :  étude  approfondie,  sous  une  forme 
trop  schématique).  —  C.  190.  Ph.  Fuchs,  Das  altfran:^dsische  Ferhutn  errer 
init  seinen  Slaininesverwandten  und  das  Aussterhen  dièses  JVor tes  (Sp\t/.cr). —  C. 
194.  Strempel,  Giraut  de  Salignac,  eiii  praven^^alischer  Trohador  (Kolsen  : 
examen  critique  détaillé  du  texte,  insuffisamment  établi  par  l'éditeur). 

C.  246.  Settegast.  Das  Polyphemmdrchen  in  a'ttfran^ôsischen  Gedichlai  (Yi^Va.  : 
hypo'thèses  téméraires).  —  C.  250.  C.  de  Lollis,  Poésie  proveniali  sulla  origine 
e  sulla  natura  d'amore  et  Poesia  cortese  in  lingita  d'oïl  (Crescini  :  ce  sont  les 
deux  premiers  fascicules  d'une  nouvel'e  série  de  Testi  rovianii  per  le  scitole, 
qui  fait  suite  à  celle  de  Monaci). —  C.  254.  Collin,  Etude  sur  le  développement 
de  sens  du  suffixe  -ata  (Spitzer  :  ouvrage  important  et  nouveau  par  l'accent 
qu'il  met  sur  les  motifs  d'ordre  sémantique).  —  C.  256.  Sneyders  de  Vogel, 
Syntaxe  historique  du  français  (Lerch  :  compilation  utile  ;  cf.  c.  359  et  Remania, 
XLVI,  158.)  '.  —  C.  265.  Spitzer,  Katalanische  Etymologien  (W  .  v.  \A'art- 
burg).  —  C.  267.  Mittelalterliche  Bibliothehshataloge  Deutschlands  und  der 
SchweiTi  :  I.  Lehmann,  Die  Bistilmer  Konstan:(  und  Chur  (Pfandl). 

C.  297.  Klemperer,  Zum  Verhàltniss  von  Sprachwissen<:chajt  und  Vôlherpsy- 
clmlogie  (Lerch  :  compte  rendu  qui  n'est  guère  qu'un  très  long  plaidoyer  pro 
domo,  à  propos  de  l'ouvrage  mentionné  plus  haut,  sous  c.  loi).  —  C.  302. 
V.  Brœndal,  Substrater  og  Laan  i  Romanskog  Germansk (Sperher  :  manque  de 
critique  et  de  méthode  ;  cf.  Romania,  XLVI,  628).  —  C.  326.  Kolsen,  Dich- 
tungen  der  Trobadors,  3  Heft  (Lewent  :  critique  détaillée  du  texte  et  de  l'in- 
terprétation de  l'éditeur).  —  C.  339.  Dalgado,  Conlribuiçôes  para  a  lexicologia 
hiso-oriental  ;  Gonçalves  Viaua  e  a  lexicologia  portuguesa  de  origeni  asidtico- 
africana  ;  Dialecte  indo-portiigiiès  de  NegapatJo  ;  Glossario  Luso-asidtico,  vol.  I 
(Schuchardt). 

C.  380.  Gilliéron,  Étude  sur  la  défeciivitè  des  verbes  :  La  faillite  de  Vétymo- 
logie  phonétique  (Spitzer  :  en  admirant  la  nouveauté  et  l'originalité  des  vues 

I.  Nos  lecteurs  apprécieront  la  courtoisie  du  passage  suivant  de  ce  c.  r.  • 
«  in  usum  der  Franzosen,  die  zu  bequem  und  zu  unintclligent  sind,  ihre 
Muttersprache  wissenschaftlich  zu  untcrsuchen.  .  .  » 


PÉRIODIQUES  I  3  5 

de  l'auteur,  le  critique  marque  bien  ce  qu'elles  ont  de  trop  systématique  ; 
mais  pourquoi  ses  comptes  rendus,  si  intéressants  et  si  instructifs,  sont-ils 
toujours  si  prolixes,  si  compacts,  si  mal  aérés,  que  le  lecteur  se  sent  comme 
étouffé?).  — C.  397,  Rfpetitorien  itini  Stiiilituii  afi;.  Deul-iiniler,  hrsg.  von 
K.von  Ettmayer  :  I.  Ettmayer, Dt^r  Rosenronuiu  ;  II.  Winkler,  Das  RolaïuhHfd 
(Lerclî  :  le  premier  de  ces  deux  manuels  répond  moins  bien  que  le  second 
aux  besoins  des  étudiants).  —  C.  402.  Boullier,  /  cauti  popolari  délia  SarJe- 
gna,  traduzioneitaliana  di  R.  Garzia;  Miiletius  CagliariLnii  raccolti  da  R.  Gar- 
zia  (M.  L.  \\'agner  :  observations  intéressantes  sur  la  poésie  populaire).  — 
C.  414.  J.  Forchhamrner,  Svsteniatik  der  Sprachhuie  ah  Gnmdlage  eines  Welt- 
alphahets  (L.  Jordan). 

E.  M. 

The  Romanic  Review,  X  (1919),  i.  —  P.  i.  H.  M.  Ayres,  Chaucer  and 
Setieca.  —  P.  16.  J.  T.  Médina,  El  Laicso  de  Gà\a.tea  de  Cervantes  es  Ercilla.  — 
P.  26.  \V.  A.  Nitze,  Erec's  Treatinenl  of  Enide.  Réponse  aux  critiques  de 
M.  Ogle  (cf.  Romania,  XLVI,  449).  —  P.  38.  G.  G.  King,  The  vision  oj 
Thurkill  atid  Saint  James  of  Coniposiella.  —  P.  48.  J.  D.  Bruce,  The  Composi- 
tion ofthe  old  french  prose  Lancelot  (suite  et  à  suivre).  —  P.  67.  J.  L.  Gerig, 
Doctoral  dissertations  in  the  romance  Languages  at  Harvard  University  ;  a  Sur- 
vey  and  Bihiiographv .  Travail  analogue  à  celui  que  l'auteur  a  consacré  aux 
travaux  sortis  de  l'Université  Johns  Hopkins  (cï.  Romania,  XLVI,  448).  — 
P.  79.  G.  R.  Havens,  Rabelais  and  the  Wcir  0/11)14.  —  P.  83.  M.  E.  Temple, 
The  tenth  Taie  of  the  Heptameron .  —  P.  86,  J.  de  Perott,  A  note  coucerning 
the  «  Vacant  Stake  »  in  irish  Folklore.  —  P.  86-96.  Comptes  rendus. 

X,2.  —  P.  97.  J.  D.  Bruce,  Thr  Composition  ofthe  old  french  prose  Lancelot 
(fin).  —  P.  123.  M.  B.  Ogle,  Some  Théories  of  irish  literary  Influences  and  the 
Lay  of  Yonec.  Possibilité  d'expliquer,  en  dehors  de  l'in-pothèse  de  sources 
celtiques,  les  traits  du  récit  à^Yonec.  —  P.  149.  G.  L.  Hamilton,  The  descen- 
dants of  Ganelon...and  of  others.  Ce  titre  ne  donnerait  qu'une  idée  inexacte  du 
contenu  de  l'article,  consacré  à  la  coutume  de  «  couper  la  touaille  «  dans  un 
repas  devant  un  chevalier  accusé  de  trahison  «  et  de  lui  virer  le  pain  au 
contraire  ...  Voir  même  tome,  p.  277,  des  notes  additionnelles.  —  P.  159. 
R.  T.  Hill,  La  vie  de  Sainte  Euphrosine .  Premier  article:  manuscrits,  auteur, 
source,  versions  diverses.  —  P.  170.  E.  H.  Tuttle,  Hispanic  notes  :  izâx  ;  aziago; 
h  for  u.  —  P.  171.  F.  Vexler,  Etitnologies  and  etimological  notes.  Sur  les  mots 
roumains  ageat,  asturcan,bufiea,  dichiciu,  fârmac,  ohligeanâ.  — P.  173.  H.  C. 
Lancaster,  Jodelle  and  Colet.  —  P.  178.  Comptes  rendus  :  La  vie  de  Sainte 
Enimie,  éd.  Brunel  (A.  de  Villèle)  ;  Cecco  d'Ascoli,  L'Acerha,  éd.  P.  Rosario 
(J.  P.  Rice).  —  P.  186.  Notices  nécrologiques.  —  P.  190.  Notes  and 
news. 

X,  3.  —  P.  191.  R.  J.  Hill,  La  vie  de  sainte  Euphrosine.  Deuxième 
article  :  [Edition  d'après  le  ms.  d'Oxford,  BodI.  Canon.  74,  de  ce  précieux  texte, 


n^  PÉRIODIQUES 

dont  P.  Meyer  (Documetits  manuscrits,  p.  203)  avait  public"  le  début  et  Ta 
fin  d'après  ce  même  ms.  ;  l'éditeur  (voy.  aux  notes)  n'a  pas  identifié  le  très, 
intéressant  vire  O  viderai,  v.  679)  qu'il  prend  pour  la  3e  p.  pi.  du  prétérit 
non  plus  que  raiut  (pour  reaint,  subj.  de  racnibre,  815)  ;  zvt  (cad.  1*05/ de 
volsit)  ne  devait  pas  être  corrigé  ;  le  ms.  porte-t-il  vraiment  me,  te,  se  (170, 
196,  521,  876,  etc.)  au  lieu  de  vieti,  etc.  ?  Au  glossaire  manquent  quelques 
mots  intéressants,  comme  pahan  (*papanum,  236)  et  deserer  (427).  — 
A.  Jeanroy.]  —  P.  232.  E.  S.  Sheldon,  Notes  on  Foerster's  édition  o/Ivain. 
La  plus  importante  de  ces  notes  est  consacrée  à  l'emploi  de  quehjue  aux . 
vv.  184-5  •  ^  quelque  eiiui,  a  quelque  paituie,  Ting  celé  voie  et  cel  sentier.  Cf. 
l'étude  de  M.  L.  Poulet,  Remania,  XLV,  223  sqq.  ;  M.  Sh.  réunit  un  grand 
nombre  d'exemples  de  l'ancien  français  et  d'autres  langues  romanes  (à  suivre). 

—  P.  250.  E.  Goggio,  The  Dawn  of  Italian  culture  in  America.  --  P.  263. 
E.  C.  Hills,  A  Catalogue  of  En^lish  Translations  of  Spanish  Plays.  —  P.  274. 
J.  S.  P.  Tatlock,  Purgatorio,  XI,  2-^  and  Paradiso,  XIV,  jo.  —  P.  278. 
Comptes  rendus.  —  P.  286.  Notes  and  news. 

X,  4.  —  P.  287.  R.  Weeks,  T/;e Siège  de  Barbastre.  Premier  article:  analyse 
et  extraits.  —  P.  322.  M.  Kinney,  Vair  and  related  words  :  a  study  in  Seman- 
tics.  Collection  d'exemples  français  et  provençaux  classés  d'après  les  sens  ou 
les  emplois  ;  il  n'y  aurait  pas  eu  d'inconvénient  à  réduire  le  nombre'  de  ces 
exemples  qui  souvent  se  répètent.  Le  commentaire  n'apporte  pas  de  clarté 
très  précise  dans  les  exemples  bien  connus  du  mot  ni  dans  les  confusions 
auxquelles  il  a  donné  lieu  peut-être  dès  le  moven  âge.  Quelque  inexpérience, 
qui  ne  se  trahit  pas  seulement  par  des  fautes  d'impression;  voici  p.  ex., 
p.  351,  dans  une  série  numérotée  d'exemples  de  vair,  une  étrange  cita- 
tion de  Du  Cange  :  «  Du  Cange  cites  from  5 .  Rursuni  :  Estouls  de  Langres 
sist,  etc..  and  from  6.  Le  Roman  de  Gaidon  :  Ferrons  li  rand,  etc..  ».  — 
P.  364.  R.  Fr.  Seybolt,   The  Teaching  of  Freiich  in  Colonial  New  Yorlj  City. 

—  P.  377.  J.  D.  Bruce  donne  un  important  compte  rendu  de  F.  Lot,  Etude 
sur  le  Lancelot  en  prose  (cf.  Remania,  XLV,  514). 

XI  ("1920),  I.  —  P.  I.  A.  B.  Myrick,  Feudal  Terminology  in  Medixval  reli- 
gions Poetry.  Quelques  exemples  intéressants  du- vocabulaire  des  relations 
féodales  appliqué  aux  relations  de  Dieu  et  de  la  créature  ;  mais  tous  ne  sont 
pas  d'égale  valeur  :  p.  ex.  manoir  {V.  Text.,  î,  43)  n'a  pas  nécessairement  un 
sens  féodal;  de  même  serf  (de  Dieu),  etc.  —  P.  26.  J.  E.  Gillet.  Une  édi- 
tion inconnue  de  la  Propalladia  de  Bartolonié  de  Torres  Naharro.  —  P.  37. 
\V.  S.  Hendrix,  Notes  on  Jouys  Influence  on  Larra.  —  P.  46.  Ch.  E.  With- 
more,  Studies  in  the  Text  of  Ihe  Sicilian  Poets  :  II,  The  Text  oj  the  Poenis  in 
the  Canzoniere  Chigiano.  —  P.  61.  E.  Buceta,  Una  estroja  de  rima  interior 
esdrûjula  en  el  Pastor  de  Filida.  —  P.  65.  V.  Garcia  de  Diego,  Cruces  de  Sinô- 
uimos.  Notes  rapides  sur  quelques  croisements  entre  mots  espagnols  de 
même  groupe  sémantique,  mais  l'auteur  a  raison  de  déclarer  qu'il  y  a  là 
uiatière  à  travail  plus  ample,  et  surtout  plus  précis.  —  P.  70,  J.  L.  Gerig, 


PÉRlODiaUES  137 

Doctoral  lUssi-rtations  tu  the  romance  Langnages  at  Yak  University  :  a  Siirvey 
and  Bil'Iiogrnphy.  —  P.  76.  J.  P.  W.  Crawford,  Notes  on  thejixteenth  Cen- 
tiiry  Comedia  de  Sepiilveda.  —P.  82.  K.  W.  Parmelee,  The  Legcnd  oj  King 
Raniiro.  —  P.  87.  Comptes  rendus  (p.  92,  L.  H.  Alexander,  menues  correc- 
tions à  A.  Lângfors,  Les  Incipit).  —  P.  94.  Notes  and  News. 

XI,  2.  —  P.  95.  J.  B.  Fletcher,  77;e  «  True  Meaning  »  0/  Dante' s  Vita 
Nuova.  —  P.  149.  R.  F.  Egan,  Dante" s  Lelter  to  Moroello  Malaspina  ;  a  neiv 
interprétation.  —P.  170.  H.  Kenistou,  Verse  Forms  of  the  italian  Eclogue.  — 
P.  187.  T.  F.  Crâne,  Compte  rendu  des  Folklore  Fellotus  Communications, 
1915-1919. 

XI,  3.  —  P.  195.  C.  Fabre,  Un  poème  inédit  de  Pierre  Cardinal.  Cette 
pièce  Si  tots  temps  ivls  viure  valents  0  pros,  figure  à  la  p.  711  du  ms.  8  de  la 
Biblioteca  de  Catalunya,  à  Barcelone,  avec  l'attribution  à  Peire  Cardenal. 
M.  F.  publie  et  commente  le  texte  et  défend  contre  M.  Bertoni  (Archivum 
romanicum,  II,  400)  l'attribution  du  ms.  —  P.  223.  J.  L.  Perrier,  Bertran  de 
Born,  patriot,  and  lus  place  in  Dante' s  Inferno.  L'auteur,  reprenant  ce  vieux 
sujet,  se  propose  de  montrer  qu'il  y  avait  bien  au  xii'-'  siècle  un  patriotisme 
dans  le  sud  de  la  France  (il  n'était  pas  indispensable  pour  cette  démonstra- 
tion de  citer  Lamartine  et  Aristophane),  que  Bertran  de  Born  fut  véritable- 
ment un  patriote  et  'qu'il  ne  méritait  pas  la  sévère  condamnation  de  Dante 
(à  suivre).  —  P.  259.  A.  de  Salvio,  Dante  and  mediaeval  Heresy.  —  P.  175. 
Comptes  rendus. 

XI,  4.  —  P.  283.  St.  L.  Galpin,  Les  Eschez  amoureux  :  a  complète  Synopsis 
iL'ith  unpuhlished  extracts.  —  P.  508.  M.  Garver,  Some  supplementary  italian 
Bestiary  chapters.  M.  G„  qui  a  publié  avec  M.  MacKenzie  le  Bestiaire  toscan 
des  mss.  de  Paris  et  de  Rome  (cf.  Romania,  XLVI,  603),  donne  ici  quelques 
chapitres  supplémentaires  tirés  du  Libro  délia  natura  degli  animali,  tel  qu'il  se 
trouve  dans  le  ms.  1357.  P.  III.  4  de  la  Riccardiana  (xve  s.).  —  P.  528. 
E.  Bucete,  Algunos  antécédentes  del  culteranisino.  —  P.  349.  R.  Weeks, 
Tlie  Siège  de  Barbastre.  Suite  de  l'analyse  et  à  suivre.  —  P.  370.  H.  A.  Todd, 
The  french  locution  «  Qui  vive  ?  ».  M.  T.  défend  contre  M.  Jeanroy  (Roma- 
.  nia,  XXXVII,  244)  et  contre  M.  W.  Meyer-Lùbke  {R.  Et.  Wth.,  941 1)  l'ex- 
plication par  «  Vive  qui  ?  ».  Il  lui  a  échappé  que  M.  Ant.  Thomas  avait 
déjà  apporté  dans  un  bref  mélange  de  la  Romania  (XLIV,  lod)  une  partie  des 
constatations  de  fait  qu'il  invoque  contre  M.  Jeanroy  et  avait  établi  l'exis- 
tence et  sans  doute  l'emploi  courant  de  la  locution  Qui  vive  ?  dès  le  début 
du  xve  s.  M .  T.  signale  de  son  côté  un  intéressant  passage  de  la  Farce  des 
trois  gallans  et  Phlipot  (Rouen,  vers  i  )45  ;. Picot,  Rec.  des  Sotties,  III,  200  sq.) 
où  Oui  rive  ?  se  trouve  décomposé  par  les  personnages  eux-mêmes  en 
Vive  !  —  Qui  ?.  — P.  381.  Compte  rendu. 

M.  R. 

Zeitschrift  fur  romanische  Philologie,  XXXVIII  (1914-1917),  i.  — 


138  PÉRIODIQUES 

P.  I.  J.  Jud,  Problème  iler  allroiiianischen  IVortgeographie.  Très  important  article 
dont  jo  n  j  puis  que  recommander  la  lecture  à  tous  ceux  qui  voudront  se  ren- 
dre compte  de  la  largeur  des  horizons  ouverts  par  l'étude  géographique  et 
stratigraphique  des  éléments  linguistiques  ;  malheureusement  l'article  échappe 
à  l'analyse,  en  grande  partie  par  la  richesse  et  la  diversité  des  matériaux  dont 
il  est  construit.  —  P.  76.  M.  Scholz,  Die  Allitération  in  der  aUpiûveniaU- 
schen  Lyrik.  —  P.  99.  W.  Tavernier,  Vom  Rohnddichier.  Documents  relatifs 
à  Turaldus,  chapelain  à  la  cour  d'Angleterre  à  la  fin  du  xiie  siècle,  que  M.  T. 
identifie  avec  Turold,  évêque  de  Bayeiix,  en  qui  il  voit  l'auteur  de  Roland 
(cf.  Romania,  XLI,  151  et  444,  et  XLII,  S70). 

Mélanges.  —  P.  108.  W.  Foerster,  Zu  Amadusund  Ydoine  v.  c^^o  und  :^u 
Zeitscbr.  j6,  j)6  (sa ne  meslé).  Le  ms.  d'  Amadas  découvert  par  M.  Foerster 
fournit  au  v.  450  la  leçon  sanc  niellerai  préférable  au  cancelerai  de  l'éd.Hip- 
peau  ;  M. F. signale  que  ce  ms.  confirme  l'hypothèse  de  G.  Vzù'iicî. Mélanges 
delitt.fr.,  p.  328)  sur  l'origine  anglo-normande  de  la  rédaction  primitive 
(ï Amadas.  —  P.  110.  H.  Andresen,  Zu  Bartsch-Koschwiti,  Chrestomaihie pro- 
w«;5;(7/f. Corrections.  —  P.  iii.L.  Spitzer,  Fraw;^. gravir.  Contre  l'étymologie 
lat.  gradus,  M.  S.  relevée  que  le  sens  primitif  ne  parait  pas  être  if  monter  avec 
effort  »,  mais  «  ramper  »,  et  que  les  formes  en  -p-  {grapir)  éloignent  encore 
de  gradus  :  il  y  aurait  lieu  de  chercher  du  côté  du  germ.  krappa  «  crochet  » 
ou  *grali  (cf.  grapsen  «  ràfier  »),ou  du  celt.  *crah  qui  a  le  sens  de  «  saisir  »  ou 
«  gratter  ». 

Comptes  rendus.  —  P.  146.  Sir  Percerai  of  Gales  hgg.  v.  Campion  u.  Holt- 
hausen  (VV.  Foerster).  —  P.  1 19.  E.  Cotarelo  y  Mori,  Don  Francisco  de  Rojas 
Zon7/(7(A.Harnel),— P.  122.  Giornale  storico  délia  Leiteratura  Italiana,  LIX- 
LX  (B.  Wiese  ;  cf.  Romania,  XLIII,    458.  — P.    127.    Livres    nouveaux). 

2.  —  P.  129.  G.  B.  Festa,  Ildialelto  di  Matera.  Matera  est  aux  confins  de 
la  Basilicate,  de  la  Terra  d'Otranto  et  de  la  Terra  di  Bari.  Ce  premier  article 
contient  l'étude  phonétique  et  morphologique  de  ce  dialecte.  —  P.  165. 
E.  Hœpfi"ner,  Vier  altfran:^osische  Lieder  ans  den  Archiv  des  Benediktiner 
Sti/ts  Saint-Paul  im  Lavantal.C&s  quatre  chansons  sont  écrites  sur  un  feuillet 
de  parchemin  détaché  d'un  ms.  du  xiv^  siècle  et  conservé  depuis  1809  dans 
un  couvent  de  Carinthie  ;  elles  ont  déjà  été  imprimées  deux  fois,  mais  dans 
des  publications  très  peu  répandues.  M.  H.  les  reproduit  avec  commentaires. 
Ce  sont  :  i.  Raynaud  1880,  Thibaut  de  Navarre  ;  Costume  est  bien  quand  Ven 
tient  un  prison  ;  —  2.  Manque  à  Raynaud  :  Aucune  gent  m'ont  blasnié  ;  —  3. 
Raynaud  185,  Martin  le  Béguin  de  Cambrai,  Pour  demorer  en  amour san^ 
retraire  ;  —  4.  Manque  à  Raynaud,  Je  vueil  amours  servir.  Cette  dernière 
pièce  a  été  imprimée  par  P.  Meyer  dans  les  Notices  et  Extraits  XXXIII,  1,3, 
d'après  une  copie  trouvée  dans  les  papiers  de  Lacurne  de  Sainte-Palaye  et 
faite  sur  un  ms.  de  La  Clayette.  Or  cette  copie  correspond  exactement  au 
texte  du  fragment  de  saint  Paul,  qui  en  est  sans  doute  l'original.  —  P.  173. 
C.  Juret,  Ouelquesadditions  au  glossaire  de  Pierrecourt.  —  P.  1S5.  Th.  Braune, 


PÉRIODIQUES  139 

Prai'.  grinar,  fr.  grigner,  rechigner,//-. grigne  11. a.  Répartis  entre  deux  types 
germaniques  différents  *giinjan  et  *grîuan.  —  P.  188.  Id.,  Afr.  graigne  //. 
gramoyer,  i7.  graniezza,//-.  grimacer,//,  gramaccio,  a//-,  gramenter.  Dans 
cette  descendance  du  germ.  *gram,  il  faut  admettre  un  type  *griitni  {d. 
*rîki  >  riche,  *U'alki  >  gauche)  pour  expliquer  le  fr.  graigne.  —  P.  193. 
iM.  Scholz,  Die  AUiteiatiou  in  der  altproveniaHscheii  Lyrik  (suite  et  à  suivre). 

Mélanges.  —  P.  211.  W.  Meyer-Lùbke,  F/-fl«;(05/5c/j  épaule.  Essai  d'explica- 
tion phonétique  :  -//-  de  spatula  donnant  -//-  et  non  la  consonne  double 
//-,  les  deux  éléments  du  groupe  -//-  se  dissimulent  en  -IJ-  à  l'Ouest,  d'où 
espaude,  persistent  au  Centre,  d'où  espanh.  —  P.  213.  G.  Bertoni,  Nolcrelle 
etimohgiche.  San  Stino  (Veneto)  :  compara»  cou,  insienie  »,  de  cou  c\.  para 
<  paria  ;  — Tosc.  cutéra  «  formica  rossa»  ;  — Ascova  ;  gezolt  «  luccio  ,  de 
ge'l  «  ramarro  »  ;  —  Parabita  (Lecce)  :  strafica  «  lucertola  »,  d'un  dérivé  du 
gr.  aaOioç  ;  —  Canosino  :  stuecene  «  tarlaraga,  testaggine  »,  croisement  de 
gr.  otjTpaxov  et  de  5c«;^:^..rfl  ; —  Apricena  (Foggia)  :  vermaruscio  «  lonibrico  », 
le  deuxième  élément  se  rattache  à  une  racine  mar-  peut-être  pré-romane  qui 
adonné  naissance  aussi  au  napol.  mara:;j{a,  esp,  ptg.  marisco  {ci.  Roniania, 
XXXIII,  612).  — P.  215.  E.  Stengel,  Zur  Charakteristik  des  neuen  Lothrin- 
ger  Briichslikki  (Z").  Sur  ce  nouveau  fragment, cf.  Romania,  XLIII,  620  :  rec- 
tifications de  lecture  et  rapports  avec  les  autres  ms. —  P.  226.  \V.  Tavernier, 
Tervagant.  Les  anagrammes  latins,  selon  V Encyclopédie  Britannique  citée  par 
M.  T.,  sont  rarement  exacts  pour  les  mots  de  plus  d'une  syllabe.  Ceci  posé, 
Ttrvigans  (forme  du  cas-sujet)  n'est  que  l'anagramme  de  Saturn,  Blanraw- 
dr'm  celui  du  nom  virgilien  Drancts,  Sing]nrel  celui  de  Vergil  lui-même,  et 
cela  prouve  de  plus  la  connaissance  que  Turold  avait  de  l'oeuvre  de  Virgile. 
En  outre  Aide  est  Adeh,  comme  il  convient  chez  un  poète  de  la  cour  anglo- 
normande.  Et  l'on  s'étonne  que  la  liste  s'arrête  là.  Mais  Turold  prononçait 
donc  Vergil  ?  —  P.  229.  W.  Benary,  Zur  Sage  votn  dankbaren  Toten. 

Comptes  rendus.  —  P.  235.  Pétri  Alfonsi  Disciplina  clericalis  hgg.  v. 
A.  Hilka  u.  W.  Sôderhjelm  (E.  Hoepffner  ;  cf.  Romania,  XLII,  106  et  146). 
—  P.  239.  Textes  patois  recueillis  en  Lorraine  par  L.  Zéliqzon  et  G.  Thiriot 
(F.  Dosdat;  cf.  Romania,  XLII,  379).  —  P.  244.  Revue  de  philologie  française 
et  de  iiltérature,  XXIV-XXVI  (E.  Herzog  ;  cf.  Roniania,  XLI,  639,  et  XLII, 
506).  —  P.  253.  Livres  nouveaux. 

5-  —  P.  2^7.  G.  B.  Pesta,  Il  dialelto  di  Matera.  Suite,  textes  et  lexique. — 
P.  282.  A.  Kolsen,  2/  bisher  unedierte  proven^alische  Auonyma.  Les  textes 
publiés,  avec  soin,  par  M.  K.  n'étaient  pas,  à  vrai  dire,  inédits,  car  ils  avaient 
été  tous  imprimés  diplomatiquement.  M.  Kolsen  en  donne  une  reconstitution 
critique  accompagnée  d'une  traduction.  —  I,  39  Aicel  qi  fes^  son  gent  cors 
en  sa  lei  «  der  sein  Vertreuen  in  ihre  hûbsche  Person  gesetz  hat  ».  Je  tradui- 
rais différemment,  à  savoir  :  «  celui  qui  la  fit,  qui  la  créa  chrétienne  »  (lei 
ici  a  le  sens  de  m  religion  »).  —  II.  Voici  la  leçon  du  ms.  /pour  cette  pièce 
(f.  36).  J'en  donne  une  reproduction  diplomatique  ; 


140  PERIODiaUES    • 

Domc  fol  ni  dcsconoissen 
Non  de  ia  hom  voler  samor 
que  fols  fa  plus  de  dezonor 
aseluv  que  plus  lo  consen. 
car  sieu  blasniamens  es  lauzor 
esalauzor  gran  blasme  par. 
e  qui  fol  fa  plus  aut  de  se. 
mais  ania  penremal  que  be. 

Mas  qui  vol  en  terra  lauzor 
ni  uol  auer  bon  près  ualent. 
non  pot  ges  faire  trop  donor 
a  home  saui  conoisent. 
quel  saui  conois  que  lauzar 
per  que  deu  esser  tengut  car. 
e  sap  triar  lo  mal  del  ben 
e  conois  aco  quel  couen. 

III,  25.  La  correction  «  Lo  tan  que  sobre  valenz  »  ne  me  satisfait  pas.  Je  pro- 
pose :  «  tan  sobre  valtnz  ».  Ce  texte  se  trouve  aussi  à  la  p.  429  de  mon  édition 
du  nis.  G.  —  V,  8  je  préférerais  la  leçon  de  P  ;  avi  'ajostat.  —  IX,  5  1. 
qiie'l  cor[s]lai  fos,  car  il  s'agit  bien  de  «  corpus  »  ;  8  Quel  que  sens  foi  tan 
enueios.  Corr.,  à  mon  avis  :  qu'el  que  sol  fiii  tan  enveios  («  qui  nous  fait 
seulement  désireu.x,  sans  l'accomplissement  du  désir  »).  — X.  Je  donne  ici  la 
leçon  du  ms.  T  (f.  SSO  : 

Dow/na  dieuos  salu  uos  euostra  ualor. 

uostre  prête  et  uostra  riccor. 

sal  dieu  tan  con  uos  amatç 

non  sai  sim  soi  saludatç. 

mas  sai  ben  qe  saludatç  ifos. 

si  saludatç  foron  cel  caman  uos. 

XII,  XIV.  Leçon  de  T,  f.  87V  : 

[XII]  Dowma  cesap  far  decognat  drut. 
cdemarit  sap  far  cognât, 
arma  e  cor  atut  perdut. 
et  adieu  renégat 

caisi  non  potom  saber.  ci   son  sou  figll. 
p«/-  cieu  giapel  mesclatç  totç . 
figll  efigUastres  et  nebotç. 
[XIV]  Gies  ieu  nontenc  tut  lilarc    per  fort  pros. 
car  non  sabon  chausir  onses  ben  mes, 
mais  meplais  uns  escars  sauis  cortes. 


i>ÉRiODiaÙËS  t^I 

de  lui  auer  un  petiç  dons. 

car  suns  ricx  midoncs  dustantç. 

car  del  sauis  sui  ades  gent  copagnatç. 

esieu  lofol  blasme  de  las  foUors. 

el  montera  per  mortals  eneniic. 

et  onra  mais  locroi  cel  meigllior. 

XVI,  1  je  crois  qu'on  peut  lire  :  quar  en  veillan  m'ave^na.  — XVII,  2  c'est 
bien  le  ms.  a  qui  a  la  bonne  leçon  :  plorar.  —  XVIII.  Leçon  de  T,  f.  69''  : 

Losen  uolgra  desalamon. 
ede  Rolant  lo  hel  seruit 
et  lestre  decel  qepres^tir. 
elaforsa  de  sanson. 
esebles  tristain  damia. 
egaluan  decauallaria. 
el  bon  saber  demerlin  volgra  mai 
qieu  fera  dreç  deltort  cie  uie  com  fai. 

XIX.  Je  donne  ici  le  texte  d'après /et  T  (cp.  Arch.  roman.,  I,  135): 

ms./.  ms.  T. 

Amar  lauuelh  debona  guisa.  Madowna  am  debona  guisa. 

mas  nOH  ges  tan  quen  sia  fols.  enoges  tant  cieu  ensia  fols, 

ni  non  vuell  ges  quem  cost.  V.  s.  enon  uoill  cem  cost.  V.  sols 

catotz  lorn  lai  conquesa .  per  catuç  tenps  laia  concisa. 

car  ia  dieus  non  maiut  nim  sal  et  gia  dieus  nomagut  nim  sais 
sieu  ia  li  ual  sella  now  ual                 -    sieu  liuali  sela  nom  ual. 

catrestant  li  cug  fag  donor.  caltretan  licugieu  far  donor. 

con  ilh  a  mi  si  don  mamor.  cant  il  a  mi  cant  ieu  lidon  manior. 

XX,  8  «  je  me  trouve  mieux  que  tout  homme  qui  ne  se  trouve  pas  dans  la 
même  condition  «.  —  XXIV,  i.  Venguda  es.  —  XXV.  Voici  la  leçon  de 
T  (f.  880  •• 

Vilan  die  ces  delsen  eisitç. 
cant  se  cuda  deuolipar. 
de  lapell  on  eles  noritç. 
nilauol  per  autra  camgiar 
cieu  osai  etut  lomont  oditç. 
cadesretrai  hom  délaie  doncs  eisitç. 
ecan  uilan  secugia  certes  far. 
per  plus  fol  lai  ce  se  sana  urtar. 

M.  Kolsen  admet    (XXI,  8)   dirian  de  deux   syllabes.  Il  y  a   peut-être  un 


142  PERIODIQUES 

autre  cas  de  «  Einsilbigkcit  »  de  /.;  dans  la  même  pièce,  car  sahran  pourrait 
être  une  faute  du  scribe  pour  sabiaii.  Voyez,  pour  cette  irrégularité,  Appel, 
Prm'.  Chrest.*,  XXIII,  6.  —  Giulio  BertoniJ.  —P.  511.  M.  Schoh,  Die 
Allitération  in  der  altproveni^alischen  Lyrik.  Fin. 

Mélanges.  —  P.  344.  E.  Herzog,  Zur  Estoire  ifEuitachius.  Corrections  au 
texte  publié  par  A.  C.  Ott  ;  cf.  Rotnania,  XLI,  42459.  —  P.  352.  F.  Huck, 
Zum  Yvain(éd.  Foerster),  v.  385-6.  — P.  354.  G.  Bertoni,  Su  due  poésie  Jel 
nis.  prov.  G. — P.  355.  W.  Creizenach,  Miscellcn  :(ur  initlelalfeilichen  Latein- 
poesie.  —  P.  356.  H.  T.  Baker,  Altfr::^.  strendor  {d .  h.  *estreindor)  = 
Zàhueknirschen.  Dérivé  de.estreindre  (les  dents).  —  P.  537.  S.  Eitrem, 
Garrimantia  —  Gallimathias.  De  garrituantia  employé  par  Albert  le  Grand  ; 
cf.  Romania,  XLVl,  138. —  P.  258.  L.  Spitzer,  F;-,  payer  comptant //>/</ 
Verwandtes.  Se  rallie  pour  des  raisons  chronologiques  à  l'explication  par 
le  p.  présent  (à  sens  passif)  decovipter  et  non  par  contentus  ;  cf.  Remania, 
XLI,  455.  —  P.  366.  O.  Schultz-Gora,  A/r-.  rin  nnd  brin.  Maintient  l'exis- 
tence de  rù/ «  ruisseau  »,  cf.  Romania,  V,  118,  appuyée  sur  de  nouveaux 
exemples  de  Folque  de  Candie,  et  l'explique  par  r/M  de  rivus,  comme  hrin 
par  h r if  du  gaul.  *brivos. 

Comptes  rendus. —  P.  368.  W.Gerig,  Die  Terminologie  der  Hanf -und  Flachs- 
kultnr  in  den  frankoproi>en:^alischen  Mundarten  mit  Aushlichen  auf  die  umge- 
benden  Sprachgebiete  ÇL.  Spixzer).  —  P.  371.  Origine  et  histoire  de  la  proposition 
«  à  »  dans  les  locutions  du  type  de  «  faire  faire  quelque  chose  à  quelqu'un  »  par 
H.  F.  Muller  (R.  Rûbel;  cf.  Romania,  XLII,  629).  —  P.  374.  G.  Ber- 
tagnolli,  Poésie  e  poeli  delà  Val  de  Non  (E.  Quaresima).  —  P.  378.  A. Pages, 
Au^ias  March  et  ses  prédécesseurs  (H .  Gelzer  ;  cf.  Romania,  XLI,  426).  — 
P.  381.  A.  Bockhoff  und  S.  Singer,  Heiiirichs  voii  Xeustadt  Apollonius  von 
Tyrland  und  seine  Quellen  (A.  L.  Stiefel).  —  P.  383.  Livres  nouveaux. 

4.  —  P.  384.  K.  Treimer,  Albanisch  und  Rinnânisch.  Il  serait  vain  d'essayer 
de  résumer  cet  article,  qui  est  une  collection  de  notes  et  d'observations  sou- 
vent intéressantes,  mais  dont  l'ordonnance  défie  toute  analyse.  —  P.  412. 
W.  Tavernier,  Vom  Rolanddichter  (à.  suivre).  —  P.  447.  R.  Palmieri,  Appunti 
pcr  servire  alla  biografia  di  Chiaro  Davan:(ati.  —  P.  458.  F.  Settegast,  Ueber 
einige  deutsche  Ortsnamen  itn  fran:psischen  Volksepos.  Voici  les  identifications 
proposées  par  M.  S.  :  Aufalbé  (Offenbach  a.  Main),  Oupin  (Oppenheim), 
Montresvel  (Trifels  près  Landau),  Abroine  (Abrinsberg),  Reoigne  (Rheinau), 
Aufaï  (bien  que  ce  nom,  dans  Auberi  le  B.  désigne  un  château,  M.  S.  pense 
qu'il  faut  n'y  voir  qu'une  altération  de  Ausai,  Alsace),  Noigle  (nom  de  cité 
dans  Aub.,  serait  le  nom  du  Neckar),  fenor  (fleuve  dans  Floovant,  ce  serait 
de  nouveau  le  Neckar  par  la  série  Neckor-*Chenor-fenor),  Retefor  (Erfurt), 
Ballet  (Paliti,  château  du  Harz).  —  P.  4690.  G.  A.  Rzehak,  Zum  Roman  der 
Dame  a  la  Licorne.  Examen  des  six  tapisseries  du  château  de  Boussac 
conservées  au  Musée  de  Cluny  où  figure  une  dame  à  la  licorne,  mais  qui 
n'ont  de  rapport  avec  au. une  des  scènes  du  roman. 


PÈRIODiaUES  143 

Mélanines.  —  P.  478.  H.  Schuchardt,  Die  arabischen  fVorter  in  Meyer- 
Liïbkes  Rom.  Etyvi.  Wb.  Inexactitudes  dans  la  transcription  des  mots  arabes. 
—  P.  479.  Cl.  Merle,  Ptigl.  fcc.  acchiare  «  trovare,  ecc.  »  ;  cal.  sic.  unchiare, 
-/,  ecc.  «  ^onfiare  »  Acchiare  ne  serait  pas  afflare,mais  *oculare  «  chercher 
du  regard  ».  Là-dessus  se  greffe  une  petite  défense  des  néo-grammairiens 
contre  les  néo-linguistes  à  laquelle  il  serait  difficile  de  reconnaître  une  valeur 
probante. —  P.  481 .  A.  A.  Fokker,  Quelques  mots  esp.ignols  et  portugais  d'origine 
orientale  dont  Vètymologie  ne  se  trouve  pas  ou  est  insuffisamment  expliquée  dans 
les  Dictionnaires.  Sur  un  premier  article  paru  sous  ce  titre  (Zs.  XXXIV,  560) 
cf.  Romania,  XLI,  311.  Les  mots  étudiés  ici  sont  :  chino,  chulo  (qui  serait  le 
germ.  jôl  «  fête  »),  dinero,  escabeche,  escarlate,  estela-esteira  «  sillage  »,  fallo 
«  décision  ï>,  faena-faiiia,  naipe,  taifa,-^umo.  —P.  485.  I.  D.  Ticâloiu,  La'i- 
lae.  Du  b.  lat.  laius,  qui  désigne  une  couleur  d'ailleurs  mal  définie,  peut- 
être  le  gris,  on  aurait  tiré  lai  «  noir  ». 

Comptes  rendus .  —  P.  491,  Gilliéron,  UAire  clavellus  d'après  V Atlas 
linguistique  de  la  France  (W.  von  Wartburg).  —  P.  500.  H.  Schneider,  Die 
Gedichte  und  die  Sage  von  Wolfdietricl)  (W.  Benary).  —  P.  510.  L.  C.  Viada 
y  Lluch,  La  Vida  Nueva  (F.  Beck).  —  P.  512.  Livres  nouveaux. 

5. — P.  513.  E.  Hœpffner,  Zur  Prise  amoureuse  von  Jehan  Acart  de 
Hesdin.  Depuis  l'édition  de  ce  texte  par  M.  H.  d'après  le  ms.  fr.  24.591  de  la 
B.  N.,  trois  autres  mss.  ont  été  signalés  (cf.  Romania,  XL,  129)  et  M.  H.  a 
lui-même  retrouvé  à  Berne  (A  95  I)  les  fragments  d'un  cinquième.  Dans 
cet  article  on  trouvera  des  renseignements  sur  ces  mss.  et  des  indications  sur 
le  classement  possible,  avec  une  liste  de  variantes.  —  P.  528.  A.  Horning, 
Anditus.  Andare.  Examen  des  témoignages.  —  P.  537.  H.  Sperber. 
Rom.  alana.  Rattaché  à  *aleps  pour  adeps.  —  P.  544.  —  P.  Skok, 
Neiie  Beitràge  T^ur  Kunde  des  roinauischeu  Eléments  in  der  serbokroatischen 
Sprache. —  P,  554.  E.  Winkler,  Nochniah:iur  Lokalisierung  des  sog.  Capitulare 
de  villis.  M.  W.  avait  tenté  (Zi.,  XXXVII,  513  ;  cf.  Romania,  XLIII,  618) 
de  démontrer  que  ce  texte  s'applique  à  la  France  du  sud  et  non  aux  parties 
septentrionales  de  l'empire  de  Charlemagne,  mais  MM.  Jud  et  Spitzer 
(^Wôrter  und  Sachen,  IV,  1 16)  ont  combattu  cette  thèse  et  maintenu  qu'il  y  a 
au  moins  autant  de  raisons  pour  appliquer  ce  texte  à  la  France  du  nord. 
Discussion  des  arguments  contradictoires.  —  P.  578.  A.  Kolsen,  AUproven- 
;;iiliiches  :  i.  Peire  Bremon  «  Un  sonet  novel  fatz  »,  édition,  traduction  et 
noies  ;  2.  Eine  noch  ungedruchle  tornade  des  Peire  Vidal,  complète  dans  le 
ms.  D  la  pièce  Ajoster  e  lassar  (éd.  Anglade,  no  20).  —  P.  586.  L.  Pfandl, 
Eine  unbekannte  handschriftliche  Version  T^um  Psendo-Turpin.  Copie  ou  plutôt 
extraits  du  Codex  Calistinus  (ou  d'une  copie)  pris  à  Compostelle  par  le 
médecin  de  Nuremberg,  Jérôme  Miinzer  au  cours  d'un  voyage  en  Espagne 
en  décembre  1494. 

Mi'hinges.  —  P.  609.  E.  Gutmacher,  Romanische  H'orle  in  altkochdeutschen 
Glossen  :   orlei    <*horolegium    pour    horologium    (cf.   App.    Probi  : 


Î44  PÉRIODIQUES 

orilcg\um);  peine  <  pagina.  —  P.  6ii.  H.  Andrcsen,  /^ur  Passion  voit 
Chrviont-Ferrand .  Les  vv.  70  a  et  Z»  qui  ont  donné  lieu  à  de  nombreuses 
conjectures  se  lisent  ainsi  dans  l'éd.  de  G.  Paris  {Roviania,  II,  306-7)  : 

E  dels  feluns  qu'eu  vos  diz  anz 
lai  dei  venir  o  eu  laisei  : 

ce  qui  ne  fournit  pas  un  sens  très  satisfaisant  ;  mais  la  lecture  n'est  pas 
douteuse  sauf  pour  venir  où  on  pourrait  lire  uemr  et  pour  la  coupe  des  trois 
derniers  mots  qui  ne  forment  peut-être  qu'un  groupe  :  oculaisei.  M.  A.  pro- 
pose de  corriger 

E  dels   feluns  qu'eu  vos  anz  dis 

Laideniet  er'  o  eul  ac  sei 

c'est-à  dire  :  «  Et  par  les  félons  dont  je  vous  ai  déjà  parlé  il  fut  raillé  quant 
il  eut  soif  »,  ce  qui  donne  sans  doute  une  suite  d'idées  satisfaisante  avec  la  fin 
de  la  strophe 

quar  il  lo  fel  mesclen  ab  vin, 

Nostrae  senior  lo  tenden  il, 

Eul  serait   le  résultat  d'une  hésitation  entre   el  et  en.    Au  v.  loi  M.  A. 
propose  de  corriger  : 

vos  neient  ci  per  que  crement  (  :  requeret  10 1  J) 

en  admettant  que  par  deux  fois  le  copiste  a  écrit  -eni  au  lieu  de  -et  et  en 
résolvant  p  en  par  au  lieu  de  per,  ce  qui  donne  : 

vos  n'eiet  ci  par  que  cremet, 

«  vous  ne  sauriez  avoir  ici  de  quoi  craindre  ».  — P.  613.  H.  Andrescn, 
Zu  Ramhertino  Biivalelli.  Corr.  à  IV,  26-29.  —  P.  614.  H.  Gelzer,  Zu  den 
Enfances  Gauvain.  A  la  fin  de  son  édition  des  deux  fragments  des  Enf.  G . 
conservés  à  la  Bibliothèque  Sainte-Geneviève  (Komania,  XXXIX,  i  sq.). 
Baul  Meyer  avait  reproduit  quelques  débris  de  vers  qui  se  trouvent  imprimés 
à  l'envers  sur  la  marge  intérieure  du  fragment  II.  P.  M.  pensait  qu'il  y 
avait  là  les  traces  d'un  autre  petit  fragment  qui  se  serait  trouvé  pressé  contre 
le  fragment  II.  M.  G.  montre  que  ce  petit  fragment  n'est  autre  que  le 
fragment  I  ce  qui  enlève  tout  intérêt  à  ces  débris.  —  P.  615.  F.  Settegast, 
Wirklichkeit  oder  Dichtung  in  dent  ersten  Briefe  des  Troubadours  Raimhaut  von 
Vaqueiras  an  den  Markgrafen  Boni/ai  ? 

Comptes  rendus.  —  P.  622.  G.  Bertoni,  Velenieulo  geriinurico  nella  lingua 
italiana  (J.  Brùch).  —  P.  625.  Fr.  A.  Lambert,  Dantes  Matelda  uud  Béatrice 
(F.  Beck).  —  P.  628.  H.  Kjellman,  La  construction  de  V  infinit  if  dépendant 
d'une  locution  impersonnelle  en  français  (R.  Rùbel  ;  cf.  Romania,  XLV,  313). 
—  P.  637.  Gioruah  storico  délia  Litteratura  italiana,  LX,  3-LXI,  i  (B.  Wiese  ; 
cf.  Romania,  XLIII,  458). 


FÉRIODIQ.UES  1^5 

6.  —  P.  641.  C.  Juret,  Morphologie  du  patois  de  Pienecoiiii.  —  P.  665. 
K.  V.  Ettmayer,  Zur  Destruction  de  Rome.  Hypothèse  complexe  sur  la 
composition  de  ce  poème  placé  devant  le  Fierabras  du  ms.  de  Hanovre 
(cf.  Romania,  II,  i  ;  XXVIII,  503  et  XXX,  161):  on  y  trouverait  une  version 
altérée  d'un  poème  sur  la  défense  de  Rome  par  Savari,  complétée  par  des 
éléments  provenant  du  poème  supposé  sur  Balan,  et  remaniée  enfin  pour  être 
rattachée  à  Fierabras.  La  distinction  entre  ces  diverses  parties  se  fonde  d'abord 
sur  les  différences  dans  l'importance  du  rôle  qu'elles  attribuent  à  Fierabras, 
mais  aussi  sur  une  disposition  matérielle  que  M.  v.  E.  a  cru  constater  dans  la 
Destruction  :  les  parties  de  ce  poème  qui  n'attribuent  pas  à  Fierabras  un 
rôle  important,  celles-là  même  qui  content  l'essentiel  de  l'histoire  (du 
débarquement  des  Sarrasins  à  leur  départ  du  pays  romain),  présenteraient  les 
traces  évidentes  d'une  structure  strophique  particulière;  les  vers  s'y  grou- 
peraient non  en  laisses  irrégulières,  mais  en  strophes  de  12  vers  monoasso- 
nants,  enfermant  un  sens  complet,  l'assonance  étant  toujours  en  ;'.  Ces 
strophes  auraient  été  empruntées  (non  sans  altérations)  parle  compilateur  de 
la  Destruction  de  Rome  à  un  ancien  poème  sur  Savari,  contaminé  déjà  sans 
doute  par  le  poème  sur  Balan  ;  ce  poème  sur  Savari,  conserverait  précieu- 
sement le  souvenir  du  siège  de  Rome  de  846  et  remonterait  sous  sa  forme 
primitive,  celle  d'une  ballade  de  Savari  au  xe  siècle.  Au  xie  siècle  le  sou- 
venir des  événements  historiques  de  1081-85  s'y  serait  mêlé  et  la  ballade  de 
Savari  serait  devenue  une  chanson  de  Savari  probablement  normande  ;  plus 
tard  un  picard,  peut-être  le  Gautier  de  Douai  nommé  au  v.  8,  aurait  mis  le 
poème  en  laisses  en  le  combinant  avec  les  récits  du  Balan  ;  enfin  le  rédacteur 
de  la  Destruction  aurait  repris  l'œuvre  en  y  donnant  un  rôle  à  Fierabras 
pour  en  faire  le  prologue  de  la  chanson  consacrée  à  ce  héros.  Je  ne  puis  ici 
reprendre  en  détail  toute  cette  esquisse  stratigraphique  :  je  signale  seulement 
qu'il  me  paraît  bien  hasardeux  d'imaginer  des  combinaisons  avec  les  récits 
de  la  chanson  supposée  sur  Balan,  étant  donné  notre  ignorance  du  contenu 
et  de  l'existence  même  de  cette  chanson.  D'autre  part,  rien  sans  doute 
n'empêche  d'admettre  l'hypothèse  de  la  refonte  non  strophique  d'un  poème 
en  strophes,  et  j'aurai,  je  crois,  l'occasion  de  signaler  un  exemple  d'une 
refonte  analogue  ;  mais  la  démonstration  est  en  pareil  cas  nécessairement 
assez  difficile,  le  remanieur  ayant  dû  s'efforcer  de  faire  disparaître  les  traces 
de  la  disposition  strophique  qu'il  modifiait.  De  fait,  les  strophes  détermi- 
nées par  M.  V.  E.  sont  loin  de  renfermer  toujours  un  sens  complet  et  de 
présenter  exactement  1 2  vers  :  très  souvent  il  faut  supposer  que  un  ou  deux 
vers  ou  même  davantage  ont  été  supprimés  ou  ajoutés.  Et  si  l'on  examine 
les  laisses  que  M.  v.  E.  tient  pour  l'œuvre  propre  du  dernier  remanieur  on 
constate  qu'elles  se  laisseraient  sans  trop  de  difficultés  décomposera  leur  tour 
en  groupes  d'environ  12  vers;  si  cette  décomposition  est  illusoire  pour  ces 
laisses  ne  l'est-elle  pas  aussi  pour  toutes  les  autres.  A  titre  d'exemple  je 
dispose  ci-dessous  sur  trois  colonnes  la  décomposition  strophique  proposée 
RotHunia,   XLVII.  10 


I46  PÉRIODIQUES 

par  M.  V.  E.  pour  les  vers   408-479  (laisses  en  -c)  et   celle  qu'on  pourrait 
proposer  pour  les  vers  314-383  et  504-576  (laisses  en  -ie). 


408-18 

—  I 

514-22 

—  3 

504-15 

—  I 

419-28 

—    2 

525-32 

—  2 

514-25 

—  2 

429-40 

=: 

353-46 

+  2 

524-55 

=^ 

441-51 

—    I 

347-60 

+  2 

556-47 

=: 

452-62 

—    I 

361-72 

= 

548-62 

-f 

463-79 

+  5 

373-85 

—  I 

565-76 

+     : 

—  p.  676.  J.  Bruck,  Zur  Meyer-Liibkes  elyinologiscben  Wôrkrhitch .  Notes 
sur  divers  articles  de  2024  à  5103.  —  P.  705.  W.  Tavernier,  Vom  Rolami- 
dichler  (suite  et  à  suivre). 

Mélanges.  —  P.  711.  J.  Brùch,  Zu  i  (T»5  k'  nach  o,  au  ini  Fian\dsischcn. 
Alternance  des  formes  groie  et  grave  pour  *grauca  <*gravica(cf.  M.-L., 
Et.  IVth.  5849).  —  P.  712.  H.  Urtel,  Belle-mère.  L'appellation  garderait  la 
trace  d'une  organisation  de  la  famille  patriarcale  où  la  belle-mère  avait  une 
autorité  particulièrement  redoutable.  — .  P.  715.  L.  Spitzer,  «  Es  »  im  Portn- 
giesischen.  Expression  portugaise  du  pronom  neutre. 

Comptes  remliis.  —  P.  719.  Lope  de  Vega,  Las  Burlas  venis,  edit.  S.  L. 
M.  Rosenberg  (A.  L.  Stiefel).  —  P.  722.  Cervantes,  Don  Qtiijote,  éd. 
F.  Rodriguez  Marin  (P.  de  Mugica).  —  P.  726.  Le  Moyen-Age,  mars  191 1- 
décembre  I9I2(F.  Ed.  Schneegans). —  P.  750.  Bulletin  du  Glossaire  des  patois 
de  la  Suisse  ronnvide  (E.  Herzog).  —  P.  757.  Bulletin  HispiUiique,  XII,  1910 
(A.  Hâmel). 

P. 745-67.  Index. 

M.R. 


CHRONiaUE 


L'École  des  chartes  a  célébré,  le  mardi  22  février,  le  centenaire  de  sa  fon- 
dation dans  une  cérémonie  à  la  Sorbonne. 

—  Un  comité  français  catholique  s'est  constitue  pour  la  célébration  du 
sixième  centenaire  de  la  mort  de  Dante  Alighieri  ;  il  annonce  la  publication, 
à  partir  du  début  de  192 1,  d'un  Bulletin  du  Jubilé  qui  comprendra  cinq  fasci- 
cules paraissant  trimestriellement  sous  la  direction  de  MM.  H.  Cochin  et 
A.  Pératé. 

—  Le  second  Congrès  de  l'Histoire  de  la  Médecine,  organisé  par  la  Société 
française  d'Histoire  de  la  Médecine,  se  tiendra  à  Paris  du  ler  au  5  juillet  192 1  ; 
il  s'ouvrira  par  l'inauguration  du  Musée  d'Histoire  de  la  Médecine.  Plusieurs 
des  questions  à  l'ordre  du  jour  intéressent  l'histoire  de  la  civilisation  médié- 
vale. Il  serait  très  désirable  que,  pour  un  prochain  congrès,  la  Société  d'His- 
toire de  la  Médecine  inscrivît  à  l'ordre  du  jour  l'étude  méthodique,  l'inven- 
taire et  le  classement  de  la  littérature  médicale  du  moyen  âge. 

Publications  annoncées. 

La  Société  d'histoire  et  d'archéologie  du  canton  de  Xeuchâtel  annonce  la 
publication  par  fascicules  (5  ou  6  fascicules  de-48  pages  pet.  in-40  par  an) 
d'un  Dictionuaire  historique  du  parler  neufchdlelois  et  suisse  romand  par 
M.W.Picrrehumbert  (Attinger  frères,  à  Neuchâtel,  éditeurs).. Le  dictionnaire 
doit  être  complet  en  une  quinzaine  de  fascicules. 


Collections  et  publications  en  cours. 

Dans  la  collection  des  Classiques  français  du  nioven  dgc  : 
25.  Chansons  satiriques  et  bachiques  du  XIII^  siècle  éditées  par  A.  Jeanroy 
et  A.  LÂNGFORS  ;    1921,  XIV-145  pages.  Edition    de   47  pièces  dont  quatre 
inédites  :  des    autres  nous   n'avions  en  général  que  des    reproductions  diplo- 


148  CHRONIQUE 

matiques  ou  des  éditions  fort  imparfaites.  Trois  de  ces  pièces  (XXXIX-XLl) 
présentent  cet  intérêt  particulier  qu'elles  semblent  pouvoir  être  attribuées  à 
Colin  Muset,  tant  par  le  mélange  de  poésie  et  de  matérialisme  joyeux, 
qu'elles  présentent  que  par  certains  traits  de  langue,  et,  peut-être,  la  mention  de 
Sailli  (cf.  Colin  Muset,  ch.  xiii  de  l'éd.  J.  Bédier,  dans  la  même  collection). 
24.  Les  Chansons  de  Conon  de  Béthune  éditées  pa.r  A.  Wallenskôld  ;  1921, 
xxiv-39  pages. 

—  Dans  la  Bibliothèque  méridionale  :  t.  XVII-XX.  Las  Leys  d'Aniors, 
manuscrit  de  l'Académie  des  Jeux  Floraux  publié  par  Joseph  Anglade  ;  le 
t.  I  (1919,  viii-203  pages)  contient  le  premier  livre,  le  t.  II  (1919,  186 
pages)  le  livre  II,  le  t.  III  (1919,  184  pages)Ie  livre  III,  le  t.  IV  (1920,  187 
pages)  des  études  sur  les  Leys,  des  notes,  le  glossaire  et  l'index. 

—  La  librairie  Champion  vient  de  mettre  en  vente  le  tome  I  des  Supplé- 
ments de  l'Atlas  linguistique  de  la  France  de  J.  Gilliéron  et  E.  Edmont 
(Paris,  1920  ;  un  vol.  gr.  in-8de  508  pages).  Il  est  composé  de  deux  parties  : 
10  Supplément  alphabétique  contenant,  par  ordre  alphabétique  des  types  fran- 
çais, les  réponses  qui  n'ont  été  obtenues  que  sur  trop  peu  de  points  pour  per- 
mettre rétablissement  d'une  carte,  et  des  additions  aux  cartes  ;  2"  Supplément 
numérique  (A''),  réunissant  les  additions  au  questionnaire  faites  occasionnelle- 
ment sur  un  grand  nombre  des  points  où  M.  Edmont  a  étendu  son  enquête. 
Nous  sommes  heureux  de  signaler  l'apparition  de  ce  volume,  en  cours  de  com- 
position avant  la  guerre,  non  seulement  pour  ce  qu'il  apporte  de  matériaux 
nouveaux  et  souvent  importants  (voir  p.  ex.  les  listes  très  étendues  de  noms 
de  vents),  mais  pour  l'espérance  qu'il  nous  donne  de  voir  achever  cette  œuvre 
admirable  qu'est  V Atlas  linguistique  de  la  France  et  de  voir  reprendre  le  tirage 
de  V Atlas  linguistique  de  la  Corse,  prêt  depuis  longtemps,  mais  interrompu 
par  la  guerre  et  par  les  difficultés  matérielles  qui  la  suivent.  Nous  rappelons 
(voit  Remania,  XLI,  626)  que  les  types  français  et  patois  compris  dans  les 
Suppléments  sont  relevés  dans  la  Table  de  l'Atlas  linguistique  de  la  France  parue 
en  1912. 

—  Les  nos  XXI  et  XXII  de  la  Bihliotheca  hispanica  sont  constitués  par  les 
Poesiasdel  Canciler  Pero  Lope^  de  Ayala  publicadas  por  Albert  F.  Kuerstei- 
NER  ;  New-York,  Hispanic  Society  of  America  (O.P.  Putnam's  Sons),  1920  ; 
2  vol.  pet.  S^de  XLii-295  et  xxxviii-328  pages.  L'éditeur,  aujourd'hui  décédé, 
s'est  proposé  seulement  de  reproduire  les  sources  manuscrites  du  texte  de 
Avala,  c'est-à-dire,  pour  le  Libro  del  palacio,  le  ms.  4055  de  la  Bibliothèque 
nationale  de  Madrid,  dont  l'édition  forme  la  majeure  partie  du  t.  i  de  l'éd. 
Kuersteiner,  et  le  ms.  iij.  h.  19  de  TEscorial  (reproduit  au  t.  II);  à  la  fin  du 
t.  I,  M.  K.  a  reproduit  les  fragments  d'Ayala  conservés  dans  le  Cancionero 
de  Baena  et  dans  le  ms.  Esp.  216  de  la  Bibl.   nationale  à  Paris. 

—  Du  Provenialisches  Supplément- IVôrterbuch  E.  Levy  a  publié,  en  1915,1e 
fasc.  34  qui  termine  le  t.  VII,  et, en  1917,  le  fasc.  35;  après  la  mort  de 
rauteur(28  nov,  1917),  M.  C.  Appel  s'est  chargé  de  continuer  la  publication 


CHRONiaUE  149 

rédigée  dans  le  détail  jusqu'au  mot  traoreia  et  préparée  sur  fiches  pour  la 
suite  ;  le  fasc.  56  a  paru  dans  ces  conditions  en  1920  :  il  va  jusqu'au  mot 
toJe)uen. 

—  Du  Romanisches  etymologisches  Wôrtcrhnch  de  M.W.Meyer-Lùbke  ont  paru 
en  1916  les  livraisons  9et  10  avec  lesquelles  se  terminait  le  dictionnaire  pro- 
prement dit  et  commençaient  les  index  ;  ceux-ci  occupent  les  livraisons  11- 
12  (1919)  et  15-14  (1920).  L'ouvrage  se  clôt,  après  quelques  additions  et 
corrections,  par  une  page  mélancolique  où  l'auteur  déplore  (p.  1092)  les  mau- 
vaises conditions  de  travail  dans  lesquelles  il  s'est  trouvé  pendant  ces  der- 
nières années  et  qui  l'ont  forcé  à  terminer  son  œuvre  sans  qu'elle  soit  vrai- 
ment achevée.  Que  d'œuvres  interrompues  ou  ruinées  à  jamais  méritent 
d'aussi  amers  regrets  ! 

—  La  Société  des  Belles-Lettres  de  Luud  a  commencé  en  1920  la  publi- 
cation d'Acta  Societatis  humaniormn  litterariim  Lundensis  (Shifter  ut^k'iui  ai' 
humanistiska  Veienskapssamfundet  i  Lunil)  : 

l.  Primitive  titne-reckoning...  hy  M.  P.  Nilssom  ;  1920,  gr.  8=,  xin-584 
pages  ; 

IL  Vitae  PiJiiHin,kritiscl:e  Untersuchinigeii  iiber  Text,  Synlax  und  lVorischai:{^ 
der  spiitlateinischen  Vitae  Pairutn(B.  TII,  V,  VI,  VII)  von  Dr  A.  H.  Salonius; 
1920;  gr.  8°,  xi-456  pages.  Les  quatre  livres  examinés  forment,  sous  le 
titre  de  Verha  senioritm,  un  groupe  homogène  par  le  contenu,  la  langue  et  la 
date  (milieu  du  vie  s.),  ils  présentent  quelques  tours  syntactiques  intéres- 
sants pour  les  langues  romanes  et  aussi  quelques  éléments  lexicaux  (approxi- 
niare,  buda,  causare  «  choser  »,  cusare  et  recusuere  «  coudre  », /flcer«  imper- 
sonnel :  honum  aeretn  facit,  lavatura,  mittere  sibi  vest intenta,  ad  opiis  alicujiis). 

Dans  la  même  collection  est  annoncée  l'édition  de  Guernes  de  Pont-Sainte- 
Maxence,  Vie  de  Saint  Thomas  de  Caniorbcry,  par  M.  E.  Walberg. 

—  Dans  la  collection  des  Ronianistiche  Arbeiten  (voir  Romania,  XLII,  624) 
ont  paru  : 

IIL  August  ÏVilhelm  Schlegels  Verhiilinis  iiir  spanischen  tiiid  porttigiesischen 
Literatur  von  Wilhelm  Schwartz  ;   1914,  x-144  pages; 

\V .  Die  frduenfeiiidlichen  Dir.hiitngen  in  den  romanischen  Literaturen  des 
Millelalters  bis  :ium  Ende  des  XIII.  Jahrhunderts  von  August  Wulff  ;  19 14, 
X-199  pages  ; 

V.  Dieitalieiiische  Ten:(^one  des  XIII.  Jahrhunderts  und  ihr  Verhiiltnis  :^ur  pro- 
venialischen  Tenione  von  Heinrich  Stiefel  ;  1914,  xvi-151  pages. 

VL  Die  romantischen  Elemente  in  Prosper  Mérimées  Roman  itnd  Novellen, 
von  Ernst  Falke  ;  191 5,  xi-igo  pages. 

VII .  Laissenverbindiing  und  Wiederholung  in  den  Chansons  de  Geste  von 
Werner  Mulertt  ;  1918,  xiv-190  pages. 

—  Dans  le  premiernuméro  de  la  Revue  de  France  que  vient  de  faire  paraître 
la  Renaissance  du  Livre  (i  5  mars  1921),  M.  Joseph  Bédier,  co-directeur  litté- 
raire de  cette    nouvelle  revue,  publie  (pp.  88-108)  un   intéressant  article  sur 


150  CHRONIQUE 

l'Esprit  de  tios  plus  anciens  romans  de  chevalerie  :  il  s'efforce  d'abord  do 
dégager  ce  qui  fait  l'individualité  de  chacun  des  trois  grartds  groupes  clas- 
siques de  nos  chansons  de  geste  :  idée  de  la  mission  confiée  à  la  France  par 
Dieu  dans  la  geste  du  Roi,  idée  de  la  fierté  du  lignage  féodal  dans  la  geste 
de  Monglane,  religion  de  la  foi  donnée  et  reçue  dans  la  geste  de  Doon  de 
Mayence  ;  il  indique  ensuite  ce  qu'il  est  permis  de  supposer  des  conditions 
qui  peuvent  expliquer  le  grand  nombre  de» chansons  et  la  multiplicité  des 
remaniements  :  entreprises  de  confréries  de  jongleurs  rivales, souci  de  répondre 
au  goût  et  aux  besoins  de  publics  variés,  de  plus  en  plus  étendus,  de  plus  en 
plus  vulgaires.  Du  même  auteur  la  Revue  annonce  qu'elle  publiera,  parmi 
les  romans,  Percerai  ou  le  Saint  Graal,  comme  «  le  pendant  do  Tristan  et 
Iseut  ». 

Comptes  rendus  sommaires. 

J.  Marouzeau,  La  linguistique  ou  science  du  langage  \  Paris,  Geuthner,  1921; 
in-i6,  189  pages.  —  C'est  un  utile  et  très  clair  petit  livre  d'initiation  où 
la  critique  de  bien  des  idées  ou  méthodes  reçues  a  sa  large  part.  Il  est 
accessible  à  des  lecteurs  sans  connaissances  poU'glottiques  et  il  fournit  des 
indications  bibliographiques  suffisantes  pour  guider  vers  des  études  plus 
précises.  Dans  une  deuxième  édition  il  faudra  rendre  aU  nom  de  Darmes- 
teter  sa  véritable  orthographe. 

Maccarrone  (Nunzio),  La  vita  del  latino  in  Sicilia  fino  alV  età  normanna 
(con  appendice)  ;  Firenze^  successori  B.  Seeber,  1915;  in-8,  151  pages.  — ' 
L'auteur  s'est  proposé  de  retracer  le  sort  de  la  langue  latine  en  .Sicile  depuis 
sa  première  pénétration  dans  Fîle  jusqu'à  l'époque  normande,  époque  où 
la  civilisation  et  la  culture  latines  reprirent  leur  prépondérance  dans  l'île  et 
en  constituèrent  l'unité  ethnique  et  linguistique.  Avant  cette  époque  la 
Sicile,  intermédiaire  entre  lOccident  et  l'Orieilt,  avait  tout  d'abord  opposé 
à  la  diffusion  du  latin,  commencée  vers  213  avant  J.-C,  ses  éléments  indi^ 
gènes,  ou  grecs,  ou  phéniciens,  puis,  au  moyen  âge,  l'expansion  byzantine 
et  la  conquête  arabe  vinrent  battre  en  brèche  l'œuvre  de  colonisation  latine. 
Quel  a  donc  été  le  sort  de  la  latinité  à  travers  ces  vicissitudes  ?  La  latinité 
sicilienne  moderne  est^elle  la  suite  directe  de  la  colonisation  latine  d'époque 
romaine,  ou  n'est-elle  que  le  résultat  d'une  forte  réimmigration  venue  de 
Fltalie  et  notamment  de  l'Italie  méridionale  à  partir  du  xii^  siècle? M.  M. 
fait  ju;tement  remarquer  qu'il  ne  faut  pas  identifier,  comme  on  le  fait  trop 
volontiers,  l'histoire  politique  et  l'histoire  linguistique  d'un  pays  ou  même 
l'histoire  de  sa  civilisation  et  que,  sous  des  dominations  ou  des  exploitations 
étrangères  diverses,  un  peuple,  même  d'origine  mêlée,  peut  conserver 
plus  ou  moins  complètement  la  langue  et  les  coutumes  qu'il  a  une  fois 
adoptées.    Cela    pourrait  assez  exactement  se  dire    du    peuple  roumain  et 


CHRONIQ.UE  I  5  I 

M. M.  essavc  de  montrer  que  c'est  ainsi  que  les  choses  se  sont  passées  pour 
la  Sicile.  Les  nombreux  éléments  italiques  de  l'île,  bien  que  vivant  en 
contact  avec  les  colonies  grecques,  n'avaient  pas  été  absorbés  par  elles,  et 
lors  de  la  conquête  romaine,  ils  se  rangèrent  facilement  à  la  civilisation 
latine  et  à  l'usage  du  latin  par  une  affinité  naturelle.  Cela  permit  la  consti- 
tution en  Sicile  d'une  masse  latinisée  assez  forte  pour  résister,  quoique  non 
sans  dommages,  à  l'emprise  de  la  Civilisation  bvzantine  et  plus  facilement 
encore  à  l'influence  des  conquérants  arabes.  Il  fallut  cependant  un  long 
travail,  de  la  fin  du  xie  à  la  fin  du  xiv^  siècle,  pour  que  la  latinité  rappelât 
ces  éléments  à  une  vie  active  et  redevint  dominante  dans  l'île  et  ce  tut 
l'œuvre  des  rois  normands  et  de  leurs  successeurs,  de  l'influence  pontifi- 
cale, delà  société  italienne  venue  delà  Fouille  et  de  Naples,  des  relations 
commerciales  avec  l'Italie  et  des  colonies  lombardes.  Ainsi  la  latinité  sici- 
lienne serait  à  la  fois  le  produit  de  la  latinisation  romaine  et  de  la  coloni- 
sation italienne.  L'intéressante  étude  de  M.  M.  est  complétée  par  un  appen- 
dice donnant  un  dépouillement  linguistique  des  documents  médiévaux 
latins  et  grecs  d'origine  sicilienne  (inscriptions  et  documents  d'archives). 
M.  M.  nous  avait  déjà  donné  (cf.  Romaiiia,  XLVI,  602)  une  étude  sur  le 
latin  des  inscriptions  de  Sicile. —  M.  R. 

Aiifsâtie  lur  romanischen  Syfitox  niul  Stilistik  von  L.  Spitzer  ;  Halle, 
Niemeyer,  1918;  in-8,  (vin]  392  pages.  —  M.  S.  a  réuni  dans  ce  volume 
19  notes  dont  la  plupart  ont  été  publiées  déjà  dans  des  recueils  allemands 
et  que  la  Roniania  a  signalées  en  général  à  leur  apparition.  Les  notes  nouvelles 
ont  les  titres  suivants  :  Ueber  syntaktische  Einordiiuug  des  Iiidividiielleii 
tinter  die  Allgevuiiiheit  (tvpe  on  pour  nous  on  je)  ;  Ueber  das  Ftituruiii  can- 
tarehabe  o;  Die  syntaktische  Erriingenschifteii  der  franiôsischen  Syniho~ 
listen  ;  Eitt  Ersat:^iuort  fïir  Syntax  (M.  S.  propose  BeiiehuugsJehre). 

AntMogie  de  la  littérature  roumaine  des  origines  an  XK^  siècle...  par  N.  Jorga 
et  Septime  GoRCEix  ;  Paris,  Delagrave,  1920;  in-12,  xxxi-3 1 1  pages. — 
Ce  petit  volume,  qui  en  est  à  sa  je  édition,  est  un  choix  varié  et  assez 
étendu  de  textes  en  général  caractéristiques,  traduits  avec  soin  et  sou- 
vent avec  bonheur.  Une  préface  et  des  notices  sur  les  auteurs  permettent 
de  situer  ces  morceaux  choisis,  empruntés  surtout  à  la  période  moderne 
de  la  littérature  roumaine,  mais  pour  une  part  aussi  à  la  poésie  populaire 
et  aux  auteurs  du  xvile  et  du  xviiie  siècle. 

G.  ï'.\scv,Beitrâge  ^ur  Geschichte  der  ruhtiiniscben  Philologie •,Leipzig,  Fock, 
1920;  in-8,  80  pages.  — -  M.  P.  a  reproduit  dans  cette  brochure,  avec  des 
remaniements  et  en  y  ajoutant  deux  études  nouvelles,  une  série  de  comptes 
rendus,  publiés  pour  la  plupart  dans  la  l'iata  rotndneascd  de  lassy,  notam- 
ment sur  les  travaux  de  MM.  Mever-Lûbke,Candrea-Densusianu,  Sair.éan, 
Jokl.  etc. 


I  5  2  CHRONIdUE 

Isioria  liteialtirii  nhnane,  cursuri  popiûare  de  Sextil  Puçcariu,  vol.  I,  Epoca 
veche:  Sibiiu,  Editiira  Asocia^iunii,  1920;  in-8,  [viii]-2i9  pages.  —  His- 
toire sommaire,  mais  claire  et  vivante  et  qui  marque  bien  les  rapports  des 
faits  littéraires  et  du  développement  de  la  civilisation  roumaine.  Des  notes 
bibliographiques  abondantes  et  précises,  un  index  étendu  et  des  illustrations 
nombreuses  et  bien  choisies  ajoutent  à  l'utilité  de  ce  premier  volume  ;  il  est 
souhaitable  que  la  suite  de  cet  excellent  manuel  puisse  paraître  promp- 
tenient.  —  M.  R. 

Deir  eleviento  gertnanico  nella  lingua  italiana  ;  a  proposito  di  un  lihro  récente. 
Note  del  M.  E.Carlo  Salvioni  ;  Milan,  Hoepli,i9i7  (R.  Istituto  lombarde 
di  Scienze  e  lettere,  Rendiconti,  XLIX,  20)  :  in-80,  59  pages.  —  Critique 
de  G.  Bertoni,  Uelemento  gervianico  nella  lingua  italiana.  L'intérêt  durable 
de  ces  notes  est  de  fournir  de  nombreuses  additions  et  rectificationsau  tra- 
vail  de  M.   Bertoni,  mais  au  R.E.IV.  de  M.  Meyer-Lùbke. 

P.  H.  Urena,  Tablas  cronolôgicas  de  la  literatura  espaiiola;  Boston-New- York- 
Chicago,  Heath,  [1920];  in-8,  v-73  pages. —  On  pourra  critiquer  la  dispo- 
sition typographique  de  ces  tableaux  qui  n'assurent  pas  la  netteté  de  vue 
synoptique  souhaitable  dans  des  travaux  de  ce  genre.  Je  crois  en  outre  que 
des  tableaux  chronologiques  ne  prennent  tout  leur  sens  et  leur  utilité  vraie 
que  si  on  v  introduit,  pour  encadrer  les  faits  littéraires,  l'indication  de  faits 
historiques,  artistiques,  scientifiques,  et  si  l'on  tient  compte  des  œuvres 
écrites  en  diverses  langues  dans  le  pays  ou  le  groupe  considéré.  Sous  ces 
réserves  il  v  a  toujours  utilité  à  mettre  entre  les  mains  des  travailleurs,  des 
tableaux    chronologiques    comme  ceux    de  M.  Urena.  —  M.  R. 

F.  DE  GELis,Lfl  vraie  langue  d'oc;  Toulouse,  Guitard,  1921  ;  in- 12,  114  pages. 
—  Après  avoir  exposé  sa  conception  de  l'origine  de  la  langue  du  midi  de 
la  France,  «  qui  prit  vraisemblablement  naissance  en  Limousin  et  qu'on  a, 
faute  de  désignation  plus  claire  et  plus  précise,  appelée  Voccitan  »,  l'auteur 
nous  parle  du  mérite  littéraire  du  poète  toulousain  du  xyi*  siècle,  Goudouli, 
puis  résume  l'histoire  de  la  renaissance  de  la  littérature  méridionale  au 
xixc  siècle,  traitant  surtout  de  l'œuvre  de  Mistral,  Victor  Gelu,  Achille 
Mir,  Auguste  Fourès  et  Prosper  Estieu.  Il  termine  en  défendant  l'exis- 
tence des  dialectes  littéraires  et  s'élève  contre  le  panproveuçalisme  des  Rho- 
daniens qui  veulent  «  faire  l'empire  »  suivant  le  mot  d'Estieu.  L'ouvrage 
est  présenté  sous  une  forme  aisée  et  vivante,  mais  il  n'apprend  rien  de  nou- 
veau. C'est  un  exposé  qu'on  eût  sans  doute  entendu  avec  agrément,  mais 
qui  sera  lu  sans  profit  par  les  initiés  à  la  philologie  provençale  et  non  sans 
danger  par  les  autres.  M.  F.  de  Gelis  est,  en  effet,  mal  averti  des  ques- 
tions de  linguistiquequ'il  ne  craint  pas  d'envisager.  Je  donnerai  cet  exemple 
qui  suffira.  C.  de  Tourtoulon  proposait  aux  Félibres,  pour  l'expression 
d'un  certain  nombre   d'idées  nouvelles,  de  prendre  soit  dans  la  langue  des 


CHRONiaUE  153 

troubadours,  soit  dans  un  autre  dialecte,  soit  même  dans  une  autre  langue 
romane,  des  radicaux  que  l'on  modifierait  logiquement  d'après  les  lois  qui 
ont  présidé  à  la  formation  du  dialecte  employé.  «  Comment», objecte  M. F. 
de  Gelis,  «  un  radical  inconnu  des  troubadours  pourrait-il  se  trouver  dans 
un  autre  dialecte  ou  une  autre  langue  romane  ?  qu'est-ce  que  M.  de  Tour- 
toulon  appelle  autre  langue  romane  ?  et  que  viennent  faire  dans  cette  créa- 
tion de  mots  les  lois  qui  ont  présidé  à  la  formation  du  dialecte  ?  Dans  l'impos- 
sibilité de  comprendre  ce  rébus,  nous  proposons  d'y  substituer  la  rédaction 
suivante  :  Emprunter...  au  latin  les  radicaux  nécessaires  à  la  formation 
des  mots  nouveaux  et  les  compléter  ensuite  suivant  les  règles  habituelles  de 
la  morphologie.  »  —  C.  Brunel. 

Maurice  Grammont,  Traité  pratique  de  prononciation  française;  deuxième 
édition,  Paris,  Delagrave,  i92o;in-i2,  241  pages.  — Nous  avons  rendu 
compte  (XLV,  283)  de  la  première  édition  du  livre  si  remarquable  de 
M.  Grammont.  L'auteur  a  encore  augmenté  l'utilité  de  son  traité  en  indi- 
quant, au  chapitre  des  voyelles,  comment  se  répartissent  les  timbres.  Il 
sera  très  commode  pour  les  étrangers  de  trouver  ici  non  seulement  des 
listes  rigoureusement  vérifiées  de  mots  offrant  soit  le  son  ouvert  soit  le  son 
fermé  de  Va  et  de  1'^,  par  exemple,  mais  aussi  des  règles  précises  qui  leur 
permettront  dans  la  plupart  des  cas  de  voir  du  premier  coup  d'œil  les 
caractères  communs  de  chaque  catégorie  ainsi  déterminée.  Français  et 
étrangers  seront  surpris  de  l'extraordinaire  diversité  des  prononciations 
individuelles  de  la  voyelle  a.  Ces  différences  sont  ténues,  il  est  vrai,  et,  au 
rebours  de  celles  qui  s'observent  dans  la  prononciation  de  0  et  de  e,  elles  sont 
à  peine  remarquées  de  la  majorité  des  sujets  parlants  ;  elles  existent  toute- 
fois, et  il  est  intéressant  de  constater,  dans  le  chapitre  que  M.  G.  consacre 
.  à  cette  question,  qu'elles  résultent  en  grande  partie  de  la  variété  des  ten- 
dances et  des  lois  contradictoires  qui  sont  à  l'œuvre  en  ce  coin  limité  du 
domaine  phonétique.  On  voit  là  sur  un  exemple  singulier  combien,  dans 
une  même  langue,  l'unité  apparente  d'un  son  peut  recouvrir  de  divergences 
individuelles.  On  se  demande  si  ^  et  0  n'ont  pas,  eux  aussi  à  leur  heure, 
passé  par  une  période  trouble  du  même  genre,  et  si  de  l'arbitraire  et  de  la 
confusion  d'aujourd'hui  ne  sortira  pas  un  jour  pour  a  une  répartition  plus 
systématique  en  même  temps  qu'une  différenciation  plus  accusée  des 
timbres.  —  Ailleurs  encore,  dans  cette  nouvelle  édition,  on  trouve  des  addi- 
tions intéressantes  :  ainsi  p.  ex.  l'indication  du  recul  rapide  du  son  (ny) 
de  panier  devant  le  son  (n)  de  régner.  Enfin  signalons  un  appendice  utile 
sur  «  les  ambiguïtés  de  l'orthographe  ».  —  E.  Foulet. 

L.  Cléd.\t,  Manuel  de  phonétique  et  de  morphologie  historique  du  français  ;  Paris, 
Klincksieck,  1917  ;  in-16,  vi-282  pages.  —  L'objet  de  ce  petit  livre,  que 
nous  aurions  dû  depuis  longtemps  signaler  et  recommander  à  nos  lecteurs, 


154  CHRONiaUE 

est  d'exposer  brièvement,  sous  une  forme  accessible  à  tous,  «  les  lois  pho- 
nétiques de  la  transformation  des  mots  latins  en  mots  français  et  les  consé- 
quences morphologiques  de  ces  lois,  avec  les  simplifications  analogiques 
qui  sont  intervenues  dans  la  constitution  de  nos  flexions  »,  c.-à-d.,  en 
somme,  ae  rattacher  plus  étroitement  qu'on  ne  le  fait  d'habitude,  la  mor- 
phologie à  la  phonétique.  —  Comme  le  plan,  l'exécution  en  est  très  per- 
sonnelle :  on  V  trouvera,  non  seulement  une  foule  de  remarques  ou  d'ex- 
plications nouvelles,  mais  des  chapitres  entiers  (sur  les  groupes  de  consonnes, 
les  consonnes  finales,  les  pénultièmes  atones)  où  l'àuteur  a  résumé  ses 
travaux  originau;{  bien  connus  des  spécialistes.  Le  souci  d'être  complet  et 
d'élucider  de  nombreux  cas  particuliers  l'a  parfois  entraîné  à  une  multi- 
plicité de  renvois  quelque  peu  gênante.  L'emploi  des  astérisques  est 
assez  arbitraire  et  parfois  fautif  ;  il  faut  par  exemple  supprimer  ce  âigne 
devant T^^Jt)  (p.  iii)et  l'introduire  devant /o;-/ïiî  (p.  loo).  On  voudrait 
aussi  que  fussent  distinguées  des  formes  attestées  les  formes  françaises 
supposées,  comme  crcmbre,  geinbreÇp.  113))  sence{-p.  231),  coudre  (p.  233). 
Il  faudrait  enfin  ne  pas  alléguer  à  l'appui  des  régies  phonétiques  les  mots 
savants  ou  demi-savants  (p.  181)  comme  empeiere  (cf.  sovrain,  ovrir).  — 
A.  Jeanroy. 

Edouard  BoNXAFFÉ,  Dictionnaire  des  A)n^]icis)>ies.  Préface  de  M.  Ferdinand 
Brunot;  Paris,  Delagrave,  1920;  in-8,  xxni-193  pages^M.  Bonnaffé  entend 
par  anglicisme  toute  façon  de  parler  empruntée  à  la  langue  anglaise, quelle 
que  soit  la  date  de  l'emprunt  et  quelle  que  soit  la  physionomie  du  mot, 
familière  ou  exotique,  et  par  conséquent  hol,  budget,  chèque,  express,  franc- 
imiçoii, paquebot i  péniche,  redingote,  sinécure,  trappeur,  aussi  bien  que  cliewing 
guni,  dumping,  dead-heat ,  five  d'chck  lea,  high-life,  knock  ont ,  side-car ,  skaling , 
Smart,  tank.  Nous  avons  donc  ici  tout  autre  éhose  qu'un  recueil  de  curio- 
sités ou  d'amusettes  :  un  dictionnaire  raisonné  et  Systématique  de  tous  les 
termes  anglais  qui  depuis  le  xil^  siècle  jusqu'à  nos  jours  ont  été  pris  par 
le  français  â  l'anglais,  à  la  seule  exclusion  des  mots  qui  ne  Se  Sont  pas 
maintenus  dans  la  langue  ;  réserve  très  justifiée  dans  Un  dictionnaire  de 
l'usage  contemporain  ;  peut-être  toutefois  y  aurait-il  eu  intérêt  ù  dresser 
une  listé  de  ces  mots  en  appendice  :  M.  B.  en  cite  lui-même  quelques-uns 
dans  une  note.  Il  né  semble  pas  que  le  nombre  en  ait  été  très  grand.  Il  en 
sera  sans  doute  autrement  dans  quelques  années,  car  il  n'est  pas  probable 
que  la  masse  de  néologismes  anglais  qui  ont  envahi  le  français  dans  les 
dernièresannées  se  maintienne  tout  entière.  Ici  on  reprocherait  volontiers 
à  M.  B.  d'avoir  été  trop  accueillant.  Mais,  quand  il  s'agit  de  mots  récem- 
ment introduits,  il  est  bien  difficile,  comme  il  l'indique,  de  faire  un  départ 
entre  emprunts  d'un  moment  et  acquisitions  durables.  Sauf  Cette  exception, 
il  n'admet  que  les  mots  qui  sont  réellement  et  couramment  employés,  ne 
fùt-GC  que  par  une  catégorie  restreinte   de  personnes.  Les  définitions  de 


CHRONIQUE  155 

M.B.  sont  excellemes,  et  ses  exemples  si  abondants  et  si  variés  qu'ils 
donnent  à  ce  livfe  d'érudition  l'attrait  d'une  histoire  anecdotique  destnœurs. 
Ils  sont  très  rigoureusement  datés  :  M.B.  cherche,  autant  qu'il  est  possible, 
à  recueillir  les  premiers  exemples  de  chaque  terme,  et  on  a  l'impression 
qu'il  y  réussit  souvent.  On  est  surpris  d'apprendre  qu'un  aussi  bon  mot 
français  que  hifteck,connu  dans  le  moindre  hameau  de  France,  ne  date  que 
de  1786  (et  sous  la  forme  beef-stakes).Lâ  surprise  est  plus  vive  danscertains 
cas  où  c'est  l'origine  anglaise  même  du  vocable  qui  nous  est  airtsi  révélée  : 
ainsi  ii//;irf//o«  (spectacle  curieux),  ilispeiisa  ire  {on  Ton  soigne  gratuitement 
les  malades  indigents),  revue  (publication  périodique)  sont  des  «  angli- 
cismes •>.  Il  V  aurait  bien  d'autres  conclusions  plus  générales  à  tirer  de  ce 
livre.  On  sait  tout  ce  que  notre  vocabulaire  politique  et  parlementaire  et 
notre  vocabulaire  des  sports  doivent  à  l'anglais,  mais  il  est  d'autres  emprunts, 
tout  aussi  importants  et  moins  remarqués,  que  le  livre  de  M.  B.  met  en 
pleine  lumière  :  ékclroii,  colloïde,  iiiductiov,  ion,  osmium,  palladium,  etc., 
pourraient  avoir  été  créés  n'importe  où,  il  n'est  pas  indifférent  de  savoir 
qu'en  fait  ces  mots  nous  viennent  tous  de  l'Angleterre  :  il  y  a  là  un  témoi- 
gnage frappant  de  l'avance  prise  au  xix^  siècle  par  l'école  de  physique 
anglaise.  On  voit  tout  l'intérêt  du  livre  ;  le  seul  reproche  que  nous  vou- 
drions faire  à  M.  B.,  c'est  de  ne  pas  avoir  indiqué,  au  moins  dans  le  cas 
des  mots  récents  et  d'allure  plus  ou  moins  rébarbative,  la  prononciation 
qu'on  leur  donne  dans  les  milieux  où  on  les  emploie  :  il  est  plus  d'un  cas  où 
elle  ne  saute  pas  aux  yeux.  —  L.  Foulet. 

L.  S.\IN"É.\N,  Le  langage paiisieii  au  XIX<^  siècle  ;  facteurs  sociaux,  conliiigeiits 
linguistiques,  faits  sémantiques,  influences  littéraires;  Paris,  de  Boccard, 
1920  ;  gr.  in-8,  xvi-590  pages.  —  Nous  avons  tenu  à  signaler  cet  impor- 
tant ouvrage,  bien  qu'il  paraisse  sortir  des  limites  fixées  à  la  Romania,  parce 
qu'il  est  la  conclusion  des  recherches  sur  les*langues  spéciales  et  vulgaires 
de  la  France  entreprises  depuis  plusieurs  années  par  l'auteur  et  que  nous 
avons  signalées  en  leur  temps  (cf.  Romania,  XXXVII,  465,  et  XLII,  157). 
L'on  y  trouvera  d'ailleurs,  surtout  dans  les  appendices,  des  compléments  et 
dfes  rectifications  utiles  aux  études  antérieures  sur  l'argot  et  le  bas-langage 
anciens  i 

F.  Arnaud  et  G.  Morin,  Le  langage  de  la  vallée  de  Barcelonneife  ;  Paris, 
Champion,  1920  ;  in-8,  .\LviH-323  pages.  —  Il  faut  remercier  la  Société 
d'études  des  Hautes-Alpes  d'avoir  publié  cet  ouvrage  posthume,  malgré 
les  difficultés  présentes.  H  constitue  un  suppléiiietit  important  aux  recueils 
d'Honnorat  et  dé  Mistral.  Paul  Mej'er  avait  rédigé  pour  ce  volume,  sous 
le  titre  de  Remarques  sur  le  patois  de  la  vallée  de  l'Ubaye,  une  préface  qui  fut 
tirée  à  part  et  donnée  à  quelques  amis.  On  la  retrouvera  en  tète  de  ce 
volume.  L'introduction  écrite  par  F.Arnaud  fournit  des  indications,  intéres- 


15e  CHRONIQUE 

santés  pour  l'histoire  de  la  philologie  provençale,  sur  le  Dr  Honnorat,  l'auteu- 
du  Dictionnaire  provençal-français,  et  sur  ks  emprunts  qu'a  faits  à  ce  Diction- 
tiaire  le  Trésor  du  félibri^e.  L'ouvrage  lui-même  est  composé  de  diverses 
parties  ;  le  dictionnaire  barcelonais,  deux  petits  vocabulaires  de  la  Haute 
et  de  la  Basse-Ubaye,  des  listes  de  noms  de  lieu,  noms  de  familje  et 
sobriquets,  des  dictons  et  proverbes  et  enfin  une  grammaire  barcelonaise. 

A.  Le\'É,  La  tapisserie  de  la  reine  Mathilde,  dite  tapisserie  de  Bayeux  ;  Paris, 
H.  Laurens,  1919  ;  in-8,  212  pages  avec  planches.  —  Ce  volume  contient 
l'histoire  et  la  description  minutieuse  de  la  tapisserie,  sujets  principaux  et 
bordures,  une  étude  critique  de  ce  monument,  sujet,  dessin,  exécution, 
particularités  de  costume,  armes,  etc.,  et  des  conclusions  sur  la  date  et 
l'origine.  Pour  M.  L.  «  la  tapisserie  est  une  œuvre  bien  normande, 
conçue  par  un  Normand,  exécutée  par  des  mains  normandes  »,  encore 
que  peut-être  la  reine  Mathilde  ait  pu  trouver  à  l'abbaye  de  Saint-Bertin, 
riche  en  miniaturistes,  l'artiste  qui  a  dessiné  les  broderies  de  la  toile  ;  les 
détails  de  costume  correspondent  bien  à  ce  que  les  sceaux  nous  apprennent 
du  costume  avant  la  fin  duxF  siècle,  et  le  mode  de  combat  des  chevaliers, 
avec  la  lance  employée  comme  un  javelot,  paraît  antérieur  à  ce  que  nous 
montre  déjà  le  Roland  de  l'escrime  à  la  lance;  ce  serait  bien  enfin  la  reine 
Mathilde,  femme  du  Conquérant,  qui  aurait  fait  faire  cette  tenture.  Nous 
ne  pouvons  qu'enregistrer  ce  nouvel  essai  de  critique  archéologique  pour 
résoudre  une  question  débattue  depuis  un  siècle  et  demi  ;  mais  il  y  a  dans 
l'étude  de  M.  L.  des  commentaires  précis  de  bien  des  détails  difficiles  à 
comprendre  dans  la  tapisserie  et  des  observations  qui  confirment  beaucoup 
de  celles  qu'avait  présentées  ici  même  Gaston  Paris  (XXXI,  404  sq.)  à 
propoe  de  l'étude  de  M.Marignan,  notamment  en  ce  qui  concerne  l'indé- 
pendance de  la  tapisserie  par  rapport  à  Wace  ;  on  appréciera  surtout  la 
série  des  planches  qui  donne  le  développement  entier  de  la  toile  d'après 
des   photographiés  prises  directetement.  —  M.  R. 

Henry  E.  Haxo,  Denis  Piramns,  La  l^ie  Seint  Edniunt  ftwelfth  century), 
reprinted  with  additions  from  Modem  Philology,  Vol.  XII,  Nos  6  and  9, 
Dissertation  de  Chicago  ;  Chicago,  1915  ;  in-8,  57  pages — M.  Haxo  nous 
donne  ici  une  très  complète  et  très  soigneuse  étude  de  la  langue  de  Denis 
Piramus.  Comparée  à  celle  d'autres  auteurs  anglo-normands  de  la  période 
1170-1210,  cette  langue  apparaît  comme  remarquablement  pure.  M.  H. 
explique  ce  fait  en  supposant  que  Denis  est  un  continental  qui  est  allé  s'établir 
en  Angleterre  dans  sa  jeunesse,  ou  encore  un  Anglo-Normand  de  naissance 
qui  se  serait  servi  avec  habileté  d'une  langue  littéraire  déjà  établie  :  cette 
seconde  hypothèse,  plus  prudente,  a  bien  des  chances  d'être  la  plus  juste. 
Comme  la  langue  de  Denis  est  assez  voisine  de  celle  de  Marie  de  France, 
M.  Haxo  est  un  instant  tenté  de   faire  venir  Denis  du  Maine  où  est  proba- 


CHRONIQUE  157 

blement  née  l'abbcsse  de  Shaftesbury,  sœur  d'Henri  II  d'Angleterre.  Mais 
l'hypothèse  de  M.  Fox,  que  M.  H.  n'accepte  du  reste  qu'avec  certaines 
réserves,  nous  semble  très  contestable,  malgré  la  faveur  avec  laquelle  elle  a 
été  accueillie  :  il  n'y  a  sans  doute  pas  lieu  de  voir  en  «  dame  Marie  »  autre 
chose  qu'une  humble  poétesse  de  talent,  qui  vivait  de  ses  écrits.  M.  H.  est 
sur  un  terrain  plus  solide  quand  il  cherche  à  identifier  Denis  Piranius  avec 
le  magister  Dionisius,  moine  de  l'abbaye  de  Saint  Edmund,  qui  apparaît 
dans  les  chroniques  entre  1 173  et  12 14.  La  Vie  de  Saint  Edmund  a  été  écrite 
pour  les  autorités  de  l'abbaye:  quoi  de  plus  naturel  qu'un  de  leurs  moines 
ait  été  chargé  de  ce  soin  ?  Et  M.  H.  donne  des  raisons  assez  plausibles  pour 
justifier  cette  identification.  Si  la  langue  de  Denis,  débarrassée  des  formes 
propres  à  celle  du  copiste,  est  de  très  bon  aloi,  sa  versification  est  plus 
sujette  à  caution.  Les  vers  de  7  et  de  9  syllabes  abondent  et  ceux  même 
de  6  et  de  10  ne  sont  pas  rares.  M.  H.  montre  bien  que,  moyennant  addi- 
tions ou  corrections  très  légères,  il  n'est  pas  un  de  ces  vers  qui  ne  puisse 
être  remis  sur  ses  pieds  :  la  démonstration  ne  nous  semble  pas  absolument 
péremptoire  et  la  question  reste  en  suspens.  Une  liste  de  mots  rares  ou 
difficiles,  presque  tous  élucidés,  termine  cette  substantielle  étude.  — 
L.  Poulet. 

Le  Purgatoire  de  saint  Patrice  du  manuscrit  de  la  Bibliothèque  tiationale,  fonds 
français  2^)  4i,  publié  pour  la  prettiière  fois  par  M.àn3innc  Mœrner,  Lund- 
Leipzig,  1920  ;  in-8,  xxvii-62  pages.  (Lunds  Universitets  Arsskrift,  N.  F. 
avd.  I,  t.  XVI).  —  Excellente  édition  qui  donne  tout  le  nécessaire  et  rien 
de  superflu  '.  L'introduction  est  consacrée  à  la  comparaison  du  texte  avec  les 
versions  du  Tractatus  qui  en  est  certainement  la  source  et  à  une  étude  de 
la  versification  et  de  la  langue.  La  première  de  ces  recherches  aboutit  au 
résultat  que  le  modèle  suivi  n'appartient  ni  à  l'un  ni  à  l'autre  des  deux 
groupes  de  versions  supposés  par  Ward.  Qu'en  conclure,  sinon  que  cette 
classification  n'est  pas  définitive  ?  Ce  qui  ressort  de  la  seconde  partie,  c'est 
que  l'auteur,  originaire  d'une  province  de  l'Est,  et  qui  vivait  à  la  fin  du 
xiii<=  siècle,  s'est  eflforcé  d'écrire  dans  la  langue  commune  et  que  son  dia- 
lecte propre  a  laissé  dans  son  œuvre  très  peu  de  traces.  Les  notes  sur  le 
texte  (p.  35-8)  sont  sobres  et  instructives,  le  Glossaire  complet.  Le  texte 
du  ms.  a  été  très  bierl  reproduit  et  presque  toujours  respecté.  V.  144,  cor- 
rection inutile,  le  texte  donnant  un  sens  acceptable  ;  v.  245  :  la  forme 
orientale  du  subj.  entrait  était  à  conserver  ;  le  conditionnel  introduit  dans 
le  texte  est  incorrect;  v.  25 3, v.  255,  il  vaudrait  mieux  écrire  chant'  et  donn'' 
(avec  apostrophe)  ;  v.  607,  le  ms.  a  bien  tornioif.  P.  xx,  1.  2  (du  bas), 
la.  rime  lier  :  allumer  est  parfaitement    correcte.  Concillier    {toi),  ici,  non 

I.  Xous  devons  déjà  à  M'ie  M.  l'édition  de  la  version  du   Purgatoire  par 
Bcrol(Lund,  1917)  ;  cf.  Romania,  XLV,  156. 


158  CHRONlaUE 

«  réfléchir  »,  mais  «prendre  un  parti  ».  Denioiner  (soi)  au  setts  de  «  s'ab- 
stenir »  (v.  233)  méritait  d'être  relevé  (un  seul  ex.  dans  Godefroy). — 
A.  Jeanroy. 

Qe  Paul  DuRRiEU,  L'/fc  «  Pitic  de  Notie-Seigiieur»(liibIeati  français  de  l'époque 
du  régne  de  Charles  VI  donné  au  Musée  du  Louvre).  Extrait  des  Monuments  et 
Mémoires  publiés  par  l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres,  tome 
XXIII  (Fondation  Eugène  Piot)  ;  Paris,  E.  Leroux,  1919  ;  in-fol.,  49  pages 
et  une  planche  hors  texte.  —  Le  Musée  du  Louvre  a  reçu,  il  y  a  peu  de 
temps,  en  don  de  M.  Maurice  Fenaille,  un  petit  tableau  sur  bois  de  forme 
ronde  (que  les  Italiens  appellent  tondo)  représentant  une  mise  au  tombeau. 
En  cherchant  à  déterminer  le  milieu  d'où  est  sortie  cette  peinture,  dont  la 
valeur  artistique  est  considérable,  M.  le  comte  Durrieu,par  une  démonstra- 
tion aussi  ingénieuse  que  convaincante,  arrive  à  la  conclusion  qu'il  s'agit 
d'une  œuvre  française  du  règne  de  Charles  VI  et,  comme  terme  de  compa- 
raison, il  reproduit  et  analyse  un  certain  nombre  d'œuvres  d'art  de  l'époque, 
entre  autres  la  sainte  Catherine  peinte  dans  un  livre  d'heures  de  la  Biblio- 
thèque nationale  (lat.  1 379,fol.  202).  Les  lecteurs  de  la  Romania  se  rappellent 
peut-être  que  cette  miniature  se  trouve  en  tête  d'une  Vie  de  la  sainte  en 
forme  de  prière,  où.  j'ai  lu  un  acrostiche  nommant  l'auteur,  Esiienne  Lan- 
qelier  peintre,  et  que  j'ai  imprimée  ici-même  (XXXIX,  1910,  p.  56-60). 
Cette  miniature  est-elle  vraiment  de  la  main  d'Estienne  Lanquelier, peintre 
identique  très  vraisemblablement  à  cet  Estienne  Lenglier  dont  on  connaît 
le  nom  par  ailleurs  ?  M.  le  comte  D.  se  prononce  là-dessus  avec  toute  la 
réserve  nécessaire  ;  il  n'affirme  même  pas  que  nous  ayons  là  un  souvenir 
plastique  d'une  miniature  sortie  du  pinceau  de  cet  artiste.  Mais  il  constate, 
avec  raison,  qu'en  comparaison  avec  toutes  les  premières  des  images  du 
manuscrit  latin  1379,  «  la  dernière,  précisément  celle  représentant  sainte 
Catherine,  tranche  sur  les  précédentes  par  une  exécution  plus  fine  et  un 
dessin  plus  serré  ».  —  A.  Lângfors. 

LaChastelaine.de  Vergi,  poème  du  xiiK  siècle,  avec  une  version  en  français 
moderne  par  André  Marv  et  des  gravures  sur  bois  par  Roubille  ;  Paris, 
Léon  Pichon,  1920  ;  in-8,  55  pages  ;  André  Mary,  Les  Amours  de  Frêne  et 
Galeran,  suivies  du  Bel  Inconnu,  Fârh;  L'Édition  française  illustrée,[i920]: 
in-i2,  256  pages  — Voilà  deux  traductions  qui  méritent  d'être  signalées  à 
ceux  qui  s'intéressent  aux  oeuvres  de  notre  ancienne  littérature.  Elles  sont 
de  quelqu'un  qui  a  senti  le  charme  de  ces  vieux  poèmes.  La  version  de  la 
Chastelaine  de  Vergi  est,  sauf  quelques  légères  nuances,  très  fidèle  et  elle  a 
retenu  appréciablement  la  délicatesse  et  le  parfum  de  l'original.  Le  texte 
est  celui  de  la  deuxième  édition  des  Classiques  français.  Le  second  livre  de 
M.  Mary  ne  renferme  que  des  traductions.  Le  problème  était  ici  plus  diffi- 
cile. Si  la  langue  de  Frêne  et  Galeran,  pour  ne  nous  en  tenir  qu'à  ce  poème, 


CMRONiatJt  î$9 

est  limpide,  le  style  est  parfois  contourné  et  mênie  obscur,  et  M. M.  n'aptis 
toujours  évité  les  pièges  que  lui  tendait  son  texte.  Dans  l'ensemble  il  a 
bien  rendu  le  sens  de  son  auteur.  D'autre  part  Renaut  est  volontiers  long 
et  parfois  diffus.  Impossible  ici  de  traduire.vers  par  vers  sans  tomber  dans 
la  prolixité  et  des  redites  fatigantes.  C'eût  été  trahir  un  auteur  qui  avait  du 
talent.  Pour  rester  fidèle  à  l'esprit,  il  fallait  sacrifier  la  lettre  et  resserrer 
vigoureusement  des  développements  qui  s'attardent,  sans  aller  jusqu'à  la 
sécheresse  d'un  résumé.  Entre  les  deux  dangers  il  y  avait  une  mesure  à 
observer  et  M. M.  nous  semble  l'avoir  saisie  très  justement.  Élaguant  les 
redondances,  les  répétitions  et  à  l'occasion  les  bizarreries, il  a  maintenu  tout 
ce  qui  fait  avancer  le  récit,  tout  ce  qui  dans  le  dialogue  rend  une  note  ori- 
ginale. Il  retient  précieusement  les  expressions  qui  ont  la  saveur  de  l'an- 
cienne langue  toutes  les  fois  qu'elles  peuvent  passer  telles  quelles  dans  la 
langue  moderne, et  ces  expressions  déterminent  la  tonalité  du  reste.  Non 
qu'il  ait  visé  à  l'archaïsme.  Au  contraire  il  a  visiblement  cherché  à  l'éviter, 
et  avec  toute  raison,  croyons-nous.  —  L.  Foulet. 

Ezio  Lkvi,  /  lais  hrettoiti  e  la  leggeiida  di  rr/i/a«o  (Estratto  dagli  Studj  rotnanii 
pubblicati  dalla  Società  Filologica  Romana  a  cura  di  E.  Monaci,  XIV). 
Perugia,  Unione  Tipografica  Cooperativa,  1918.  In-80,  158  pages.  —  Ce 
livre  est  d'un  homme  qui  a  senti  très  vivement  le  charme  des  légendes  de 
Bretagne  et  qui  sait  communiquer  son  émotion  au  lecteur.  Mais  il  semble 
à  M.  Levi  que  ce  charme  s'évapore  dès  qu'on  cesse  d'envelopper  ces 
légendes  d'un  voile  de  mystère;  il  croit  que  c'est  faire  tort  aux  poèmes  où 
elles  sont  enchâssées  que  de  vouloir  y  retrouver  l'œuvre  de  littérateurs 
conscients  de  leur  art,  dociles  aux  inspirations  et  aux  caprices  de  la  mode, 
habiles  au  besoin  à  utiliser  des  procédés  d'école.  Il  s'agit  surtout  ici  des 
Lais  de  Marie  de  France  et  des  «  lais  anonymes  »  ;  la  légende  de  Tristan 
n'est  invoquée  qu'en  tant  qu'elle  explique  l'histoire  des  lais  bretons.  M.  L. 
croit  à  l'existence  des  «  lais  »  mentionnés  dans  Thomas  et  Gottfried  de 
Strasbourg,  le  lai  Guirun,  le  lai  de  Graland,  le  lai  Didon  et  celui  de  la 
courtoise  Tispê,  le  lai  Tristan  composé  par  Tristan  lui-même  ;  il  croit  qu'il 
y  a  eu  un  lai  Merlin,  un  lai  Artus,  un  lai  Brandan  et,  avant  Marie,  un  lai 
du  Chèvrefeuil  ;  il  croit  aussi  à  un  lai  de  Batolf.  C'est  toute  cette  produc- 
tion de  chansons  de  harpe  et  de  viole  dont  on  retrouverait  le  reflet  dans 
l'œuvre  de  Marie  de  France.  Les  lais  anonj-mes,  où  il  faut  se  garder  de 
voir  des  imitations  de  Marie,  nous  renvoient  aussi  à  cette  première  floraison 
lyrique:  il  faut  prendre  à  la  lettre  les  indications  de  leurs  prologues.  Nous 
avons  soutenu  autrefois  des  théories  contraires,  et  de  même  que  nous 
n'avons  pas  convaincu  M.  L.,  M.  L.  ne  nous  a  pas  convaincu.  Rien  de  sur- 
prenant dans  des  discussions  de  ce  genre,  où  il  est  si  difficile  de  définir  les 
taits  dont  on  part.  Que  sont  au  juste  les  "  lais  de  harpe  et  de  gigue  »?  G. 
Paris  en  a  donné  une  séduisante  explication.  Mais  où  voit-on  ces  jongleurs 


l6o  CHRONIQUE 

polvglotlcs  qui  s'en  seraient  allés  dans  la  France  du  xii*  siècle  de  château 
en  château,  chantant  eu  breton  et  donnant  en  français  une  interprétation 
de  leurs  chants  ?  M.  L.  me  renvoie  à  un  passage  connu  de  Pierre  de  Blois  : 
toutefois  il  y  est  bien  question  de  «  cantilènesde  jongleurs  »  et  de  légendes 
de  Bretagne  (Arthur,  Gauvain,  Tristan),  mais  il  n'y  est  pas  soufflé  mot  de 
«  conteurs  bretons  ».  M.  L.  ne  veut  pas  que  Marie,  qu'il  apprécie  du  reste 
fort  bien,  ait  créé  un  genre  nouveau.  Il  admet  cependant  que  ses  lais  «  sont 
des  récits  destinés  à  la  lecture  et  auxquels  la  musique  et  le  chant  sont  tota- 
lement étrangers  »  (p.  127,  note).  Or,  de  courts  récits  de  ce  genre,  contés 
en  vers  de  8  svllabes,  suivant  une  certaine  technique  et  portant  sur  la 
«  matière  de  Bretagne  »,  qui  nous  en  a  laissés  avant  elle?  Verrons-nous 
dans  Robert  Biquet  un  prédécesseur  de  Marie  ?  M.  L.  est  de  cet  avis  et  il 
rapporte  l'opinion  du  dernier  éditeur  du  lai  du  Cor,  M.  Dôrner,  qui  en  pla- 
cerait la  date  de  composition  entre  1 100  et  1 125  (p.  1 14).  Il  y  a  ici  quelque 
erreur.  M.  Dôrner  met  expressément  cette  date  dans  le  3™^  quart  du  xii* 
siècle,  ce  qui  est  bien  différent.  (Robert  Biquet's,  Lai  du  Cor,  1907,  p.  45.) 
Et  d'autre  part  les  arguments  de  M.  Dôrner  ne  sont  pas  décisifs:  ils 
prouvent  simplement  que  la  langue  du  Cor  est  contemporaine  de  celle  de 
Marie.  La  question  d'antériorité  est  encore  à  résoudre.  Il  faudrait  aussi 
tenir  compte  de  Giiinguamor.  —  L.  Foulet. 


Le  Propriétaire-Gérant,  É.   CHAMPION, 


MAÇON,  PROTAT  FRERES,  IMPRIMEURS 


LES    PRINCES 

DE 

GEORGES    CHASTELAIN 


Des  œuvres  poétiques  de  Georges  Chastelain  la  plus  connue 
peut-être,  la  seule  au  moins  qu'on  cite  encore  aujourd'hui,  est 
un  poème  qui  est  intitulé  dans  les  manuscrits  Les  Princes,  et  que 
le  baron  Kervyn  de  Lettenhove  a  publié  en  1865  sous  le  titre 
de  Le  Prince  \  «  Il  est  à  peu  près  inutile,  déclarait  le  savant 
éditeur,  d'apprendre  au  lecteur  que  ce  prince  est  Louis  XI  \  » 

Les  25  strophes  du  petit  poème  de  Chastelain,  qui  toutes 
commencent  par  le  mot  Prince,  ont  inspiré,  comme  on  sait, 
25  ballades.au  poète  breton  Jean  Meschinot.  Le  baron  de  Let- 
tenhove a  de  même  publié  ces  25  ballades  '  qui  sont,  déclarait- 
il  de  rechef,  une  «  réponse  non  moins  acerbe  dirigée  contre 
Charles  le  Hardi  ». 

Satires  contre  Louis  XI,  satires  contre  Charles  le  Téméraire, 
c'était  vite  dit.  A  l'appui  de  ces  deux  affirmations  aussi  catégo- 
riques que  sommaires  l'éditeur  des  œuvres  de  Georges  Chaste- 
lain n'apportait  rien,  pas  la  plus  petite  preuve,  pas  le  plus  petit 
document.  Il  découvrait,  il  est  vrai,  dans  un  vers  du  Prince 
une  vague  «  allusion  au  bcâtard  d'Armagnac  et  à  d'autres  fiivo- 
ris  de  Louis  XI  »  '^.  Et  c'était  tout.  Dans  une  notice  qui  se 
trouve  en  tête  du  volume  5,  Kervyn  de  Lettenhove  commen- 

1.  Œuvres  de  Georges  Chastellain.  Bruxelles,  1865,  t.  VII,  p.  457-463. 

2.  Le  baron  de  Lettenhove  adoptait  le  point  de  vue  du  baron  de  Reif- 
fenberg.  Dans  le  Bulletin  de  la  séance  du  4  février  1842  de  l'Académie 
royale  de  Bruxelles  (t.  X  de  la  i'*  série,  n°  2.  Bruxelles,  1843),  ce  dernier, 
décrivant  le  ms.  11020-33,  résumait  en  ces  termes  le  petit  poème  de  Chaste- 
lain ;  «  Ponrait  d'un  mauvais  prince,  probablement  Louis  XI .    » 

3.  Ibid.,  p.  463-486. 

4.  Ibid.,  p.  458,  n.  2. 

5.  P.  XIX. 

Romania,  XLVll.  Il 


l62  A,    PIAGET 

tait  en  ces  termes  le  poème  de  Chastelain  :  «  La  paix  est  rom- 
pue ;  toutes  les  promesses  du  roi  sont  restées  stériles,  et  sa  haine 
est  plus  perfide  que  jamais.  Chastellain  dirige  contre  Louis  XI 
des  ïambes  acérés  par  l'indignation.  Sa  verve  poétique  se  révèle 
ici  sous  un  nouvel  aspect,  et  dans  aucune  autre  de  ses  compo- 
sitions elle  n'offre  plus  de  vigueur,  ni  plus  d'énergie.  Meschinot 
prit  la  défense  de  Louis  XI  en  renvoyant  les  mêmes  accusations 
au  duc  de  Bourgogne".  »  Le  baron  de  Lettenhove  plaçait 
«  vers  1470  »  la  date  de  la  composition  du  Prince. 

M.  Arthur  de  la  Borderie  a  publié  en  1895, dans  le  t.  LVI 
de  la  Bibliothèque  de  V  École  des  Chartes,  un  remarquable  travail 
SUT  Jean  Meschinot,  sa  vie  et  ses  œuvres,  ses  satires  contre  Louis  XI-. 
M.  de  la  Borderie,  qui  n'est  pas  tendre  pour  ses  devanciers, 
estime  que  tout  ce  qu'on  a  écrit  sur  Meschinot  et  ses  œuvres 
(à  part  une  notice  de  M.  Trévédy  et  une  note  de  Brunet)  «  se 
distingue  par  une    absence  de  critique  vraiment  étonnante  ». 

■  Certes,  on  n'en  peut  dire  autant  du  savant  mémoire  de  M.  de 
la  Borderie,  riche  d'informations  variées  et  de  critique  authen- 
tique. Mais  cette  fameuse  critique,  quand  elle  n'est  pas  tenue 
en  laisse  rigoureusement,  et  même  quand  elle  l'est,  s'amuse 
parfois  à  jouer  des  tours  pendables.  Le  chapitre  le  plus  neuf  et 

•  le  plus  retentissant  du  mémoire  de  M.  de  la  Borderie,  Poésies 
politiques  de  Meschinot.  Satires  contre  Louis  XI,  va  peut-être  nous 
en  fournir  un  exemple. 

Le  baron  de  Lettenhove,  sans  dire  pourquoi,  regardait  les 
25  ballades  de  Meschinot  comme  une  satire  contre  Charles  le 
Téméraire.  M.  de  la  Borderie,  qui  avait  étudié  «  à  fond  »  les 
œuvres  du  poète  breton  a  fait  une  découverte  pleine  d'intérêt  : 
pour  lui,  les  vers  de  Meschinot,  comme  ceux  de  Chastelain, 
étaient  dirigés  contre  Louis  XL  «  L'œuvre  composée  de 
compte  à  demi  par  les  deux  poètes  est  une  œuvre  politique  au 
premier  chef.  C'est  tm  pamphlet  des  plus  violents,  des  plus 
implacables,  contre  le  roi  Louis  XI,  qui,  sans  être  nommé,  y 
est  peint,  flagellé,  désigné  d'une  telle  sorte  qu'impossible  était, 
et  surtout  à  ses  contemporains,  de  le  méconnaître  '.  » 

1.  L'opinion  de  Kervyn  de  Lettenhove  a  été  adoptée  sans  autre  par 
MM.  Henri  Beaune  et  J.  d'Arbaumont,  éditeurs  des  Mànoires  d'Olivier  de  la 
Marche.  Paris,  1883,  t.  I,  p.  clj. 

2.  Je  cite  le  tirage  à  part.  Paris,  H.  Champion,  1896,  128  p. 

3.  La  Borderie,  onv.  cit.,  p.  58-59. 


LES  PRIXCES    DE    (JKORGES    CHASTELAIN  163 

Selon  M.  de  la  Borderie,  les  strophes  de  Georges  ChasteUiin 
sont  les  «  versets  d'une  longue  et  injurieuse  litanie  où  les  vices 
et  les  cruautés  de  Louis  XI  ne  sont  point  épargnés'  » .  Dans  le 
premier  de  ces  versets 

Prince  dateur,  menteur  en  ses  paroles... 

on  contemple  un  profil  qui  «  ne  peut  convenir  qu'à  Louis XI-  ». 
Le  portrait  est  complété  par  une  foule  de  traits  ressemblants  : 

Prince  inconstant,  souillé  de  divers  vices... 

Prince  attaqué  du  couvert  feu  d'envye. .. 

Prince  lettré,  entendant  l'escripture, 

Qui  fait  contraire  à  honneur  et  droicture... 

Prince  assorti  de  perverse  maignie... 

Prince  aimant  mieux  argent  et  grosses  sommes 

due  le  franc  cueur  ne  l'amour  de  ses  hommes... 

Prince  ennuyé  de  paix  et  de  union... 

Prince  adonné  à  songier  en  malice... 

Prince  tendant  à  fosse  et  à  couverte 

Pour  prendre  autruy  et  le  mener  à  perte... 

Prince  ennemy  d'aultruy  félicité, 

De  propre  sang,  de  propre  affinité... 

Prince  qui  n'a  amour  envers  nully... 

Prince  qui  faict  soy  craindre  de  chascun.. . 

Le  portrait  de  Louis  XI,  tel  qu'il  est  tracé  par  Georges 
Chastelain,  «  est  complet,  tellement  fidèle  en  ce  qui  touche  les 
défauts,  les  vices,  les  méfaits  du  personnage,  qu'un  enfant  de 
ce  temps  l'aurait  nommé  '  ». 

Si  l'identification  du  «  Prince  »  de  Chastelain  avec  Louis  XI 
saute  aux  yeux,  les  ballades  de  Jean  Meschinot  ne  sont  pas 
moins  claires.  M.  de  la  Borderie  remarque  que  la  politique 
tant  extérieure  qu'intérieure  de  Louis  XI,  «  cet  artiste  en  per- 
fidies »,  y  est  «  parfaitement  décrite  »  et  que  le  roi  de  France 
est  là  «  tout  entier,  pris  par  ses  mauvais  côtés,  par  ceux  que 
ses  ennemis  devaient,  tout  naturellement,  s'efforcer  de  mettre 
en  relief  ^  ».  Le  vers 

1.  La  Borderie,  otiv.  cilè,  p.  59. 

2.  Ibid.,  p.  60. 
J.  [biJ.,  p.  61. 
4.  Ibiil.,  p.  62. 


l6^  A.    PIAGET 

Innocent  feint,  tout  tourré  de  malice, 

«  c'est  Louis  XI  pris  sur  le  vif  '  ».  Dans  une  strophe  de  la  bal- 
lade XXIII,  où  il  est  question 

D'un  grant  seigneur  qui  mensonges  infère, 

M.  de  la  Borderie  reconnaît,  sans  hésiter,  Louis  XL  «  On 
n'eût  même  pas  songé  ou  osé  le  dire  d'un  autre  ^  »  Dans  la 
XXV^""  et  dernière  ballade,  Meschinot  a  désigné  Louis  XI  «  tout 
aussi  clairement  que  s'il  le  nommait  »  :  il  y  parle  d'un  grand 
prince  «  qui  possède  de  biens  toute  une  mer  «  mais  qui  est 
rempli  de  cruauté  : 

C'est  grand  pitié,  par  ma  foy,  je  vous  jure, 
Qu'un  tel  seigneur,  soit  d'Escoce  ou  Savoye, 
Ayt  autant  d'or  qu'est  grant  le  Puy  de  Domme  ; 
Il  ne  vault  pas  qu'on  le  prise  une  pomme, 
Ne  que  le  ciel  lui  preste  umbre  ne  vove. 

Qu'est-ce  qu'un  grand  prince  qui  possède  toute  une  mer  de 
biens  ?  «  C'est  un  roi  apparemment.  »  Quant  à  l'Ecosse  et  à  la 
Savoie,  le  poète  breton  en  parle  dans  sa  ballade,  parce  que 
Louis  XI  avait  épousé  Marguerite  d'Ecosse  puis  Charlotte  de 
Savoie.  De  sorte  que  le  roi  de  France  est  «  désigné  ici  par  ses 
deux  alliances  tout  aussi  clairement  que  s'il  était  nommé  en 
toutes  lettres  '.  » 

Il  n'y  a  donc  pas  de  doute.  Louis  XI  est  «  l'objectif  »  des 
25  ballades  de  Meschinot,  comme  il  est  celui  des  vers  de  Chas- 
telain.  M.  de  la  Borderie  tire  de  cette  «  collaboration  »  des 
deux  poètes  bourguignon  et  breton  des  conclusions  politiques 
importantes.  «  A  coup  sûr,  affirme-t-il,  ni  Chastelain  ni  Mes- 
chinot n'auraient  osé  lancer  de  telles  attaques,  aussi  ombra- 
geuses, aussi  sanglantes,  sans  être  sûrs  l'un  et  l'autre  de  l'ap- 
probation de  leurs  maîtres...  Cela  suppose,  entre  la  Bourgogne 
et  la  Bretagne,  non  seulement  une  pleine  entente,  mais  une 
alliance  intime  en  vue  d'une  entreprise  considérable  contre  le 
roi  de  France  '^.  » 

1.  La  Borderie,  oiiv.  cité,  p.  63. 

2.  Ibid.,  p.  68. 

3.  Ibid.,  p.  69. 

4.  Ibid.,  p.  70. 


LES  PRTNCES    DE    GEORGES    CHASTELAIX  165 

Plus  loin,  dans  la  conclusion  de  son  mémoire,  M.  de  la  Bor- 
derie  admire  le  talent  et  le  courage  de  Meschinot  qui  osa  lancer 
à  la  face  de  Louis  XI  «  la  plus  violente  satire,  le  plus  sanglant 
pamphlet...,  le  plus  terrible  mais  le  mieux  justifié  des  actes 
d'accusation  ».  M.  de  la  Borderie  estime  que  le  poète  breton 
jouait  sa  tête  '. 

Je  ne  crois  pas  avoir  négligé  d'argument  important  mis  en 
avant  par  M.  de  la  Borderie,  qui  procède  surtout  par  affirma- 
tions. Je  ne  voudrais  pas,  en  le  résumant  et  en  le  citant  par 
fragments,  déformer  sa  démonstration.  Je  prie  donc  les  lecteurs, 
pour  contrôler  et  compléter  mes  dires,  de  bien  vouloir  se  repor- 
ter aux  pages  58  à  72,  aux  pages  116,  117  et  118,  comme  au 
titre  lui-même  du  mémoire  de  M.  de  la  Borderie. 


Les  conclusions  du  mémoire  de  M.  de  la  Borderie  ont  été 
admises,  sans  exception  et  sans  conteste,  par  les  historiens  de 
la  politique  et  de  la  littérature.  Parmi  les  premiers,  je  me  bor- 
nerai à  citer  Auguste  Molinier  qui,  dans  les  Sources  de  rhistoire 
de  France  ^.  regarde  les  25  ballades  de  Meschinot  comme  «  des 
satires  très  violentes  contre  Louis  XI  dont  tous  les  défauts  sont 
âprement  censurés  »  ;  M.  Ch.  Petit-Dutaillis  qui  raconte 
que  «  le  Bourguignon  Chastellain  et  le  Breton  Meschinot,  dans 
des  ballades  composées  en  collaboration,  au  début  de  l'année 
1465,  dépeignent  Louis  XI  comme  un  prince  perfide,  ingrat, 
hypocrite,  envieux  de  la  prospérité  d'autrui,  «  innocent  feint, 
tout  fourré  de  malice...  '  »  ;  et  M.  Henri  Stein  qui  a  tiré  des 
ballades  XII  et  XIV  de  Meschinot  divers  renseignements  qu'il 
regarde  comme  «  un  écho  certain  de  l'opinion  populaire  »  : 
«  Le  poète  contemporain  Jean  Meschinot  a  laissé  de  son  côté 
une  peinture  très  émue  de  la  détresse  de  la  France  pressurée  par 
les  extorsions  royales  à  la  date  de  1465,  et  un  portrait  peu 
flatteur  des  odieux  conseillers  qui  ont  servi  Louis  XI  dans  sa 
tortueuse  et  néfaste  politique.  A  cette  politique,  faite  de  trahi- 
son, de  parjure,  de  mensonge,  de  vilenie,  de  violation  de  la  foi 

1.  La  Borderie,  OMV.  cité,  p.  118. 

2.  T.  V,  p.  50,  no  4673. 

1,.  Lavisse,  Histoire  de  fiance.  Paris,   1902,  t.  IV^,  p.  344. 


l66  A.    PIACET 

jurée,  il  n'y  a,  selon  ce  poète  breton,  qu'un  remède  :  la  mort 
du  roi,  qu'il  souhaite  sans  détour  '.  » 

Dans  sti  Lit lérût II )Y  française  à  la  cour  des  ducs  de  Bourgogne  ^, 
M.  Georges  Doutrepont  consacre  quelques  lignes  intéressantes 
cà  «  la  satire  du  Prince  »  qui  se  classe  au  nombre  des  inspira- 
tions les  plus  heureuses  de  Chastelain.  Dans  ces  25  strophes 
dirigées  contre  Louis  XI  «  l'indignation  du  poète  est  réelle  ». 
Quant  à  Meschinot,  «  il  aurait,  tout  simplement,  amplifié  et 
renforcé  le  thème  lyrique  que  lui  fournissait  l'auteur  du  Prince. 
Il  aurait  accentué  la  violence  et  l'aigreur  de  la  pensée  ». 

M.  Henri  Guy,  dont  VEcole  des  rhéloriqueurs  >  est  si  savou- 
reuse et  si  amusante  à  Irre,  en  dépit  du  sujet,  raconte  que  Chas- 
telain «  avait  écrit  (1465  ?)  une  satire  intitulée  le  Prince,  où, 
sans  nommer  le  roi  de  France,  il  se  contentait  de  faire,  d'une 
manière  acérée  et  sobre,  le  portrait  d'un  Faux-Semblant  cou- 
ronné, d'un  tyran  insidieux.  Mais  les  lecteurs,  et  d'un  seul 
regard,  durent  reconnaître  Louis  XI,  en  lutte,  à  cette  date, 
avec  tous  ses  grands  vassaux  ». 

M.  Gabriel  Pérouse  "^  trouve  que  le  pamphlet  de  Georges 
Chastelain  contre  le  roi  de  France  est  éloquent  et  passionné. 
«  Entendez-le  qui...  commence  d'entrée  par  maudire  Louis  XI: 

Prince  menteur,  flatteur  en  ses  paroles... 

et  les  vingt-quatre  autres  couplets,  qui  tous  aussi  commencent 
par  ce  mot  prince,  se  suivent  moins  violents  encore  que  sarcas- 
tiqueset  suffisamment  mêlés  de  vérité  pour  que  ce  réquisitoire, 
dur  et  hautain,  pût  atteindre  le  roi  dans  son  amour-propre  et 
donner  à  penser  à  ses  plus  fidèles  serviteurs.  »  M.  Pérouse 
s'étonne  cependant  que,  dans  cette  pièce  de  circonstance  mo- 
tivée par  son  patriotisme  bourguignon,  Chastelain  «  néglige  les 
faits  du  moment  et  les  griefs  propres  de  son  maître  le  duc 
Charles...  » 

Enfin,  dans  un  opuscule  intitulé  Un  Soldat  poète  du  XF"  siècle, 

1.  Henri  Stein,  Charles  de  France,  frère  de  Louis  XI.  Paris,   192 1,  p.  50. 

2.  Paris,  1909,  p.  389-390. 

3.  Histoire  de  la  poésie  française  au  Xt^I^  siècle.  Tome  I,  L'Ecole  des  rhé- 
loriqueurs. Paris,  19 10,  p.  20. 

4.  Georges  Chastellain,  étude  sur  l'histoire  politique  et  littéraire  du  XF^  siècle. 
Paris,  1910,  p.  1 19. 


LES  l'RIXCES    DE    GKORGES    CHASTELAIN  167 

Jehan  Meschinot  ',  M.  de  Kerdaniel  rapproche  les  vers  de  Chas- 
telain  et  de  Meschinot  des  Châtiments  de  Victor  Hugo,  «  rap- 
prochement doublement  autorisé  par  l'outrance  de  la  diatribe 
et  par  les  défauts  et  qualités  de  ce  genre  de  poésie.  La  satire 
politique  ne  produit  rien  de  plus  violent  au  xV  siècle  -  ». 

Etudions,  à  notre  tour,  les  vers  eux-mêmes  de  Georges 
Chastelain  et  voyons  si,  en  définitive,  l'interprétation  de  M.  de 
la  Borderie  résiste  à  l'examen.  Pour  cela,  conformément  à  une 
vieille  et  bonne  méthode,  souvent  négligée,  commençons  par 
les  replacer  dans  leur  milieu. 

Le  poème  qu'il  faut  intituler  Les. Princes  n'est  pas  isolé.  Il 
fait  partie  d'un  petit  cycle  qui,  outre  les  Princes,  comprend  les 
Dames,  les  Gouges,  les  Coquards  et  les  Serviteurs.  Ces  cinq  poèmes 
sont  composés  de  mêmes  sixains  rimant  aabcch  en  vers  de  dix 
syllabes  '.  Avant  de  tirer  aucune  conclusion,  il  ne  sera  pas 
inutile  d'examiner  chacune  de  ces  petites  pièces. 

LES  DAMES 

Ce  poème  d'Olivier  de  la  Marche,  dont  toutes  les  strophes, 
sauf  la  première,  commencent  par  le  mot  Dame,  a  été  publié 
par  M.  Henri  Stein  sous  le  titre  de  Nouvelles  prophéties  ^,  qu'on 
lit  au  sixième  vers  du  premier  sixain  : 

Emperevs,  roynes  et  ducesses, 

En  gênerai  toutes  nobles  princesses, 

Toutes  dames  dignes  d'estre  adverties, 

La  Marche,  serf  et  le  serviteur  d'une. 

Se  recommande  humblement  a  chascune, 

Vous  envoyant  nouvelles  prophéties. 

1.  Paris,  s.  d.,  p.  51-64. 

2.  Pour  M.  Oskar  Richter  {Die  fran:^ôsische  Litteratur  am  Hofe  lier Her^ôge 
von  Burguud.  Halle  a.  S.  1882,  p.  38),  îe  Prince  est  une  satire  contre  Louis  XI 
à  laquelle  Meschinot  répondit  dans  les  «  Lunettes  du  Prince  ». 

3.  Seules,  les  deux  premières  strophes  des  Coquards  sont  en  vers  de  huit 
syllabes. 

4.  Henri  Stein,  Olivier  de  la  MarcJie,  historien,  poète  et  diplomate  bourgui- 
gnon. Bruxelles-Paris,  1888,  p.  207-209  (Extrait  du  t.  XLIX  des  Mémoires 
couronnés  et  Mémoires  desjavants  étrangers,  publiés  par  l'Acadcmic  rovale  de 
Belgique). 


l68  A.    PIAGET 

Suivent  neuf  strophes,  consacrées  à  différentes  espèces  de 
dames  :  celle  «  qui  tous  les  amoureux  desprise  '  »,  celle  qui  «  rit 
de  l'œl  et  grimace  du  cuer  '  »,  celle  qui  «  son  servant  des- 
mesure »,  celle  qui  est  «  sans  pitié  »,  celle  qui  «  sert  amans  de 
menterie  »,  celle  qui  «  vuelt  plusieurs  amans  avoir  »,  celle  qui 
«  scet  son  serviteur  plumer  »,  celle  «  qui  fait  jouster  et  tour- 
noier  '  »,  celle  qui  «  prend  en  plusieurs  lieux  moustarde  »'. 
Toutes  ces  dames-là,  qui  méprisent  l'amour,  une  fois  ou  l'autre 
seront  punies  de  leur  conduite.  A  chacune  d'elles,  Olivier  pro- 
phétise une  fin  malheureuse  :  l'une  sera  «  petitement  louée  », 
l'autre  ne  goûtera  jamais  <•<  du  solas  amoureux  »,  l'une  sera 
«  farsee  de  bon  droit  »,  l'autre  «  abandonnée  »,  l'une  «  vivra 
en  pleurs  le  plus  bel  de  sa  lune  »,  l'autre  sera  «  des  bons  fouye 
et  loyaux  doubtee  »,  une  autre  enfin  sera  «  diffamée  et  montrée 
au  doigt  ».  Dans  une  dernière  strophe,  La  Marche  décrit  le  sort 
de  la  dame  vertueuse  et  courtoise,  loyale  et  douce,  qui  «  ne 
puet  faillir  a  très  noble  fin  traire  ».  «  Si  prie  a  Dieu,  conclut 
Olivier,  que  telle  soit  ma  dame  !  » 

Où  placer  ce  minuscule  poème  dans  la  longue  carrière  poé- 
tique d'Olivier  de  la  Marche  ?  Le  manuscrit  dans  lequel  il  se 
trouve  est  le  11020-33  de  la  Bibliothèque  royale  de  Bruxelles, 
fol.  152-153  ■*.  Ce  volume  appartenait  au  xv^  siècle  à  Hanne- 
kin  ou  Hackinet  ou  Jean  V'  duc  de  Clèves,  un  brillant  seigneur 


1.  Faute  d'impression  dans  Tédition  Stein  :  «  Dame  que  tous  les  amou- 
reux desprise .   » 

2.  Faute  d'impression  dans  l'édition  Stein  :  «  Qui  vit  de  l'oel...  » 

3.  Faute  d'impression  dans  l'édition  Stein:  «  Dame  qui  sait  jouster  et 
tournoier.  » 

4.  Ce  volume  a  été  signalé,  pour  la  première  fois,  par  le  baron  de  Reiffen- 
berg  dans  le  Bulletin  de  V Académie  royale  de  Bruxelles,  séance  du  4  février 
1842,  t.  X,  no  2.  Il  contient  le  Serviteur  sans  guerdoii,  la  Confession  delà  belle 
fille,  la  Danse  aux  Aveugles  de  Pierre  Michaut,  le  Temps  perdu  de  Pierre  Chas- 
telain,  une  Complainte  sur  la  mort  d'Ysahel  de  Bourbon,  comtesse  de  Charolais, 
par  Aimé  de  Mongesoye,  des  ballades  et  d'autres  pièces.  Il  a  été  utilisé  par 
Lambert  Doulxfils  pour  son  volume  La  Danse  aux  aveugles  et  autres  poésies  du 
XV'  siècle  extraites  de  la  Bibliothèque  des  ducs  de  Bourgogne.  Lille,  1748.  Une 
copie  moderne  du  manuscrit  de  Bruxelles  par  Gérard,  secrétaire  de  l'Acadé- 
mie des  sciences  et  belles -lettres  de  Bruxelles,  se  trouve  à  la  Bibl.  royale  de 
La  Haye,  no  1344. 


LES  PRINCES    DE    GEORGES    CHASTELAIN  169 

de  la  cour  de  Bourgogne,  qui  était,  selon  Georges  Chastelain, 
«  homme  du  monde  le  plus  propre  pour  entretenir  les  dames, 
beau  langagier  et  belle  personne  entre  mille  »  ',  et,  au  juge- 
ment d'Olivier  de  la  Marche,  «  un  des  beaulx,  des  saiges  et 
des  bien  adressez  prmcesde  son  temps  -  ».  A  l'imitation  du  duc 
de  Bourgogne  et  de  la  plupart  des  grands  seigneurs  de  la  Cour, 
le  duc  de  Clèves  avait  sa  «  librairie  ».  Dans  le  volume  qui  se 
trouve  aujourd'hui  à  Bruxelles,  il  a  eu  soin  de  placer,  sur  deux 
ou  trois  feuillets,  sa  signature  et  sa  devise.  Au  fol.  52  v°,  on 
lit  : 

'  ^  Le  tout  vosfre 

Hannekin  de  Cleves. 

Au  fol.   59  : 

Le  bien  vostre 
Hackinnet  de  Cleves. 

Au  fol.  112  : 

A  moy  ne   tient 
De  Cleves. 

Le  duc  de  Clèves  mourut  le  5  septembre  148 1  K  Les  Dames 
d'Olivier  de  la  Marche  sont  donc  antérieures  à  cette  date,  de 
plusieurs  années  sans  doute.  Autant  qu'on  peut  le  voir,  ces 
onze  strophes  semblent  bien  une  œuvre  de  jeunesse.  Olivier  se 
donne  pour  «  le  serf  et  le  serviteur  d'une  »,  et,  après  avoir  fait 
l'éloge  de  la  dame  idéale,  il  termine  par  ce  vers  : 

Si  prie  a  Dieu  que  telle  soit  ma  dame. 

Ce  vers,  peut- on  imaginer,  décèle  un  Olivier  jeune  et  amou- 
reux. Avons-nous  là  une  discrète  allusion  à  sa  première  femme, 
Odette  de  Janley  ?  Le  poème  daterait  ainsi  de  1454  environ. 

Le  manuscrit  de  Bruxelles  renferme,  au  fol.  148,  les  Princes 
de  Chastelain,  sans  titre,  et,  fol.  154,  les  Serviteurs,  également 
sans  titre.   On  voit  par  «  la  table  de  ce  présent  livre  »,  qui  se 

1.  Œuvres,  t.  IV,  p.  87. 

2.  Chronique,  t.  II,  p.  204. 

5.  A  la  mort  du  duc  de  Clèves,  le  ms.,  qui  est  aujourd'hui  le  11020-33  de 
Bruxelles,  passa  dans  la  Bibliothèque  des  ducs  de  Bourgogne.  Voir  la  Biblio- 
thèque protypographique.  Appendice,  p .    320,  n"  2271. 


lyo  A.    PIAGET 

trouve  en  tcte  du  volume,  que  ce  manuscrit  contenait  aussi  les 
Gouges:  «  Chy  sont  aussi  les  Pri)ices,  les  Dames  et  les  Gouges 
avec  les  Scrt'iteurs  )v. 


LES  GOUGES 

Manuscrits  :  Bibl.  nat.  fr.  1721,  fol.  95-96  v°  (A)  et  Brit. 
Mus.  Add.  28790,  fol.  17-19  (5)  '.  Les  13  strophes  de  ce  petit 
poème  sont  mises  alternativement  dans  la  bouche  de  Bour- 
gongne  ou  Bonrgongne  au  bastard  et  de  Bouton.  Elles  commencent 
toutes,  sauf  la  dernière,  par  le  mot  Gouge. 


Bourgongiie  au   hastard. 

I     Gouge  qui  veult  desporter  sa  jeunesse 
A  toutes  gens  tromper  par  sa  finesse, 
Faisant  amas  de  cautelles  extresmes,  3 

Ayant  vers  tous  son  dit  et  son  desdit, 
Disant  a  l'ung  ce  que  l'autre  luy  dit, 
En  fin  sera  guerdonnee  de  mesmes.  6 

Bouton  respomJ. 

Gouge  qui  veult  les  coquars  et  novices 

Et  qui  s'en  fait  servir  du  plat  des  cuisses 

Pour  estre  mieulx  a  son  gré  tricotée  9 

Et  pour  sçavoir  si  les  sotz  le  font  bien, 

A  la  parfin  viendra  a  si  grant  bien 

Qu'elle  sera  lourdement  baculee.  12 

Bourgongiie. 

III     Gouge  qui  veult  entretenir  chascun 
Et  a  le  cueur  et  le  corps  si  commun 
Qu'incessamment  fait  rembourer  son  bas,  15 


I.  Le  ms.  Add.  28790  de  la  Bibl.  du  Musée  britannique,  qui  renferme  le 
Testament  de  Pierre  de  Nesson,  les  Coquards,  les  Gouges  et  des  ballades,  ap- 
partenait à  J.  de  Clèves.  Au  fol.  9  v",  on  lit  :  «  Tout  ce  que  vous  vouldrés. 
J.  de  Clèves.  » 


LES  PRINCES    DE    GEORGES    CHASTELAIN  I7I 

Sans  adviser  ne  a  qui  ne  comment, 

On  la  devroit  couronner  haultement 

En  Bourdclais  ou  au  plat  Pays  Bas.  18 

Bouton. 

IV     Gouge  qui  meurt  de  tirer  au  baston 

D'une  andouille  grasse  com  uug  rapton, 

Puist  elle  avoir  par  dessoubz  la  boudiné,  21 

S'elle  refuse  homme  qui  la  requière 

De  luy  sangler  ou  poitrail  ou  cropiere, 

Dessoubs  la  queue  ou  au  bout  de  l'escliine.  24 

Rourgongne. 

V  Gouge  qui  veult  que  chascun  la  cullette, 
Et  a  couru  si  long  temps  l'esguillette 

Que  plus  ne  peult  remuer  le  cuvier  27 

A  celle  fin  que  ployart  ne  s'y  noyé, 

Qui  vint  l'autrier  bien  roupieux  de  roye, 

On  luy  deflfent  le  jeu  du  bas  mestier.  30 

Bouton. 

VI  Gouge  qui  rue  et  pette  com  ung  daiu 
Quant  elle  sent  ung  groz  borgne  poulain, 

Pencez  que  c'est  ou  d'aise  ou  de  grant  peine,  33 

Frappez  dedans,  n'espargnez  point  la  beste. 
Puisque  cela  ne  vient  point  de  la  teste, 
Seroit  danger  s'elle  avoit  la  trudeine.  56 

Boui-gongne. 

VII     Gouge  qui  a  rompue  l'entrepette, 

Qui  la  vouldroit  sacquer  a  la  musette 

C'est  a  dire  la  jambe  sur  Tespaulle,  39 

On  trouveroit  une  dogue  rompue 

Pour  se  noyer  en  une  mer  barbue 

Et  pour  pescher  aux  oistres  de  CancauUe.  42 


16  fî  ou  a  qui  —  17  J5  On  le  deuroit  —  20  i?  comme  ung  raston  —  23  5 
changler  ou  poitrail  ou  culliere  —  25  B  le  cullette  —  26  B  courut  —  27  5 
remuer  le  cymier  —  29  5  si  roupieux  —  31  5  comme  —  32  5  ung  grant 
borgne  —  34  B  Ferez  dedens  —  3  5  J5  pas  de  sa  teste  —  365  Mais  cest  dan- 
gier  —  38  B  sagnier  —  40  B  docque  —  B  42  Quancaule 


172  A.    PIAGET 


Bouton. 


VIII    Gouge  qui  sçait  sou  mestier  tout  par  cueur, 
Et  a  tousjours  ung  nouveau  chevaucheur, 
Qui  la  serre  terriblement  derrière,  45 

Sans  bast,  sans  bride  et  au  besoing  sans  selle 
La  chevauche  jour  et  nuyt  sans  chandelle, 
Telle  gouge  doibt  tenir  la  frontière.  48 

Bourgongue . 

IX  Gouge  qui  suyt  nostre  ost  et  nostre  armée, 
Aux  gens  d'armes  du  tout  habandonnee, 

Pour  avoir  bruit  et  pour  honneur  acquerre,  5 1 

Qui  contre  tous  veult  esprouver  son  corps 

Et  ayme  mieulx  cinq  cens  vis  que  deux  mors. 

Elle  se  doibt  nommer  gouge  de  guerre.  54 

Boulon. 

X  Gouge  qui  fait  la  bonne  preude  fille 
Et  quiert  partout  une  grosse  cheville 

Pour  estouper  le  trou  d'emprès  la  cuisse,  57 

C'est  ung  palus  qu'elle  a  au  bout  du  ventre 

Dont  on  revient,  quelque  roid  qu'on  y  entre, 

Plus  esbahy  que  du  trou  sainct  Patrice.  60 

Botirgongne. 

XI     Gouge  qui  veult  actendre  tous  venans, 

Criant  :  «  Venez,  fourrez  vous  la  dedans  1  » 

N'est  ce  pas  fait  de  bonne  damoiselle  ?  63 

Puisqu'elle  fait  de  son  cul  ung  bersault. 

Et  qu'elle  met  les  talions  au  plus  hault, 

Chascun  devroit  crier  :  "  Baille  luv  belle  !  »  66 

Boulon. 

XII     Gouge  qui  fout  deux  ou  trois  fois  contre  une. 
Elle  a  au  c...  marée  a  pleine  lune 

Et  l'appelle  on,  en  bon  patois,  la  gueue,  69 

Mauroid  y  vint  l'autre  jour  a  l'assault  ' 

45  B  Lequel  la  sert  —  47  fi  nuit  et  iour  —  57  fi  le  treu  dempres  sa  cuisse 
—  58  fi  Cest  ung  palais  —  63  fi  Nesse  pas  —  66  B  baille  ly  —  68  ^  marée 
et  pleine  lune  —  69  fi  la  manq.  —  70  A  manq. 

I.  En  marge  de  A,  vis-à-vis  du  vers  70,  on  lit  :  «  Icy  fault  une  ligne.  » 


LES  PRINCES    DE    GEORGES    CHASTELAIN  I73 

Mais  il  trouva  le  logis  si  treschault 

Qu'il  dist  qu'elle  a  des  mouches  soubz  la  queue.  72 

Bouigong)ie. 

XIII     Je  n'en  dis  plus,  mais,  pour  le  tout  conclure. 
Gouge  qui  va  l'haquenee  et  l'ambleure, 
Pencez  qu'elle  a  esté  a  la  bataille  ;      ^  75 

S'elle  a  les  reins  par  trop  palesineux, 
Elle  a  ung  mal  dont  l'onchet  deux  a  deux 
Ou  l'on  combat  plus  d'estoc  que  de  taille.  78 

Dans  ce  texte,  riche  en  métaphores  dignes  du  Parnasse  saty- 
riqiiCy  les  déportements  des  gouges  sont  joyeusement  catalo- 
gués. Olivier  de  la  Marche  n'avait  décrit  que  neuf  ou  dix  espèces 
de  dames  amoureuses.  Bourgogne  et  Bouton  énumèrent  treize 
espèces  de  gouges.  Mais  il  y  a  là  des  nuances  difficiles  à  préciser. 
Comme  dans  les  Dames,  ou  trouve  dans  les  Gouges  un  certain 
nombre  de  «  prophéties  ».  L'une  de  ces  gouges  sera  finalement 
trompée  comme  elle  trompe  toutes  gens,  une  autre  sera 
«  lourdement  baculée  »,  etc. 

Le  Bourgogne  au  hastard  n'est  autre  qu'Antoine  de  Bourgogne, 
dit  le  Grand  Bâtard,  homme  de  guerre  redouté  et  bibliophile 
éclairé  '.  Il  avait  réuni  dans  son  château  de  la  Roche  une  assez 
belle  bibliothèque,  avec  d'admirables  manuscrits  à  peinture. 
C'était  une  bibliothèque  d'homme  grave.  Le  Grand  Bâtard, 
peut-on  croire,  se  plaisait  à  étudier  les  chroniques  et  les  livres 
d'histoire,  Quinte  Curce,  Valère  Maxime,  Boccace,  Froi.ssart  et 
Monstrelet  ;  il  avait  le  goût  des  œuvres  morales  et  pieuses  ;  il 
lisait  la  Cité  de  Dieu  de  saint  Augustin,  la  Consolation  de  philo- 
sophie de  Boèce,  le  Livre  des  bonnes  mœurs  de  Jacques  Le  Grand 
et  le  Miroir  des  vices,  dans  lequel  une  miniature  le  représentait 


72  A  Et  dit  quelle  a  —  77  B  dont  on  chiet  —  78  J  Et  Ion  combat. 

I.  Sur  Antoine,  bâtard  de  Bourgogne,  bibliophile,  voir  L.  Delisle,  Cabinet 
des  Manuscrits,  t.  I,  p.  71,  t.  III,  p,  341  ;  Bibliothèque  de  V Ecole  des  Chartes, 
t.  LXVII  (1906),  p.  2S 5-269,  article  de  M.  A.  Boinet  intitulé  Un  bibliophile 
du  XTe  siècle.  Le  Grand  Bâtard  de  Bourgogne.  Voir  également  un  article  de 
M.  Paul  Durrieu,  intitulé  L«/)or^r<7!7(iH  Grand  Bâtard  de  Bourgogne,  dans  la 
Galette  des  Beaux-Arts,  5e  période,  t.  XXXV  (1906),  p.  215-220. 


174  ^-    PI-^GET 

en  prière.  A-t-il  versifié  lui-même  les  petites  strophes  mises 
sous  son  nom  dans  les  Gousses  ?  Il  est  assez  probable  que  le 
poème  tout  entier  est  de  Philippe  Bouton,  seigneur  de  Corbe- 
ron. 

Pierre  Palliot,  historiographe  et  généalogiste,  a  raconté,  dans 
un  copieux  in-folio,  l'histoire  des  Bouton,  qui,  dit-il,  «  par  leur 
espanouissement  ont  rempli  toute  l'Europe  de  leur  agréable 
odeur  '  ».  Par  cette  agréable  odeur,  Palliot  entendait  les  belles 
actions,  les  charges,  les  emplois  et  les  nobles  alliances  des  prin- 
cipaux membres  de  cette  famille.  Il  a  oublié  de  mentionner, 
pour  en  tirer  gloire,  les  œuvres  littéraires  de  Philippe  Bouton. 
S'il  les  avait  connues,  peut-être  aurait-il  modifié  son  opinion 
sur  ce  personnage  dont  il  vante,  sans  rire,  la  grandeur  d'esprit. 

Fils  de  Jacques  Bouton,  seigneur  du  Fay  et  de  Corberon,  et 
d'Antoinette  de  Salins,  Philippe  était  filleul  de  Philippe  le  Bon 
qui  lui  avait  donné,  en  guise  de  «  quignot  »,  un  présent  de 
vaisselle  d'argent  valant  2000  livres.  L'énumération  de  ses  titres 
et  emplois,  telle  que  l'a  dressée  Palliot,  est  longue  :  «  Philippe 
Bouton,  chevalier,  seigneur  de  Corberon,  de  Moisenant,  de 
Chassilly,  de  Marrigny,  de  Villy-le-Bruslé,  de  Glanon,  de 
Saint-Beurry,  de  Burisot,  de  Clamerey,  de  Saint-Thibaut  et  de 
Laiz,  conseiller  et  chambellan  de  Charles,  duc  de  Bourgogne, 
et  son  premier  escuier  tranchant,  de  Maximilien,  archiduc 
d'Autriche,  et  du  roy  Louis  XI,  chevalier  d'honneur  au  Parle- 
ment de  Bourgogne,  bailly  de  Dijon  et  capitaine  et  chastelain 
de  Sagy,  de  Binoiset  d'Argilly  ».  Philippe  Bouton  avait  épousé, 
en  secondes  noces,  Catherine  de  Dio,  dont  il  eut  cinq  enfants. 
L'aîné,  Claude,  augmenta  notablement  la  fortune  et  la  gloire 
de  la  maison  Bouton  \ 

Philippe  Bouton  était  le  compagnon  d'armes  et  l'ami  d'An- 
toine, bâtard  de  Bourgogne.  Il  l'avait  accompagné  en  Angle- 
terre en  1467,  lors  de  «  Temprise  pour  faire  armes  à  pied  et  h 

1 .  Pierre  Palliot,  Histoire  généalogique  des  comtes  de  Chamillyde  la  maison  de 
Boulon  au  duché  de  Bourgongne...  ;  Dijon,   1671. 

2.  Sur  Claude  Bouton,  voir  l'ouvrage  de  M.  Eugène  Beauvois,  Un  agent 
politique  de  Charles-Quint ,  le  Bourguignon  Claude  Bouton,  seigneur  de  Corberon. 
Paris,  1882.  La  devise  de  Claude  Bouton  était  «  Souvenir  tue  ».  On  la 
retrouve  sur  quelques  manuscrits,  ainsi  qu'une  autre  devise:  »  Au  fort  aille. 
Bouton.  » 


LES  PRINCES    DE    GEORGES    CHASTELAIN  I75 

cheval  »  organisée  par  le  frère  de  la  reine,  lord  Scales  '.  Le 
Grand  Bâtard,  «  moult  pompeusement  accoustré  »,  et  lord 
Scales  joutèrent  tout  d  abord.  Olivier  de  la  Marche,  qui  se 
trouvait  alors  en  Angleterre,  raconte  qu'il  ne  vit  «  oncque 
combattre  de  haches  si  fièrement  ».  Le  lendemain,  «  fit  arme 
messire  Philippe  Bouton  à  l'encontre  d'un  escuyer  du  Roy  », 
nommé  Thomas  de  la  Lande.  Ce  combat  ne  présenta  aucune 
péripétie  remarquable.  «  Chascun,  dit  Olivier,  fit  le  mieulx 
qu'il  peust,  comme  il  es|  coustume  en  tel  cas.  »  Philippe 
Bouton  exagère  manifestement,  lorsqu'il  raconte,  dans  son 
Epitaphe,  le  combat  à  outrance  qu'il  soutint  en  Angleterre 
contre  son  «  mortel  adversaire  »,  le  seigneur  de-  la  Lande. 

Affîn  d'au  monde  honneur  acquerre, 
Je  passay  la  mer  et  la  terre 
Pour  combatre  et  pour  armes  faire 
Contre  ung  mien  mortel  adversaire 
Qui  portoit  tousjours  a  la  guerre 
La  grant  bannière  d'Engleterre , 
Nommez  le  seigneur  de  la  Lande. 
Et  estoit  telle  sa  demande 
Q.ue,  pour  quelque  sens  ou  folie, 
Nous  combatismes  pour  la  vie 
Quinze  cources  a  fer  esmoulu 
De  lance  d'acier  bien  moulu, 
Pour  mourir  ou  l'ung  ou  les  deux, 
Sans  nuUy  venir  entre  deux. 

Après  la  mort  de  Charles  le  Téméraire,  Philippe  Bouton  eut 
la  faiblesse  de  se  ranger  du  parti  de  Louis  XI,  mais  il  ne  tarda 
pas  à  revenir  à  Marie  de  Bourgogne.  Il  vécut  dès  lors  auprès 
de  cette  princesse,  qui  l'envoya  en  diverses  ambassades.  Il  testa 
le  25  mars  15 14  ^  «  Item,  écrivait-il,  je  esliz  la  sépulture  de 
mon  corps  ou  charnier  estant  dedans  nostre  chappelle  en  l'Eglise 
parrochiale  de  Corberon,  laquelle  chappelle  a  esté  fondée  par 

1.  Voir  Olivier  de  la  Marche,  Méinoires,  t.  III,  p.  51  et  55.  Un  manuscrit 
de  la  Bibliothèque  de  Sir  Th.  Phillips  (no  8528),  du  xv=  siècle,  contenait  un 
traité  intitulé  :  «  Challenge  of  Philip  de  Bouton  1467.  » 

2.  Sur  d'autres  événements  de  la  vie  de  Philippe  Bouton,  voir  la  Chronique 
scandaleuse,  édit.  de  Mandrot,  t.  I,  p,  365-4;  Palliot,  ti^u'.  cil.,  p.  286  et 
suiv.  et  P.  .\nselme,  Histoire  généalogique,  t.  Vil,  p.  641. 


176  A.    PIAGET 

feu  mon  père,  messire  Jacques  Bouton,  chevalier,  seigneur  du 
Fay  et  de  Corberon,  et  augmentée  et  achevée  par  moy  et  par 
mon  amee  compagne,  dame  Catherine  Palatine  de  Dio,  ma 
femme ...»  La  couleur  verte  jouait  un  grand  rôle  dans  son  tes- 
tament :  «  Item  soient  vestues  de  drap  vert,  en  lieu  de  noir, 
quinze  pauvres  filles.  .  .  Item  soit  mis  un  drap  vert  de  trois 
aulnes  de  long  sur  le  grant  autel  de  la  Parroisse  et  semblable- 
ment  sur  l'autel  de  ma  chappelle.  Item  aussi  sur  ma  sépulture 
un  drap  vert  de  trois  aulnes  de  long  qui  ne  se  pourra  hoster 
que  par  la  licence  de  ma  bien  aimée  femme  ou  par  mon  héri- 
tier '  ».  Phihppe  Bouton  voulait-il  exprimer  par  «  cette  couleur 
bigearre  »,  comme  le  croyait  Palliot,  qu'il  avait  mis  «  toute  son 
espérance  en  la  miséricorde  de  Dieu  »  ?  Il  voulait  plutôt  mon- 
trer qu'il  avait  été  amoureux  toute  sa  vie. 

Il  avait  fait  graver  sur  une  lame  d'airain,  placée  dans  la  cha- 
pelle de  Notre-Dame  de  l'église  de  Corberon,  une  longue  épi- 
taphe  de  sa  façon  ^.  Après  avoir  raconté,  en  une  cinquantaine 
de  vers,  les  différentes  circonstances  de  sa  vie,  Philippe  Bouton 
terminait  en  ces  termes  : 

Et  pour  vous  dire  le  surplus, 
J'ay  quatre  vintz  seize  ans  et  plus. 
En  ma  bouche  ay  mes  dens  entières, 
Toutes  bonnes,  fortes  et  fières. 
A  mynuit,  veille  de  Toussaintz, 
Je  naquis  comme  les  tous  saintz, 
Car,  dès  l'eure  que  je  fustz  nez, 
Jamais  ne  fustz  medecinez. 
J'ay  esté  trois  fois  prisonnier 
Pour  la  vie  et  pour  le  denier. 
Et  n'ay  cecy  mis  en  escript 

1.  Le  testament  de  Philippe  Bouton  est  publié  dans  les  Preuves  de  l'ou- 
vrage de  Palliot,  p.  88-90. 

2.  Cette  épitaphe,  qui  n'existe  plus  aujourd'hui  dans  Féglise  de  Corberon, 
a  été  publiée  plusieurs  fois  :  par  Pierre  Palliot  dans  Le  Parlement  de  Bourgogne, 
Dijon,  1649,  P-  i2^,  et  ddns  VHisloi7-e  généalogique  des  comtes  de  Chaviilly, 
Dijon,  1671,  p.  504;  dans  les  Mémoires  de  la  Commission  des  Antiquités  du 
Département  de  la  Côle-d'Or,  t.  IV  (1853-1856),  p.  LXil  ;  dans  \qs  Mémoires  de 
la  Société  d'histoire,  d'archéologie  et  de  littérature  de  l'arrondissement  de  Beaune, 
Beauue,  1879,  p.  134  (article  de  M.  Eug.  Beauvois,  intitulé  P^nj/Mr«  murales 
du  XV^  siècle  dans  l'église  de  Corberon,  Câte-d'Or). 


LES  PRINCHS    DE    GKORGES    CHASTELAIN  I77 

Que  pour  réveiller  l'esperit 

Des  myens  qui  viendront  après  moy, 

Affin  qu'ils  lacent  mieux  que  moy. 

O  vous  tous  qui  lises  mes  vers, 

Je  couche  icy  mangié  des  vers, 

Phelippc  Bouton  appelez. 

Dieu  doint  que  je  soye  rappelez. 

Après  tous  mes  faitz  et  mes  dictz, 

Ou  royaume  de  Paradis. 

L'un  des  «  dictz  »  de  Philippe  Bouton,  intitulé  Régime 
pour  longuement  vivre,  est  dédié  à  Charles  de  Croy  que  l'empe- 
reur Maximilien  avait  fait  prince  de  Chimay  en  i486.  Ces 
vers  montrent  admirablement  quelle  espèce  d'homme  était 
l'ami  du  Grand  Bâtard  de  Bourgogne  :  joyeux  compagnon, 
vantard  et  «  gaudisseur  »,  fort  mangeur  et  fort  buveur,  ama- 
teur, comme  il  disait,  de  «  syrop  deBeaune  »,  faisant  de  grosses 
plaisanteries  sur  les  curés  et  les  femmes,  la  bête  à  deux  dos, 
la  vessie,  et  ce  qu'il  appelait,  par  un  honnête  euphémisme, 
l'artillerie.  On  ne  peut  pas  dire,  précisément,  que  de  tout  cela 
se  dégage,  comme  affirmait  Palliot  en  louant  les  Boutons,  une 
très  agréable  odeur. 

Le  Régime  de  Bouton  se  lit  dans  le  manuscrit  3391  de  la 
BibUothèque  de  Vienne,  en  Autriche,  au  fol.  510  v°  : 

Régime  pour  longuement  vivre  envoyé  de  Bourgongne par  niessire  Pheîippe  Bouton , 
chevalier,  seigneur  de  Corheron,  a  monseigneur  le  prince  de  Chimay. 

Brief  régime  expérimenté 
Qu'entretient  Bouton  en  santé. 
Peu  boir[e]  et  mangier  sobrement 
Fait  vivre  l'homme  longuement.  4 

Mais,  pour  santé  a  la  grant  aulne, 

Prens,  jour  et  nuyt,  sirop  de  Beaulne.  •' 

A  ton  retrait  va  sans  presser. 

Droit  de  nuit  souvent  dois  pisser.  8 

Ne  fais  pas  les  nopces  souvent. 
Mieulx  vault  donner  à  ton  c.  .  vent. 
Descherge  fort  l'artyllerye 

Ou  du  moins  joue  de  la  vessve.  12 

Suis  belle  et  bonne  compaignye, 
Sans  pensser  a  merancolye. 
Ronunia,  XL  Fil,  12 


ly^  A.    PIAGET 

Il  ne  fault  point  qu'on  se  soussye, 

Qui  ne  voelt  abregier  sa  vye.  16 

Prens  exercite  et  passe  temps, 

Sans  traveii  et  selon  le  temps. 

D'aller  trop  souvent  a  Maçon 

Je  te  defFens,  fuge  le  c .  .  20 

En  faisant  l'œvre  de  nature, 

Dy  [toi]  seur,  tu  te  desnature . 

De  fiùre  la  beste  a  deux  doz 

Trop  souvent,  tibi  dejfendos.  24 

Garde  toy  de  trop  vandangier, 

Et  ne  boy  jamais  sans  mengier. 

En  lieu  d'abatre  file  plate, 

Arouse  souvent  la  gargattc.  28 

C'est  le  régime  de  Bouton, 

Qu'a  le  V. .  plus  mol  que  coton. 

Fait  en  l'an  mil  chincq  cens  et  sept, 

(Assez  scet  qui  bien  vivre  scet),  32 

Et  en  l'an  mil  V<:  et  huit, 

(Tiens  l'estomac  plus  plain  que  vuit). 

Il  m'a  dit  que  je  vous  escripve 

Qu'il  ne  mora  ja  tant  qu'il  vive.  36 

Le  même  manuscrit  de  Vienne,  fol.  515  v",  a  conservé  un 
«  Rondeau  Bouton  »,  qui  est  dans  la  même  note  ignoble  et 
qui  n'a  de  rondeau  que  le  nom.  On  me  pardonnera  de  publier 
ici  cette  pauvreté,  qui  peint  au  naturel  l'auteur  des  Gouges. 

Rondeau  Bouton  . 

En  venant  de  pèlerinage, 

Trovay  ung  curé  de  village 

Et  ung  homme  portant  oseaulx, 

Qui  vindrent  paistre  leurs  chevaulx  4 

En  la  maison  du  taverni[elr. 

Le  prebstre  dist  aux  chamberier[e]s  : 

«  Regardés  ung  peu  les  manier[ejs 

«  De  ce  povre  vielz  faulconier  8 

«  Qui  regarde  autour  de  ce  feu 

«  Ou  son  loire  sera  pendu. 

«  Et  moy,  mes  gracieuses  trouilles, 

«  S'il  vous  plaist,  je  pendray  mes  c. .  .  . 

«  Devant  le  trou  de  vostre  c .  .  !  »  13 


LES  PRIXCES    DE    GF.ORGHS    CHASTELAIX  I79 

Je  m'empresse  de  dire  qu'il  y  eut  dans  la  vie  de  Philippe 
Bouton  comme  une  crise  de  propreté,,  dont  il  faut  lui  tenir 
compte.  Inspiré  par  «  la  royne  des  anges  »,  il  mit  en  vers  les 
louanges  des  «  femmes  de  bien  ».  Il  écrivit  un  Miroir  des 
dames  '  pour  montrer  que  les  femmes  valent  mieux  que  les 
hommes.  Avec  une  conviction  touchante,  il  loue  leur  humilité, 
leur  chasteté,  leur  largesse,  leur  patience,  leur  activité,  leur 
sobriété,  etc.  Après  avoir  chanté  les  Sibiles  et  les  Xeui  preuses, 
il  supplie  la  Vierge  Marie 

Qu'elle  ait  le  cueur,  le  corps  et  lame 
Du  Bouton  qu'est  a  Nostre-Dame. 

J'oubliais  de  dire  que  Philippe  Bouton,  l'auteur  des  Gouges, 
était  le  cousin  d'Olivier  de  la  Marche,  l'auteur  des  Dames.  La 
mère  d'Olivier  était  Jeanne  Bouton,  tante  de  Philippe  -. 


LES  COQUARDS 

Petit  poème  de  44  sixains,  conservé  par  le  manuscrit  du  Brit. 
Mus.  Add.  28790,  fol.  lo-i)  v°.  Les  strophes  mises  dans  la 
bouche  de  L'Acteur  décrivent  vingt  espèces  de  coquards  :  le 
mignot,  le  «  vanteur  de  femmes  »,  le  pompeux,  le  courtisan, 
le  «  wihot  »,  le  clerc,  le  menteur,  le  musicien,  celui  qui  se  tue 
pour  sa  dame,  celui  qui  poursuit  bénéfice  à  Rome,  celui  qui  se 
ruine  en  procès,  celui   qui  perd   son   or,  qui  est  «  manant  en 

1.  Le  Miroir  des  Dames  de  Philippe  Bouton  a  été  publié  deux  fois  :  par 
Lambert  Doulxfils  dans  La  Dance  atix  aveugles  et  autres  poésies  duXV^  siècle, 
Lille,  1748,  p.  185-205,  et  par  Eugène  Beauvois,  ouv.  cit.,  seconde  partie, 
p.  3-30.  Sur  l'attribution  de  ce  poème  à  Claude  Bouton,  voir  A.  Piaget,  Le 
Miroir  aux  Dames  (t.  II  du  Recueil  des  Travaux  publiés  par  la  Faculté  des 
Le//r«),  Neuchâtel,  1908,  p.  7-9. 

2.  Un  document  du  5  juillet  1474  (voir  H.  Stein,  ouv.  cit.,  p.  182,  Pièce 
justificative  n"  XXXVIII)  nous  apprend  qu'à  cette  date,  Olivier  de  la  Marche 
donnait  quittance  à  son  oncle,  Jacques  Bouton,  seigneur  du  Fay  et  de  Cor- 
beron,  conseiller  et  chambellan  du  duc  de  Bourgogne,  «  de  la  somme  de 
500  livres  qu'il  lui  devoit  à  cause  de  Fadministratioa  de  ses  biens  pendant  sa 
minorité,  après  le  décès  de  dame  Jeanne  Bouton,  sa  mère,  sœur  dudit  mes- 
siN  Jacques .  .  .  »      ' 


l8o  A.    PIAGF.T 

court  de  Rome  »,  qui  vend  la  justice,  ou  les  bénéfices,  celui 
qui  «  mange  le  crucifix  »,  celui  qui  en  parlant  sécoute,  le  glo- 
rieux, le  goutteux,  le  fringant.  Chaque  strophe  se  termine  par 
une  morale  ou,  comme  disait  Olivier  de  la  Marche,  par  une 
«  prophétie  »  :  l'un  de  ces  coquards  fera  «  fin  obscure  »,  l'autre 
«  vivra  souffreteux  »,  l'un  sera  défait,  l'autre  logé  au  Plat  d'ar- 
gent, un  autre  s'en  ira  tout  droit  au  puits  d'enfer,  etc. 

Les  strophes  de  V Acteur  sont  alternativement  suivies  de 
strophes  intitulées  Responce,  qui  en  sont  comme  une  espèce  de 
contre-partie.  Les  coquards  sont  excusés  et  défendus,  attendu 
«  qu'il  n'est  vice  qui  n'ait  quelque  vertu  »  et  «  qu'il  n'est  mal 
dont  quelque  bien  ne  vienne  ». 

La  première  strophe  est  à  relever.  L'auteur  inconnu  annonce 
que  les  Coquards  font  partie  de  la  série  des  Princes,  des  Dames 
et  des  Gouges. 

U  acteur. 
1     Apréz  ha  Princes  et  les  Dames, 
Et  les  Gouges  de  maintes  games, 

Demande  tour  de  prothocolle  3 

Qui  de  Cocquars  fait  mension. 
Escript  a  la  correction 
De  ceulx  qui  sont  de  telle  escoUe.  6 

Respojice. 

II     Tant  qu'est  a  moy,  je  suis  content 
Que  me  declairez  plainnement 

Des  cocquars  la  forme  et  manière,  9 

Sans  faire  a  quelqung  blasme  ou  tort. 
Et  aussy,  par  vostre  rapport, 
Lequel  doit  porter  la  baniere.  12 

Vacteur. 

III  Cocquart  mignot  qui  descongnoit  l'agache, 
Jasoit  venu  de  basse  et  humble  place. 

Qui  aux  plus  grans  se  veult  esquiparer,  15 

Meismes  leur  est  en  son  tort  leur  desplaire, 

Doit  pou  durer  et  fin  obscure  faire. 

Voire  et  eust  il  roy  vueillant  le  porter.  18 

Responce. 

IV  Se  ung  compains  est  de  petit  lieu  venu 
Et  de  povre,  tant  plus  est  il  tenu 


LES  PRINCES    DH    GEORGES    CHASTEl.AIN  lôl 

De  poursievir  pour  avoir  quelque  chose,  21 

[t'a]  Faire  son  fait  en  publicque  ou  a  part. 

S'il  s'oublie,  je  le  tiens  pourcocquart 
Et  pour  mcschant,  ainsy  le  dit  ma  glose.  24 

L'acteur. 

V  Cocquart  vanteur  de  femmes,  ou  n'a  rienz, 
D'autres  aussy  dont  a  eu  quelque  bien, 

Et  est  herault  meismez  de  sa  vaillance,  27 

Quiert  jeu  de  dés  et  fait  mestier  d'estre  yvre, 

Vit  souffreteux  quelque  argent  qu'on  ly  livre, 

Et  souvent  meurt  par  ung  cop  de  meschance.  30 

Responce. 

VI  Aucunes  foiz,  pour  faire  seigneur  rire. 
N'a  point  de  mal  d'aucune  chose  dire. 

Prenons  que  soit  mensonge  ou  vérité.  33 

Baveurs,  menteurs,  joueurs  de  dés,  yvrongnes, 

Font  a  la  foiz  sy  tresbien  leurs  besongnes 

Qu'ilz  s'en  treuvent  en  grant  auctorité.  36 

L'acteur. 

VII     Cocquart  pompeux  qui  tout  vent  et  engaige 
Pour  maintenir  ung  triumphant  barnaige. 
Et  ne  ly  chault  d'apovrir  filz  ne  fille,  39 

Pert  l'amitié  des  bons  et  vertueux 
Et  n'est  hantez  que  de  gens  vicieux. 
Et  est  digne  qu'on  le  rue  a  faucille.  42 

[/o  II]  Responce. 

VIII  Se  ung  compaignon  a  grant  foison  de  biens, 
Aider  s'en  peult  par  raison,  s'ilz  sont  siens. 
Filiez  et  filz  gaingnent  comme  il  a  fait.  45 

Ne  s'acteudcnt  pas  au  fiUé  qui  bout. 
S'il  engaige,  s'il  vent,  s'il  despend  tout, 
Il  ne  doit  pas  pour  tant  cstrc  deffait.  48 

L'acteur. 

IX     Cocquart  de  court,  cuidant  sans  pourchasser 
Avoir  des  bienz  et  qu'on  iy  doit  baillier 
Pour  ses  biaulx  yeulx,  sans  painne  et  diligence,  5 1 

De  Mombleru  ne  fera  l'arkemye, 
Ainz  au  gigot  sera  toute  sa  vie, 
Plain  de  regretz  et,  espoir,  d'indigence.  54 


l82  A.    PIAGET 

Responce. 

X     Les  biens  viennent  a  aucuns  en  dormant 
Et  les  autres  n'en  ont  ne  tant  ne  quant. 
C'est  fait  de  court,  c'est  fait  de  seigneurie.  57 

De  tous  lelz  biens  on  [n'Ja  gaire  par  force. 
Les  ungz  ont  boix,  les  autres  n'ont  qu'cscorche. 
Au  monde  n'a  chose  qui  soit  unie.  60 

L'acteur. 

XI     Cocquart  qui  tient  gouge  a  pain  et  a  pot, 
Et  qui  tant  paie  avec  estre  wihol 

Qu'il  en  est  povre  et  tout  mis  a  l'arriére,  63 

[z'o]  Prent  le  chemin  d'aller  a  l'ospital 

Et  n'a  amy,  tant  soit  especial, 
Qui  ne  l'eslonge  et  le  souhaide  en  bicre.  66 

Response. 

XII     II  n'est  homme,  tant  soit  vil  ne  asserv\', 
Qu'il  ne  faille  qu'il  soit  d'aucun  servy, 
Ou,  autrement,  jamais  il  n'avroit  bien.  69 

S'il  a  gouge  qui  le  serve  a  son  aise 
Et  est  wihot,  ce  qu'a  Dieu  ja  ne  plaise, 
Que  ly  chault  il,  mes  qu'il  n'en  sache  rien?  72 

L'acteur. 

XIII  Cocquart  le  clerc,  qui  tant  cuide  saige  estre 
Que  sanz  son  sens  ne  puist  vivre  son  mestre 

Ne  riens  sans  ly  ne  se  peult  bien  conclure,  75 

Fait  passer  temps  aux  compaignonz  de  sorte 

Qui,  se  sa  mule  ou  sa  hague  fut  morte. 

Le  charient  plus  souef  que  l'amblure.  78 

Response. 

XIV  Se  ung  ne  sçay  qui  veult  quelque  chose  faire 
Et  ne  cuidc  bien  et  beau  la  parfaire. 

Soit  clerc  soit  lay,  c'est  pour  ly  ung  grant  blasme.  81 

Il  fault  cuider  et  qui  ne  cuideroit 

Jamaiz  nul  bien  a  droit  ne  se  feroit 

Qui  prouffitat  pour  homme  ne  pour  femme.  84 

.[/o  12]  L'acteur. 

XV  Cocquart  menteur,  controuveur  de  nouvellez, 
Et  muttemake  a  esmouvoir  querellez, 


LES  PRINCES    DE    GEORGES    CHASTELAIN  183 

Double  en  effect  ;1utant  qu'en  sa  paroUe,  87 

Sera  deffait  quant  mains  s'en  doublera, 

Voire  et  par  ceulx  que  ses  plus  chiers  tenra, 

Car  Dieu  le  vcult  qui  pave  a  tour  de  rolle.  90 

Response. 

XVI     Quant  ung  homme  est  esmouveur  de  querellez, 
Par  son  parler  aussy  par  ses  cautellez, 
Veult  on  dire  qu'omme  tel  ne  vault  riens  ?  93 

Je  diz  que  sy,  et  le  veul  soustenir, 
Et  qu'il  en  peut  aucuneffoiz  venir, 
En  tamps  et  lieu,  granz  proffiz  et  granz  biens.  96 

Vacteur. 

XVII     Cocquart  qui  scet  parler  latin  congru, 
Jouer  d'orghez  et  chanter  sur  le  leu 

Et  a  musicque  on  ne  scet  gaire  tel,  99 

Maiz  inconstant  est  comme  ung  cocq  au  vent, 
Sera  le  plus  logié  Au  Plat  d'argent,  * 

En  povre  église  ou  en  meschant  hostel.  102 

Response. 

XVIII     Ung  clerc  mixte  qui  scet  lire  et  chanter, 
Jouer  du  leu,  des  orguez  et  harper, 
Tousjoilrs  sera  tout  partout  bien  venu,  105 

Plus  tost  congneu,  de  ce  ne  doubtez  mie, 
Que  ne  sera  ung  maistre  en  théologie, 
Prenonz  qu'il  soit  deschiré  ou  tout  nu.  108 

Lacteur. 

XIX     Cocquart  qui  veult  tant  complaire  a  sa  dame 
Que  son  corps  est  presqu'a  mettre  soubz  lame 
Par  armes  faire  ou  nature  deffault,  1 1 1 

S'il  vit  goutteux,  tout  podagre  ou  eticque, 
C'est  le  butin  qui  vient  de  tel  praticque, 
Ou  de  morir  ainsy  que  fit  Michault.  114 

Responce. 

XX     Je  diz  ainsy  qu'homme  de  hault  couraige, 

Vray  amoureux,  peult  bien,  sanz  faire  oultraige, 

Jouster,  houer,  pour  l'amour  de  sa  dame,  117 

Et  faire  tant  qu'il  puist  gaingnicr  le  pris. 

De  tout  cela  ne  doit  estre  repris. 

S'autrement  fie)  fait,  je  le  tienz  pour  infâme.  120 


i84 


PIAGET 


U  acteur. 

XXI     Cocquart  qui  vient  demander  bénéfice 

En  court  de  Romnie  et  n'a  homme  propice 

Ne  de  quitus  pour  estre  son  moyen,  123 

Pourchasse  en  vain  et  se  donne  g[rjant  paine. 

Dont  il  prent  fièvre  ou,  espoir,  mort  soubdainne, 

Ou  il  revient  plus  deschiré  qung  chien.  126 

[f°  i^]  Responce. 

XXII  Celui  qui  veult  avoir  des  bénéfices 
Et  n'a  amis  ne  personnes  propices 

Qui(lz)  lui  veullent  aidier  devers  le  pappe,  129 

Souvent  advient  qu'il  fait  sy  bien  son  fet. 

Qu'il  est  du  tout  ly  et  les  siens  refFet. 

Tousjours  vient  il  lainne  de  quoy  on  drappe.  132 

Lacteur. 

XXIII  Cocquart  qui  est  en  ce  point  démené 
N'est  paS;  ce  croy,  de  trop  bonne  heure  né 

Prenonz  qu'il  ait  ung  proprio  niotti,  155 

Si(l)  sera  il  assailly  de  procez. 

Adonc  ara  plus  painne  qu'oncques  mez 

Et  son  argent  sera  tost  despendu.  138 

Responu. 

XXIV  En  ce  monde  n'a  riens  plus  tost  perdu 
Qu'est  ung  bon  droit,  s'il  n'est  bien  deffendu 

Et  a  juge  véritable  commis  141 

Qui  ne  veulle  quelque  personne  ofïendre. 

Pener  convient  pour  son  bon  droit  deflfendre. 

Sanz  grant  traveil  honneur  n'est  pas  acquis.  144 

Vacteur. 

XXV     Cocquart  est  bien  cely  qui  va  sy  loingz 

Pour  plonc  bailler  son  or  qu'il  a  es  poingz. 
Et  pour  vendre  sa  robbe  et  son  mantel,  147 

[fo]  Mourir  de  fain,  de  soif  et  de  froidure, 

Mettre  son  corps  en  sy  grant  aventure. 
Mieulx  ly  vaudroit  demourer  a  l'ostel.  150 

Responce. 

XXVI     Qui  veult  des  biens,  il(z)  les  faut  acheter 
Aucunnes  foiz,  de  ce  ne  fault  doubter. 


LES  PRINCES    DE    GEORGES    CIIASTELAIN  185 

De  rienz  ne  peut  quelque  prouffit  venir,  1 5  5 

Mes  d'aucun  pau  vient  granz  biens  a  aucuns. 

Les  biens  ne  sont  pas  a  chascun  communs. 

Il  fault  semer  avant  que  recueillir.  156 

L'acteur. 

XXVII     Cocquart  qui  est  manant  en  court  de  Romme 
Lequel  trompe  par  fausseté  tout  homme 
Et  ne  ly  chault  lequel  ait  droit  ou  tort,  159 

Point  ne  pense  qui  le  faudra  morir 
Et  que  terre  le  faudra  devenir, 
Et  en  quel  lieu  ira  quant  sera  mort.  162 

Responce. 

XXVIII     Celui  qui  scet  jouer  de  la  trompette, 

Et  en  trompant  sa  besogne  est  bien  fette, 

Soit  droit,  soit  tort,  soit  par  amour  ou  force,  165 

Vous  pensez  vous  que  de  mort  ly  souviengne  ? 

Il  nely  chault  en  la  fin  qu'il  deviengne. 

Ou  la  bette  cherra  que  l'en  l'escorche.  i6(S 

[/o  i4j]  L'acteur. 

XXIX     Cocquart  qui  vent  le  droit  et  la  justice 
En  destruisant  toute  bonne  police. 

Et  prent  argent  sanz  cause  et  sans  raison,  171 

Ou  yra  il,  quant  sera  trespassé 
De  son  argent  qu'il  ara  amassé  ? 
On  ly  fera  en  enfer  sa  maison.  174 

Responce. 

XXX  De  vendre  droit  je  ne  m'esbahis  mie. 
Les  artilleurs  y  gaingnent  bien  leur  vie. 

S'ung  juge  vent,  pour  or  ne  pour  monnoye,  177 

Le  droit  d'autruy,  c'est  chose  coustumiere. 

Quant  on  respand  justice  en  tel  manière. 

C'est  d'autruy  cuir  taillié  large  coroye.  180 

L'acteur. 

XXXI  Cocquart  qui  est  vendeur  de  beneficez 

Et  en  ses  faiz  tout  plain  de  mauvaiz  vicez, 

Faulx  notaires,  procureurs,  advocas,  183 

Tous  courtisains  usans  de  synionye, 

Que  fera  Dieu  d'une  telle  dragie  ? 

Il  pugnira  chascun  selon  sou  cas.  186 


i86 


A.    PIAGET 


Kesponce. 

XXXII     S'il  n'estoit  point  tant  de  faulx  acheteurs, 
Il  ne  seroit  point  tant  de  faux  vendeurs. 
Sy  bon  droit  n'est  que  l'argent  ne  confonde,  189 

[l'o]  Ces  courtisains  prendent  a  touttes  mains. 

Du  riche  plus  et  du  povre  le  mains. 
Il  fault  avoir  pour  sa  vie  en  ce  monde.  192 

L'acteur. 

XXXIII  Cocquart  qui  va  mengeant  les  crucefix 
En  barbetant  par  ces  monstiers  toudiz, 

Il  cuide  bien  nostre  bon  Dieu  tromper  195 

Par  sa  mauvaise  et  faulse  ypocrisie, 

Ou  ira  il,  quand  il  perdra  la  vie? 

Il  s'en  yra  tout  droit  au  puis  d'enfer.  198 

RespoJice. 

XXXIV  Tel  ne  fait  point,  tant  qu'a  nous,  a  reprendre. 
Dieu  scct  trop  bien  a  quel  fin  il  veult  tendre. 

Aucunz  le  font  pour  abbattre  le  pain  201 

Et,  a  la  foiz,  il  donnent  bonne  exemple 

Aux  ignoranz  d'aourer  Dieu  en  son  temple, 

Posé  qu'ilz  font  a  Dieu  barbe  d'estrain.  204 

L'acteur. 

XXXV  Cocquart  je  suy  qui  tant  parle  de  court. 
Taire  m'en  veul  pour  le  vous  faire  court. 

Cy  veul  parler  des  cocquars  glorieux  207 

Que  je  congnoiz  estanz  en  ceste  ville. 

Et  tout  par  tout,  jusques  amprez  de  mille, 

De  tous  eages,  tant  josnez  comme  vieulx.  210 

{J°  I)]  Responce. 

XXXVI     Or  n'est  il  riens  qui  en  court  ne  se  face . 
Sy  en  doit  on  parler  oultre  la  tache. 
On  y  fait  mal  nen  plus  qu'en  .j.  beau  cloistre.  214 

D'en  trop  parler  il  y  a  bien  manière. 
Tel  cuide  aler  avant  qui  va  arrière. 
Il  fault  grant  sens  a  sy  savant  congnoistre.  217 

L'acteur. 

XXXVII     Cocquart  congnoiz  qui  en  parlant  s'escoutte. 

S'on  parle  a  lui,  fait  semblant  qu'il  n'oist  goutte 


LES  PRINCES   DE    GEORGES    CHASTHLAIN  187 

Et  ne  lui  chault  s'on  le  gahbe  ne  mocque,  220 

Maiz  qu'on  vuelle  ses  bourdes  escouter. 

Tel  sot  doit  on  ung  vrav  cocquart  nommer 

Et  publiier  partout  a  son  de  clocque.  225 

Responce. 

XXXVIII     Hz  sont  aucuns  qui  vont  aucunnes  foiz 

Par  les  ruez,  parlant,  preschant  des  doiz, 

Qui  ne  pensent  point  a  tromper  aultruy.  225 

Hz  sont  d'autres  qui  ne  font  que  mentir 

Et  en  mentant  prendent  tout  leur  plaisir. 

Qui  men;eur  oist,  il  fait  beaucoq  pour  ly.  228 

Uactenr. 

XXXIX     Cocquart  goutteux,  lequel  cuide  estre  amé 
Du  josne  cuir,  est  bien  souvent  armé.__ 
On  ne  l'ayme,  se  n'est  pour  dan  Denier,  231 

[ro]  Et  l'afFule  on  de  la  houche  gillet. 

A  tel  cocquart  bailliez  lui  le  fouet 
Pour  chasser  hors  tous  les  chiens  du  nionstier.  234 

Responce. 

XL  II  ne  fut  oncq  depuis  qu'Adam  eust  vie 
Que  femme  n'eust  d'avoir  argent  envie 
Et  de  son  corps  faire  a  son  bon  plaisir.  237 

Tel  fait  grans  donz  qui(l)  n'est  qun  pou  amé. 
Tel  est  wihot  qu'il  faiit  qu'il  prengne  en  gré. 
Le  plus  saige  doit  a  la  foiz  souffrir.  240 

Uacteur. 

XLI     Cocquart  fringant  qui  veult  estre  amoureux 
En  lieu  de  bien  et  en  a  .  iij .  tout  neufx 
Avecques  ung  que  sa  mère  lui  garde,  243 

Il  me  semble,  selon  son  grant  desro}^ 
Qu'on  le  devroit  des  cocquars  faire  roy 
Et  coronner  d'ung  viel  pot  a  moustarde.  246 

Responce. 

XLII     Croyez,  pour  vray,  il  advient  bien  souvent 

Que  ung  compaignon  qui  n'avra  point  d'argent 

Avra  plus  tost  part  aux  amoureux  biens  249 

Que  ung  qui  avra  or  et  argent  en  main. 

Povre  amoureux  se  doit  prendre  a  groz  grain. 

Qui  ne  s'avance  au  jourd'ui,  il  n'a  riens.  252 


l88  A.    PIAGET 

[/°   l6] 

XLIII     Tous  ces  cocquars  cy  nommez  en  commun 
En  leur  mal  faiz  ne  veul  porter  quclqun, 
Maiz  je  vous  dv,  et  de  ce  vous  souviengne,  255 

Qu'on  ne  doit  point  ung  malfaicteur  reprendre 
Vilainnement,  sans  son  cas  bien  entendre, 
Car  il  n'est  mal  dont  quelque  bien  ne  viengne.  258 

XLIV     Sy  vous  respons,  et  en  ce  point  conclu, 

Qu'il  n'est  vice  qui(l)  n'ayt  quelque  vertu, 

Tant  soit  nieschant  ne(s)  de  petitte  estoffe,  261 

11  est  ainsy  et  tousjours  a  esté.       » 

Et  se  en  voulez  savoir  la  vérité 

Demandés  le  a  ung  bon  phvlozophe.  264 

Expliîit. 

LES  SERVITEURS 

Manuscrits:  Bruxelles,  11020-33,  fol.  154-158.  Une  copie 
moderne  esta  La  Haye,  71  E  50  (ancien  783),  fol.  149-155, 
de  la  main  de  Gérard,  secrétaire  de  l'Académie  des  Sciences  et 
Belles-Lettres  de  Bruxelles. 

Le  poème  des  Serviteurs  est  attribué  à  Georges  Chastelain 
par  Gérard,  dans  le  manuscrit  de  La  Haye,  et  à  Olivier  de  la 
Marche  par  le  Catalogue  des  manuscrits  de  Bruxelles  '.  Ces 
attributions  sont  gratuites. 

M.  Kervyn  de  Lettenhove  voyait  dans  le  premier  vers 

Le  Serviteur  dit  Bruin  qui  toujours  chasse 

une  allusion  «  au  nom  de  Lebrun  (Ludovicus  Brunus  ^)  ». 

Nous  savons,  d'autre  part,  que  «  maistre  Loys  Brun,  poète 
et  orateur,  régentant  en  l'Université  de  Louvain  »,  reçut  du 
duc  de  Bourgogne,  le  28  août  1479,  la  somme  de  trente-deux 
livres  pour  avoir  composé  un  poème  sur  la  bataille  de  Guine- 

1 .  Le  baron  de  Reiffcnberg  attribuait  de  même  les  Serviteurs  à  Olivier  de 
la  Marche.  A  propos  de  la  dernière  strophe,  qui  est  obscène,  il  écrivait  en 
1842  dans  le  Bulletin  de  F Acndcniie  de  Bruxelles  :  «  Voilà  ce  qu'un  poète  fai- 
sait lire  à  une  duchesse  de  Bourgogne  et  aux  dames  de  sa  cour,  car  c'est  à 
elle  qu'Olivier  offre  ses  vers.  » 

2.  Œuvres  de  Georges  Chastellain,  t    I.  p.  LXIV. 


LES  PRINCES   DE    GEORGES    CIIASTELAIN  189 

gatte  '.  Mais  Louis  Brun  et  le  Serviteur  dit  Brun  sont-ils  un 
seul  et  même  personnage  ? 

On  possède  du  Serviteur  une  Epistre  de  ma  dame  la 
daulphine  de  France,  fille  du  roy  d'Angleterre,  a  la  royne,  nostre 
souveraine  dame,  composée  probablement  en  15 17  ou  1518-.  Le 
même  Serviteur  est  l'auteur  d'une  compilation  en  prose  et  en 
vers  sur  le  tournoi  qui  eut  lieu  «  au  camp  près  Ardre  »,  le 
II  juin  1520  5.  Ni  l'un  ni  l'autre  de  ces  ouvrages  n'apporte  de 
renseignements  sur  l'auteur  *. 

Le  poème  composé  par  le  Serviteur  dit  Bruin  a  27  strophes 
qui  commencent  toutes  par  ces  mots  :  Le  serviteur.  L'auteur  le 
transmet  comme  étrennes  «  à  tous  servans  »,  le  premier  jour 
de  l'an. C'est  une  énumération  de  mauvais  serviteurs  :  le  déloyal, 
le  flatteur,  le  négligent,rinfidèle,  le  bavard,  le  traître,  le  dépen- 
sier, le  mauvais  conseiller,  le  «  pécunieux  »,  l'égoïste,  le  voleur, 
l'ambitieux,  le  vaniteux,  le  gourmand,  le  joueur,  le  fourbe, 
celui  qui  vole  l'honneur  des  dames,  celui  qui  les  diffame,  qui 
fait  «  noefve  proye  »,  qui  feint  d'aimer,,  qui  montre  à  tous 
«  où  son  cœur  tire  »,  qui  a  «grande  provision  »  de  dames,  qui 
se  vante  outre  mesure. 

[/"  1)4]  I  Le  Serviteur  dit  Bruin  qui  toujours  chasse, 

En  tant  qu'il  peult  des  bons  suyvre  la  trace, 
Combien  qu'il  soit  en  sens  le  plusdebille,  3 

A  tous  servans  tant  princes  que  les  dames, 
Par  ce  premier  jour  de  l'an  ou  entrâmes, 
Transmetz  ce  dit  a  tous  pourestre  utille.  6 

II  Le  Serviteur  dist  que,  quand  ung  servant 
Sert  pour  avoir  les  dons  grans  ou  l'argant 
Plus  que  l'onneur  du  seigneur  ou  le  bien,  9 

1.  Archives  du  Nord.  Chambre  des  Comptes  de  Lille,  B,  21 18  (Registre), 
fol.  303  vo.  Inventaiie,  t.  IV,  256. 

2.  C'est  un  poème  de  646  vers  de  dix  syllabes,  rimant  deux  à  deux. 

3.  Voir  Brunet,  Manuel  du  libraire,  t.  II,  col.  1030,  s.  v.  Epistre,  et  t.  IV, 
col.  210,  s.  V.  Ordonnance  ;  et  le  Catalogue  des  livres  rares...  composant  la 
Bibliothèque  de  feu  M.  le  comte  de  Lignerolles.  Paris,  1894,  2^  partie,  p.  m, 
n»  1187,  et  3e  partie,  p.  108,  no  2625. 

4.  Un  rondeau  intitulé  Le  Serviteur,  cité  dans  VArt  de  rhétorique  de  Jean 
Molinet  (E.  Langlois,  Recueil  d'arts  de  seconde  rlie'torique,  p.  230)  n'a  rien  à 
faire  avec  lerimeurqui  se  nommait  «  le  Serviteur  ». 


190 


A.    PIAGET 


N'est  pas  digne  qu'on  le  doive  nommer 

Bon  serviteur  ne  loyal  le  clamer, 

Car  son  ser\'ice  est  trop  plus  moins  que  rien.  12 

III  Le  serviteur  qui  congnoist  en  son  mestre 
Vices  aucuns  qui  pas  n'y  deussent  estre 
Et  pour  flater  lui  dist  que  sont  vertus,  15 

Dire  ne  peult  que  ne  soit  ung  flateur 
Vers  icellui,  desloyal  et  menteur. 
Et  a  la  fin  digne  d'estre  confus.  18 

[c'o]  IV  Le  serviteur  qui  le  maistre  commande 

Excerciter  en  rien  petite  ou  grande 

Et  il  n'y  fait  parfaite  diligence,  21 

Et  par  deflfault  de  non  diligenter 
Fait  defFouir  l'acte  et  la  reculer, 
Cergié  le  tiens  du  cas  en  conscience.  24 

V  Le  serviteur  qui  sent  aucun  faulx  acte 
Vers  son  seigneur  venir  par  aucun  pacte 
De  maveuillans  ou  par  aucun  envie,  27 

Incontinent  lui  doit  notifier, 
Soy  présentant  pour  y  remédier. 
Ou  il  forfait,  ne  fault  qu'il  s'en  desdie.  30 

VI  Le  serviteur  qui  son  maistre  s'adonne 
Et  ses  plus  grans  secrez  lui  habandonne. 
En  confiant  que  vers  lui  soit  leal,  53 

Et  puis  advient  qu'a  aucun  le  recite, 
Est  desloyal  et  personne  mal  dicte. 
Et  veult  le  droit  qu'il  doive  finir  mal.  36 

[/•  ')>]      ^^^  Le  serviteur,  si  quand  entend  mesdire 
De  son  seigneur  et  n'y  veult  contredire, 
Est  selon  droit  de  ce  cas  fort  coulpable,  39 

Cil  qui  en  dist  tant  qu'il  peult  de  sa  bouche 
Et  par  ses  raotz  met  son  maistre  enreprouche, 
Tant  est  il  plus  trahitre  et  emendable .  42 

VIll  Le  serviteur  qui  fait  tenir  grans  pompes, 

Les  grans  despens, grans menestrelz,grans  trompes, 

Donner  grans  dons  plus  que  la  rente  porte,  45 

Fait  au  seigneur  souvent  vendre  sa  terre. 


LES  PRINCES    DE    GEORGES    CHASTELAIN  I9I 

Et,  ensieuvant,  ses  habis,  sa  defferre, 
Et  après  tout  quérir  pain  devant  porte.  4^^ 

IX  Le  serviteur  qui  fait  donner  grans  dons 
A  non  dignes  et  les  tollir  aux  bons 

Qui  les  deussent  avoir,  selon  raison,  5 1 

Fait  a  la  fois  que,  quant  le  seigneur  cuide 
Les  bons  auprès,  il  s'en  treuve  tout  vuide. 
Dont  souvent  fault  a  son  intencion.  54 

[t/o]  X  Le  serviteur  qui  est  pcccunieux 

Et  apparçoit  son  maistre  souffraiteux 

Et  ne  lui  veult  au  besoing  secourir,  57 

A  mérité  que  le  seigneur  lui  preigne 

Tout  son  vaillant  et  que  povre  deveigne. 

Et  après  tout  cocquin  doive  morir.  60 

XI  Le  serviteur  qui  promet  d'acomplir 
Vers  son  seigneur  du  querant  le  désir 

Par  aucun  don  a  lui  fait  ou  promesse,  63 

Sans  viser  si  a  son  maistre  pourroit 
Estre  nuisant  ce,  s'il  le  consentoit, 
Fait  son  seigneur  souvent  choir  en  tristesse.  66 

XII  Le  serviteur  commis  paier  cincquante 
De  par  le  chief  et  ne  paie  que  trante. 

Et  prent  du  tout  quitance  générale,  69 

Il  contredist  au  vouloir  du  seigneur 
Et  desrobe  l'argent  du  demandeur, 
JEt  tousjours  est  de  telz  la  fin  tresmale.  72 

[f.  If 6]    XIII  Le  serviteur  qui,  par  ses  faulx  rappors, 
Les  autres  bons  servans  fait  jetter  hors 

Pour  y  mettre  d'autres  a  son  plaisir,  75 

C'est  pour  tenir  tout  le  gouvernement 
Avec  ses  joingz  l'un  l'autre  conduisant 
A  desrober  pour  plustost  s'enrichir.  78 

XIV  Le  serviteur  qui  veult  equipoller 

Ses  fais  et  dis  a  plus  grand  que  son  per 

Et  des  honneurs  prent  la  plus  grant  partie,  81 

Sera  si  bas  tresbuchié  en  la  fin 

Qu'il  n'y  aura  si  povre  ne  coquin 

Qui  en  daignast  prendre  la  companie.  84 


192  A.    PIAGKT 

XV  Le  serviteur  sievant  truand[e]ries, 
Les  cabarés  et  les  gourmanderies, 

En  provocant  autres  a  son  estât,  87 

Des  deux  vient  l'un, car  il  fault  que  la  bourse 
Soit  a  la  fin  de  son  vaillant  escource, 
Ou  que  son  corps  en  demeure  tout  mat.  90 

fî»]  XVI  Le  serviteur  qui  joue  voulentiers 

Les  pièces  d'or  a  cens  et  a  milliers 

Sans  recevoir  rente  ne  revenue,  93 

Il  commet  furt,  ou,  s'il  n'est  point  larron. 
Sans  tarder  trop  viendra  telle  saison 
QjLi'il  dira  :«  Las,  viengs  tost,  mort,  et  me  tue!  »  96 

XVII  Le  serviteur  qui  par  son  faulz  vouloir 
Sa  maistresse  requiert  de  non  devoir 

Et  veult  causer  sus  son  maistre  tel  plaie,  99 

Pis  que  ung  juif  est  et  que  ung  sarrasin 
Et  veult  raison  que  une  fois,  a  la  fin, 
S'il  a  de  quoy,  pareil  entrâmes  aye.  102 

XVIII  Le  serviteur  qui,  par  caute  manière, 
Tence  souvent  avec  la  chamberiere. 

Quand  le  seigneur  ou  dame  sont  preseas,  105 

Et  a  l'escart,  quand  sont  apart  tous  deux, 
Font  les  grans  ris  et  d'amours  tous  les  jeux. 
S'il  est  loyal,  je  voeul  perdre  les  dens.  108 

[/.  //7]     XIX  Le  serviteur  qui  dame  quiert  et  prie 

Par  ses  beaux  motz,  sans  que  le  cuer  lui  die. 

Et  n'y  entend  fors  qu'a  l'onneur  toUir,  1 1 1 

Est  desloyal  envers  Dieu  et  le  monde. 

Et  est  bien  droit  que  maleur  le  confonde 

Et  ne  lui  peult  assés  de  mal  venir.  114 

XX  Le  serviteur  qui  joist  de  sa  dame, 

Et  par  ses  ditz  advient  qu'il  la  diffame 
.     En  recitant  ce  que  bon  fust  secret,  117 

A  mérité  que  deust  Amours  permettre 
Que  le  bourreau  l'athachast  d'ung  chevestre 
Et  que  le  corps  demourast  au  gibet  !  120 

XXI  Le  serviteur  qui  s'est  donné  a  une 
Et  sans  y  mettre  exception  aucune, 


LES  PRINCES    DE    GEORGES    CHASTELAIN  I93 

Puis  s'en  desmetcn  prenant  noefvc  proye,  125 

Le  tempz  viendra  que  sa  seconde  dame 

S'en  desmettra  en  lui  disant  :  «  Infâme, 

Va  au  gibet,  ne  prens  plus  cy  ta  voye  !»  126 

[v°]  XXII  Le  serviteur  qui  pour  grans  dons  avoir 

Requiert  d'amours  faiguant  de  son  pouoir 

Aymer  tresfort,  sans  y  avoir  corage,  129 

Est  indigne  que  dame  le  recoeulle, 

Ne  qu'amours  ja  entre  les  siens  le  voeulle, 

Car  il  est  pis  que  larron  de  passage.  132 

XXIII  Le  serviteur  qui  fait  aucuns  semblans 
Es  lieux  ouvers,  si  clers  et  evidans, 

Qu'aucun  peult  bien  sçavoir  ou  son  cœur  tire,  .  135 

S'il  ne  cuida,  ce  n'est  qu'un  fol  cocquart. 

Et,  autrement,  c'est  ung  cuer  sy  paillart, 

Sy  desloyal,  qu'on  ne  pourroit  pis  dire.  138 

XXIV  Le  serviteur  qui  de  maintes  s'acointe. 
Vers  chascune  faignaut  vraie  amour  jointe, 

Pour  en  avoir  grande  provision,  141 

Digne  seroit  que  toutes  d'ung  acord 

L'empoignassent  et  bâtissent  si  fort 

Qu'il  en  morust  avant  longue  saison.  144 

[/o  1)8]  XXV  Le  serviteur  qui  se  vante  d'aucune 

Avoir  l'amour  dont  n'aroit  une  prune 

Et  peult  estre  qu'onques  ne  lui  parla,  147 

Penser  pouez  comment  il  celleroit 

De  quelque  une  l'onneur,  s'il  la  tenoit, 

Quand  de  celle  dont  n'est  rien  parle  ja.  150 

XXVI  Le  serviteur  qui  moult  se  glorifie 

En  disant  motz  confis  en  villomnie, 

Les  adressant  es  dames  de  hault  pris,  1 5  5 

Faulse  les  drois  d'Amours  et  de  sa  court. 

Et,  à  la  fin,  tel  eur  desus  lui  court 

Que  de  l'amour  des  dames  est  desmis.  156 

XXVII  Le   serviteur  qui  dist  :  »  Je  feray  dix  », 
Et  puis  ne  peult  passer  le  tiers  de  six. 

Puis  tourne  dos  et  s'endort  comme  vache,  139 

Romania,  XLVll.  I 


194  A.    PIAGET 

Mcriteroit  qu'elle  tel  lui  donnast 

D'ung  cop  de  pié  que  du  lit  le  jettast, 

Et  puis  ly  dist  :  «  Allez  hors,  ribaut  laschc  I  »  •  162 

* 
*  * 

Il  suttirait.  sans  doute,  de  lire  les  Princes  sans  idée  préconçue 
pour  que  s'évanouît  l'interprétation  qu'en  ont  donnée 
MM.  Kervyn  de  Lettenhove  et  de  la  Borderie.  Mais  nous  avons 
des  points  de  comparaison  dans  les  quatre  petits  poèmes  des 
Dames,  des  Gouges,  des  Coquards  et  des  Serviteurs.  On  a  vu 
qu'Olivier  de  la  Marche  n'entendait  pas  faire  la  satire  d'une 
grande  dame  amoureuse,  encore  que,  j'imagine,  il  eût  pu  dans 
son  entourage  trouver  plus  d'un  modèle  scandaleux;  il  passait 
en  revue  théoriquement  neuf  espèces  de  dames  qui  en  prenaient 
à  leur  aise  avec  l'amour  et  il  leur  prophétisait  toute  espèce  de 
calamités.  Philippe  Bouton,  à  son  tour,  s'amusait  à  blasonner 
non  pas  une  gouge,  encore  que,  en  cherchant  bien,  il  eût  pu 
en  trouver  de  notables  exemplaires,  mais  les  gouges.  Deux 
auteurs  inconnus  ont  fait  le  même  travail  et  la  même  énumé- 
ration  à  propos  des  coquards  et  des  serviteurs.  Les  Princes  appar- 
tiennent à  la  mênie  série.  Dans  ce  poème,  qui  a  sans  doute 
été  composé  le  premier  et  qui  a  servi  de  modèle,  Chastelain 
passe  en  revue,  non  pas  un  prince,  mais  les  différentes  espèces 
de  mauvais  princes  de  son  temps  et  de  tous  les  temps.  Il  n'en 
énumère  pas  moins  de  vingt-quatre  espèces.  C'était  trop.  Les 
poètes  du  moyen  âge  n'ont  jamais  su  se  borner.  Chastelain  ne 
fait  pas  exception  à  la  règle.  Il  veut  tout  dire  et  se  répète. 
M.  Georges  Doutrepont  a  fait  une  remarque  juste  à  propos  du 
«  Prince  »  :  «  Les  mêmes  idées  et  les  mêmes  arguments 
reviennent  plus  d'une  fois,  sans  doute.  Mais,  si  l'on  ne  change 
pas  de  place,  si,  en  réalité,  l'œuvre  ne  marche  pas,  l'énergie  du 
trait  donne  l'impression  du  mouvement  \  «  Les  vingt-quatre 
catégories  de  princes  ne  sont  pas  nettement  déhnies  et  les  morales 


1.  Le  poème  qui  se  termine  brusquement,  sans  morale  finale,  semble 
incomplet.  Il  finit  dans  le  manuscrit  au  bas  du  fol.  158  sans  explicit.  Le  verso 
de  ce  feuillet  et  les  fol.  1 59  et  160  sont  blancs. 

2.  G.  Doutrepont,  ouv.  cit.,  p.  590. 


LF.S  PRINCES   DE    GEORGES    CHASTELAIX  19^ 

et  «  prophéties  »  ne  sont  pas  toujours  congruentes.  Le  premier 
de  ces  princes  est  le  flatteur  et  menteur,  puis  défilent,  successi- 
vement, le  prince  ingrat,  l'envieux,  le  lettré  «  qui  fait  contraire 
à  honneur  et  droiture  »,  le  prince  «  assorti  de  perverse  mesnie  », 
celui  qui  aime  mieux  l'argent  que  l'amour  de  ses  hommes,  le 
prince  «  ennuyé  de  paix  et  d'union  »,  le  prince  v  adonné  à 
songer  en  malice  »,  le  prince  «  tendant  à  faulseté  couverte  », 
le  prince  «  ennemi  d'autrui  félicité  »,  celui  «  qui  n'a  amour 
envers  nulluy  »,  qui  se  figure  «  attraire  amour  publique  »  et 
qui  prend  «  voie  ennemie  »,  celui  qui  n'a  «  fidélité  certaine  », 
qui  se  fait  craindre  de  chacun,  appliqué  à  rapine,  prodigue  et 
large  outre  mesure,  qui  hait  remontrance  et  doctrine,  qui 
«  sourt  nouvelletés  estroites  ».  qui  hait  avoir  puissant  voisin, 
qui  «  mal  ne  doute  »,  qui  ne  craint  point  «  hommes  ofFendre  », 
qui  soutient  les  mauvais  contre  les  bons,  le  prince  mordant  et 
aigre  en  sa  parole,  enfin  le  prince  «  adonné  à  meschances 
soubtives  ». 

Chastelain  s'attache  à  montrer  le  triste  sort,  présent  ou  futur, 
de  chacun  de  ces  mauvais  princes  :  à  l'un  Dieu  prépare  «  hon- 
teuse décadence  »,  Fortune  mènera  l'autre  <■  à  povre  fin  », 
l'un  sera  payé  dé  la  même  monnaie,  l'autre  sera  pris  à  ses 
propres  ruses,  l'un  est  «  Jiayneux  de  soy  mesme  »,  l'autre  per- 
sonne ne  l'aime,  l'un  est  exposé  à  grand  grief  et  esclandre, 
l'autre  fait  naître  les  murmures  et  la  haine,  l'un  est  rempli 
d'orgueil  et  d'envie,  l'autre  n'a  pas  «  la  cremeur  de  Dieu  », 
l'un  donne  à  connaître  ses  mœurs,  l'autre,  «  la  puce  enfin  le 
prendra  par  l'oreille  »,  etc.  Voici,  à  titre  d'exemple,  la  pre- 
mière strophe  : 

Prince  flateur,  menteur  en  ses  paroles, 
Qui  blandit  gens  et  endort  en  frivoles, 
Et  rien  qu'en  dol  et  fraude  n"esiudie, 
Ses  jours  seront  de  petite  durée, 
Son  règne  obscur,  sa  mort  tost  désirée, 
Et  fera  fin  confuse  et  enlaidie. 

Trois  vers  pour  décrire  l'espèce  de  prince,  trois  vers  pour 
moraliser  et  «  prophétiser  ».  C'est  ainsi,  ou  à  peu  près,  qu'Oli- 
vier de  la  Marche  traitera  les  Darnes.  Les  «  prophéties  »  de 
Chastelain  n'ont  pas  arrêté  M.   de   la  Borderie  ;   il  les  a  tout 


1^6  A.    FIAGliT 

simplement  négligées.  A  propos  du  premier  sixain,  il  veut  bien 
concéder  que  «  la  prédiction  des  trois  derniers  vers  manqua  », 
mais  il  n'en  déclare  pas  moins  que  le  prince  menteur  et  flatteur 
est  le  roi  de  France  ' . 

Dans  la  25''  et  dernière  strophe,  Chastelain  espère  que  tout 
prince  qui  lira  son  poème  avec  soin  et  qui  voudra  bien  «  retenir 
toute  ceste  escripture  »,  ne  manquera  pas  d'en  tirer  profit. 
Sinon,  ce  prince  ne  serait  pas  digne  d'être  appelé  homme  ou 
chrétien . 

En  parcourant  les  œuvres  de  Georges  Chastelain,  on  voit 
que,  d'une  façon  générale,  il  aimait  à  moraliser.  Il  morigène 
les  princes  tout  particulièrement.  Dans  un  poème,  par  exemple, 
que  Kervyn  de  Lettenhove  place  «  vers  1457  »,  intitulé  le 
Miroir  des  nobles  hommes  de  France  ou  Miroir  des  princes  et  nobles 
de  France  -,  Chastelain  admoneste,  au  nom  d'honneur  et  de 
noblesse,  les  rois,  princes  et  ducs,  qui  «  sont  remplis  d'orgueil, 
d'ayr  et  d'envies  ».  Le  poète  bourguignon,  qui  était  un  pessi- 
miste clairvoyant,  considérait  d'un  œil  affligé  les  événements 
de  son  temps  : 

Tour  et  partout  gouvernement  s'empire, 
Vertu  languit,  félicité  souspire, 
Honneur  s'esteint,  nature  trait  au  pire, 
Noblesse  enfouie  et  ternist  ses  natures, 
Foy  affoiblit,  justice  se  retire, 
Raison  s'endort,  pitié  seuffre  martire.  .  . 

Aussi  ne  perd-il  pas  une  occasion,  dans  ses  vers  et  dans  sa 
prose,  de  faire  la  leçon  aux  princes  >.  Il  leur  montre  que 
(v  porter  nom  de  prince  tant  seulement,  c'est  povre  titre  ».  Il 
ne  leur  cache  pas  que,  ce  titre,  «  sots  et  povres  personnages  le 
portent  ».  Il  juge  sévèrement  «  la  plupart  des  grands  hommes 
du  monde  »,  qui  «  vestent  le  dehors  précieusement  et  dont  le 
dedens  n'est  que  fiens  »,  qui  sont  ignorants,  vaniteux,  sensuels. 


1.  A.  de  la  Borderie,  oui',  cil.,  p.  60. 

2.  Œuvres,  t.  VI,  p.  205-215. 

5.  Commynes  faisait  de  même.  \'oir  son  jugement  sur  les  princes  mal 
élevés,  soupçoimeux,  orgueilleux,  ignorants,  incapables,  etc.,  édit.  de 
Mandrot,  Table  analytique,  s.  v.  Princes,  t.  II,  p.  460. 


LES  PRISCES    DE    GEORGES    CHASTELAIK  I97 

ingrats  et  hypocrites.  Dans  sa  Chronique,  Chastelain  a  résumé  en 
une  page  courageuse  ses  observations  et  ses  réflexions  sur  «  la 
condition  des  princes  de  la  terre  »  :  «  Tous  grans  princes 
coustumierement  sont  a  mal  donnés  aujourd'hui ...  ;  retirent 
leurs  yeux  de  arrière  de  Dieu  et  en  vanité  temporelle  tant  seu- 
lement posent  leur  courage  ;  vivent  plus  a  eux-mesmes  et  pour 
eux,  en  leur  privé  appétit  desordonné,  qu'en  soin  ne  en  veille 
de  commun  salut,  qui  est  cause  de  leur  seigneurie;  sont  plus 
grans  que  autres  hommes  et  plus  dignes  en  leur  estât,  et  tels 
veulent  estre  maintenus,  mais  sont  moindres  et  plus  obscurs  en 
bonnes  moeurs  et  vertus  ;  et  ne  reçoivent  pourtant  nulle  ver- 
gongne,  car  ne  cognoissent  nulle  correction  sur  eux;  sont  hors 
de  toute  reprehension,  ce  leur  semble,  et  non  serfs  a  nulle  loi 
d'hommes...  Ainsy,  hélas!  se  contiennent-ils...  enivrés  en 
péchés  et  desreglemens,  et  tous  tarés  etséchés  en  bons  exemples 
et  en  louables  conversations;  couchent  encortinés  du  teu 
d'envie,  l'un  sur  l'autre,  et  dorment  en  lit  de  machination  per- 
verse; veillent  en  ruyne  et  en  effusion  de  sang  par  fraude  et 
songent  en  turbation  du  povre  innocent  peuple,  sans  pitié  et 
sans  miséricorde;  n'accontent  à  irriter  Dieu,  ne  de  le  traire  a 
ire,  mais  que  leur  appétit  puisse  estre  accomply  ;  préfèrent  leur 
affection  devant  l'honneur  de  Dieu,  et  privé  plaisir  devant  salut 
universe,  fontfeste  des  mauvais,  malicieux,  engigneux,  vicieux, 
corrompus,  gens  reprochables  et  damageables ...  et  les  sages  et 
preud'hommes  bien  doués  et  bien  morigénés,  clers  et  luisans, 
et  de  grand  parement  et  de  fruit  et  de  salut,  ils  boutent  en 
arrière.  .  .   '  ». 

Il  semble  qu'en  écrivant  cette  page,  qui  date  de  i470,Chaste- 
lain  se  soit  souvenu  du  poème  des  Princes  qu'il  avait  rimé  sur 
le  même  sujet.  Ce  sont  les  mêmes  constatations  et  les  mêmes 
reproches.  A  qui  le  chroniqueur  bourguignon  en  voulait-il  ?  A 
tous  les  princes  en  général  ou  à  un  seul  en  particulier  ?  Le  baron 
Kervyn  de  Lettenhove  n'a  pas  d'hésitation  :  dans  ce  passage  de 
sa  Chronique,  comme  dans  le  poème  des  Princes,  Chastelain 
flétrissait  «  la  déloyauté  de  l'indigne  héritier  du-trône  et  du 
nom  de  saint  Louis  ».  Louis  XI,  à  qui  on  en  a  décidément  un 
peu  trop   prêté,    passait,  en   1470,  pour  avoir   «   tacitement  » 

1.  Œuvres,  t.  V,  p.  476. 


198  A.    PIAGF.T 

poussé  le  bâtard  Baudouin  de  Bourgogne  à  faire  périr  Charles  le 
Téméraire  «  par  glaive  ou  par  venin  ».  Mais  l'honnête  chroni- 
queur a  pris  soin  lui-même  de  donner  tort  à  son  savant  éditeur: 
«  En  ceste  généralité,  déclare-t-il,  que  je  mets  sur  tous  les 
princes,  ...  je  n'accuse  nulluy.  »  Dans  les  Princes  aussi, 
Chastelain  n'accusait  «  nulluy  «.  Attribuer  au  seul  Louis  XI 
tous  les  défauts  des  princes  de  son  temps,  n'est  jamais,  à  aucun 
moment,  entré  dans  son  esprit  '.  Un  enfant  d'ailleurs,  pour  par- 
ler comme  M.  delà  Borderie,  pourrait  voir,  par  exemple,  que  l'un 
des  princes  admonestés  par  le  poète  bourguignon  est  un  prince 
avare  et  qu'un  autre  prince  de  la  galerie  est  «  un  prodigue  et 
large  outre  mesure  ».  La  date  du  poème  de  Georges  Chastelain 
et  celle  des  ballades  de  Meschinot  vont,  je  pense,  trancher  la 
question. 

Ayant  composé  les  Princes,  Georges  Chastelain  en  envoya 
une  copie  à  son  confrère  en  poésie,  Jean  Meschinot.  Celui-ci 
se  méprit  totalement  et  sur  le  poème  lui-même  et  sur  les  inten- 
tions du  poète  bourguignon.  Il  prit,  ou  feignit  de  prendre,  les 
25  strophes,  qui  toutes  commençaient  parle  sacramentel  Prince, 
pour  des  envois  de  ballades;  il  se  figura,  ou  feignit  de  se  figurer, 
que  l'illustre  maître  l'invitait  à  composer  25  ballades  sur  les 
rimes  et  le  thème  de  prétendus  25  envois.  Et  le  malheureux  se 
mit  à  l'œuvre.  Les  25  sixains  de  Chastelain  avaient  au  moins 
le  mérite,  à  défaut  d'une  mise  au  point  suffisante,  d'être  brefs. 
A  l'occasion  de  chacun  d'eux,  Meschinot  composa  une  ballade, 
c'est-à-dire  trois  strophes  de  douze  vers.  Chastelain  avait  écrit 
1 50  vers,  Meschinot  se  battit  les  fîancs  pour  en  écrire  900.  Il 
n'est  pas  étonnant  que  les  ballades  de  Meschinot,  si  admirées 
par  M.  de  la  Borderie,  ne  soient  qu'un  recueil  de  lieux 
communs,  avec,  çà  et  là,  quelques  traits  heureux  -. 

1.  Nicéron  {Mémoires,  t.  XXXVI,  p.  560)  voyait  dans  le  poème  de 
Chastelain  «  des  pièces  de  vers  appellees  Envoys,  qui  roulent  sur  les 
princes  ».  Pour  l'abbé  Goujet,  ce  poème  contient  «  une  instruction  morale 
qui  peut  convenir  aux  princes  ».  Bibl.  frcinçoise,  t.  IX,  p.  404.  De  même  un 
rédacteur  d'inventaires  des  livres  de  la  Librairie  de  Bourgogne,  au  xviiie  siècle, 
résumait  en  ces  termes  le  sujet  des  poèmes  de  Chastelain,  d'Olivier  de  la 
.Marche  et  du  Serviteur  :  «  Instruction  aux  Princes,  aux  Dames,  aux  Servi- 
teurs des  dames.  »  Bibl.  protypographique,  p.  320,  n"  2271. 

2.  Les  éditions  des  Lutiflle^  îles  princes,  sauf  la  dernière  d'Olivier  de  Cour- 


LES  PRISCES    DK    GEORGES    CHASTKLAIN  I99 

Mesoliinot  écrivit  donc  «  avec  diligence  »  25  ballades  qu'il  se 
hâta  d'envover  au  «  maistre  en  la  rhétorique  science  «,  au 
«  prince  parfait  en  éloquence  »,  en  le  priant  de  les  considérer 
d'un  œil  indulgent.  Quel  est,  dans  ce  long  pensum,  le  thème 
que  développe  Meschinot  ?  Il  considère  le  temps  qui  court,  où 
les  loups  sont  les  bergers  des  brebis,  et  il  gémit  sur  le  sort  du 
<<  commun  »,  qui  tremble  de  faim,  de  froid,  de  peur  et  de 
misère.  Il  écrit  une  sorte  de  Miroir  des  princes,  à  l'usage  de 
tous  ceux  qui  sont  «  en  dignité  d'office  »,  dans  lequel  ils  pour- 
ront voir,  pour  s'en  corriger,  leurs  vices  et  leurs  crimes.  Réfor- 
mons-nous, telle  est  la  conclusion  de  Meschinot  : 

Pour  faire  fin,  il  nous  faut  reformer 
Et  nos  vouloirs  tous  a  Dieu  conformer, 
Si  nous  voulons  à  sa  gloire  venir.  .  . 

Comme  Chastelain,  Meschinot  '<  prophétise  ».  Voici,  par 
exemple,  la  strophe  dans  laquelle  se  trouve  le  fameux  vers,  qui, 
selon  M.  de  la  Borderie,  est  «  un  chef-d'œuvre  en  deux  mots  » 
et  qui  peint  si  admirablement  Louis  XI: 

L'estat  des  bons  est  la  confusion 

Aux  vicieux  qui,  par  abusion, 

Prennent  l'honneur  qui  ne  leur  appartient. 

Ils  congnoistront,  en  la  conclusion, 

Leur  fait  petit  par  clere  vision. 

Ceux  sont  heureux  que  Dieu  de  sa  part  tient. 

Qui  fait  les  maux  soubs  couleur  de  justice. 

Innocent  feint,  tout  fourré  de  malice. 

Se  verra  cheoir  en  bien  grant  servitude  : 

A  peine  aura  bon  an,  moys,  ne  sepmaine, 

Et  sv  sera,  en  conduite  incertaine. 

Tout  nu  d'honneur  et  de  béatitude. 

De  cette  strophe  qui  condamne  d'une  manière  générale  les 
vicieux  sans  foi  ni  loi,  farcis  d'orgueil  et  remplis  de  vaine  gloire, 
M.  de  la  Borderie  extrait  un  vers  bien  venu  et,  sans  aucune- 

cuff  (Paris,  1890),  renferment  les  25  ballades  de  Meschinot  précédées  de  la 
note  suivante  :  «  S'ensuivent  XXV  balades  composées  par  ledit  Jehan 
Meschinot  sur  XXV  princes  de  balades  a  lui  envoyez  et  composez  par  messire 
Georges  l'Adventurier,  serviteur  du  duc  de  Bourgongne.  » 


200  A.    PIAGET 

ment  s'occuper  du  contexte,  l'applique  au  roi  de  France,  avec 
autant  de  raison,  sans  doute,  que  le  baron  Kervyn  de  Lettenhove 
l'avait  appliqué  au  duc  de  Bourgogne.  Mais  n'insistons  pas,  et 
voyons  à  quelle  époque  les  Princes  de  Chastelain  et  les  vers  de 
Meschinot  ont  été  écrits. 

Le  baron  de  Lettenhove,  sans  perdre  de  temps  à  de  longues 
explications  qu'il  eût  été  bien  embarrassé  de  donner,  datait  «  le 
poème  du  Prince  »  de  1470  environ  '.  M.  de  la  Borderie 
apporte,  sur  ce  point,  des  précisions  nouvelles.  Pour  lui,  les 
vers  de  Chastelain  et  ceux  de  Meschinot  ont  été  composés  en 
1465,  au  moment  de  la  Ligue  du  Bien  public.  Je  laisse  la  parole 
à  M.  de  la  Borderie  et  à  Meschinot  : 

«  L'une  des  ballades  de  Meschinot  et  Chastelain  (la  XVIP), 
contient  l'annonce  d'une  grande  réunion  où  sont  convoqués 
tous  les  chevaliers  et  seigneurs  de  France  «  vaillants  à  la  guerre 
et  désireux  de  faire  chose  louable  ».  Cette  réunion  est  fixée  à 
la  Saint-- Valentin,  14  février,  c'est-à-dire  juste  au  moment  où 
le  travail  d'organisation  de  la  ligue  du  Bien  public  devait  être 
dans  toute  sa  ferveur.  Une  convocation  en  vers  à  un  grand 
conciliabule  politique  est  chose  assez  curieuse  pour  mériter  les 
honneurs  d'une  citation  : 

Honneur  a  fait  dresser  sa  belle  table 

Et  veult  donner  un  disner  très  notable  : 

Rendez-vous  y,  chevaliers  sans  reprouche, 

Tous  escuyers  de  lignée  honorable, 

Qui  désire:^  faire  chose  louable  ■ 

Et  vérité  garder  en  cueur  et  bouche, 

Venez  aussi,  l'heure  je  vous  assigne, 

D'huy  en  huit  jours,  la  feste  Valentine. 

Mais  nul  de  vous,  tant  qu'il  doubte  mesprendre. 

Ne  vienne  là  pour  réfection  querre, 

S'il  n'est  loyal  et  vaillant  à  la  guerre  ', 

Car  ce  seroit  pire  que  sang  espandre. 

Soit  que  ce  fut  duc,  conte  ou  connestable, 
S'il  est  trouvé  lasche  et  non  véritable, 

I.  Le  baron  Kervyn  de  Lettenhove  rapprochait  probablement  le  poème 
des  Princes  de  la  page  de  la  Chronique  (citée  plus  haut),  dans  laquelle  Chaste- 
lain faisait,  en  1470,  le  tableau  de  «  la  condition  des  princes  de  la  terre  ». 

2-5.  C'est  M.  de  la  Borderie  qui  souligne. 


LES  PRINCES    DE    GEORGES    CHASTELAIN  20I 

Raison  ne  veult  qu'a  ce  convy  approuche  ; 
Et  qui  se  sent  meschant  et  détestable 
Devroit  trop  mieux  choisir  estre  a  l'estable 
Que  sov  trouver  es  lieux  ou  Honneur  couche. 
En  celuy  cas,  un  souillard  de  cuisine, 
Qui  loyaument  servir  se  détermine, 
Peut  mieux  venir  sa  viatique  prendre 
Au  Heu  d'Honneur  que  le  roi  d'Angleterre, 
S'il,  en  son  cueur,  traison  pense  ou  asserre, 
Car  ce  seroit  pire  que  sang  espandre. 

«  Il  s'agit  bien  ici,  continue  M.  de  laBorderie,  d'une  conspira- 
tion, puisqu'on  est  prêt  à  y  admettre  les  plus  humbles  adhérents, 
pourvu  qu'ils  soient  dévoués  corps  et  âme,  mais  c'est  une  cons- 
piration ou  plutôt  une  confédération  haute,  vaste  et  puissante, 
puisqu'on  compte  voir  arriver  à  la  réunion  des  ducs,  des  comtes, 
le  connétable,  peut-être  même  le  roi  d'Angleterre  ou  son 
envoyé.  Tout  cela,  à  cette  date,  c'est  manifestement  la  prépa- 
ration, l'organisation  de  la  Ligue  du  Bien  public  ». 

«  Donc,  si  les  autres  ballades  de  Chastelain  et  Meschinot 
peuvent  être  considérées  comme  le  manifeste  des  mécontents, 
énumérant,  retraçant,  proclamant  avec  une  verve  ardente  et 
passionnée,  avec  des  éclats  de  haine,  leurs  griefs  contre  Louis  XI, 
leur  XVJV  ballade  est  la  circulaire  poétique  convoquant  les 
fauteurs  de  la  ligue  à  l'assemblée  où  elle  fut  définitivement 
organisée  \  » 

Tout  cela  n'est-il  pas  bien  étrange  ?  Une  ballade  de  Meschinot 
servant  de  «  circulaire  »  pour  convoquer  les  membres  de  la  Ligue 
du  Bien  public  ;  les  adversaires  de  Louis  XI  commençant  la 
guerre  par  un  «  disner  très  notable  »  ;  les  redoutables  ligueurs 
organisant  leur  association  le  14  février,  jour  de  la  Saint- 
Valentin,  date  amoureuse  par  excellence.  Ces  conspirateurs 
avaient  un  à-propos  vraiment  délicieux  !  Mais  on  cherche  vaine 
ment  ce  que  saint  Valentin  et  le  dieu  d'Amour  avaient  à  faire  là. 

Y  a-t-il,  dans  la  date  du  14  février,  choisie  par  les  ligueurs, 
une  coïncidence  fortuite,  ou,  comme  il  est  probable,  faut-il 
chercher  autre  chose?  Il  n'est  pas  besoin  de  chercher  longtemps. 

M.  de  la  Borderie  a  cité,  et  j'ai  rapporté  ci-dessus,  les  deux 

I.  A.  de  la  Borderie,  ouv.  cit.,  p.  70-71.  Cf.  Henri  Stein,   oiiv.   cil.,  p.  !>). 


202  A.    PIAGET 

premières  strophes  de  la  X\'Ib'  ballade  de  Meschinoi.  La  troi- 
sième strophe  n'est  pas  à  négliger.  Elle  apporte  quelques  préci- 
sions :  elle  énumère  les  conditions  requises  pour  pouvoir 
honnêtement  participer  au  «  disner  »  : 

Pour  ce  qui  n'est  vaillant,  ferme  et  estable, 
Saige,  secret,  vertueux,  amiable. 
Garde  soy  bien  qu'a  ce  disner  ne  touche. 
Car  ce  qui  est  aux  bons  tresdelectable 
Nuyst  aux  mauvais  et  le  treuvent  grevablc, 
Tant  que  souvent  en  gisent  sur  la  couche. 
Et  dont,  après,  desespoir  leur  bacine 
La  rage  ou  mort  en  lieu  de  médecine. 
Voyans  les  las  dont  ils  font  a  reprendre. 
Ne  cuyde  donc  aucun  honneur  acquerre 
Qui  ne  se  sent  aussi  net  que  le  verre. 
Car  ce  seroit  pis  que  le  sang  espandre. 

On  le  voit.  Pour  prendre  part  à  ce  «  disner  très  notable  » 
dressé  par  Honneur,  il  fallait  être  «  aussi  net  que  le  verre  », 
c'est-à-dire  chevaliers  «  sans  reprouche  »  ou  écuyers  «  de  lignée 
honorable  ».  Arrière  de  ce  «  convy  »  les  «  lasches  non  véri- 
tables »,  les  méchants,  fussent-ils  ducs,  comtes  ou  connétables  ! 
Un  villain  lui-même  —  un  souillard  de  cuisine  —  à  condition 
d'être  vaillant  et  surtout  loyal,  pouvait  «  venir  prendre  sa  via- 
tique en  lieu  d'Honneur  »  à  plus  juste  titre  que  le  roi  d'Angle- 
terre lui-même,  si  ce  dernier  n'était  pas  entièrement  net. 

Tout  cela  ne  ressemble  guère  à  la  Ligue  du  Bien  public, 
mieux  nommée  Ligue  du  Bien  particulier,  qui,  comme  on  sait, 
ne  fut  qu'un  tissu  de  fourberies  et  de  trahisons  '.  Cette  Ligue, 
dit  M.  delà  Borderie,  s'organisa  dans  les  premiers  mois  de  1465, 
«.  particulièrement  en  février  »;  le  14  février,  elle  «  devait  être 
dans  toute  sa  ferveur  ».  Cette  supposition  ne  repose  sur  aucun 
document  ou  plutôt  elle  repose  sur  la  seule  ballade  de  Meschinot. 
Autant  qu'on  peut  le  savoir,  il  semble  bien  que  la  Ligue  était 
organisée    à    la    lin  de    1464  ^    Les    documents  publiés    par 


1.  Lavisse,  Histoire  de  France,  t.  IV^,  p.  543. 

2.  Sur  l'assemblée  qui  eut  lieu  en  décembre  1464  a  Notre-Dame  de  Paris, 
voir  Henri  Stein,  ouv.  cit.,  p.  53. 


LES  PRINCES    DE    GEORGES    CHASTELAIN  20^ 

Quicherat  ',  qui  comprennent  les  manifestes  des  principaux 
ligueurs,  ne  renferment  aucune  allusion  au  dîner  du  14  février, 
ni  à  la  «  convocation  en  vers  à  un  grand  conciliabule  poli- 
tique ».  Il  est  probable  que  si  M.  de  la  Borderie  n'avait  pas  eu 
sur  le  nez  je  ne  sais  quelles  lunettes  déformantes,  il  aurait  vu  qu'il 
s'agissait  d'un  dîner  qu'on  peut  appeler  à  juste  titre  très  notable, 
le  Banquet  du  faisan,  qui  se  tinta  Lille,  le  17  février  1454  ^. 

Il  est  vrai  que  le  17  février  n'est  pas  le  14  février.  A  cela  on 
peut  répondre  que  le  fameux  banquet  fut  probablement  fixé 
tout  d'abord  au  jour  même  de  la  Saint-Valentin.  Mais  la  pré- 
paration des  «  entremetz  »  fut  longue  et  compliquée  :  il  fallut 
quérir  des  artistes  de  tous  genres  dans  toutes  les  directions, 
peintres,  tailleurs  d'images,  verriers,  huchiers,  couturiers, 
pelletiers,  brodeurs,  tapissiers,  sans  compter  une  armée 
d'acteurs  et  de  musiciens  ;  il  fallut  écrire  des  vers  de  cir- 
constance, apprendre  des  rôles,  dresser  des  animaux  ;  il  fallut 
construire  des  fontaines  et  des  tabernacles,  bâtir  des  rochers 
avec  des  forteresses;  il  fallut  confectionner  des  chefs-d'œuvre 
de  mécanique  auprès  desquels  pâliraient  aujourd'hui  les  auto- 
mates Jaquet-Droz  ;  il  fallut  tant  de  choses  et  tant  de  gens  que, 
le  jour  fixé,  14  février,  quelques  détails  indispensables  man- 
quaient sans  doute.  Nous  savons  pertinemment  qu'au  dernier 
moment  le  banquet  fut  renvoyé  de  quelques  jours  et  que  des 
dédommagements  furent  payés  au  fournisseur  delà  boucherie  '  : 

A  Jehan  Yver  le  jeune,  marchant,  fournissant  la  despense  de  mondict 
seigneur  de  boucherie  et  pouUailles,  en  recompensation  des  pertes  et  dommages 
qu'il  a  eues  au  fait  de  sadicte  marchandise  pour  fournir  butors,  perdris,  faisans 
et  autres  sauvagines,  le  banquet  que  a  dernièrement  fait  mondict  seigneur  en 
sa  ville  de  Lille,  lequel  fut  retardé  par  aucuns  jours C  livres. 

Le  banquet  fut  donc  «  retardé  par  aucuns  jours  ».  Quand  on 
voit  le  rôle  joué  par  les  dames  dans  cette  «  feste  si  haulte,  si 


1.  Dans  les  Mélanges  îles  Documents  historiques  inédits,  i^e  série,  t.  II, 
2e  partie,  p.  194-470. 

2.  On  sait  que  le  banquet  du  duc  de  Bourgogne  ne  fut  pas  le  seul  et  qu'aux 
mois  de  janvier,  de  février  et  de  mars  de  l'année  1454  u  se  firent  pluseurs 
banquez  et  assembleez  tant  de  nobles  princes,  chevalliers  et  escuiers,  comme 
de  nobles  princesses,  dames  et  damoiselles  ».  Math.  d'Escouchy,  t.  II,  p.  113. 

5.  Voir  de  Laborde,  Les  Ducs  de  Bourgogne,  Preuves,  t.  I,  p.  416.  Cité  par 
de  Beaucourt,  Chronique  de  Mathieu  d'Escouchv,  t.  II,  p.  114,  n.  2. 


204  A.    PIAGET 

solempnelle  et  si  pompeuse  »^  on  peut  vraiment  croire  que  le 
duc  de  Bourgogne,  qui  eut  toujours  «  le  nom  d'Amours  en 
digne  révérence  »,  avait  eu  l'intention  de  la  placer  à  une  date 
glorieuse  et  significative,  le  jour  de  la  Saint- Valentin . 

On  peut  dire  que  les  dames  avec  le  duc  présidèrent  à  la  fête. 
Elle  commença  par  une  joute  du  Chevalier  au  cygne,  qui  s'in- 
titulait «  serviteur  des  dames  ».  Puis  k  une  très  belle  dame  » 
vint  placer  un  chappelet  sur  la  tête  du  duc.  Au  dîner,  à  la  table 
d'honneur,  Philippe  le  Bon  avait  'à  sa  droite  la  damoiselle  de 
Bourbon  et  à  sa  gauche  la  damoiselle  d'Estampes.  Au  moment 
le  plus  palpitant,  deux  demoiselles,  accompagnées  du  héraut 
d'armes  Toison  d'or,  présentèrent  au  duc  «  le  noble  faisan  »  et 
recueillirent  les  vœux  des  assistants.  Ces  vœux  solennels  s'adres- 
saient, pour  la  forme,  à  Dieu  et  à  sa  glorieuse  mère,  mais  avant 
tout  aux  dames  et  au  faisan  :  «  Je  Anthoine,  bastard  de  Bour- 
goingne,  voue  a  Dieu  mon  créateur,  aux  dames  et  au  faisant, 
que  se  mon  très  redoubté  seigneur  va  en  ce  saint  voyage  que  je 
iray  aveuc  lui .  .  .  »  De  nombreux  seigneurs,  oubliant  le  Créa- 
teur, ne  s'adressèrent  qu'aux  dames  et  au  flxisan.  On  voit  que 
le  Banquet  du  faisan  fut  aussi  le  Banquet  des  dames  et  qu'il 
était  à  sa  place  le  jour  de  la  Saint- Valentin. 

Les  conditions  énumérées  par  Meschinot  dans  sa  ballade 
XVIP  pour  être  admis  au  «  disner  très  notable  »,  la  vaillance, 
mais  surtout  la  loyauté,  l'honnêteté,  la  bonté,  la  vertu,  la 
sagesse,  conviennent  admirablement  au  Banquet  du  faisan  qui 
était  une  préparation  à  la  croisade.  Il  suffisait  d'être  loyal  et 
courageux  pour  «  prendre  sa  viatique  au  lieu  d'Honneur  ». 
L'expression  «  prendre  sa  viatique  »  ne  contient-elle  pas  une 
allusion  au  «  saint  voyage  »  PL'expression  «  au  lieu  d'Honneur  » 
ne  désigne-t-elle  pas  le  Banquet  de  Lille  qui  fut  le  triomphe 
d'Honneur  et  de  Noblesse  ? 

La  ballade  XVILde  Meschinot  est-elle  inspirée  parle  Banquet 
du  faisan  ?  Rien  ne  s'oppose  à  cette  interprétation.  Tout  y 
invite.  Le  Banquet  du  faisan  qui,  selon  l'expression  de  Jean  de 
Molesme,  secrétaire  du  duc  de  Bourgogne,  fut  «  la  plus  haulte 
et  pompeuse  besongne,  et  la  plus  riche,  et  la  plus  grande 
magnificence  que  l'on  veit  oncques  faire  »  ',  fut  annoncé,  j'ima- 

I.  Voir  la  Lettre  de  uiaître  Jelnut  de  Molesme,  secrétaire  du  duc  de  Bourgogne, 


LES  PRINCES    DE    GEORCHS    CHASTKLAIN  20) 

gine,  aux  quatre  coins  de  l'horizon,  à  grand  renfort  de  trom- 
pettes, par  les  hérauts  du  duc  de  Bourgogne.  Nous  savons  que 
des  spectateurs,  venus  de  .loin,  remplissaient  cinq  estrades  : 
«  Tant  en  sçay,  dit  Olivier  de  la  Marche,  qu'il  y  avoir  des 
chevaliers  et  des  dames  de  grant  maison,  et  qui  là  estoient 
venuz  de  loing,  les  ungs  par  mer  et  les  aultres  par  terre,  pour 
veoir  la  feste,  dont  il  estoit  grant  renommée  '  ».  La  nouvelle 
en  fut  apportée  en  Bretagne,  tandis  que  Meschinot  rimait  péni- 
blement une  espèce  de  réponse  au  poète  bourguignon.  Il  en  fît 
le  sujet  de  sa  XVIP  ballade. 

Si  la  ballade  de  Meschinot,  comme  il  est  croyable,  fait  allu- 
sion au  Banquet  du  faisan,  les  Princes  de  Chastelain  dateraient 
de  l'an  1453  et  les  ballades  du  poète  breton  de  la  fin  de  la 
même  année  ou  des  premiers  jours  de  1454. 

Dans  ce  cas,  Louis  XI,  ou  plutôt  le  dauphin  Louis,  n'est  pas, 
ne  peut  pas  être  en  cause.  A  cette  époque,  Georges  Chastelain 
avait  la  plus  grande  vénération  pour  «  le  fils  du  plus  hault  roy 
du  monde  ».  Lorsque  le  dauphin  devint  roi  des  Français  — 
lesquels,  déclarait  Chastelain,  sont  «  les  coffres  anciens  et  repo- 
sitoires  de  l'honneur  du  monde  »  —  le  poète  bourguignon 
composa  un  traité  «  par  forme  d'allégorie  mystique  »  -  dans 
lequel  il  comparait  bizarrement  mais  sérieusement  la  Vierge 
Marie  à  la  glorieuse  Maison  de  France,  Joseph 'au  duc  de  Bour- 
gogne, les  pasteurs  aux  princes  et  prélats  du  royaume,  Bethléem 
à  Paris,  «  le  très  noble  verger  de  science  »,  et  !'«  enfanchon  » 
nouveau-né  à  Louis  XI  nouvellem.ent  couronné.  Peu  de  temps 
après,  il  est  vrai,  le  désenchantement  commençait. 

* 
*  * 

Il   n'est   peut-être   pas  inutile  de    résumer  ce    long  travail 

Philippe  le  Bon,  aux  maire  et  échevins  de  Dijon,  relative  à  un  entremets  donné 
par  le  duc  à  Lille,  dans  les  Docume)Us  historiques  inédits,  t.  IV,  p.  457.  Sur  la 
grande  renommée  du  Banquet  du  faisan,  voir  dans  la  Revue  générale, 
Bruxelles,  t.  LXX,  (1899),  p.  787-806,  t.  LXXI(i900),  p.  99- 1 18,  un  article  de 
M.  Georges  Doutrepont,  intitulé  A  la  Cour  de  Philippe  le  Bon.  Le  Banquet  du 
faisan  et  la  littérature  de  Bourgogne. 

1.  Mémoires,  t.  II,  p.   354. 

2.  Intitulé  «  L'entrée  du  roy  Louis  en  nouveau  règne  ».  Œuvres,  t.  VU, 
p.  1-3). 


206  A.    PI  AGE! 

décousu.  11  faut  intituler  le  poème  de  Georges  Chastelain  non 
pas  le  Prince  mais  les  Princes.  Il  contient  une  énumération 
toute  théorique  de  mauvais  princes  et  n'est  pas  une  satire  poli- 
tique. Il  a  été  composé  en  14.53  et  Louis  XI,  qui  était  alors 
dauphin,  n'y  est  nullement  visé. 

Les  25  ballades  de  Meschinot  n'ont  rien  à  faire  avec  la  Ligue 
du  Bien  public;  elles  renferment  une  allusion  au  Banquet  du 
faisan  et  datent  de  la  fin  de  1453  ou  des  premiers  jours  de 
1454  '. 

Georges  Chastelain  ayant  composé  des  «  prophéties  »  à 
propos  des  Princes,  Olivier  de  la  Marche  jugea  bon  d'imiter  son 
«  père  en  doctrine  »,  son  «  maître  en  science  et  son  singulier 
amy  »  ^,  et  composa,  probablement  en  1454,  de  •<  nouvelles 
prophéties  »  à  propos  des  Dames. 

Le  cousin  d'Olivier,  Philippe  Bouton,  trouva  spirituel 
d'écrire  à  son  tour,  peut-être  en  1454,  les  Gouges. 

Quant  aux  Coquards  et  aux  Serviteurs,  tout  ce  qu'on  peut  en 
dire,  c'est  que,  figurant  dans  des  manuscrits  qui  appartenaient 
à  Jean  I"  duc  de  Clèves,  ils  sont  antérieurs  à  1481  ' . 

Arthur  Piaget. 

1.  Est-il  besoin  de  dire  ici  que  l'hémistiche  de  la  dernière  ballade  de 
Meschinot,  dans  lequel  M.  de  la  Borderie  lisait  «  en  toutes  lettres  »  le  nom 
de  Louis  XI,  soit  d'Escoce  ou  Savoye,  n'est  là  que  pour  rimer  avec  voye,  de 
même  que,  dans  la  même  strophe,  le  Piiy  de  Domme  apparaît  là  pour  rimer 
avec  pomme  ? 

2.  Mémoires,  t.  I,  p.  184, 

3.  Au  vers  52  des  Coquards,  qui  renferme  une  allusion  incompréhensible, 
il  est  question  d'un  personnage  nommé  Montbléru.  S'agit-il  ici  de  Guillaume 
de  Montbléru,  bailli  d'Auxerre,  neveu  de  Jean  Régnier  ?  Conseiller  et  maître 
d'hôtel  du  duc  de  Bourgogne,  il  mourut  à  Bruges  en  1468.  Si  le  vers  52  le 
vise,  on  pourrait  croire  que  le  poème  des  Coquards  est  antérieur  à  cette  date. 
Sur  Guillaume  de  Montbléru,  voir  Eruest  Petit,  Le  poète  Jean  Régnier,  bailli 
d'Auxerre.  Auxerre,  1904,  p.  17-18  (extrait  du  Bulletin  de  la  Société  des 
sciences  historiques  et  naturelles  de  V Yonne,  2^  semestre,  1903).  La  LKIII^ 
nouvelle  des  Cent  nouvelles  nouvelles,  qui  est  aussi  grossière  que  peu  spirituelle, 
met  en  scène  un  Montbléru.  Ce  personnage  avait  coutume  «  de  gaigner  et  de 
prendre  ce  qu'il  trouvoit  sans  garde  ».  Édit.  Wright,  t.  II,  p.  77. 


NOTES    ÉTYMOLOGiaUES 


I 

LA    FAMILLE   DU    FRANC   *BOLLA,   «  FLEUR  DE  FARINE  », 
EN   FRANÇAIS 

Au  plus  lointain  des  origines,  c'est  en  ancien  haut  allemand 
qu'apparaît  le  vocable  germanique  holla,  avec  la  signification 
première  de  «  fleur  de  farine  ». 

L'Althochdeutscher  Sprachschai\  de  Graff  enregistre  bolla,  de 
genre  féminin,  avec  la  signification  primordiale  de  «  pollis  »  et 
celle  secondaire,  dérivée  aisément  de  la  première,  de  ce  qui  est 
fabriqué,  autrement  dit  panifié,,  avec  de  la  fleur  de  farine, 
«  quod  ex  farina  candidissima  efficitur  »,  et  il  appuie  ses  dires 
d'exemples  pris  à  des  gloses  interlinéaires  d'un  manuscrit  du 
X'  siècle  contenant  une  Prisciani  et-  Doriati  gramiiiatica  '. 
L'identité,  au  point  de  vue  de  la  forme,  du  mot  bolla  à  pollis 
n'a  certainement  pas  pu  échapper  à  Graff",  mais  il  s'abstient 
d'aborder  la  question  d'ét3aiiologie.  Dans  Y  Altdeittsches 
Wôrlerbuch  de  Schade  %  l'ancien  haut  allemand  bolla,  fleur  de 
farine,  se  trouve  faire  défaut.  Les  Althochdeutsche  Glossen  de 
Steinmeyer  et  Sievers,  où  j'avais  supposé  qu'il  y  aurait 
quelque  probabilité  de  le   rencontrer,  ne  le  présentent  pas. 

Dès  le  déclin  du  moyen  âge,  la  documentation  devient 
abondante,  et  un  mot  balle  ou  polie  (aussi  sous  une  forme 
plus  courte  bol,  poil)  apparaît  comme  existant  dans  toute  la 
zone  germanique  qui  confine  au  domaine  roman  :  en  moyen 
haut  allemand  et  en  moyen  bas  allemand. 

Pour    le     moyen      haut     allemand,    le    Mittelhochdeutsches 

1.  m,  96, 

2.  2' édition. 


208  p.    MARCliOT 

HandwdrWrhucb  de  Lexer  '  enregistre  un  hoUe,  de  genre  fémi- 
nin, ;ivec  les  deux  sens  que  présente  son  ascendant  bolla  : 
('  teincs  Mehl  »  et  «  Art  Gebikk  aus  solchcm  »,  sens  dont  le 
premier  est  confirmé  par  deux  passages  pris  à  des  règlements 
de  police  de  Nuremberg  du  xiir'  au  xv^  siècle,  le  second 
passage  étant  des  plus  explicites  :  «  Von  bolloi  ein  brot  umb 
einen  pfenning,  und  daz  bolJc  und  semel  niht  zu  ainander 
gemischet  werden-.  »  Lexer  déclare  que  l'ancien  haut 
allemand  bolla,  d'où  est   tiré  boUc,  vient  du  latin  pollis. 

Le  Baycrisches  Worterbuch  de  Schmeller  >  offre  un  polie  ou  poil, 
de  genre  masculin,  ici,  attesté  par  plusieurs  exemples,  dont  un 
des  plus  anciens,  tiré  d'une  Chronique  de  Ratisbonne,  est  de 
1376  :  «  Wenn  der  Waiz  gilt  5  ss.,  so  soll  die  Semel  haben 
7  Mark,  und  der  Poil  8  Mark  K  » 

Pour  ce  qui  est  du  moyen  bas  allemand,  ses  deux  branches 
essentielles,  la  saxonne  ou  moyen  bas  allemand  proprement  dit 
et  la  franque  ou  moyen  néerlandais,  connaissent  le  mot  bolle, 
polie.  Dans  la  région  westphalienne,  au  xV  siècle,  dans  un 
glossaire  latin-saxon  (de  1420),  le  latin  ^o//ù  est  rendu  par  le 
bas  allemand /Jo//^  >.  Dans  la  zone  franque,  un  boUe  ou  bol,  de 
genre  masculin,  est  très  répandu,  mais  ici  il  n'a  conservé  que 
la  signification  secondaire  de  «  sorte  particulière  de  pain  »  et 
sa  signification  paraît  même  avoir  été  légèrement  déviée  sous 
l'influence  du  mot  bol,  boule  :  le  Middelnederlaiidsch  Woordenbock 
de  Verwys  et  Verdam  ^  explique  ce  bol(le)  par  :  «  bolvormig 
gebakken  brood,  bollebrood,  bol  »,  et  cette  définition  même 
montre  que  le  mot  continue  à  exister  en  néerlandais  moderne". 

I-  I'  323. 

2.  Il  doit  s'agir  d'un  pain  de  dimension  minuscule,  de  l'espèce  dite 
maintenant  IVeck  ou  -Rinidstuck  et  dont  la  valeur  marchande  est  approxima- 
tivement de  nos  jours  5  pfennig. 

3 .  l'fi  éd.,  I,  280.  Je  n"ai  pas  eu  la  seconde  édition,  de  Frommann,  à  ma 
disposition. 

4.  Cet  exemple  montre  que  le  poil  est  une  se)iiel  ou  fleur  de  farine  de  tout 
premier  choix. 

5.  Diefenbach,  Glossariuni  hti)to-geniidnicum  niediae  et   infiviM  latinitatis, 

44  S- 

6.  1,  1355. 

7.  Il  y  a  le  sens,  d'après  le  Woordenhoech  der  ncderlaïuhche  taal  (x.  III',  de 
Muller  et  Kluvver,  285),  de  :  «  zekere  ioort  van  cirkelvormige  brooden,  van 
onderen  plat,  van  boven  rond,  meestal  van  tarwemecl.  » 


NOTES    ÉTYMOLOGiaOHS  20g 

Si  du  moyen  âge  nous  passons  à  l'époque  moderne,  nous 
constaterons  la  survivance  du  primitif  germanique  holla  dans 
les  angues  qui  le  possédaient  déjà  au  moyen  âge,  c'est-à-dire 
en  .haut  allemand  et  en  bas  allemand  (y  compris  la  zone  néer- 
lando-flamande),  et  en  plus  une  large  diffusion  du  mot  dans  la 
direction  des  pays  du  Nord,  dans  la  Frise,  le  Danemark,  la  Suède 

Pour  le  haut  allemand,  Lexer  a  noté  l'existence  du  mot  dans 
ia  Carinthie  germanique,  qui,  au  point  de  vue  linguistique 
constitue  une  portion  du  domaine  du  bavarois  ■.  En  allemand 
littéraire,  on  n'a  plus  qu'une  cristallisation  de  l'ancien /,.//(,) 
dans  le  compose  Polmehl,  qui  signifie  «  farine  de  recoupe  ou 
seconde  tanne  »  et  dont  il  tant  interpréter  le  procédé  décompo- 
sition par  un  sens  initial  :  farine  résiduaire  résultant  de 
1  extraction  du  poil  ou  fleur. 

Il    est  à    remarquer   que   Texplication    ni    l'étvmologie    de 
Pollmehl  -,  qui  aurait  nécessité  celle  de  Pollue),  ne  ^ont  données 
par     Etymoh^isches  Wôrterbuch  der  deutschen  Sprache  de  Kluae 
ou   le   mot  Polhnchl    se    trouve   faire   défont  dans    toutes  l'; 
éditions.  wull,5  icb 

En  bas  allemand,  le  mot  bolle  ou  sous  forme  raccourcie  bol 
subsiste  dans  les  deux  branches  qui  le  possédaient  déjà  u 
moyen  âge.  Pour  le  néerlandais  (en  englobant  aussi  dans  cett 

haut  bol,  loUcbrood  avec  sa    signification; /.o/ y  est    du    aenre 

sa  forme  pleine  bolle  existe  aussi,  au  genre  féminin  en  aénéral 
et  tous  deux  s  emploient  également  dans  l'acception  à,  broodje 
ou  petit  pain,  par  ex.  le  second  dans  le  composé  krentebo  le  ou 
petit  pain  aux  raisins  de  Corinthe  3.  Us  ont  un'synonyit  1/.^ 

2.   C'est  sans  doute  cet  ail.  Polhnebl,  non  compris  dans  le  mécanisme  de 
sa  composition,  ,ui  a  donné  lieu  à  une  curieuse  méprise  de  Lexer    Dnsl 
pente  edu.on  abrégée  de   son  grand  dictionnaire  moyen-allemand    œ  le  J 

ou  recoupe  (et  de  «  Geoack  aus  solchem  «comme  sens  second),  d    la  i.e 
édition  (191 5)  du  Mittelhoc-hdeutsches  Taschemuôrterbuch  ' 

i.l'o^y''  Kuipers,    Getllustreerd    ^oordenhoek  der  nederlandsche  ta.!,  I  390 
Romania,  XLVII. 


14 


ilO  p.    MARCHOT 

de  genre  féminin  (au  sens  seulement  de  petit  pain),  qui  n'esta 
l'origine  qu'une  forme  de  pluriel  pour  *bûller,  avec  une  épen- 
thèse  de  d  (cp.  kelder^  :(older  <i*keller,  *:{oller),  pluriel  qui,  en 
raison  de  son  emploi  fréquent,  a  usurpé  les  fonctions  de  sin- 
gulier. Entîn  on  rencontre  encore  bolle  cristallisé  dans  le 
composé  hoUenbahker  ou  boulanger  d'espèce  particulière  qui 
fabrique  les  bollen.  C'est  en  vain  qu'on  chercherait  l'étymologie 
des  mots  boJ(Jc),  boldcr  dans  VElyiiiohgisch  woordenbœk  der 
mdcrJandschetaal  de  Franck  (éd.  Van  Wijck),  où  ils  sont  passés 
sous  silence.  En  bas  allemand  proprement  dit,  à  l'époque 
moderne,  un  mot  Bolle  ne  paraît  pas  avoir  la  vitalité,  ni  surtout 
la  diffusion  de  ses  correspondants  néerlandais,  et  il  n'a  pas 
gardé,  du  moins  je  ne  l'ai  pas  constaté,  son  sens  premier  de 
«  fleur  de  farine  »  qu'il  possédait  encore  au  moyen  âge,  v.  plus 
haut.  Mais  on  le  retrouve  au  sens  second  de  c  petit  pain  fait 
avec  cette  fleur  »,  notamment  dans  le  composé  Korinîhcn-Bolleu, 
usité  dans  la  région  de  Brème  au  sens  de  «  Rundstïick  mit 
eingebacknen  Korinthen  '  ». 

C'est  dans  la  période  moderne  que  le  mot  boUc,  comme  je 
l'ai  dit,  s'est  propagé  du  néerlandais  et  du  bas  allemand  dans  la 
direction  du  nord  à  des  idiomes  germaniques  voisins,  le  frison, 
le  danois,  le  suédois. 

En  frison,  c'est  du  néerlandais  que  doit  venir  l'infiltration,  le 
mot  ayant  les  mêmes  sens  fondamentaux  dans  les  deux  langues 
et  s'y  retrouvant  dans  des  composés  du  même  type  (par  ex. 
les  types  bollenbakker,  krentebolle).  .Le  Lexicon  Frisicum  de 
Halbertsma  ^  donne  bôale  ou  baie  au  sens  de  «  panis  albus 
triticeus  rotundus  »,  suivi  d'une  nombreuse  série  de  composés 
désignant  des  variétés  de  cette  espèce  de  pain.  Le  Friesch 
Woordenbœk  de  Dijkstra  note  bôle  ou  bbllc  au  sens  de  «  wittebrood», 
avec  également  la  série  des  composés. 

C'est  au  bas  allemand  proprement  dit,  qui  lui  est  limitrophe, 
que  le  danois,  pour  ses  sources  paraît  s'être  alimenté.  On 
constate  dans  les  deux  langues  l'identité  de  sens  fondamental 
«  Rundstûck  »,  «  Week  »  :  les  dictionnaires  allemands-danois 


1 .  Brewer  JVôrterhich,  cité  dans  le   Wôrterhuch  der  deutschen  Sprache  de 
Sanders  (1900),  I  v.  Bolle. 

2.  II,  441. 


XOTES    ÉTYMOLOGIQUES  2li 

tendent  ces  mots  allemands  par  holle  (par  ex.  celui  de  Helms 
1876).  M.  le  professeur  Nyrop  a  bien  voulu  me  renseigner 
ainsi  à  ce  sujet  :  «  sorte  de  pain  très  fin,  un  peu  mou,  de 
forme  ronde  à  base  plate  ;  plur.  bollcr  ;  importé  sans  doute  chez 
nous  après  la  Renaissance  ». 

Quant  au  suédois,  c'est  au  néerlandais  et  au  frison  qu'il  est 
apparenté  par  son  moi  bulle  (masc,  au  plur.  Iridlar),  dont  les 
sens  premiers  sont  comme  dans  ces  deux  langues  :  «  pain  blanc  » 
et  «  petit  pain  '  ». 

Si  maintenant   Ton    veut    remonter    à    l'origine    même  du 
primitif  germanique  bolla,  qui  a  produit  dans  de  nombreuses 
langues  actuelles  de   la  famille   germanique   une  postérité  des 
plus  notables,  il  est  impossible  de  ne  pas  se  rallier  à  l'opinion 
de  Lexer,  citée  plus  haut,  qui  tire  l'ancien  haut  allemand  bolJa 
du  lat.  poIlis,ÛQur  de  farine.  On  remarque,  en  effet,  que  dès  la 
plus  haute  époque  où  une  documentation  suffisante  est  possible 
(moyen  âge),  l'habitat   du  mot  germanique  se  trouve  tout  le 
long  de  la  frontière  du  monde  roman,  depuis  la  mer  du  Nord 
jusqu'à  proximité  de  l'Adriatique.  On  remarque  au  surplus  que 
bolla  est   resté    totalement  inconnu   à  la    branche  germanique 
orientale  (gotique)  et  à    la  branche  septentrionale  (norroise). 
Enfin  on  est   frappé    par  la    singulière  coïncidence  de   l'alter- 
nance du  genre  qui  est   facultativement  masculin  ou  féminin 
pour  le  latin  poUis  et  qui  présente  la  même  incertitude  dans  les 
correspondants  germaniques,  étant  simultanément  masculin  et 
.  féminin  selon   les  idiomes,    parfois   même  dans  un  seul.  La 
vraisemblance   indique  aussi   que  de    deux  civilisations,  l'une 
raffinée  comme  la  romaine,  l'autre  primitive  et  fruste  comme 
la  germanique,     c'est    la  seconde  qui   aura   emprunté  de    la 
première  un  mot  dont  la  signification  exprime  et  marque  «n 
progrès  et  une  amélioration  dans  la  vie  domestique'. 

I.  ANC.    FRANC,  boukllge, 
«    BLUTEAU    A    PASSER    LA    FLEUR    DE    FARINE  ». 

Etant  donné   que   les  formes  germaniques    médiévales  qui 

I.  Voyez  par  ex.  le  Fickordbok  ôfver  svenska  och   fyska  sprâkei  de  Wrede 
(1909),  qui   traduit   bulle  par  «  Weissbrot,  Rundstûck  »,   et  seulement  en 


212  P.    MARCHOT 

représentent  pollis  vivent  dans  une  zone  contiguë  au  domaine 
roman  et  que,  d'autre  part,  l'une  d'elles  existe  de  façon  vivace 
en  moyen  néerlandais,  l'on  peut,  au  moins  de  façon  plau- 
sible et  avec  grande  vraisemblance,  conjecturer  l'existence  d'un 
*bol!a,  fleur  de  farine,  dans  la  langue  franque  :  c'est  lui  qui 
doit  être  l'ancêtre  direct  du  moyen  néerlandais  holle  ou  bol. 

Un  des  dérivés  les  plus  transparents  de  ce  franc  hypothétique 
*bolla  est,  selon  moi,  l'ancien  français  bolenge,  «  bluteau  pour 
extraire  la  fleur  de  farine  ».  L'origine  de  ce  bolenge  est  restée 
inconnue  et  l'on  sait  seulement  de  façon  pertinente  que  c'est 
lui  qui  a  donné  naissance  à  l'anc.  franc,  boulengier  :  dans  cette 
revue  '  Wedgvv^ood  a  montré  d'une  façon  qu'on  peut  consi- 
dérer comme  décisive  qu'à  l'origine  le  boulengier  -  n'est  qu'une 
variété  de  «  pestour  »  qui  fait  usage  habituel  dans  son  métier  de 
fleur  de  farine;  c'est,  si  l'on  veut,  un  pestour  de  pains  plus  déli- 
cats, un  boulanger  de  pains  fins.  Si  cette  explication  a  échappé  au 
Dictionnaire  général,  qui  déchrc  boulanger  «  d'origine  inconnue  », 
ainsi  qu'à  Kôrting  qui  ne  la  mentionne  même  pas,  pas  plus 
du  reste  que  l'anc.  franc,  bolenge,  ce  n'est  que  par  un  manque 
d'information  qui  a  lieu  de  surprendre,  et  M.  Meyer-Lûbke, 
dont  l'érudition  a  été  ici  plus  sûre  et  plus  étendue,  n'a  pas 
ignoré  cette  solution  :  il  l'a  enregistrée  comme  définitivement 
acquise  et  certaine  dans  son  dictionnaire,  en  faisant  observer 
seulement  que  bolenge  même  est  d'origine  inconnue  et  que  le 
moyen  haut  allemand  biuteln  (bluter)  «  kann  lautlich .  .  .  nicht 
die  Grundlage  von  afrz.  boulenge  «  Mehlbeutel  »...  abgeben  ^  », . 
L'ancien  français  boulenge  est  resté  inconnu  à  La  Curne  de 
Sainte-Palaye,  à  Godefroy,  à  Diez,  ainsi  qu'à  Kôrting,  comme 
je  l'ai  dit.  Darmesteter  a  dû  aussi  l'ignorer,  car,  dans  le  Traité 
de,la  formation  de  la  langue  française  •♦,  il  tire  boulanger  d'un 
ancien   fraiîçais    hypothétique    (pain    boulenc  =  en    boule)  : 

troisième  lieu  par  «  Brot  »  dans  le  cas  où  le  huile  est  de  plus  grande  dimen- 
sion :  «  grôsser  :  Brot  ». 

I..  VIII,  437- 

2.  Dans  W.    de   Biblesworth  cité  par  Wedgwood,  il   y  a  aussi   un  mot 

bolenger,  verbe  signifiant  «  bluter  ». 

3.  Romanisclm  Etyiuologisches  Wôrterbuch,   1599. 

4.  §  142.  Ce  paragraphe  est   un   de  ceux   qui  ont  été  mis  au  point  par 
M.  L.  Sudre  d'après  «  des  notes  de  cours  laissées  par  Darmesteter  ». 


NOTES    ÉTYMOLOGIQUES  213 

«  boulanger  a  dû  désigner  à  l'origine  celui  qui  fait  du  pain 
boulenc,  en  boule  ».  Tout  récemment,  dans  h  Zeitschrift  f. 
roman.  Philo! .  (XL,  141),  la  solution  par  «  pain  boulenc  »  a 
encore  été  défendue  par  Gamillscheg,  qui,  avec  un  parti  pris 
évident,  a  cru  bon  de  ne  pas  même  faire  mention  de  l'a.  fr. 
boiilengc . 

Le  suffixe  qui  est  entré  daiis  la  composition  de  boul-enge  est 
le  suffixe,  d'origine  germanique,  -ing,  fém.  -inga  :  français  -enc, 
-enge.  Il  paraît  avoir  eu  pour  fonction  essentielle  de  désigner 
une  variété,  une  sorte,  une  subdivision,  une  catégorie  soit  d'êtres 
animés  soit  de  choses,  en  s'ajoutant  à  des  thèmes  nominaux 
pour  former  des  adjectifs  qui  peuvent  donner  des  appellatifs 
par  la  disparition  du  terme  déterminé.  Voici  des  exemples  de 
cette  formation  qui  sont  tous  empruntés  au  Dictionnaire 
général  (au  §  142  du  Traité  de  la  formation  de  la  langue  ou  à  la 
rubrique  de  chaque  mot)  : 

a.  fr.  corniarans  (xiV^  s.,  E.  Deschamps)  =^  corbeau  de 
mer,  cormoran. 

a.  fr.  faucon  nioran  (Budé,  Oiseaux)  =  de  mer. 

a.  fr.  osberc /flji^^rt'uc  (i?c)/a?7j)  =  d'Alger,  *iaseran. 

a.  fr.  boquerant  (xii^  s.,  R.  de  Cambrai^  =  de  Boukhara, 
bougran. 

a.  fr.  loherenc,  loherenge=  de  Lothaire  {Lobier\  lorrain,  -aine. 

fr.  mud.  paysan  ■=  du  pays. 

fr.  mod.  merlan  =  qui  tient  du    merle. 

Il  est  probable  que  l'expression  originelle  intégrale  de  boiilenge 
a  été  *burete  boulenge,  c'est-à-dire  «  tamis,  crible,  bluteau  à 
passer  la  fleur  de  farine  »^  et  que  le  terme  déterminé  *  burete  se 
sera  effacé  peu  à  peu  ' . 

2  .     ANCIEN    PICARD    bouknc,    BOULANGER 

.    (Amiens,  xii'  s.) 

Un  autre  dérivé  du  franc  *bolla,  «  fleur  de  farine  »,  me  paraît 
être  l'ancien  picard  boulenc,  «  boulanger  »,  qui  n'est  attesté  que 
dans  un  seul  texte  comme  existant  à  Amiens,  dans  le  dernier 

l ,  A  supposer  un  hypothétic|ue  "burete,  primitif  de  l'a.  fr,  huretel 
(Godefroy,  Compl.),  bluteau.   ■ 


2  14  p.    MARCMOT 

tiers  du  xii*  siècle.  Le  mot  se  rencontre  dans  le  Glossaire  sur 
les  Coutumes  de  Beauvoisis  et  provient  de  la  Charte  des  Péages 
d'Amiens,  accordée  par  Philippe,  comte  de  Flandre  (i  168-1 191); 
il  est  inséré  avec  le  contexte  dans  le  glossaire  latin  de  Du 
Cange(éd.  Favre,  s.  v.  boJendegarii).  «  Quiconques  fâche  pain 
à  vendre  ou  vent  en  la  chité,  il  doit  2. sols  l'an,  ou  28.  denrées  de 
pain,  ou  cascune  semaine  une  ob.  pour  la  loi  de  Boulens,  de  la 
Coustume  de  Boulens,  etc.  Occurrit  ibi  non  semel.  .  .  »  Le  mot 
avec  le  passage  a  été  reproduit  par  La  Curne  de  Sainte-Palaye 
(s.  V.  bûiiJaingier),  qui  ne  voit  dans  hoideus  qu'une  simple 
orthographe  fautive  pour  boitlengicrs,  mais  on  peut  et  on  doit 
objecter  avec  raison  que  hoiilens,  comme  le  remarque  Du  Cange, 
se  rencontre  dans  le  texte  plusieurs  fois.  Il  est  donc  infiniment 
probable  qu'on  a  affaire  à  un  mot  régional,  dialectal,  n'ayant 
eu  qu'une  aire  réduite.  Quoi  qu'il  en  soit,  et  pour  quelque 
raison  que  ce  soit,  il  est  omis  dans  Godefroy,  Diez,  Kôrting  et 
Meyer-Lûbke.  Je  vois  dans  ce  boulens  de  Du  Cange  une  for- 
mation en  -ejic  tirée  du  franc  *boUa,  «  fleur  de  farine  »,  et 
constituant  le  débris  d'une  .expression  primitive  et  plus 
complète  pestour  boulenc,  ayant  existé  en  ancien  picard. 
Gamillscheg  a  voulu  voir  dans  ce  boulens  des  exemples  de 
[pain]  boulenc,  en  opposition  à  Du  Cange  et  La  Curne  :  il  se 
comprend  bien  qu'il  y  ait  une  «  loi-coutume  de  boulangers  », 
comme  il  y  en  avait  une  pour  chaque  métier  ;  mais  une 
«  loi-coutume  de  pains  ronds  »  paraît  plutôt  plaisant. 

Note  additionnelle. 
Mois  romans  qui  ont  ou  semblent  avoir  pour  signification  originelle 
«  pain  en  forme  de  boule  ».    ■ 

A.  —  Espagnol  bollo,  «  pain  de  l'espèce  brioche,  de  petit 
volume  ». 

On  trouve  déjà  une  explication  de  l'esp.  bollo  dans  Diez  ', 
qui  en  a  tiré  une  de  ses  deux  raisons  de  rattacher  le  fr.  bou- 
langer à  boule  ;  son  étymologie  est  reproduite  par  Kôrting  et 
par  Scheler.  Meyer-Lubke,  soit  par  omission  involontaire, 
soit  retenu  par  des  scrupules,  s'abstient  de  parler  de  l'esp.  bollo, 
au  sens  de  «  sorte  de  pain  )^ 

I.    5e  éd.  (de  Scheler),  530. 


NOTES    ÉTYMOI.OGIQ.UES  215 

La  signification  de  ce  bùJlo,  qui  possède  un  d'umnuùî  bolluelo, 
est,  d'après  le  dictionnaire  de  l'Académie  espagnole  ': 
<(  Panecillo  amassado  con  difcrentes  cosas  como  huevos, 
lèche,  etc.  »  En  espagnol,  le  mot  bol  h  est  une  forme  masculine 
remontant  à  bu  lia  et  il  n'est  pas  étonnant  qu'il  v  ait  pris 
l'acception  spéciale  de  pain  de  forme  hémisphérique  de  volume 
réduit,  hollo  possédant  en  espagnol  le  sens  métaphorique  de 
«  bosse,  chose  renfîée  »  pour  désigner  plusieurs  espèces  de 
choses  à  forme  arrondie  :  c'est  ainsi  qu'on  le  trouve  avec  la 
signification  de  «  bosse,  renflement,  relief  arrondi  »,  emplo^^é 
en  technologie,  et  dans  celle  de  «  bosse,  boursouflure, 
gonflement  provenant  d'un  coup  ou  d'un  choc  ». 

Les  pays  hispano-américains  connaissent  le  mot  boUo,  avec 
la  signification  légèrement  extensive  de  «  pan  de  harina  de 
maïz  y  manteca,  de  palmo  y  medio  de  largo  y  dos  pulgadas 
de  didmetro,  que  es  el  pan  que  come  la  mayor  parte  del 
pueblo  -  »,  extension  de  sens  qui  n'est  pas  particulièrement 
surprenante  et  dont  on  peut  facilement  trouver  la  raison  dans 
une  certaine  ressemblance  du  boUo  d'Amérique  et  du  bollo 
d'Espagne.  Le  pain  fait  avec  de  la  farine  de  maïs  oftVe  une  belle 
couleur  jaunâtre  qui  a  dû  rappeler  celle  du  bollo  original,  et, 
par  surcroît,  la  graisse  ou  le  beurre  qui  entre  dans  la  compo- 
sition de  cette  sorte  de  pain  hispano-américain,  le  rapprochait 
de  manière  plus  ou  moins  sensible,  quant  à  la  délicatesse,  de 
son  prototype  européen. 

B.  —  Comasque  biilef. 

C'est  le  comasque  bulet  qui  a  fourni  à  Diez  son  second  argu- 
ment pour  tirer  boulanger  de  boule.  C'est  un  mot  local  de 
Traona  (\^4ltelline)  tiré  du  Vocabolario  del  dialetto  délia  città  e 
diocesi  di  Como  de  Monti  (p.  380),  qui  signifie  «  pane  contadi- 
nesco,  fatto  di  vinacce,  castagne  secche,  grano  turco  colla 
pannocchia,  tutto  insieme  macinato  e  impastato  ».  Mais  ce 
n'est  autre  chose  qu'un  dérivé  du  valtellinois  bula  «  son  » 
d'après  M.  Salvioni,  qui  a  bien  voulu  m'écrire  :  «  vien  cioè 
paragonato  alla  «  crusca  »  tutto  quel  guazzabuglio  di  roba  che 
vien  macinato  insieme  per  trarne  la  pasta  del  bulet.  » 

I  .   8e  éd.,  par  Salvd. 

2.   Salvâ,  0^.  fiV.,  V.  hoUo. 


2l6 


p.    MARCHOT 


C —  Picard  houhnc,  «  pain  grossier,  fait  avec  de  la  farine  de 
froment  naturelle,  qui  n'a  pas  été  blutée  »  (Arras,  xvir  siècle). 

Ce  mot  picard  n'est  attesté  qu'une  seule  fois,  et  par  Du 
Cange.  Il  est  extrait  d'un  compte  de  1638  du  cartulaire  de 
Saint- Vaast  d'Arras.  Il  paraît  donc  bien  exclusivement  régional 
et,  comme  il  se  retrouve  identique  pour  la  forme  et  pour  la 
signification  en  flamand  et  dans  le  néerlandais  dialectal,  il  est 
infiniment  probable  à  tous  égards  qu'il  a  été  emprunté  directe- 
tement  du  flamand  à  l'époque  où  Arras  était  une  ville  du  comté 
de  Flandre,  qui  n'était  pas  sensiblement  éloignée  de  la  limite 
des  parlers  flamands. 

Voici  le  texte  donné  par  Du  Cange  \  qui  a  l'avantage  de 
fournir  en  même  temps,  de  façon  très  précise,  la  signification 
du  mot  picard  boulenc  :  «  Adviser  que  lesdites  miches  et  michets 
seront  fait  de  pure  fleur,  les  bisettes  de  farine,  dont  le  son  soit 
et  sera  ôté,  et  les  boiiJens  de  pure  farine,  telle  qu'elle  vient  du 
moulin,  sans  y  mêler  aucun  tercœul  ou  rebulet.  » 

Sainte-Palaye  a  connu  ce  passage  de  Du  Cange,  et  aussi  très 
exactement  la  source  originale,  qu'il  mentionne,  et  il  a  accueilli 
un  mot  boiilens  :  «  sorte  de  pain.  Il  étoit  fait  avec  de  la  farine 
telle  qu'elle  vient  du  moulin.  »  Mais  le  mot  n'a  pas  été  admis 
par  Godefroy,  ni  par  Diez,  ni  par  Kôrting,  ni  par  Meyer-Lûbke, 
vraisemblablement  à  cause  de  sa  mention  unique,  qui  leur  a 
suggéré  des  doutes  sur  son  existence  réelle.  Quant  à  Darme- 
steter  qui  parle  au  passage  cité  plus  haut  d'un  mot  boulenc, 
«  pain  en  boule  »,  il  n'est  pas  impossible  qu'il  ait  été  inspiré 
par  une  réminiscence  du  texte  de  Du  Cange. 

Mais  l'origine  directe  et  immédiate  de  ce  picard  boulais  ne 
peut  être  que  le  flamand  boUing,  qui  a  absolument  la  même 
signification.  Il  est  vrai  par  ailleurs  que  ce  mot  bolling  a  bien 
originellement  et  étymologiquement  la  signification  première 
de  «  pain  en  forme  de  boule  ». 

En  territoire  flamand,  on  le  trouve  répandu  de  nos  jours 
dans  le  Hageland,  zone  agricole  du  Brabant  belge  qui  s'étend 
approximativement  entre  les  villes  de  Louvain,  Tirlemont, 
Diest  et  Aerschot.  Les  Bijdrage  tôt  een  Haspengonwsch  Idiot icon 
de  Rutten  ^  notent  ce  boUing  (prononcé  beulling^  au  sens  de 

i.'"Éd.  Favre,  v.lrebuleturn. 
2.  Anvers,  1890,  p.  31 . 


NOTES   ÉTYMOLOGIQUES  21'] 

«  kleîn,  grof,  bolvormig  tarwebroodje  »,  et  lés  Bijdrage  tôt  een 
Hagelandsch  Idiot icon  de  Tuerlinckx  '  le  définissent  par  «  brood 
van  tarwemeel,  waaruit  de  bloem  grootendeels  getrokken  is  ; 
ook  brood  van  witgraan  (inasteluin)  ».  En  pays  néerlandais, 
c'est  dans  la  province  de  Zuidholland  que  j'ai  pu,  après 
quelques  recherches,  établir  son  existence  d'après  des  sources 
orales,  avec  un  composé  krentenbeullmg  «  petit  pain  de  forme 
ronde  dont  on  relève  la  qualité  commune  par  des  raisins  de 
Corinthe.  »  (Communie,  de  M.  le  professeur  C.  Spat,  à  Bréda.) 
De  cette  documentation  un  peu  mince  il  ne  faut  sans  doute 
attribuer  la  cause  qu'à  la  pénurie  des  movens  d'information 
dont  on  dispose  pour  des  recherches  dans  le  champ  des  dialectes 
flamands  et  néerlandais. 


II 

CANE  ET  CANARD 

Le  plus  ancien  français  se  sert,  pour  notre  mot  actuel 
«  cane  »,  du  vocable  ane  aune  enne  -,  continuateur  direct  du  lat. 
anas,  aiiatis.  Dans  l'espèce  de  canard  vivant  à  l'état  sauvage, 
pour  distinguer  et  désigner  spécialement  le  mâle,  l'ancien  fran- 
çais avait  recours  à  une  création  en  utilisant  le  mot  masle 
augmenté  d'un  suffixe  :  inalart,  mail  art,  marlart,  maslart. 

C'est  en  1338  seulement  qu'apparaît,  sous  la  forme  qiienne, 
un  premier  exemple  de  notre  mot  cane,  qui  s'est  substitué  à  aiie 
aune;  il  s'emploie  bien,  comme  l'indique  le  contexte,  pour 
désigner  l'oiseau  femelle:  «  Ouennes,  mallars  qui  vont  noant», 
dans  Modiis  et  racio  (Littré  et  le  Dict.  gén.y  Mais  ce  mot 
quenne,  en  1338,  avait  déjà  dans  la  langue  une  existence  assez 
ancienne,  peut-être  séculaire,  car  d'après  le  Dictionnaire  Général 
(v.  caxard)  qui  empruntesa  citation  au  Complément  de 
Godefroy,    le  dérivé    quanart,    avec   le   sens   de  canard    mâle 


1.  Gand,  1886,  p.  90. 

2.  Godefroy,  v.  ane,  mentionne  la  forme  emie,  mais  sans  exemple;  elle 
semble  du  reste  bien  confirmée  par  le  picard  mpdçrpe  énetie,  cane  (cité  par 
Littré), 


2l8  p.    MARCHOT 

(évidemment  pour  le  mode  de  dérivation  façonné  sur  ma  In  ri) 
est  déjà  attesté  dès  le  xiii'=  siècle  '. 

Diez,  dans  les  dépouillements  destinés  à  son  Dictionnaire 
étj'mologique,  a  relevé  chez  Orderic  Vital,  mort  vers  1 141,  un 
mot  canard  us  avec  le  sens  de  «  espèce  d'embarcation  ».  Le 
passage  d'Orderic  est  noté  chez  Godefroy,  au  mot  de  Tançien 
français  canart  «  grande  embarcation  »,  dont  canardiis  n'est 
qu'une  adaptation  latine  :  «  Quatuor  naves  magnaequas  canardes 
vocant  de  Norwegia  in  Angliam  appulsae,sunt.  »  Diez  a  consi- 
déré le  mot  canardus,  sorte  de  navire,  comme  la  clef  du  français 
cane  et  canard,  oiseau  aquatique.  Il  prétend  que  le  mot  germa- 
nique, d'où  sont  issus  le  néerl.  kaan  et  l'ail.  Kahu,  a  donné 
naissance  à  la  fois  à  canardus,  sorte  de  bâtiment,  et  à  cane 
canard,  animal  aquatique,  allant  sur  l'eau  comme  une  embar- 
cation. Son  raisonnement  est  assez  alambiqué  ;  il  veut  que  cane 
canard  soit  la  première  dérivation  en  date  et  dit  expressément  : 
«  Man  sieht,  dass  schiff  und  ente,  beide  als  schwimmer  gedacht, 
in  derselben  bezeichnung  zusammenfallen.  Die  urbedeutung 
aber  ist  nicht  die  erstere...,  denn  das  wort  weist  nicht  auf  lat. 
canna,  rohr,  gondel...,  sondern  auf  ndl.  kaan  (f.)  =  nhd. 
hahn  ^.  »  Ainsi,  se  plaçant  au  point  de  vue  purement  formel, 
Diez  veut  que  ce  soit  le  néerl.  kaan  (f  ),  bateau,  qui  ait  donné 
d'abord  le  français  cane,  oiseau  aquatique,  lequel  aurait  produit 
ensuite  le  dérivé  canard,  nom  du  mâle,  qu'alors  seulement,  par 
métaphore,  le  mot  canard  aurait  passé  à  une  espèce  d'embar- 
cation. Tout  cela  n'emporte  pas  la  conviction.  D'abord  je  ne 
connais  qu'un  exemple  d'un  nom  de  bateau  passant  à  un  animal, 
c'est  le  fr.  frégate.  Puis  l'a.  fr.  canardas  d'Orderic  peut  fort 
bien  s'expliquer  autrement  que  comme  un  emploi  métapho- 
rique du  nom  de  l'oiseau  aquatique.  Ce  peut  être  l'ancien  ger- 
manique (en  l'espèce  le  moyen  bas  allemand)  kânc  (masc.) 
augmenté  du  suffixe  français,  ou  encore  le  moyen  bas  allemand 
kâne  aert,  dont  le  sens  littéral  est  précisément  «  sorte  de 
bateau  ».  Les  composés  en  aert  de  l'espèce  ne  sont  pas  rares. 
Le  MiddelnederJandsch  Woordcnbœk  de  Verwijs  et  Verdam  cite 

1.  Des  1199,  on  trouve  même  le  nom  de  «  Hugo  Canart  »  (CqiiuL  de 
Montiéramey,  Aube  ;  dans  le  Compl.  de  Godefroy). 

2.  5e  éd.,  p.  539. 


NOTES    KTYMOLQGiaUES  219 

hurgher  aert,  ridder  aerl  et  ajoute  expressément  que  acrt  est  de 
même  façon  «  ook  tœgepast  op  zaken,  in  de  algenieene  betec- 
kenis  vîui  soort  '  ».  Enfin,  une  dernière  objection,  d'ordre  for- 
mel et  qui  peut  avoir  son  importance,  est  que  le  mot  canari, 
embarcation,  qui  apparaît  au  début  du  xii'  siècle,  s'écrit  tou- 
jours par  c,  qu'au  contraire  quanart  (xiii^  s.)  et  qiienne  (1338), 
noms  de  l'oiseau  aquatique,  s'écrivent  par  (///,  selon  un  usage 
traditionnel  probablement.  Il  est  bon  d'ajouter,  à  la  décharge 
de  Diez,  qu'il  ne  pouvait  pas  avoir  en  son  temps  connaissance 
de  ces  exemples  historiques, 

Littré  dans  son  dictionnaire  s'est  borné  à  insérer  de  façon 
concise  l'opinion  de  Diez,  s'y  ralliant  sans  réserves,  et  la  don- 
nant même  comme  une  solution  acquise  -. 

Scheler,  qui  vient  ensuite  par  ordre  de  date,  après  avoir 
exposé  l'expUcation  en  vogue  et  généralement  reçue  de  Diez,  a 
fait  cependant,  mais  de  façon  plutôt  circonspecte,  une  nouvelle 
proposition  étymologique  :  «  On  y  [dans  l'aneienne  langue] 
trouve  aussi  quenue  opposé  à  iiiallart,  niaJart,  et  ceci  me  suggère 
la  pensée  que  comme  niallarl  (p.  maslart)  vient  de  niasJe  mâle, 
qiienne  pourrait  être  le  qninna,  quân,  quenne,  etC-  des  langues 
germaniques,  qui  signifie  femelle,  femme  ;  or  cane  canne  peut 
fort  bien  n'être  qu'une  forme  variée  de  quenne...  ^  »  Le  malheur 
est  que  le  germ.  qninna  ne  signifie  jamais  «  femelle  «,  ce  qui 
est  une  idée  tout  à  fait  personnelle  à  Scheler,  qu'il  a  puisée  on 
ne  sait  où,  mais  toujours  «  femme,  femme  d'âge,  épouse  ». 
Voici  la  famille  de  ce  mot  germanique,  empruntée  à  VEtymo- 
logish  Woordenhoeh  der  nederlandsche  taal  de  Frank  :  moyen  néerl. 
qnêne,  femme,  femme  sur  le  retour  ;  anc.  franc  qnëna  «  uxor  »  ; 
anç.  h.  ail.  qnëna,  femme;  anc.  saxon  qnëna,  femme,  épouse; 
anglo-saxon  cwëne,  femme,  femme  de  mauvaise  vie;  gotique 
qî7to,  femme  *^. 

Kôrting  se  range  docilement  à  l'opinion  de  Diez,  en  dérivant 
cane  du  bas  allemand  cane  =  a\\.  Kahn.  Il  prétend  par  erreur 


1.  I,  19)- 

2.  S.  V.  cane. 

3.  Éd.  de  1888,  V.  cane. 

4.  Éd.  Van  Wijk,  v.  1.  k\i.<eeu. 


220  P.    MARCHOT 

qu'en  ancien  français  cane  [il  s'agit  de  catiart]  veut  dire  aussi 
«  navire  »  '. 

Le  Dictionnaire  Général  de  Hatzfeld  et  Darmesteter  fiiit 
preuve  de  plus  d'esprit  critique  ;  il  laisse  percer  vis-à-vis  de 
l'explication  de  Diez  un  certain  scepticisme  en  déclarant  à 
propos  de  cane  :  «  Origine  incertaine.  On  a  proposé  d'y  voir  le 
mot  germanique  kahn,  bateau,  appliqué  à  un  animal  nageur.  » 

Enfin  le  Dictionnaire  étymologique  des  langues  romanes  de 
M.  Meyer-Lùbke  a  supprimé  de  façon  radicale  la  difficulté,  en 
omettant  purement  et  simplement  cane  et  canard.  Est-ce  de 
propos  délibéré  ?  Il  faut  bien  supposer  que  non,  et  l'on  doit 
plutôt  croire  à  un  lapsus  accidentel,  que  réparera  la  prochaine 
édition. 

Si  l'on  considère  que,  depuis  les  Latins  jusqu'à  nous,  un 
certain  nombre  de  nos  animaux  de  basse-cour  ont  reçu  des 
noms  provenant  d'une  onomatopée,  imitation  de  leur  cri  parti- 
culier, on  sera  tenté  d'appliquer  ce  mode  d'explication  à  la 
solution  du  vieux  mot  français  quenne. 

Déjà  les  Latins  de  la  décadence  avaient,  en  même  temps  qu'un 
verbe  pipire,  un  appellatif  pipio  au  sens  de  :  petit  d'un  oiseau, 
à  cause  du  cri  caractéristique  de  l'animal  pi... pi...  ;  le  mot  finit 
par  restreindre  son  sens  et  ne  plus  s'appliquer  qu'au  pigeonneau, 
le  jeune  oiseau  de  la  basse-cour  au  pi... pi...  très  distinct  et 
caractérisé.  C'est  le  mot  qui  survit  dans  les  langues  romanes. 

Dans  le  haut  moyen  âge  français,  aux  alentours  de  i  loo  sans 
doute,  le  jal  commence  à  être  appelé  coc,  ce  nom  provenant 
du  cri  que  pousse  l'animal,  lorsqu'ayant  trouvé  quelque  pro- 
vende il  veut  faire  participer  à  l'aubaine  l'une  ou  l'autre  poule, 
objet  de  sa  sollicitude.  J'attribue  l'apparition  du  néologisme  à 
la  date  de  iioo  environ,  parce  que  le  plus  ancien  exemple 
connu  de  coc  est  du  xii'  siècle,  dans  la  Fie  de  saint  Gilles  (^Dic- 
tion, génèr.). 

Un  phénomène  absolument  identique  s'est  passé  en  Engadine, 
où  le  coq  s'appelle  kod  -. 

De  nos  jours,  c'est  le  cochon  d'Inde  ou  cobaye,  plus  ou  moins 


1.  Première  éd.,  1565.  Je  n'ai  pas  eu  d'autre  édition  à  ma  disposition. 

2.  Meyer-Lùbke.  Kom.  Btm.  Wôrterhich,  4733, 


NOTES   ÉTYMOLOGIQ.tJES  221 

répandu  coQime  animal  domestique  d'agrément,  qui  est  en 
passe  de  prendre  le  nom  vulgaire  de  coni  ou  coiti-coui  '. 

Aussi  ne  saurait-on  considérer  comme  interdit  ou  téméraire 
de  supposer  que,  pour  l'appellation  de  l'animal  domestique  dont 
le  cri  bien  caractéristique  est  couin...couin...,  l'onomatopée  kiuï 
a  bien  pu  jouer  un  rôle  et  exercer  une  action  sur  le  mot  tradi- 
tionnel ane  aune  (prononcé  ànc^  en  amenant  un  compromis, 
un  croisement  qiiennt  (qui  était  prononcé  soit  kwène,  soit  kwànè), 
lequel  qnenne  donna  rapidement  lieu  au  composé  quanart 
(kwàna)'). 

La  plus  ancienne  attestation  de  Canart,  surnom  d'homme,  est 
déjà  de  1199.  Et  il  est  compréhensible  que  des  néologismes 
d'allure  toute  familière,  créés  par  voie  d'onomatopée,  comme 
qnenne  et  quanart,  n'aient  pas  été  attestés  immédiatement  dans 
la  littérature.  Ils  remontent  en  tout  cas  au  xii'  siècle.  Et  dans 
ces  conditions  il  était  encore  possible  pour  quenne  et  quanart 
d'opérer  la  simplification  de  leur  qu-  initial  en  c-  :  cette  évolu- 
tion phonétique  est  généralement  regardée  comme  s'effectuant 
au  XII''  siècle. 


III 

ANC.  FRANÇAIS  DERVER,  DES  FER 

On  n'a  pas  jusqu'ici,  en  dépit  de  nombreuses  tentatives  ^, 
découvert  l'étymologie  de  derver  desver. 

La  dernière  de  ces  tentatives  d'explication  est  de  M.  Vising  ', 
qui  a  cru  pouvoir  proposer  un  *d(e)-aestuare,  composé  con- 
jectural, vraisemblable  à  tout  prendre,  de  aestuare,  être  en 
effervescence,  être  agité,  en  supposant,  après  d'autres  roma- 
nistes, que  desver  est  la  forme  première  et  originale  du  mot 
et  que  derver  n'est  qu'une  variante  déterminée  par  le  phéno- 
mène dit  rotacisme.  Succès  très  appréciable,  le  dictionnaire 
étymologique  de  M.  Meyer-Lùbke  a  inséré  purement  et  sim- 

1.  Grande  Encyclopédie,  v.  cobaye  :  «  Le  nom  de  cotii  ou  coui-coiii,  qui  rap- 
pelle son  cri,  lui  est  quelquefois  donné  en  Europe  comme  dans  son  pays 
natal.  » 

2.  Voir  Meyer-Lùbke,  Rom.  clyin.  IVorierbucb,  249. 
5.   Roinania,  XXXVII,  157. 


222  P.    MARCMOT 

plement,  sans  commentaires  ni  objection,  la  solution  de 
M.  Vising  comme  définitive  et  catégorique  '. 

Cependant  elle  ne  laisse  pas  que  de  soulever  plusieurs  graves 
objections  : 

i)  D'abord,  un  thème  *de-aestuare  n'est  qu'une  reconsti- 
tution conjecturale  ;  ce  composé  n'est  attesté  nulle  part  en 
latin. 

2)  En  second  lieu,  c'est  encore  pure  hypothèse  que  l'asser- 
tion de  M.  Vising,  reprise  de  G.  Cohn  -,  que  le  sens  transitif 
de  (iesvcr  (qui  est  «  afïoler  »,  «  rendre  fou  »)est  «  un  dévelop- 
pement postérieur  »  du  sens  intransitif  (qui  est  «  être,  devenir 
fou  »).  En  effet,  les  plus  anciens  exemples  de  desver  derver  sont 
(à  ma  connaissance  du  moins)  du  deuxième  tiers  du  xii^  siècle 
et,  durant  ce  bips  de  temps,  ils  sont  au  nombre  de  quatre  :  un 
dans  un  petit  poème  de  Wace,  un  dans  Erec  et  Euide  (iiéo 
env.),  deux  dans  Cligès,  poème  de  très  peu  postérieur  à  Erec. 
Or,  l'un  de  ces  quatre  exemples,  probablement  le  plus  ancien, 
celui  de  Wace,  donne  le  verbe  à  l'emploi  transitif  : 

Quant  hom  plus  sert  créature, 

Tant  le  vait  debles  entur 

Por  deceiver  et  enginner, 

Por  desturber  et  por  desver  (=z  affoler) 

(Wace,  Liv.  de  S.  Kicholay,  1163,  Delius.) 

Deux  des  exemples,  un  de  Cligès  et  celui  à'Ercc  sont  à 
l'emploi  intransitif,  le  second  (desver  de)  étant  employé  dans 
l'acception  métaphorique  de  a  raffoler  de  »  (en  allemand  «  toll 
sein  nach  »  d'après  le  dictionnaire  des  œuvres  de  Chrétien  par 
Foerster).  Voici  ces  exemples  : 

De  ce  devroit  ansanblc  o  nos 
Toz  li  mondes  desver  a  tire. 

{Cligès,  5827.) 
Et  la  reïne  qui  desvoit 
D'Erec  et  d'Enide  veoir. 

{Erec,  6460.) 

Enfin  le  quatrième  exemple  n'est  pas  probant  et  laisse  dans 
l'indécision,  comme  je  le  montrerai  plus  loin  : 

1.  Rom.élym.  JVôrterbuch,  249. 

2.  Zeitschr.f.  roui.  Phil.,  XVIII,  206. 


NOTES    ETYMOLOGIQUES  223 

Que  d'anior  home  rcqueïst, 
Se  plus  d'autre  ne  jii  desvee. 

{Cligcs,  looi.) 

Après  le  deuxième  tiers  du  xii'^  siècle,  les  exemples  d'emploi 
transitif  et  intransitif  de  desver  continuent  à  exister  pêle-mêle 
et  concurremment,  conime  il  sera  montré  plus  loin. 

3)  En  troisième  lieu,  il  est  tout  à  fiit  inexact  de  dire,  comme 
fait  M.  Vising,  que  l'ancien  français  possède  un  idiotisme  des 
plus  fréquemment  employé  avoir  le  sens  dervé,  qui  serait  à  rap- 
procher pour  la  tournure  du  lat.  nietis  aestuat,  avec  lequel  il 
présenterait  une  analogie  frappante.  Le  véritable  idiotisme  de 
l'ancien  français,  très  répandu,  est,  comme  le  formule  Godefroy, 
d'après  ses  exemples,  derver  le  sens  (et  aussi  dervcr  du  sens)  : 

H.  Toi,  le  sens  cuide  derver 
Fromons  Tentent,  le  sens  cuide  (lever . 

{Les  Loheraiiis.) 
Quant  paien  l'ont  vcu,  du  sens  cuident  derver. 

(Fierahras,  2417.) 

Quand  on  trouve  en  anc.  français  des  passages  comme  a  poi  ow. 
près  a  qu'il  na  le  sens  dervé,  il  faut  reconstruire  :  quil  na  dervé 
le  sens,  et  on  a  affaire  au  passé  indéfini  de  l'expression  derver  le 
sens.  Ce  sont  de  tels  passages  qui  ont  causé  la  méprise  de 
M.  Vising. 

*De-aestuare  ne  donnant  pas, à  mon  avis, satisfaction, je  me 
tourne  d'un  autre  côté,  et,  émettant  l'affirmation  opposée  à  celle 
de  M.  Vising,  je  dis  que  l'emploi  transitif  a  été  la  fonction 
primitive  et  primordiale  du  verbe  derver  desver,  qui  possédait 
la  signification  de  «  affoler  »,  «  rendre  fou  »  et  que  ce  verbe 
est  sorti  avec  sa  double  forme,  de  la  façon  la  plus  simple  et  la 
plus  naturelle,  du  lat.  class.  derivare  et  de  la  forme  secondaire 
de  celui-ci  en  langue  vulgaire  *disrivare.  Le  sens  du  lat. 
derivare  est  en  effet  «  détourner,  faire  dévier  de  son  cours, 
de  sa  voie,  faire  dériver  de  sa  direction  »  ;  d'où,  dans  une 
acception  figurée  :  «  dévoyer,  dérouter,  égarer,  enlever  la 
raison  ». 

Il  restera  à  expliquer  comment  le  sens  intransitif  «  être,  deve- 
nir fou  »  est  sorti  de  cet  emploi. 

Disons  tout  de  suite,  pour  apaiser  les  scrupules  phonétiques 


224  ^-    MARCHOT 

qu'au  point  de  vue  formel  on  pourrait  avoir  sur  Téiymologie 
du  lat.  vulg.  *disrivare  >  dcsver,  qu'elle  est  irréprochable  :  la 
syncope  est  celle  qu'on  trouve  dans  *s  us  pic  are  soschier, 
lîospitale  oj/^/,  caespitâre  cester,  masùcare  7)iaschier,  *fasti- 
care  faschier,  firmitatem /^r//,  *berbecile  bera'l,  etc. 

La  seule  vraie  difficulté  phonétique  qui  se  présente  est  l'expli- 
cation de  la  disparition  des  formes  accentuées  sur  le  radical 
(comme  *deriv€t <;  d  e r  î  v a t , *desrivet  <C  *d  i s  r  i  v a  t  );  cette  expli- 
cation sera  donnée  à  la  fin  de  la  présente  note.  • 

J'ai  déjà  donné  le  plus  ancien  exemple  du  verbe  transitif 
signifiant  :  «  aftbler,  rendre  fou  »  ;  cet  exemple  est  normand. 
En  français  proprement  dit,  ce  verbe  ne  paraît  pas  se  rencon- 
trer et  se  sera  éteint  dans  la  période  prélittéraire.  A  moins 
toutefois  qu'on  ne  le  reconnaisse  dans  la  forme  réfléchie  se 
desver^=sâ.^o\tï,  s'égarer,  perdre  la  raison. 

A  poi  qu'ele  ne  se  desvoit. 

{Floire  et  Bl anche jl or.') 

Mais  il  faut  prendre  garde  que  ce  réfléchi  se  desver  peut  parfai- 
tement s'expliquer  comme  une  forme  seconde  de  l'intransitit 
desver,  être  fou,  construite  d'après  le  modèle  des  doubles  formes 
dormir  et  se  dormir,  penser  et  se  pefiser,  mourir  et  se  mourir,  etc.  Les 
formes  à  tournure  passive,  comme  celle  de  l'exemple  de  Cligês 
(^Se  plus  d'autre  ne  fu  desveé),  ou  le  participe  passé  desvé,  comme  ' 
dans  ces  exemples  à'Ivain  corne  famé  desvee  ii ^6,  corne  desvc 
0=1  possédé)  629,  pourraient  aussi  être  considérés  comme 
appartenant  au  transitif  derver  desver  «  rendre  fou  »,  mis  au 
passif  (e.f/;r  Jt'm  signifiant  en  ce  cas  :  être  rendu  fou,  être  affolé, 
égaré).  Mais  elles  peuvent  aussi  s'expliquer  comme  appartenant 
à  un  intransitif  Jert^^r  «  être  fou  ». 

Quoi  qu'il  en  soit,  il  a  subsité  en  français  proprement  dit  du 
verbe  primitif  transitif  derver  le  gallicisme  bien  caractéristique 
derver  le  sens,  dont  la  signification  et  l'origine  apparaissent  clai- 
rement transparentes,  si  nous  reconstruisons  un  latin  derivare 
sensum,  qui  a  le  sens  évident  de  :  «  laire  dévier,  dériver  son 
sens,  son  sentiment;  égarer,  d'où  perdre  son  sens  ».  J'ai  cité 
plus  haut  des  exemples  de  derver  le  sens  des  Lorrains  (3*  tiers 
du  xii^  siècle). 

Je  crois  que  le  verbe  intransitif  flf^M'^r  desver  n'est  simplement 


NOTÉS    ÉTYMOLOGIQUES  iij 

qu'une  forme  ellipsée  de  cette  expression  très  courante  derver, 
desver  le  sens,  qui  plonge  ses  racines  jusque  dans  la  période 
proprement  latine.  Ce  phénomène  assez  commun  de  raccour- 
cissement d'une  expression  entière  par  voie  d'ellipse  s'est  pro- 
duit d'une  façon  continue  depuis  l'époque  latine  jusqu'à  nous. 
Déjà  en  latin  coUocare  in  lecto  est  devenu  collocare  chez  Catulle  '  ; 
dès  le  plus  ancien  français  necare  aqua  est  réduit  à  neier  et  exclusa 
aqua  à  escluse  {exclusa  déjà  chez  Grégoire  de  Tours)  -.  Le  lat. 
ponere  ova  (dans  Columelle)  a  donné  l'a.  fr.  poudre  ues  et  poudre. 
On  pourrait  citer  beaucoup  d'autres  exemples. 

Ce  derver  intransitif  étant  attesté  à  une  date  aussi  ancienne  et 
même  un  peu  plus  ancienne  ÇErec^  que  l'expression  entière 
derver  le  sens  {Lorrains),  il  faut  admettre  naturellement  que 
le  phénomène  de  l'ellipse  s'est  produit  avant  la  date  ^'Erec, 
dans  une  période  antérieure  pour  laquelle  il  s'est  fait  que  les 
textes  littéraires  ne  nous  ont  pas  attesté  l'existence  de  derver  le 
sens. 

Mais,  remarquera-t-on,  le  verbe  intransitif  ^^riYT  se  trouve  en 
outre  dans  la  locution,  plutôt  bizarre  à  première  vue,  de  derver 
du  sens  (voir  plus  haut),  contemporaine  déjà  {Fierabras)  de 
derver  le  setis,  et  pour  la  locution  derver  du  sens  l'explication  de 
derver  rendu  intransitif  par  processus  d'ellipse  ne  peut  servir. 
J'en  conviens  sans  peine.  Mais  l'expression  derver  du  sens,  si 
elle  n'est  pas  due  à  un  phénomène  d'ellipse,  s'expliquera,  elle 
aussi,  et  de  la  façon  la  plus  simple  et  la  plus  satisfaisante.  Il 
n'est  pas  de  lecteur  qui  ne  connaisse  l'expression  de  l'ancien 
français  pour  laquelle  Godefroy  a  près  d'une  demi-douzaine 
d'exemples  eissir  du  sens  ;   entre  autres  : 

G^istrai  dou  sens,  ains  qu'il  soit  ajorné. 
{Huon  de  Bordeaux.) 
Si  grant  douleur  en  a,  a  poi  du  sens  n'iessi. 
(Gaufrey.) 

Il  n'est  pas  malaisé  de  voir  que  derver  du  sens  est  un  simple 
croisement,  qui  devait  se  produire  presque  fatalement,  de 
derver  le  sens  et  eissir  du  sens. 

C'est  dans  la  période  prélittéraire  que  les  formes  de  desver 

1.  Bourciez,  Elém.  de  linguist.  romane,  p.  76. 

2.  Id.,  ihid.,  p.  226. 

Romania,  XLVII.  I . 


226  ['.    MARCHOT 

cfervcr  accentuées  sur  le  radical  (telles  que  *desrivet,  *derivel^  ont 
disparu  sous  l'influence  et  l'action  contrariantes  des  formes 
accentuées  sur  la  terminaison  (telles  que  desvons,  dcrvons).  En 
tout  cas,  il  n'y  a  pas  d'exemples  dans  l'ancienne  langue  française 
de  formes  accentuées  sur  le  radical,  et  des  textes  montrent  que 
dès  le  troisième  tiers  du  xn"  siècle  l'unihcation  de  la  conjugaison 
est  faite  : 

Celé  l'entent,  a  poi  de  duel  ne  ckrve. 

Voit  le  la  niere,  a  poi  dou  sens  ne  derve. 

{Aveni.  de  Girhert,  fragm.  de  Gar.  le  Loi).,  dans  Godefroy.) 

Une  des  raisons  qui  ont  dû  contribuer  fortement  à  cette  uni- 
fication a  été  l'emploi  sans  doute  fréquent  dans  le  discours  du 
participe  passé  desvé  desvée  (adjectif  ou  substantif  au  sens  de 
fou,  folle;  souvent  apostrophe  injurieuse).  Ainsi  dans  le  drame 
d'Adam  : 

Aï  !  Eve  !  Femme  desi'ec  ! 
Mare  fussez  vus  de  moi  née  ! 

(Grass,  Adamspiel,  356.) 

Une  autre  influence  qui  a  dû  agir  efficacement  aussi  est 
l'expression  courante  des  chansons  de  geste  cuidicr  h  sens  (ou 
du  sctis^  dervcr,  qu'il  est  naturel  de  supposer  avoir  été  un  idio- 
tisme du  langage  vulgaire  (équivalent  à  notre  «  manquer  de 
devenir  fou  «). 

L'effacement  de  certaines  alternances  dès  l'époque  prélitté- 
raire n'est  pas  un  phénomène  inconnu  ;  un  certain  nombre 
d'analogues  à  celle  de  derver  ont  ainsi  disparu,  p.  ex.  les  sui- 
vantes :  *eupromndet  de  cnpriinter,  *couieiset  (=^-cum(i)nitiat)  de 
comencier,  *empeiorct  de  eiipeirier,  *esradicl  de  esrachier,  etc . 

IV 

ANC.  FRANÇAIS  ENGIER 

Le  latin,  classique  ou  vulgaire,  pouvait  donner  à  un  certain 
nombre  de  verbes  le  sens  fréquentatif  au  moyen  du  suffixe 
-icare  :    ainsi   sont  dérivés  fodicare  de  fodere,   blandicare  '   de 

I.  Attesté  d'après  le  Rom.  Etytn.  Wôrterhtich  de  Meyer-Lûbke,  1148. 


NOTES    ETYMOLOGIQ.UES  227 

hlaudiri,  *iodicarc  de  roiiere,  *pe)idicare  de  peudere,  *expandicare 
de  cxpaudcre.  Les  langues  romanes  ont  permis  de  reconstruire 
nombre  de  ces  types  vulgaires  en  -icare  non  attestés. 

Le  latin  possédait  un  verbe  indere  dont  la  signification  était 
«  mettre  dans,  mettre  sur  »,  et  aussi  par  extension  «  ajouter  », 
comme  par  ex.  dans  un  passage  d'Aulu-Gelle  :  iudcreverha  Catonis 
roniiiteiitario,  ajouter  les  paroles  de  Caton  à  un  commentaire  '. 
Si  l'on  suppose  à  ce  verbe  indere  Une  forme  fréquentative  *indi- 
care  intensifiant  le  sens  de  «  mettre  sur  »,  «  mettre  dans  », 
«  ajouter  »  en  celui  de  «  augmenter  »,  «  accroître  »,  on  obtient 
pour  l'ancien  français  engier,  dont  le  sens  primordial  est  «  aug- 
menter, accroître  »,  une  base  étymologique  absolument  satis- 
faisante à  la  fois  pour  la  forme  et  pour  la  sémantique.  En  effet, 
en  ancien  français  les  verbes  latins  finissant  en  -ndicare 
donnent  des  verbes  finissant  beaucoup  plus  fréquemment  en 
-gier  qu'en  -chier  :  vcngier,  blangier,  rongier,  *Jrangier  de  *fnndi- 
care  -,  pcngier  ou  penchier,  espauchier.  Du  reste,  comme  nous  le 
verrons  plus  loin,  une  forme  secondaire  enchier  à  côté  (ïengier 
n'est  pas  inconnue,  ce  qui  offre  le  même  dualisme  phonétique 
que  dans  pengier,  penchier. 

L'ancien  verbe  français  engier  nous  présente  d'après  les  textes 
deux  significations  légèrement  différentes,  dérivant  du  reste 
l'une  de  l'autre  et  qui  sont  dans  l'ordre  logique  comme  aussi 
dans  l'ordre  chronologique  :  i°  «  augmenter,  accroître,  propa- 
ger »  (et  intransitivement  :  «  s'accroître,  se  propager  »)  ; 
2°  «  accroître  qn  de  qch.,  par  conséquent  munir,  pourvoir, 
doter,  gratifier  qn  de  qch.  »  Godefroy  donne  sept  exemples  de 
l'ancien  verbe  engier,  dont  trois  dans  le  corps  de  l'ouvrage  et 
quatre  au  Complément;  il  n'a  pas  compris,  comme  nous  le 
verrons,  le  sens  des  deux  premiers  dans  le  corps  de  l'ouvrage. 
Nous  allons  examiner  successivement  tous  ces  exemples;  on 
verra  qu'il  n'en  est  aucun  qui,  avec  les  deux  significations  que 
j'ai  attribuées  plus  haut  à  engier,  ne  s'explique  très  aisément. 

Les  deux  premiers  exemples  de  Godelroy  sont  l'un  de  la 
Qjiête  du  saint  Graal,  morceau  encastré  dans  le  Lancelot  en  prose, 
l'autre  de  Renard  le  contrefait  ;  les  voici  : 

I.'  Beiioist  et  Goeizer,  Nouv.  dictionn.  lat.-jrançais  (j'^  éd.). 
2.  Meyer-Lûhkc,  ibid.,  3584. 


22^  i».    MARCHOt 

.  .  .qucr  li  juif  le  (Jésus-Christ)  crucefiercnt,  et  li  paien  Vcngierent. 
L'une  (souris)  en  un  bois  ot  sa  maison, 
La  manoit  en  toute  saison, 
La  sa  garnison  aunoit. 
Par  sa  poine  a  vie  se  menoit  ; 
De  bief,  de  noiz  garnie  yere  ; 
Bien  fu  garnie  sa  closere. 
Po  vouloit  autre  gent  angier  : 
Rondement  vivoit  sanz  dangier  ; 
Paour  n'avoit  qu'on  l'occist, 
Ne  que  l'hom  sus  li  mal  meist. 

Dans  le  premier  passage  il  faut  admettre  une  antithèse  entre 
crucefiercnt  et  engierent  et  il  tant  traduire  :  «  les  Juifs  le  cruci- 
fièrent, et  les  païens  l'accrurent,  le  propagèrent  »,  c'est-à-dire 
le  firent,  en  quelque  sorte,  revivre.  Dans  le  second  exemple,  le 
sens  est  aussi  :  accroître.  Il  s'agit  d'une  souris  qui  vit  solitaire 
dans  un  bois,  abondamrnent  pourvue  ;  l'auteur  nous  dit  assez 
naturellement  :  «  elle  se  souciait  peu  d'accroître  les  autres  (par 
des  largesses).  «  Godefroy  a  traduit  le  premier  exemple  par 
«  élever,  exalter  »,  ce  qui  n'est  qu'un  à  peu  près  assez  contes- 
table, et  le  second  par  «  fréquenter  »,  ce  qui  est  un  contre- 
sens. 

Godefroy  a  traduit  correctement  par  «  croissant  »  le  troisième 
exemple  qui  est  de  Baudouin  de  Condé  et  est  le  verbe  engier 
employé  intransitivement  avec  la  signification  de  «  s'accroître, 
se  propager  »  : 

Lais  pechies  est  de  mesdire  ; 
Car  par  mesdit  l'envenimé 
Sont  tout  mal  au  siècle  emprimé, 
Engeant  et  planté  et  repris. 

La  traduction  tout  à  fait  exacte  est  :  «  ...  par  médisance 
l'envenimée  tous  les  maux  sont  introduits  dans  le  siècle,  s'ac- 
croissant,  plantés  et  reprenant  vigueur.  »  Deux  autres 
exemples  de  Godefroy  présentent  encore  ce  sens  intransitif  de 
«  se  propager  »  ;  ils  figurent  au  Complément  et  sont  empruntés 
au  TJjresor  de  la  langue  française  de  Nicot  ;  c'est  <-  Cette  dartre 
enge  grandement  »  et  «  La  peste  enge  fort  ». 

Il  flmt  arriver  au  moyen  français  pour  trouver  des  exemples 


NOTES    ÉTYMOLOGIQ.UES  2  29 

de  la  locution  engier  qn  de  qch.  dans  la  signification  de  «  munir, 
pourvoir,  doter,  gratifier  qn  de  qch.  »  ;  ils  sont  l'un  de  la 
Farce  de  frère  Giiilkbert  (xV^  s.),  l'autre  de  Larivey  dans  le 
Fidèle  et  ont  été  relevés  par  Godefroy  dans  son  Complément. 
Le  premier  est  : 

Le  grant  diable  m'a  bien  engè 
De  vostre  corps,  belle  bourgeoise. 

Le  second  : 

Que  maudit  soit  qui  m'a  engé  de  ta  charongne  ! 

Avec  la  nuance  de  sens  péjorative  qu'il  a  prise  au  xvi*  siècle 
dans  Larivey,  l'emploi  d'enger  s'est  continué  au  xvir  jusqu'après 
Molière,  qui  en  fait  usage  dans  Pourceangnac  \ 

Déjà  dès  le  xiii^  siècle,  l'ancien  verbe  engier,  dans  son  accep- 
tion fondamentale  de  sens  «  accroître,  propager,  multiplier  », 
avait  donné  lieu  à  un  déverbal  engc  (masc.)  ayant  la  significa- 
tion de  «  espèce,  engeance,  race  ».  Godefroy  ne  manque  pas 
d'exemples  de  ce  mot  engc,  qui  se  rencontre  pour  la  première 
fois  dans  Philippe  Mousket  et  pour  la  deuxième  dans  Froissart. 

Dans  les  dialectes,  à  l'époque  moderne,  les  anciens  vocables 
engier  (avec  ses  divers  sens)  et  enge  sont  assez  fréquemment 
conservés.  En  normand,  on  a  engc  «  espèce  »  (pigeons  de  la 
grande  ou  de  la  petite  enge^,  cité  par  Godefroy,  v.  enge. 
En  picard,  les  deux  mots  sont  à  peu  près  universellement 
répandus.  Le  Patois  boulonnais  ÇFocab.)  de  Haigneré  men- 
tionne s'èger  «  se  mettre  en  possession,  se  fournir  d'une 
chose  »  (avec  un  déverbal  ège,  assortiment,  provision)  ;  le 
Lexique  Saint-Polois  d'Edmont  -  fournit  èje  «  embarrassé, 
couvert  >>  et  èj  «  race,  espèce  »  ;  le  Dictionn.  du  patois  de  la 
Flandre  française  de  Vermesse  a  irige,  enge  «  race  »  ;  le  Gloss.  du 
patois  de  Demain  de  Ledieu  mentionne,  èger  «  pourvoir  d'un 
plant,  d'une  fleur,  d'une  herbe,  etc.  »,  et  èche  «  espèce,  race, 
graine,  plante  »;  enfin  le  Gloss.  du  patois  picard  (185 1)  de 
Corblet  a  le  composé  é?iègé  «  rempli  de  mauvaises  herbes  ». 
Dans  le  dialecte  franc-comtois  on  trouve  des  traces  aussi,  au 

1.  Voir  le  Dictionn.  général,  v.  enger. 

2.  Rev.  des  pat.  gallo-romans,  Y,  85. 


230  p.    MARCHOT 

moins  sporadiques,  d'un  semblable  composé  cnenger  :  le  Gloss. 
du  patois  de  Monlbéliard  (Suppl.)  de  Contejean  mentionne  un 
ennoidgie  «  pourvoir,  procurer,  rassembler  »  avec,  au  participe, 
le  sens  de  «  abondamment  pourvu,  rempli  de  ».  Enfin,  en 
champenois  on  a  un  idiotisme  «  mal  qui  s'engc  =  contagieux  » 
d'après  le  Vocah.  troyen  de  Grosley,  et  en  beauceron  un  témoi- 
gnage de  la  forme  seconde  eticher,  avec  le  sens  2°  (cités  par 
Godefroy). 

LE  COMPOSÉ  acngier. 

Dès  le  XIII'  siècle,  il  existait  en  ancien  français  du  simple 
etigier  un  composé  aengier,  qui  possédait  absolument  toutes  les 
mêmes  significations,  avec  peut-être  en  plus  une  nuance  de 
renforcement  ;  pour  la  forme,  aengier  est  à  engier  ce  qu'est  aanier 
à  amer,  acnîrer  à  e?}trer,  aaisier  à  aisier,  etc. 

Les  exemples  que  donne  Godefroy  d'aengier  sont  nombreux, 
principalement  pour  la  seconde  acception  de  sens  dans  la  locu- 
tion aengier  de  «  munir,  pourvoir,  doter,  gratifier  de  qch.  ». 
Je  vais  les  passer  en  revue,  du  moins  les  plus  essentiels  ou  ceux 
qui  semblent  faire  quelque  difficulté  en  suivant  l'ordre  logique 
des  sens,  comme  il  a  été  fait  pour  engier.  Bon  nombre  de  ces 
exemples  ont  été  interprétés  de  travers  par  Godefroy,  je  les 
noterai  en  passant. 

Dans  la  signification  première  et  fondamentale  de  «  augmen- 
ter, accroître  »,  il  y  a  un  exemple  probant  et  qui  n'est  pas 
contestable  de  Gautier  de  Coinci  : 

Estrangier  velt  trestot  le  monde 
Por  Dieu  en  li  bien  aengier. 

A  cette  signification  première  se  rattache  une  locution  toute 
faite,  un  idiotisme  aengier  qch.  à  qn,  qui  veut  dire  «  accroître 
qch.  à  qn  »  c'est-à-dire  lui  ajouter,  lui  octroyer  en  plus,  lui 
suppléer  qch.;  cette  locution,  que  Godefeoy  n'a  pas  comprise, 
est  dans  un  passage  des  Vies  des  Pères  : 

Q.uant  il  tint  la  clef  erramment, 
Li  vint  en  son  proposement 
Qu'il  conquerroit  ceste  bechiee, 
Qii'cle  li  estoit  aengiee. 


NOTES    ETYMOLOGIQUES  23  I 

Il  fout  traduire  :  «  Sitôt  qu'il  tint  h  clef,  il  lui  vint  en  l'esprit 
qu'il  conquerrait  cette  becquée,  qu'elle  lui  était  ajoutée  » 
Godefrov  a  mal  interprété  par  «  préparée,  prête  ». 

Le  sens  de  «  propager,  multiplier  »,  qui  n'est  qu'un  emploi 
nuancé  de  celui  d'accroître,  n'est  pas  attesté  pour  lépoque 
ancienne  proprement  dite,  sans  doute  par  l'effet  du  hasard  ou 
peut-être  à  cause  de  l'utilisation  seulement  partielle  des  sources  ; 
mais  on  rencontre  cette  acception  dans  un  texte  de  date 
moderne,  en  un  acte  du  xvii^  siècle  provenant  de  Valenciennes 
et  cité  par  Godefroy  ',  où  figure  l'expression  «  aangier  et  planter 
des  arbres  ». 

L'emploi  d'aengier,  en  tant  que  verbe  in  transitif,  au  sens  de 
«  s'accroître,  se  propager  »,  est  attesté  deux  fois  : 

Partout  voi  le  mal  aeiigier. 

(Baudouin  de  Coudé.) 
Se  tu  es  de  chaude  nature. 
Et  tu  es  empris  de  luxure, 
N'entandre  a  boivre  n'a  maingier, 
Car  ce  fait  luxure  aengier. 

(Ms.  5201"  de  l'Arsenal.) 

Mais  ce  sont  les  exemples  de  l'expression  aengier  de,  qui  offre 
la  signification  dérivée  spéciale  que  nous  avons  indiquée,  qui 
abondent  dans  Godefro3\  La  plupart  ne  font  pas  difficulté.  En 
voici  quatre  qui  sont  intéressants  par  quelque  côté,  l'un  parce 
qu'interprété  de  travers  par  Godefroy,  un  autre  parce  qu'il  offre 
la  variante  aenchier  (ce  qui  prouve  qu'à  côté  du  simple 
engier  il  a  existé  en  ancien  français  une  forme  euchiei'),  un  troi- 
sième parce  qu'il  est  fautif  et  sujet  à  correction  : 

Tout  maintenant  sa  borse  aange 
De  citoal  (=:  zédoaire)  et  de  gyrofle. 

(G.  de  Coinci.) 
Que  l'on  ne  devoit  pas  ses  iaus  aengier  de  mauvaise  chose  veoir. 

(Lancelot  en  prose.) 

Il  faut  traduire  :  «  Que  l'on  ne  devait  pas  gratifier  ses  yeux 
d'un  mauvais  spectacle.  »  Godefroy  traduit  fautivement  par 
«  embarrasser,  salir.  » 

I.  S.  V.  aengier,  fin. 


2  32  P.    MARCHOT 

Fi  de  hautece  et  d'ounor  d'orne, 
Vostrc  conipaignie  et  la  poume 
Qui  si  m'a  de  bien  aeuchiè, 
De  Dieu  ki  si  m'a  alechié 
La  poume  et  vous  voel  avoir. 

{Del  fil  au  roi,  d'après  un  ms.  de  l'Arsenal.) 
Confortes  vous  de  ce  doloir 
Qu'en  duel  ne  puet  on  gaaignier 
Fors  son  cors  de  mal  aengiiier. 

(Beaumanoir,  Manekitic.) 

La  forme  fautive  aengnier  chez  Beaumanoir,  qui  emploie  ail- 
leurs trois  fois  acngier  (Godefroy),  a  été  corrigée  dans  l'éd. 
Suchier  en  aengier. 

M.  A.  Jeanroy  s'est  occupé  ici  même  de  l'a.  fr.  engier,  aengiet , 
et  a  proposé  une  explication  différente  de  celle  qui  est  exposée 
ci-dessus.  Cette  explication  s'appliquant  aussi  à  l'a.  fr.  ongier, 
je  l'examinerai  plus  loin. 

M™^  Michaëlis  de  Vasconcellos, dans  la  Zcitschrifl  fiir  romanische 
Philologie  (XXIX,  607  ss.),  a  étudié  tout  à  la  fois  Ta.  fr.  engier, 
un  mot  provençal  (limousin)  s'e}id:(^â  «  s'engendrer  »,  se  disant 
de  la  vermine,  déjà  connu  de  Littré,  un  mot  sarde  an^are 
«  mettre  bas  »,  qui  se  dit  des  animaux,  et  un  mot  portugais 
inçar,  dont  la  signification  première  et  fondamentale  peut  être 
ramenée  à  «  faire  des  petits  ».  L'explication  proposée  est  que 
tous  ces  verbes  remonteraient  en  fin  de  compte  à  une  expres- 
sion primitive  index  [ovum],  «  œuf  indicateur  »,  «  nichet  », 
qui  aurait  donné  lieu  à  des  dérivés  *indicare  ou  *indiciare, 
exprimant  les  sens  successifs  de  :  être  ou  rester  sur  le  nichet, 
faire  éclore,  mettre  au  jour  (v.  cette  revue,  XXXV,  325). 

Le  limousin  /^«J:^^,  comme  l'a.  fr.  engier,  se  laisse  très  bien 
ramener  à  un  *indicare,  fréquentatif  d'indere,  «  accroître, 
augmenter,  propager,  multiplier  »,  puisque  son  sens  est  «  s'en- 
gendrer ».  Le  limousin  est  un  dialecte  de  frontière,  qui  touche 
au  français:  rien  d'étonnant  que  le  thème  *i  ndicare  du  fran- 
çais se  trouve,  en  l'un  ou  l'autre  endroit,  avoir  dépassé  un  peu 
la  frontière  des  deux  domaines  d'oïl  et  d'oc.  Littré  considérait 
déjà  s'end'^à  comme  un  équivalent  régional  d'engier. 

Le  sarde  an::,are  «  mettre  bas  »  signifie  étymologiquemcnt 
«  agneler   »  et   représente  un  *agnare,    comme    l'a    montré 


NOTES   ÉTYMOLOGiaUES  233 

M.  Salvioni,  «  agneau  »  se  disant  du  reste  en  sarde  anzpne 
(*agn-ionem),  v.  le  Rom.  et \ m.  JVdrterbuch  de  Meyer-Lùbke, 
288. 

Quant  au  port,  inçar,  il  peut  très  bien  représenter  un  autre 
fréquentatif  d'ind  ère,  un  *ind  itiare,  tiré  du  part,  passéin- 
ditus.  ayant  également  le  sens  de  «  accroître,  propager,  mul- 
tiplier »,  puisque  sa  signification  première  doit  être  «  faire  des 
petits  »  ;  en  ce  cas,  il  aurait  été,  dans  la  période  prélittéraire,  un 
verbe  à  alternance  :  *inditiare  >  /?/câ!r,  mais  *inditiat  > 
*indéça. 

V 

ANC.  FRANÇAIS  OXGIER 

Le  latin  un  gère  (ou  unguere)  avait  la  signification  de 
«  oindre,  enduire  d'un  corps  gras  ».  Ce  verbe  a  pu  former  assez 
facilement  en  latin  vulgaire  un  verbe  fréquentatif,  étant  donné 
que  sa  signification  exprimait  implicitement  la  fréquence,  la 
répétition  de  mouvements  ou  identiques  ou  en  sens  divers  ou 
en  sens  contraire.  Si  l'on  suppose  un  fréquentatif  en  -icare,  un 
*ungicare,  avec  la  signification  de  :  «  pratiquer  des  onctions, 
des  frictions,  des  frottements,  des  attouchements,  un  contact  », 
on  obtient  une  explication  tout  à  fait  satisfaisante,  et  pour  la 
lettre  et  pour  le  sens,  de  l'a.  fr.  entier,  dont  l'origine  est  restée 
obscure  et  dont  le  sens  primitif  et  fondamental  peut  être  ramené 
à  «  avoir  un  contact  avec  qn  ou  qch.  ». 

Il  n'y  a  en  tout  que  cinq  textes  dans  l'ancienne  littérature 
française  qui  connaissent  le  mot  ongier,  lequel  a  disparu  au 
cours  du  XIV'  siècle  et  ne  paraît  avoir  été  retrouvé  jusqu'ici 
dans  aucun  patois  ;  ces  textes  sont,  par  ordre  chronologique, 
Cligès,  Ivain,  le  Régime  du  corps  d'Aldebrandin,  le  Roman  de  la 
Rose  (partie  de  J.  de  Meun)  et  Renard  le  contrefait. 

Les  deux  plus  anciens  exemples,  provenant  de  Chrétien  de 
Troyes,  sont  les  suivants  : 

Qui  les  corz  et  les  seignors  onge, 
Servir  le  convient  de  mançonge. 

(Cligès,  éd.  Fœrster,  4561-2.) 


25  f  P-    MARCHOT 

Or  ne  devez  vos  pas  songier, 
Mes  les  tornoienuiiz  ongier, 
Anprandre  esters  et  fort  joster, 
Que  que  il  vos  doie  coster. 

(Ivaiii,  éd.  Foerstcr,  2503-6.) 

On  voit  tout  de  suite  que  la  traduction  par  «  avoir  contact 
avec  »  convient  très  bien  aux  deux  passages.  Foerster,  au 
Wôrterhuch  général  de  la  langue  de  Chrétien,  a  interprété  o«o^/>r 
par  «  besuchen,  umgehn  mit  «,  ce  qui  est  une  traduction  ana- 
logue, pour  ne  pas  dire  identique.  Si  Ton  veut  mettre  en  fran- 
çais moderne  le  second  passage,  qui  n'est  pas  tout  à  fait  aussi 
transparent  que  le  premier,  on  aura  :  «  Maintenant  il  ne  taut 
pas  rester  pensif,  mais  prendre  contact  avec  les  tournois  (prati- 
quer les  tournois),  courir  les  épreuves  et  jouter  ferme,  quoi 
qu'il  vous  doive  coûter.  »  On  peut  faire  remarquer  que  Foerster 
a  certainement  eu  le  pressentiment  de  l'étyniologie  *ungicare, 
car,  au  dictionnaire,  il  a  fait  suivre  le  mot  ongier  de  la 
mention  «  unguere  ?  » 

Le  Régime  du  corps  d'Aldebrandin  est  un  traité  de  médecine 
et  il  emploie  quatre  fois  l'expression  ongier  les  femmes,  ongier 
femme,  ongier  h  ou  h  femme,  mais  dans  un  sens  un  peu  spécial, 
comme  terme  technique  de  physiologie,  avec  la  signification  de 
«  avoir  contact  (charnel)  avec  une  femme  »,  «  avoir  commerce 
avec  une  femme  »,  «  pratiquer  l'acte  vénérien  ».  Le  glossaire 
de  l'édition  Landouzy  et  Pépin  a  traduit  cet  ongier  par  «  fré- 
quenter (sexuellement)  ».  Voici  deux  des  passages  à  titre  de 
spécimens  : 

...  et  si  se  doivent  garder  les  femmes  de  trop  ongier,  car  à  ce  tans  afoiblist 
trop  li  nature  et  li  complexions,  et  por  ce,  converroit  qu'il  ne  presissent 
femmes  devant  .  xx .  ans  ou  .  xxv .  ' . 

Mais  li  trop  plourers,  et  li  trop  dormirs,  et  li  trop  villiers,  especiaumeut  li 
dormirs  k'on  [fait]  maintenant  k'on  a  mengic,  et  li  ongieis  le  femme  grieve 
sour  totes  coses,  et  ce  poés  veir  en  ceus  qui  l'ont  trop  fait  -. 

Le  passage  du  Roman  de  la  Rose  est  le  plus  difficile  de  tous. 


I.  P.  80. 

1.  P.  91  (il  s'agit  de  l'hygiène  des  yeux). 


NOTES    ÉTYMOLOG1Q.UES  235 

et  il  n'a  pas  encore  été  réellement  compris  (à  mon  avis  tout  au 
moins).  Le  voici  d'après  l'édition  de  Fr.  Michel  (II,  p.  203)  : 

Car,  ja  soit  ce  que  nus  ne  puisse 

Par  medicine  que  l'en  truîsse, 

Ne  par  riens  que  l'en  sache  oiigier, 

La  vie  du  cors  alongier, 

Se  sai  ge  bien  que  de  Icgier 

La  se  puet  chascuus  abregier. 

Fr.  Michel  a  traduit  ongier  par  «  oindre  »  et  il  croit  donc  que 
le  passage  fait  allusion  à  des  baumes,  jugés  plus  ou  moins  effi- 
caces et  dont  on  pourrait  essayer  l'action  par  des  applications, 
desonctions.  L'opinion  est  à  la  rigueur  soutenable.  Mais  il 
faut  considérer  que  la  préférence  d'interprétation  doit  revenir, 
la  chose  étant  possible,  au  sens  possédé  par  ongier  dans  tous  les 
autres  textes  indistinctement  de  l'ancien  français;  l'unité  de 
sens  doit  être  maintenue,  au  cas  où  elle  permet  d'arriver  à  une 
interprétation  naturelle  et  satisfaisante.  Or,  le  sens  «  avoir 
contact  avec  »  peut  donner  une  version  tout  à  fait  satisfaisante, 
et  voici  ma  traduction  :  «  Car,  bien  que  personne  ne  puisse, 
par  drogue  que  l'on  invente,  ou  par  «  taHsmans  »  que  l'on 
arrive  à  avoir  en  contact,  prolonger  sa  vie,  je  sais  cependant  bien 
qu'aisément  chacun  peut  raccourcir  la  sienne.  »  L'auteur  fait 
vraisemblablement  allusion  ici  à  la  vertu  fallacieuse  de  certaines 
pierres  précieuses  de  pouvoir  prolonger  la  vie. 

Jusqu'ici  tous  les  exemples  d'ongier  que  nous  avons  examinés 
ont  montré  le  verbe  à  l'emploi  transitif,  ce  qui  est  naturel, 
ungere  étant  en  latin  un  verbe  transitif  de  sa  nature,  et  par 
conséquent  aussi,  selon  toute  probabilité,  son  dérivé  *ungicare 
en  lat.  vulg.  Mais  le  dernier  exemple  en  date  d'ongier,  qui  est 
plutôt  tardif  (dans  Renard  Je  contrefait),  nous  fait  connaître  un 
ongier  intransitif,  construit  avec  la  préposition  avec,  lequel  du 
reste  présente  toujours  le  sens  originel  de  «  avoir  contact  avec  », 
«  être  en  rapport  avec  ».  Voici  le  passage  emprunté  aux  Poètes 
de  Champagne  antérieurs  an  siècle  de  François  I"  de  Tarbc  (I, 
p.  139)  : 

Deus  jours  trestoz  entiers  ou  .m. 
Demouroit  (Biclarel)  beste  par  le  bois  ; 
Avec  autres  bestes  oitjoii, 
Et  char  de  beste  crue  manjoit, . . . 


2^6  p.    MARCHOT 

Peut-être  bien  faut-il  voir  dans  cette  construction  un  peu 
inattendue  de  ongier  avec  une  contamination  par  des  locutions 
analogues,  de  sens  à  peu  près  identique,  telles  que  estir  avec, 
manoir  avec,  vivre  avec,  etc. 

Dans  cette  revue  ',  M.  Jeanroy  s'est  occupé  du  problème 
d'ongier,  prenant  parti  pour  ceux  qui  avaient  fait  d'ougier  et 
d'aengier  engier  un  seul  et  même  verbe,  et  se  séparant  en  cela 
de  G.  Paris.  Il  a  proposé  une  solution  nouvelle^  accompagnée 
toutefois  de  certaines  réserves  sur  ongier,  qui,  dit-il,  pourrait 
bien  n'être  qu'un  «  homonyme  »  du  simple  qu'on  trouve 
dans  *aongier,  aengier,  lequel  ongier  serait  alors  «  d'origine 
inconnue  ».  Pour  *aongier,  aengier  (contracté  plus  tard  en 
engier'),  ce  serait  un  ad-*undicare,  au  sens  de  :  inonder,  sub- 
merger, c'est-cà-dire  remplir,  combler,  pourvoir  (de  qch.). 
Mais  d'abord  un  *aongier  ne  s'est  pas  encore  rencontré  une 
seule  fois;  ensuite  un  trisyllabe  aengier  est  toujours  existant  au 
XYii*^  siècle  (aangier  des  arbres)  et  sa  prétendue  contraction 
engier  se  constate  pourtant  déjà  dès  le  xiii'  siècle  (v.  plus  haut)  ; 
enfin  un  anc.  picard  aengier  (prononcé  aengier')  serait  évidem- 
ment plus  rebelle  à  la  contraction,  et  pourtant  Mousket,  Frois- 
sàrt  ont  déjà  enge  (v.  plus  haut). 

VI 

LA    FAMILLE   FRANÇAISE  DU  BAS  LATIN  PALMIZARE, 
«  SOUFFLETER  » 

Dans  son  vaste  répertoire  du  latin  médiéval.  Du  Gange 
mentionne  l'existence  d'un  verbe  pahniiare  au  sens  propre  de 
«  soufiîeter  »,  et  aussi  au  sens,  légèrement  dévié  par  extension, 
de  «  contrarier,  vexer,  tourmenter  »  ;  la  source  qu'utilise 
Du  Gange  est  un  glossaire  latin  manuscrit  de  la  Bibliothèque 
du  roi,  qui  y  était  coté  sous  le  n°  1701.  Voici,  au  reste,  le 
passage  : 

«  Palmisare,  in  Glossario  MS.  Reg.  Cod.  1701  :  Est  dare  alapas,  vel 
barguinier  ^.  » 

L'ancien  verbe  français  barguinier,  qui  figure  comme  seconde 
traduction  dans  le  glossaire  latin,  avait  parfois  la  signification  — 

1.  XXXIII,  602. 

2.  Edition   Favre.  s.   v.  palniisnre. 


koTËS   ËTYMOLOG1Q.UÈS  2^j 

et  c'est  précisément  celle  qu'il  tant  lui  attribuer  dans  le  présent 
passage  —  de  «  contratier,  vexer^  tourmenter  »  :  le  dictionnaire 
de  Godefroy  contient  deux  exemples,  où  l'a.  fr.  bargaignier  est 
interprété  de  cette  manière,  l'un  (sous  la  forme  bargenier')  pris 
à  la  seconde  version  de  Floire  et  Blancheflcnr,  l'autre  (sous  la 
forme  bergignia-)  à  Bovon  de  Hanstone. 

Au  sens  premier  de  «  souffleter  »,  on  peut  supposer  que  le 
bas  latin  palifii:(iire  était  un  mot  appartenant  essentiellement 
au  jargon  des  écoles  et  des  monastères,  où,  comme  on  le  sait, 
la  langue  véhiculaire  employée  pour  l'enseignement  et  même 
les  relations  ordinaires  de  la  vie  intérieure  était  le  latin.  En 
effet,  vers  le  déclin  du  moyen  âge,  ce  mot  palmiiare  passe  en 
langue  française  vulgaire  en  affectant  des  déformations  inusitées 
qui  sont  tout  à  fait  dans  la  tradition  des  vocables  de  l'École  ou 
des  clercs  passant  à  la  langue  commune,  déformations  du  genre 
de  celles  qu'on  relève,  par  exemple,  dans  grainaire  (nom  par 
lequel  on  désignait  la  grammaire  latine)  produisant  crr/wo/rtr, 
Ictrin  produisant  lutrin,  *paredis  produisant  parevis,  *basetiche 
produisant  basoche,  etc. 

Vers  la  fin  du  moyen  âge  probablement,  paliiii:iare  passe  en 
dialecte  picard  et  se  répand  dans  toute  la  Picardie  sous  la  forme 
légèrement  déviée  mais  encore  reconnaissable  d'un  verbe 
plainuser,  ayant  le  sens  de  «  souffleter  »,  et  possédant  un 
substantif  verbal /)/fl;;«n5(',  «  soufflet  >k 

C'est  à  la  fin  du  moyen  âge  qu'il  faut  faire  remonter  ce 
phénomène,  à  une  époque  où  l'on  avait  cessé  d'écrire  dans  les 
différents  dialectes  particuliers  de  la  France,  car  on  ne  trouve 
dans  toute  l'ancienne  littérature  dialectale  de  la  Picardie,  pour- 
tant si  riche,  aucun  exemple  de  plainuser  ni  de  plamuse,  tandis 
que  les  patois  actuels  du  picard  attestent  dans  ce  dialecte  l'exis- 
tence pour  ainsi  dire  générale  des  deux  vocables.  C'est  ainsi 
que  le  Glossaire  étymologique  de  Corblet  donne  plamuser 
«  souffleter  »,  et  plamuse  ou  plam,usse  «  coup  de  plat  de  la 
main  sur  le  «  muse  »  ou  figure  »,  que  le  Glossaire  du  patois  de 
Démuin  de  Ledieu  donne  plamuser  «  souffleter  »  et  plamusse 
«  soufflet  »,  que  le  Patois  boulonnais  {yocabidaire^  de  Haigneré 
mentionne  plamuser  «  donner  une  «  plamuse  »,  et  plamuse 
«  soufflet  bien  appliqué  sur  la  joue  avec  la  main  »,  que  le 
Lexique  Saint-Polois  de  M.  Edmond  enregistre  plàmû^  «  souf- 


23»^  p.    MARCHOT 

fleter,  gifler  »,  et  pltimhs,  «  soufflet,  gifle  »,  que  le  DiclkmnaîrC 
roiichi-fraiiçais  d'Hécart  (3*^  éd.)  contient  phimnsse  «  soufflet 
bien  appliqué  sur  la  joue  la  main  étendue  »,  et  qu'enfin  l'Atlas 
Liji^iiistique,  à  la  carte  gifle,  nous  fournit  pUiuius  pour  les 
points  285  et  276  (Pas-de-Calais),  263  (Somme)  et  268 
(Seine-Inférieure) . 

Au  début  du  XVI*  siècle,  le  substantif  plamuse  «  soufflet  », 
emprunté  au  dialecte  picard,  fait  son  apparition  dans  la  langue 
française  littéraire.  Il  est  employé  pour  la  première  fois  par 
Fabri  dans  son  Art  de  rhétorique  : 

Et  si  perdras  de  nostrc  puy  l'affique, 
Tant  te  bauldrav  gxAnx  plamuse  et  bauffree. 

(dans  Godefroy;  éd.  de  1331.) 

L'exemple  de  plamuse  postérieur  en  date  est  d'un  écrivain 
autrement  considérable  ;  c'est  un  passage  des  Vies  des  dames 
galantes  de  Brantôme,  lequel  emploie  une  forme  légèrement 
altérée  blamuse,  ce  qui  tend  bien  à  démontrer  qu'en  français 
littéraire  le  mot  était  emprunté  : 

«  Les  battoit  du  plat  de  la  main  sur  les  fesses  avec  de  grandes  clacquadcs 
et  blainiises  assez  rudes.  » 

(La  Curne  de  Sainte-Palaye,  s.  v.  blamuses.) 

Le  dictionnaire  de  Godefroy  mentionne  encore  de  plamuse 
trois  exemples  postérieurs,  notamment  un  du  Dic1ionu0ire  des 
rimes  françaises  de  la  Noue  (éd.  de  1596),  un  du  dictionnaire 
de  Cotgrave  (léii)  sous  la  forme  légèrement  divergente 
plameuse.  Le  mot  s'est  éteint  en  français  au  xvii*  siècle, 
condamné  peut-être  comme  tant  d'autres  par  les  puristes  et  les 
précieuses  et  délaissé  par  l'usage  '.  Toutefois,  au  xi.\^  siècle, 
un  néologisme  d'un  grand  écrivain,  Th.  Gautier,  néologisme 
resté  d'ailleurs  sans  écho,  aura  pu  rappeler  l'ancien  vocable 
plamuse  aux  lettrés  :  c'est  un  dérivé  plamussade,  que  l'écrivain 
aura  probablement  forgé  d'après  le  picard  plamuse  ou  planrusse, 
qu'il  devait  connaître  :  «  Le  beau  Salignac  flattait  le  col  de  son 
cheval  avec  des  plamussades  ^  » 

1 .  Mais  il  est  dans  Ménage  (1650)  qui  l'interprète  par  ptat  -\-  muse,  et  le 
Dict.  universel  de  Roiste  a  encore  recueilli  blamuse,  plamuse. 

2.  Nouveau  Larousse  Illustre,  s.  v,  plamussade. 


^JOTES    ÉTYMOLOGiaUES  239 

Mais  avant  de  laisser  s'éteindre  au  xvii^  siècle  le  mot  plamuse, 
le  français  littéraire  l'a  toutefois  exporté,  l'introduisant  d'une 
façon  durable  au  moins  dans  un  dialecte,  en  franc-comtois.  Le 
mot,  de  nos  jours,  n'est  pas  également  réparti  dans  toute  la 
Franche-Comté,  mais  existe  seulement  dans  certaines  régions  et 
la  forme  qu'il  y  revct  décèle  un  mot  d'emprunt.  C'est  ainsi  que 
le  Glossaire  du  patois  de  Monlbéliard  de  Contejean  donne  un 
piamusse  ou  piameussc,  qui  pour  être  indigène  devrait  être 
piaimiissc  ou  piaimeusse,  comme  le  démontrent  pinim  de 
platanus,  piainotlc  «  caresse  »  de  pi  an  are  -f-  suft.  Dans  le 
Patois  de  la  commune  de  la  Graïuf  Combe  de  Boillot  on  rencontre 
aussi  un  pydmiis  «  gifle  »,  et  dans  le  Vocabulaire  étymologique  des 
provincialismes  usités  dans  le  département  du  Doiibs  de  Beauquier 
(1881)  figure  piamusse  «  large  claque  ».  Mais  le  vocable  n'existe 
pas  dans  le  Glossaire  du  parler  de  Bournois  de  Roussey  ni  dans 
le  Patois  de  Damprichard  de  Grammont. 

Accidentellement  le  français  du  xvii'^  siècle  a  aussi  transmis 
le  mot  plamuse  par  voie  d'emprunt  en  ancien  lyonnais.  Une 
comédie  lyonnaise  en  vers  de  1658  contient  le  mot  plamu::ri  au 
sens  de  «  soufflet,  coup  »  :  le  passage  se  trouve  reproduit  dans 
Y  Essai  d'un  glossaire  des  patois  du  Lyonnais,  Fore:(^  et  Beaujolais 
d'Onofrio  (1864).  Mais  c'est  là,  en  lyonnais,  un  fait  absolu- 
ment isolé  :  le  Dictionnaire  étymologique  du  patois  lyonnais  de 
Puitspelu  ignore  totalement  l'existence  d'un  plamu:;^a. 

Aucun  des  grands  dictionnaires  d'étymologie  française  n'a 
jusqu'ici  parlé  de  plamuse  et  cherché  à  en  élucider  la  pro- 
venance, ni  Littré,  ni  Scheler,  ni  le  Dictionnaire  Général.  Les 
dictionnaires  étymologiques  de  Diez,  de  Kôrting,  de  Meyer- 
Lûbke  ont  omis  également  le  mot.  Naturellement  sur  la 
question  n'oi:t  pas  manqué  de  se  prononcer  les  savants  de 
province,  auteurs  de  dictionnaires  dialectaux.  Pour  Coi  blet 
et  Hécart,  plamuse  est  un  «  coup  du  plat  de  la  main  sur  le 
muse  »  ;  pour  Ledieu,  c'est  «  plat  sur  le  museau  »  ;  pour 
Contejean,  c'est  le  lat.  palma  avec  une  finale  qu'il  ne  détermine 
pas  ;  pour  Onofrio  c'est  sans  doute  une  variante  de  l'a.  ïv. palmée. 
Le  Larousse  Illustré,  à  propos  de  plamussade,  a  aussi  exprimé 
un  avis  :  l'ancien  plamuse  serait  palma,  paume,  et  marmouse 
ou  mouse,  museau. 

On    sera  évidemment   porté    à    tenir    toutes    ces   tentatives 


24^  p.    MAKCHO'i 

d'explication  pour  non  avenues,  si  Ton  réfléchit  que  le  latin  du 
moyen  âge  possédait  un  verbe  pah)ii:{are  au  sens  de  «  dare 
alapas  »,  sens  qui  est  absolument  adéquat  à  celui  du  verbe 
plamuser.  Le  plus  naturel  est  de  supposer  que  ce  palmi:(are  était 
le  mot  propre  employé  pour  dire  «  gifler  »  dans  le  jargon 
latin  des  écoliers,  des  clercs  et  des  maîtres,  et  qu'adapté  à  un 
moment  donné  en  langue  vulgaire,  il  a  subi,  à  ce  transfert,  une 
menue  détormation  (d'Z  en  /i),  comme  il  arrive  le  plus  souvent 
dans  les  cas  de  ce  genre  '.  Dans  cette  hypothèse  le  verbe 
plamuser  est  le  mot  primitif  et  plamnse  en  est  issu  par  voie  de 
formation  déverbale.  Peut-être  bien,  à  l'origine,  une  forme 
plus  voisine  du  latin  (*paliiu'ser)  a-t-elle  existé. 

Reniargue  sur  le  franc-comtois  plamusse,  sorte  de  crêpe. 

Dans  ses  Provincialismes  du  Doubs,  Beauquier  cite  du  mot 
plamusse  «  large  claque  »  un  homonyme,  plamusse,  aussi  fémi- 
nin, qui  «  se  dit  à  la  campagne  d'une  espèce  de  gâteau,  de 
crêpe  ».  Dans  les  patois  du  Doubs,  ce  mot  doit  exister  plutôt 
d'une  façon  seulement  sporadique  et  rester  confiné  dans  des  aires 
plutôt  restreintes,  car  il  demeure  inconnu  des  autres  auteurs 
de  monographies  sur  des  patois  du  département  (Contejean, 
Boillot,  Roussev,  Grammont).  K.  Bauer,  auteur  d'une  disser- 
tation assez  complète  de  l'université  de  Giessen  sur  les 
Gebàckbeieichnunge?î  im  Gallo-Romanischen  ~,  n'a  pas  inséré  ce 
mot  plamusse  du  département  du  Doubs  dans  son  inventaire, 
soit  que  le  passage  de  Beauquier  lui  ait  échappé,  soit  aussi 
qu'une  pareille  attestation  unique,  restant  assez  étrangement 
isolée,  ait  suscité  en  son  esprit  quelque  scrupule  exagéré. 

Il  n'y  a  pas  de  doute  que  sur  la  question  il  faut  s'en  rapporter 
à  un  patoisant  indigène  et  expérimenté  tel  que  Beauquier. 
Et  d'ailleurs  l'explication  étymologique  de  ce  moi  plamusse,  qui 
est  facile,  viendra  appuyer  efficacement  une  telle  manière  de 
voir.  Le  moyen  haut  allemand  possède  un  vocable  blatemuos 
(neutre),  qui  signifie  «  crêpe  »,  et  c'est  là,  à  n'en  point  douter, 
l'origine  certaine  de  plamusse  ;  blatemuos  est  enregistré  dans  le 
Mittelhochdeutsches  Hamhvdrterbuch  de  Lexer  avec  la  signification 
de  «  lagana  »,  c'est-à-dire  «  crêpes  »,et,  si  l'on  veut  rechercher 

1 .  Quant  à  la  métathèse,  elle  n'offre  rien  de  particulièrement  surprenant. 

2.  Darmstadt,  191 3. 


N'OTES    ÉTV\[OLO(;iQUES  24  I 

la  provenance  du  mot,  on  est  reporté  à  l'ancien  haut  allemand 
platamos  a  lagana  »,  qui  figure  dans  VAlthochdeulscher  Spra- 
cbschal-  de  Graff  '  avec  un  premier  exemple  du  x'-'-xi^  siècle 
pris  à  des  gloses  interlinéaires  de  la  Bible;  quant  à  la  compo- 
sition même  de  platamos,  elle  dégage  la  signification  saisissante 
et  imagée  de  «  mets  qui  a  l'aspect,  l'apparence  extérieure  d'un 
plat,  de  par  sa  forme  circulaire  et  aplatie  »  (néerl.  plaîtc,  ail. 
dialectal  Flatte,  ail.  littéraire  Blatte  =  plat).  La  crêpe  est' une 
sorte  d'entremets  qui,  dans  la  pratique  courante,  se  confec- 
tionne en  série,  et  il  est  des  plus  naturel  qu'un  pluriel  du  moyen 
haut  ail.  blafemuese,  plus  usuel  que  le  singulier/ait  donné  ïieu 
à  un  franc-comtois  plamusse. 

Quant  au  franc-comtois,  c'est  un  dialecte  de  frontière,  qui, 
comme  le  wallon  et  le  lorrain,  en  raison  de  sa  position  même' 
est  farci  de  germanismes.  Rien  que  dans  la  nomenclature  des 
pâtisseries,  je  relève,  chez  Bauer,  en  franc-comtois  ^  : 

poutrevèqne,  qui  fait  pendant  à  l'ail,  mod.  Buttenueck, 

gououelof,           >,             ))  „  Gugelbopf,' 

betchelk,              »              «  „  '  Bretiel, 

vêque,                  »              »  „  Week. 


VII 
POULAIN,  «  BUBON  D'ORIGINE  SYPHILITIQUE  .. 

A  propos  de  ce  mot,  Scheler,  dans  la  troisième  édition  de 
son  Dictionnaire  d'étymologie  française  (1888),  s'exprime  ainsi 
«  Roquefort  se  complaît  à  dire  que  cette  acception  vient  de 
poulain,  petit  d'un  ciieval,  parce  que  les  personnes  qui  ont  des 
poulains  marchent  les  jambes  écartées  comme  les  poulains. 
Littré  tient  cette  étymologie  pour  probable  ;  je  préfère,  pour 
ma  part,  rattacher  le  mot  à  un  type  pusnlanus,  issu  de  pusnla 
(forme  accessoire  de  pustula).  Ce  type  a  régulièrement  pu  pro- 
duire poiislain,  poulain  ». 

La  solution   de    Scheler  donnait  toute  satisfaction  au  point 

1.11,871. 

2.   Voir  Bauer,  op.  cit.,  à  ces  différents  mots. 

Romania,   XLVII.  . 

10 


242  V.    MARCHOl 

de  vue  du  sens,  mais  présentait  deux  points  taibles,  un 
adjectif  en  -anus  dérivé  de  pusula  n'est  nulle  part  attesté,  et 
pûsula  a  un  /"/  long. 

Le  Dictioiniain'  général  se  rallie  à  l'ancienne  opinion  (sans 
mentionner  lavis  de  Scheler),  faisant  de  poulain,  petit  de  la 
jument,  et  àc  poulain  «bubon  inguinal  d'origine  syphilitique», 
un  seul  et  même  mot  à  acceptions  de  sens  différentes.  Le  plus 
ancien  exemple  enregistré  pour  poulain,  bubon,  est  de  1529 
(dans  J.  et  R.  Parmentier)  :  «  La  vérole  et  les  poulains.  » 

Les  dictionnaires  étymologiques  de  Kôrting  et  de  Meyer- 
Lubke  passentsous  sWence  poulain,  bubon. 

La  solution  par  l'admission  d'un  emploi  métaphorique  de 
poulain,  petit  de  la  jument,  n'est  nullement  satisfaisante  au 
point  de  vue  du  sens,  car  la  logique  indique  que,  si  ce  mot 
poulain  recevait  un  emploi  métaphorique  dans  lequel  il  aurait 
pour  but  de  mettre  en  relief  une  analogie  de  marche  avec  celle 
d'un  poulain,  il  s'appliquerait  à  l'individu  même  qui  présente 
des  bubons  et  la  marche  d'un  poulain,  et  non  pas  au  siège  de 
son  mal,  et  désignerait,  par  procédé  métaphorique,  le  syphili- 
tique ou  avarié  même. 

Une  légère  retouche  ou  correction  à  la  solution  de  Scheler 
donnera  pour  poulain,  bubon,  Texplication  désirée,  satisfaisante 
sous  tous  rapports.  Le  prototype  latin  n'est  pas  un  adjectif 
vulgaire  en -anus,  mais  bien  un  appellatif  *pustulamen,  tiré 
de  pûstula  qui  a  un  /'/  bref.  Les  thèmes  en  -amen  se  forment 
en  lat.  classique  sur  les  verbes  en -are,  telcertamen,  et  en 
latin  vulgaire  aussi  sur  les  noms  en  -a,  tels  ossamen  (it.  ossanie 
et  esp.  osambré),  *materiamen  (a.  fr.  mairicfi).  Le  bubon 
vénérien  ou  poulain  est  une  tumeur  dégénérant  en  ulcère, 
pustuleuse  et  purulente  :  ce  bubon  «  donne  naissance  à  un  abcès 
dont  le  pus  est  virulent...,  et  dont  l'ouverture  laisse  une 
ulcération  à  bords  inégaux,  décollés,  qui  peut,  comme  le 
chancre,  devenir  phagédénique  '  ». 

Paul  Makchot. 

1  .    Littré,  Dict.  de  médecine.  13c  éd.,  v.  bubon. 


COMMENT    ONT    ÉVOLUÉ 

LES 

-ORMES     DE    L'INTERROGATION 


Rien  de  plus  varié  que  les  formes  de  l'interrogation  en  français 
moderne.  La  langue  cultivée  connaît  «  est-ce  que  vous  irez?» 
à  côté  de  «  irez-vous  ?  »,  «  où-  est-ce  que  vous  allez?  »  en 
regard  de  «^où  allez-vous  ?  ».  Elle  dit  tantôt  «  qu'est-ce?  » 
tantôt  «  qu'est-ce  quec'est?  ».  «  Que  faites-vous  ?  »  peut  s'al- 
longer en  «  qu'est-ce  que  vous  faites  ?  »  et  même  en  «  qu'est- 
ce  que  c'est  que  vous  faites?  ».  La  langue  populaire  n'ignore 
pas  les  phrases  de  ce  genre,  mais  elle  a  aussi  ses  tournures  à 
elle  :  «  vous  irez-ti  ?  »,  «  où  que  vous  allez  ?  »,  «  où  c'est 
qiie  vous  allez?  »,  «  que  que  vousfaites  ?  ».Et  nous  en  passons. 
D'où  vient  cette  pittoresque  diversité  ?  N'est-elle  qu'un  effet 
du  hasard  et  du  caprice  ?  Ou  peut-on,  derrière  la  variété  des 
faits,  discerner  une  loi  qui  les  domine  et  les  explique?  Nous 
croyons  que  cette  loi  e.xiste  et  qu'on  peut  la  retrouver.  Il  suffit 
d'interroger  avec  méthode  l'histoire  de  la  langue. 

I 

Nous  distinguerons  deux  sortes  de  phrases  interrogatives,celles 
où  l'interrogation  porte  sur  le  verbe  même  :  «  partirez-vous 
demam  ?  »  et  celles  qui  commencent  par  un  mot  interroi^atif  : 
«  quand  partirez-vous  ?  ».  Nous  nous  occuperons  tout  d'abord 
des  premières  seulement.  Comment  le  latin  s'y  prenait-il  dans 
ce  cas  pour  marquer  l'interrogation  ?  Parfois  c'est  l'intonation 
seule  qui  souligne  le  mouvement  de  la  phrase.  Le  procédé  est 
encore  très  répandu  aujourd'hui.  Soit  la  phrase  «  votre  père  est 
parti  >.  :  prononcez-la  sur  un  ton  descendant,  vous  annoncez 
un    fait,  prononcez-la  sur  un  ton    montant,  vous    posez  une 


244  L-    F<^ULET 

question.  Il  va  de  soi  que  les  phrases  de  ce  genre  ne  sont 
absolument  claires  que  dans  la  conversation.  La  langue  écrite 
a  avantage  à  recourir  à  des  procédés  moins  susceptibles  d'équi- 
voque. A  cet  effet,  le  latin  se  sert  surtout  de  la  particule  Jitiin 
qu'il  place  en  tête  de  la  phrase  ou  de  ne  qui  s'accole  au  premier 
mot  ;  quelques  autres  particules  sont  moins  employées.  Mais 
aucune  n'a  passé  dans  notre  langue.  Voilà  donc  ,  le  français 
obligé  ici  dé  créer  de  toutes  pièces.  Le  procédé  auquel  il  s'est 
arrêté  doit  être  bien  naturel,  puisque  c'est  celui  qu'ont  adopte 
non  seulement  les  autres  langues  romanes,  mais  aussi  l'anglais 
et  l'allemand  '  :  c'est  l'inversion. 

Sire  cLimpainz,  faites  le  vus  de  gret  -  ? 

On  voit  le  but  de  cette  transposition, c'est  de  mettre  en  valeur 
le  mot  sur  lequel  retombe  l'interrogation,  c'est-à-dire  le  verbe. 
Cela  est  si  vrai  que  très  souvent  en  pareil  cas  on  supprime  le 
sujet  : 

Pois  m'en  cumbatre  a  Carie  >  ? 

Le  verbe  une  fois  posé,  on  a  le  sentiment  que  l'essentiel  de 
l'interrogation  est  exprimé  ;  le  verbe  au  xii^  siècle,  de  par  sa 
désinence,  indique  toujours  très  précisément  la  personne,  le 
sujet  paraît  inutile  et  il  tombe.  Il  est  à  croire  qu'on  n'est  pas 
arrivé  du  premier  coup  à  cet  ordre  invariable.  Le  latin  est  une 
langue  qui  marque  les  rapports  dans  la  phrase  à  l'aide  des  ter- 
minaisons ;  Tordre  des  mots  n'}'  a  qu'une  valeur  de  st3de,  il  sert 
à  détacher,  à  accentuer  un  mot  important.  Dans  la  période 
obscure  où  le  latin  s'est  insensiblement  transformé  en  français, 
cette  latitude  dans  l'arrangement  des  mots  s'est  peu  à  peu  res- 
treinte, à  mesure  que  le  nombre  des  terminaisons  significatives 
diminuait.  Une  déclinaison  à  deux  cas  ne  permet  plus  autant 
de  combinaisons  qu'une  déclinaison  à  six  cas.  L'ordre  des  mots, 
sans  atteindre  à  la  rigidité  qu'il  a  aujourd'hui,  prend  une  fixité 
toute  nouvelle.  Des  arrangements  qui  mettaient  un  mot  en 
relief  ont   tendance  à   se  cristalliser  :  c'est   dire  qu'ils  perdent 

1.  Ou  faut-il  conclure  qu'il  y  a  eu  imitation,    et  dans  ce  cas  qui  a  imité, 
le  roman  ou  le  germanique  ? 

2.  Roland,  éd.  Gautier,  v.  200. 

3.  Roland,  v.  566. 


LES    FORMES   DE    L  IXTERROGATION  245 

leur  valeur  expressive  pour  prendre  une  valeur  grammaticale. 
L'ordre  verbe-sujet  qui  avait  d'ahord  visé  à  attirer  l'attention 
sur  le  verbe  paraît  bientôt  être  le  signe  même  de  l'interroga- 
tion. C'est  l'état  que  nous  offre  la  langue  du  xii^  siècle. 

C'est  aussi  l'état  que  nous  redonne  la  langue  moderne,  sauf 
que  nous  ne  supprimons  plus  le  sujet  :  «  Le  faites-vous  exprès?», 
<«  Puis-je  combattre  Charles?  «.  Toutefois  la  ressemblance 
n'est  pas  complète.  Il  y  a  dans  le  tableau  des  formes  modernes 
de  l'interrogation  une  curieuse  dissymétrie  :  (^pars-je),  pars-tu, 
part-il,  partons-nous,  parte:^-vous,  partent-ils  ;  jusque  là  tout  est 
très  régulier;  mais  qu'au  lieu  d'un  pronom  à  la  troisième  per- 
sonne nous  ayons  un  nom,  voici  qu'apparaît  un  nouveau  type 
de  phrase  :  «  mon  père  part-//,  vos  amis  partent-//^'  ?  ».  Plus  consé- 
quent, l'ancien  français  dit  «  part  mon  père  ?  »  sur  le  modèle  de 
u  part-il  ?  »,  «partent  vos  amis?  »  sur  le  modèle  de  «  partent- 
ils  ?  »  : 

A  clii  esté  Morgue  li  fée  '  ? 

«  Morgue  la  féea-t-elle  été  ici  ?»Nous  verrons  plus  loin  comment 
le  tour  moderne  s'est  introduit. 

II 

Venons-en  maintenant  aux  phrases  qui  commencent  par 
un  mot  interrogatif,  pronom  ou  adverbe.  Là  le  latin  offrait  des 
secours  très  appréciables.  On  en  jugera  parles  phrases  suivantes 
empruntées  aux  Tusculanes  de  Cicéron  : 

Onae  enim  potest  in  vita  esse  jucunditas,  cum  dies  et  noctes 
cogitandum  sit,  jam  jamque  esse  moriendum  ? 

'Sitàquae  tandem  est  Epicharmi  ista  sententia? 

0/«7  te  modo,  \n(\m\.,  accepissem,  nisi  iratus  essem  ! 

Uhi  sunt  ergo  ii,  quos  miseros  dicis  ? 

Ubi  est  acumen  tuum  ? 

Nous  avons  déjà  là  un  type  de  phrase  tout  français  :  «  Quel 
plaisir  peut-il  y  avoir  dans  la  vie...  ?  »,  «  Quelle  est  donc  cette 
opinion...  ?  »,  «  Comme  je  t'aurais  reçu...  !  »,  «  Où  sont  ceux 
que...  ?  »,  «  Où  est.ta  pénétration  ?  ».  Du  latin  nous  passons 


I.   .^daiTi  le  Bossu,  le  Jeu  de  laFeuilJèe,  éd.  Langlois,  1911,  v.  J95. 


246  L.    POULET 

ainsi  sans  effort  au  français.  On  notera  que,  comme  tiuni  et  -tte 
tout  à  l'heure,  gui,  qnae,  quo,  ubi  viennent  en  tête  de  la  phrase. 
Il  y  a  lieu  de  croire  que  nous  avons  là  un  ordre  de  mots  à 
valeur  primitivement  emphatique. Mais  il  est  clair  qu'à  l'époque 
de  Cicéron  cet  ordre  s'est  imposé  depuis  longtemps  au  latin  et 
qu'il  est  devenu  traditionnel.  Le  français  l'a  tout  naturellement 
adopté.  Il  y  avait  là  une  façon  simple  de  marquer  la  parenté  des 
deux  types  de  phrase  interrogative  :  dans  les  deux  cas  le  mot 
iimportant  est  mis  en  tête,  le  verbe  dans  un  cas,  la  particule 
interrogative  —  pronom  ou  adverbe  —  dans  l'autre. 

Pourquoi  donc   le  français  a-t-il  cru  devoir  introduire  l'in- 
version même  dans  le  second  type  de  phrases  : 

E  par  quele  gent  quidct  il  espleitier  tant  '  ? 
U  ies  tu  -  ? 

Il  est  vrai  que  nous  parlons  encore  ainsi,  et  la  construction 
nous  semble  très  naturelle.  Elle  a  pourtant  de  quoi  surprendre. 
L'inversion,  très  expressive  dans  le  cas  des  phrases  où  l'interro- 
gation porte  sur  le  verbe,  ne  semble  pas  avoir  ici  d'utilité  très 
immédiate.  La  vérité  est  que  cette  inversion  n'est  nullement 
i'iiée  à  l'idée  d'interrogation  :  elle  n'est  là  que  par  application 
jparticuhère  d'une  des  règles  les  plus  générales  de  l'ancien  fran- 
çais. Tout  régime,  ou  mieux  tout  déterminant  du  verbe,  que 
ce  soit  un  nom,  un  pronom,  un  adjectif  ou  un  adverbe  placé 
en  tête  de  la  phrase,  entraîne  nécessairement  l'inversion  du 
_verbe.  Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de  rechercher  l'origine  ni  la  raison 
d'être  de  cette  règle.  Elle  n'a  du  reste  pas  complètement  disparu 
du  français  moderne,  et  des  phrases  comme  «  A  plus  forte 
raison  aurait-il  dû  se  taire  »  en  perpétuent  encore  le  souvenir, 
ais  il  n'y  a  là  aujourd'hui  qu'un  archaïsme.  En  ancien  fran- 
çais jai  contraire  la  règle  est  d'application  constante.  On  com- 
prend donc  qu^elIe  se  soit  soumis  même  les  constructions  inter- 
rogatives.  «  Là  est-il  »  devait  conduire  à  «  où  est-il?  ».  Le 
point  est  un  peu  plus  délicat  quand  il  s'agit  des  pronoms  qui, 
que.  Il  est  à  remarquer  qu'en  ancien  français  le  relatif,  pas  plus 
que  la  conjonction,  n'entraîne  en  général  l'inversion.  On  dira  : 
~— — - — ■ « 

1.  Roland,  v.  395. 

2.  Roland,  w.  2045. 


LE^    rORMES    DE    L'iXTERROGATIOX  247 

«  l'hoînme  ai-je  vu  »    mais  non  pas  «  riionmie    qu'ai-jc  vu  ». 
C'est  sans  doute  que  des  mots  placés  au  point  de  rencontre  de 
deux  phrases  semblent  n'appartenir  en  propre  à  aucune  de  ces 
phrases,  et  ne  peuvent  exercer  dans  l'une  d'elles  une  influence 
assez  forte  pour  en  chani^er  la  construction.    Mais  le  pronom 
interrogatif — si  semblable  par  ailleurs  au  relatif — s'en  distingue 
nettement  ici.    Sujet  ou  régime,  il  fait  très  nettement  partie 
d'une  phrase  et  d'une  seule.  C'est  pourquoi,  pris  commejrégirne, 
il  amèneJjiivexsim-v4«--vef4-)€.  Mais  fixités  dépendre  ce  pronom 
^TurTv-erbe  précédent,  c'est-à-dire  transformez  la  seconde  phrase    ] 
en    interrogation  indirecte,  vous    vous    retrouverez   dans    les     \ 
conditions  du  relatif,  et  l'inversion  disparaîtra.  «  Qui  est-il  ?  »,       J 
«  Dites-moi  qui  il  est  »  :  cette   variation  a  persisté  en  français      \ 
moderne,  mais  elle  n'y  trouve  plus  son  explication.  / 

III 

Dans  le  système  si  simple  et  si  logique  que  nous  venons 
d'exposer,  des  modifications  vont  se  produire  de  bonne  heure. 
'  Elles  résulteront  du  choc  de  deux  tendances  opposées.  Nous 
savons  que  la  phrase  interrogative  met  en  valeur  soit  le  verbe 
dans  un  type  de  phrase  soit  la  particule  interrogative  dans 
l'autre;  dans  les  deux  cas  le  sujet  passe  au  second  plan.  Or  il 
peut  arriver  que,  pour  une  raison  ou  pour  une  autre,  on  désire 
donner  plus  d'importance  au  sujet.  Comment  s'y  prendra  la 
langue  ?  L'ancien  français,  à  qui  l'existence  d'une  déclinaison 
permet  des  constructions  très  souples,  n'a  pas  été  embarrassé. 
Voici  la  solution  qu'il  a  adoptée  dans  le  cas  des  phrases  à  par- 
ticule interrogative.  Partant  du  tour  normal  «  Dex  !  porquoi 
est  H  rois  si  fol  ?  »  ',  il  enlève  le  sujet  de  sa  place  traditionnelle 
et  le  met  tout  en  tête  de  la  phrase,  avant  l'adverbe  : 

Xo^t^e  escu  por  quoi  fureut  ftt  -  ? 
Mes  sa  parole  que  li  coste  >  ? 

On  voit  à  quoi  se  ramène  cette  modification  :  d'une  phrase 
on  en  a  fait   deux.  «    Nostre  escu  »,  «  sa  parole  »  portant  un 

1.  Béroul,  Tristan,  éd.  Muret,  1913,  v.  127. 

2.  Chrétien  de  Trêves,  C/î^«,  éd.  Foerster,  T910,  v.  1303. 
5.  Renaît,  éd.  Martin,  1882,  br.  I,  v.  782. 


2^8  L.    FOILET 

accent  assez  fort  constituent  à  eux  tout  seuls  des  phrases  com- 
plètes. On  pourrait  imprimer  «  [Et]  nostre  escu  ?  Por  quoi 
furent  fet  ?  »,  «  [Et]  sa  parole  ?  Que  li  coste  ?  ».  Ce  serait  pro- 
bablement exagérer  l'effet  obtenu,  mais  cette  ponctuation  indi- 
querait au  moins  dans  quel  sens  il  faut  chercher  cet  effet. 

Le  procédé  eut  du  succès.  On  l'employa  de  préférence  avec 
le  pronom  ce  : 

Bien  saves  parler  et  plaidier  : 
Mes  ce  que  vaut  ?  ce  n'a  mestier  ■. 

Dex  !  dist  li  rois,  ce  que  puet  estre  '  ? 

Des  phrases  de  ce  genre  se  rencontrent  à  chaque  instant  dans 
les  textes  du  xii*^  et  du  xiu''  siècle.  E!lles  nous  paraissent  bien 
gauchesaujourd'hui.  C'est  simplement  parce  que  dansla  langue 
moderne  la  voix  ne  saurait. plus  s'arrêter  sur  ce  :  le  pronom  est 
devenu  complètement  atone.  Il  en  est  tout  autrement  au  moyen 
âge,  comme  nous  aurons  l'occasion  de  l'indiquer  plus  d'une 
fois  encore.  Dans  le  vers  de  Renart  et  dans  celui  de  Tristan,  ce 
porte  un  très  net  accent.  Pour  transposer  dans  le  ton  moderne, 
il  faudrait  remplacer  ce  par  des  équivalents  plus  pleins  :  «  Mais 
celle  attitude,  à  quoi  vous  avance-t-elle  ?  Vous  perdez  votre  peine.  » 
«  Dieu,  dit  le  roi,  Fétrange  circonstance  !  Que  peut-elle  bien 
signifier?».  Malgré  le  succès  qu'elle  a  eu  au  moyen  âge,  cette 
tournure  n'a  pas  été  durable.  Cela  s'explique.  Dès  que  ce  perdait 
tout  accent,  il  devenait  impossible  de  le  mettre  ainsi  en  vedette, 
séparé  de  tout  mot  sur  lequel  il  pût  s'appuyer.  D'autre  part,  la 
chute  de  la  déclinaison  conduisait  à  un  ordre  des  mots  singu- 
lièrement plus  strict  que  celui  qu'avait  connu  l'ancienne  langue  : 
en  particulier  le  sujet  ne  pouvait  plus  se  détacher  de  son  verbe. 

IV 

Au  contraire,  dans  le  cas  des  phrases  où  l'interrogation  porte 
sur  le  verbe,  l'effort  fait  pour  accentuer  le  sujet  a  abouti  à  une 
construction  très  durable  puisque  c'est  encore  la  nôtre.  Ici  il  ne 
pouvait  plus  être  question   de  faire  passer  purement  et  simple- 

1.  Renart,  br.  I,  v.  1285-6. 

2.  Béroul,  Tristiiti,  v.  2001 . 


LES    FORMES    DE    L  INTERROGATION  249 

ment  le  sujet  en  tête,  car  on  aurait  ainsi  du  coup  transformé 
l'interrogation  en  affirmation.  Il  fiillait  donc  à  la  fois  conserver 
l'inversion  et  mettre  le  sujet  avant  le  verbe.  Cela  revient  à  dire 
qu'il  fiillait  exprimer  le  sujet  deux  fois,  une  fois  avant,  une 
fois  après  le  verbe.  Tour  illogique,  si  l'on  veut,  mais  très 
propre  à  donner  ce  qu'on  attendait  de  lui.  «  Est  l'aveir  Carlun 
apareilliet  ?»  —  type  normal  — deviendra  «  L'aveir  Carlun  est 
il  apareilliet  ?  «  '.Là  encore,  si  l'on  y  regarde  de  près,  et  peut- 
être  plus  nettement  même  que  dans  le  cas  précédent,  nous 
avons  deux  phrases  distinctes  :  l'une  constituée  par  le  sujet  à 
lui  tout  seul,  l'autre  par  la  phrase  proprement  interrogative.  La 
ponctuation,  une  fois  de  plus,  pourrait  rendre  cette  dualité 
visible  :  «  L'aveir  Carlun  ?  Est  il  apareilliet  ?  » 

Les  phrases  à  mot  interrogatif  ont  parfois  emprunté  ce  tour  ^ 
Dans  ce  cas  elles  ne  se  contentaient  plus  de  placer  le  sujet  tout 
en  tête,  avant  le  terme  interrogatif  et  le  verbe,  elles  le  rappe- 
laient encore  après  le  verbe  par  un  pronom.  Nous  avons  con- 
servé cette  construction  :  «  Et  ce  livre,  pourquoi  est-il  là  ?  » 
Mais  justement  il  n'y  a  pas  la  plus  légère  différence  ici  entre 
l'usage  moderne  et  l'usage  ancien.  Le  tour  s'est  perpétué,  il  ne 
s'est  pas  transformé. Comme  au  xii'  siècle  les  deux  phrases  sont 
distinctes,  comme  au  xii^  siècle  le  mot  interrogatif  les  empêche 
de  voisiner  de  trop  près. 

Toui  au  contraire  dans  les  phrases  du  type«  L'aveir  Carlun  ? 
est  il  apareilliet?  »  Nulle  barrière  infranchissable  n'empêchait 
les  deux  tronçons  de  la  phrase  de  se  rejoindre  un  jour.  La  dis- 
tinction ne  dépendant  que  de  l'intonation  était  naturellement 
sujette  à  s'effacer.  On  pouvait  être  tenté  à  un  moment  ou 
l'autre  de  prononcer  la  phrase  entière  d'une  seule  teneur.  Un 
ordre  emphatique  dans  son  origine  risquait  ainsi  de  devenir 
l'ordre  normal.  C'est  ce  qui  est  arrivé.  Et  comme  ici  rien  ne 
choque  les  tendances  de  la  langue  moderne  —  qui  a  accepté 
sans  presque  s'en  douter  la  redondance  du  pronom,  —  la  tour- 
nure en  question  s'est  généralisée  et  s'est  maintenue  jusqu'à 
nos  jours  avec  sa  valeur  nouvelle.  Nous  mettons  régulièrement 


1.  Roland,  v.  643. 

2.  Voir  A.  Schulze,  Df-r   altfran^^ôsiache  direkle  Fraaresat-^,   1888,   p.  196, 
218. 


250  L.    FOULET 

le  substantif  sujet  en  tête  de  la  phrase  interrogative,  et  ce  n'est 
plus  du  tout  pour  lui  faire  un  sort. 

Mais  il  a  fallu  bien  du  temps  pour  en  arriver  là.  La  tournure 
emphatique  n'est  pas  f-.équente,  tant  s'en  faut,  au  xir'  et  au  xiii'= 
siècle.  Au  xiv""  siècle,  Froissart  suit  l'usage  courant  de  son  siècle 
en  écrivant  :  «  Ciiident  donc  cil  François  avoir  reconquis,  et  a  si 
peu  lait,  le  chastiel  et  le  ville  de  Calais  '  ?  »  Même  au  xv^  siècle 
l'ancienne  tournure  semble  encore  de  beaucoup  la  plus  répandue. 
Elle  domine  chez  Gréban.  L'auteur  ^q  Jean  de  Paris  fait  dire  à 
une  jeune  fille  de  la  cour  d'Espagne  :  «  Helas,  mon  amy  Gabriel, 
viendra  encoves  Jehan  de  Paris?  —  Ma  damoiselle,  dit  il,  non 
pas,  car  il  y  a  à  venir  premièrement  ses  gens  d'armes  \  »  Mais 
déjà  les  deux  tournures  sont  employées  côte  à  côte  de  façon 
significative  : 

Cesharnois  cv  sont  ?7;^  pourrys  ? 
Ces  salades  nous  siéent  i/^-  mal  ? 
Sont  ces  braiics  a  ruer  lavai  ? 
Sont  ces  espees  vermoulues  ? 

écrit  Gréban  '.  Et  semblablement  l'auteur  des  Cent  nouvelles 
nouvelles  :  «  N'est  pas  ceste  robe  assez  longue,  mes  cheveux 
sont  ils  point  longs  -^  ?  »  Il  est  clair  que  dans  des  passages  de  ce 
genre  les  deux  tournures  sont  sur  le  même  pied.  Aucune  nuance 
de  sens  ne  les  sépare  plus  :  il  n'y  a  désormais  en  présence  qu'un 
tour  très  ancien  qui  s'en  va,  et  un  tour  moderne  qui  vise  à  le 
remplacer  et  y  réussit  de  mieux  en  mieux.  Nous  aurons  à  nous 
demander  plus  tard  pourquoi  la  langue  l'accueille  à  ce  moment 

avec  tant  de  faveur.  Au   xvi"  siècle^ révolution  est  achevée  : 

la- ^li4::asê._Lnterrogative^de  Rabelajs  est  laphrasF  moderne.  Mais 
même  alors  l'ancienne  tournure  n'est  pas  complètement  ouliliée. 
On  la  trouve  souvent  chez  Calvin  :  «  I^noroit  Fancienne  Eglise 
quelle  compagnie  Jésus  Christ  eust  admise  à  sa  Cène  ^  ?  »  C'est 
évidemment  le  parfum  archaïque  de  cet  arrangement  de  mots 


1.  Froissart,  Chroniques,  éd.  Luce,  t.  IV,  1875,  p.  76. 

2.  Éd.  de  Montaiglon,  1867,  p.  80. 

3.  La  Passion,  éd.  Paris  et  Raynaud,  1878,  v.  27720-23. 

4.  Éd.  Wright,  1858,  t.  II,  p.  199. 

5.  Institution  de  la  reliç[ion  cijrêtienfte,  éd.  Lefranc,    Châtelain  et   Pannier, 
19U,  p.  633. 


LES    FORMES    DE    L  INTERROGATION  25  I 

qui  l'ii  fait  préférer  ici.  Les  tours  qui  vieillissent  sont  volontiers 
recueillis  par  la  littérature  :  à  mesure  que  leur  emploi  devient 
moins  fréquent,  ils  acquièrent  une  dignité  qu'ils  n'avaient  pas 
toujours  connue.  Ils  sont  bien  près  de  leur  fin  quand  ils  ne 
servent  plus,  entre  les  mains  d'un  écrivain  avisé,  qu'à  varier 
l'expression  ou  à  tourner  plus  commodément  le  vers.  Dans  la 
prière  à  Dieu  qui  termine  le  r''  livre  des  Tragiques,  d'Aubigné, 
après  avoir  employé  cinq  fois  la  forme  moderne  de  l'interroga- 
tion, écrit  vers  la  fin  : 

Ne piirtiioiit ]i\md.\s  du  throsneoù  tu  te  sieds 
El  ht  mort  et  V Enfer  qui  dorment  à  tes  pieds  '  ? 

Il  est  douteux  qu'on  trouve  un  tour  semblable  dans  Boileau 
ou  dans  Racine.  Avant  même  la  publication  des  Tragiques, 
Malherbe  avait  rayé  de  son  exemplaire  de  Desportes  le  vers  : 
\''iendra  jamais  le  jour  qui  doit  finir  ma  peine  -  ?  Aujourd'hui 
cette  construction  paraît  tout  à  fciit  étrangère  au  génie  de  la 
langue.  On  la  trouve  pourtant  encore,  comme  nous  verrons, 
dans  les  phrases  commençant  par  un  mot  interrogatif. 

V 

Avant  de  quitter  l'ancienne  langue,  nous  devons  examiner 
un  dernier  tour  interrogatif  qui  portait  en  lui  le  germe  d'un 
étonnant  avenir.  Ici  encore  il  s'agit  d'une  tournure  à  valeur 
emphatique.  Nous  venons  de  voir  comment  on  s'y  prenait  pour 
mettre  en  relief  le  sujet,  forcémènFrelégué-^u  second  plan 
dans^'îè  tour 'normal.  Il  est  plus  curieux  qu'on  ait  cherché  à 
accentuer  les  mots  mêmes  sur  lesquels  portait  l'interrogation  et 
auxquels  la  langue  avait  déjà,  pour  ce  motif  même,  assigné  une 
situation  privilégiée  en  tête  de  la  phrase.  A  vrai  dire,  on  n'a 
pas  touché  aux  phrases  du  type  «  ira-t-il  ?  ».Ici  le  verbe  variant 
avec  chaque  phrase  conservait  toute  l'énergie  que  lui  donnai-t 
sa  position  initiale.  Mais  dans  les  phrases  du  .type  «  où  ira-t-il?», 
les  mêmes  quatre  ou  cinq  mots  ■ —  qui,  que,  où,  comment  —  reve- 
nant sans  cesse,  une  usure   devait  forcément  se    produire  ;  la 

1.  Les  Tragiques,  Livre  premier,  éd.  Bourgin,  1896,  v.   137 1-2. 

2.  Brunot,  Histoire  delalaugm  française,  t.  III,  2*^  partie,  191 1,  p.  670. 


2)2  L.    FOULET 

répétition  indéfinie  de  ces  vocables  leur  enlevait  une  partie  de 
la  valeur  expressive  qu'ils  tenaient  de  leur  sens  et  de  leur  place 
en  tète  de  la  phrase.  On  songea  à  les  renforcer  à  l'occasion. 
Mais  ici  c'est  le  latin  qui  fournit  le  modèle  et  le  point  de  départ. 
Voici  un  exemple  emprunté  encore  aux  Tusculmies  :  «  Quibus 
cognitis,  qiiis  est  qui  diihile!  quin  hic  quoque  motus  animi  sit 
to^s  opinabjjis  ac  voluntarius  ?  »  On  reconnaîtra  là  le  tour 
qui  est-ce  quihW  est  vrai  que  «  qui  est  ce  qui  »  intercale  le 
démonstratif  f^  devant  le  deuxième  </"'•  Mais  le  tour  qui  est  qui 
n'est  pas  rare  dans  l'ancienne  langue  : 

Et  qui  est  ijtd  le  porroit  prendre  '  ? 

Nous  ne  voudrions  pourtant  pas  affirmer  que  ce  tour  soit 
calqué  sur  le  latin.  Il  est  plus  probable  qu'ici,  comme  si  souvent 
en  vieux  français,  le  pronom  sujet  est  sous-entendu  après 
l'inversion  :  qui  est  qui  renvoie  à  qui  est  [r^]  qui.  Le  latin  a  donc 
simplement  donné  l'impulsion,  et  le  tour  français  au  lieu  de 
venir  directement  de  la  phrase  latine  lui  est  apparenté.  Cette 
parenté  s'affirme  plus  étroite  encore  quand  on  compare  ce  vers 
de  Plaute  : 

Die  milii,  quaeso,  qtti  ca'st,  qtiani  vis  ducere  uxorcin  -  ? 

avec  cet  autre  de  Renart  : 

Mes   qui   est  cit  que  vos  haez  5  ? 

Qui  est  ce^què^  n'est  qu'une  autre  forme  de  qui  est  cil  que,  plus 
indéfinie  :  le  démonstratif  neutre  y  remplace  le  démonstratif 
masculin. 

Oui  est  ce,  diex,  qui  m'aparole  '  ? 

A  côté  de  qui  est  ce  qui  (ou  que)  nous  avons,  bien  entendu, 
qu'est  ce  qui  (que^  : 


1.  Renart,  br.  IX,  v.  1608. 

2.  Avliilaria,  v.  127. 

3.  Renaît,  br.  XI,  v.  1049. 

4.  Renart,  br.  IV,  v.  233 . 


LES    FORMES    DE    l'iNTERROGATIOK  253 

Quest  ce  que  vous  dites  ? 
Ainsi  m'aïst  sainz  esperitcs, 
Conseil  vous  donrai  vohmtiers  ' . 

Les  phrases  Je  ce  genre  sont  assez  fréquentes  dans  la  vieille 
lant^ue  et  elles  ont  une  allure  toute  moderne.  Mais  ce  n'est 
qu'une  apparence.  S'il  n'y  a  pas  aujourd'hui  la  plus  légère  difFé-  \  ^ 
rence,  dans  le  parler  de  tous  les  jours,  entre  qui  est-ce  qui  et  1/]/  I  -^ 
qui,  en  ancien  français  le  redoublement  du  pronom  a  une  très  | 
nette  valeur  expressive,  et  qui  n'en  sent  pas  la  force  en  lisant  | 
les  vieux  textes  perd  bien  des  nuances.  Renard,  sottement 
descendu  au  fond  du  puits  et  méditant  une  ruse  qui  le  tirera 
de  là,  laisse  s'époumonnerisengrin  qui  l'injurie  d'en  haut.  Son 
jeu  est  de  feindre  qu'il  est  a-u  paradis  terrestre  et  que  le  séjour 
des  mortels  ne  l'intéresse  plus  :  il  a  oublié  jusqu'à  ses  compa- 
gnons de  la  veille.  Aussi  est-ce  avec  l'accent  d'un  homme  qui 
se  croyait  à  l'abri  de  toute  importunité  et  qu'on  vient  néan- 
moins déranger  qu'il  s'écrie  :  «  Qui  estce,diex,qui  m'aparole?» 
Entendez  :  «  Grands  dieux,  quel  peut  bien  être  l'individu  qui 
m'adresse  la  parole?  »  «  Qui  est  ce  »  conserve  toute  sa  valeur 
par  rapport  au  second  qui,  et  il  va  de  soi  que  ce  ne  peut  pas 
être  l'enclitique  qu'il  est  aujourd'hui  :  il  est  même  probable 
que  ce  petit  mot  porte  ici  l'accent  du  groupe  «  qui  est  ce  ».On 
voit  combien,  sous  des  dehors  identiques,  la  phrase  ancienne 
diffère  de  la  phrase  moderne  correspondante.  De  même  quand 
Renard  vient  poliment  demander  conseil  au  roi  Noble,  ce 
monarque  débonnaire,  peu  habitué  à  de  pareilles  attentions,  en 
manifeste  un  certain  ébahissement  :  «  Fet  li  rois  :  qu'est  ce  que 
vous  dites  ?  »  Appuyez  fortement  sur  ce  et  interprétez  :  «  Hein  ! 
quoi  !  qu'est-ce  que  vous  me  racontez  là  ?  »  Puis  la  bonté  repre- 
nant le  dessus  sur  la  surprise  il  ajoute  :  «  Je  suis  à  votre  dis- 
position :  de  quoi  s'agit-il  ?  »  Partout  au  xii^  et  au  xiii^  siècle 
qui  est  ce  que, quest  ce  que  expriment  surprise,  indignation,  colère, 
dégoût.  C'est  tout  au  plus  si  ces  locutions  s'affaiblissent  parfois 
à  ne  marquerqu'un  sentiment  de  vive  curiosité. 

Au  xiv*-'  siècle  il  n'y  a  pas  de  changement  sensible  dans  la 
valeur  du  tour.  Un  exemple  de  Jean  le  Bel  va  nous  le  faire 
sentir.  «  Et  tantost    aprez  ce  mot,  le  roy  Jehan  se  lancha  au 

I.   Reihirt,bT.Wll,  V.  197-9. 


2)4  L.    FOULET 

roy  de  Navarre  et  le  prist  parle  col  et  le  tira  par  la  rable  et  luy 
dist  :  «  Certes,  mauvaiz  traître,  or  vous  convient  il  morir  !  »  Le 
duc  de  Normendye  dist  tantost  :  «  Ha  !  cher  sire,  qu'est  ce  que 
vous  voky  faire  ?  vous  vee;*^  qu'il  est  en  ma  compaignie  et  en  mon 
hostel  '.  «Dans  cette  question  on  sent  la  surprise  et  l'effroi  du  duc. 
Au  xv^  siècle,  les  faits  sont  plus  difficiles  à  interpréter.  C'est 
qu'il  y  a  dès  lors  plusieurs  courants.  Il  y  a  d'abord  les  gens  de 
lettres  qui  soignent  leur  style  ;  ceux-ci,  comme  il  est  naturel, 
s'en  tiennent  à  l'ancien  usage.  Le  mystère  de  la  Passion  est  plein 
de  scènes  populaires,  mais  l'auteur  est  un  homme  cultivé,  et 
si  Gréban  emploie  assez  souvent  notre  tournure,  il  est  visible 
qu'il  entend  encore  la  distinguer  de  la  simple  interrogation.  A 
la  fin  du  siècle,  Jeau  de  Paris  abonde  en  dialogues  vivement 
menés  :  les  interrogations  n'y  manquent  pas,  mais  notre  tour- 
nure n'y  apparaît  que  trois  fois  et  toujours  dans  le  sens  tradi- 
tionnel. Au  xvi^  siècle  même  Rabelais  semble  l'éviter.  Mais  si 
nous  nous  adressons  maintenant  à  des  œuvres  populaires,  de 
style  plus  simple  ou  plus  négligé,  les  choses  sont  tout  autres  : 
l'interrogation  redoublée  y  apparaît  plus  souvent  et  elle  tend  à 
devenir  une  simple  formule.  M.  Brunot  en  cite  des  exemples 
caractéristiques  tirés  du  Mystère  du  Vieux  Testament  :  «  Oui  esse 
gui  m'a  frappé  ?»,  «  Qu'esse  que  vous  avez  ?  »,  a  Qu'esse  que  nous 
feron  ?  »  etc.  ^.  Il  est  clair  qu'au  xv^  siècle  la  langue  populaire 
est  ici  en  avance  sur  la  langue  cultivée  ;  elle  ne  fait  plus  guère 
lie  différence  entre  qui  est  ce  qui  et  qui.  Du  reste  la  tendance 
est  plus  ancienne.  Dès  la  fin  du  xiv^  siècle  on  trouve  dans  les 
Miracles  de  Nostre  Dame  quelques  exemples  analogues  à  ceux 
que  nous  venons  de  citer  ">.  On  peut  même  remonter  beaucoup 
plus  haut.  Vers  l'an  1200  Richard  de  Lison  écrit  : 

A  qui  es  ce  ijue  vos  parlez  ? 

Fet  soi  Tybert  :  A  vos  qu'atcint  '  r 

et  cet  emploi,  à  cette  date,  a  de  quoi  surprendre.  Il  est  impos- 
sible ici  d'analyser  a  qui  es  ce  que,  mot  par  mot,  sans  aboutir  à 
une  absurdité  :  le  sens  particulier  que  prendrait  «  a  qui  »  s'y 

1.  Chronique,  éd.  Viard  et  Déprez,  t. II,  1905,  p.  224. 

2.  Ouvr.  cil.,  t.  1,    1905,  p.  451. 

3.  Schulze,  otivr.  lit.,  p.  97,  ^  117. 

4.  Kenart,  br.  Xll,  v.  3^,0-1. 


LES    FORMES    DE    L  INTERROGATION  2)5 

oppose.  Il  V  a  déjà  là  une  formule  toute  faite  qu'il  faut  prendre 
d'ensemble.  Devons-nous  donc  modifier  nos  affirmations  pré- 
cédentes? La  langue  est-elle  arrivée  plus  tôt  que  nous  ne  pen- 
sions à  la  formule  moderne  ?  Nous  ne  le  croyons  pas.  Nous 
n'avons  pas  trouvé  d'autres  exemples  de  cet  emploi,  et  sans 
affirmer  qu'on  n'en  saurait  trouver,  nous  pensons  du  moins 
qu'il  est  rare.  La  langue  avait  une  autre  façon  de  s'exprimer 
plus  coniorme  au  point  de  vue  qui  était  alors  le  sien  :  «  Oui  est 
ci]  a  ciii  cil  engin  sont  ?  »  {Ménestrel  de  Reims  '.)  Mais  il  arrive 
qu'un  individu  ou  qu'un  petit  groupe  d'individus  tire  par 
avance  des  conclusions  qu'implique  un  état  donné  d'une  langue 
et  auxquelles  la  langue  elle-même  n'arrivera  dans  son  ensemble 
que  bien  plus  tard,  si  elle  y  arrive.  Lorsque  est  entré  tardive- 
ment dans  la  langue,  qui  a  toujours  fait  grand  usage  de  quand 
et  le  préfère  encore  à  lorsque  dans  la  conversation  courante  : 
mais  on  trouve  dès  le  xii'  siècle  un  emploi  isolé  de  lors  que 
dans  le  C/(i,w  de  Chrestien*de  Troyes  ^  Richard  de  Lison  est 
peut-être  un  précurseur  du  même  ordre. 

VI 

Oui  ou  que  ne  sont  pas  les  seuls  mots  interrogatifs  que  l'an- 
cienne langue  ait  renforcés  par  le  redoublement.  O/// ^'5/  ce  qui, 
qui  remonte  assez  directement  au  latin,  a  de  bonne  heure  sans 
doute  entraîné  quel...  est  ce  qtci, lequel  est  ce  qui  : 

Quel  bcste  est  ce  que  je  voy  la  >  ? 

s'écrie  tout  surpris  un  prêtre  qui  chevauchant  d'aventure  aper- 
çoit Tibert  le  chat  perché  sur  un  arbre.  Ailleurs  Bernard  l'âne 
propose  de  charger  quelqu'un  d'une  mission  qui  peut  devenir 
périlleuse  ;  ses  deux  compagnons,  Brun  l'ours  et  Baucent  le 
sanglier,  répondent  non  sans  appréhension  : 

Mes  or  voudrion  nos  savoir 
Liqiiiex  sera  ce  qui  ira  *. 


1.  Sclnilze,oî<i'r.  (i/.,  p.  99,  §119. 

2.  \K\lch\ii,  Recherches  sur  ta  syntaxe  de  la  coiijoiiclion  <.^  que  n  dans  raïuicii 
Jraniais,  1907,  p.  86. 

5.  Renart,  br.  XV,  v.  575. 
4.  Renarl,  br.  XIII,  v.  1916-7. 


256  L.    1-OULET 

On  voit  que  là  encore  le  tour  redoublé  comporte  une  nuance 
très  particulière  et  très  sensible  qui  manque  au  simple. 

Restent  les  interrogatifs  adverbes  comme po//;'^m)/,  où,  cjuand, 
coin  nient.  Se  sont-ils,  comme  quel  et  lequel,  laissés  eux  aussi 
gagner  par  l'analogie  de  qui  est  ce  que  ?  Il  faut  mettre  à  part 
pourquoi,  qui  n'est  alors  que  pur  quel,  c'est-à-dire  la  forme  forte 
de  que  précédée  de  la  préposition  pour  (on  trouve  aussi  pur  que). 
Nous  ne  sortons  donc  pas  du  domaine  de  qui,  et  on  peut  s'at- 
tendre à  des  exem.ples  comme  le  suivant  : 

Escuiruel, 
For  quest  ce  que  plorer  te  voi  '  ? 

Pourtant  il  y  a  là  quelque  chose  qui  surprend.  Bien  que  ce 
vers  s'analyse  plus  facilement  que  l'exemple  de  Richard  de  Lison 
cité  plus  haut  et  que^or  quc^ns  à  part  ne  présente  pas  la  même 
équivoque  que  a  qui,  il  y  a  tout  de  même  un  air  de  parenté 
entre  les  deux  passages  :  dans  l'un,  est  ce  que  n'est  plus  qu'une 
formule,  dans  l'autre  —  celui  de  la  branche  XIII,  postérieur  de 
trente  ou  quarante  ans  —  on  sent  très  bien  la  tendance  à  la 
formule.  Aussi  l'emploi  de  por  qu'est  ce  que  est-il  pendant  long- 
temps aussi  rare  que  celui  de  a  qui  est  ce  que.  La  vérité  est  que 
la  langue  recourt  ici  encore  à  une  tournure  plus  conforme  à 
son  point  de  vue  ordinaire  : 

Sire,  qu'est  ce  que  vostre  nièce 
Est  demoree  si  grant  pièce 
Que  n'est  aus  caroles  venue  ■"  ? 

LtccQsl  nettement  accentué  :  a  Que  signifie  r^/^?// que  votre 
nièce...  ?»,  c'est-à-dire,  au  fond  «  Pourquoi  donc  votre  nièce 
est-elle  demeurée...  ?  Cet  emploi  se  maintiendra  longtemps 
dans  la  langue.  On  le  trouve  chez  Greban  : 

Et  quest  ce  qiie  vous  me  querez 
Si  fort  5  ? 

ô'est-à-dire  :  «  Pourquoi  donc  me  cherchez-vous...  ?Xous  disons 
encore  familièrement  «  Qu  est-ce  que  vous  pleurez  comme  ça  ?» 

1.  Renaît,  br.XIII,v.  1502-5. 

2.  La  Chastelaine  de  Vergi,  éd.  Raynaud  et  Poulet,  1912,  v.  847-9. 

3.  La  Passion,  v.  9885-4. 


LES    rORMHS    DE    L  INTERROCIATIOK  :>57 

et  il  V  a  là  un  curieux  débris,   un  reste  à  peine  compris  d'une 
construction  autrefois  très  générale  et  très  significative. 

Il  ne  semble  pas  qu'on  trouve  des  exemples  de  ou  est  ce  que 
ou  de  quant  est  ce  que  avant  le  milieu  du  xui'  siècle,  et  même 
alors  ce  ne  sont  que  des  emplois  isolés  et  parfois  douteux'.  En 
tout  cas  ils  annoncent  un  emploi  à  venir  plutôt  qu'ils  n'attes- 
tent un  usage  contemporain.  Comment  est  ce  que  est  peut-être  un 
peu  plus  fréquent.  En  voici  un  exemple  de  Joinville  qui  nous 
montre  combien  ici  de  nouveau  nous  sommes  loin  de  l'usage 
moderne  :  «  Comment  est  ce  que  vous  ne  nous  voulez  dire  que 
vous  ferez  ces  choses  ?»  Entendez:  «  Comment  se  fait-il  que...?  » 
et  c'est  toujours  le  sens  de  la  locution  avant  le  xV  siècle . 

C'est  au  xV'    siècle  en   effet  qu'ici  comme  tout  à   l'heure  le 
point  de  vue  de   la  langue  va  se  modifier.  Qui  est  ce  qui  {que), 
transformé  dès   lors  par  la  langue  popuknre^eii^sijiTpJe    fonne    kj  /i-, 
ji'interrogationTentraîne  avec~Iû.l  tout  le  groupe  des  mots  inter-  '   '' 
rogatifsniès~iid verbes  en  particulier  suivent  l'exemple  des  pro- 
noms. Ouest  ce  que  apparaît  avec  sa  valeur  moderne  : 

Ou  est  ce  qu'il  tient  son   ménage  -  ? 

Pour  ou  est  ce  aller  '  ? 

Dans  comment  est  ce  que  «  est  »  perd  toute  son  énergie  ori- 
ginelle et  ce  vers  de  Patheliu  semble  écrit  d'hier  : 

Comment  est  ce  que  l'en  t'appelle  •  ? 

Pourquoi  est  ce  que,  au  sens  atténué  d'aujourd'hui, est  attesté  dès 
la  fin  du  xiv^  siècle  : 

Pourquoy  est  ce  que  tu  demandes 

Démon  nom  qui  est  mcrvlWous}  (Vie  de  saint  Grègoirey) 

A  la  même  époque  on  rencontre  quelques  timides  exemples 
de  quant  est  ce  que. 

On  aura  remarqué  que  Gréban  n'hésite  pas  à   employer  ou 

1.  Voir  Behrens,  Gôtting.  gelehrte  Anieigen,  1889,  p.  517. 

2.  La  Passion,  V.  11659. 

3.  La  Passion,  \\  17225. 

4.  Schuize,  otivr.  cit.,  p.  110,  ^  ni. 

5.  Ibid.,  p.  105,  §  126. 

Romania,  XLVII.  I- 


2)8  L.    FOULET 

esl  ce  que.  Il  semble  que  dans  le  cas  des  adverbes  la  littérature  se 
soit  montrée  plus  accueillante  au  néologisme  que  dans  le  cas  des 
pronoms.  Les  œuvres  du  xvi*  siècle  confirment  cette  impres- 
sion. «  Pourquoy,  dist  Gargantua,  est  ce  que  frère  Jean  a  si  beau 
nez?  »  écrit  Rabelais  '.  Et  Marguerite  de  Navarre  :  «  Pourquoi 
est  ce  que  la  punition  de  ma  trahison  n'est  tombée  sur  moy  ^  ?» 
De  son  côté  Calvin  :  «  iMais  où  est  ce  que  toutes  ces  choses 
reviennent  '  ?  » 

Au  xvii"^  siècle  toutes  les  formes  nouvelles  d'interrogation — 
qui  est  ce  que  comme  ou  est  ce  que  —  ont  reçu  droit  de  cité  dans 
la  langue.  Peut-êtrey  a-t-il  ici  ou  là  un  écho  des  défiances  anté- 
rieures. Sorel  dans  son  Francion,  dont  la  première  édition  est 
de  1622,  fait  discourir  un  charlatan  italien  sur  le  Pont  Neuf  : 
«  Viens  çà  !  dis,  mon  cheval,  pourquoi  est-ce  que  nous  venons  en 
cette  place?  Si  tu  sçavois  parler,  tu   me    répondrois  que  c'est 
pour  faire   service  aux  honnêtes  gens.  Mais,  ce  me  dira  quel- 
qu'un, gentilhomme  italien,  à  quoi  est-ce  que  tu  nous  peux  ser- 
vir ?  A  vous  arracher  les  dents,messieurs...  Oi//  est-ce  qui  arrache 
les  dents   aux   princes   et  aux  rois  ?   Est-ce  Carmeline  ?    Est-ce 
l'Anglois  à  la  fraise  jaune  ?...  Non,  ce  n'est  pas  lui.   Oui  est-ce 
donc  qui  arrache   les  dents  à  ces  grands  princes?  C'est  le  gentil- 
homme italien    que     vous  voyez,    messieurs  :  moi,  moi,    ma 
personne  t.  »  Il    semble   que   ce  ne  soit   pas  sans  une   légère 
intention  ironique  que  ces  «  est-ce  que  »  sont  ainsi  accumulés. 
Ailleurs  un  paysan  paraît  employer  qu'est-ce  que  et  où  est-ce  que 
avec  la  même  nuance  de  raillerie  de  la  part  de  l'auteur  '.Pour- 
tant ^//i  g.T/-cd  qui  est  fréquent  dans  le   livre  et  dans  des  phrases 
que  Sorel  prend  certainement  à  son  compte.  Il  emploie  aussisans 
dessein  de  raillerie  d'autres   tours  interrogatifs  avec  est-ce  que  : 
«  Mais  quand  sera-ce  que  vous  vous  remettrez  au  travail  tout  de 
bon  ^  ?  »  Tout  compte  fait,  il  ne  faut  pas  attribuer  trop  d'im- 
portance à  l'ironie  des  passages  cités  plus  haut  :  la  même  locu- 
tion peut  à  l'occasion  sembler  correcte  ou  vulgaire  suivant  le 

1.  Gargantua,  ch.  XL,  éd.  Moland,  p.  79. 

2.  UHeptaméron,  éd.  Gruget,  Paris,  1615.  p.  571. 
5.   Institution  de  la  religion  chrétien  ne,  p.  iii. 

4.  Éd.  Colombey,  1909,  p. 41 7. 

5.  //;/(/.,  p.  393. 

6.  IbiJ.,  p.  442. 


LES    FORMES    DE    L  INTERROGATION  259 

ton  ijénéral  du  développement  où  elle  est  enchâssée.  11  n'y  a 
pas  de  doute  que,  dès  avant  le  milieu  du  siècle,  la  langue  culti- 
vée n'ait  accueilli  sans  arrière-pensée  des  tournures  qui  depuis 
longtemps  étaient  courantes  dans  la  langue  populaire  \  Le  pas- 
sage suivant  de  VAstrée  suffirait  à  le  montrer  :  «  Mais  retour- 
nons à  ce  que  vous  disiez  à  Galathée.  Qu'est  ce  qu'elle  vous 
respondit  ^  ?  »  Et  enfin  \'augelas  lui-même  se  prononce  :  «  Quand 
est-ce  qu'il  viendra  est  fort  bon  pour  quand  viendra-l-il  •  ?  »  La 
question  est  réglée. 

Vaugelas  consacre  ailleurs  ■'  une  autre  décision  de  l'usage.  Il 
ne  faut  pas  dire  «  Pourc\uoy  fut  ce  que  ^es  Romains  firent  telle 
chose?  «mais  «  Pourquoy  fi^r^  que...  »  Et  cela  se^omprend.' 
Tant  que  est-ce  nvsiit  un  sens  augmentatif  très  net  dans  les  locu- 
tions qui  nous  occupent,  il  était  très  naturel  qu'on  fît  varier  le 
verbe  et  qu'on  le  mît  au  présent,  au  passé  ou  au  futur,  suivant 
le  sens.  Les  exemples  de  ces  variations  ne  manquent  pas  au 
moyen  âge,  ni    même  plus  tard.  Nous  venons  de  voir  quand 

sera  ce  que  dans  Francion .   Mais_dii4oiir  où  le  est-ce  jiue_(iQ_ces . 

Jocutions_se_figeait,  où  ^/w/^j^cj//^' devenait  unesimple^Y^riante 
de_^'  et  où  est-ce^  que  de  où,  c^_est  »  perdait  toute  attache  avec 
le  verbe  être  et  n'était  plus,  dans  le  tout  de  la  formule,  qu'une 
syllabe  sans  valeur  expressive  particulière,  indifférente  à  la 
notion  de  temps  >. 

VII 

Comment  s'est  opérée  cette  transformation  qui  dune  forme   1       "y* 

•à  valeur  emphatique  très   nette  a  fait  en  quelques  siècles  une 

• 'formule  abstraite  où  ne  transparaît  plus  aucune  nuance  affec- 

j'tivePDeux  causes    y  ont  sans    doute  contribué  .G'' En  premier 

lieu  et  surtout,  il_yji_eujasure  de_la   locution.   C'est    un  cas 

fréquent  dans  l'histoire  des   langues.  A  force  d'apparaître  dans 

un  ordre  qui  reste  toujours  le  même,  les  éléments  composants 

if,  -t.  Voir  Brunot,  onvr.cit.,  t.  III,  i^e  partie,  1909,  p.  295. 

2.  D'Urfé,  LAstrée,  F^  partie,  Rouen,  1616,  i°  241  \-°. 

3.  Remarques,  éd.  Chassifng,  t.  II,  p.  235. 

4.  Ibid.,  t.  I,  p.  419. 

5.  VoirTobler,   Vermische  Beitrage  :{ii  fn.in:^ôsiscl]en  Craiiiii:atik,\..  W,  l%^4,       \.,      ., 
p.  9. 


260  L,    1-OULET 

se  soudent,  perdent  leur  individualité  et  s'etîlicent  devant  le 
composé  qui  fera  désormais  l'effet  d'un  mot  simple  :  rien  d'éton- 
nant qu'il  ne  retienne  plus  qu'une  partie  de  son  énergie 
première".  C'est  ainsi  que  quoi  que,  pronom  indéfini  dont  le 
sens  variait  en  fonction  du  verbe  suivant,  est  devenu  quoique 
conjonction,  mot  à  sens  fixé,  indépendant  du  verbe.  Mais  dans 
le  cas  de  qui  est-ce  que,  il  n'y  a  pas  eu  seulement  soudure  des 
éléments  composants  :  l'un  d'eux,  le  plus  important,  a  co.mplè^ 
tement  changé  de  valeur  phonétique.  Nous  avons  indiqué  plus 
d'une  fois  déjà  que  le  démonstratif  ce  portait  dans  la  vieille 
langue  un  accent  très  ^  marqué.  Non  seulement  le  mot  était 
prononcé  iussi  pleinement  que  toute  autre  syllabe  de  la  langue, 
mais  il  recevait  en  bien  des  cas  l'accent  fort  d'un  groupe  ryth- 
mique. Nos  analyses  l'ont  montré  plus  haut  sur  quelques 
exemples  duxii^ou  du  xiii^  siècle.  Mais  a' a  conservé  longtemps 
ce  caractère.  Sinon  Froissart  n'aurait  pas  pu  écrire  :  «  Se  vostre 
mouiller  estd'Engleterre,  que  de  ce  -  }  >^  On  voit  combien  depuis 
lors  a  changé  la  langue  :  ces  trois  monosyllabes  sont  encore 
clairs  à  la  lecture,  il  est  impossible  de  conserver  un  sens  à  la 
phrase  en  les  prononçant.  Il  faudrait  dire  aujourd'hui  :  «  Si 
votre  femme  est  anglaise,  qu'est-ce  que  cela  peut  faire  ?  »  C'est  au 
xv^  siècle  au  moins  que  commence  l'évolution  qui  va  faire  de 
'ce  un  mot^Tone.  Il  partage  le  sort  des  pronoms  personnels  avec 
lesquels  il  a  des  rapports  de  sens  et  d'emploi.  Je,  tu,  il  perdent 
peu  à  peu  leur  indépendance  pour  devenir  dans  la  plupart  des 
cas  des  proclitiques  :  bientôt  on  ne  les  séparera  plus  du  verbe. 
Cfj)ronom  s'appuiera  le  plus  souvent  smflë^môr précédent  :--Ge 
sera  un  enclitique  ;  ceci,  cela  le  remplaceront  comme  mot  indé- 
pendant. L'évolution  dans  le  cas  cas  de  ce  va  même  plus  loin 
que  dans  le  cas  de  la  plupart  des  pronoms  personnels.  Tu  et  // 
peuvent  encore,  en  certains  cas  déterminés,  recevoir  un  accent  : 
«  où  vas-tu  ?  où  est-il  ?  »  Ce  ne  le  peut  pas  ;  je  non  plus  :  «  où 
suis-je  ?  où  est-ce?  »  Cela^tient  évidemment  à  la  présence  dans 
ces  deux  mots  dëj_'g  sourd.' Or  s'il  est  certain  qu'au  xvi^  siècle 
lx.sourdfinal  est  encore  prononcé  dans^  la  langue  cultivée,  on 

1.  Voir  Meillct,  Linguistique  historique  et  linguistique  générale,  192J,  p.  130 
'  ss.  (L'évolution  des  formes  grammaticales.) 

2.  Chroniques,  ià.  Raynaud,  t.X,  1897,  p,  51. 


LES    FORMES    DE    l'iNTERROGATION  201 

peut  se  demander  si,  dans  lalajigue  ppgiUajre^Ja  te^^  à  le 
supprimer  n'a  pas.  appiuu  bien  longtemps  avant,  tout  au  moins 
dans  les  cas  favorables.  L'^  de  ce  étant  régulièrement  élidé  devant 
une  voyelle  était  certainement  parmi  les  moins  résistants  de  la 
langue.  On  peut  croire  que  dès  lors  se  constituait  dans  le  peuple 
une  forme  (kssk)  qui  ne  pouvait  plus  guère  s'accorder  avec  la 
valeur  ancienne  de  la  locution  et  qui  devait  en  devenir  la  forme 
moderne. 


VIII 

Ainsi  de  toute  part  nous  sommes  ramenés  à  la  langue  popu- 
laire ou  tout  au  moins  au  langage  de  la  conversation  familière. 
Si    la    littérature    n'accueille   qu'avec  défiance   les   tournures/ 
nouvelles,   elle   conserve   jalousement  les  archaïsmes,  elle  est  !  j 
toujours  très  en  retard  sur  le  développement  de  la  langue.  Sauf 
exception,   ce  n'est    donc  pas  à  elle   qu'il   faut  demander  dess 
renseignements  sur  l'origine  des.  phénomènes  linguistiques.  La  ' 
fantaisie  ou  le  talent  créateur  des  écrivains  n'y  entre  pour  rien. 
C'est  la  langue  elle-même  vue  de  haut  qu'il  faudra  observer  et 
saisir  dans  son  évolution.  Cherchons  donc  pourquoi  le  français 
du  xv^  siècle  montre  une  préférence  si  marquée  pour  les  formes 
interrogatives  où  entre  est-ce.  que.   Il  ne  s'agit  pas  d'expliquer 
l'apparition  de  ces  formes  :  nous  venons  précisément  de  mon- 
trer comment  qui  est  ce  qui  s'est  transformé  en  un  synonyme 
de  qui.  La  question  est  de  savoir  pourquoi,  à  ce  moment  pré- 
cis, entre  deux  formes  de  valeur  égale,  la  langue  populaire  a 
choisi  l'une  au  détriment  de  l'autre,  qui  est  ce  qui,  le  néolo- 
gisme, au  détriment  de  qui,  la  forme  traditionnelle.  Nous  ne 
croyons  pas  que  la  réponse  soit  douteuse.  Il  fliut    voir  dans  ce"] 
choix  un   contre-coup  lointain  de    la  ruine  de   la  déclinaison  J 
On  sait  de  quelle  liberté  de  construction  jouissait  la  langue  du 
xir'  et  du  xiii^  siècle.  Or  c'est  l'existence  d'une  déclinaison  à 
deux  cas  qui  rendait  possible  cette  liberté.  Quand  le  sujet  et  le 
_régnTie  ont  chacun  une  forme  distincte,  on  peut  les  mettre  où 
on  veut  dans  la  phrase,  on  ne  risque  pas  demies  confondre,  et  la 
clarté  ne  souffre  d'aucune  inversion.  Cette  liberté  de  la  vieille 
langue  ne  devait   pas   durer.    Dès  la  seconde  moitié  du  xiii^ 
siècle  la  déclinaison    est  menacée,  au  milieu  du  siècle  suivant 


2^2  L.    FOULKT 

elle  n'est  plus  qu'un   souvenir.   Mais  les  constructions  qu'elle 
avait  rendues  possibles  n'ont  pas   disparu  avec  elle.   On  s'est 
trouvé  presque  brusquement  en  face  d'un  système  dont  la  rai- 
son d'être  et  presque  Tàme  s'étaient  évanouies.  Il  a  fallu  trois 
siècles  à  la  langue  pour  se  remettre  de  cette  terrible  secousse. 
Ce  n'est  pas  le   lieu  ici   de  développer  ce  point  de  vue.  Nous 
nous  bornerons  à  dire  que  de  1350  à  1650  l'effort  de  la  langue 
^\  consisté  principalement  à  faire  triompher  l'ordre  sujet-verbe- 
Jcomplément,  en  d'autres  termes  à  se  débarrasser  tant  bien  que 
jnTâT'dés  nombreuses  inversions  dont  elle    aval;  hérité  et  qui 
/  étaient  désormais  contraires  à  son  génie.  Toute  l'histoire  de 
la  langue  pendant  cette  longue  période  est  dominée    par   cet 
effort    parfois   pénible.  L'évolution   des  formes  interrogatives 
nous  montre  un  aspect  de  cette  lutte. 

Les  constructions  traditionnelles  qui  disparurent  les  premières 
sont  naturellement  celles  qui  étaient  obscures.  De  deux  sub- 
stantifs qui  venaient  après  le  verbe,  quel  était  le  sujet,  quel  était 
le  régime?  On  pouvait  en  douter  désormais.  De  là  la  néces- 
sité de  remanier  un  ordre  créateur  d'équivoque.  C'est  donc  en 
vue  de  maintenir  ou  plutôt  de  rétablir  la  clarté  que  la  langue 
fit  cette  chasse  à  l'inversion.  Il  était  naturellement  très  difficile 
qu'elle  s'en  tînt  là.  Un  ordre  qui  dissipait  l'obscurité  dans  un 
grand  nombre  de  cas  devait  asse;^  vite  paraître  l'ordre  naturel 
dans  tous  les  cas.  L'inversion  verbe-sujet  des  phrases  '  interro- 
gatives ne  causait  aucune  équivoque,  mais  elle  ne  cadrait  plus 
avec  le  svstème  de  la  langue.  Au  xii"  siècle  l'ordre  verbe-sujet 
était  une  des  constructions  favorites  du  français  d'alors,  et  le 
tour  interrogatif  qui  reproduit  cet  ordre  n'en  était  qu'un  cas 
particulier.  Le  jour  où  la  langue  est  forcée  d'abandonner  cet 
ordre  par  ailleurs,  le  maintiendra-t-elle  dans  un  domaine  res- 
treint sous  prétexte  qu'il  a  pris  ici  valeur  grammaticale  ?  Sans 
doute  cette  circonstance  prolongera  sa  vie  dans  ce  petit  coin 
privilégié.  Mais  la  langue  sent  la  contrainte  et  elle  s'y  plie  de 
mauvaise  grâce.  Pour  une  langue  qui  tend  à  adopter  comme 
ordre  fondamental  la  succession  sujet-verbe,  il  est  clair  que  la 
série  verbe-sujet  crée  une  dissonance,  ou  ce  qui  revient  au 
même,  réclame  un  effort.  La  langue  ne  sera  pas  toujours  dis- 
posée à  donner  cet  effort. 

Cette  attitude  explique  le  succès  de  quest  ce  gui  au  xv^  siècle. 


LES    FORMES    DE    L'rNTERROCATlOX  263 

Vraiment  cette  locution,  avec  sa  physionomie  nouvelle,  venait 
à  son  heure.  Un  siècle  plus  tôt,  absorbée  dans  l'expression 
d'une  nuance  très  particulière,  elle  était  inutilisable  pour  de 
vastes  desseins.  A  ce  moment,  vidée  de  son  sens  originel, 
ramenée  à  n'être  qu'un  signe  d'interrogation,  elle  était  libre 
pour  un  nouveau  destin.  ElJ^jv^  une  _ vertu  singulière^,  c'est 
que  tout  en  donnant  à  la  -piirase  le  sens  interrogatif,  elle  y 
maintenait  Tordre  normal.  «  Qu'est-ce  que  je  fais,  qu'est-ce  que 
tu  fais,  qu'est-ce  qu'il  tait?  »  La  locution  reste  invariable,  le 
sujet  précède  toujours  son  verbe  :  sens  interrogatif  et  pas  d'in- 
version. On  ne  pouvait  résoudre  d'une  façon  plus  heureuse  la 
difficulté  qui  tourmentait  obscurément  la  langue.  La  langue  le 
comprit  :  elle  ne  laissa  pas  passer  l'occasion.  Ou  est-ce  qui  devint 
une  de  ses  formules  favorites. 


IX 

Nous  comprenons  mieux  maintenant  pourquoi  vers  la 
même  époque,  ou  un  peu  plus  tard,  la  tournure  «  votre  père 
est-il  là?  ))  issue,  comme  nous  l'avons  indiqué,  de  «votre  père? 
est-il  là  ?  »  est  devenue  si  populaire  qu'elle  a  complètement 
chassé  l'ancienne  «  est  là  votre  père  ?  »  Là  encore  il  y  a  eu  un 
désir  d'éviter  l'inversion.  On  ne  l'évite  ainsi,  naturellement, 
que  quand  le  sujet  est  un  nom.  Mais  c'est  là,  sans  le  moindre 
doute,  qu'était  la  plus  grosse  difficulté.  Placé  après  le  verbe,  le 
pronom  sujet  s'appuie  sur  ce  verbe  et  forme  avec  lui  un  seul 
groupe  rythmique  :  il  n'y  a  plus  qu'un  mot  composé  où  le 
pronom  porte  l'accent  :  «  viens-tii  ?  où  sont-ils  ?  »  Il  se  consti- 
tue ainsi  un  petit  nombre  de  formes,  qui  sont  la  contre-partie 
des  formes  positives  «  tu  viens,  ils  sont  »  où  le  pronom  se 
colle  également  au  verbe,  cette  fois  à  la  façon  d'un  proclitique. 
Ces  formes  symétriques  se  présentent  facilement  à  la  mémoire 
et,  ne  donnant  jamais  au  pronom  une  accentuation  indépen- 
dante, dissimulent  l'inversion.  Au  contraire,  quand  le  sujet  est 
un  nom,  le  verbe  et  le  nom  seront  également  accentués  :  toute 
modification  de  l'ordre  normal  sera  sentie,  d'autant  plus  que 
pour  chaque  phrase  le  rythme  variera  suivant  la  longueur  du 
sujet.  En  supprimant  l'inversion  dans  ce  second  cas,  la  langue 
courait  au  plus  pressé.  Elle  a  eu  la   bonne  fortune  de  trouver 


264  L.    FOULET 

une  fois  de  plus  A  sa  disposition  une  tournure  dégagée  de  toute 
intention  particulière,  qui  n'attendait  que  d'être  mise  en  œuvre. 
Une  évolution  dont  nous  avons  indiqué  le  cours  avait  fait  de  la 
phrase  «  votre  père  est-il  là  ?  »,  jadis  plus  significative,  un 
simple  équivalent  de  <■<  est  là  votre  père  ?  »  Entre  ces  deux 
types  de  constructions  la  langue  en  vint  naturellement  à  choi- 
sir celui  qui,  sans  faire  disparaître  complètement  l'inversion, 
supprimait  du  moins  ce  que  cette  inversion  avait  de  plus  abrupt 
et  de  moins  conforme  à  l'esprit  du  système.  Ce  choix  répon- 
dait si  bien  à  un  besoin  que  l'autre  type  de  phrase  disparut 
presque  subitement.  «  Qu'est-ce  que  tu  fais  ?»  a  diminué  la 
vitalité  de  «  que  fais-tu  »,  mais  «  votre  père  est-il  là  ?  »  a  tué 
«  est  là  votre  père  ?  » 

X 

Pourtant  cette  solution,  toute  avantageuse  qu'elle  fût,  restait 
incomplète.  On  avait  paré  au  plus  urgent,  mais  au  prix  d'une 
inconséquence.  Tandis  que  dans  la  phrase  à  mot  interrogatif, 
grâce  au  commode  gu  est-ce  que,  on  pouvait  éviter  l'inversion 
à  toutes,  les  personnes,  à  tous  les  nombres  et  d'un  bout  à  l'autre 
de  la  conjugaison,  dans  la  phrase  où  l'interrogation  portait  sur 
le  verbe  on  n'avait  réellement  pallié  que  le  plus  gros  de  la  dif- 
ficulté :  «  viens-tu,  vient-il  »  subsistaient  à  côté  de  «'  ton  ami 
vient-il  ?  »  Il  y  avait  là  un  manque  de  symétrie  qui  troublait  la 
bonne  ordonnance  du  système.  Conmient  y  remédier  ?  Ici  la 
langue  ne  trouvait  plus  aucune  aide  prête  à  s'offrir,  pas  de 
matériaux  à  pied  d'reuvre.  Il  fallait  une  création.  Elle  ne  se  fit 
pas  trop  attendre.  La  formule  est-ce  que  vint  faire  un  admirable 
pendant  à  qu'est-ce  que.  Certes,  à  ne  considérer  que  la  langue 
d'aujourd'hui,  rien  ne  nous  permet  de  faire  une  distinction 
d'âge  entre  ces  deux  locutions  :  (esk)  et  (kssk),  pour  les  ortho- 
graphier comme  elles  sonnent,  font  si  bien  la  paire  qu'on  les 
croirait  nécessairement  contemporaines.  Et  pourtant  rien 
n'est  plus  loin  de  la  vérité.  Qu'est-ce  que  appartient  au  plus 
ancien  fonds  de  la  langue,  est  attesté  dès  les  premiers  monu- 
ments de  notre  littérature,  remonte  même  sans  doute  jusqu'au 
latin.  De  est-ce  que,  au  contraire,  depuis  les  origines  jusqu'à  la 
fin  du  xv-'  siècle  aucune  trace,  semble-t-il.  En  fiiit  le  premier 


LES    FORMES    DE    l'iNTERROGATION  20) 

exemple  que  nous  en  puissions  citer  se  trouve  dans  le  Prologue 
d'une  comédie  qui  fut  représentée  en  1552,  VEitgèiie  d'Etienne 
Jodelle  : 

Mais  qu'est-ce  cy  ?  Dont  vient  l'estonncment 
Que  vous  monstrez  ?  Est-ce  que  l'argument 
De  ceste  fable  encore  n'avez  sceu  ■  ? 

Il  est  probable,  toutefois,  que  dès  les  premières  années  du 
xvr  siècle  la  locution  est  créée . 

D'où  tire-t-elle  son  origine  ?  Il  semble  qu'elle  résulte  d'une 
sorte  de  croisement  entre  est  ce,  forme  interrogative  de  cest  et 
qu  est  ce  que.  Cest  est  très  vieux  dans  la  langue  et  apparaît  dès 
les  premiers  textes  : 

Assez  pueent  faire  comandement, 
Mais  c^est  a  gas,  c'on  n'en  fera  néant  -. 

«  Quand  messire  li  captaus  veit  que  cestoil  acertes  et  que 
Jehans  Jeuiel  s'en  aloit  combatre  sans  lui...  '  »  Ce  est  ici  un 
pronom  neutre  qui  renvoie  à  une  phrase  précédente  :  il  ne  se 
distingue  pas  d'un  sujet  ordinaire,  et  la  construction  est  nor- 
male. Mais  6-'«/  pourra  s'employer  d'une  tout  autre  façon  : 

Ch'est  des  bigames  ^'il  parole  '  ? 

C'est  droit  que  nous  obevssons  5 . 

Ici  a'  annonce  une  phrase  suivante  et  c'est...  que  est  un  arti- 
fice destiné  à  faire  ressortir  un  mot  ou  une  expression  :  procédé 
commode  dans  une  langue  où  l'accent  tonique  est  trop  faible 
pour  se  prêter  volontiers  à  rendre  des  nuances  de  sjaitaxe.  Les 
phrases  précédentes  peuvent  se  mettre  sous  forme  d'interroga- 
tion : 

Qu'est  ce,  sire  Renart,  conmient? 

Est  ce  a  certes  ou  a  gas 

Que  li  rois  n'i  entrera  pas  ''  ? 

1.  Ancien  théâtre  français ,  pub.  par  Viollet-le-Duc,  1855,  ^-  ^^j  P-  7- 

2.  Colin  Muset,  éd.  Bédier,  1912,  XIV,  v.   7-8. 

3.  Froissart  :  Extraits  des  chroniqueurs  français,  pub.  par  Paris  et  Jeanroy, 
1892,  p.  238. 

4.  Ad;mi  le  Bossu,  La  Feuillée,  v.  516. 

5.  Gréban,  I.a  Passion,  v.  5882. 

6.  Renart,  br.  XI,  v.  2500-2. 


266  L.    FOULET 

Tu  ne  le  treuves  point  ? 

l:st  ct'  ce  ijiie  tu  veulx  hongnor  '  ? 

Ainsi  se  constitue  une  formule  est  ce...  que  parallèle  à  c'est... 
que  ei  de  même  sens,  à  l'interrogation  près.  Enfin,  dans  une 
phrase  affirmative  il  est  loisible  de  mettre  tout  au  début  le  mot 
de  valeur;  dans  ce  cas,  suivant  une  règle  connue,  le  sujet  pas- 
sera après  le  verbe,  c'est  deviendra  est  ce  qui  de  cette  façon  se 
joindra  directement  à  que  :  «  Por  ce  est  ce  que  il  menjoit  petit 
avec  les  barons  ^  »  C'est  un  troisième  aspect  de  la  formule, 
mais  cette  fois  les  trois  mots  composants  ne  sont  séparés  par 
aucun  intermédiaire  et  ont  Tair  de  faire  bloc.  Il  semble  que 
nous  soyons  ici  bien  près  du  est-ce  que  moderne.  Et  pourtant 
qu'on  y  fasse  attention  :  la  vieille  langue  dit  fort  bien  :  de  qui 
parle-t-il  ?  c'est  des  bigames  —  c'est  des  bigames  qu'il  parle  — 
est  ce  des  bigames  qu'il  parle  ?  —  des  bigames  est  ce  qu'il  parle, 
mais  elle  n'a  jamais  dit  :  est  ce  qu'il  parle  des  bigames?  Il  n'y 
avait  qu'un  pas  à  franchir,  mais  elle  ne  s'y  est  pas  décidée.  Et 
la  différence  reste  significative.  Est  ce...  ^w^  encadre  un  mot,  le 
met  en  valeur,  ce  annonce  le  ^z/^  suivant,  ^«^  conserve  son  indé- 
pendance, forme  pivot  entre  les  deux  phrases,  peut  même  à 
l'occasion  être  sujet  (sous  la  forme  qui)  ou  régime  de  la  seconde, 
comme  dans  le  dernier  exemple  cité  de  Gréban.  Au  contraire 
est-ce  que...  ?  est  une  formule  toute  faite,  où  l'on  ne  distingue 
aucun  élément,  qu'il  faut  prendre  d'ensemble  et  qui  n'a  que  la 
valeur  d'un  signe  d'interrogation.  De  ce  signe  la  vieille  langue 
n'avait  nul  besoin  :  la  déclinaison  existait  encore  et  la  guerre  à 
l'inversion  n'était  pas  près  de  commencer. 

On  a  cité  ^  un  exemple  d'un  miracle  du  xiv""  siècle  où  l'on 
pourrait  croire  que  ce  besoin  se  fait  sentir  déjà: 

Qu'as  tu,  mon  frère  ?  Est  ce  mon  père 
Oui  t'a  hatu  ^  ? 

Il  est  bien  vrai  que  tout  ce  que  l'enfant  veut  savoir  ici,  c'est 

1.  Gréban,  La  Passion,  v.  29942-3. 

2.  Guillaume  de  Saint-Pathus,  F/c  de  saint  Louis,  éd.  Delabprde,   1899, 

P-  5  3- 

3.  Schulze,  ouvr.  cit.,  p.  112-5,  §  134. 

4.  Miracles  de  Nostre Dame,  éd.  Paris  ct  Robert,  t.  I,  1876,  VII,  v.  992-3. 


LES    FORMES    DE    l'iNTERROGATION  267 

si  \\m  il  battu  son  frère  :  «  est-ce  que  mon  père  ta  battu  ?  » 
rendrait  très  suffisamment  l'idée.  Et  après  tout,  vu  la  date  du 
passage,  il  ne  serait  pas  surprenant  que  la  langue  s'y  essayât, 
non  sans  gaucberie,  à  une  tournure  nouvelle.  Pourtant  cette 
interprétation  ne  s'impose  pas.  Au  fond  ce  qu'il  y  a  de  remar- 
quable ici,  ce  n'est  pas  tant  la  présence  de  est  ce  que  l'emploi  du 
relatif.  L'enfant  ne  sait  pas  si  on  a  battu  son  frère,  mais  il  sait 
bien  qu'en  ce  cas  c'est  le  père  seul  qui  s'en  serait  chargé  : 
l'image  des  coups  suggère  immédiatement  celle  du  père  qui  les 
donne.  L'interrogation  correspond  ici  au  tour  aftirmatif  : 
«  Tiens!  mon  père  qui  le  bat  !  »  «  Est-ce  mon  père  qui  t'a 
battu  ?  »  ne  dit  pas  plus  que  «  t'a-t-on  battu  ?  »  et  le  dit  au 
moyen  d'un  tour  parfaitement  légitime  alors  et  qui,  en  pareille 
circonstance,  le  serait  encore  aujourd'hui  :  [Et  cet  homme  qui 
ne  vient  pas  !]  Qu'est-ce  qui  t'ennuie  ?  Est-ce  cet  homme  qui 
ne  vient  pas  ?  —  [Tiens  !  M.  Jourdain  qui  porte  un  momon  !J 
Quelle  figure  !  Est-ce  un  momon  que  vous  allez  porter  ?  — 
[Écoutez  ce  bruit:  c'est  la  maison  qui  s'écroule.]  Est-ce  la 
maison  qui  s'écroule  ?  En  réalité  est  ce...  que,  est  ce  que 
n'expriment,  ni  directement  ni  par  implication,  aucune  nuance 
nouvelle  au  xiv^  siècle  :  ils  continuent  la  tradition  des  deux 
siècles  précédents.  La  langue  n'a  pas  encore  de  raisons  bien 
claires  de  se  mettre  en  quête  jJ'-ULUxmrinterrogatif  nouveau. 

Il  en  va  tout  autrement;  au  xvr  siècle.;\La  lutte  contre  l'in- 
version est  engagée  ;  c'est  le  mOmërif^où  quest  ce  que  a  perdu 
son  sens  originel  pour  devenir  une  simple  formule  d'interroga- 
tion. Evitant  dans  toute  une  catégorie  de  phrases  un  déplace- 
ment du  sujet  qui  demande  désormais  un  effort,  celte  formule 
rencontre  de  plus  en  plus  de  fliveur.  Pourtant,  toute  abstraite 
qu'elle  est,  elle  retient  encore  une  trace  de  sa  valeur  ancienne. 
Ce  n'est  pas  seulement  un  signe  d'interrogation  ;  on  sent  qu'elle 
renierme  aussi  le  sujet  ou  le  régime  du  verbe.  «  Qu'est  ce  qu'il 
dit  ?  »  n'a  pas  le  même  sens  que  «  dit  il  ?  »  Et  l'élément  qui 
complétait  la  signification  du  verbe  était  certainement  la  con- 
sonne du  début.  La  locution  (kzsk)  se  décomposait  donc  en 
deux  éléments  :  (k)  et  (ssk)  :  et  c'est  (ssk)  seul  qui  était  le 
signe  de  l'interrogation .  Ne  pouvait-on  détacher  cette  syllabe 
pour  en  faire  une  formule  plus  abstraite  encore,  qui  marquât 
uniquement  l'interrogation  ?   Analysés  à  leur  tour,  pourquoi  est 


268  L.    FOULET 

ce  que,  commeni  est  ce  que,  ou  est  ce  que  n'invitaient-ils  pas  à 
tirer  la  même  conclusion  ?  Et  la  locution  est  ce...  que  (est  ce  que), 
si  ancienne  dans  la  langue,  ne  donnait-elle  pas  un  exemple 
lointain  sans  doute,  mais  tout  de  même  encourageant,  si  l'on 
peut  dire,  d'une  collaboration  efficace  de  ces  trois  mots  ?  Pré- 
sentant est  ce  que  dans  un  emploi  depuis  longtemps  accepté  par 
la  langue,  ne  justifiait-elle  pas  par  avance  une  analyse  qui  après 
tout  aboutissait  à  isoler  un  second  exemplaire  d'une  formule 
déjà  connue  ?  Tout  se  passait  comme  si  un  usage  nouveau  se 
greffait  directement  sur  une  forme  ancienne.  Voilà  sans  doute 
sous  quelles  influences  naquit  est  ce  que  interrogatif,  tour  si  com- 
mode et  qu'attendait  un  tel  succès.  C'est  une  des  trouvailles 
les  plus  originales  de  la  langue. 

XI 

Nous  avons  supposé  que  la  création  de  est  ce  que  est  pos- 
térieure à  l'adoption  de  la  tournure  «  votre  père  est-il  là  ?  » 
dans  l'emploi  courant  de  l'interrogation  à  la  3^  personne.  Une 
solution  plus  large  de  la  difficulté  aurait  succédé  ainsi  à  une 
solution  plus  limitée.  Cette  suite  chronologique,  quoique  vrai- 
semblable, n'est  pourtant  pas  assurée,  et  nous  n'y  tenons  pas 
essentiellement.  On  peut  très  bien  se  représenter  ces  deux  solu- 
tions comme  simultanées  ou  à  peu  près.  Les  tendances  géné- 
rales de  la  langue  sont  à  un  moment  donné  partout  les  mêmes; 
mais  elles  ne  conduisent  pas  toujours,  sur  tous  les  points, 
à  des  résultats  identiques.  Il  faut  tenir  compte  de  l'existence  de 
groupements  géographiquement  distincts  et  à  l'intérieur  de 
chaque  groupement  de  différences  parfois  importantes  d'éduca- 
tion et  de  milieu  social.  A  une  même  question  posée  par  la 
langue,  on  pourra  à  la  même  époque  trouver  deux  réponses 
qui  s'ignorent  l'une  l'autre.  L'une  peut  être  plus  satisfaisante 
que  l'autre.  Il  y  aura  peut-être  un  choix  à  faire  plus  tard.  En 
attendant  elles  sont  le  plus  souvent  acceptées  toutes  deux  sous 
bénéfice  d'inventaire. 

Il  va  de  soi  qu'on  ne  saurait  limiter  à  deux  le  nombre  des 
solutions  possibles  d'un  même  problème  posé  par  la  langue. 
Tout  dépend  de  l'urgence  du  besoin,  du  plus  ou  moins  d'évi- 
dence des  remèdes  propres  à  y  parer,  du  degré  d'activité  linguis- 


LES    FORMES    DE    l'iXTHRROGATION  269 

tique  manifestée  par  les  différents  groupes  sociaux.  En  fait, 
dans  le  cas  qui  nous  occupe,  il  y  a  une  troisième  solution,  et 
ce  n'est  pas  la  moins  ingénieuse  des  trois.  L'origine  en  est 
curieuse  '.  A  peu  près  vers  le  moment  où  les  phrases  du  type 
«  Votre  père  est-il  là  ?  »  entrent  dans  l'usage  courant,  l'analogie 
avait  conduit  à  insérer,  à  la  forme  interrogative,  un  t  entre  le 
verbe  terminé  par  une  voyelle  et  le  pronom  personnel  postposé. 
Sur  le  modèle  de  «  est-il,  sont-ils,  était-il,  seront-ils,  seraient- 
ils  »,  on  en  vint  à  dire  «  va-t-il,  ira-t-il,  sera-t-il  ».  C'est  à 
une  analogie  du  même  ordre  que  nous  devons  d'entendre 
«  quatre(s)  hommes  »,  à  côté  de  «  deux  hommes  »,  «  trois 
hommes  ».  L'orthographe  ignora  longtemps  ce  ^parasite,  mais 
les  grammairiens  du  xvi^  siècle  nous  signalent  qu'on  le  faisait 
toujours  sentir  dans  la  prononciation .  On  écrivait  «  viendra 
il  »,  mais  on  prononçait  «  viendra-t-il  »,  ou  plutôt  «  viendra- 
t-i  »,  car  dès  cette  époque,  et  même  bien  avant  le  xvi'=  siècle,  le 
/  de  //  à  la  pause  ou  devant  une  consonne  ne  se  faisait  pas  plus 
sentir  qu'aujourd'hui.  Ainsi,  à  l'interrogation,  toutes  les  3" 
personnes  du  singulier  et  du  pluriel  de  tous  les  verbes  se  ter- 
minaient en  //  pour  le  masculin,  en  tel  Qelle,  telles)  pour  le 
féminin.  Jusque-là  rien  de  remarquable,  Ti  de  «  vient-il  » 
s'opposait  à  iii  de  «  viens-tu  »  et  ne  signifiait  pas  davantage. 
Mais  li  prend  une  toute  autre  valeur  quand  le  verbe  a  un  sujet 
nominal  :  «  Ton  père  viendra-t-il  te  voir  ?  »  Là  il  n'est  plus 
du  tout  comparable  à  ///,  car  il  n'est  plus  sujet,  il  a  cédé 
ce  rôle  au  substantif  initial  «  ton  père  »  ;  mais  il  en  a  pris  un 
autre,  peut-être  plus  important.  Qu'est-ce  qui  distingue  eii 
effet  une  phrase  interrogative  «  Ton  père  viendra-t-il  te  voir  ?  » 
d'une  phrase  affirmative  «  Ton  père  viendra  te  voir  »  ?  La  posi- 
tion du  siiiet  réel  n'y  est  pour  rien  :  elle  est  la  même  dans  les 
deux  cas.  C'est  uniquement  l'existence  d'unej^dlabe  //  placée_ 
a£rès  le  verbe  qui  donne  à  la  phrase  sa  valeur  d'interrogation, 
redevenait  donc  par  la  force  des  choses  une  particule  interro- 
gative. Tel  en  était  une  autre,  mais  si  peu  employée  en  com.pa- 
raison  qu'elle  ne  pouvait  tenir  longtemps  contre  sa  rivale.  Ce 
fut  donc  un  progrès  très  naturel  que  de  dire  «  Ta  mère  viendra 

1.  Voir  G.  Paris,  Mélanges  linguistiques,  1906,  p.  276  (Ti,  signe  d'inter- 
rogation). 


2  70  L.    FOÙLÈT 

//te  voir  ?  »  Les  choses  auraient  pu  en  rester  là,  et  l'étape  sui- 
vante est  singulièrement  hardie.  Mais  la  particule  //  avait  en  elle 
une  vertu  d'expansion  qui  lui  fit  franchir  tous  les  obstacles  :  ne 
permettait-elle  pas  d'interroger  sans  avoir  recours  à  l'inversion? 
Ne  suffisait-il  pas  de  la  placer  après  le  verbe  pour  communiquer 
immédiatement  à  la  phrase  le  sens  interrogatif  ?  «  Vient-il  ?  » 
va  donc  s'effacer  devant  «  il  vient-il  ?  »  (i  vjè  ti)  qui  présente 
la  construction  normale,  plus  la  précieuse  particule.  «  Il  vient- 
il  ?  »  nous  conduira  à  «  tu  viens-ti?  »  et  à  «  je  viens-ti  ?  ». 
Et  voici  une  nouvelle  et  très  complète  solution  de  la  difficulté 
qui  depuis  la  chute  de  la  déclinaison  hantait  la  langue. 

On  sait  que  la  langue  cultivée  n'a  pas  accepté  cette  solution. 
On  peut  se  demander  pourquoi.  Au  fond  ti  est  une  création 
tout  aussi  légitime  que  est-ce  que.  C'est  une  mise  en  œuvre  très 
analogue  de  matériaux  très  semblables  provenant  ici  et  là  d'une 
lente  élaboration.  Qiiest  ce  que,  vidé  de  sa  signification  première, 
changé  en  une  formule  d'interrogation,  menait  naturellement 
à  une  seconde  formule  est  ce  que,  plus  abstraite  encore.  Mais  la 
phrase  «  Votre  père  ?  est-il  là  ?  »  devenue  «  Votre  père  est-il 
là  ?  »  ne  conduisait-elle  pas,  tout  aussi  naturellement,  à  voir 
dans  la  syllabe  //(/)  le  signe  même  de  l'interrogation  et  à  l'em- 
ployer comme  tel?  Il  est  probable  que  ce  qui  nuisit  à  1i,  c'est 
la  candeur  même  du  procédé  qui  lui  avait  donné  naissance. 
L'opération  était  trop  visible.  A  une  époque  où  les  grammai- 
riens sont  à  l'œuvre  et  où  les  salons  vont  discuter  de  beau 
langage,  on  n'admet  pas  une  soudure  aussi  incongrue  que  celle 
du  t  final  des  verbes  avec  le  pronom  /'/,  et  l'on  trouve  sans 
doute  barbare  qu'un  pronom  delà  3^  personne  passe  ainsi  sans 
plus  de  façon  à  la  i''^  et  à  la  2^.  Et  pourtant  c'est  par  des  qui- 
proquos de  ce  genre  que  les  langues  se  développent  et  s'enri- 
chissent. L'histoire  du  français  le  prouve  de  reste.  Il  y  a  eu  un 
moment  où  oui  se  disait,  selon  la  personne,  0  je,  0  lu,  0  il,  et 
n  a  fini  par  direo  //,  oïl  (d'où  notre  w«")  à  toutes  les  personnes. 
Mais  au  moment  où  s'est  produite  cette  illogique  extension,  il 
n'y  avait  ni  grammairiens  ni  salons. 

Pourtant  les  puristes  ont  failli  se  laisser  surprendre.  A  leur 
insu  //s'est  glissé  dans  un  recoin  de  la  langue  cultivée.  On  sait 
que  les  adverbes  voici  et  voilà  sont  composés  de  l'ancien  impéraiit 
\;oi  du  verbe  voir  et  des  particules  ci  et  la  qui  ont  servi  aussi  à 


LES    i  ORMES    DE    LINTKRROGATION  27 1 

tonner  ceci  el  cela  et  qui,  même  à  l'état  indépendant,  n'ont  pas 
cessé  d'exister  dans  la  langue.  Or  on  conserv^a    longtemps  la 
conscience  de  cette  origine,  et  on  n'hésita  pas,  au  xvi'^^  siècle 
par  exemple,   à  leur  donner  une  forme  interrogative,  comme 
s'il  s'agissait  encore  d'un  verbe:  la  présence  d'un  régime  direct 
entretenait  cette  illusion.  A  côté  de  «  voila  mon  compte  »  et 
«  voila  ce  que  je  disois  »  on  eut  «  ne  voila  pas  mon  compte  ?  » 
et  «  ne  voila  pas  ce  que  je  disois  ?   »  On  remarquera  que  c'est 
à  l'interrogation  négative  qu'on  a  recours  dans  ces  cas:  un  de 
ses  emplois  les  plus  fréquents  la  rendait  en  effet  particulière- 
ment propre  à  s'allier  à  des  mots  à  valeur  exclamative.  Il  y  avait 
toutefois  dans  ne  voila  pas  une  combinaison  singulière.  Nulle 
part    ailleurs  on    ne  la  retrouvait,  sinon  dans  la  conjugaison. | 
Ne...  pas  n'encadrait  jamais  que  des  formes  verbales.  On  devait 
donc  être  tenté  d'interpréter  tw7«  comme  un  verbe  très  authen- 
tique. Interprétation  à  demi  consciente,  bien  entendu,  presque 
fugitive,  mais  qui  mena  à  introduire   dans  la  locution  le  signe 
de    l'interrogation    dont  on    sentait    confusément    l'absence. 
Partout  ailleurs  en  effet,  quand  il  n'y  avait  pas  de  mots  inter- 
rogatifs  en  tête  de  la  phrase,  ne...  pas  ne  se  rencontrait  qu'ac- 
compagné de  //  ou  mieux  de  ti.   «   Ne   révéla-t-il  pas  ?  »  con- 
duisait ainsi  par  un  développement  naturel  à  :    «  Ne  voila-t-il 
pas  ?  ».  Il  y  en  a  des  exemples  dans  le  Francion  de  Sorel  :  on  en 
trouverait  probablement  d'autres  dès  la  fin  du  xyi"^  siècle.   Les 
grammairiens  du  xvii^  siècle  virent  dans  cette  forme  qui  leur 
arrivait    de   l'câge  précédent    un    composé   tout   fait  que,   sauf 
exception  \  ils  ne  songèrent  pas  à  analyser  et  dont  ils  ne  virent 
peut-être  pas  la  parenté  avec  le  ti  illogique  de  la  langue  popu- 
laire.   Molière  et  Voltaire  n'hésitèrent  pas  à  employer  la  tour- 
nure. Elle  survit  encore  dans  notre  langue  littéraire.  La  langue 
populaire  l'a  conservée  aussi  :  «  Le  voila  ti  pas  qui  s'amène  1  », 
et  elle  n'a  aucun  scrupule  à  la   débarrasser,  au    besoin,  de   la 
négation  qui  pourtant  avait  été  la  condition  même  de  sa  nais- 
sance :  «  En  voila  //  des  manières  !  » 

Ti  est  donc  venu  trop  tard.  Au  xvii''  siècle  il  avait  contre 
lui  son  origine  trop  transparente,  et  la  langue  cultivée  réserva 
toutes  ses  faveurs  à  un   autre    nouveau    venu,  est  ce  que,   qui 


I.    Oudin  proteste.  \'oir  Brunot,  onir.  cil.,  t.   III,  i^^  partie,  p.  289. 


272  L.    FOULET 

donnait  la  double  illusion  d'êtru  plus  logique  et  plus  ancien. 
Créés  deux  cents  ans  plus  tôt,  //  et  est  ce  que  fussent  entrés  dans 
la  langue  au  même  titre,  eussent  lutté  l'un  contre  l'autre  à 
armes  égales,  et  bien  avisé  qui  pourrait  dire  auquel  serait  restée 
la  victoire.  Au  siècle  de  Vaugelas,  il  y  a  une  élite  sociale  qui 
aspire  à  se  distinguer  du  reste  de  la  nation  même  par  son  par- 
ler, et  //  n'est  plus  qu'un  parent  pauvre  qu'on  abandonne  à  la 
langue  populaire. 

XII 

Cette  distinction  de  deux  langues  est  un  fait  essentiel  dont 
nous  devons  désormais  tenir  compte.  En  regard  de  est  ce  que 
nous  mettrons  donc  //.  La  question  est  de  savoir  ce  qui  corres- 
pondra à  qu'est  ce  que,  car  il  n'est  pas  probable  que  la  langue 
populaire  ayant  fait  là  bande  à  part  se  mette  ici  à  la  remorque 
de  la  langue  cultivée.  Et  de  fait,  avant  même  que  quest  ce  que 
apparût  dans  le  français  correct,  il  est  à  croire  que  le  peuple 
avait  déjà  trouvé  sa  solution,  qui  n'est  pas  sans  mérite.  Il  paraît 
probable  que  dès  le  xv^  siècle  il  commençait  à  dire  :  «  Qui  que 
t'a  dit  ça  ?  que  que  tu  veux  ?  où  qu'i  va  ?  comment  que  tu 
fais  ?  »  On  voit  qu'entre  la  langue  cultivée  et  la  langue  popu- 
laire la  différence  est  moins  grande  ici  que  tout  à  l'heure  entre 
est  ce  que  et  ti.  L'aspect  général  des  phrases  est  le  même  des  deux 
côtés  :  le  mot  interrogatif  vient  en  tète,  le  sujet  et  le  verbe, 
dans  l'ordre  normal,  terminent  la  phrase,  et  pour  relier  les 
deux  groupes  une  particule  qui  est  tantôt  est  ce  que  (ssk),  tan- 
tôt queÇy).  Ces  particules  sont  également  commodes  :  elles  sont 
invariables,  sauf  que  quand  le  qui  initial  est  sujet  il  est  suivi 
d'un  second  qui:  «  (qui) est  ce  qui  »,  w  {(\\n)  qiii  »  ;  et  encore, 
même  ici,  la  langue  populaire  dit-elle  plus  volontiers  «  (qui) 
que  »  ;  d'autre  part  elles  détachent  avec  la  même  netteté  le 
pronom  ou  l'adverbe  initial  qui  porte  tout  l'essentiel  de  l'in- 
terrogation :  «  Où  est-ce  que  tu  vas  ?  »,  «  où  que  tu  vas  ?  » 
'La  phrase  populaire  a  l'avantage  de  la  brièveté  :  (u  ssk  tu  va  ?), 
(uk  tu  va  ?).  Elle  n'est  pas  plus  illogique.  Sans  doute  a  où  est 
ice  que  ?  »  nous  semble  encore  offrir  l'inversion  réclamée  par 
l'interrogation,  et  l'ordre  direct  qui  suit  est  ainsi  pleinement 
justifié.  Que  au  contraire  ne  porte  pas  en  lui  son  explication  et 


LhS    lOKMHS    DE    l'iXTERROGATION'  273 

rartiticc  qui  consiste  à  l'insérer  au  beau  milieu  de  la  phrase 
inierrogative  semble  brutal  et  arbitraire.  Il  y  a  là  toutefois  encore 
une  illusion.  La  langue  spontanée  de  la  conversation  n'a  pas 
de  mémoire  :  elle  est  tout  entière  dans  le  présent.  Que  est  ce 
que,  en  vertu  d'une  signification  aujourd'hui  disparue,  ait  pu 
jadis  appeler  légitimement  l'ordre  direct  dans  la  phrase  princi- 
pale, elle  n'en  sait  rien;  pour  elle,  c'est  une  locution  indé- 
composable où  il  n'y  a  ni  sujet  ni  verbe  et  par  conséquent  pas 
d'inversion,  une  particule  commode  qui  placée  après  le  mot 
interrogatif  lui  permet,  sans  qu'elle  se  demande  pourquoi,  de 
conserver  l'ordre  direct.  D'autre  part  «  où  que  tu  vas?  »  est/; 
un  produit  tout  aussi  naturel  du  développement  de  la  langue.'' 
Nous  en  avons  vu  l'origine  dans  un  article  précédent  \  Nous 
savons  que,  par  une  série  de  transformations  parfois  à  peine  sen- 
sibles, «  lequel  que  c'est  ?  »  est  sorti  de  «  lequel  que  soit?  », 
«  où  que  tu  es  ?  »  de  «  où  que  tu  sois  ?  ».  Ces  locutions  sont 
donc  aussi  anciennes  que  est  ce  que  et,  dans  le  fond,  elles  ne 
sont  pas  plus  fautives.  Le  que  qui  en  est  l'essentiel  est  le  que 
que  nous  retrouvons  dans  «  qui  que  vous  soyez  »,  et  il  n'est 
pas  plus  arbitraire  dans  un  cas  que  dans  l'autre.  Naturelle- 
ment, si  la  langue  populaire  a  accueilli  ces  tournures  avec  tant 
de  faveur,  c'est  parce  qu'elles  lui  fournissaient  le  moyen  de  se 
débarrasser  d'inversions  gênantes  :  il  va  de  soi  qu'elle  ignore 
tout  de  leur  histoire. 

XIII 

^  Pendant  la  période  classique,  les  formes  vraiment  populaires 
n'apparaissent  guère  dans  la  littérature.  Il  faudra  attendre  jus- 
qu'au xix^  siècle  pour  que  les  romanciers  leur  fassent  l'honneur 
de  les  admettre  parfois  dans  leurs  œuvres.  Même  les  paysans 
de  Molière  avec  leur  prononciation  campagnarde  et  leurs 
expressions  de  village  conservent  une  certaine' distinction  dans- 
leur  parler.  Charlotte  dira  à  Pierrot  :  «  Ne  fainié-je  pas  aussi 
comme  il  flmt  ^  ?  »  Il  en  est  tout  autrement  des  nouvelles 
formes  de  conversation  est  ce  que  et  qiCest  ce  que.  Leur  succès  au 


1.  Ron/ania,XLY,    1919,  p.  220  ss. 

2.  Dom  Juan,  II,  i. 
Romania,  XLVII. 


18 


274  L.    FOULAT 

XVII'  siècle  est  extraordinaire.  \^augelas  les  patronne,  nous  le 
savons  déjà,  et  Molière  les  emploie  à  profusion.  Non  qu'elles 
soient  fréquentes  dans  les  pièces  en  vers  :  leurs  trois  syllabes  et 
leurs  (■  sourds  alourdiraient  la  mesure,  et  d'autre  part,  là  où  le 
ton  se  relève,  elles  n'ont  pas  tout  à  fait  la  dignité  qui  convient. 
Elles  n'en  appartiennent  pas  moins  au  parler  de  la  bonne  com- 
pagnie et  les  marquis,  Elmire  du  Tartufe,  Alceste  lui-même 
s'en  servent  à  l'occasion.  Mais  c'est  dans  les  pièces  en  prose 
qu'elles  se  montrent  surtout.  En  particulier  dans  le  Malade 
Imaginaire  les  exemples  abondent:  «  Est-ce  que  Monsieur  Pur- 
gon  le  coiinoît  ?...  Est-ce  que  vous  êtes  malade  ?...  Où  est-ce 
donc  ^7/<' nous  sommes  '  ?...  Pourquoi  donc  est-ce  que  xousmetlcz 
mon  mari  en  colère  '  ?...  Monsieur,  combien  est  ce  qu'il  faut 
mettre  de  grains  de  sel  dans  un  œuf  '  ?  ))Ily  a  là,  sans  le  moindre 
doute,  une  peinture  fidèle  du  langage  familier  de  l'époque. 

C'est  dans  le  milieu  bourgeois  que  fréquentait  Monsieur 
Argan,  ou  le  père  de  Monsieur  Argan,  qu'est  vraisemblable- 
ment née  une  nouvelle  forme  d'interrogation,  qu'est  ce  que  c'est 
que.  Quelle  est  l'origine  d'un  tour  si  bizarre  et  en  apparence  si 
compliqué?  Il  faut  la  chercher  un  peu  loin.  La  question  qu'est 
ce  remonte  à  l'origine  de  la  langue  où  elle  avait  alors  tout  son 
sens  :  le  ^g  y  étant  pleinement  prononcé  pouvait  facilement  ren- 
voyer  à  quelq^ug  ^ose  de  précis,^  par ^^xemple  à  un  objet  sur 
lequel  0]i  voulait  attirer  {'attentiô^tr~Er~îè~irv*  siècle  connaît 
encore  cet  emploi  :  «  Dictes,  mes"  amis,  qu'est  ce  dedans  ces 
beaux  chariotz  ?  —  C'est  la  tapisserie,  dit  l'ung  ^.  »  Mais  dès 
ce  moment  qu'est  ce  trouve  un  voisin  gênant  dans  qu'est  ce  que, 
qui  devenu  simple  formule  d'interrogation  se  prête  de  moins 
en  moins  à  une  analyse  de  ses  éléments.  Dans  ce  voisinage 
qu'est  ce  ne  peut  maintenir  sa  valeur  originelle.  On  s'en  servira 
encore  pour  se  référer  à  quelque  chose  d'indéfini,  une  situation 
par  exemple;  tl  qu'est  a' n'est  plus  qu'un  synonyrhe  de  qu'y  a- 
t-il.  Mais  pour  montrer  une  personne,  un  objet,  il  faudra  de 
toute  nécessité  raviver  l'énergie  de  ce,  le  doubler  d'un  syno- 


1.  I,   V. 

2.  1,   VI, 

5.  II,  VI. 

4.  Jehan  de  Paris,  p.  72. 


Lhs  formes  de  l'interrogation  i75 

hyme  expressif.  De  là  la  création  àc  qu'est  ce  que  cela.  Elle  est 
acquise  dès  le  milieu  du  xvr  siècle.  Une  phrase  comme  la  sui- 
vante, qui  est  du  grammairien  Mairet,  la  suppose  :  «  Si  tu 
saucés  que  c'el  que  diphtbouge,  tu  avroès  honte  de  me  tenir  si 
langage...  '  »  On  rétablit  facilement  l'interrogation  directe 
«  qu'est  ce  que  diphtongue  ?  »  Un  peu  plus  tard  un  person- 
nage de  Larivey  dira  :  «  Thomas,  qu'est  ce  que  l'âme  =  ?  »  C'est 
le  tour  même  que  nous  étudions.  D'où  vient  le  que  qui  unit 
qu'est  ce  au  pronom  ou  au  substantif? 

On  a  voulu  l'expliquer  par  une  ellipse.  Ouest  ce  quecela  serait 
pour  qu'est  ce  quecela  [«/]  '.  Cette  hypothèse  ne  nous  paraît 
pas  démontrée.  Dans  des  phrases  du  xv=  siècle  où  il  ne  peut 
être  question  d'aucune  ellipse,  on  trouve  un  que  analogue  qui 
a  le  sens  de  «  à  savoir  »  +.  L'origine  en  est  obscure,  mais  sa 
fonction  est  évidemment  de  détacher  et  mettre  en  relief  un 
mot  ou  un  membre  de  phrase.  C'est  selon  nous  cette  particule 
qu'on  retrouve  dans  quest  ce  que  cela.  Mais  il  est  bien  vrai  que 
la  série  qu'est  ce  que  suggérait  tout  de  suite  une  formule  ana- 
logue cà  celle  de  l'interrogation  devant  un  verbe.  Entre  quest 
ce  que  cela  et  qu'est  ce  que  cela  fait  il  subsistait  toutefois  une  dif- 
férence. Dans  la  deuxième  de  ces  phrases  qu'est  ce  que  est  vidé  de 
toute  intention  particulière,  c'est  un  simple  point  d'interroga- 
tion :  dans  la  première  au  contraire,  qu'est  ce  nous  oflr.'  le  verbe 
être  sous  la  forme  interrogative  :  «  fait  »  était  le  verbe  de 
l'autre  phrase,  ici  c'est  «  est  ».  La  question  qu'est  ce  quecela 
nous  force  donc  de  nouveau  à  analyser  une  expression  que  des 
questions  très  semblables  d'apparence,  et  bien  plus  nombreuses, 
nous  présentent  comme  un  tout  indécomposable.  Grâce  à  cela 
on  avait  remis  en  valeur  le  sens  affaibli  de  ce  :  on  n'avait  pas 
touché  à  la  vraie  difficulté.  Il  n'y  avait  donc  pas  là  une  réelle 
solution,  mais  tout  au  plus  un  expédient  provisoire.  Bon  gré 
"^^^  gré,  il  fallait  faire  un    pas  de  plus.    Puisque   le  verbe  être 

1.  Dans  Thurot,  De  la  prononciation  française  depuis  le  commencement  du  \ 
XV h  siècle,  t.  I,  1881,  p.  403. 

2.  U  Laquais:  Ancien  théâtre  français,  t.  V,  p.  45. 

3.  Tobler,  ouvr.  cit.,  t.  I,  1902,  p.  13. 

4-  «  Et  lors,  respondit  la  royne,  elle  fist  sa  malle  joye  que  pour  un  moynne 
laisser  celuy  qui  tant  l'anioit.  »  Le  Petit  Jelian  de  Sain' ré,  éd.  Guichard, 
^845.  P-  277. 


2-6  L.    FOULET 

était  nécessaire  et  qu'on  ne  pouvait  pas  [le  dégager  de  est-ce, 
locution  figée,  il  n'y  avait  qu'à  l'insérer  de  toute  pièce  dans  la 
phrase.  D'où  :  qu  est-ce  que  c'est  que  cela  ?  Voilà  cette  fois  le  véri- 
table équivalent  de  qii  est-ce  que  cela  fait  ?  Les  deux  phrases 
commencent  par  la  même  formule  qu'est  ce  que  qui  donne  aux 
verbes  suivants  «  c'est  »  d'une  part,  «  cela  fait  »  de  l'autre  leur 
valeur  interrogative.  Le  parallélisme  est  complet.  De  même 
qu'est-ce,  synonyme  de  quy  a-t-il,  sera  allongé  en  qu'est-ce  que 
c'est,  qui  aura  le  même  sens  mais  cadrera  mieux  avec  les  ten- 
dances nouvelles  de  la  langue  ;  et  qu'est-ce  que  c'est  n'offrira  à  son 
tour  pas  d'autre  combinaison  que  celle  qu'on  retrouve  dans 
qu'est-ce  que  tu  vois  ? 

Jusqu'ici,  en  ce  qui  concerne  l'interrogation  elle-même,  il 
n'y  a,  comme  on  le  voit,  pas  trace  d'innovation.  La  langue 
s'aperçoit  seulement  que  le  verbe  être  pose  un  cas  particulier  : 
la  forme  «  est  »  de  est-ce  ne  saurait  à  la  fois  faire  partie  d'une 
formule  indécomposable  et  incolore  et  être  la  3^  personne  du 
sin^Tulier  du  présent  de  l'indicatif  du  verbe  être.  La  langue  com- 
prend qu'il  faut  mettre  qu'est-ce  que  devant  le  verbe  être  commt 
devant  tous  les  autres  verbes.  Elle  dira  «  qu'est-ce  que  c'était  ?  » 
ou  «  qu'est-ce  que  ce  sera  ?  »,  comme  elle  dit  «  qu'est-ce  que 
tu  voyais  ?  »  ou  «  qu'est-ce  que  tu  verras  ?  » 

Mais  voici  où  est  l'innovation.  La  langue,  qui  dans  ces 
remaniements  et  ces  élargissements  avait  procédé  avec^  un 
instinct  très  sur  et  une  méthode  presque  rigoureuse,  s'em- 
brouilla un  peu  dans  le  dédale  de  ses  nouvelles  créations.  Au 
lieu  de  voir  dans  qu'est  ce  que  c'est  que  cela,  comme  en  bonne 
logique  elle  l'aurait  dû,  l'équivalent  exact  de  qu'est  ce  que  tu 
vo%,  elle  s'en  tint  aux  apparences,  et  elle  voulut  retrouver  cet 
équivalent  dans  la  forme  antérieure  qu'est-ce  que  cela.  Mais  si  de 
qu'est-ce  que  cela  on  était  passé  à  qu'est-ce  que  c'est  que  cela,  ne 
suivait-il  pas  que  de  qu'est-ce  que  tu  vois  on  avait  le  droit  de 
conclure  à  qu'est-ce  que  c'est  que  tn  vois  ?  Cette  forme  étrange 
apparaît  en  effet  au  xvii'  siècle . 

Molière  nous  offre  tous  les  termes  de  la  série,  depuis  les  plus 
anciens  jusqu'aux  dernières  créations.  «  Hé  bien  quoi  ?  qu'est-ce  ? 
qu'y  a-t-il  '  ?...  Qu'est-ce  que  cela  ?  vous  riez...  '■  Qu'est-ce  donc 

1.  Monsieur  de  Pourceaugnac,\,  m. 

2.  Le  Malade  imaginaire,  1,  v. 


LES    FORMES    DE    l'iNTERROGATION  277 

gne  ceci  ?  Qui  nous  payera,  nous  autres  '  ?. . .  Ah  mon  Dieu  ! 
miséricorde  !  Qest-ce  que  cest  donc  que  cela  ?  Quelle  figure  ! 
Est-ce  un  momon  que  vous  allez  porter;  et  est-il  temps  d'aller 
en  masque  ?  Parlez  donc,  qu  est-ce  que  cest  que  ceci  ?  Qui  vous  a 
fagoté  comme  cela  =  ?...  Ouest-ce  que  c'est.  Madame,  que  votre 
écuver  "'?  »  On  voit  la  progression.  Et  voici  l'aboutissant  de  la 
série  :  «  Ou  est-ce  que  c'est  donc  que  vous  veut  Mathurine  •♦  ? 
Qu\'st-ce  que  c'est  donc  qu'il  y  a,  mon  petit  fils  î  ?  »  L'une  de 
CCS  phrases  est  dans  la  bouche  d'une  pa3'sanne,  l'autre  est  pro- 
noncée par  Madame  Argan.  Ce  sont  assurément  des  tours  très 
familiers.  Mais  ils  pénétreront  même  dans  des  conversations  de 
ton  plus  relevé  et  la  langue  saura  en  tirer  un  parti  ingénieux. 
Mettant  à  profit  leur  forme  plus  pleine  et  plus  consistante,  elle 
donnera  à  ces  particules  nouvelles  la  valeur  emphatique  qu'avait 
autrefois  eue  qu  est-ce  que  et  qu'il  avait  perdue  au  cours  des 
temps.  Ainsi  qu'est-ce  que  avait  remplacé  que  et  qu'est-ce  que  c'est 
que  remplaçait  à  son  tour  qu'est-ce  que.  Ecoutez  de  quel  air  Sil- 
via  relève  l'impertinence  de  sa  soubrette  :  «  Dès  que  je  le  défends 
sur  ce  ton-là  ?  Qu'est-ce  que  cest  que  le  ton  dont  vous  dites  cela 
vous-même?  Qu'entendez-vous  parce  discours  ?  Que  se  passe- 
t-il  dans  votre  esprit  ^  ?  »  et  demandez-vous  ce  que  deviendrait 
cette  phrase  où  le  dépit  se  mêle  si  joliment  à  la  mortification, 
si  Marivaux  avait  fait  dire  à  Silvia  :  «  Qu'est-ce  que  le  ton  dont 
vous  dites  cela  vous-même  ?  »  Quelle  fine  nuance  disparaîtrait  ! 
Ici  encore  une  création  inattendue  et  illogique  devient  un  ad- 
mirable instrument  d'expression. 

XIV 

Qu'est-ce  que  c'est  que  est  la  dernière  des  formules  interroga- 
tives  essentielles  qu'ait  créées  la  langue,  et  elle  nous  amène  à 
une  époque  bien  voisine  de  la  nôtre.  Nous  pouvons  donc  dès 
maintenant  interroger  l'usage  contemporain.   Il  est  extraordi- 

1.  Les  Précieuses  Ridicules,  xv. 

2.  Le  Bouro^eois  gentilhomme,  V,  i. 

5.  La  Comtesse  d'Escarha^iias,  II,  11. 
4.  Domjuan,  II,  iv. 

>.  Le  Malade  Imaginaire,  I,  vi. 

6.  Marivaux,  Le  Jeude  rjmour  el  duHasard,  II,  vu. 


278  L.    FOULET 

nairement  divers  :  c'est  un  vrai  fourmillement  de  formes.  Elles 
n'ont  pas  toutes  la  même  tonalité,  il  est  vrai,  et  notre  premier 
soin  sera  de  les  répartir  suivant  le  système  auquel  elles  appar- 
tiennent :  langue  littéraire,  langue  de  la  conversation,  langue 
populaire.  Mais  chacun  de  ces  systèmes  offre  un  ensemble  qui, 
malgré  tout,  reste  assez  complexe.  C'est  qu'il  n'v  a  pas  trois 
classes  distinctes  dans  la  nation  :  les  gens  plus  cultivés  se 
mêlent  aux  gens  moins  cultivés  et  le  peuple  englobe  l'élite  et 
les  autres.  Il  ne  saurait  donc  v  avoir  de  cloisons  étanches  entre 
les  systèmes  :  ils  se  pénètrent  et  s'influencent,  chacun  emprunte 
et  rend  à  son  voisin.  Delà  à  côté  des  formes-types  une  foule  de 
formes  secondaires,  et  des  combinaisons  des  unes  avec  les  autres  : 
tout  un  enchevêtrement  que  nous  aurons  à  démêler.  L'exposé 
historique  que  nous  venons  de  faire  nous  y  aidera. 

Nous  commencerons  par  la  langue  populaire.  C'est  la  moins 
accessible  des  trois.  Il  n'en  existe  ni  grammaire  ni  dictionnaire. 
Malgré  certaines  apparences,  elle  ne  s'écrit  pas.  Aussi  convient- 
il  de  recueillir  les  exemples  à  la  source  même,  dans  la  conver- 
sation des  gens  qui  l'emploient  chaque  jour.  Et  précisément 
parce  que  cette  collecte  ne  va  pas  toujours  sans  difficulté,  il  y  a 
avantage  à  multiplier  les  exemples  quand  on  le  peut.  Nous  en 
donnerons  un  assez  grand  nombre. 

Nous  savons  que  là  où  l'interrogation  porte  sur  le  verbe,  la 
langue  populaire  emploie  la  particule  //'  dont  nous  connaissons 
l'origine.  Ti  s'emploie  à  toutes  les  personnes  du  singulier  et  du 
pluriel  : 

i   j'ai  //  eu  mal  à  la  tête  c'te  nuit  ! 

!'■'■■  pers.  sing.  j  je  me  plairais  /;'  bien  là-haut  ! 

[  j'ai  ti  envie  d'y  aller  ! 

2nie  pers.  sing.     tu  les  avais  //  vus  ? 

il  habite  //  Paris  ou  Lyon  ? 

i  se  trouve  //  bien  là-bas  î 

il  a  ti  son  bidon  ? 

vous  porterez   un  rondin  d'un  mètre.  —  Il   est 

\  ti  bien  gros  ? 
5"H-  pers.  smg.         ^.^^^       ^.„^.  ^,.^^.^  ^.  ^^^^.^.^^  , 

{  c'est  //  bien  sûr  ? 
lient  rc   ■;  ,        .  ... 

(  ça  marche  /;  ou  ça  marciie  //  pas  f 

(  on  t'a  //  demandé  ton  adresse  ? 
on  \  .  ^.. 

(  on  vous  attend  ti  t 


LES    FORMES    HE    L  IXTHRROGA  TIOX  279 

r«  pers.  plur.     on  va  //avoir  un  mauvais  temps  pour  s'en  retourner  là- 

liaut  ! 
iine  pt^rs.  plur.     vous  vendez  ti  de  la  moutarde  ? 
V'"-"  pers.  plur.     i  sont  //  rentrés  '  ? 

La  langue  correcte  emploie  //  elle  aussi,  et  certains  faits  de 
prononciation  montrent  qu'elle  y  voit  une  particule  douée  de 
quelque  indépendance  :  on  dit  :  «  /  pleut  »  (i  plœ)  et  «  // 
arrive  »  (il  ariv),  mais  «  est  //  arrivé  ?  »  (3  ti  arive)  comme 
«  est  //  venu  ?  »  (:  ti  vanu  ?).  Pourtant  on  n'oublie  pas  qu'il 
n'y  a  là  après  tout  qu'une  syllabe  où  se  rencontrent  la  con- 
sonne finale  du  verbe  et  le  pronom  /  (=  //,  ils),  et  pour  la 
langue  correcte  //  n'est  jamais  un  mot  indécomposable.  Il  s'en- 
suit qu'elle  n'admettra  //  qu'à  la  3""  personne  du  singulier  et 
du  pluriel,  et  au  masculin  seulement.  Si  le  sujet  est  un  substan- 
tif ou  un  pronom  autre  qu'un  pronom  personnel,  //se  bornera 
à  donner  à  la  phrase  le  tour  interrogatif  ;  si  le  sujet  doit  être 
le  pronom  /'/  ou  ils,  ti  jouera  un  double  rôle  :  à  lui  tout  seul 
il  marquera  l'interrogation  et  fournira  le  sujet  de  la  phrase. 
«  Votre  père  habite  //  Paris  ?  »  est  à  la  fois  correct  et  populaire. 
«  //  habite  ti  Paris  ?  »  est  populaire  ;  «  Habite  //'  JParis  ?  »  est 
correct.  La  logique  n'est  peut-être  pas  là  ou  on  l'attendrait. 

De  son  ancienne  association  avec  le  sujet  inversé,  //  a  con- 
servé sa  place,  qui  est  immédiatement  après  le  verbe  ou-  l'auxi- 
liaire. On  l'intercalera  donc  avant  pas  :  «  Ça  marche  //  pas  ?  » 
Son  histoire  explique  également  qu'il  soit  aussi  apte  à  rendre 
l'exclamation  que  l'interrogation.  Des  formes  comme  «  je  me 
plairais  //  bien  là  haut  !  »  sont  particulièrement  fréquentes.  De 
même  //"  rendra  très  bien  l'interrogation  conditionnelle.  «  Ne 
planterais-tu  que  des  pois.  .  »  a  pour  équivalent  très  régulier 
('  Tu  planterais  //  que  des  pois.  .  ».  Ti  devient  ainsi  apte  à 
exprimer  une  supposition,  et  on  n'est  pas  surpris  d'entendre 
dire  :  «  Quand  elle  tomberait  ti  sur  la  ferme .  .  (la  bombe)  » . 

î.  Xous  n'avons  jamais  entendu  de  formes  du  x\^qvoh1i'i-vous  Cy  (E.  Rol- 
land, Rom.,  VII,  1878,  p.  599),  as-tu-ti  bu,  viemire:^-vous-ti  me  voir  (G.  Paris, 
Mélanges  linguistiques  publiés  par  M.  Roques,  1906,  p.  280),  suis-je-ti,  soiiinies- 
uous-ti  (j^yrop.  Grammaire  historique  de  la  lang.fr.,  t.  II,  1903,  p.  168).  Si 
elles  existent,  elles  sont  le  résultat  d'une  confusion  plus  ou  moins  volontaire 
et  n'ont  aucune  chance  de  survivre. 


280  L.    POULET 

Un  pas  de  plus  et  //  devient  une  sorte  de  particule  vague  qui 
communique  à  la  phrase  une  nuance  d'incertitude  :  «  Quoi 
qu'i  n'en  soit  //.  .  ».  Il  y  a  peut-être  là,  à  peine  visible  encore, 
L'annonce  d'un  développement  nouveau . 

'  Cest-iJ  que  (ss  ti  k)  est  le  calque  populaire  de  est-ce  que,  mais 
il  est  loin  d'avoir  pris  la  même  extension  que  son  modèle.  Ce 
.n'est  pas  une  forme  vide,  une  simple  particule  interrogative. 
Le  verbe  être  y  conserve  une  partie  de  son  sens,  et  la  locution 
comporte  presque  toujours  une  nuance  de  raillerie  ou  de  désap- 
pointement grognon  :  «  C'est  ti  que  vous  êtes  toqué  ?  », 
«  c'est  ti  qu'i  ne  viendra  pas?  ».  Il  n'y  donc  pas  là  une  con- 
currence à  l'emploi  ordinaire  de  ti. 

Ti  reste  la  forme  essentielle  de  l'interrogation  dans  la  langue 
populaire.  On  est  même  tenté  au  premier  abord  de  se  demander 
pourquoi  on  n'en  a  pas  tiré  un  plus  grand  parti.  Dès  qu'on 
passe  aux  phrases  commençant  par  un  hiot  interrogatif,  c'est 
en  effet  un  nouveau  procédé  qui  intervient  :  «  où  que  j'ai  vu 
ça?  ».  N'aurait-on  pas  pu,  ici  aussi,  introduire  //  ?  Cette  diver- 
sité des  tournures  dans  des  cas  si  analogues  s'imposait-elle?  Il 
le  semble  bien.  On  peut  entendre,  il  est  vrai,  des  phrases 
comme  «  Où  j'ai  //  vu  ce  nom  là  '  ?  ».  Mais  il  y  a  là,  croyons- 
nous,  un  tvpe  de  phrase  exceptionnel,  dû  en  grande  partie  à  ce 
que  le  sujet  est  soudé  au  verbe.  Nous  doutons  qu'on  ait  souvent' 
l'occasion  d'entendre  «  Comment  tu  as  ti  fait?  »,  «  Pourquoi 
elle  y  va  ti}  >■>.  Ces  phrases  semblent  gauches  et  contournées. 
Et  7)h  "volt  ce  qui  les  alourdit.  Elles  supposent  l'existence  de 
locutions  interrogatives  à  deux  éléments  dont  l'un  précède  le 
verbe  et  l'autre  le  suit  comment.  .  .  ti,  pourquoi.  .  .  ti,  etc.  C'est 
une  complication.  Il  y  avait  dans  la  phrase  négative  tradition- 
nelle une  difficulté  très  analogue  :  deux  particules  encadrent  le 
le  verbe,  «  il  ne  vient  pas  ».  Or  ici,  comme  on  sait,  la  langue 
populaire  a  simplifié  vigoureusement  :  elle  dit  «  i  vient  pas  ». 
Croit-on  que  tout  à  côté  et  de  gaîté  de  cœur  elle  va  embarras- 
ser la  phrase  interrogative  d'un  amas  de  particules  distinctes  ? 
D'autre  part  «  comment  tu  as  ti  foit  ?  »,  «  pourquoi  elle  y  va 
ti  ?  »  introduisent  après  comment  et  pourquoi  une  non-inversion 
qui  peut  flatter  l'instinct  de  la  langue,  mais  qui  gêne  ses  habi- 

I,  Voir  page  335. 


LES    FORMES    DE    l'inTERROGATIOX  28 1 

tildes.  Ti  ne  justifie  nullement  ici  l'ordre  direct,  il  est  donc  infi- 
dèle à  l'esprit  de  sa  fonction  qui  est  précisément  de  rendre 
l'inversion  inutile.  Et  à  supposer  que  la  langue  fosse  ici  un  pas 
qui  doit  lui  coûter,  n'y  aura-t-il  pas  économie  pour  elle  à  dire 
tout  simplement  «  comment  tu  fais  ?  »,  «  pourquoi  elle  y  va  ?  » 
Et  en  effet  ce  sont  dys  phrases  qu'on  entend  aujourd'hui.  Dans 
tous  ces  cas  //  est  inefficace  et  superflu.  La  langue  populaire  a 
donc  obéi  à  un  instinct  très  sûr  et  très  juste  en  recourant  ici  à 
un  second  type  de  phrases  interrogatives. 

Voici  des  exemples  où  apparaissent  tour  à  tour  les  différents 
mots  interrogatifs  : 

Qui  qui  que  c'est  r 

l'année  dernière,  qui  ^«'aurait  dit  ça  ? 

qui  donc  qu^  t'appelles  comme  ça  ? 

à  qui  qu'il  est,  ce  sac  ? 

(/  qui  que  c'est,  celui-là  ?  I     1 

à  qui  que  tu  portes  le  pain  ? 

avec  qui  que  vous  mangez  ce  soir  ? 

r/;«^  qui  que  vous  restez  ? 

On  remarquera  que  la  forme  qui  qui  est  évitée.  Nous  avons 
déjà  eu  occasion  de  signaler  cette  tendance  qui  a  été  constante 
dans  l'histoire  du  français. 

Que.  Ici  il  y  a  une  difficulté.  Comment  donner  pleine 
valeur  à  un  mot  dont  l'unique  voyelle  est  un  e  muet  ?  La  langue 
cultivée  s'est  trouvée  en  présence  de  la  même  difficulté,  etelle 
l'a  résolue  à  sa  manière  '.  La  langue  populaire  s'en  tire  de  plu- 
sieurs façons.  Tantôt  elle  change  Ve  muet  en  e  fermé  :  que 
devient  que.  Tantôt  elle  accole  au  que  l'adverbe  doue  (prononcé 
dô)  fréquent  du  reste  dans  toutes  les  formes  :  il  en  résulte  une 
espèce  de  mot  composé  où  la  deuxième  syllabe  reçoit  l'accent  : 
que  doue  (kadô  ou  kdô).  Tantôt  enfin  elle  remplace  que  par  la 
forme  accentuée  quoi.  Quand  le  pronom  est  précédé  d'une  pré- 
position, c'est  cette  dernière  forme  qui,  comme  dans  la  langue 
cultivée,  est  toujours  employée. 

que  que  ça  tourne  donc  ?  (aux  cartes) 
que  donc  qu'i  a  là  bas  ? 
quoi  que  c'est,  ces  godillots  ? 

I,  Voir  pages  502,  503,  506, "507. 


tl-^ 


282  L.    rOULET 

(jiioi  qiii  feraient  ? 

eh  ben,  alors,  quoi  donc  que  tu  mets  ? 

à  quoi  qu'on  joue  ? 

à  quoi  que  sert  un  fusil  qui  n'est  pas  juste  ? 

(i  quoi  que  nous  sommes  bons  ? 
Quel  quel  pavs  que  c'est  ? 

quel  jour  que  c'est  ?  • 

quelle  heure  ^«'il  est  ? 

quel  âge  qu'il  a  ? 
Lequel  lequel  quia  raison  de  vous  deux? 

y  a  des  industries  qui  disparaissent.  —  Lesquelles   qui  dispa- 
raissent ? 

lequel  qu'est  un  menteur  ? 

lesquelles  que  faut  prendre  ? 
Ou  où  que  tu  vas  ? 

où  que  tu  l'as  mis  ? 

où  qu'il  est  ? 

d'où  que  tu  viens  r 

par  où  qiion  rentre  là-dedans  ? 

Où  est  une  forme  très  courte  qui  offre  moins  de  prise  que 
combien,  comment,  pourquoi.  On  la  renforce  donc  parfois  à  l'aide 
de  là.  C'est  pour  la  même  raison  que  donc  se  rencontre  fré- 
quemment avec  qui  et  que. 

là  où  qu'il  est  ? 

là  01)  qu'elles  sont  ? 

là  où  que  sont  mes  allumettes  ? 

Ce  dernier  exemple  montre  que  la  langue  populaire  se  préoc- 
cupe elle  aussi  de  la  cadence  de  la  phrase.  «  Là  où  que  mes 
allumettes  sont  ?  »  présente  une  construction  boiteuse  qu'on 
écarte  instinctivement.  Il  en  est  de  même  dans  un  exemple  cité 
plus  haut  :  «  à  quoi  que  sert   un  fusil  qui   n'est  pas  juste  ?  » 

j  Dans  les  deux  cas  les  exigences  du  rythme  triomphent  des  ten- 

\  dances  de  la  syntaxe . 

Combien       combien  que  tu  m'as  donné  de  sous  ? 

combien  que  ça  coûte,  cette  glace  ? 
Quand  quand  donc  qu'on  reverra  cette  vieille  ruc  Bertliollct  r 

P0URQ.U01    pourquoi  que  le  not'  n'en  fait  pas  autant  ? 

L'interrogation  indirecte  nous  présentera  naturellement  les 
mêmes  tours  de  phrase  : 


LES    FORMES    DE    LIN  1  EKROGATIOX  283 

i   Siivaient  </  qui  qn'iz  avaient  à  taire. 

i  ne  veut  pas  qu'on  save  (i  qui  qu'û  écrit. 

il  a  écrit  01)  qu'i  fallait. 

je  sais  bien  où  que  j'ai  laissé  mon  quart. 

n'importe  oh  que  tu  prendras  la  garde. 

i  ne  savait  pas  là  où  (///"il  allait. 

je  sais  bien  coniniettt  que  ça  se  passe. 

voilà  pourquoi  que  je  vous  demande  ça  . 

L'interrogation  avec  que  est  évidemment  le  procédé  favori  de 
la  langue  populaire,  mais  ce  n'est  pas  le  procédé  unique.  A 
côté  de  «  où  ijiie  tu  vas  ?  »  on  rencontre  fréquemment  «  où 
c'est  que  tu  vas  ?  ».  On  reconnaît  là  le  «  où  est-ce  que  tu  vas  ?  » 
du  français  cultivé.  Mais,  au  lieu  d'adopter  la  forme  avec  inver- 
sion est-ce,  la  langue  populaire  a  préféré  la  forme  normale  cest 
qu'elle  a  sans  doute  empruntée  à  l'interrogation  indirecte  (dites- 
moi  qui  cest,  savez-vous  où  cest}').  Il  est  certain  du  reste  que, 
dans  un  cas  comme  dans  l'autre,  nous  avons  aujourd'hui  une 
formule  indécomposable  où  l'on  ne  sent  plus  ni  sujet  ni  verbe. 
La  tournure  populaire  n'est  «  incorrecte  »  qu'au  regard  d'une 
analyse  assez  f^ictice. 

Qui  qui  c'est  qui  vous  l'a  dit  ? 

(////  c'est  qui  le  monte  (ce  cheval)  ? 

qui  c'est  qui  y  couche  ? 

qui  c'est  que  va  y  aller  ? 

qui  c'est  que  veut  faire  attaquer  ? 
Ou  où  c'est  que  vous  êtes  ? 

où  c'est  qu'i  faut  aller  ? 

(à  un  cuisinier)  :  et  ton  jus,  là  où  c'est  qu'il  est  donc? 
Q.L'ANu  et  nos  dix  sous,  quand  c'est  qui  vont  nous  les  donner  ? 

quand  c'est  que  la  nouvelle  lune  finit  ? 

Cette  tournure  est  surtout  fréquente  avec  qui,  où  et  quand. 
Dans  le  cas  de  qui,  il  semble  qu'elle  soit  souvent  due  au 
désir  d'éviter  qui  qui.  Mais  elle  a  aussi  une  valeur  emphatique 
certaine  :  elle  tend  à  apparaître  dans  les  interrogations  où  perce 
une  curiosité  plus  vive.  Cette  valeur  est  également  très  sensible 
dans  le  cas  de  où  et  de  quand,  mots  trop  brefs  pour  supporter 
le  poids  d'un  accent  de  nette  insistance  :  cest  leur  donne  plus 
de  surface  et  une  nouvelle  fraîcheur.  Mais  on  conçoit  que  la 
locution  finisse  tout  de  même  par  s'user,  et  bien  souvent  elle 


284  L.    POULET 

n'est  plus  qu'une  simple  formule.  C'est  du  reste  ce  qui  lui  a 
permis  d'étendre  son  domaine.  On  la  trouve  non  seulement 
avec  les  mots  interrogatifs,  mais  avec  où  adverbe  relatif  et  les 
conjonctions  quand  et  si.  On  voit  comment  s'est  opérée  cette 
extension.  Chacun  de  ces  mots  a  deux  emplois,  l'un  d'interro- 
gatif,  l'autre  de  conjonction  ou  d'adverbe,  et  le  ccst  a  passe  du 
premier  emploi  au  second  sans  même  qu'on  s'en  soit  douté  : 
la  langue  populaire  se  soucie  rarement  de  distinctions  aussi 
subtiles.  De  Là,  les  phrases  suivantes  : 

la  gare  où  c'est  qu  on  expédie. . . 

au  poste  là  où  c'est  que  nous  étions.  .  . 

quand  c'est  que  vous  n'y  étiez  pas,  il  était  le  maître. 

vous  sortirez  quand  c'est  que  ce  sera  l'heure  de  sortir. 

je  ne  sais  pas  si  c'est  qu'W  est  parti. 

Ces  phrases  ont  peut-être,  au  début,  semblé  d'autant  plus 
naturelles  (\\xQcest  apparaissait  dans  l'interrogation  sous  la  forme 
qui  présentait  l'ordre  normal  sujet-verbe.  Aujourd'hui  on  ne 
peut  pas  plus  analyser  cest  dans  un  cas  que  dans  l'autre  :  si 
c'est  que  estuneforme  allongée  de  5/ et  rien  de  plus.  On  aboutit 
ainsi  à  une  sorte  de  particule  explétive  qui  tend  à  surgir  dans 
les  recoins  les  plus  inattendus  de  la  langue  :  «  En  ville,  n'y  a 
plus  moyen  que  c'est  que  vous  en  achetiez  (de  la  bougie).  » 

Cet  usage  est  ancien.  Vaugelas  signale  qu'à  Paris  et  dans  les 
environs  «  une  infinité  de  gens  »  emploie  c'est  que  dans  des 
phrases  où  il  est  «  superflu  et  redondant  »  :  ils  disent  par 
exemple  «  quand  c'est  que  je  suis  malade  »  là  où  le  simple 
«  quand  je  suis  malade  »  sufiirait.  Soixante  ans  après,  l'Acadé- 
mie Française  nous  apprend  que  c'est  là  «  une  façon  de  parler 
basse,  et  du  petit  peuple  »  '.  Ces  deux  témoignages  sont  inté- 
ressants :  ils  nous  montrent  bien  clairement  entre  quelles  dates 
il  faut  placer  l'origine  de  la  distinction  du  bien  et  du  mal  parler 
en  France.  VajLi^elas,  qui  écrit  en  1647,  s'exprime  sans  aigreur 
et  se  borne  à  relever  une  tendance  générale^'qu'il  désapprouve  ; 
il  se  croit  même  obligé  de  donner  ses  raisons.  Au  début  du 
Jiyin^_siècle,  l'Académie  y  met  moins  de  formes  pour  condam- 
er  dédaigneusement  une  locution  qui  sent  son  «  petit  peuple  ». 


I.  Vaugelas,  Remarques, [éd.,  cit.,  t.  II,  p.  235-6. 


LKS    FORMES    UE    l'iXTHKROGATION  285 

Il  est  clair  que  dans  rintervalle  il  est  né  une   langue  correcte, 
distincte  de  la  langue  populaire. 

Si  les  formes  allongées  de  conjonctions  sont  courantes  dans 
le  premier  tiers  du  xvii''  siècle,  il  ne  flmt  sans  doute  pas  les 
taire  remonter  beaucoup  plus  haut.  Il  est  vrai  que  tel  passage 
de  la  vieille  langue  semble  au  premier  abord  annoncer  l'usage 
moderne.  Ainsi  ces  vers  de  la  Chastelaine  de  Vcrgi  : 

Ainçois  otroia  et  promist 
au  duc  ;i  si  celer  ceste  oevre 
que,  se  c'est  qu'ele  le  dcscuevre, 
que  il  lu  pende  a  une  hart  '. 

Mais  le  verbe  être  est  pris  ici  dans  un  sens  très  fort  qu'il  a 
souvent  au  moyen  âge  et  qu'il  n'a  plus  du  tout  aujourd'hui  : 
il  fiiut  entendre  «  s'il  arrive  que.  .  .  ».  On  voit  que  l'analogie 
est  toute  superficielle.  Il  n'est  sans  doute  pas  impossible  qu'il  y 
ait  un  rapport  de  filiation  lointaine  entre  cet  emploi  du 
xiii"^  siècle  et  les  phrases  populaires  du  xx^,  mais  la  tournure 
moderne  n'a  pu  se  répandre  qu'après  le  triomphe  des  formules 
interrogatives  qui  est-ce  que,  qui  c'est  que,  et  il  n'est  pas  douteux 
qu'elle  se  rattache  au  même  grand  mouvement. 

«  Où  c'est  que  tu  vas  ?  »  apparaît  parfois  sous  la  forme  «  Où 
c'est-//  que  tu  vas?  ».  On  sent  p.ercer  là  un  désir  de  corriger 
une  faute  confusément  perçue.  Cest-il  est,  dans  la  langue  très 
familière,  un  équivalent  de  est-ce,  et,  placé  après  un  pronom  ou 
un  adverbe  interrogatif,  pourquoi  ne  fournirait-il  pas  la  forme 
inversée  dont  la  construction  exige  ici  au  moins  l'apparence  ? 
On  entend  donc  :  «  Combien  c  est-il  qu'il  y  a  d'actes  ?  »,  «  Où 
c'est-//  qu'on  a  mis  les  bouquins  italiens  ^  ?  ».  Mais  ces  phrases, 
où  transparaît  comme  une  sorte  de  «  repentir  »  syntaxique,  ne 
semblent  pas  avoir  d'avenir.  Malgré  leur  bonnes  intentions,  la 
langue  correcte,  même  familière,  les  regarde  avec  méfiance,  et 
la  langue  populaire  dans  son  ensemble  ne  cherche  nullement  à 
s'en  faire  honneur. 

«  Où  que  tu  vas  ?  »  et  «  où  c'est  que  tu  vas  ?  »  ont  donné 

1.  La  Chastelaine  de  Vergi,  v.  664-7.  ^-^ 

2.  Phrases  citées  par  E.  Lôsetb,  Xotes  de  Syntaxe  française,  1910,  p.  10, 
La  ire  est  accompagnée  de  la  mention  «  étudiant,  au  théâtre  ». 


286  i.  fouLet 

naissance  à  une  troisième  forme  qui  tient  des  deux  premières, 
«  où  (jue  c'est  que  tu  vas  ?  »  : 

qui  que  c'est  qui  était  de  garde  ? 
-qui  que  c'est  que  veut  y  aller  ? 
à  quelle  heure  que  c'est  donc  qu'on  va  à  la  soupe  ? 
lequel  que  c'est  que  je  n'ai  pas  demandé  s'i  n'avait  pas  son 

[compte  de  cartouches  ? 

Et  à  l'interrogation  indirecte  : 

je  ne  sais  pas  quel  grade  que  c'est  qu'il  avait. 

V  a  du  danger  où  que  c'est  que  vous  nous  envoyez . 

j'étais  arrivé  où  que  c'est  qu'on  est  allé  hier. 

Ces  phrases,  sans  être  rares  en  aucune  façon,  sont  pourtant 
beaucoup  moins  fréquentes  que  les  précédentes.  On  sent  qu'il 
n'y  a  là  qu'un  type  hybride,  qui  doit  son  origine  à  une  confu- 
sion. Il  n'en  semble  pas  moins  très  viable. 

Les  trois  procédés  que  nous  venons  d'examiner  tour  à  tour 
ont  un  caractère  commun.  S'ils  s'ingénient  à  faire  disparaître 
une  inversion  devenue  déplaisante,  c'est  par  le  moyen  d'un 
artifice  qui  tourne  la  loi  du  moyen  âge  mais  qui  ne  l'enfreint 
pas  ouvertement.  La  syntaxe  ancienne,  nous  le  savons, 
exigeait  que  tout  mot  interrogatif  placé  en  lête  de  la  phrase 
amenât  après  lui  l'inversion  du  sujet.  Or  l'usage  populaire 
moderne  rétablit  bien  l'ordre  normal,  mais  ce  n'est  qu'après 
avoir  brisé  en  deux  la  phrase  interrogative.  Que,  c'est  que,  que 
c'est  que  séparent  les  deux  tronçons  :  le  mot  interrogatif  reste 
en  tête,  mais  il  constitue  à  lui  tout  seul  une  phrase  indépen- 
dante; il  ne  peut  plus  affecter  la  construction  du  sujet  et  du 
verbe  qui  forment  une  seconde  phrase,  à  valeur  complétive.  Il 
n'y  a  pas  de  différence  essentielle,  au  point  de  vue  de  la  cons- 
truction, entre  «  je  vous  dis  qu'il  ira  »  et  «  je  sais  où  qu'il 
ira  >)  :  tout  ce  qui  vient  avant  le  que  de  liaison  appartient  à  la 
première  phrase.  Mais  il  n'y  a  pas  non  plus  de  différence  pro- 
fonde entre  «  je  sais  où  qu'il  ira  »  et  le  simple  «  où  qu'il  ira  ?  »  : 
où  dans  le  second  cas  a  une  valeur  aussi  pleine  que  je  sais  oii 
dans  le  premier  et  des  deux  côtés  «  qu'il  ira  »  a  la  même  et 
identique  valeur  de  complément.  Jusque-là  donc  l'usage 
moderne  continue  l'usage  ancien,  là  même  où  il  le  modifie. 
On  respecte  encore  une  règle  à  laquelle  on  ne  manque  qu'avec 
de  bonnes  raisons  et  une  excuse  toute  prête. 


LES    FORMES    DE    l'iXTERROGATION  287 

Àtais  voici  des  phrases  qui  révèlent  une  attitude  toute  diffé- 
rente de  la  lanij;ue  : 

Qui  qui  c'était  ? 

à  qui  c'est,  cette  capote  qu'on  marche  dessus  ? 

et  ce  verre,  à  qui  il  est  ? 
Que  en  quoi  elle  est  ? 

avec  quoi  tu  le  nettoyés  ? 
Quel  quelle  heure  il  est  ? 

à  quelle  date  vous  avez  été  blessé  ? 
Ou  et  Jean,  où  il  est  ? 

où  i  va,  ce  train  ? 

où  on  aurait  été  ?  (—  dans  quelle  direction  serait-on  allé  ?) 

où  vous  allez  ? 
Combien      combien  i  vous  en  manque  (de  cartouches)  ? 

le  combien  on  est  aujourd'hui  ? 

Ici  encore  nous  avons  Tordre  direct,  mais  cette  fois  plus 
d'artifice,  plus  de  moyen  ingénieux  pour  parer  aux  consé- 
quences Bcheuses  d'un  principe  tout  en  continuant  à  respecter 
ce  principe  même.  La  méthode  est  radicale.  On^  laisse  le  mot 
hrterroganf^  tète,  et  on  le  iait_suivre  hardiment  'du  stijet, 
puis  du  verbe, ~c"ônrme  si  cet  ordre  avait  toujours  été  le  plus, 
naturel  du  monde.  C'est  une  rupture  brutale  avec  la  tradition 
du  moyen  âge.  Ces  phrases  ont  quelque  chose  de  révolution- 
naire. 

Ce  n'est  pas  qu'on  ne  puisse  en  signaler  de  semblables  dès 
le  xiii^  siècle.  Tobler  a  réuni  quelques  exemples  où  l'on  voit 
apparaître  l'ordre  direct  après  un  mot  interrogatif  '   : 

l'ols  !  que  c'est  qe  tu  dis  ?  (Ogier  h  Danois) 
Que  c'est  que  a  lor  cols  lor  pent  ?  {Blancandin) 
Que  chou  est  donc  ?  ch'est  li  colée.  (Fabliau) 
Li  preudom  dist  :  cornent  ce  vait  ?  (Fabliau) 

Mais  il  est  évident  qu'il  y  a  là  un  phénomène  d'extension 
très  limitée.  C'est  le  même  mot  ce  qui  chaque  fois  entre  en  jeu. 
—  Dans  «  Que  vous  avés  ?  dites-le  moi  »  (Roman  du  Conilc  de 
Poitiers)  Finterrogation  est  réellement  commandée  par  le  verbe 
de  la  phrase  suivante^.  —  Et  ce  a  chaque  fois  le  même  rôle, 

1.  Ouv.  cit.,  t.  I,  p.  67. 

2.  '<  S'il  est  ainsi,  que  je  feray  ?  »  Mir.  de  N.  D.,  t.  J,  11,  v.  451  s'explique 
par  des  considérations  analogues. 


288  L.    FOULET 

c'est  un  sujet  —  '<  Qui  che  a  tait  ?  »  est  un  tout  autre  cas  et 
présente  une  construction  normale.  —  Nous  avons  donc  affiiire 
ici  aune  locution  isolée  que  ce  est  '  et  non  à  un  usage  général 
qui  serait  en  contradiction  avec  tout  ce  que  nous  savons  de  la 
langue  de  l'époque.  Comment  cette  locution  s'est  elle  consti- 
tuée ?  11  est  probable  qu'il  y  a  là,  comme  l'indique  Tobler, 
une  influence  de  l'interrogation  indirecte  (Ne  sai  que  cest  que  je 
voi  la  ^).  On  peut  conjecturer  que  c'est  une  confusion  qui  s'est 
produite  dans  la  langue  familière  :  les  textes  nous  la  montrent 
rarement.  Ces  quelques  exemples  nous  feraient  en  somme 
assister  aux  débuts  encore  incertains  de  la  formule  cest  qui 
dans  des  phrases  comme  «  où  c'est  que  tu  vas  ?  »  devait  à 
l'époque  moderne  devenir  si  populaire.  Mais  ils  ne  semblent 
pas  annoncer  l'usage  «  où  tu  vas  ?  »,  qui  est  autrement  radical 
puisqu'il  peut  s'étendre  à  toutes  les  phrases  de  la  langue. 

XV 

Si  de  la  langue  populaire  nous  passons  sans  transition  à  la 
langue  littéraire,  le  contraste  est  saisissant.  La  langue  littéraire 
n'accepte  aucune  des  formes  que  nous  venons  d'énumérer,  et  il 
n'est  pas  vraisemblable  qu'elle  les  accepte  jamais  :  elle  les  tient 
pour  barbares  et  vulgaires,  elle  y  voit  des  fautes  de  grammaire 
et  des  fautes  de  goût.  Son  point  de  vue  est  resté  celui  de  la 
langue  du  xii^  siècle.  Elle  a  conservé  la  tradition  du  moyen  âge 
presque  intacte,  et  pour  elle  l'inversion  est  toujours  le  procédé 
fondamental  de  la  phrase  interrogative. 

Elle  n'a  accueilli  qu'une  innovation  grave  :  au  lieu  de  dire 
avec  Gréban  «  Est  mon  seigneur  content  ?  »  ',  elle  dit  «  Mon 
seigneur  est-il  content  ?  »  Le  substantif  sujet  se  place  devant  le 
verbe  et  le  pronom  est  maintenu  après  le  verbe.  Nous  avons 
vu  que  ce  changement  —  qui  s'est  imposé  à  la  langue  tout 
entière  —  est  accompli  dès  le  xvi^  siècle.  Il  est  intéressant  de 
noter  qu'il  s'est   étendu   progressivement.   De  la  catégorie  du 

1.  Quand  ce  est  suivi  d'un  autre  verbe  que  est,  on  remarquera  que  c'est  à 
la  rime  :  il  y  a  là  un  artifice  de  versificateur. 

2.  Renaît,  br.  xii,  503. 

3.  La  Passion,  v.  15326. 


Lh.S    lUKMhS    Dh    L  IN  1  I.KKOIjAI  lUN  280 

substantif  il  a  en  effet  passé,  comme  il  est  naturel,  à  celle  des 
pronoms.  Mais  là  il  y  a  des  distinctions  à  faire,  et  tous  les  pro- 
noms ne  se  comportent  pas  de  même.  Les  indétînis  et  les  pos- 
sessifs ont  emboité  le  pas  sans  difficulté  :  «  chacun  s'en  ira-t-/7 
ainsi  ?  tout  Gst-il  fini  ?  quelqu'un  est-//  venu  '  ?  le  mien  vous  suf- 
fira-t-/7  ?  »  Les  démonstratifs  montrent  plus  d'hésitation  :  celui- 
ci,  celui-là,  aux  deux  genres  et  aux  deux  nombres,  se  cons- 
truisent eux  aussi  comme  les  substantifs  :  «  celui-ci  est-//  à 
vous  ?  »  Cela  de  même  :  «  cela  est-//  vrai  -  ?  »  Mais  ce  résiste  à 
la  poussée  analogique.  Il  est  vrai  qu'il  a  été  en  grande  partie 
remplacé  par  cela  et  ça,  mais  il  se  maintient  devant  le  verbe 
être.  Or  la  langue  littéraire  n'admet  pas  «  c'est-//  vrai  ?  »,  «  c'est- 
//  fait  à  Paris,  ça  ?  »,  quoique  la  construction  soit,  on  le  voit, 
très  conforme  aux  précédents.  Elle  abandonne  le  tour  à  la 
langue  populaire  ou  tamilière  et  prétère  ici,  par  exception,  main- 
tenir la  tournure  du  mo3'en  âge  :  «  est-ce  vrai?  »,  «  esl-ce  fait 
à  Paris,  cela  ?  »  Peut-être  pourrons-nous  indiquer  plus  loin 
d'où  vient  cette  attitude  >.  Le  fait  en  tout  cas  est  certain  et 
curieux. 

Parmi  les  pronoms  interrogatifs,  qui  et  que,  quand  ils  étaient 
sujets,  suffisaient,  sans  inversion,  à  marquer  l'interrogation. 
Qui  se  construit  toujours  ainsi,  «  qui  a  appelé?  »,  et  il  n'en 
peut  être  autrement.  Mettez  un  //  après  le  verbe,  vous  trans- 
formez qui  en  un  régime  et  le  sens  de  la  phrase  est  changé  du 
tout  au  tout  :  «  qui  a-t-il  appelé?  ».  Que  ^\i  premier  abord  a 
l'air  d'avoir  adopté  la  tournure  moderne  :  «  que  vous  en  semble- 
t-//?  »  (à  côté  d'un  plus  ancien  «  que  vous  en  semble?  »), 
«  qu'est-//  arrivé  ?  »,  «  que  se  passe-t-//  ?  »  Mais  il  n'y  a  là 
qu'une  apparence  :  le  //  ne  renvoyé  pas  au  que,  il  est  le  véri- 
table sujet  et  que  n'est  qu'un  attribut.  «  Que  vous  en  semble- 
t-il  ?  »  signifie  «  il  vous  semble  quoi  ?»  ;  de  même  les  deux 
autres  phrases  équivalent  à  «  il  est  arrivé  quoi  ?  il  se  passe 
quoi?  ».  Dans  tous  les  cas  nous  avons  affaire  à  un  verbe  qui 

1.  Quelcun  vous  a  il  fait  tort  ?  (Odet  de  Tournèbe,  les  Contens,  1584), 
Viollet-le-Duc,  Ane.  th.  fr.,  t.  VII,  1856,  p.  155. 

2.  Ct'i(Z  se  pourroit  »7  bien  faire  ?  (Farce  de  Pcniet,  impnmcc  en  1548), 
ibid.,  t.  I,  1844,  p.  199. 

3.  Voir  page  314.      . — 

Romania,  XLVll.  jû 


290  L.    FOULET 

peut  se  construire  impersonnellement,  et  on  a  toujours  l'im- 
pression que  c'est  l'emploi  impersonnel  que  nous  offrent  les 
tournures  interrogatives  de  ce  genre.  Avec  tout  autre  verbe 
non  seulement  ijiie  ne  se  fait  pas  suivre  d'un  //  postposé,  mais 
il  ne  se  rencontre  même  pas  :  gne  sujet  interrogatif  est  sorti  de 
l'usage,  peut-être  depuis  des  siècles.  Nous  ne  disons  pas  «  que 
vous  a  fait  mal?  »,  mais  «  qu'est-ce  qui  vous  a  fait  mal?  ». 
Sauf  devant  est-ce  qui,  que  est  toujours  régime.  Ainsi  la  cons- 
truction moderne  n'a  pu  gagner  qui,  parce  que  d'un  sujet  elle 
aurait  fait  un  complément,  et  elle  n'a  pu  atteindre  que  parce 
que  que  ne  se  présente  plus.  Il  n'en  est  pas  de  même  des  autres 
proiioms  interrogatifs,  quel  et  lequel.  Il  est  vrai  qu'ici  aussi  la 
langue  littéraire  et  le  français  correct  maintiennent  l'emploi 
ancien  :  «  quel  volume  vous  a  plu  davantage  ?  »,  «  lequel  veut 
y  aller  ?  »  ;  mais  il  y  a  des  signes  visibles  que  l'analogie  est  à 
l'œuvre.  Dès  maintenant  on  peut  entendre  : 

Lequel  va-t-î7  aller  chercher  le  blessé  ? 

Lesquels  valent-//^  mieux,  les  Russes  ou  les  Polonais  ? 

Lequel  est-il  plus  facile,  de  faire  l'un  ou  de  faire  l'autre  ? 

Dès  maintenant  on  peut  lire   : 

Laquelle  de  ces  expressions  esx-ellc  préférable  '  ? 

Quelles  instructions  ont-elles  été  envoyées  à  nos  représentants  -  ? 

Les  pronoms  personnels,  enfin,  montrent  une  tendance  ana- 
logue :  «  Elles  sont  elles  claires,  ces  jumelles  ?  »,  «  Voilà  la 
b.igue  :  elle  te  va.-t-elle  ?  ».  Sans  doute  il  y  a  dans  ces  phrases 
un  effort  pour  échapper  à  une  incorrection  confusément  sentie, 
et  «  elles  sont-elles  »  n'est  qu'un  substitut  plus  ou  moins  con- 
scient de  «  elles  sont  //  ».  Mais  c'est  une  correction  qui  est  si 
curieusement  semblable  à  la  fiiute  même  qu'elle  nous  éclaire 
sur  la  nature  de  cette  faute.  Nous  avons  indiqué  plus  haut 
comment  «  //  est-il  là  ?  »  est  sorti  de  «  votre  père  est-//  là  ?  ». 
Mais  combien  cela  devient  plus  évident  encore,  quand  nous 
voyons  la  même  tournure  se  recréer,  pour  ainsi  dire,  sous  nos 
yeux.  Et   combien  le  procédé   semble  plus  naturel  ici  quand 

1.  Aiuiales  politiques  et  littéraires,  17  sept.  191 1,  p.  275. 

2.  Lu  dans  un  journal  quotidien,  novembre  1915. 


LES    FORMES    DE    l'iNTERROGATIOX  l^t 

nous  le  voyous  ailleurs  si  généralement  appliqué  par  la  langue 
cultivée.  «  //  est-//  venu  ?  »,  répond  exactement  à  «  quelquun 
est-//  venu  ?  »,  et  on  ne  voit  pas  la  raison  qui  a  fliit  admettre 
l'un  et  rejeter  l'autre.  Il  semble  que  les  créations  de  la  langue 
soient  presque  toujours  logiques  :  c'est  le  choix  que  la  langue 
tait  entre  ses  diverses  créations  qui  est  arbitraire.  La  langue 
populaire;  en  passant  de  «  //  est-//  venu  ?»  à  «  elle  est-// 
venue  ?  »  a,  il  est  vrai,  fait  un  pas  décisif,  qui  l'obligeait  à 
rompre  le  contact  avec  la  langue  cultivée,  mais  il  importe  de 
noter  que  le  point  de  départ  est  une  tendance  commune  à  toutes 
les  variétés  du  français. 

Il  y  a  toute  une  catégorie  de  phrases  interrogatives  où  l'an- 
cienne tournure  s'est  maintenue^  à  côté  de  la  nouvelle,  ce  sont 
celles  qui  commencent  par  un  pronom  ou  uiî  adverbe  interro- 
gatif.  Nous  disons  «  quand  est  parti  votre  père  ?  »  et  «  quand 
votre  père  est-il  parti  ?  »  Pourquoi  la  langue  s'est-elle  montrée 
plus  hésitante  ici  ?   Pourquoi,  dans  des  cas  qui  semblent  ana- 
logues, deux  poids  et  deux  mesures  ?  C'est  qu'au  fond    les  cas 
sont  plus  différents  qu'on  ne  le  croirait  au   premier  abord.  Dès 
que  le   principe  même   de    l'inversion  cesse  de  s'imposer  à  la 
langue,  il  est  évident  que  des  phrases  comme  «   est  votre  père 
parti  ?  »  sont  parmi  les  plus  choquantes    et  disparaîtront  les 
premières.  D'autres  où  l'inversion  est  plus  discrète  seront  tolé- 
rées plus  longtemps.   Elles  détonneront  moins  dans  l'ensemble 
de  la  langue.  Il  est  certain  que  le    xvi^  siècle  qui  a  assuré  le 
triomple  de  la  forme  «  votre  père  est-il  là  ?  »  a  conservé  par 
ailleurs    bien   des    inversions,    dont  quelques-unes    n'ont   pas 
même  disparu  aujourd'hui.    En    particulier  un  régime  ou   un 
adverbe  placés  en  tête  de  la  phrase   rejetaient  encore  en   plus 
d'un  cas  le  sujet  après  le  verbe.  Il  y  avait  là  une  habitude  si 
enracinée  qu'elle  survivait  à  la  ruine  de  toute  une  conception 
où  elle  avait  jadis  trouvé  son  sens.  La  langue  rejetait  :   «  est 
finie  l'histoire  ?  »    mais  trouvait  très  naturel  de    dire  «   ainsi 
finit  l'histoire  ».  Il  n'est  donc  pas  surprenant  que  la  disparition 
de  «  part  votre  père  ?  »  n'ait  pas  entraîné  celle  de  «  quand  part 
votre  père  ?  » 

Mais  si  la  forme  ancienne  s'est  ainsi  maintenue  elle  n'a  pu 
empêcher  la  forme  nouvelle  de  s'introduire  à  ses  côiés.  Et  les 
deux  constructions  vivent  encore  côte  à  côte.   Toutefois   elles 


l^yl  L.    FOULÈT 

ne  sont  pas  tout  à  fait  sur  le  mcmc  pied  et  on  ne  les  emploie 
pas  indifféremment  ni  surtout  avec  la  même  fréquence.  Il  est 
visible  que  la  langue  favorise  la  tournure  moderne. 

Voyons  d'abord  le  cas  des  pronoms  interrogatifs,  qui  {a  gui, 
de  qui,  etc.),  que  (à  quoi,  de  quoi,  etc.),  quel.,  {à  quel.,  de  quel.. 
etc.),  lequel  {auquel,  duquel,  etc.).  Nous  savons  déjà  que  quand 
ils  sont  sujets  la  construction  ancienne  est  la  seule  possible. 
Pour  qui,  la  chose  s'explique  facilement  :  la  construction 
moderne  en  ferait  un  régime  et  bouleverserait  ainsi  le  sens  de 
la  phrase.  La  question  ne  se  pose  pas  pour  que  qui  ne  s'emploie 
plus  comme  sujet.  Mais  le  cas  de  quel  et  de  lequel  est  plus 
embarrassant.  Il  y  a  là  un  archaïsme  surprenant,  un  caprice  de 
la  langue  qui  ne  semble  pas  justifié.  Aussi  la  langue  populaire, 
comme  nous  l'avons  vu,  commence-t-elle  à  réagir. 

Quand  ces  pronoms  sont  régimes,  il  en  va  tout  autrement. 
Il  faut  toutefois  faire  une  place  à  part  à  que.  C'est  une  forme 
très  ancienne,  presque  archaïque  et  qui  n'admet  elle  aussi  que 
la  construction  du  moyen  âge  :  «  Que  vous  a  fait  cet 
homme  ?  »  Mais  ici  on  devine  pourquoi.  Le  e  de  que  étant 
muet,  la  voix  ne  s'y  arrête  pas  et  glisse  jusqu'à  ce  qu'elle 
atteigne  «  fait  »  qui  seul  porte  l'accent  du  groupe  «  que  vous  a 
fait..  ?  ».  Or  il  en  était  déjà  ainsi  quand  la  construction  nou- 
velle est  entrée  dans  la  langue.  Elle  ne  pouvait  donc  pénétrer 
ici,  car  dire  «  que  cet  homme  vous  a-t-il  fliit  ?  »  c'est  tenter  de 
résoudre  en  ses  éléments  supposés  un  groupe  dont  la  langue  a 
fait  depuis  longtemps  un  bloc  compnct,  c'est  chercher  à  redon- 
ner à  que  une  valeur  que  nulle  part  ailleurs  il  n'a  plus,  c'est  vou- 
loir à  côté  de  «  je  reviens  »  rétablir  «  je,  qui  étais  parti, 
reviens  ».  La  chose  est  aussi  impossible  dans  un  cas  que  dans 
l'autre.  Si  l'on  croyait  s'en  tirer  en  laissant  que  inaccentué  et 
en  prononçant  «  qu'cet  homme  »  en  un  seul  groupe,  on  abou- 
tirait à  une  confusion  certaine,  car  c'est  donner  à  qtie  la  valeur 
qu'il  a  dans  la  phrase  «  je  ne  vous  dis  pas  que  cet  homme  vous 
a  fiiit  du  mal  »,  en  d'autres  termes,  c'est  en  faire  un  relatif. 

Au  contraire  les  formes  accentuées  à  quoi,  de  quoi,  etc.  se 
comportent  comme  les  autres  pronoms.  Or  avec  tous  les  autres 
pronoms  la  construction  moderne  est  toujours  possible.  La 
construction  ancienne  en  revanche  n'est  permise  que  dans  cer- 
tains cas  bien  déterminés.  Il  faut  ou  bien  que  le   pronom  soit 


LES    FORMES    DE    L  INTERROGATION'  29 ^ 

complément  direct  du  verbe  ou  qu'il  n'y  ait  pas  de  complé- 
ment direct.  Et  encore  ce  second  emploi  est-il  le  seul  qui  ne 
fasse  pas  difficulté.  «  A  qui  s'est  adressé  votre  ami  ?  »,  «  De 
quoi  se  plaint  ce  monsieur  ?  »  sont  des  phrases  courantes.  Mais 
«  lequel  a  préféré  votre  frère  ?  »  ne  se  comprendra  qu'éclairé 
par  le  sens  général  d'un  développement  ou  d'une  conversation. 
Sans  quoi,  la  tendance  très  naturelle  de  la  langue  est  de  voir 
dans  «  lequel  »  le  sujet,  dans  «  votre  frère  »  le  régime  .  Une 
phrase  comme  «  Qui  a  envoyé  votre  ami  ?  »  signifie  de  prime 
face  que  votre  ami  a  été  envoyé.  On  ne  lui  fera  dire  le 
contraire  que  si  les  circonstances  s'y  prêtent  et  il  y  faudra  une 
certaine  prudence.  On  ne  peut  pas  affirmer  que  ces  phrases, 
malgré  l'effort  qu'elles  demandent,  aient  tout  à  fait  disparu, 
mais  la  langue  littéraire  les  évite  certainement  et  la  langue  de 
la  conversation  ne  leur  est  pas  favorable.  En  somme,  nous  avons 
ici,  à  propos  de  qui  régime,  l'inverse  de  ce  que  nous  observions 
tout  à  l'heure  ci  propos  de  qui  sujet,  et  il  tend  à  se  constituer 
une  double  série  de  phrases,  l'une  où  qui,  quel,  lequel  sont 
sujets  et  exigent  la  construction  ancienne,  l'autre  où  ces  mêmes 
mots  sont  régimes  et  demandent  la  construction  moderne  : 
«  Qui  a  vu  mon  père  ?  Qui  mon  père  a  -t-il  vu  ?  » 

Dès  qu'il  y  a  un  régime  direct  autre  que  le  pronom  —  et 
c'est  un  cas  très  fréquent  —  la  construction  ancienne  est  impos- 
sible. Elle  aboutirait  à  mettre  d'un  même  côté  du  verbe  deux 
substantifs,  l'un  sujet,  Tautre  régime,  en  nous  retirant  ainsi 
tout  moyen  grammatical  de  décider  quel  est  le  sujet  et  quel  est 
le  complément.  Même  si  le  sens  était  assez  évident  pour  impo- 
ser une  décision,  l'effort  que  demanderait  une  adaptation  à  un 
tour  aussi  insolite  est  trop  grand  pour  qu'on  ne  l'évite  pas.  «  A 
qui  a  adressé  sa  lettre  votre  ami  ?  »  ne  se  dit  pas  plus  que  «  A 
quia  adressé  votre  ami  sa  lettre  ?  «.  Ces  deux  tournures  sont 
également  gauches.  Elles  nous  surprennent  par  leur  étrangère. 
«  A  qui  votre  ami  a-t-il  adressé  sa  lettre  ?  »  est  la  tournure  natu- 
relle du  français  moderne.  C'est  une  inversion  de  plus  qui 
disparaît.  Le  progrès  toutefois  est  assez  récent.  Marguerite  de 
Navarre  n'avait  encore  aucune  hésitation  à  écrire  tantôt:  «  Mais 
pour  finir  nostre  sermon,  à  qui  donnera  sa  voix  Longarine  '  ?  », 

I.  L'Heptamcroii,'^.  364 


294  L.    FOULET 

taïuùt  :  «  Mais  à  qui  donnera  Hircan  sa  voix  '  ?  ».  On  voit 
que  la  recherclie  du  rytiime  le  plus  satisfaisant  la  conduit  à  des 
tâtonnements,   mais   la    tournure  môme  ne  la  choque  pas. 

Ainsij  après  les  pronoms  interrogatifs,  la  construction  ancienne 
ne  se  maintient  que  très  péniblement  dans  quelques  rares  cas 
où  les  circonstances  lui  sont  favorables.  Ses  titres  ne  s'imposent 
pas  :  elle  a  presque  toujours  besoin  de  se  justifier.  C'est  évi- 
demment la  construction  moderne  —  celle  qui  évite  l'inver- 
sion —  qui  a  l'avenir  pour  elle. 

Après  les  adverbes  interrogatifs  où,  combien,  comment,  quand, 
pourquoi,  la  môme  tendance  s'affirme.  Combien  ressemble  à  un 
pronom  en  ce  qu'il  peut  être  sujet  ou  régime  du  verbe.  Comme 
sujet,  il  exige  normalement  la  tournure  ancienne,  «  Combien 
de  blessés  ont  été  guéris  ?  ».  Mais  «  Combien  de  blessés  ont- 
ils  été  guéris  ?  »  ne  choque  pas  et  nous  ne  serions  pas  surpris 
de  l'entendre  dire  ou  de  le  lire  \  Comme  régime,  le  mot  admet 
les  deux  constructions  :  ^^  Combien  de  charbon  brûle  une  loco- 
motive ?  »  et  «  Combien  de  charbon  une  locomotive  brûle- 
t'-elle  ?  »  (ou  «  Combien  une  locomotive  brûle-t-elle  de 
charbon  ?  »).  Où,  comment,  quand  se  construisent  de  même  : 
«  Où  ira  cette  femme  ?  Comment  marchent  ces  machines  ? 
Quand  est  arrivé  le  train  ?  »  subsistent  à  côté  de  «  Où  cette 
femme  ira-t-elle  ?  Comment  ces  machines  marchent-elles  ? 
Quand  le  train  est-il  arrivé  ?  ».  On  remarquera  que  dans  tous 
ces  cas  le  verbe  est  neutre.  Dès  qu'il  y  a  un  régime,  comme 
tout  à  l'heure  dans  le  cas  des  pronoms  et  pour  la  même  raison, 
la  construction  moderne  est  seule  possible.  Nous  disons  tou- 
jours :  «  Où  cette  femme  portera-t-elle  cette  lettre  ?  Comment 
votre  ami  a-t-il  conduit  cette  affaire  ?  Quand  le  facteur  a-t-il 
apporté  ce  paquet  ?  »  De  même  combien  :  «  Combien  ton  ami 
a-t-il  payé  ce  livre  ?  »  Pourquoi  est  plus  exclusif.  Il  n'admet  guère 
que  la  construction  moderne.  Peut-être  n'est-il  pas  impossible 
de   dire  «  Pourquoi  crie  cet   enfant     ?  »,   mais    la    tournure 

1.  UHeptantéron,-p.    583. 

2.  Phrase  relevée  dans  une  dissertation  française,  concours  d'entrée  à  une 
école  du  Gouvernement,  juin  1920  :  «  Combien  de  maladies  anciennement 
réputées  incurables  sont-elles  maintenant  guéries,  combien  de  malheureux  sont- 
ils  rundus  à.  h  vie  !  »  Deux  autres  copies  présentaient  un  tour  semblable: 
dans  les  trois  cas  il  s'agit  de  phrases  à  valeur  exclaniative. 


LES    FORMES    DE    L  IXTERROGATÎOX  -  295 

«  PcMirquoi  cet  enfant  crie-t-il  ?  »  est  tellement  plus  naturelle 
qu'on  peut  affirmer  qu'elle  est  la  seule  bien  vivante.  L'autre  est 
encore  assez  fréquente  chez  les  auteurs  du  xvii^  siècle,  et  chaque 
fois  elle  produit  aujourd'hui  un  effet  de  surprise  plutôt 
désagréable.  Qu'on  en  juge  par  ces  passages  de  VAsirce:  «  Et 
pourquoy  ne  veut  ma  fortune  que  je  sois  aussi  capable  de  la 
servir  '  }  »,  «  Pourquoy  ne  permet  vostre  amitié  que  je  m'en 
aille  avec  vous  -  ?  »  M.  Haase  en  cite  des  exemples  de  La  Fon- 
taineet  de  Bossuet  qui  arrêtent  également  le  lecteur  moderne  '. 
On  voit  que  la  répugnance  de  pourquoi  pour  la  construction 
ancienne  ne  remonte  pas  très  haut  :  c'est  un  développement 
presque  contemporain.  Il  n'y  a  qu'une  façon  d'expliquer  cette 
apparente  anomalie.  Tous  les  mots  mterrogatits,  adverbes 
ou  pronoms  —  quand  ils  ne  sont  pas  eux-mêmes  des  ar- 
chaïsmes — ,  sous  la  poussée  d'une  force  qui  entraîne  la 
langue  tout  entière,  tendent  de  plus  en  plus  à  se  débarrasser  de 
l'inversion  qui  les  suivait  jadis.  Sans  doute  tous  y  réussiront, 
mais  il  n'est  pas  dit  que  tous  atteindront  le  terme  de  cette 
évolution  à  la  même  minute.  Dans  cette  course  qui  dure  depuis 
trois  siècles  pourquoi  semble  être  arrivé  premier.  Il  est  légère- 
ment en  avance  sur  le  reste  de  son  groupe. 

Dans  tous  les  cas  où  le  choix  reste  possible  entre  l'ancienne 
et  la  nouvelle  tournure,  on  peut  dire  que  la  première  est  plus 
littéraire  et  la  seconde  plus  naturelle.  Ce  n'est  pas  qu'on  ne 
puisse  employer  encore  la  première  dans  la  conversation  et  que 
la  seconde  ne  soit  parfaitement  légitime  dans  la  langue  écrite. 
iMais  il  s'agit  d'indiquer  ici  la  direction  générale  de  l'évolution, 
et  il  n'y  a  pas  à  se  tromper  sur  le  sens  du  courant.  Toutefois  il 
faut  tenir  compte  d'une  autre  influence.  Le  substantif  sujet  est 
parfois  suivi  d'un  complément  avec  lequel  il  forme  un  tout 
inséparable.  Si  ce  complément,  qui  peut  être  une  phrase 
entière,  est  un  peu  long,  le  verbe  de  la  construction  moderne 
sera  rejeté  bien  loin  de  son  sujet,  et  l'on  risque  d'aboutir  ainsi 
à  une  phrase  mal  équilibrée.  «  Comment  le  malade  que  nous 
avons  vu  hier  va-t-il  ?  »  :  il  y  a  là  une  cadence  boiteuse  qui  sera 

;    I.  D'Urfé,  LAsirée,  re  partie,  f"  148  v». 

2.  Ihid.,  fo  336  vo.  i  _^  i.- 

5.  Syntaxe  française  du  XVII^sièclc,  trad.  Obert,  1898,  p.  4351  ^    Cv5v>*~>uX-'^.'A 


29e  L.    FOULET 

du  plus  désagréable  effet.  On  dira  donc  de  préfére^çice  : 
«  Comment  va  le  malade  que  nous  avons  vu  hier  ?  »  De 
même  :  «  Comment  s'appelle  l'homme  dont  vous  me  parlez?  », 
«  Où  habite  l'individu  en  question  ?  »  Il  va  de  soi  que  ces 
phrases  seront  encore  plus  fréquentes  dans  la  langue  écrite  où 
les  considérations  de  rythme  jouent  un  si  grand  rôle.  Il  y  a 
donc  là  une  tendance  très  forte  qui  sur  plus  d'un  point  contre- 
carre le  désir  qui  pousse  la  langue  à  se  débarrasser  des  inver- 
sions. C'est  ce  qu'on  observe  également,  comme  on  sait,  dans 
les  phrases  conjonctives  ou  relatives  :  «  Quand  viendra  le 
moment  d'aller  trouver  les  morts...  »  (La  Fontaine),  «  C'est  là 
qu'a  porté  son  effort  le  plus  suivi.  »  (Jules  Lemaître). 

Ainsi,  sauf  quelques  survivances  dont  plusieurs  sont 
précaires,  la  langue  littéraire  a  complètement  remanié  la  phrase 
interrogative  traditionnelle  à  la  3^  personne,  dans  le  cas  d'un 
sujet  uominal.  C'est  là  l'innovation  la  plus  grave  qu'elle  se  soit 
permise.  Mais  elle  a  pratiqué  quelques  autres  brèches  encore 
dans  le  système  ancien  de  l'inversion.  Elle  n'a  pas  pu  échapper 
tout  à  fait  à  l'influence  envahissante  de  est-ce  que  et  de  qu  est-ce 
que.  Ces  locutions  lui  ont  parfois  été  in^posées  par  les  circons- 
tances ;  ailleurs  elle  les  a  accueillies  de  son  plein  gré  pour  en 
tirer  un  effet  qui  lui  manquait. 

Est-ce  que  apparaît  de  bonne  heure  à  la  i''"^  personne  du 
singulier.  La  raison  en  est  que  la  forme  ancienne  s'v  heurtait  à 
des  difficultés  particulières.  Aime-je  présente  deux  e  sourds  de 
suite,  et  tous  les  verbes  de  la  i"  conjugaison  sont  dans  ce  cas. 
Il  y  avait  là  une  difficulté  de  prononciation  réelle.  On  s'en 
tirait  comme  on  pouvait.  En  Lorraine  et  «  delà  Loire  »  on 
maintenait  tant  bien  que  mal  les  deux  e  qu'on  prononçait  fai- 
blement ;  ailleurs,  au  témoignage  d'un  grammairien,  on  ne 
reculait  pas  devant /•«/-/'  /'  bien,  tir  /'  mal,  jou  f  mal,  chanf  f 
mal,  ne  pn  f  pas  bien,  ne  pif  /'  pas  bien  '.  Il  v  avait  bien  là  de 
quoi  écorcher  des  oreilles  délicates.  A  Paris,  dans  les  milieux 
cultivés,  on  préférait  donner  le  son  fermé  à  1'^  de  aime  :  aimé-je, 
qu'on  écrivait  souvent  aimai-je,  par  une  fausse  analogie  avec  le 
prétérit.  Les  verbes  monosvllabiques  présentaient  une  autre 
difficulté.  Perds-je,  rouips-je,  dors-je  sont  des  formes  indistinctes 

I.  Voir  Thurot,  o/wr.  «7.,  t.  I,  p.  47. 


LES    FORMES    DE    l'iNTERROGATION'  297 

parce  qu'elles  sont  trop  courtes  :  la  notion  d'interrogation  n'y 
est  plus  assez  visible.  Il  est  bien  vrai  que  les  grammairiens  leur 
ont  surtout  reproché  d'être  ridicules  :  cours-je  rappellerait 
«  courge  »,  vcuds-je  «venge  »,  et  ainsi  de  suite.  Mais  ce  sont 
des  reproches  qu'on  fait  volontiers  aux  formes  qui  sont  en  voie 
de  disparaître.  Comme  elles  sont  plus  rares,  elles  frappent 
davantage  quand  elles  se  présentent,  on  y  regarde  de  plus  près 
et  on  découvre  d£s  difformités  dont  on  ne  s'était  jamais  avisé. 
Sens-je,  pcrds-je,  et  bien  d'autres  verbes  ne  prêtent  à  aucun 
calembour,  et  ils  ont  choqué  tout  autant  que  les  autres  et 
d'aussi  bonne  heure.  Mais  si  on  ne  vovait  pas  là  raison  de  la 
difficulté,  on  sentait  très  bien  la  difficulté  elle-même,  et  on 
essava  de  la  tourner.  Sur  le  modèle  de  aiiné-je  et  dès  le 
wi"  siècle,  on  créa  iiienlé-je,  perdé-je,  rompé-je,  donné-je.  Comme 
nous  l'avons  indiqué,  on  avait  le  sentiment  d'une  vague 
parenté  avec  la  forme  du  prétérit  :  de  là  aUé-je  pour  vais-je. 
Cette  terminaison  en  é  passa  même  à  des  verbes  qui  n'appar- 
tenaient pas  à  la  V  conjugaison  et  qui  n'étaient  pas  non  plus 
des  monosyllabes.  Ainsi  on  écrivait  prétendai-je  au  lieu  de 
prétend s-j\'.  Il  est  clair  qu'il  se  constituait  là  une  désinence 
commode  de  l'interrogation  qui  se  fût  peut-être  étendue  à  tous 
les  verbes.  Les  grammairiens  toutefois  ne  le  souffrirent  pas.  Ils 
furent  bien  obligés  d'accepter  aimé-je,  mais  ils  déclarèrent  que 
les  formes  prétends-je,  connois-je  n'avaient  «  rien  de  rude  ». 
Toutefois  entre  mms-je,  romps-je  et  menté-je,  rompé-je  ils 
restèrent  perplexes.  Il  ne  pouvait  pas  être  question  d'accueillir 
dans  la  langue  des  mots  qui  sont  «  formés  contre  toutes  les 
règles  de  la  grammaire  »,  mais  d'autre  part  les  gens  cultivés, 
ceux  qui  faisaient  autorité  dans  le  monde,  «  ne  pouvoient 
souffrir  »  les  formes  traditionnelles.  Dans  leur  embarras,  les 
grammairiens  eurent  recours  à  un  moyen  terme  :  Thomas 
Corneille  et  l'Académie  sont  d'accord  que  le  plus  sûr  est  de 
prendre  «  un  autre  tour  »,  comme  «  est-ce  que  je  ments  '  ?  » 
C'était  conclure  en  gens  avisés.  Nulle  solution  en  effet  n'avait 
plus  de  chances  d'être  accueillie  favorablement  par  la  langue,  et 
il  est  probable  qu'en  plus  d'une  bonne  maison  de  Paris,  on 
n'avait  pas  attendu  le  conseil  de  Thomas  Corneille.  La  langue 

I.  Voir  Remarques  de  Vaugelas,  éd.  cit.,  t.  I,  p.  541-4. 


298  L.    FOULET 

faisait  ainsi  d'une  pierre  deux  coups  :  elle  se  débarrassait  à  la 
fois  d'une  difficulté  phonétique  et  d'une  inversion  gênante.  Il 
va  de  soi  qu'elle  ne  se  ût  aucun  scrupule  d'appliquer  le  remède 
à  des  cas  que  n'avait  pas  visés  la  consultation.  «  Est-ce  que  je 
sens  ?  »  n'autorisait-il  pas  «  Est-ce  que  je  connais  ?  »,  et  dès 
qu'on  en  était  là,  pourquoi  reculer  devant  :  «  Est-ce  que 
j'aime  ?  ».  C'est  ainsi  que  peu  à  peu  l'ancienne  première  per- 
sonne disparut  tout  entière  de  la  langue  parlée  et  se  fit  très 
rare  dans  la  langue  écrite.  Des  exemples  du  type  «  aimé-je  »  se 
rencontrent  encore  parfois  dans  les  livres  ;  mais  ils  sont  de 
moins  en  moins  compris  :  nous  avons  entendu  :  «  Diissé-je 
toute  r armée  française  y  prendre  part..  »  Quant  aux  verbes  des 
trois  autres  conjugaisons,  ils  ne  sont  guère  qu'une  dizaine  qui 
aient  conservé  l'ancien  tour  interrogatif  :  siiis-je,  ai-je,  vois-je, 
dis-je,  fais-je,  piiis-je,  sais-je,  dois-je.  C'est  leur  emploi  fréquent 
qui  a  sauvé  ces  formes  de  l'oubli,  et  encore  quelques-unes 
apparaissent  à  peine  en  dehors  de  certaines  phrases  toutes  faites 
(«  que  sais-je  ?  »,  «  que  dis-je  ?  »).  A  vrai  dire,  elles  n'ont  pas 
plus  d'importance  dans  l'ensemble  de  la  conjugaison  interroga- 
tive  que  n'en  ont,  dans  le  tableau  des  désinences  verbales,  des 
deuxièmes  personnes  comme  «  vous  dites  »  et  «  vous  faites  ». 
Il  n'y  a  là  que  des  survivances. 

Voilà  donc  est-ce  que,  à  la  faveur  d'un  accident„phonétique, 
introduit  bon  2xt  mal  gré  dans  la  langue  littéraire.  Il  s'v  fera 
âpp'recTér'"ét  on  n'Résitera  pas  à  réclamer  ses  services  ailleurs 
qu'à  la  i'^  personne.  Ce  n'est  pas  qu'en  général  il  puisse  servir 
à  interroger  avec  plus  de  force.  Son  histoire  s'y  oppose.  Il  n'a 
jamais  été  qu'une  formule  toute  abstraite.  Si  on  veut  lui  donner 
une  valeur  expressive,  il  est  bon  de  le  retoucher  un  peu. 
Racine  écrit  :  «  Saint  Augu.stin  s'accuse  aussi  d'avoir  pris  trop 
de  plaisir  aux  chants  de  l'Eglise.  Est-ce  à  dire(\\i\\  ne  faut  plus 
aller  à  l'église  '  ?  »  Et  Jules  Lemaître  :  «  Et  elle  se  met  à  haïr 
Thea  de  toute  son  âme.  Serait-ce  qiCtWt  aime  Eilert  ^  ?  »  Dans 
ces  deux  exemples  le  tour  traditionnel  a  Ne  faut-il  plus  aller.. 
Aime-t-elle..  »  serait  bien  insuffisant  :  il  aurait  quelque  chose 
de  sec,  de  heurté,  de  trop  vite  dit.  Mais  «  est-ce  qu'il  ne  faut 

1.  Lettre  à  V auteur  des   hérésies  imaginaires,   éd.    Mesnard,    1886,  t.  IV, 
p.  287. 

2.  Article  sur  Ibsen. 


LES    FORMES    DE    L  IX  lERROGATIOX  299 

plus  »,  «  est-ce  qu'elle  aime  »  seraient  un  remède  pis  que  le 
mal  :  la  phrase  de  Racine  v  perdrait  la  tinesse  de  son  ironie, 
celle  de  Lemaitre  sa  cohérence  et  sa  clarté.  De  là  la  nécessité  d'un 
compromis.  Il  ne  faut  donc  pas  demandera  est-ce  que  de  rendre 
des  nuances.  Mais  ij_est  très  utile  pour  équilibrer  une  phrase. 
Placé  en  tète,  il  permet  d'insérer  avant  le  verbe  un  complé- 
ment qui  risquerait  d'être  gênant  à  tout  autre  endroit  :  (.<•  Est- 
ce  que  grâce  à  cet  appui  on  ne  pourrait  pas...  ?  «  Parfois  il  aide 
léuiement  à  obtenir  un  rythme  plus  aisé.  Soit  cette  phrase  de 
Racine  :  «  Est-ce  que  vous  êtes  maintenant  plus  saints  que 
vous  n'étiez  en  ce  temps-là  ?  Point  du  tout  '.  »  iModifiez-la 
légèrement  et  écrivez  :  «  Etes-vous  maintenant...  )\  vous  ne 
gâtez  en  aucune  façon  le  sens  de  la  phrase,  mais  vous  cessez 
d'accommoder  le  rythme  au  sens.  i<  Etes-vous  »  est  une  forme 
bien  usée  et  qui  ne  fait  pas  valoir  le  verbe  puisque  c'est  le  pro- 
nom qui  a  Taccent  ;  elle  sera  incapable  d'indépendance  et  va  se 
pencher  sur  «  maintenant  »  qui  en  sera  tout  alourdi,  alors  que 
c'est  un  mot  essentiel  qui  devrait  se  détacher  du  reste.  Au 
contraire  «  Est-ce  que  vous  êtes  »  forme  un  groupe  de  pleine 
sonorité  qui  n'aura  besoin  de  nul  appui  étranger  et  laissera  à 
«  maintenant  »  tout  son  relief.  On  trouverait  sans  peine  des 
exemples  plus  nets  :  ils  ne  seraient  pas  plus-  instructifs. 

La  langue  littéraire  ne  pouvait  accueillir  est-ce  que  sans  être 
tentée  de  fiiire  bon  visage  à  qu  est-ce  que.  Et  elle  ne  s'en  est  pas 
fait  f;uite.  C'est  que,  de  par  ses  antécédents,  qu'est-ce  que  était 
en  mesure  de  lui  rendre  des  services  autrement  importants.  Ici 
c'est  que  qui  a  ouvert  la  voie.  Il  faut  voir  comment. 

Ouid  était  en  latin  nominatif  et  accusatif,  et  son  dérivé  fran- 
çais aurait  dû  servir  de  sujet  aussi  bien  que  de  régime.  Or  que 
est  en  etiet  la  forme  normale  de  l'interrogatif  neutre  employé 
comme  complément,  mais  comme  sujet  il  est  loin  d'avoir  eu 
le  même  succès.  On  ne  doit  pas  se  laisser  tromper  par  des 
phrases  comme  les  suivantes  : 

Sire  Ysengrin,  de  vostre  honte, 

por  le  cuer  bieu,  a  moi  que  monte  -  ? 

Il  est  vrai  qu'elles  sont  très  fréquentes  :  «  que  vos  est  vis  ?  » 

1.  Lettre  citée,  p.  288. 

2.  Retiart,  br.  XXII,  v.  643-44. 


300  L.    FOULET 

«  que  vos  en  semble  ?  »,  «  que  vos  plaist  ?  »  et  autres  interro- 
gations du  même  genre  abondent  dans  les  textes  du  moyen 
âge.  Mais  il  s'agit  là  de  verbes  impersonnels  et  que  n'est  que 
l'attribut  :  le  sujet  —  //  ou  ce  —  est  sous-entendu.  Naturelle- 
ment on  peut  l'exprimer  au  besoin  et  le  cas  n'est  pas  rare  : 

Je  ne  sai  mie  bien  por  qoi 
vous  le  dites  ne  que  ce  monte  '. 

En  dehors  de  cet  emploi  tout  particulier,  que  apparaît  ici  ou  là 
du  xii'=  au  xv^  siècle,  mais  il  semble  que  de  très  bonne  heure 
qui  soit  devenu,  par  analogie,  la  forme  ordinaire  du  sujet  neutre, 
comme  il  était  celle  du  sujet  masculin  ou  féminin.  L'exemple 
suivant  de  Chrétien  de  Troyes  est  significatif  : 

Alixandres  garde  s'an  prist 
Et  li  prie,  s'il  fet  a  dire, 
Que  li  die  qui  la  fet  rire  ^. 

Nous  avons  ici  une  interrogation  indirecte,  mais  qui  suppose 
nécessairement  le  tour  direct  :  «  Qui  vos  fet  rire  ?  «  Voici  un 
autre  exemple  très  net  tiré  des  Minuks  de  Notre  Dame  : 

Ore,  par  ta  loy,  qui  te  meut  ? 
que  je  lé  sache  3. 

Nous  dirons  donc  que  le  nominatif  latin  quid  est  représenté 
pendant  longtemps  en  français  par  deux  formes,  qui  pour  le 
sujet  eique  pour  l'attribut.  Nous  allons  voir  quel  a  été  le  sort 
ultérieur  de  chacune  d'elles.  Oui  se  rencontre  souvent  au 
xvi"  siècle  : 

Mais  vien  ça  :  qtii  t'a  meu  à  dire 
Mal  de  mon  maistre  en  si  grand  ire  -i  ? 

C'est  une  forme  courante  au  xvii^  et  au  xviii^  siècle  :  «  Quoi  ? 
qui  vous  émeut  de  la  sorte  ?  »  (Molière)  ">.  v  Qui  vous  met 
donc  si  fort  en  colère,  monsieur  ?  »  (Beaumarchais)  ^. 

1.  La  Chastelaine  de  Vergi,  v.  73-4. 

2.  Cligè§,\\  1572-4. 

3.  T.  VI,  1881,  XXXV,  V.  1545-6. 

4.  Marot,  Epître  de  Fripeïipes,  valet  de  Murot,  à  Saooii,  éd.  Jannct,  t.  I, 
p.  243. 

5.  Le  Malade  [nnigiiiaire,  II,  m. 

6.  Le  Barbier  de  SèviUe,'\\,  iv. 


LES    FORMES    DE   l'iNTERROGATION  JOI 

Le  xix'-'  siècle,  à  son  tour,  a  accueilli  cet  emploi  et  l'a 
longtemps  maintenu.  Chez  Scribe,  Augier,  Dumas  tîls,  Labiche, 
Sardou,  les  exemples  ne  manquent  pas  '.  Ce  sont  presque  tou- 
jours les  mêmes  formules  qui  reviennent  :  «  Qui  vous  amène  ? 
Qui  me  vaut  l'honneur  de  cette  visite  ?  Qui  vous  le  fait 
croire  ?  »  Ces  phrases  toutefois  commencent  à  vieillir.  On  les 
emploie  bien  quand  il  peut  y  avoir  incertitude  sur  la  valeur 
précise  de  qui.  «  Qui  a  cassé  cette  branche  ?»  :  ce  peut  être  le 
vent,  mais  ce  peut  être  aussi  un  enfant,  en  jouant.  A  la  faveur 
de  cette  équivoque,  qui  du  reste  n'est  pas  rare,  qui  neutre  peut 
très  bien  passer  encore.  Dans  tous  les  autres  cas,  il  a  un  petit 
air  vieillot  qui  annonce  sa  disparition  prochaine.  Même  la 
langue  littéraire  hésite,  le  plus  souvent,  à  s'en  servir.  C'est 
qu'ici  une  nouvelle  tendance  est  à  l'œuvre,  dont  on  retrouve 
ailleurs  encore  les  effets.  Elle  travaille  à  distinguer  plus  nette- 
ment le  neutre  des  formes  personnelles.  Or  pour  désigner  des 
personnes  qui  interrogatif  est  si  employé,  à  la  fois  comme  sujet 
et  comme  régime,  qu'à  peine  prononcé  il  suggère  presque 
nécessairement  l'idée  d'un  masculin  ou  d'un  féminin.  Même 
le  relatif,  après  une  préposition,  emploie  lequel  ou  quoi  pour  les 
choses  et  réserve  qui  pour  les  personnes.  Qui  interrogatif 
neutre  fait  de  plus  en  plus  l'effet  d'une  fausse  note.  Aussi  la 
langue  de  la  conversation  le  remplace-t-elle  par  qu  est-ce  qui, 
locution  commode  qui,  dans  l'usage  familier,  se  prête  égale- 
ment bien,  comme  nous  verrons,  à  rendre^///  ou  que  :  «  Qu'est- 
ce  qui  vous  rend  si  gai  ?»  A  vrai  dire,  il  est  permis  de  se  deman- 
der s'il  y  a  là  une  substitution  bien  récente.  Dès  la  fin  du 
xV^  siècle  en  effet,  on  voit  apparaître  à  côté'  de  qui  neutre,  et 
dans  le  même  rôle,  qu  est-ce  qui,  et  les  exemples  n'en  sont  pas 
rares  au  xvi^  siècle  : 

Et  me  cuidcs  vous  faire  paistre  ? 
Qu'esse  pii  vous  maine  en  cest  estre  -  ? 

Le  Médecin] 

Comment  vous  va  ?  Ça,   monstrez  voyr 

1.  Voir  J.  Storm,  Dialogues  français,  Cours  moyen,  éd.  danoise,  1896, 
p.  191,  n.  1. 

2.  Farce  joyeuse  des  Galanset  du  Monde,  dans  Picot,  Recueil  général  de  Sotties, 
t.  I,  1902,  V.  245-6.  I!  n'y  A  pas  de  raison  de  placer  cette  sottie  à  une  date 
antérieure  au  dernier  quart  du  .\ve  siècle. 


302  L.    FOtfLËT 

Vostrc  main.  Vous  estes  au  dessus. 
Qu'est-ce  qui  vous  fait  mal  le  plus  '  ? 

[Le  Gentilhomme  I 

Ha  !  coion  !  qu  est-ce  qui  me  tient 
Que  je  ne  t'assomme  ^? 

Il  n'est  pas  probable  que  cette  tournure  ait  disparu  au 
XVII''  siècle  pour  renaître  de  nos  jours.  Elle  a  dû  survivre  dans 
la  langue  fiimilière,  d'où  elle  émerge  aujourd'hui  pour  occuper 
peu  à  peu  tout  le  terrain  abandonné  par  qui.  Elle  pénètre  même 
dans  la  langue  littéraire  —  c'est  là  le  fait  nouveau  —  et  elle  y 
réussit  si  bien  qu'elle  est  en  passe  d'y' devenir  là  aussi  la  tour- 
nure unique  :  «  Quel  est  cependant  le  ressort,  le  fondement  de 
cette  servitude  ?  Qu  est-ce  qui  intéresse  tant  de  gens  au  maintien 
de  ce  pouvoir  despotique  5  ?  » 

Si,  dans  l'emploi  de  l'interrogatif  neutre,  que  sujet  a  disparu 
de  bonne  heure  pour  taire  place  à  un  qui  aujourd'hui  caduc  lui 
aussi,  que  attribut  se  maintient  toujours.  Son  rôle  s'est  précisé, 
car  dans  la  langue  moderne  le  sujet  ne  saurait  se  sous-entendre  ; 
dans  un  cas  seulement  l'ancien  usage  s'est  conservé  :  nous  disons 
encore  :  a  que  vous  en  semble  ?»  à  côté  de  «  que  vous  en 
semble-t-il  ?  ».  Or  nous  avons  eu  l'occasion  plus  d'une  fois  déjà 
de  remarquer  combien  au  cours  des  siècles  s'est  affaiblie  la 
forme  que.  Ce  n'est  plus  qu'un  proclitique  qu'on  ne  saurait 
détacher  du  mot  ou  du  groupe  de  mots  suivant.  «  Que  vous 
en  semble-t-il  ?  »  est  prononcé  tout  d'un  trait,  et  la  voix  ne  se 
repose  que  sur  la  dernière  syllabe.  Que  ne  saurait  donc  porter 
un  accent  d'insistance,  et  si  l'on  veut  interroger  avec  force  il 
faudra  recourir  à  quelque  artifice.  Mais,  chose  curieuse,  au  lieu 
de  remplacer  que  par  qu'est-ce  que,  comme  on  pourrait  s'y 
attendre,  c'est  qu  est-ce  qui  qu'on  emploie.  «  Qu'est-il  arrivé  ?  » 
devient  «  Qu'est-ce  qui  est  arrivé  ?  ».  «  Dites-moi,  messieurs, 
qu  est-ce  qui  se  passe  dans  les  comédies  -^  ?  »  :  «  qu'est-ce  qui  se 
passe  ?  »  est  l'augmentatif  de  «   que  se   passe-t-il  ?   ».   Cette 

1.  Sottie  du  momie  (1524),  ihid.,  t.  II,  1904,  v.  235-8. 

2.  Jacques  Grévin,  Les  Esbafji  s,  dans  Ancien  théâtre  français,  t.  IV,  p.  524. 

3.  Prévost- Paradol,  Études  sur  les  moralistes  français,  1895,  p.   57. 

4.  Racine,  Lettre  aux  deux  apologistes  de  l'auteur  des  Hérésies  imaginaires, 
éd.  cit.,  t.  IV,  p.  339. 


LES   l-ORMES    DE    l'iXTERROGATION  3*^3 

bizarrerie  apparente  s'explique  par  une  confusion  de  sons. 
Depuis  des  siècles  le  /  de  //  ne  se  prononçait  plus  devant  une 
consonne  :  il  en  résultait  qu'en  nombre  de  cas  on  ne  faisait 
aucune  diflerence  entre  qui  et  quil.  De  là  une  longue  série  de 
quiproquos  qui  ont  fait  le  désespoir  des  grammairiens,  dès  qu'il 
y  a  eu  des  grammairiens.  Ce  n'est  pas  le  lieu  d'examiner  cette 
question.  Disons  seulement  que  «  qu'est-ce  qui  se  passe  ?  » 
devrait  être  en  droit  «  qu'est-ce ^«'z7  se  passe  ?  ».  Mais  le  sens  a 
suivi  la  prononciation  la  plus  répandue,  et  il  faut  aujourd'hui 
un  effort  pour  couper  le  qui  en  qtii(ï)  dans  les  phrases  de  ce 
genre.  L'analogie  a  fait  le  reste  :  «  qu'est-ce  qui  arrive  ?  »  a 
triomphé  de  «  qu'est-ce  qui!  arrive  ?  »  où  le  /  aurait  pu  per- 
sister. Du  reste  ce  travail  d'unification  n'est  pas  achevé  :  ici  ou 
là  il  y  a  encore  des  hésitations  et  des  exceptions:  «  qiitvi  coûte- 
t-il  d'y  aller  ?  »  devient  «  qu'est-ce  qu'il  en  coûte  d'y  aller  ?  » 
(et  dans  la  langue  plus  familière  :  «  qu  est-ce  que  ça  coûte  d'y 
aller  ?  »). 

Si  de  que  sujet  ou  attribut,  nous  passons  à  que  régime,  la 
même  situation  va  amener  les  mêmes  conséquences.  Nous  avons 
vu  qu'on  peut  dire  «  où  va  votre  ami  ?  »  et  «  où  votre  ami 
va-t-il  }  »,  mais  que,  par  suite  de  l'usure  phonétique  de  que,  il 
faut  toujours  dire  «  que  fait  votre  ami  ?  ».  Cette  unique  tour- 
nure suffira  très  bien  dans  le  cas  d'une  phrase  de  quatre  mots, 
elle  sera  même  commode  quand  le  sujet  est  complexe  :  «  Que  fait 
celui  de  vos  amis  dont  vous  m'avez  parlé  hier  ?  »  Mais  si  c'est 
le  verbe  ou  le  régime,  ou  tous  deux  ensemble,  qui  prolongent 
la  phrase,  les  difficultés  vont  commencer.  Voyez  la  gaucherie 
du  tour  «  Que  peuvent  avoir  de  commun  avec  le  jansénisme 
les  romans  ?  ».  L'absence  de  tout  rythme  est  si  désagréable 
qu'elle  nuit  même  à  la  clarté.  Ce  serait  déjà  bien  mieux  si  nous 
renforcions  le  sujet  :  «  Que  peuvent  avoir  de  commun  avec  le 
jansénisme  les  romans  et  les  comédies  ?  »  :  rythme  déjà  plus 
marqué,  sens  plus  net.  Et  pourtant  cette  construction  n'a  pas 
satisfait  Racine,  car  il  a  écrit  :  «  Et  qu'est- ce-que  les  romans  et  les 
comédies  peuvent  avoir  de  commun  avec  le  jansénisme  '  ?  » 
Ici  c'est  un  emploi  presque  obligé  de  qu'est-ce  que,  et  le  cas  se 
présente  assez  souvent. 

I.  Lettre  à  railleur  des  hérésies  imaginaires,  t.  IV,  p.  284. 


304  L'    lOULK'I 

Mais  la  langue  littéraire  s'accoutume  ainsi  à  ces  tournures 
familières,  elle  leur  communique  une  dignité  nouvelle,  elle  les 
emploiera  à  l'occasion  par  choix,  pour  exprimer  une  nuance. 
«  Je  sais  bien  qu'il  [Saint  Augustin]  s'accuse  de  s'être  laissé 
attendrir  à  la  comédie,  et  d'avoir  pleuré  en  lisant  Virgile.  Que 
concluez-vous  de  là  ?  Direz-vous  qu'il  ne  faut  plus  lire  Virgile, 
et  ne  plus  aller  à  la  comédie  '  ?  »  Racine  aurait  pu  tourner 
ainsi  ce  développement.  Toutefois  il  a  préféré  mettre  «  Qu'est- 
ce  que  vous  concluez  de  là  ?  »,  et  de  la  sorte  il  a  séparé  pour  les 
yeux  et  pour  l'oreille  deux  interrogations  qui  ne  jouent  pas  le 
même  rôle  et  par  une  dissymétrie  voulue  marqué  un  temps 
d'arrêt  avant  la  reprise  «  Direz-vous...  ».  L'ironie  de  cette  con- 
clusion en  est  perceptiblement  accrue.  Voici  un  autre  exemple 
d'ironie,  amené  par  un  procédé  diftérent,  mais  toujours  avec 
qu'est-ce  que  :  «  Je  ne  doute  point  que  vous  ne  vous  justifiiez  par 
l'exemple  de  quelque  Père  :  car  qu  est-ce  que  vous  ne  trouvez 
point  dans  les  Pères  ^  ?  »  Mettez  «  que  ne  trouvez-vous  point 
dans  les  Pères  ?  »  et  voyez  la  différence.  Que  a  si  peu  de  surface 
que  la  phrase  tomberait  parfois  tout  à  plat  sans  le  secours  de 
qu'est-ce  que  :  «  D'incorrigibles  assembleurs  de  nuages  nous 
montrent  d'un  doigt  menaçant  tout  un  essaim  d'orages  en  train 
de  se  lever  à  l'horizon  :  «  ...  C'est  maintenant  que  nous  entrons 
«  dans  la  période  vraiment  difficile.  »  Ces  gens  ne  sont  pas  con- 
tents... Qu'est-ce  donc  qu'il  leur  faut  '  ?  ».  «  Que  leur  faut-il 
donc  ?  »  manquerait  ici  de  carrure  et  de  netteté  :  au  lieu  d'im- 
poser une  réponse,  il  n'exprimerait  qu'une  timide  question. 

Enfin  quest-ce  que  pourra  introduire  dans  une  suite  d'interro- 
gations un  élément  de  variété  :  ce  sera  un  autre  genre  de  dissy- 
métrie, qui  regardera  la  forme  plus  que  le  fond.  «  Faisons  comme 
tout  le  monde,  flânons,  cueillons  quelques  croquis  et,  puisque 
tout  le  monde  cause,  causons.  Qu'est-ce  qu'on  a  fait  à  Bruxelles, 
qu'est-on  devenu  depuis  quatre  ans  qu'on  ne  s'est  vu  ■*  ?  » 
Ecrivez  :  «"  ^M'a-t-on  fait  à  Bruxelles,  qu  est-on  devenu...  ?  », 
vous  introduirez  dans  la  phrase  un  rythme  sautillant  sans  néces- 


1.  Lettre  à  Vauteur  des  hérésies  imaginaires,  t.  IV,  p.  287. 

2.  Ibid.,  p.   292. 

3.  Revue  des  Deux  Mondes,  ic  janvier  191 9,  couverture. 

4.  honis  G'iW^i,  Revue  des  Deux  Mondes,  ler  janvier  1919,  p.  193. 


LES    FORMES    DE    L  INTERROGATION  30) 

site,  VOUS  mettez  en  valeur  la  consonance  désagréable  de  «  qu'a- 
t-on  »  (due  peut-être  uniquement  à  une  ressemblance  avec 
w  Caton  >').  hcrive/.  au  contraire  :  «  Ou  est-ce  qu'on  a  fait  à 
Bruxelles,  qu  est-ce  qu  on  est  devenu...  »,  vous  attirez  l'attention 
sur  quest-ce  que,  vous  ramenez  dans  l'expression  la  nuance  de 
familiarité  qui  n'en  est  jamais  très  loin,  vous  détruisez  la  tona- 
lité du  passage.  Il  va  de  soi  qu'un  écrivain  qui  sait  sa  langue 
sent  tout  cela  d'instinct  et  qu'il  ne  s'attarde  pas  aux  analyses 
minutieuses  du  grammairien. 

Que  placé  entre  deux  verbes  a  connu  les  mêmes  vicissitudes 
que  le  que  de  l'interrogation  directe,  et  là  aussi  il  a  ouvert  la 
porte,  quoique  moins  largement,  à  qu'est-ce  que.  Voici  la  cons- 
truction traditionnelle  :  «  Et  ilecques  estoit  le  mareschal  du 
roy,  qui  lui  demanda  qui  il  estoit  et  qu'il  venoit  là 
faire  '.  »  Il  flmt  remarquer  que,  parallèlement  à  ce  tour  de 
phrase,  il  y  en  avait  un  autre  très  semblable  où  apparaissait,  au 
lieu  de  l'interrogatif  que  le  relatif  ce  que  :  «  Dictes  ce  que  est  à 
faire  ^  »  Le  latin  a  connu  la  même  distintion  :  «  ad  me  scribe 
quid  agas  »  et  «■  fecit  quod  ei  praeceperam  ».  En  principe,  la  dis- 
tinction est  dicile  à  observer  :  ne  prennent  quid  en  latin,  que 
en  français  que  les  verbes  qui  impliquent  nettement  une  ques- 
tion. En  fait,  il  est  parfois  malaisé  de  décider  s'il  y  a  question 
ou  non.  Déjà  en  latin  le  verbe  dico  admettait  les  deux  construc- 
tions, suivant  le  biais  dont  on  le  regardait  :  «  dicam  quod  sen- 
tie »,  je  dirai  ce  que  je  pense,  «  dicam  quid  sentiam  »,  je  dirai 
quel  est  mon  avis.  C'est  un  cas  fréquent  en  français  :  «  Le  Roy 
nostre  maistre,  qui  estoit  bien  saige,  entendoit  bien  ce  que  c'es- 
toit  de  Flandres  K  »  Et  à  côté  :  «  Premièrement  il  fault 
entendre  que  c'est. jurement  +.  »  Le  même  Honoré  d'Urfé  écrit 
tantôt  :  «  Mais  pour  ceste  heure,  il  faut  que  je  sçache  ce  qu'es- 
crit  le  pauvre  absent  >  »,  tantôt  :  «  Depuis  on  n'a  sceu  qu'ils 
estoient  devenus  ^.  »  Il  n'est  même  pas  rare  de  trouver  les  deux 


1.  Le  Petit  Jehan  de  Saintré,  ^.  ii8. 

2.  J.  de  Bueil,  Le  Jouvencel,  éd.  Favre  et  Lecestre,  t.  II,  1889,  p.  106. 

3.  Commynes,  Mémoires,  éd.  de  Mandrot,  t.  II,  1903,  p.  61. 

4.  Calvin,  Institution  de  la  religion  chiétieuiie,  p.  139. 

5.  VAstrèe,  ǰ  308  v». 

6.  Ibid.,  f"  345   r". 

Romania,  XLVIL  20 


30é  L.    FOULET 

constructions  dans  la  niènic  phrase  et    avec  le    môme   verbe  ; 

Je  ne  sçav  que  c'est  ijii'Wz  attendent 
Et  ne  sçav  ce  qu'Wz  deviendront  '. 

On  s'habitua  ainsi  à  regarder  ces  deux  constructions  comme 
équivalentes.  Et,  tout  naturellement,  le  jour  où  que  donna,  ici 
comme  ailleurs,  des  signes  d'affaiblissement  phonétique,  ce  que 
était  tout  prêt  à  recueillir  sa  succession,  ce  que  ces!  que  à  prendre 
celle  de  que  cest  que.  La  langue  fut  tout  heureuse  en  son  besoin 
de  trouver  un  secours  si  prompt.  Et  il  faut  croire  qu'il  a  été 
efficace,  puisque  c'est  encore  ainsi  que  nous  continuons  à  parler 
et  à  écrire.  Mais  il  est  à  noter  que  notre  prononciation  moderne 
a  affaibli  la  valeur  de  ce  que.  Un  grammairien  du  xvii^  siècle 
nous  apprend  que  tandis  que  a' était  «  syncopé  »  dans  «  c'iivr' 
là,  est-c'  fait,  n'est-c'  pas,  qu'est-c'  qu'  c'est,  où  est-c'  qu'il  est, 
qu'est-c'  qui  dit  »  il  subsistait  au  contraire  dans  «  j'sçay  bien  ce 
qu  c'est  »  -.  Le  témoignage  est  précieux  ;  il  fournit  une  tran- 
sition nécessaire  entre  la  forme  traditionnelle  et  la  forme 
moderne  :  (k)  n'a  pas  été  remplacé  par  (s  k)  mais  par  (s  0  k), 
ce  qui  est  bien  différent.  Cette  prononciation  du  xvii^  siècle  n'a 
pas  même  complètement  disparu  aujourd'hui  :  on  ne  l'entend 
plus  à  Paris,  semble-t-il,  mais  elle  n'est  pas  inconnue  en  pro- 
vince. Le  remplacement  de  que  par  ce  que,  commencé  vers  la  fin 
du  premier  tiers  du  xvii^  siècle,  est  presque  terminé  au  moment 
où  Vaugelas  publie  ses  Remarques  (1647).  «  On  ne  dit  plus  guère 
que  ccsl  mais  ce  que  cest  »,  écrit-il.  c  On  ne  le  dit  plus  du  tout 
aujourd'hui  «,  affirme  l'Académie  française  en  1704  ^  La  solu- 
tion approuvée  par  Vaugelas  ne  fut  du  reste  pas  du  goût  de  tout 
le  monde.  Le  grammairien  Dupleix  (165 1)  n'a  rien  à  dire  ni 
contre  que  ni  contre  ce  que,  mais  il  préfère  une  troisième  tour- 
nure, qu'est-ce  que  :  «  Il  n'y  a  point  de  loy  qui  nous  apprenne 
qu'est-ce  que  l'ingratitude  '^.  »  On  sent  ici  le  désir  de  donner  une 
forme  plus  robuste  à  l'interrogation  indirecte  et  en  même  temps 


1.  Farce  des  gens   nouveaux  qui  viaiii^ent  le  vioiide  (\crs  1461)  dans  Picot, 
oinr.  cit.,  t.  I,  v.  174-5. 

2.  Thurot,  onvr.  cil.,  t.  I,  p.  209. 

3.  y nugdas,  Retiiarques,  éd.  cit.,  t.  I,  p.  287. 

4.  Brunot,  ouvr.  cit.,  t.  III,  2^<^  partie,  p.  499. 


LES  'formes  de  l  inteurogatiox  307 

plus  logique.  Ce  que  n'était  qu'un  expédient,  mais  les  langues 
vivent  souvent  d'expédients,  et  Dupleix  n'a  pu  faire  triompher 
sa  tournure  préférée.  Ce  n'était  pourtant  pas  chez  lui  fantaisie 
purement  individuelle.  Il  paraît  certain  que  la  langue  a  hésité 
un  instant.  Écoutez  plutôt  Racine  parlant  de  lanière  Angélique  : 
«  Elle  accourut  au  parloir  avec  précipitation,  et  demande  (///'«/- 
ee  (jii'on  a  servi  aux  capucins,  quel  pain  et  quel  vin  on  leur  a 
donné  '.  »  Il  est  clair  que  celui  qui  a  écrit  cette  phrase  pensait 
comme  le  grammairien  Dupleix.  Même  aujourd'hui  on  peut 
entendre  dire  à  des  gens  qui  parlent  correctement  :  «  Je  me 
demande  qu'est-ce  que  ça  peut  bien  lui  faire.  »  Mais  ce  n'est  pas 
là,  semble-t-il,  le  tour  ordinaire  de  la  conversation,  et,  à  n'en 
pas  douter,  la  langue  littéraire  l'évite.  Chez  un  Racine  moderne, 
hi  mère  Angélique  accourant  au  parloir  demanderait  «  ce  qu'on 
a  servi  aux  capucins  »,  et  la  phrase  y  perdrait.  On  peut  regretter 
qu'un  tour  aussi  expressif  ait  été  banni  des  livres. 

Que,  dans  l'interrogation  indirecte,  se  présentait  souvent 
devant  un  infinitif  :  «  Une  tour... ou  il  n'avoit  guieres  que 
manger  -  »,  «  Il  ne  y  savoit  que  redire  '.  »  Là  on  ne  pouvait 
songer  à  introduire  ce  que  dont  le  relatif  réclamait  un  verbe  à 
un  mode  personnel.  Pour  la  même  raison,  qu'est-ce  que  était  à 
écarter.  Comment  faire  ?  On  tourna  parfois  la  difficulté  en 
supprimant  tout  net  l'interrogation  :  «  Il  n'y  avait  guère  à  man- 
ger »,  «  Il  n'y  voyait  rien  à  redire.  »  Là  où  on  dut  la  conserver, 
on  remplaça  que  par  la  forme  tonique  quoi.  On  écrit  encore  «  Je 
ne  sais  que  faire  »,  mais  on  dit  de  plus  en  plus  «  Je  ne  sais  pas 
quoi  faire  ».  Dès  le  moyen  âge  quoi  avait  alterné  avec  que  en 
quelques-uns  de  ses  emplois.  Aujourd'hui  que  la  forme  faible 
que  est  usée,  il  n'est  pas  étonnant  qu'on  tende  à  lui  substituer, 
partout  où  on  le  peut,  la  forme  forte.  La  langue  populaire, 
comme  nous  l'avons  vu  '^,  est  allée  très  loin  dans  cette  voie. 

L'histoire  de  qui  neutre  interrogatif  placé  entre  deux  verbes 
est  analogue  à  celle  de  que.  Nous  en  avons  cité  tout  à  l'heure 
un  exemple  de  Chrétien  de  Troyes  >  ;  en  voici  deux  autres 
empruntés  au  moyen  français  : 

1.  Lettre  àVauteur  des  hérésies  imaginaires,  éd.  cit.,  t.  IV,  p.  291. 

2.  Chronique  du  bon  duc  Loys  de  Bourbon,  éd.  Chazaud,  1876,  p.  103. 

3.  Ibid.,p.  249. 

4.  Voir  page  281. 

5.  Voir  page  300. 


j08  L.    FOULET 

Tant  m'est  et  oultrageuse  et  rtère 
Geste  amour  qui  si  me  demaine, 
Qui  mon  cuer  tient  en  son  demaine, 
Si  que  ne  say  qui  me  vault  mieux 
Ou  jour  ou  nuyt,  se  ni'aist  Diex  '. 

Triste  corps,  dolans  et  chetis, 
Dy  qui  te  fait  desobéir 
A  nio\' .  .  .  - 

Ce  (]iii  aurait  pu  subsister,  car  à  la  différence  de  ijiie,  qui, 
comme  nous  verrons,  est  phonétiquement  intact.  Mais  il  était 
condamné  par'ailleurs  :  nous  savons  que  la  langue  tend  à  faire 
de  qui  un  masculin  ou  un  féminin  et  à  le  remplacer  au  neutre 
par  une  autre  forme.  Nous  devinons  que  cet  équivalent  moderne 
va  être  ce  qui  :  ((  Dis-moi  ce  qui  te  fait  désobéir.  »  Et  nous  entre- 
voyons pourquoi  :  parallèlement  aux  phrases  interrogatives  par 
qui,  il  y  avait,  surtout  à  partir  du  moyen  français,  des  phrases 
relatives  par  ce  qui,  dont  le  sens  n'était  pas  très  différent. 
«  Dites  ce  qui  vous  plaira.  Sire  K  »  Ici  ce  qui  a  bien  l'air  de  repré- 
senter un  plus  logique  ce  qu'il  avec  lequel  la  prononciation  l'a 
confondu.  Ailleurs  c'est  l'analogie  qui  a  transformé  un  plus 
ancien  ce  que  en  ce  qui.  Peu  nous  importe  :  le  jour  où  qui  fut 
menacé,  il  se  trouva  une  forme  de  sens  équivalent  prête  à 
prendre  sa  place.  Mais  ici  la  langue  littéraire  ne  semble  pas  avoir 
hésité.  «  Dis-moi  qu'est-ce  qui  te  fait  désobéir  >>  est  nettement 
familier. 

Il  nous  reste  à  voir  si  qui,  forme  masculine  et  féminine  de 
l'interrogatif,  n'a  pas  fait  place,  lui  aussi,  à  qui  est-ce  qui  ou  qui 
est-ce  que.  Mais  le  cas  est  bien  différent.  Aucune  voyelle  muette 
ici,  et  la  prononciation  de  qui  n'a  pas  varié  depuis  des  siècles. 
Aussi  la  langue  littéraire  a-t-elle  une  tendance  marquée  à  éviter 
la  forme  périphrastique.  C'est  ce  ce  qui  se  voit  surtout  quand 
qui  est  régime.  »  Oui  voulez-vous  désigner  ?  »  est,  ou  peu  s'en 
£mt,  l'unique  forme  littéraire.  C'est  que,  dans  ce  cas,  qui  reçoit 
un  assez  fort  accent  qui  le  détache  bien  et  qui,  étant  variable, 
permet  de   lui   donner  précisément  la  valeur  que  réclame  le 

1.  Miracles  de  Notre  Daine,  t.  I,  ii,  v.  332-6. 

2.  Ibiil.,  t.  I,  viiiy  V.  771-3. 

3.  Ibid.,  t.  VII,  1883,  XXXVII,  V.  942. 


LES   FORMES   DE   L  INTERROGATION  3 09 

sens.  Nous  avons  le  même  cas  dans  l'interrogation  indirecte  : 
H  Je  ne  sais  qui  a  écrit  ce  livre,  dites-moi  qui  vous  cherchez.  » 
Qu  est-ce  qui  {que)  communiquerait  tout  de  suite  à  ces  phrases 
l'allure  de  la  conversation  la  plus  familière.  Il  en  est  autrement 
quand  qui  est  le  sujet  d'une  phrase  indépendante  :  «  Oui  a  dit 
cette  parole  ?  »  Qui  est  alors  à  peine  accentué  et  forme  avec  le  verbe 
un  groupe  où  le  verbe  est  le  mot  important.  Si  le  sens  exige 
qu'on  donne  plus  de  valeur  au  sujet,  qui  pourra  fort  bien  s'élar- 
gir en  qui  est-ce  qui  :  «  Je  n'irai  pas  jusqu'à  dire  que  M.  Sarcey 
a  fondé  un  genre  :  qui  est-ce  qui  a  fondé  un  genre  '  ?  «  Très 
souvent  du  reste,  nous  avons  affaire  dans  les  livres  à  des  inter- 
rogations de  pure  rhétorique,  où  ce  serait  presque  une  contra- 
diction que  d'accentuer  le  pronom  :  la  tournure  traditionnelle 
suffit  donc  parf;iitement  :  «  Oui  ne  se  souvient  de  cette  fable 
charmante  de  Jason  semant  les  dents  d'un  dragon...  -  ?  », 
«  Vo3^ons-nous,  de  plus,  les  choses  telles  qu'elles  sont  ?  Oui 
l'oserait  dire  ?  Un  sens  de  moins,  et  voilà  un  autre  univers  '.  » 
On  voit  maintenant  tout  le  parti  que  la  langue  littéraire  a  su 
tirer  de  deux  locutions  qui  appartiennent  essentiellement  au 
vocabulaire  de  la  conversation.  Il  convient  toutefois  de  noter 
qu'elle  en  fait  un  usage  tout  différent.  Elle  n'accepte  pas  d"y  voir 
de  simples  formules,  inhabiles  à  exprimer  des  nuances  affectives. 
Elle  est  quelquefois  contrainte  de  les  employer,  la  plupart  du 
temps  elle  recourt  librement  à  leurs  services,  mais  elle  s'arrange 
toujours  pour  exiger  d'elles  un  peu  plus  que  ne  leur  demande 
la  langue  parlée.  Il  ne  s'agit  jamais  d'un  banal  remplacement. 
La  seule  exception  serait  peut-être  le  cas  de  «  est-ce  que  j'appelle  » 
substitué  à  «  appelé-je  ».  Il  est  clair  qu'il  n'y  a  là  aucune  nuance, 
mais  c'est  un  tait  aussi  que  la  langue  écrite  évite  ce  tour.  Il  n'y 
a  pas  d'autre  façon  de  dire  précisément  cela  (car  appelé-je  est 
bien  archaïque),  elle  s'en  tire  en  ne  le  disant  pas  ;  ou,  s'il  le 
faut,  elle  s'adressera  à  des  à  peu  près  qui  bien  entendu  ne 
manquent  pas  :  «  dois-je  appeler,  irai-je  appeler,  faut-il  que 
j'appelle,  etc.  »  Tant  elle  répugne  à  laisser  à  ces  périphrases  un 
emploi  qu'elle  juge  familier  et  presque  vulgaire!  Et  de  fait  est- 

1.  Jules  Lemaître,  article  sur  Francisque  Sarce\-. 

2.  Prévost-Paradol,  oui'r.  cité,  p.  17. 

3.  Ihid.,  p.  29. 


3  10  L.    FOULET 

ce  que  a  quelque  peine  à  se  plier  à  la  dignité  de  la  langue  écrite, 
à  laquelle  il  n'a  jamais  appartenu.  Pourtant,  nous  l'avons  vu, 
dès  qu'interviennent  les  besoins  du  rythme,  il  est  prêt  à  don- 
ner un  coup  d'épaule  à  la  phrase. 

Mais  c'est  évidemment  à  qu'est-ce  que  que  vont  les  fliveurs  de 
la  langue  écrite.  La  locution  a  eu  pendant  des  siècles  une  valeur 
emphatique  très  nette,  et  elle  la  conserve  dans  la  littérature. 
Ce  n'est  pas  que  la  tradition  ait  été  ininterrompue.  La  pronon- 
ciation de  qu  est-ce  que,  même  dans  la  langue  soutenue  qui  en 
fait  un  monosyllabe  où  ne  transparaît  plus  aucun  élément  cons- 
titutif, suffit  à  montrer  qu'avant  de  rentrer  dans  les  livres  la 
locution  a  passé  par  la  langue  familière.  Mais  de  son  emploi 
antérieur  elle  a  gardé  une  certaine  tenue  et  la  faculté  de  se  plier 
à  des  exigences  littéraires.  Elle  pourra  donc  être  précieuse. 
Même  quand  il  s'agit  surtout  d'aider  à  l'eurythmie  de  la  phrase, 
comme  dans  le  passage  de  Racine  cité  plus  haut  :  «  Et  qu'est- 
ce  que  les  romans  et  les  comédies  peuvent  avoir  de  commun 
avec  le  jansénisme  ?  ^),  quest-ce  que  ajoute  également  au  sens 
une  nuance  significative.  Ici  on  sent  l'ironie  et  le  dédain.  Il  y 
a  presque  toujours  une  intention  visible  dans  l'emploi  litté- 
raire de  qit'est-ceqiie:  ironie  souvent,  ailleurs  bonhomie  narquoise, 
rondeur  bon  enfant,  aftectation  plaisante  de  simplicité  ou  d'ingé- 
nuité. Qu'est-ce  que  apporte  à  la  langue  un  peu  compassée  des 
livres  quelque  chose  de  plus  vif  et  de  primesautier  ;  c'est  un 
souffle  de  grand  air  dans  une  chambre  close.  On  saisit  ici  le 
genre  de  services  que  peut  rendre  à  une  langue  écrite  le  libre 
et  naturel  parler  de  la  conversation  courante,  quand  le  contact 
n'est  pas  rompu.  Et  c'est  par  des  concessions  ou  des  emprunts 
de  ce  genre,  comme  on  voudra,  qu'une  langue  littéraire  a  le 
plus  de  chance  de  durer  sans  devenir  par  trop  artificielle. 

XVI 

En  retour,  la  langue  littéraire  communique  à  la  langue  de  la 
conversation  un  peu  de  cette  stabilité  que  lui  assure  une  longue 
tradition.  Elle  empêche  les  développements  prématurés,  les  écarts 
trop  brusques,  elle  maintient  dans  l'évolution  une  continuité 
qui  a  ses  avantages.  Ici,  en  particulier,  elle  propose  comme  un 
modèle  au  parler  courant,  des  formes  interrogatives  vieilles  de 
neuf  ou  dix  siècles. 


LES    rOKMKS    DE    l'iXTERROGàTIOX  1  I  I 

Ht  la  prciîiière  question  que  nous  ayons  à  nous  poser,  en 
abordant  l'examen  Je  la  langue  Je  l.i  conversation,  c'est  préci- 
sément Jans  quelle  mesure  les  formes  inversées  subsistent  à 
côté  Je  la  tournure  par  est-ce  que,  qui  ici  est  éviJemment  fon- 
Jamentale.  Il  n'est  pas  facile  Je  Jonner  à  cette  question  une 
réponse  précise.  Les  faits  sont  confus  et  ils  ne  se  prêtent  guère 
à  une  classification  rigoureuse.  Il  est  certain  que  chacun  de  nous 
emploie  tantôt  les  formes  anciennes,  tantôt  les  formes  nouvelles, 
mais  comment  se  fait  la  répartition,  voilà  le  problème.  Selon 
Gaston  Paris  ',  la  conjugaison  interrogativese  présenterait  ainsi  : 
est-ce  que  j'aime,  aimes-tu,  aime-t-il,  est-ce  que  nous  aimons 
(plus  volontiers  que  :  aimons-nous),  aimez-vous,  aiment-ils. 
Ainsi  on  aurait  est-ce  que  à  la  i'''^  personne,  singulier  ou  pluriel, 
l'inversion  partout  ailleurs.  Cette  Jistinction  toutefois  semble 
assez  arbitraire.  A  l'enJroit  Je  la  i""^  personne  Ju  singulier,  il 
n'v  a  pas  Je  Joute  :  aimé-je  ne  se  Jit  pas  et  ne  s'écrit  même  plus. 
Mais  est-ce  que  n'a-t-il,  en  dehors  de  ce  cas  pénétré  qu'à  la  V 
personne  du  pluriel  ?  Les  formes  «  est-ce  que  tu  as,  est-ce  que 
vous  avez,  est-ce  qu'ils  ont  »  ne  sont-elles  pas  très  courantes  ? 
Ce  ne  sont  assurément  pas  les  seules,  et  à  prendre  les  choses  de 
ce  biais,  c'est  tout  ce  qu'on  peut  dire.  Mais  on  ne  doit  sans 
doute  p.is  chercher  à  recomposer  une  conjugaison  hybride  qui 
ferait  à  chaque  système  .sa  part  et  délimiterait  exactement  son 
domaine.  La  vérité  est  que,  si  l'on  excepte  la  V  personne  du 
singulier,  il  y  a  deux  conjugaisons  distinctes  et  complètes,  l'une 
fondée  sur  l'inversion,  l'autre  sur  l'emploi  de  est-ce  que,  et  que 
ces  deux  conjugaisons  coexistent  en  chacun  de  nous.  Et  nous 
avons  recours  à  l'une  ou  à  l'autre,  au  hasard,  semble-t-il,  de 
l'inspiration.  Pourtant  cette  inspiration  n'est  pas  absolument 
capricieuse.  Elle  observe  des  nuances  qu'on  peut  parfois 
retrouver. 

Dans  un  entretien  d'allure  digne  et  réservée,  où  l'on  se 
surveille,  l'inversion  se  présentera  naturellement"*:  elle  pourra 
tenir  toute  la  place.  Même  le  est-ce  que  de.  la  r'^  personne  du 
singulier  n'apparaîtra  pas  :  «  est-ce  que  je  sais,  moi  ?  »  détonne- 
rait en  la  circonstance  :  il  sera  plus  convenable  de  dire  «  je  ne 
sais  pas  ».  Au  contraire  dans  une  conversation  familière  avec  un 

I.   Art.  cite,  p.  276. 


312  L.    FOULET 

ami  d'enflince,  les  est-ce  que  abonderont.  Ils  seront  presque  tou- 
jours en  évidence  quand  un  homme  cultivé  s'adresse  à  un 
homme  du  «  peuple  ».  C'est  est-ce  que  qu'on  entend  le  plus 
souvent  dans  la  rue,  dans  le  tramway,  au  bureau  de  poste, 
dans  les  magasins,  partout  où  la  «  tenue  «  joue  un  rôle  secon- 
daire et  où  il  importe  de  se  faire  comprendre  vite  et  bien.  On 
notera  en  effet  que  les  formes  allongées  nous  apparaissent  en 
général  comme  plus  claires  que  les  autres,  en  .partie  parce  qu'elles 
offrent  plus  d'appui  à  la  voix.  Si  nous  disons  «  Où  allez-vous? 
Que  voulez-vous  faire  ?  »  à  un  sourd  qui  ne  nous  a  pas  entendu 
ou  à  un  étranger  qui  ne  nous  a  pas  compris,  il  y  a  de  grandes 
chances  pour  que  nous  reprenions  par  «  Où  est-ce  que  vous 
allez  ?  Qu'est-ce  que  vous  voulez  faire  ?  ».  D'une  façon  générale 
donc  l'inversion  est  plus  distinguée,  et  est-ce  que  plus  naturel. 
Mais  il  est  des  gens  chez  qui  la  distinction  est  naturelle,  et  c'est 
évidemment  à  eux  que  pensait  Gaston  Paris.  Chez  d'autres, 
elle  n'apparaît  que  quand  ils  le  veulent  (et  il  s'agit  bien  entendu 
ici  d'une  «  distinction  »  entendue  dans  un  sens  assez  étroit)  : 
ils  feront  grand  usage  des  deux  conjugaisons.  Il  y  en  a  d'autres 
enfin  à  qui  la  «  distinction  »  pèse.  Qu'ils  causent  avec  des  amis 
intimes  ou  des  inconnus,  ils  n'admettent  (consciemment  ou 
non)  que  le  ton  familier.  Ceux-là  sont  bien  près  d'avoir  réduit 
les  deux  conjugaisons  à  une  seule.  Et  pourtant  5^  a-t-il  un  seul 
Français  qui  ait  fait  complètement  disparaître  l'invefsion  de  sa 
conjugaison  interrogative  ?  Des  formes  comme  «  as-tu  fini  ?  », 
«  finiras-tu  ?  »  se  maintiendront  sans  doute  longtemps  encore 
dans  tous  les  milieux  ;  «  où  vas-tu  ?  »,  «  où  allez-vous  ?  »  sont 
des  phrases  qui  s'entendent  partout.  Les  pronoms  semblent 
moins  rebelles  à  l'inversion  que  les  substantifs  :  ils  sont  plus  courts, 
se  dissimulent  plus  facilement  derrière  le  verbe. 

D'autre  part,  même  les  gens  qui  détendent  le  moins  leur  parler 
usuel  ne  peuvent  être  plus  exclusifs  que  la  langue  écrite  et 
connue  elle  ils  sont  bien  obligés  d'accueillir  des  qu'est-ce  que, 
quand  ce  ne  serait  que  pour  en  tirer  un  effet.  Il  semble  même 
qu'ils  aient  pour  est-ce  que  commençant  une  phrase  plus  d'indul- 
gence que  la  langue  écrite  qui,  nous  l'avons  vu,  ne  s'en  sert 
guère  que  pour  aider  au  rythme.  La  raison  est  probablement 
que  la  formule  n'a  jamais  eu  de  valeur  affective  et  ne  saurait 
en  avoir  et  par  conséquent  on  n'a  pas  l'impression  de  l'employer 


LES   FORMES   DE    l'iNTERROGATION  3I3 

à  tort  quand  on  lui  fait  simplement  exprimer  l'interrogation. 
Il  est  certain  que  plus  d'un  dira  «  Est-ce  que  vous  irez  ?  »  qui 
hésitera  devant  «  Où  est-ce  que  vous  irez  ?  »  Chose  curieuse,  est- 
ce  que  est  parfois  plus  convenable  que  la  tournure  inversée. 
«  Voire  fille  ira-t-elleà  cette  soirée  ?  »  est  très  correct,  mais  un 
peu  abrupt.  «  Est-ce  que  votre  fille  ira  à  cette  soirée  ?  »  sera 
souvent  préféré  comme  moins  direct,  plus  réservé. 

Dans  l'interrogation  indirecte,  la  forme  traditionnelle  ne 
présente  pas  d'inversion.  En  regard  de  «  Qui  avez-vous  vu  ? 
Quand  est-il  parti  ?  «,  nous  avons  <(  Je  demande  qui  vous  avez 
vu,  je  ne  sais  pas  quand  il  est  parti.  »  On  doit  donc  s'attendre 
qu'ici  la  tendance  à  employer  les  formes  allongées  soit  moins 
forte.  Et  en  etfet  les  gens  qui  parlent  avec  soin  se  les  interdisent 
absolument.  Les  autres  cèdent  à  l'influence  de  l'analogie  et 
n'hésitent  pas  à  les  employer  ici  aussi,  quoique  avec  plus  de 
discrétion  qu'ailleurs.  Mais  ils  y  apportent  en  général  une 
atténuation  curieuse.  Ils  ne  disent  pas  tout  à  fait  ce  qu'on 
attendrait.  Régulièrement  on  devrait  avoir  :«  Je  veux  savoir 
qui  c'est  qui  ira,  qui  cest  que  vous  enverrez,  où  cest  que  vous 
allez,  quand  cest  que  vous  partez,  combien  cest  que  vous  êtes, 
pourquoi  c'est  que  vous  n'êtes  pas  venu  hier.  »  Et  ces  phrases-là 
s'entendent.  Mais  re  n'est  pas  de  ce  côté  que  vont  en  général 
les  préférences.  On  dira  plutôt  :  «  Je  veux  savoir  qui  est-ce 
qui  ira,  qui  est-ce  que  vous  enverrez,  où  est-ce  que  vous  allez  ? 
etc.  ».  En  d'autres  termes,  au  lieu  de  renverser  la  formule  cest 
on  la  garde  telle  quelle,  et  on  ne  fait  pas  de  différence  entre  les 
deux  formes  d'interrogation.  La  raison  en  est  évidente.  Est-ce 
que  n'est  plus  qu'une  expression  toute  faite  qui,  ne  pouvant 
s'analyser,  ne  peut  pas  non  plus  se  renverser.  Mais  il  y  a  là 
autre  chose  encore,  une  répugnance  certaine  à  employer  la 
forme  interrogative  cest,  qui  paraît  vulgaire.  Cette  forme  est 
en  etfet  si  fréquente  dans  la  langue  populaire  qu'elle  en  est 
devenue  une  caractéristique  notoire.  On  cherche  donc,  plus  ou 
moins  consciemment,  à  éviter  tout  ce  qui  lui  ressemble.  «  Je 
veux  savoir  qui  cest  qui  ira  »,  quoique  très  correct  en  théorie, 
rappelle  de  trop  près  «  Oui  cest  qui  \râ}  »,  et  c'est  pourquoi 
on  s'en  écarte  le  plus  souvent.  Une  attitude  précisément 
inverse  amène  la  langue  populaire  à  emplover  à  contre-sens  la 
formule   correcte.    On   entend  parfois  des   phrases  comme  les 


314  L-    FOULET 

suivantes  :  «  Je  sais  pas  à  qui  est-ce  »,  «  I  resteront  où  csl-ce 
qu'i  sont  »,  ><  Voilà  l'endroit  où  est-ce  qu'on  s'est  arrêté  hier  ». 
Mais  ce  ne  sont  ici  que  des  exceptions  sans  portée. 

Ainsi,  tandis  que  le  langage  populaire  dit:  «  Oui  c'est  Cjtii  l'a 
fait?  »  et  «  Je  ne  sais  pas  qui  c'est  qui  l'a  fait  »,  la  langue 
cultivée  dira  ;  «  Oui  est-ce  qui  l'a  fait  »  et  «  Je  ne  sais  pas  ^n/  est- 
ce  qui  l'a  tait  ».  Cette  préférence  pour  la  forme  directe  ne  date 
pas  d'hier.  Elle  s'observe  dès  le  xvir  siècle  chez  Balzac  et 
Fénelon  '.  On  la  retrouve  chez  Marivaux:  «  Elle  ne  sait  pas 
qui  est-ce  qui  s'enquête  \  »  Voilà  qui  justifie  tout  à  fait  ceux 
qui  emploient  des  formes  comme  :  «  je  me  demande  qu  est-ce 
qui  vous  amène  »  et  «  J'aimerais  savoir  ^«'«/-ff?  que  vous  ferez  ». 
Ces  tournures  sont  d'autant  plus  admissibles  ici  qu'on  ne  sau- 
rait employer  cest  au  lieu  de  est-ce  sans  revenir  à  un  emploi 
archaïque  qui  a  disparu  de  la  langue.  Il  est  donc  curieux  que 
l'usage  le  plus  commun  s'en  tienne  à  «  Je  me  demande  ce  qui 
vous  amène  »  et  «  J'aimerais  savoir  ce  que  vous  ferez  ». 

Cette  défiance  à  l'égard  de  c'est  que  nous  venons  d'observer 
dans  l'interrogation  indirecte,  se  retrouve  ailleurs  encore. 
Pourquoi  «  cela  est-il  vrai  ?  »  est-il  tenu  pour  très  littéraire  et 
«  c'est-il  vrai?  »  pour  très  familier?  La  construction  est  la 
même  dans  les  deux  cas  et  ce  n'est  qu'un  cela  plus  ancien.  Mais 
justement  à  cause  de  son  âge  ce  a  été  chassé  peu  à  peu  de  la 
plupart  de  ses  emplois  et  on  ne  le  trouve  plus  guère  que  devant 
les  relatifs  et  le  verbe  être.  Il  a  ainsi  perdu  presque  toute  valeur 
démonstrative  et,  en  particulier,  placé  devant  être  il  fiiit  corps 
avec  le  verbe.  Cest  forme  ainsi  une  locution  à  prendre 
d'ensemble^  qui  est  bien  près  d'échapper  à  l'analvse.  Il  semble 
donc  surprenant  de  reprendre  par  un  il  postposé  un  sujet  dont 
la  présence  même  paraît  incertaine.  De  là  l'air  équivoque  de 
/-//  qui  attire  l'attention  et  fait  penser  au  ti  populaire.  Aussi  la 
langue  littéraire  bannit-elle  absolument  ce  genre  de  phrases. 
Même  dans  la  conversation  bien  des  gens  ne  les  admettent  pas. 
Dès  le  xviii^  siècle  elles  sont  signalées  au  ridicule  :  «  Oest-il 
poli  ce  que  je  vous  dis  là  ?  »  lit-on  chez  Beaumarchais  '  :  c'est 

1 .  Haase,  ouvr.  cit.,  p.  97. 

2.  Vie  de  Marianne,  éd.  Garnier,  t.  I,  p.  145. 

3.  Le  Barbier  âe  Sévilte,  II,  xni. 


LES    FORMES    DE    l'inTERKOGAIIOX  3  I  5 

le  comte  Alniaviva  qui  parle,   mais  il    fait  alors  le  personnage 
d'un  cavalier  pris  de  vin,  et  l'intention    comique   du  passage 
n'est  pas  douteuse.  Malgré   tout,  ces    phrases   n'ont    au    fond 
rien   d'incorrect  et,  en  dépit  des    puristes,  la  langue  familière 
continue  à  se  les  permettre.  On  entend  journellement:  «  C'est- 
il  fait  à  Paris,  ça?  »,  «  D'où  c'est-il  venu  ?  »,  «  Quand  c'est-il 
.nrivé  ?  »,  (-  Pourquoi  c'est-il  fermé  ?  »,  «  Combien  c'est-il,  ça?». 
Mais  même  dans   la   conversation    familière   il   semble   qu'on 
observe    ici  quelques    nuances.    L'adjectif  après    cesi-il   paraît 
moins  admissible  que  le  participe.  «  C'est-il  vrai  ?  »  éveille  plus 
de  scrupules  que  «  C'est-il  fabriqué  en  France  ?  »,  et  «  C'est-il 
vrai  que.  .  .  »  dépasse  peut-être  la  limite  permise.  De  même, 
devant    un    pronom   personnel   ou   démonstratif,  cest-il  ne    se 
montre  qu'avec  une  certaine  hésitation,  et  la  gêne  devient  plus 
grande  encore  si  ce  pronom  est  un  féminin.  Balzac  fait  dire  à 
la  «  grande  Kanon  »  du  Père  Grandet  «  Cest-il  vrai  que  voilà 
Mademoiselle  au  pain  et  à  l'eau  pour  le  reste  de  ses  jours  '  ?  » 
et,  à  propos  d'une  lettre,  «  Cest-il  celle  que  vous  attendez-  ?  ». 
Il  est  à   croire   que  bien  des   gens   cultivés    approuveraient  ici 
1  intention  de  Balzac   et    laisseraient  aux   «  Nanon  »  d'aujour- 
d'hui des  tournures  qui  ont  le  tort  de  paraître  suspectes.  Mais 
cest  un  point  où  visiblement    la    langue  tâtonne  encore  :  elle 
n'a  pas  dit  son   dernier  mot  et  il  serait  imprudent  de  vouloir 
devancer  sa   décision.  En    tout    cas  l'emploi  de  cest-il  que  en 
lete  d  une  phrase  («  cest-il  que  vous  ne  voulez  pas  y  aller?  ») 
ou   comme  simple    formule   d'interrogation  (  «  combieri  cest-il 
qit\  vous  doit  ?  »)  est  tout  autre  chose  et    appartient  exclusi- 
vement à  la  langue  populaire. 

A  côté  des  deux  formes  est-ce  que  et  qu  est-ce  que,  nous  devons 
noter  l'entrée  en  scène  récente  d'une  troisième  locution  qui, 
dans  un  emploi  du  reste  tout  limité,  gagne  chaque  jour  du 
terram.  Il  s'agit  de  ce  que  exclamaçif.  On  sait  que  le  tour  inter- 
rogatif  se  prête  très  bien  à  rendre  l'exclamation.  C'est  ainsi  que 
la  langue  populaire  dira  «  J'ai  ti  eu  mal  à  la  tête  !  »  ou  la 
hmgue  littéraire  «  Ai-je  assez  souffert!  ».  De  même  dans  la 
langue  de  la  conversation  :  «  Nous  en  a-t-il  dit,  des  sottises  !  » 


1.  liugènieGnvhlct,  éd.  Calmann  Lévy,  1891,  p.  188. 

2.  //'/(/.,  p.  227. 


3l6  L.    FOULET 

Mais  il  est  remarquable  quic'i  esl-ce  que  ne  semble  pas  apte  à 
remplacer  l'inversion.  «  Est-ce  qu'il  nous  en  a  dit,  des  sottises  !  » 
à  moins  qu'on  n'y  mette  l'intonation  très  juste,  exprimera 
nécessairement  une  question.  De  là  la  nécessité  de  recourir  à 
une  autre  locution  :  «  Ce  qu'i]  nous  en  a  dit,  de  sottises  (ou  : 
des  sottises)  !  »  On  voit  quelle  est  l'origine  de  ce  tour  :  il  n'y  a 
là  qu'une  phrase  inachevée  :  «  Ce  qu'il  nous  a  dit  de  sottises, 
c'est  étonnant.  »  Ce  sujet  d'un  verbe  sous-entendu  est  complété 
par  «  de  sottises  ».  A  l'ellipse  près,  c'est  un  tour  très  usuel  : 
«  Ce  qu'il  y  a  de  vrai  dans  tout  cela,  c'est  que.  .  .  »  Mais  ce  à 
force  d'être  accolé  à  que  finit  par  en  devenir  inséparable,  et 
suivant  un  procédé  que  nous  avons  observé  plus  d'une  fois 
déjà,  ce  que  devient  une  formule  qui  ne  se  laisse  plus  analyser. 
Le  complément  de  c^  .devient  alors  complément  du  verbe:  «  Ce 
qu'il  nous  a  dit  des  sottises  !  »  La  phrase  suivante,  en  même 
temps  qu'elle  exprime  le  verbe  généralement  sous-entendu, 
montre  avec  quelle  facilité  on  passe  d'un  type  de  construction 
à  l'autre:  «  Et  c'est  effrayant,  ce  qu'il  prête  d'intentions  subtiles 
aux  rédacteurs  souvent  pressés  de  ces  bulletins  militaires.  Et 
c'est  effrayant  aussi,  ce  qu'il  Jait  crédit  aux  informations  du  haut 
commandement  allemand  '.  »  C'est  ainsi  qu'on  arrive  à  des 
phrases  aujourd'hui  très  usuelles:  «  Ce  qu'i  fait  froid  !  Ce  que  ça 
glisse  !  Ce  qu'on  s'ennuie  !  »  Ce  que  est  devenu  un  équivalent 
courant  de  comme  :  «  Comme  il  fait  froid  !  Comme  on  s'ennuie  !» 

Ces  phrases,  que  bien  des  gens  sans  doute  éviteraient  encore, 
appartiennent  évidemment  —  comme  «  c'est-il  vrai  »  —  à  la 
variété  la  plus  familière  de  la  langue  de  la  conversation.  Il  y  a 
en  effet  à  l'extrême  limite  du  parler  courant  tout  un  domaine 
où  voisinent  sans  façon,  à  côté  d'une  syntaxe  correcte,  des 
prononciations  relâchées,  des  abréviations  commodes,  des 
constructions  fautives  et  même  un  assez  grand  nombre  de 
vulgarismes.  C'est  ce  domaine  que  nous  allons  maintenant 
explorer.  «  C'est-il  vrai  »,  «  ce  que  »  exclamatif  nous  ont 
ouvert  la  porte. 

Nous  rencontrons  d'abord  qu'est-ce  que  c'est  que.  Nous  savons 
déjà  que  cette  forme,  malgré  son  aspect  hétéroclite,  s'emploie 
même  dans  la  littérature,  qui  lui   fait  rendre   à  l'occasion  des 

I  .    Tristan  Bernard,  dans  le/(i;/7-;/(ï/ du  m  octobre  1915. 


LES    FORMES    DE    l'iNTERROGATION  317 

nuances  très  délicates.  11  y  a  aussi  un  emploi  très  justihé  de 
./u  est-ce  que  cesl  que  dans  la  langue  de  la  conversation.  «  Ouest- 
ce  qui  ne  va  pas  ?  Qu  est-ce  qui  ne  va  pas  ?  Ou  est-ce  que  c'est  qui 
ne  va  pas  ?  »  Une  question  posée  d'un  ton  ferme  est  répétée 
avec  une  nuance  d'impatience  et,  la  réponse  se  fliisant  attendre, 
est  reprise  une  troisième  fois  avec  une  ampleur  qui  permet  à  la 
voix  de  s'étaler.  Mais  cette  forme  intensive,  pas  plus  que  celles 
qui  l'ont  précédée,  n'a  échappé  à  l'usure,  et  trop  souvent,  il  ne 
reste  plus  dans  qu'est-ce  que  c'est  que  qu'un  pesant  synonyme  de 
qu  est-ce  que.  «  Ou  est-ce  que  c'est  qu'il  vous  a  dit  ?  »,  «  Où  est-ce 
que  c'est  que  vous  avez  mis  ce  chapeau  ?  » 

Une  autre  distinction  qui  est  en  train  de  disparaître,  c'est 
celle  que  la  langue  faisait  entre  qui  est-ce  qui  {que)  et  qu'est-ce 
qui  Çque).  Qu'est-ce  qui  a  remplacé  le  sujet  neutre  qui  dans 
l'ancien  «  qui  vous  amène  ?  »  ;  qu'est-ce  que  est  un  allongement 
fréquent  du  que  régime  neutre.  De  même  qui  est-ce  qui  et  qui 
est-ce  que  se  substituent  souvent  au  qui  sujet-régime  personnel. 
Il  y  a  donc  là  deux  formes  parallèles  mais  non  semblables, 
dont  l'une  servira  à  désigner  les  choses. et  l'autre  les  personnes; 
ou  plutôt  chacune  donnera  une  double  indication  :  le  premier 
qui  ou  que  annonce  une  personne  ou  une  chose,  le  deuxième 
fiiit  connaître  si  l'interrogatif  est  sujet  ou  régime  du  verbe 
suivant  : 

(kisski)  qui  est-ce  qui  (k^ski)  qu'est-ce  ijiù 
(kicsk)  qui  est-ce  que    (kssk)  qu'est-ce  que. 

Distinction  excellente,  qu'il  y  aurait  eu  intérêt  à  maintenir. 
Malheureusement,  elle  était  menacée  avant  même  d'être  bierf 
établie.  Dès  le  xv^  et  le  xvi^  siècle  on  felève  des  exemples  de 
contusion  entre  l'interrogatif  neutre  et  l'interrogatif  personnel. 
Et  la  méprise  s'explique  assez  naturellement.  En  s'informant  de 
l'origine  d'un  bruit,  d'un  coup  frappé  à  la  porte  par  exemple, 
on  peut  penser  à  quelqu'un  ou  à  quelque  chose,  et  suivant  les 
cas  on  dira  qui  est-ce  ou  qu'est-ce.  «  [Elle]  s'en  va  droit  cà  la 
porte  où  elle  ouyt  frapper.  Et  en  demandant  qui  est-ce  fut 
lespondu  le  nom  de  celuy  qu'elle  aimoit  '.  »  «  Et  en  montant 
un  petit  degré  fort  obscur,   le  procureur  de  sainct  Aignan .  .  . 

I.  UHeptaniéron,  p.  153. 


3l8  L.    tOULÈT 

commença  à  ouyr  le  bruit  et  en  demandant  qucst-ci\  luy  fut 
dit  que  c'estoit  un  homme  qui  vouloir  secrettement  entrer  en 
sa  maison  '.  »  Dans  ces  deux  exemples  de  VHeptaméron, 
chacune  de  ces  formes  est  à  sa  place.  Mais  il  est  évident  que  là 
où  Tinccrtitude  est  plus  grande  ou  le  temps  de  la  réflexion 
moins  long,  on  pourra  prendre  facilement  une  forme  pour 
l'autre.  Et  la  forme  neutre  qui  restreint  moins  le  champ  du 
possible,  aura  des  chances  de  se  présenter  la  première  à  l'esprit. 
De  là  des  exemples  comme  les  suivants:  «  Emy  !  qu'est  ce  Jà 
que  j'oy  crier  ?  —  C'est  moy,  de  par  Dieu,  c'est  moy,  dit  le 
mary  ^  ». 

Paix  la,  paix  !  Qu'est-ce  qui  me  cric  ? 
Je  suis  Folie  :  qui  es  tu  5  ? 

[Le  Capitaine]  —  Frappe,  iVappe,  que  l'on  t'entende. 
[Janae] —  Qu'est-ce  là  qui  frappe  si  fort? 
[Le  Cap.J  —  Amis,  Janne  4. 

On  voit  qu'il  tend  air^si  à  se  constituer,  aux  dépens  de  qui 
est-ce  que,  une  forme  mi-neutre,  mi-personnelle  qui,  au  moins 
dans  certains  cas  où  subsiste  un  léger  doute,  sera  la  seule 
employée.  Elle  ne  se  montre  guère  au  xvii''  siècle  où  les  textes 
sont  peu  accueillants  aux  formes  familières.  On  la  verra 
reparaître  plus  tard,  et  avec  un  emploi  si  étendu  qu'on  ne 
pourra  plus  plaider  les  circonstances  atténuantes.  On  sent  que 
la  langue  —  qui  par  ailleurs  favorise  l'établissement  d'une 
distinction  entre  formes  neutres  et  formes  personnelles  —  veut 
ici  se  débarrasser  d'une  complication  qui  déroute  son  esprit 
simpliste.  Ces  formes  qui  se  déclinent  à  l'initiale  aussi  bien 
qu'à  la  désinence  (kisski),  (kissk),  (ksski),  (kssk),  imposent 
sans  doute  un  trop  lourd  fardeau  à  des  cerveaux  peu  habitués  à 
des  variations  de  ce  genre.  Dès  la  fin  du  xviii^  siècle  on  signale 
des  exemples  de  qu  est-ce  qui  pour  qui  est-ce  qui  dans  Beaumar- 
chais. Il  s'en  retrouve  dans  Dumas  fils,  dans  Labiche,  ailleurs 


1.  L'Hc'pliimérou,  p.  '). 

2.  Les  Cetit  Nouvelles  nouvelles,  t.  I,  p.  163. 

3.  Sottie  des  Béguines  (1523),  dans  Picot,  ouvr.  cit.,  t.  II,  p.    280. 

4.  Belleau,  La  Reconnue,  à&ns  Ancien  théâtre  français,  t.  IV,  p.  418. 


Les  formes  dh  l  interrogation  319 

encore  '.  Aujourd'hui  cette  confusion,  quoique  blâmée  par  les 
grammairiens  et  évitée  par  les  puristes,  est  courante.  Quelques- 
uns,  il  est  vrai,  emploient  des  formes  intermédiaires  comme 
(khski,  kjsski),  qui  se  distinguent  encore  très  suffisamment  de 
la  forme  neutre.  Mais  beaucoup  d'autres  vont  jusqu'au  bout  et 
disent  franchement  (kssk».,  kssk)  dans  tous  les  cas.  Il  ne  semble 
pas  que  cette  simplification  expose  à  des  méprises  fâcheuses, 
mais  elle  nuit  certainement  à  la  netteté  du  langage,  (keski  vu 
z  ekri  ?)  signifie  à  la  fois  «  qui  est-ce  qui  vous  écrit .''  »  et 
^«'est-ce  qu'W  vous  écrit  ?  «. 

Nous  venons  de  noter  que  (ki  sski)  devient  parfois  (kjsski). 
Ce  passage  de  (i)  à  (j)  devant  une  voyelle  est  très  conforme  aux 
habitudes  du  langage:  c'est  ainsi  que  (nasion),  nation,  est 
devenu  (nasjon).  Supprimer  au  contraire  toute  trace  de  1'/  de 
(ki),  c'est  une  simple  négligence  qui  ne  s'explique  que  par  le 
désir  d'aller  vite.  Ce  n'est  pas  la  seule  qu'on  puisse  signaler 
dans  la  conjugaison  interrogative.  Il  arrive  fréquemment  que 
ce  soit  est-ce  que  qui  perde  sa  voyelle  initiale.  D'où  des  formes 
très  fréquentes  comme  :  (kôbièsk),  combien  (e)st-ce  que  je 
vous  dois?  »  —  (komâsk),  c  comment  (e)st-ce  que  vous  faites 
ça  ?  »  -^  (kcâsk),  «  quand  (e)st-ce  que  vous  partez  ?  — 
(purkwask),  «  pourquoi  (e)st-ce  que  vous  n'étiez  pas  là  ?  » 
On  entend  même  (kiski),  «  qui  (e)st-ce  qui  vous  a  dit  ça  ?  », 
quoique  le  premier  /'  ne  soit  jamais  très  net  et  ressemble 
plutôt  à  un  (i)  ;  on  a  ainsi  une  forme  (keski)  qui  se  confond 
facilement  avec(k£ski)  signalé  plus  haut. 

On  retrouve  la  même  contraction  avec  où  :  (usk),  «  où 
(e)st-ce  que  tu  nous  mènes  ?  »  Mais  là  il  est  arrivé  quelque 
chose  de  curieux.  Pour  une  raison  ou  pour  une  autre  —  pro- 
bablement parce  qu'elle  est  plus  fréquente  —  cette  abréviation 
a  été  remarquée  de  bonne  heure.  Elle  a  surpris  et  elle  a  dès 
lors  choqué.  Déjà  Beaumarchais  la  considère  comme  vulgaire, 
et  il  fait  dire  au  «  petit  patouriau  de  chèvres  »  Grippe-Soleil  : 
«C'est  fête  aujourd'hui  dans  le  troupiau  ;  et  je  sais  otis-ce-q-u  est 
toute   l'enragée   boutique  à  procès  du   pays  -.  »  Depuis,  cette 

1.  J.  Storm,  Dialogues  français,  Cours  supérieur,  éd.  allemande,  1900, 
p.  13,  n.  I. 

2 .  Le  Mariage  de  Figaro,  II,  xxii. 


32c»  L.    HOÙLET 

prononciation  a  été  relevée  et  raillée  bien  des  fois.  Elle  est  un 
sujet  de  plaisanterie  perpétuel.  Mais  parmi  ceux  qui  se  moquent 
ainsi  de  oiisijiie  et  rougiraient  d'employer  un  vulgarisme  si 
notoire,  combien  en  est-il  qui  aient  toujours  évité  qiiansqne  et 
coiiibiensqiie  ?  La  tentation  d'abréger  est-ce  que  après  une  voyelle 
est  si  forte  que  la  plupart  des  gens  ne  se  résignent  pas  à  pro- 
noncer (u  £sk)  «  où  est-ce  que  ».  On  veut  quelque  chose  de 
plus  bref.  D'autre  part  ousqiie  est  un  épouvantail  dont  il  faut 
se  tenir  à  bonne  distance.  De  là  une  forme  de  compromis 
(\V£sk),  qui  peut  même  s'obscurcir  en  (wask).  Il  n'y  a  parfois 
ici  qu'une  bien  mince  nuance  entre  une  forme  correcte  et  un 
gros  vulgarisme. 

A  côté  des  abréviations  que  nous  venons  d'indiquer,  il  en 
existe  une  deuxième  série  qui  met  en  œuvre  un  procédé  diffé- 
rent mais  comprend  les  mêmes  locutions.  Cette  fois  ce  n'est 
plus  le  e  initial  de  csl-ce  que  qui  disparaît,  c'est  que.  On  entend  : 

qu'est-ce  tu  veux  ? 

combien  est-ce  tu  as  perdu  ? 

quand  est-ce  vous  partez  pour  Versailles  ? 

comment  est-ce  vous  faites  ça? 

pourquoi  est-ce  vous  riez  si  fort  ? 

Parfois  on  combine  les  deux  séries  en  une  seule.  On  entend 
non  seulement  «  où  s  tu  veux  aller  ?  »,  suspect  d'entrée  de 
jeu,  mais  «  mais  quand-ce  vous  partez  ?  »  (kâ  s  vu  parte). 
Ainsi  la  locution  est-ce  que  qui  au  xir  siècle  comptait  trois 
syllabes  de  pleine  sonorité  et  de  pleine  signification,  et  qui 
précisément  à  cause  de  son  apparence  robuste  a  été  appelée  à 
renforcer  au  xv"  siècle  les  interrogatifs  affaiblis,  est  aujourd'hui' 
elle-même  bien  usée  par  l'âge.  Ramenée  en  temps  ordinaire  aux 
trois  sons  (esk),  elle  en  perd  fréquemment  un  de  plus  (sk)  ou 
(es),  et  enfin  à  l'occasion,  comme  nous  venons  de  voir,  elle  se 
réduit  à  un  unique  (s),  qui  pourrait  peut-être  bien  disparaître 
lui  aussi  un  jour.  Ainsi  les  langues  se  modifient  et  changent 
d'aspect.  En  attendant,  ces  abréviations  violentes  sont  moins 
répandues  que  celles  de  la  première  série,  et  elles  seraient 
regardées  avec  défiance,  —  si  on  les  remarquait.  Mais  elles  font 
leur  chemin  sans  éveiller  l'attention.  Quelques-unes  sont  parti- 
culièrement fréquentes,  «  qu'est-ce  tu  veux?  »  par  exemple. 


I.ES    FORMES    DE    l'iNTERROGATION'  32 1 

Faut-il  mentionner  ici  le  fameux  kekseksa,  immortalisé  par 
X'ictor  Hugo  dans  un  chapitre  des  Misérables'  ?  C'est,  bien 
entendu,  une  forme  populaire,  «  que  que  c'est  que  ça  ;;,  et  elle 
est  à  juste  titre  mise  dans  la  bouche  de  Gavroche.  Mais  il 
semble  qu'on  s'en  serve  parfois  dans  la  langue  correcte.  Pour- 
tant, c'est  le  plus  souvent  avec  une  nuance,  de  plaisanterie,  et 
il  n'y  a  peut-être  là,  dans  la  plupart  des  cas,  qu'une  réminis- 
cence «  littéraire  ».  La  forme  familière  de  «  qu'est-ce  que  c'est 
que  ça  ?  »  est  certainement  (kssssksa),  «  qu'est-ce  c'est  que 
ça  )). 

Les  formes  que   nous  venons  d'indiquer  en  dernier  lieu  — 
c'est-il  vrai  ?  ce  qu'il  foit  beau  !  qu'est-ce  que   c'est   que  vous 
dites  ?  qu'est-ce  qui  est  venu  ?  quand  (e)st-ce  que  vous  parte;^  ? 
qu'est-ce  que  tu  veux  ?  —  appartiennent,  quoique  à  des  titres 
divers,  à  la  langue  la  plus  familière  et  la  moins  surveillée,  mais 
toutes,  sauf  ouscjne,   sont   des   formes  acceptées,    et,    dans  la 
mesure  où   le  consentement  presque  général  règle  l'usage,  des 
formes   «   correctes   ».  Il    nous    reste    à    signaler   un    emploi 
nettement  fliutif,  qui  est  en  désaccord,  sinon  avec  les  tendances, 
du  moins  avec  les  constructions  normales  du  français  cultivé, 
et  qui  tend  à  se  généraliser.  C'est  la  construction  du  type  «  où 
que  tu  vas?  ».  Nous  savons  qu'il  y  a  là   une    des  tournures 
essentielles   de  la   langue  populaire,  où    elle  rend    de    grands 
services.    Elle   est    courante    à    Paris   et   sur   presque  tout  le 
domaine  de  la  langue  d'oïl.  Elle  est  employée  sans  hésitation 
par  des  gens  qui  se  feraient  scrupule  de  se  servir  du  //  interro- 
gatif.  Elle  fait  partie  de  la  syntaxe  des  demi-cultivés.  Elle  a  un 
long  passé.  Elle  est  commode.  Rien  d'étonnant  qu'elle  se  soit 
insinuée  dans  la  langue  correcte.  Bien  entendu,  elle  n'y  est  pas 
officiellement   admise.    Les    gens    cultivés    qui    l'emploient    à 
l'occasion  savent  que  c'est   une  faute,  mais  elle  ne  les  choque 
pas.  Ils  s'en  sont  peut-être  servis  dans  leur  enfance  et  ils  n'ont 
pas  réussi  à   s'en  débarrasser.    Ou  encore    ils    ont  l'illusion  de 
l'employer  volontairement  et  de  ne  s'en  servir  qu'à  bon  escient, 
à  titre  d'e.xpcrience    et    comme    par    manière   de   coquetterie 
«  démocratique  »    strictement   limitée.    Ou    enfin  —  c'est  un 


I.   Ed.  Hetzel-Quantin,  t.  IV,  p.  226. 
Romania,   XLVIL 


322  L.    lOULET 

cas  fréquent  —  elle  s'est  glissée  à  leur  insu  dans  leur  parler, 
et  ils  en  sont  les  premiers  surpris  :  c'est  aussi  à  leur  insu 
qu'ils  l'emploient  et  s'ils  s'en  aperçoivent  ils  se  reprennent. 
Mais  que  les  uns  ou  les  autres  le  veuillent  ou  ne  le  veuillent 
pas,  cette  construction  a  des  droits  sur  eux.  Ils  lui  ont  donné 
des  gages.  Que  leur  attention  se  relâche,  que  leurs  scrupules 
s'atténuent,  et  le  vulgarisme  poussera  toute  grande  la  porte  qui 
était  entr'ouverce.  C'est  ainsi  sans  doute  que  commencent  les 
emplois  nouveaux.  Pour  «  où  que  tu  vas  ?  »  la  porte  semble 
dès  maintenant  entrebâillée.  Si  une  réaction  ne  se  produit, 
il  entrera  certainement.  Nous  avons  entendu  un  médecin, 
causeur  spirituel  et  disert,  habile  à  tirer  parti  des  ressources  de 
la  langue  qu'il  connaissait  bien,  dire  néanmoins  :  «  Combien 
(///'i  en  a  à  passer  ?  »,  «  A  quoi  qiieç^i  sert?  A  quoi  que  ça  sert  ? 
Je  me  demande  à  quoi  ça  sert.  »  Ce  n'est  pas  un  cas  exceptionnel. 
Est-ce  que  et  qu'est-ce  que  restent  les  formes  fondamentales  de 
la  langue  courante.  Mais  il  importe  de  signaler  l'existence 
d'autres  tournures  qui,  répondant  aux  mêmes  besoins,  mettent 
en  œuvre  des  procédés  différents.  Il  est  certain  qu'on  emploie 
souvent  la  simple  phrase  affirmative,  que  le  ton  montant 
transforme  en  question.  La  langue  écrite  connaît  cet  emploi, 
mais  elle  ne  le  favorise  pas,  car,  privé  du  secours  de  la  voix, 
il  ne  tend  pas  à  la  clarté.  La  langue  parlée  au  contraire  tire  le 
plus  grand  parti  des  modulations  musicales  qui  constituent 
l'intonation.  En  particulier,  elle  leur  fait  exprimer  des  nuances 
de  syntaxe  '.  Ici,  par  exemple,  le  ton  montant  dispensera  de 
l'inversion  et  évitera  même  l'emploi  d'une  forme  interrogative  : 
«  Vous  viendrez  ce  soir  ?  »  :  clarté  indéniable,  économie  d'effort 
certaine.  Aussi  les  phrases  de  ce  genre  sont-elles  extrêmement 
fréquentes.  On  ne  peut  pourtant  pas  les  employer  en  toutes 
circonstances.  Il  semble  qu'elles  se  rencontrent  surtout  en 
deux  cas.  C'est  d'abord  quand  la  réponse  ne  fait  pas  de  doute. 
«  Vos  enfants  vont  bien  ?  »  (on  sait  qu'ils  ne  sont  pas  malades). 
<(  Je  vous  verrai  demain?  »(on  en  est  sûr  d'avance).  Ou  encore 
quand  la  réponse  est  attendue  sans  la  moindre  impatience. 
«  Vous  allez  à  ce  banquet  jeudi  ?  »  (dit  sur  un  ton. uni  et  gri- 

I  .   Voir    Grammont,    Traité  pratique   de  pronovciotion  fratiçaise,  2^  éd., 
1920,  p.  177  et  suivantes. 


LES    FORMES    DE    l'iNTERROGATIOX  32^ 

s.itre  avec  une  légère  montée  de  la  voix  sur  la  i"  syllabe  de 
«  b.inquet  »).  Entende/:  il  m'est  indiHérent  que  vous  y  alliez 
ou  non.  C'est  le  type  de  l'interrogation  de  pure  politesse.  Si 
la  question  se  fait  plus  pressante,  on  peut  conserver  le  tour 
direct  à  condition  de  le  relever  par  n'est-ce  pas  ?  qui  met  à  la 
tîn  de  la  phrase  comme  un  point  d'interrogation  :  «  Vous  me 
promettez  de  le  lui  dire,  n'est-ce  pas?  » 

Il  est  à  noter  que  toute  interrogation,  de  quelque  façon 
qu'elle  s'exprime,  s'accompagne  en  français,  comme  en  beau- 
coup d'autres  langues,  d'un  ton  montant.  La  montée  de  la 
voix  ne  se  produit  pas  toujours  au  même  endroit,  mais  elle  ne 
manque  jamais.  Il  est  donc  commode  de  s'adresser  à  cet 
clément  invariable  pour  lui  faire  rendre  le  tout  de  l'interroga- 
tion ;  et  il  n'est  pas  étonnant  que  la  langue  ait  cherché  à  appli- 
quer ce  procédé  même  aux  phrases  qui  commencent  par  un 
mot  interrogatif. 

Et  elle  [la  bibliothèque]  rouvre  quand  ? 
Et  vous  en  aurez  quand  [des  nouvelles]  ? 
Vous  réitérez  ici  jusqu'à  quelle  époque  ? 
Il  y  a  combien  d'ici  jusqu'à  chez  vous  '  ? 
Nous  sommes  le  combien  aujourd'hui  ? 
Vous  avez  vu  qui  là-bas? 
Vous  pensiez  à  quoi  alors? 
Vous  irez  où  cet  été  ? 

Ces  phrases  ne  pénètrent  guère  dans  les  livres,  parce  qu'elles 
font  l'effet  d'être  amorphes  ou  désarticulées.  Elles  sont  pourtant 
très  fréquentes  et  semblent  gagner  du  terrain.  C'est  que, 
supprimant  l'inversion  et  dispensant  néanmoins  de  la  formule 
esl-ce  qiie,  elles  demandent  comme  celles  de  tout  à  l'heure  un 
minimum  d'effort.  Mais  qu'on  y  prenne  garde  :  ces  phrases 
introduisent  dans  la  langue  une  note  singulièrement  nouvelle. 
Rejeter  le  mot  interrogatif  après  le  verbe,  lui  enlever  sa  place 
privilégiée,  le  réduire  à  un  rôle  de  complément  secondaire, 
c'est  bouleverser  les  règles  les  mieux  établies  de  la  syntaxe, 
c'est  rompre  non  seulement   avec  la   tradition    française   mais 


I .  Ces  quatre  premières  phases  sont  tirées  de  la  brochure  déjà  citée  de 
M.  Lôseth,  p.  9.  , 


324  L,    1-OULET 

avec  la  tradition  latine,  c'est  aller  ù  Tencontre  de  vingt-quatre 
siècles  dhistoire.  Il  n'est  pas  surprenant  que  la  langue  écrite 
refuse  de  prendre  au  sérieux  des  phrases  qui  lui  font  l'effet  de 
balbutiements  d'enfiuit. 

Les  phrases  de  la  langue  populaire  du  type  «  où  vous 
allez?  »  que  nous  qualifiions  plus  haut  de  «  révolutionnaire  » 
poussent  au  fond  moins  loin  leur  dédain  de  toute  tradition. 
Car  si  elles  défont  l'œuvre  du  moyen  âge  français,  elles  res- 
pectent au  moins  les  habitudes  latines  :  elles  suppriment  l'in- 
version, mais  laissent  en  tête  le  mot  interrogatif.  Il  y  a  là  tou- 
tefois une  sorte  de  compromis  bâtard  qui  donne  à  cea  phrases 
une  allure  louche.  «  A  quelle  date  vous  avez  été  blessé  ?  »  est 
moins  révolutionnaire  que  (.<  Vous  avez  été  blessé  à  quelle 
date  ?  »  et  choque  davantage.  La  langue  écrite  y  voit  non  plus 
une  bizarrerie  sans  conséquence,  mais  une  grave  incorrection. 
La  langue  parlée  fait  également  grise  mine  à  ces  tournures, 
mais  elle  est  loin  de  leur  être  aussi  réfractaire  qu'elle  en  a  l'in- 
tention. Elle  a  subi  ici  encore  l'influence  de  la  langue  populaire. 
Sans  doute  personne  ne  dira  :  «  Où  vous  allez  ?  »,  mais  «  Où 
vous  allez  comme  ça  ?  »  paraîtra  moins  étrange.  «  Pourquoi 
vous  ne  venez  pas  avec  nous  ?  »  ne  détonnera  pas  trop.  «  A 
quelle  heure  vous  êtes  parti  ?  Quelle  heure  il  est  ?  Depuis 
quand  vous  êtes  là  ?  »  ne  surprennent  plus  du  tout.  «  A  la  suite 
de  quoi  il  a  eu  ça  ?  »  demande  un  médecin  à  un  collègue.  Et 
enfin  qui  ne  dit  pas  ou  n'a  pas  dit  : 

Combien  ça  vaut,  ça  ? 
A  quoi  ça  sert  ? 
Comment  ça  va  ? 
Combien  c'est  ? 
Combien  ça  pèse  ? 

Certaines  de  ces  phrases  sont  incontestablement  reçues, 
«  Comment  ça  va  ?  »  par  exemple.  D'autres  sont  bien  près  de 
l'être;  ce  sont  surtout  celles  qui  ont  ça  pour  sujet.  Il  y  a  là 
une  tendance  qui  pourrait  mener  la  langue  fort  loin. 

XVII 

L'étude  qui  précède  nous  a  montré  dans  quel  étroit  rapport 


LES    FORMES    DE    L  INTERROGATION  ^2$ 

Je  dépendance  vivent,  Tune  par  rapport  à  l'autre,  les  trois 
grandes  variétés  du  français  contemporain.  La  langue  littéraire 
subit  l'influence  de  la  langue  de  la  conversation  et  réagit  sur 
elle  ;  le  parler  familier  se  laisse  gagner  par  des  tournures  popu- 
laires et  inversement  la  langue  populaire  tend  parfois  vers  plus 
de  «  correction  ».  On  est  amené  à  se  demander  s'il  ne  fau- 
drait pas  tenir  compte  d'un  quatrième  élément,  qui  pourrait 
avoir  son  importance.  Le  français  populaire  n'est  pas  seulement 
en  contact  :\\ec  la  langue  correcte,  mais  sur  presque  toute 
l'étendue  du  territoire  il  voisine  de  très  près  avec  les  patois. 
On  peut  même  dire  que  la  plupart  des  gens  qui  parlent  patois 
dans  le  petit  cercle  de  la  famille  ou  des  proches  connaissances 
ont  comme  seconde  langue  le  français  populaire,  qui  leur  sert 
dans  leurs  relations  avec  le  reste  du  monde.  On  ne  saurait 
donc  imaginer  d'intimité  plus  complète  entre  deux  langues. 
Dans  ces  conditions,  il  serait  étrange  qu'il  n'y  eût  pas  influence 
réciproque.  Sans  doute,  c'est  le  français  populaire  qui  dans 
cette  association  est  le  partner  principal.  Il  a  pour  lui  le  prestige 
que  lui  donnent  son  universalité  et  sa  ressemblance  avec  la 
langue  correcte.  Le  patois,  qui  est  essentiellement  l'idiome 
d'un  petit  groupe,  est  conscient  de  cette  infériorité  et  il  se  laisse 
probablement  marquer  d'une  forte  empreinte.  Pourtant,  si 
chaque  patois  limité  à  son  étroit  domaine  est  impuissant  à  agir 
au  dehors,  il  y  a  dans  l'enseiuble  des  patois  un  principe  de  vie, 
une  force  qui  ne  peut  manquer  de  se  manifester.  Il  ne  serait 
.pas  surprenant  qu'ici  ou  là,  le  français  populaire  subît  la  pous- 
sée de  cette  force  et  qui  sait  ?  la  transmît  à  l'occasion  jusqu'à  la 
langue  correcte  elle-même.  Il  y  a  donc  quelque  utilité  ici  à 
jeter  un  rapide  coup  d'œil  sur  V Atlas  linguistique  de  la  France  '. 
Il  ne  s'agit  pas  d'étudier  dans  le  détail  les  formes  que  prend 
l'interrogation  dans  les  divers  patois.  Il  y  faudrait  sans  doute 
bien  d'autres  documents  que  V Atlas  et  c'est  un  travail  que, 
malgré  son  intérêt,  nous  laissons  à  de  plus  compétents  et  de 
mieux  informés,  le  soin  d'entreprendre.  Nous  voulons  simple- 
ment ici  rechercher  quelles  sont  dans  le  domaine  de  l'interro- 
gation les  tendances  générales  des  patois   et  en  quoi  elles   se 


I.  De  MM.  GilliC-ron  et  Edmont. 


326  l.    FOULET 

rapprochent  ou  s'ccartcnt  des  tendances  générales  du  français. 
En  d'autres  ternies,  il  s'agit  surtout  de  vérifier  les  résultats 
auxquels  nous  sommes  parvenus,  et  c'est  à  quoi  VAtlos  linguis- 
tique nous  servira  excellemment. 

Dix  cartes  de  ï Atlas  nous  fournissent  des  renseignements 
sur  l'interrogation.  Six  d'entre  elles  présentent  des  phrases  qui 
commencent  par  un  mot  intcrrogatif.  Ce  sont  ces  cartes  que 
nous  étudierons  d'abord.  Voici  les  questions  qui  avaient  été 
posées  :  I.  Où  vas-tu  ?  (1,25),  2.  Quel  temps  fait-il  ? 
(28,1291),  3.  [Comment]  crie-t-il  ?  (8,355),  4-  [Quel  âge]  a^- 
tu  ?  (2,8e),  5.  Pourquoi  ne  vous  mariez-vous  pas  ?  (18,817), 
6.  Qui  veux-tu  {ijne  ce  soit  ?]  (31,1416).  Examinons  les  ver- 
sions patoises.  La  première  chose  qui  frappe,  c'est  qu'elles  se 
partagent  en  deux  groupes,  celles  qui  conservent  l'inversion  et 
celles  qui  la  suppriment.  Il  n'est  pas  besoin  de  longue  réflexion 
pour  affirmer  que  les  premières  sont  les  plus  anciennes.  Elles 
continuent  une  tradition  qui  pendant  des  siècles  a  été  conser- 
vée par  le  français  tout  entier  et  qui  même  aujourd'hui,  à 
quelques  exceptions  près,  est  encore  maintenue  par  la  langue 
littéraire.  Le  second  groupe  appartient  évidemment  à  des  patois 
qui  ont  innové,  en  accord  ou  en  désaccord  avec  le  français,  c'est 
ce  que  nous  allons  voir.  Il  est  à  remarquer  que  la  composition 
des  deux  groupes  varie  suivant  la  question  qui  est  posée,  c  Où 
vas-tu  ?  »,  «  Quel  temps  fait-il  ?  »,  ((  Quel  âgç  as-tu  ?  »  excluent 
bien  plus  généralement  l'inversion  que  «  Pourquoi  ne  vous 
mariez-vous  pas  ?»  et  «  Qui  veux-tu  que  ce  soit  ?  ».  C'est  dire, 
pourquoi  étant  un  composé  de  pour  et  de  quoi  (ou  de  que^,  que 
les  adverbes  ont  rompu  avec  l'ancienne  tradition  plus  facile- 
ment que  les  pronoms.  On  aurait  peut-être  pu  prévoir  ce  résul- 
tat'.  Les  départements  ^  qui  ne   montrent  pas   trace   d'inver- 


1.  Voir  page  258. 

2.  Il  ne  s'agit  ici  que  des  départements  de  langue  d'oïl,  y  compris  le 
franco-provençal.  Nous  comptons  comme  autant  de  départements  les  Iles 
Anglo-Normandes  et  la  Suisse  romande.  Les  départements  de  langue  d'oc, 
pour  plus  d'une  raison,  n'ont  pas  pris  part  au  grand  mouvement  dont  nous 
retraçons  le  cours  dans  cet  article.  En  quelques  points  toutefois  ils  ont  sub 
l'influence  des  patois  du  nord  :  nous  ne  signalons  qu'exceptionnellement  ces 
cas,  qui  mériteraient  une  étude  spéciale. 


LES    FORMES    DE    L  IXTERK  OGATIOX  ^27 

sioii  sont  pour  le  n''  i  Çoïi  vas-tu  ?)  au  nombre  de  28,  de  25 
pour  le  n"  2  (j]ud  temps  faic-il  ?)  et  le  n°  3  (coininônl  crie-t-il  ?), 
de  2.\  pour  le  n"  4  (jjiiel  âge  as-tu  ?)  et  seulement  de  12  pour 
le  n"  5  (fxvirijiioi  m  vous  marii\-voits  pas  ?)  et  de  8  pour  le  n"  6 
((//</  ivux-tu  que  ce  soit  ?).  Ces  listes  ne  coïncident  pas  exacte- 
ment, ;\  l'étendue  près.  C'est  ainsi  que  la  liste  i  (28)  ne  com- 
prend pas  la  liste  2  (25),  plus  ^  départements  complémen- 
taires, mais  elle  comprend  22  départements  de  la  liste  (sur  25), 
plus  6  départements  nouveaux.  A  l'égard  des  autres  listes, 
même  léger  flottement.  Cependant  il  reste  un  bloc  assez 
important  qui  se  maintient  au  moins  dans  trois  listes,  et  un 
petit  noyau  qui  se  retrouve  dans  toutes.  Seine,  Aube,  Eure-et- 
Loir  sont  absolument  exempts  d'inversion,  c'est-à-dire  au  fond 
le  pays  de  Paris,  de  Troyés  et  de  Chartres  :  l'extrémité  sud 
de  la  Seine-et-Oise  et  la  moitié  méridionale  de  la  Seine-et- 
Marne,  qui  n'ont  pas  non  plus  l'inversion,  relient  les  unes  aux 
autres  les  diflérentes  parties  du  groupe.  C'est  donc  là  que  s'est 
produite  tout  d'abord  là  résistance  à  l'inversion,  et  le  fait  n'est 
pas  pour  surprendre  :  ici  comme  ailleurs,  le  langage  de  l'Ile- 
de-France  et  de  ses  voisins  immédiats  a  imposé  sa  suprématie. 

Si  nous  ajoutons  maintenant  les  départements  qui  appa- 
raissent dans  cinq  listes,  nous  voyons  que  le  groupe  original 
s'arrondit  avec  la  Seme-et-Marne  et  que  la  résist'ince  se  pro- 
page vers  le  sud  (Loiret),  vers  l'ouest  (Sarthe,  Orne,  Iles  Nor- 
mandes) et  aussi  vers  le  nord  (Pas-de-Calais)  :  dans  les  deux 
derniers  cas  il  y  a  une  apparente  solution  de  continuité  géo- 
graphique qui  nous  fait  supposer  des  intermédiaires.  Et  en  eftet 
si  nous  passons  aux  départements  qui  se  rencontrent  dans 
quatre  listes,  nous  trouvons  que  la  Manche  rattache  les  Iles 
Normandes  à  l'Orne  et  que  la  Seine-et-Oise,  l'Eure,  le  Calva- 
dos, la  Seine-Inférieure  et  la  Somme,  à  l'ouest,  TAisne  et  le 
Nord,  à  l'est,  enserrent  le  Pas-de-Calais  comme  entre  deux 
pinces.  Vers  le  sud,  la  pointe  du  Loiret  se  prolonge  par  le 
Loir-et-Cher,  le  Cher  et  l'Yonne. 

Cinq  départements  apparaissent  dans  trois  listes.  Avec  l'Oise, 
nous  comblons  la  dernière  lacune  qui  restait  au  nord  de  Paris. 
Avec  la  Côte-d'Or  nous  poussons  une  pointe  vers  le  sud-est. 
A  l'ouest,  l'Indre-et-Loire  continue  la  Sarthe  et  le  Loir-et-Cher, 
et  le  Cher  s'adjoint  l'Allier.  A  l'extrême   est,  la  Meuse  forme 


328  L.    FOULET 

un  îlot  qui  se  rejoindra  tout  à  l'heure  au  bloc  central.  Quatre 
départements  sont  représentés  dans  deux  listes.  Le  Morbihan 
constitue  nn  îlot  dans  la  presqu'île  bretonne.  Au  sud-ouest, 
l'Indre  prolonge  l'Tndre-et-Loire,  le  Loir-et-Cher  et  le  Cher. 
Partant  soit  de  la  Côte-d'Or,  soit  de  l'Allier  et  sautant  par- 
dessus la  Saône-et-Loire,  l'impulsion  atteint  le  Rhône.  A  l'est, 
la  Marne  rattache  la  Meuse  à  l'Aisne,  la  Seine-et-Marne  et 
l'Aube.  Enfin  six  départements  ne  se  trouvent  que  dans  une 
liste.  Les  Côtes-du-Nord  rattachent  le  Morbihan  aux  Iles  Nor- 
mandes. Les  Ardennes,  la  Meurthe-et-Moselle,  les  Vosges,  et 
la  Haute-Marne  joignent  tout  l'Est  au  groupe  central.  Et  au 
sud-est,  la  Nièvre  comble  une  lacune  entre  l'Allier  et  la  Côte- 
d'Or. 

Examinons  maintenant  les  départements  qui  au  moins  dans 
la  moitié  des  cas  offrent  l'inversion.  Nous  obtenons  comme 
précédemment  six  listes  qui  varient  suivant  la  phrase  à  tra- 
duire, mais  nous  ne  retiendrons  que  les  départements  qui 
figurent  sur  cinq  ou  six  listes.  Prenons  d'abord  ceux  qui  se 
retrouvent  dans  toutes  les  listes.  Ils  se  divisent  en  deux- 
groupes  :  groupe  de  l'ouest,  Loire-inférieure,  Vendée,  Cha- 
rente-Inférieure, Charente,  Haute-Vienne,  et  groupe  de  l'est, 
Jura,  Suisse,  Haute-Savoie,  Savoie,  Ain,  Isère.  Ces  deux 
groupes  esquissent  un  demi-cercle  qui  se  ferme  au  sud  par  la 
Corrèze,  le  Puy-de-Dôme,  la  Haute-Loire  et  le  sud  du  dépar- 
tement de  la  Loire,  tous  territoires  appartenant  à  la  langue 
d'oc.  Si  nous  faisons  intervenir  les  départements  qui  ne  figurent 
que  dans  cinq  listes,  nous  aurons  à  ajouter  au  i"  groupe  les 
Deux-Sèvres,  la  Vienne  et  la  Creuse,  au  2""^  d'une  part  le 
Doubs  et  la  Haute-Saône,  d'autre  part  le  Rhône.  Le  demi-cercle 
s'accentue  ainsi  au  nord,  mais  il  se  rétrécit  vers  le  sud  :  il  se 
ferme  maintenant  par  le  Puy-de-Dôme  et  la  Loire.  Cette  cein- 
ture de  départements  représente  la  limite  extrême  qu'a  atteinte 
l'impulsion  partie  de  la  ré^-ion  de  Paris.  Dans  cette  zone  et  à 
partir  de  cette  zone,  l'ancien  procédé  de  l'inversion  se  main- 
tient toujours.  L'innov'ation  qui  a  triomphé  dans  un  large 
rayon  autour  de  Paris  n'a  atteint  ni  le  Jura,  ni  les  Alpes,  ni  le 
Massif-Central,  ni  la  Gironde,  ni  l'Océan. 

En  quoi  consiste  cette  innovation  ?  Dans  la  grande  majorité 
des   cas,   l'inversion   est  remplacée   par  la    tournure  avec  que 


LES  FORMES  DE  L  INTERROGATION  329 

(k),  «  OÙ  va.s-tu  ?  »  par  «  où  que  tu  vas  ?  ».  A  la  question  i  (où 
■viis-tii  ?)  13  départements  répondent  par  (k)  dans  tous  les 
points  consultés,  aux  questions  2  (quel  temps  fait-il  ?),  3  (com- 
mcut  crit'-t-il  ?)  et  ^  ((jiieî  âi^c  as-tii  ?)  21  dans  chaque  cas,  à  la 
question  5  {ponnjuoi  ne  voii<;  mariez-vous  pas  ?)  11,  à  la  question 
6  ((//</  venx-ln  que  ce  soit  ?)  8.  La  Seine  et  l'Eure-et-Loir  ont 
toujours  (k)  ;  dans  cinq  listes  sur  six,  la  Seine-et-Marne,  le 
Loiret,  l'Orne,  les  Iles  Normandes  présentent  (k)  partout  ;  dans 
quatre  listes  sur  six,  Aube,  Yonne,  Loir-et-Cher,  Sarthe,  Manche, 
Eure,  Seine-Inférieure,  Pas-de-Calais,  Somme  sont  dans  le 
même  cas,  ainsi  que  dans  trois  listes  sur  six  la  Seine-et-Oise, 
le  Cher  et  le  Calvados.  Nous  sommes  ici  dans  la  région  de 
Paris  et  ses  prolongements  les  plus  immédiats  vers  le  sud, 
l'ouest  et  le  nord.  C'est  donc  la  tournure  par  (k)  qui,  née  dans 
niede-France,  a  f;iit  reculer  peu  à  peu  l'inversion.  Il  y  a  évi- 
demment bien  longtemps  que  ce  mouvement  a  commencé. 
Autrement  on  ne  s'expliquerait  pas  que  (k)  ait  réussi  à  expul- 
ser de  tant  de  patois  un  procédé  qui  devait  avoir  de  profondes 
racines  puisque  des  départements  comme  les  Charentes,  le 
Doubs,  le  Jura  le  retiennent  encore  après  tant  de  siècles.  Nous 
avons  supposé  que  c'est  vers  la  fin  du  xv^  siècle  que  le  que, 
sorti  des  phrases  interrogatives-indéfinies,  a  fini  par  devenir, 
dans  la  langue  très  familière  (on  ne  peut  pas  encore  parler  de 
langue  "  populaire  »  à  ce  moment)  un  substitut  de  l'inversion 
interrogative.  Il  ne  serait  pas  surprenant  que  ce  tour  qui 
devait  si  bien  réussir  ait  pénétré  dans  les  patois  dès  le  xvi*^  siècle. 
Parfois  ce  n'est  pas  (k)  qui  apparaît,  mais  une  forme  voisine 
dont  nous  connaîtrons  vite  la  provenance:  (u  k  s  e  k  tu  va), 
(ki  k  ^  e  k  te  vœ)  correspondent  en  effet  à  «  où  que  c'est  que  tu 
vas?  »  «  qui  que  c'est  que  tu  veux  ?  »  du  français  populaire. 
Ces  formes  allongées  ne  sont  pas  fréquentes  :  V Atlas  ne  nous 
les  montre  que  dans  les  cartes  oit  vas-tu  ?,  qui  veux-tu  ?  et  coui- 
menl  crie-t-il?  et  aux  seuls  départements  qui  suivent  :  Seine-et- 
Oise,  Oise,  Somme,  Pas-de-Calais,  Nord  (un  exemple  isolé 
dans  l'Orne  et  un  autre  en  Suisse).  Là  encore  l'impulsion  est 
partie  des  environs  de  Paris,  mais  elle  ne  s'est  propagée,  ou  peu 
s'en  faut,  que  dans  une  unique  direction,  suivant  une  ligne 
sud-nord  presque  droite.  Le  peu  d'extension  de  ces  formes 
montre  qu'elles  ne  sont  pas  entrées  depuis  bien  longtemps  dans 


330  L.    rOULET 

les  patois.  On  pourrait  eu  conclure  que  le  français  populaire 
lui-même  ne  les  a  connues  qu'à  une  date  assez  tardive.  Con- 
clusion en  soi  très  probable,  car  ces  formes  supposent  non 
seulement  l'existence^  mais  le  triomphe  de  la  locution  csl-ce  que, 
et  par  là  elles  nous  font  descendre  déjà  jusqu'en  plein  .Kv-n*-' 
siècle.  I!  est  probable  qu'aux  environs  de  Paris  ces  formes 
allongées  ont  remplacé  d'anciens  (k).  Plus  au  nord,  dans  la 
Somme  et  le  Pas-de-Cal.iis,  elles  ont  peut-être  succédé  direc- 
tement à  l'inversion  originelle. 

D'autres  patois  remplacent  l'inversion  non  par  (k)  ou  un  de 
ses  dérivés  mais  par  (sk),  c'est-à-dire  par  [c)/'/]  est-ce  que,  [(lui] 
est-ce  que,  etc.  Ils  sont  beaucoup  moins  nombreux.  On  trouve 
ces  formes  surtout  au  nord-est,  Aisne,  Ardennes,  Marne,  Meuse, 
Meurthe-et-Moselle,  Haute-Marne,  Vosges,  Haute-Saône, 
Belfort,  extrême  nord  de  la  Suisse.  On  peut  en  conclure  que  ces 
départements  ont  conservé  l'inversion  longtemps  après  qu'elle 
avait  disparu  dans  les  patois  de  l'Ile-de-France  et  ceux  de  l'ouest 
immédiat  de  Paris,  (sk)  est  en  effet,  en  français,  une  forme 
postérieure  à  (k).  Elle  s'établit  au  xvi^  siècle,  et  on  peut  con- 
jecturer que  dès  le  xvii^  siècle  elle  a  commencé  à  affecter  les 
patois  ;  mais  elle  ne  pouvait  pénétrer  dans  ceux  qui  s'étaient 
déjà  débarrassés  de  l'inversion  ;  elle  y  rencontrait  une  forme 
très  solide  (k)  qui  devait  s'opposer  à  toute  tentative  de  sa  part. 
Là  où  nous  trouvons  une  majorité  de  formes  en  (sk),  nous 
sommes  conduits  à  supposer  que  la  substitution  est  de  date 
relativement  récente.  Mais  ici  encore  il  f^iut  tenir  compte  des 
types  de  question.  «  Où  vas-tu  ?  »,  «  qui  veux-tu  ?  »  et  «  com- 
ment crie-t-il  ?  »,  ont  importé  (sk)  dans  une  mesure  bien 
autrement  large  que  «  quel  temps  fait-il  ?  »  et  «  quel  âge  as- 
tu  ?»  ;  «  pourquoi  ne  vous  mariez-vous  pas  ?  »  n'a  introduit 
que  3  ou  4  (sk).  Ceci  nous  montre  que  où  est-ce  que,  qui  (que) 
est-ce  que  et  comment  est-ce  que  ont  plus  de  force  d'expansion 
que  les  autres  formules,  et  l'état  du  français  parlé  moderne 
confirme  ce  fliit.  «  Quel  âge  que  tu  as  ?  »  et  «  quel  temps  qu'il 
fait?  »  sont  d'autre  part  des  concurrents  redoutables,  et  cela 
ne  peut  nous  surprendre  :  ce  sont  des  formes  que  nous  voyons 
poindre  dans  les  textes  même  —  dans  l'interrogation  indirecte, 
il  est  vrai  - —  dès  l'origine  de  la  langue  '.  Elles  ont  la  force  et 

I.  Voir  Roinaiiia,  t.  XLV,  1919.  p.  258  ss. 


LHS  roRMHS  DE  l'ixterrogatiox  331 

Tiiisancc  que  leur  donne  un  long  passé.  Ainsi  le  département 
des  Vosges  répond  à  «  quel  temps  fait-il  ?  »  par  2  inversions  et 
12  (k),  à  «  quel  âge  as-tu  ?  »  par  une  inversion  et  13  (k)  ; 
«  pourquoi  ne  vous  mariez-vous  pas  ?  »  montre  4  inversions 
et  6  (k)  ;  en  revanche  la  carte  «  comment  crie-t-il  ?  »  accuse 
8  (sk)  contre  3  (k),  la  carte  «  qui  veux-tu  ?  »,  à  l'exception 
de  2  inversions,  n'offre  que  des  (sk),  et  la  carte  «  où  vas-tu  ?  » 
n'a  que  des  (sk).  C'est  ce  département  qui  offre  le  plus  de 
formes  en  (sk)  :  après  viennent  la  Meurthe-et-Moselle  et  la 
Meuse.  II  est  facile  d'en  conclure  que  le  groupe  oriental  des 
départements  qui  retiennent  l'inversion  se  continuait,  il  n'y  a 
pas  bien  longtemps  encore,  au  nord  de  la  Haute-Saône,  par  les 
Vosges,  la  Meuse  et  la  Meurthe-et-Moselle,  (sk)  apparaît  aussi 
très  naturellement  dans  la  Haute-Saône,  à  côté  de  l'inversion, 
puis  dans  la  Haute-Marne.  Les  Ardennes,  le  Nord  et  le  Pas- 
de-Calais  oflrent  assez  de  formes  en  (sk)  pour  nous  faire  devi- 
ner que  le  demi-cercle  dont  nous  parlions  plus  haut  —  qui 
marque  la  lisière  du  domaine  où  s'est  conservée  l'inversion  — 
rejoignait  la  Manche  et  formait  ainsi,  ou  peu  s'en  faut,  un 
cercle  complet.  Si  nous  avions  un  atlas  semblable  à  celui  de 
MM.  Gilliéron  et  Edmont  pour  chaque  sièc'e  depuis  le  xvi^, 
nous  verrions  une  série  de  cercles  concentriques  qui,  tracés 
autour  de  Paris,  iraient  sans  cesse  en  élargissant  le  domaine 
gagné  sur  l'inversion. 

Si  dans  cette  lutte  contre  l'inversion  on  veut  mesurer  toute 
la  vitalité  de  est-ce  que,  il  faut  tenir  compte  d'une  forme  paral- 
lèle est-il  que  qui  a  eu,  elle  aussi,  un  certain  succès.  La  rivalité 
de  ce  et  de  //  se  présente  ici  sous  un  jour  assez  inattendu,  mais 
nous  pouvons  en  ce  qui  nous  concerne  négliger  cet  aspect  de 
la  question  et  considérer  la  seconde  forme  comme  un  calque 
ou  un  doublet  de  la  première.  Nous  croyons  retrouver  est-il 
que  dans  un  village  de  la  Charente-Inférieure  qui  répond  [com- 
ment] (et  o  ki  kri)  à  la  question  «  comment  crie-t-il  ?  »,  et 
dans  deux  villages  des  Deux-Sèvres  et  de  la  Vendée  qui  à  la 
question  a  où  vas  tu  ?  >•>  répondent  l'un  par  (u  et  o  k  tu  va)  et 
l'autre  par  (eur  t  u  k  te  va).  Et  cette  formule  apparaît  sûre- 
ment dans  de  nombreux  exemples  fournis  par  les  départements 
de  la  Haute-Savoie,  de  la  Savoie  et  de  l'Isère.  En  voici  quelques- 
uns  :  [comment]  te  h  u  krie)   Isère,  (ke    ta    ta   ki  fa)  Haute- 


332  L.    FOULET 

Savoie,  [quel  âge]  (te  k  i  a)  Haute-Savoie,  (peke  k  k  o  s 
[mariez  pas])  Haute-Savoie.  On  a  donc  une  combinaison  où, 
entre  les  deux  consonnes  /  (finale  de  est)  et  k  (=  que), 
prend  place  une  voyelle  obscure  qui  peut-être  /,  e,  a,  o,  u 
et  qui  représente  sans  doute  le  pronom  neutre  //  postposé 
au  verbe  être.  Un  département  qui  est  contigu  au  groupe 
Savoie-Isère,  la  Loire,  répond  sur  un  point  (\v  e  k  o  gœl), 
et  quelle  que  soit  l'origine  du  w,  le  reste  doit  probablement 
s'interpréter  «  [comment]  est  qui  gueule  ?  ».  C'est  encore  la 
même  formule  mais  cette  fois  la  3^  personne  est  est  repré- 
sentée par  sa  voN'elle  et  non  plus  par  sa  consonne  finale  et  le 
pronom  sujet  tombe.  Il  est  curieux  de  voir  quel  est  l'entourage 
de  ces  formes  :  leur  vraie  signification  en  apparaîtra  plus  nette- 
ment. Nous  choisissons  la  carte  «  comment  crie-t-il  ?  »  qui 
les  présente  en  plus  grand  nombre  que  les  autres.  Dans  la 
Charente-Inférieure  sur  7  réponses  4  nous  offrent  Tinversion  ; 
deux  autres  villages  répondent  par  [comment]  (i  kri)  et 
comment]  (k  o  krij)  ;  un  troisième  hésite  entre  deux  formes  : 
[comment!  (et  o  ki  kri)  et  [comment]  (kel  cri]  :  ainsi  trois  pro- 
cédés modernes  partent  à  l'assaut  de  l'inversion  et  sur  certains 
points  deux  arrivent  à  s'installer  simultanément  dans  la  place. 
Dans  l'Isère,  9  réponses  ne  fournissent  plus  que  3  inversions  ; 
un  village  répond  par  <>  comment  i  crie  ?  »  et  il  n'y  a  pas 
moins  de  5  formes  du  type  (tek)  ^^^  est-il  que.  Dans  la  Savoie, 
9  réponses  également,  et  4  inversions  :  un  village  répond  par 
«  comment  i  crie  ?  »,  un  autre  par  «  comment  i  crie  ti  ?  »  ; 
restent  une  forme  par  (k)  et  2  par  (tek).  Dans  la  Haute-Savoie, 
7  réponses  et  2  inversions  :  2  villages  répondent  par  «  com- 
ment i  crie  »  et  3  par  des  formules  du  type  (tek).  Sur  tous  les 
départements  en  question,  à  l'ouest  comme  à  l'est,  les  autres 
cartes  fournissent,  quand  il  y  a  lieu,  des  indications  analogues  : 
dans  les  Charentes  et  la  Vendée  comme  dans  la  province  de 
Savoie  et  l'Isère  le  procédé  par  l'inversion  recule  peu  à  peu  et 
plus  encore,  à  l'heure  actuelle,  devant  une  forme  apparentée  à 
(sk)  que  devant  (k).  Que  du  reste  on  ne  s'étonne  pas  de  voir 
le  «  est  »  de  «/-//réduit  presque  partout  ici  à  un  unique  /.  Le 
cas  se  retrouve  ailleurs.  L'exclamation  «  //  possible  !  »  {=  c'est- 
il  possible  !  est-ce  possible  !)  est  très  répandue.  Nous  l'avons 
entendue  bien  souvent  dans  la  Côte-d'Or,  à  l'est  de  Dijon,  dans 


LÉS   FORMES   DE    l'iNTERROGATION*  j  3 J 

la  phrase  «  Mon  Dieu  //  possible  '  !  »  ;  M.  Dauzat  l'a  signalée 
dans  le  Puy-de-Dôme  -  et  on  la  retrouverait  sans  doute  en 
bien  d'autres  endroits. 

Finalement  il  convient  de  signaler  un  dernier  fait  à  l'actif  de 
est-ce  que.  On  voit  apparaître  des  formes  isolées  de  (sk)  un  peu 
partout  à  la  limite  de  l'ancien  cercle  tracé  par  (k),  Sarthe,  Ille- 
et-Vilaine,  Morbihan,  Cher,  Nièvre,  Suisse,  Belfort,  Doubs, 
Aube,  Somme.  Un  patois  de  la  Meuse  à  la  question  «  qui  veux- 
tu  ?  »  répond  à  la  fois  par  (k)  et  (sk).  On  est  ainsi  conduit 
à  se  demander  si  (sk),  forme  plus  récente  et  qui  a  le  prestige 
d'appartenir  au  français  correct,  n'a  pas  de  nos  jours  éliminé 
(k)  comme  agent  de  transformation  des  tours  interrogatifs. 
A  tout  le  moins,  si  cette  substitution  n'est  pas  chose  faite, 
il  semble  bien  qu'elle  soit  en  voie  de  s'accomplir. 

Jusqu'ici  nous  trouvons  les  patois  en  parfait  accord  avec  le 
français.  Même  désir  de  renouveler  les  formes  de  l'interroga- 
tion, même  tendance  à  employer  (k)  et  (sk)  pour  arriver  à 
leurs  fins.  Mais  il  est  évident  que  si  le  même  besoin  s'est  fait 
sentir  partout,  dans  les  villages  comme  dans  les  villes,  l'initia- 
tive n'a  pas  été  partout  la  même.  Les  patois  ont  docilement 
emboîté  le  pas  au  français  :  ils  ont  reçu  des  procédés  tout  faits. 
Ils  s'adressent  tantôt  à  (k),  tantôt  à  (sk),  mais  ils  frappent  tou- 
jours à  la  porte  du  voisin.  C'est  du  reste  là  une  attitude  qui 
cadre  bien  avec  ce  que  nous  savons  par  ailleurs  de  l'histoire 
des  patois.  Devons-nous  conclure  qu'ils  n'ont  eu  aucune 
influence  sur  le  développement  des  formes  de  l'interrogation 
et  que  dans  leur  lutte  contre  l'inversion  ils  ont  servi  jusqu'au 
bout  sous  les  ordres  du  français  ? 

Ce  serait  méconnaître  la  portée  de  certaines  indications  dont 
nous  n'avons  encore  rien  dit  et  qu'il  nous  fout  maintenant 
faire  entrer  en  ligne  de  compte.  D'abord  les  patois  conservent 
malgré  tout  une  certaine  indépendance.  Il  leur  arrive  d'analyser 
les  formes  qu'on  leur  apporte,  quitte   à  le  faire  à  rebours.  La 

1.  Ti  particule  indépendante  à  valeur  exclamative  peut  prendre  un  sens 
nettement  intcrrogatif  en  s'accompagnant  de  la  négation  pus  :  on  a  alors  un 
équivalent  populaire  de  nesl-ce pas.  c  Nous  sommes  d'accord,  t'y  pas,  z'en- 
lants?  »  (Journal  de  Guignol,  Lyon,  1865),  E.  Rolland,  Rom.  VII,  1878, 
p.  599.  Mais  il  semble  y  avoir  là  un  usage  confiné  à  la  région  lyonnaise. 

2.  Morphologie  du  patois  de  Vin:{elles,  1899,  p.  214. 


334  ^-    FOULET 

carte  «  Qui  veux-tu  ?  y>  nous  en  offre  d'intéressants  exemples. 
Les  formes  (kes  tu  vre),  (ki  es  te  vœ)  que  l'on  relève  dans  le 
Nord  et  dans  la  Marne  n'ont  sans  doute  rien  d'original,  pas 
plus  que  (ues  tu  va)  ou  analogues  qu'on  trouve  dans  le  Nord, 
l'Aisne,  les  Ardennes,  la  Marne,  le  Doubs  et  la  Saône-et-Loire. 
C'est  une  prononciation  empruntée  au  français  très  familier,  et 
que  nous  avons  signalée  plus  haut.  Seulement  cette  suppression 
du  J{  de  (sk)  semble  avoir  obscurci  ces  formes  aux  yeux  de 
certains  patois.  Ils  cherchent  à  en  comprendre  le  mécanisme  et 
ils  n'y  réussissent  pas.  Un  obscur  désir  les  pousse  à  accepter  un 
tour  nouveau,  mais  ce  tour  est  étranger  et  l'économie  leur  en 
échappe.  De  la  meilleure  foi  du  monde  ils  vont  le  reproduire 
tout  de  travers.  (Ki  es  te  voe)  du  département  du  Nord  devient 
dans  un  village  voisin  (ki  es  voe  tu),  et  cette  construction 
bizarre  se  retrouve  dans  tout  un  groupe  de  départements  qui 
font  bloc  :  Pas-de-Calais,  Somme,  Seine-Inférieure,  Oise, 
Ardennes,  Marne  (elle  se  présente  aussi  au  sud  de  la  Nièvre). 
On  voit  ce  qui  s'est  passé.  A  qui  n'acceptait  pas  la  locution  les 
yeux  fermés,  le  s  resté  seul  ne  suffisait  plus  à  expliquer  l'ordre 
normal  sujet-verbe.  On  a  donc  emprunté  cet  s  qui  paraissait  la 
marque  essentielle  d'une  forme  dont  le  prestige  s'imposait  et 
on  a,  de  façon  probablement  très  inconsciente,  rétabli  l'inver- 
sion après.  Mélange  curieux  d'un  tour  traditionnel  et  d'un  pro- 
cédé nouveau,  ennemi  déclaré  de  la  tradition.  C'est  une  correc- 
tion qui  fait  bon  ménage  avec  la  faute,  un  remède  qui  se 
défend  expressément  de  pallier  le  mal.  Le  patois  est  tombé 
dans  un  piège  qu'aurait  évité  une  langue  plus  réfléchie,  à  vue 
moins  courte.  Initiative,  mais  initiative  malheureuse.  Il  n'est 
pas  probable  que  ces  formes  hybrides  soient  très  durables. 

D'autres  formations  sont  plus  étranges  encore.  Dans  trois 
départements,  Oise,  Aisne  et  Somme,  les  deux  carteso//  vas-ln  et 
qui  veux-tu  nous  offrent  des  formes  du  types  (we^  ek  tu  va),  (ke^ 
ek  tu  vu),  où  l'on  reconnaît  non  sans  peine  une  construction 
«  où  est-ce  est  que  tu  vas  ?  »,  «  (\\\  est-ce  est  que  tu  veux  ?  ».  On 
voit  ce  qui  est  arrivé  :  sollicités  de  toute  part  par  des  formes 
nouvelles  qui  toutes  se  donnaient  comme  des  substituts  efficaces 
de  l'inversion,  certains  patois  ont  été  plus  embarrassés  que 
d'autres  :  entre  «  où  que  tu  vas  ?  »,  «  où  est-ce  que  tu  vas  ?  », 
«  où  que  c'est  que  tu  vas  ?  »,  ils  ont  été  fort  en  peine  de  choi- 


LES    FORMES    DE    L  INTERROGATION  335 

sir,  et  ils  ont  cru  bien  faire  en  essayant  de  concilier  toutes  les 
tendances  :  (u  tsk  tu  va)  combiné  avec  (u  se^  tu  va)  donne  en 
effet  (u  îSik  tu  va).  Il  va  de  soi  que  ce  ne  sont  pas  des  créations 
raisonnées  et  réfléchies,  mais  elles  n'en  témoignent  pas  moins 
d'un  effort  à  la  t'ois  touchant  et  presque  comique  pour  fondre 
en  une  formule  unique  le  procédé  populaire  et  le  procédé  de 
la  langue  correcte.  Il  est  curieux  que  certains  départements 
comme  l'Oise  et  la  Somme,  que  nous  venons  de  mentionner 
à  propos  de  «  qu'est-ce  veux-tu?  »,  se  montrent  si  portés  à 
accueillir  ainsi  des. formes  hybrides  sans  avenir.  Ce  manque  de 
personnalité  et  de  vigueur  annonce-t-il  la  fin  d'un  patois  ?  Ce 
n'est  donc  pas  encore  là  que  nous  chercherons  pour  les  patois 
de  France  une  originalité  durable. 

Il  v  a  assurément  plus  de  réflexion  dans  l'emploi  de  ti  que 
nous  montrent-  les  exemples  suivants  :  [comment]  (i  bret  i) 
Loire-Inférieure,  (o  kri  t  o)  Vendée,  (a  krie  t  u)  Savoie,  (i  kri 
t  i)  Meuse.  On  sait  que  la  particule  //  s'est  développée  en  fran- 
çais dans  les  phrases  où  l'interrogation  portait  sur  le  verbe  et 
que.  de  plus,  la  langue  correcte  ne  l'admet  qu'à  la  3""=  personne 
pour  reprendre  un  sujet  nominal.  Le  français  populaire  l'em- 
ploie à  toutes  les  personnes  et  la  combine  volontiers  avec  un 
sujet  pronominal.  A  première  vue,  il  peut  sembler  bien  naturel 
d'étendre  cet  usage  aux  phrases  qui  débutent  par  un  mot  inter- 
rogatif.  Toutefois  nous  avons  constaté  '  qu'en  général  la 
langue  populaire,  malgré  sa  prédilection  pour  //',  ne  favorise 
pas  cette  seconde  extension  :  elle  préfère  dans  ce  cas  s'en  tenir 
à  (k)  auquel  elle  est  attachée  depuis  si  longtemps  et  qui  est 
réellement  bien  plus  commode.  Il  y  a  là  une  leçon  de  prudence 
dont  le  patois  a  peut-être  eu  tort  de  ne  pas  faire  son  profit. 
Tout  logique  que  soit  ici  son  procédé,  il  pourrait  bien  le  con- 
duire dans  une  impasse  tout  de  même.  Du  reste,  ces  formes 
sont  rares  :  nous  avons  cité  toutes  celles  que  donne  V Atlas  : 
on  voit  qu'elles  n'apparaissent  que  dans  la  carte  coviiucnt  crie-t- 
il.  Initiative  encore,  mais  locale  et  sans  grande  portée. 

Voici  au  contraire  une  innovation  qui  est  plus  significative. 
La  forme  «  où  tu  vas?  »,  qui  supprime  purement  et  simplement 
l'inversion  après  l'adverbe  interrogatif,  apparaît  dans  le  Calva- 

î.  Voir  page  280. 


336  l.    FOÛLET 

dos,  les  Côtes-du-Nord,  la  Loire-Inférieure,  l'Ille-et-N'ilaine,  la 
Charente-Inférieure,  le  Cher,  l'Allier,  la  Loire,  la  Haute-Saône, 
la  Savoie,  la  Suisse,  la  Côte-d'Or,  la  Haute-Marne  et  l'Oise. 
«  Comment  i(l)  crie?  »  est  représenté  dans  la  Vendée,  les 
Deux-Sèvres,  la  Vienne,  la  Charente-Inférieure,  l'Allier,  l'Isère, 
la  Savoie,  la  Haute-Savoie,  l'Ain,  le  Jura,  la  Côte-d'Or,  l'Yonne 
et  la  Haute-Marne.  «  Qui  tu  veux  ?  »  se  montre  de  même 
dans  la  Mayenne,  la  Savoie  et  l'Aisne,  «  pourquoi  vous  ne  vous 
mariez  pas  ?  »  dans  la  Loire-Inférieure, la  Mayenne  et  la  Vienne. 
En  général  cette  forme  ne  se  rencontre  qu'une  fois  dans  un 
département,  rarement  deux  fois  (Deux-Sèvres,  Loire,  Ain, 
Haute-Savoie,  Suisse)  ou  trois  (Vendée).  A  voir  de  près  la 
répartition  géographique  de  ces  phrases,  on  se  rend  compte 
qu'il  n'v  a  pas  là  un  procédé  qui,  parti  d'un  ou  de  plusieurs 
centres,  rayonnerait  progressivement  aux  alentours.  Tout  se 
passe  comme  si  ces  formes  naissaient  spontanément  ici  ou  là 
sur  un  terrain  jusqu'alors  sauvé  à  l'inversion.  Et  il  est  bien 
probable  qu'il  en  est  ainsi  en  effet.  Le  besoin  de  se  débarrasser 
de  l'inversion  interrogative  est  universel  sur  tout  le  territoire 
de  la  langue  d'oïl  :  en  beaucoup  de  points  les  patois  s'en  tirent 
en  faisant  appel  aux  ressources  du  français,  mais  il  paraît  vrai- 
semblable qu'en  plus  d'un  village,  soit  manque  de  modèle  à 
suivre,  soit  velléité  d'indépendance,  on  a  recouruà  une  forme 
autochtone.  A  une  question  posée  par  l'ensemble  de  la  langue, 
la  phrase  «  où  tu  vas?  »  est  la  réponse  du  patois  quand,  pour 
une  raison  ou  pour  l'autre,  il  a  échappé  à  l'emprise  du  français. 
Ainsi  ces  formes,  dont  nous  avons  signalé  l'entrée  dans  la 
langue  populaire  et  même  dans  le  français  correct,  sont  réelle- 
ment d'origine  patoise  :  c'est  la  contribution  du  village  au  par- 
ler de  la  ville.  De  là  ce  qu'elles  ont  d'étrange  et  même  d'in- 
quiétant. On  sent  qu'elles  ont  été  façonnées  en  dehors  de  toute 
tradition,  sans  aucun  souci  de  cadrer  avec  un  système  histo- 
rique :  le  problème,  une  fois  posé,  a  été  résolu  de  la  façon  la 
plus  simple  et  la  plus  directe,  sans  égard  aux  conséquences.  Ces 
tournures  passent  évidemment  du  patois  au  français  par  l'inter- 
médiaire de  gens  qui  parlent  les  deux  langues.  Une  fois  établies 
dans  le  français  d'un  village,  le  hasard  des  voyages,  des  émi- 
grations peut  les  porter  fort  loin.  Dans  lesenvironsde  Dijon  — 
en  allant  du  côté  d'Auxonne  —  sur  un  domaine  où  le  patois 


LES    FORMES    DE    L  INTERROGATION  337 

est  en  voie  de  disparaître  totalement,  on  entend  couramment 
des  phrases  comme  «  Où  vous  allez?  »  dans  le  français  du 
pays.  Mais  justement  la  Côte-d'Or  est  un  des  départements  qui 
ont  répondu  par  (u  tu  va)  à  la  question  de  V Atlas.  Il  y  a  donc 
là  très  probablement  un  legs  fliit  parle  patois  au  français.  Nous 
ne  serions  pas  surpris  que  ces  formes  sans  inversion  eussent 
pénétré  dans  Dijon.  De  là  elle  peuvent  facilement  atteindre 
Paris.  C'est  une  histoire  qui  doit  se  répéter  ailleurs.  Quand 
nous  disons  «  Comment  ça  va?  »  nous  ne  sommes  réellement 
que  l'écho  de  quelque  lointain  village  bourguignon  ou  savoyard. 

Venons-en  maintenaiit  aux  cartes  qui  présentent  des  phrases 
où  l'interrogation  porte  sur  le  verbe.  L'Atlas  en  compte  quatre  : 
I.  L'as-tu  [lu,  /(•  j'oiiiiial?]  (2,  85),  2.  Grois-tu  [qu'elle  tienne?] 
(8,  358),  3.  Voulez-vous  [que  j'aille  ou  que  j'envaie  quelqu'un?] 
(31,  1417),  4.  Finiras-tu?  (13,  575).  Ici  nous  aboutissons  à 
des  résultats  tout  différents.  L'inversion  semble  encore  le  pro- 
cédé fondamental.  A  la  question  I  «  l'as-tu..?  »  35  départe- 
ments —  sur  56  —  répondent  exclusivement  par  l'inversion; 
à  la  question  2  «  crois-tu.  .  ?  »  ce  nombre  monte  à  42,  et  à  46 
à  la  question  3  «  voulez-vous.  .?  »  ;  à  la  question  4  «  finiras- 
tu  ?  »  il  est  de  29  '  ;  et  dans  les  autres  départements  c'est  ainsi 
que  répondent  également  plus  d'un  patois,  parfois  presque  tous. 
D'autre  part,  non  seulement  les  formes  inversées  sont  en  majo- 
rité, mais  elles  apparaissent  même  dans  le  petit  groupe  de 
départements  où  nous  avons  cherché,  pour  l'autre  type  de 
phrases,  l'origine  de  la  révolte  contre  la  tradition.  La  Seine,  la 
Seine-et-Marne,  laSeine-et-Oise,  l' Aube  et  l'Eure-et-Loir  n'ont 
que  l'inversion  pour  voulex^-vous,  la  Seine,  la  Seine-et-Marne, 
la  Seine-et-Oise  et  l'Eure-et-Loir  pour  crois-tu,  l'Aube  pour 
l'as-tu,  la  Seine-et-Oise  et  l'Eure-et-Loir  pour  finiras-tu  ;  la 
Seine-et-Marne,  la  Seine-et-Oise  et  l'Eure-et-Loir  admettent 
l'inversion  à  côté  d'un  autre  procédé  pour  l'as-tu,  l'Aube  pour 
finiras-tu.  Comment  expliquer  ce  brusque  changement  d'attitude? 

Nous  savons,  il  est  vrai,  que  «  est-ce  que  »  est  apparu  en 
français  bien  après  «  que  »  et  «  qu'est-ce  que  »  et  nous  ne 
devons  pas  nous  étonner  que  cette  tournure  arrive   au   patois 


I .   Ici  beaucoup  de  patois  n'ont   donné  aucune  réponse  :    la   diminution 
n'est  donc  qu'apparente. 

Romania,  XLVIl.  22 


33^^  L'    l-OULET 

avec  un  certain  retard.  Cest  aussi  le  cas  de  //  qui  est  à  peu  près 
contemporain  de  est-ce  que.  Ainsi,  dans  ces  quatre  cartes,  nous 
n'observerions  que  le  début  d'une  lutte  qui  dans  les  six 
autres  cartes  est  presque  terminée.  Cependant  l'écart  entre  les 
deux  séries  —  la  série  des  phrases  qui  commencent  par  un  mot 
interrogatif  et  celle  des  phrases  où  l'interrogation  porte  sur  le 
verbe  —  est  si  considérable  qu'on  se  demande  s'il  ne  faut  pas 
faire  intervenir  d'autres  considérations  encore.  On  s'aperçoit 
qu'il  n'est  pas  indiftérent  qu'on  ait  posé  telle  question  au  lieu 
de  telle  autre.  «  Finiras-tu  ?  »  est  une  espèce  d'interjection 
marquant  impatience  qui  a  fort  bien  pu  conserver  un  ordre 
de  mots  ailleurs  disparu,  ou  menacé.  De  même,  «  voulez-vous 
que.  .  ?  »,  «  crois-tu  que.  .  ?  »  offrent  un  tour  qui  depuis  l'ori- 
gine de  la  langue  a  dû  être  si  fréquent  qu'il  a  pu  survivre  là  où 
des  formes  moins  employées  ont  cédé  depuis  longtemps. 

D'autre  part,  rien  n'empêche  de  croire  que,  dans  les  patois 
comme  dans  le  français  ',  plusieurs  formes  d'interrogation 
coexistent  chez  le  même  individu  et  que  V Atlas  nous  fournit 
seulement,  dans  la  plupart  des  cas,  celles  que  le  sujet  interrogé 
considère  comme  la  plus  relevée.  A  une  question  «  voulez- 
vous  que.  .?  »  celui  qui  dit  dans  son  patois  tantôt  «  est-ce  que 
vous  voulez  ?  »  tantôt  «  voulez-vous  ?  »  sera  tenté  de  répondre 
par  la  forme  qui  reproduit  le  plus  fidèlement  la  question  posée. 
Celui  qui  dit  tantôt  «  vous  voulez  ti  ?  »  tantôt  «  voulez-vous?  » 
pourra  hésiter  à  prononcer  devant  un  étranger  une  forme  dont 
il  soupçonne  vaguement  V  «  incorrection  »,  il  préférera  repro- 
duire l'autre  emploi  qui -lui  est  peut-être  moins  naturel  mais 
qui  lui  paraît  mieux  cadrer  avec  l'occasion.  Nous  avons  entendu 
des  gens  qui  employaient//  dans  leur  parler  taire  des  plaisanteries 
sur  cette  particule.  Ils  avaient  donc  le  sentiment  qu'elle  peut 
parlois  prêter  au  sourire.  De  là  à  l'éviter  dans  un  questionnaire 
où  on  tient  à  apparaître  sous  son  beau  jour,  il  n'y  a  peut-être 
pas  loin.  Il  est  certain  que,  dans  un  village  de  l'Aube,  après  avoir 
traduit  fidèlement  par  (krwa  tu)  le  «  crois-tu  [qu'elle  tiendra]  » 
du  français,  la  personne  interrogée  a  ajouté  cette  remarque  : 
«  (el  tyèdra  ti)  est  la  seule  iorme  populaire  »,  Même  fait  à 
quelques  kilomètres  de  là,  dans  un  village  de  la  Haute-Marne. 
Il  y  a  là,  dans  ces  deux  cas,  un  postscriptum  bien  significatif. 

I.  Voir  page  311. 


LES    FORMES    DE    l'iNTERROGATIOK  3^9 

Hntîn.  il  est  tel  détail  imprévisible  de  la  morphologie  patoise 
qui  peut,  dans  certaines  conditions,  masquer  une  forme  dans 
toute  une  région.  M.  Joret  a  signalé  depuis  longtemps  l'exis- 
tence de  //  dans  les  patois  normands  ',  Or  dans  V Atlas  linguis- 
tique la  Normandie  répond  partout  par  l'inversion.  Qui  s'est 
trompé  ?  La  vérité,  c'est  que  tout  le  monde  a  raison.  M.  Joret 
avait  clairement  laissé  entendre  que  ti  s'ajoutait  à  tous  les 
verbes  sauf  à  la  2"  personne.  Or  les  quatre  questions  posées  par 
VAtlas  ne  mettent  précisément  en  jeu  que  la  2^  personne.  Il 
est  donc  probable  que,  si  on  avait  demandé  «  L'a-t-il  lu  ?  »  au 
lieu  de  «  L'as-tu  lu?  »,  //  aurait  immédiatement  émergé  dans 
le  territoire  normand. 

Jusqu'à  plus  ample  informé,  il  sera  sage  en  examinant  les 
quatre  cartes  en  question  d'attacher  plus  de  prix  à  la  présence 
en  tel  point  des  formes  modernes  de  l'interrogation  que  de  leur 
absence  en  tel  autre  pjint.  Quelles  sont  donc  celles  de  ces 
formes  qui  apparaissent  ici  ?  Signalons  tout  d'abord  qu'en 
nombre  de  patois  on  se  sert  de  la  phrase  atfirmative,  à  ordre 
normal,  prononcée  sur  un  ton  montant.  C'est  le  cas  à  la  ques- 
tion «  Tas-tu  lu  ?  »  pour  13  départements  qui  répondent  chacun 
en  un,  deux  et  exceptionnellement  trois  endroits  par  «  tu  l'as 
lu  ?  ».  C'est  une  forme  qui,  bien  entendu,  peut  en  dissimuler 
d'autres.  On  la  retrouve  dans  9  départements  à  la  question 
«  finiras-tu  ?  »,  dans  4  à  la  question  «  crois- tu  ?  »,  dans  2  à  la 
question  «  voulez-vous  ?  ».  La  Côte-d'Or  figure  dans  les  quatre 
listes  :  c'est  le  d  artement  qui  a  le  plus  favorisé  ce  genre  de 
phrases.  Nous  1'  s'oyions  déjà  tout  à  l'heure  éviter  l'inversion 
dans  les  phrases  du  type  «  où  vas-tu  ?  »  par  un  procédé  ana- 
logue, quoique  beaucoup  plus  brutal.  Ici  nous  avons  afi"aire  à 
un  procédé  qui  est  commun  à  toutes  les  variétés  du  français. 

'■'  Est-ce  que  »  se  montre  timidement  dans  2  départements 
de  la  carte  crois-tn,  dans  4  départements  de  la  carte  F  as-tu  lu, 
dans  4  départements  de  la  carte  voHle:{-vous ,  dans  6  départements 
de  la  carte  finiras-tu.  Sauf  dans  le  cas  de  la  Côte  d'Or  où  il  est 
employé  en  2  points  sur  9,  partout  ailleurs  il  ne  figure  qu'une 
fois  dans  chaque  département.  On  le  rencontre  dans  le  Nord 
(et  la  Belgique),  la  Marne,  la  Meuse,  les  Vosges,  l'Alsace,  la 

I.  Romania,  t.  VI,  p.  133. 


340  L.    FOULET 

Suisse,  la  Haute-Saône,  le  Doubs,  la  Côte-d'Or,  la  Saône-et- 
Loire,  le  Loiret,  les  Deux-Sèvres,  la  Mayenne.  On  voit  qu'à 
une  ou  deux  exceptions  près,  il  tend  à  apparaître  soit  franche- 
ment au  nord  et  à  l'est  de  la  France,  soit  aux  lisières  d'un  cercle 
de  rayon  assez  étendu  tracé  autour  de  Paris.  On  se  rappelle  que 
nous  avons  noté  quelque  chose  d'analogue  à  propos  de  «  où 
est-ce  que  »  et  de  «  qu'est-ce  que  ».  Mais  alors  le  cercle  en 
question  était  lui-même  rempli  par(k),  un  très  ancien  occupant 
avec  qui  (sk)  ne  se  souciait  pas  d'engager  la  lutte.  Ici  on  peut 
à  peine  supposer  que  l'inversion  se  soit  maintenue  dans  ce 
cercle,  car  alors  c'est  là  que  «  est-ce  que  »  aurait  sûrement 
remporté  ses  premiers  succès.  Il  faut  donc  faire  état  des  formes 
directes  à  ton  montant  et  admettre  que  les  inversions  enregis- 
trées dans  V Atlas  nous  empêchent  en  plus  d'un  point  d'aperce- 
voir des  tours  plus  modernes. 

Nous  ne  pouvons  décider  s'il  faut  compter  //  parmi  ces 
formes.  A  s'en  rapporter  à  nos  quatre  cartes,  //  n'apparaît  nulle 
part  dans  la  Seine,  la  Seine -et-Oise,  la  Seine-et-Marne  et  l'Eure- 
et-Loir.  Cette  absence  peut  n'être  qu'apparente  :  nous  savons 
par  le  cas  de  l'Aube  et  de  la  Haute-Marne  que  le  questionnaire 
ne  fait  pas  toujours  surgir  d'emblée  les  formes  les  plus  «  popu- 
laires ».  Toutefois  il  est  possible  qu'il  y  ait  là,  après  tout,  une 
indication  que  nous  aurions  tort  de  rejeter.  Alors  que  que  dans 
«  où  que  tu  vas?  »  est  partout,  à  Paris  comme  ailleurs,  ti 
quoique  en  progrès  est  loin  d'avoir  la  même  extension  :  nous 
l'avons  fait  remarquer  déjà.  En  particulier,  bien  qu'on  l'entende 
à  Paris,  nous  ne  sommes  pas  sûr  que  ce  soit  une  forme  nettement 
parisienne.  Ti  à  l'air  d'appartenir  au  français  populaire  de  pro- 
vince. Il  sera  donc  intéressant  de  rechercher  les  points  où  il 
apparaît  dans  nos  cartes.  Si  on  laisse  de  côté  une  réponse  isolée 
dans  le  Pas-de-Calais,  on  remarque  tout  de  suite  l'existence  de 
trois  groupes,  l'un  peu  important  à  l'ouest  (Loire-Inférieure, 
Charente-Inférieure,  Charente),  un  autre  très  actif  à  l'est 
(Vosges,  Meurthe-et-Moselle,  Alsace)  et  un  troisième,  très 
étendu  comprenant  le  Loir-et-Cher,  le  Loiret,  l'Yonne,  le  Cher, 
la  Nièvre,  la  Creuse,  l'Allier  et  la  Saône-et-Loire,  et  dont  l'in- 
fluence se  fait  sentir  par  la  vallée  du  Rhône  jusque  dans  le  Lan- 
«^uedoc  (Ardèche)  et  la  Provence  (Vaucluse,  Bouches-du- 
Rhône).  Le  centre  de  ce  dernier  groupe  est  constitué  par  la 


LES    FORMES    DE    L  INTERROGATION  34I 

Nièvre,  l'Allier  et  la  Saône-et-Loire,  à  la  jonction  des  trois 
anciennes  provinces  de  Bourgogne,  de  Nivernais  et  de  Bourbon- 
nais. C'est  de  là  que  ti  semble  rayonner  dans  tout  le  centre  de 
la  France  et  se  frayer  même  un  chemin  jusqu'en  plein  territoire 
de  langue  d'oc.  Les  Vosges  et  la  Meurthe-et-Moselle  constituent 
sans  doute  un  foyer  indépendant  du  premier.  Il  y  en  a  d'autres 
encore  comme  noas  l'avons  vu.  Or  il  est  probable  que  dans 
cette  disposition  géographique  et  ce  visible  mouvement  de  pro- 
gression il  y  a  un  reflet  assez  fidèle  de  l'état  du  français  popu- 
laire. Le  //  appartiendrait  donc  essentiellement  à  la  langue 
populaire  du  Centre  et  de  l'Est,  sans  préjudice  d'une  tendance 
manifeste  à  émerger  en  bien  d'autres  endroits  encore.  L'hypo- 
thèse inverse  qui  attribuerait  Tinitiative  au  patois,  la  docilité  au 
français  populaire  n'est  pas  soutenable  ici.  Il  faut  se  rappeler 
que  c'est  dans  le  français  correct  lui-même  que  til{=  lï)  appa- 
raît tout  d'abord  à  l'interrogation  et  qu'ainsi  est  posé  un  prin- 
cipe dont  la  langue  populaire  tirera  peu  à  peu  toutes  les  consé- 
quences. Il  serait  absurde  de  supposer  que  dans  ces  conditions 
elle  ait  eu  be.soin  d'aller  chercher  une  inspiration  dans  les  patois. 
Il  est  donc  certain  qu'ici,  comme  en  d'autres  cas,  les  patois 
ne  sont  que  l'écho  du  français  populaire .  Ils  apparaissent 
comme  des  écoliers  très  soumis  qui  font  de  leur  mieux  pour 
imiter  le  maître.  Mais  ils  ne  sont  pas  tous  aussi  bien  doués  et 
ils  ne  répètent  pas  toujours  leur  leçon  avec  la  même  exactitude. 
Il  est  intéressant  d'observer  ici  et  là  leurs  défaillances.  Le  pro- 
cédé leur  est  suffisamment  clair  :  ils  voient  bien  que  //  est  un 
rappel  du  sujet  après  le  verbe  et  suppose  un  sujet  en  tête  de  la 
phra.se  :  (vœ  vlœ  ti)  de  la  Meurthe-et-Moselle,  (ve  vie  ti)  de  la 
Haute-Marne  tiennent  la  note  juste.  Mais  un  scrupule  s'éveille 
ici  :  tu  devient  souvent  te  et  te  est  très  voisin  de  ii.  Qu'est-ce 
au  juste  que  ti  ?  Ne  serait-ce  pas  un  tu  un  peu  modifié.  Voilà 
le  patois  perplexe  :  il  croyait  avoir  compris  et  il  n'en  est  plus 
du  tout  sûr.  Le  procédé  ne  consisterait-il  pas  simplement  à 
reprendre  après  le  verbe  le  sujet  quel  qu'il  soit  de  ce  verbe  ?  On 
aura  donc  (vo  vie  vo)  dans  les  Vosges,  et,  à  côté  de  (tul  la  ti) 
de  l'Yonne  ou  du  Loiret,  (tlatu)  du  Cher,  de  la  Creuse  et  de 
l'Allier  ;  dans  la  Nièvre  (te  kre  tu)  voisinera  avec  (te  kre  ti)  et 
la  Creuse  avec  (tu  kreye  tu),  le  Puy  de  Dôme  avec  (te  kreye 
tu)  accueilleront  à  l'envi  cette  forme  surprenante.  On  voit  Fin- 


342  I-    rOULET 

décision  et  les  fausses  manœuvres.  Et  si  la  Normandie  ignore 
îi  à  la  2'  personne,  c'est  peut-être  simplement  qu'elle  a  voulu 
éviter  une  irritante  équivoque.  Ailleurs  on  trouve  des  tâtonne- 
ments analogues.  (T  finira  tu)  apparaît  en  un  point  de  la  Cha- 
rente Inférieure,  mais,  forme  trop  isolée  dans  ces  parages,  il  a 
dû  sembler  singulier  :  on  le  remplace  par  un  synonyme  qui 
reproduit  la  même  construction  mais  la  justifie  mieux  (te  bujra 
tu)  '.  (Vule  ti)  en  Loire-Inférieure,  département  qui  ne 
supprime  pas  le  sujet  d'ordinaire,  est  une  forme  inattendue  : 
c'est  probablement  une  reformation  de  (vu  vule  ti)  sur  «  veut- 
il  »  ?  du  français  correct .  Dans  la  Haute-Saône,  à  côté  de  (le 
tu),  «  Tas-tu  ?  »,  on  trouve  (le  ti)  et  des  formes  semblables 
apparaissent  ailleurs  :  c'est  que  //  a  été  accepté  franchement 
comme  un  ///  interrogatif,  qu'on  emploie  même  en  retenant  la 
vieille  forme  de  l'inversion.  Il  y  aurait  encore  bien  d'autres 
observations  à  faire  sur  ces  curieuses  formes.  Ce  que  nous 
avons  dit  suffit  à  montrer  dans  quel  désarroi  se  trouvent  ici  les 
patois.  Emportés  par  le  grand  courant  de  la  langue,  mais  inca- 
pables de  gouverner,  ils  s'en  vont  à  la  dérive,  et  le  moindre 
remous  leur  est  un  puissant  obstacle.  Sans  idée  directrice,  sans 
tradition  stable,  ils  sont  prêts,  et  résignés  d'avance,  à  toutes  les 
aventures. 

Pour  nous,  leur  principal  intérêt  est  de  nous  renseigner  sur 
le  français  populaire  et  même  sur  le  français  en  général.  Les 
cartes  de  Y  Atlas  qui  sont  consacrées  à  l'interrogation  nous  pré- 
sentent une  mosaïque  bien  instructive.  Elle  nous  révèle  com- 
bien est  à  la  fois  lente  et  irrésistible  la  poussée  d'une  langue 
commune.  Elle  nous  montre  que  cette  avance  graduelle  a 
été  longtemps  le  fait  du  seul  parler  populaire  ;  les  patois 
s'absorbent,  comme  il  est  naturel,  dans  Le  français  du  village. 
Les  malentendus,  les  quiproquos,  les  bizarreries  qui  foisonnent 
dans  les  tormes  patoises  nous  font  mieux  comprendre  les  pro- 
cédés du  français  correct  :  ce  sont  des  erreurs,  mais  les  erreurs 
d'une  collectivité,  et  qui  nous  ouvrent  un  jour  sur  la  nature 
des  changements  linguistiques.  Enfin  nous  avons  constaté  qu'à 
l'occasion  ces  dialectes  de  village  à  qui  manquent  forcément 
toute  largeur  de  vues  et  le  .sens  d'une  solidarité  linguistique, 

I.   )5S  t  finira  tu,  *tc  bujr.n  tu  [*sc  dit  de  préférence). 


LES    FORMF.S    DE    l'iNTERROGATION  343 

ont  pourtant  eux  aussi  créé  des  formes  nouvelles.  Il  est  vrai 
qu'elles  ne  sont  pas  ingénieuses.  On  n'y  remarque  aucune  com- 
binaison oriyinale  de  matériaux  anciens.  Elles  ne  tiennent  pas 
compte  d'une  interdiction  traditionnelle,  voilà  tout.  Mais  qu'on 
V  prenne  garde  :  ces  formes  viennent  tout  de  môme  à  leur 
heure  et  elles  cadrent  bien  avec  les  tendances  actuelles  de  la 
langue  tout  entière.  Sous  leur  aspect  gauche  et  emprunté  se 
cache  peut-être  plus  de  finesse  rustaude  qu'on  ne  croirait. 


* 


Notre  revue  des  formes  modernes  de  l'interrogation  est  ter- 
minée. Nous  savons  combien  elles  sont  variées.  Nous  les  avons 
classées  suivant  la  catégorie  linguistique  ou  sociale  à  laquelle 
elles  appartiennent.  Mais  il  va  de  soi  qu'il  entre  dans  cette  clas- 
sification une  part  d'arbitraire.  Telles  de  ces  formes,  il  est 
vrai,  sont  rigoureusement  limitées  dans  leur  extension.  La 
langue  littéraire  n'est  jamais  descendue  à  employer  la  construc- 
tion «  où  que  c'est  ?  »,  et  la  langue  de  la  conversation  rejette 
//  avec  dédain.  Mais  en  dehors  de  ces  deux  exclusions  et  de 
quelques  autres  moins  importantes,  il  semble  bien  que  toutes 
les  formes  puissent  à  un  moment  ou  à  un  autre  être  accueillies 
par  tous  les  groupes  sociaux,  y  compris  celui  des  écrivains. 
Toutefois  l'accueil  n'est  pas  uniformément  cordial,  et  on 
remarque  des  sympathies  et  des  antipathies  communes  à  tout 
un  groupe.  Il  est  donc  légitime  de  parler  de  formes  littéraires, 
de  formes  correctes  et  de  formes  populaires.  La  distinction 
dans  l'ensemble  correspond  à  une  très  nette  réalité.  Dès  qu'on 
regarde  l'individu,  les  faits  ne  sont  pas  toujours  aussi  probants. 
C'est  qu'en  matière  de  langage  aussi  les  catégories  sociales 
sont  parfois  incertaines,  surtout  à  la  périphérie.  Un  homme 
instruit  peut  être  amené  plus  ou  moins  consciemment  à 
employer  des  vulgarismes.  Un  homme  du  peuple  parle  sou- 
vent aussi  bien  qu'un  autre.  D'autre  part,  les  types  d'interroga- 
tion sont  plus  nombreux  que  les  groupements  sociaux,  et 
chaque  grande  division  de  la  langue  en  admet  plusieurs.  Il 
résulte  de  tout  ceci  qu'en  chaque  individu  coexistent  un  assez 
grand  nombre  de  formes  interrogatives,  entre  lesquelles  il  fait, 
quand   l'occasion    se    présente,  un  choix  rapide.  Ce  choix  est 


344  L»    FOULET 

déterminé  par  des  raisons  qu'il  est  souvent  délicat  d'apprécier. 
Il  fiiut  certainement  faire  une  part  au  caprice,  ou  si  l'on  veut 
au  hasard.  Cette  part  est  asse/^  mince  dans  la  langue  écrite,  qui 
prend  le  temps  de  la  réflexion  et  raisonne  ses  préférences.  Elle 
est  plus  grande  dans  la  langue  parlée  où  les  décisions  doivent 
être  immédiates. 

Toutefois,  même  ici,  on  entrevoit  derrière  un  désordre 
apparent  une  certaine  méthode.  Tout  d'abord,  il  est  clair  que 
certaines  formes  sont  tenues  par  l'individu  pour  moins  admis- 
sibles que  d'autres.  De  là  des  corrections  fréquentes  dont  voici  le 
type  :  «  Sur  quoi  giieyou^  tirez  ?  »  (repris  deux  minutes  après 
par  «  Sur  quoi  est-ce  que  vous  avez  tiré  ?  »)  —  «  Où  que  tu  vas  ?  » 
(suivi  immédiatement  de  «  Où  vas-tu  »  ?).  Dans  ces  deux  cas  la 
première  construction  est  évidemment  la  construction  natu- 
relle, celle  qui  se  présente  tout  de  suite  ;  s'il  y  a  lieu  de  répé- 
ter la  phrase,  comme  cela  arrive  fréquemment  pour  l'interro- 
gation, un  léger  temps' d'arrêt  a  permis  la  réflexion  et  pourra 
faire  surgir  une  forme  moins  habituelle,  tenue  pour  plus 
correcte  et  plus  digne  de  recevoir  l'accent  d'insistance.  «  Sur 
quoi  est-ce  que  vous  avez  tiré  ?  »,  «  Où  vas-tu  ?  «,  malgré  la 
différence  des  tournures,  ont  ici  même  valeur  emphatique. 
Autre  exemple,  emprunté  également  à  la  langue  populaire  : 
«  Pourquoi  que  tu  prens  pas  une  cravate  ?  »  (suivi  quelques 
secondes  après,  dans  le  même  «  développement  »,  de  la  phrase 
«  Pourquoi  t'en  empares-tu  ?  »).  Ici  encore  les  deux  tournures 
coexistent  :  mais  la  première  est  la  tournure  spontanée,  celle 
qui  jaillit  du  premier  jet,  au  début  ou  à  une  reprise  importante 
d'une  conversation  ;  la  deuxième  est  une  tournure  plus  réflé- 
chie qui  pourra  accompagner  un  commencement  de  démonstra- 
tion, une  esquisse  de  raisonnement.  Montons  d'un  degré  dans 
l'échelle  sociale.  «  A  quelle  heure  que  ça  finit  ?  »  (puis  se  repre- 
nant :  «  A  quelle  heure  ça.  finit-il  '  ?  »)  «  Où  elle  a  été  prise, 
cette  photo  ?  »  (corrigé  tout  de  suite  par  '<  A  quel  endroit  a- 
t-elle  été  prise  ?).  Ici  l'individu  est  surpris  de  s'entendre  parler 
d'une  façon  qu'il  tient,  à  une  réflexion  rapide,  pour  peu  justi- 
fiée, et  dans  la  correction  qui  suit  il  y  a  un  effort  de  volonté. 
Elevons-nous  encore   plus  haut  :  malgré  les  apparences,  nous 

I.  T.oseth,  art.  cil.,  p.  9,  «  entendu  au  théâtre  ». 


LES    FORMES    DE    l'iKTERROGATION  345 

sommes  dans  la  langue  de  la  conversation  :  «  A  quoi  que  ça 
sert  ?  A  quoi  que  ça  sert  ?  Je  me  demande  à  quoi  ça  sert  ?»  Il 
y  a  dans  cette  phrase  d'un  homme  cultivé  un  laisser-aller  à 
moitié  inconscient,  à  moitié  voulu.  Ce  vulgarisme  s'est  glissé 
dans  sa  syntaxe  un  peu  à  son  insu,  mais  il  ne  s'en  émeut  pas, 
sachant  qu'il  en  reste  maître  et  comptant  ne  s'en  servir  qu'au 
bon  endroit.  Ici  c'est  le  ton  de  la  familiarité  bon  enfant,  qui  ne 
va  pas  sans  un  certain  dédain  pour  un  auditoire  jugé  inférieur. 
De  là  l'emploi  d'un  tour  dont  on  sait  l'incorrection,  mais  qui 
semble  cadrer  avec  le  milieu  et  les  circonstances.  On  s'en  défait 
dès  qu'il  devient  compromettant:  «  Je  me  demande  à  quoi  ça 
sert .  »  Ici  «  à  quoi  »  ayant  une  tendance  à  se  rattacher  au 
premier  verbe,  que  se  montrerait  à  plein  dans  un  rôle  de  relatif 
insolite.  Aussi  le  vulgarisme  disparaît  brusquement. 

On  pourrait  citer  d'autres  exemples.  Mais  en  voilà  sans  doute 
assez  pour  montrer  que  chez  un  grand  nombre  de  gens  la  mul- 
tiplicité des  formes  interrogatives  comporte  une  manière  de 
gradation  :  elles  ont  le  même  sens,  mais  non  pas  la  même 
tonalité.  D'autre  part,  il  peut  y  avoir  entre  deux  formes  de 
même  tonalité  une  différence  quantitative  :  l'une  insiste  où 
l'autre  passe  rapidement.  Nous  avons  vu  que  «  quest-ce  que 
c'est  qu'il  y  a  »  ?  reprend  et  accentue  «  qu'est-ce  qu'il  y  a  ?  ». 
Nous  savons  qu'une  question  du  type  «  que  voulez-vous  ?  », 
si  elle  est  mal  comprise,  sera  probablement  répétée  sous  la 
forme  «  qu'est-ce  que  vous  voulez  ?  ».  Dans  la  langue  populaire 
on  peut  entendre  «  où  qu'il  est  ?  »  repris,  avec  une  nuance 
d'impatience,  par  «  où  c'est  qu'il  est  ?  ».  On  aimerait  à  en  con- 
clure que  dans  la  langue  correcte  l'inversion  est  la  forme  nor- 
male, la  tournure  avec  est-ce  que  la  forme  insistante,  que  dans 
la  langue  populaire  la  normale  et  l'insistante  sont  respective- 
ment que  («  où  que  tu  vas  ?  »)  et  cest  que  («  où  c'est  que  tu 
vas  ?  »).  Mais  il  y  aurait  là  une  systématisation  un  peu  artifi- 
cielle. L'inversion  est  un  procédé  qui  trouve  de  moins  en  moins 
de  foveur,  et  la  tournure  avec  est-ce  que  a  une  tendance  à  le 
remplacer  partout.  Au  contraire  le  que  populaire  est  si  admira- 
blement adapté  à  son  but  que  pendant  longtemps  il  rejettera  au 
second  plan  le  cest  que  d'insistance.  On  serait  donc  plus  près  de 
la  vérité  en  disant  que  les  deux  particules  essentielles  de  l'inter- 
rogation, dans  le  français  parlé,  sont  aujourd'hui  (îsk),  souvent 


340  I-.  rouLET 

réduit  à  (sk),  pour  hi  langue  correcte  et  (k)  pour  h  langue 
populaire.  Ainsi  il  n'y  a  entre  une  forme  acceptée  et  un  vulga- 
risme  connu,  en  bien  des  cas,  que  la  nuance  d'un  s. 

Tous  les  exemples  que  nous  venons  de  citer  nous  présentent 
des  phrases  commençant  par  un  mot  interrogatif.  Dans  les 
phrases  où  l'interrogation  porte  sur  le  verbe,  l'évolution  ayant 
commencé  plus  tard  a  fait  moins  de  chemin.  Est-ce  que  a  dans 
la  langue  correcte  plus  d'une  victoire  décisive  à  son  acquis, 
mais  l'inversion  fait  encore  bonne  figure  ici,  quoiqu'on  puisse 
prévoir  que  ses  jours  n'en  sont  pas  moins  comptés.  Dans  la 
langue  populaire  le  ti  de  «  tu  y  vas  ti  ?  »  est  loin  d'avoir  la 
même  extension  que  le  que  de  «  où  que  tu  vas  ?  »,  et  même 
l'inversion  n'est  pas  rare.  On  voit  que  les  faits  débordent  tous 
les  cadres  où  nous  tentons  de  les  enfermer. 

Mais  cette  complexité  n'est  que  dans  le  détail.  Les  grandes 
lignes  de  l'évolution  sont  très  visibles.  Une  loi  rigoureuse 
domine  toute  cette  multitude  de  faits,  et  elle  donne  un  sens  à 
leur  variété  et  même  à  leurs  contradictions.  Depuis  la  fin  du 
xiv^  siècle  au  moins  la  langue  est  engagée  dans  une  œuvre  de 
formidable  réorganisation.  La  chute  des  cas  avait  porté  un  tel 
coup  à  l'ancien  système  de  la  langue  qu'elle  a  longtemps  chan- 
celé. Les  matériaux  étaient  restés,  mais  l'esprit  qui  les  animait 
avait  disparu.  Une  âme  nouvelle  naissait  dans  ce  vieux  corps  et, 
mal  à  l'aise,  essayait  de  le  façonner  pour  un  renouveau  d'exis- 
tence. Or  nulle  part  l'ancien  système  n'avait  mieux  marqué 
son  empreinte  que  dans  l'inversion.  L'inversion  était  donc 
condamnée.  Là  où  elle  contrariait  le  plus  les  tendances  nou- 
velles, elle  disparut  rapidement.  Là  où  elle  rachetait  sa  tare 
originelle  par  de  vrais  services,  elle  se  maintint  plus  longtemps. 
Ce  fut  le  cas  de  l'inversion  interrogative  qui,  même  aujour- 
d'hui, ne  semble  pas  très  près  de  sa  fin.  Elle  est  pourtant 
malade  et  sa  maladie  date  de  loin.  Elle  se  laisse  diagnostiquer 
dès  le  xv^  siècle.  Depuis  lors  les  progrès  de  la  tournure  directe 
ont  été  parfois  rapides,  mais  toujours  continus.  La  langue  a  su 
très  ingénieusement  profiter  de  secours  inattendus,  échelonnés 
sur  sa  route.  Ou  est-ce  que,  que,  est-ce  que,  «  votre  père  est-il 
là  ?  »,  ti,  tout  lui  a  été  bon  pour  arriver  à  ses  fins.  Au 
xvii«  siècle  elle  redouble  d'efforts  :  les  tournures  nouvelles 
pénètrent  même  dans  la  littérature.  Aujourd'hui,  la  lutte  entre 


LES    FORMES    DE    I.'iXTFRROGATIOX  347 

les  deux  conceptions  bat  son  plein  :  d'un  côté  l'inversion,  pro- 
cédé archaïque  qui  tire  pourtant  une  force  immense  de  son 
passé  séculaire,  de  l'autre  les  formes  directes,  pleinement  con- 
formes à  l'esprit  de  la  langue,  mais  qui  ont  contre  elles  leur 
nouveauté  même,  désavantage  sensible  dans  un  pays  où  le 
respect  de  la  tradition  linguistique  est  encore  très  grand.  Ce 
désavantage  s'atténue  naturellement  chaque  jour,  et  il  n'est  pas 
douteux  que  la  victoire  ne  doive  rester  au  parti  qui  représente 
l'avenir.  Mais  la  lutte  peut  être  longue  encore.  L'inversion, 
sous  une  forme  plus  ou  moins  libre,  et  à  ne  remonter  qu'aux 
origines  visibles  du  latin,  a  dominé  la  langue  parlée  au  moins 
dix-huit  siècles.  Il  n'y  en  a  que  cinq  que  la  réaction  a 
commencé  à  se  dessiner.  Elle  en  est  visiblement  encore  à  ses 
débuts.  Mais  nous  voyons  clairement  où  elle  tend  et  nous  pou- 
vons dès  maintenant  nous  représenter  son  triomphe = 

Quelles  sont  celles  des  formes  nouvelles  qui  l'emporteront  ? 
Nous  avons  vu  que  la  langue  correcte  et  la  langue  populaire  en 
ont  façonné  à  Tenvi,  dans  une  sorte  d'émulation  presque  fié- 
vreuse. Qui  aura  le  dernier  mot  (sk)  ou  (k),  (îsk)  ou  (ti)  ?  Il 
est  trop  tôt  pour  le  dire,  et  il  n'est  même  pas  sûr  que  la 
question  doive  se  poser  ainsi.  N'avons-nous  pas  signalé  l'exis- 
tence de  tournures  singulièrement  différentes,  qui  pourraient  bien 
compliquer  le  problème  un  jour  ?  «  Comment  ça  va  ?  »  et 
«  vous  partez  quand  ?  »  ne  doivent  rien  à  (sk)  ou  à  (k)  ;  nés 
du  même  désir  d'éviter  l'inversion,  ils  apportent  une  solution 
bien  autrement  radicale.  La  phrase  «  comment  ça  va  ?  »  est  en 
soi  une  négation  de  toute  la  tradition  svntaxique  française. 
En  effet  même  aujourd'hui,  si  nous  tenons  l'inversion  pour 
fiicultative  après  amsi,  peut-être,  à  plus  forte  raison  commençant 
une  phrase,  nous  la  jugeons  nécessaire  après  co/^/mc?//,  où,  pourquoi 
en  semblable  position  initiale.  Et  pourtant  à  quoi  rime  cette 
différence?  il  est  clair  qu'elle  ne  se  justifie  plus.  C'est  ce  que 
sent  confusément  la  langue.  De  là  des  tentatives  encore  timides 
et  disséminées,  qui  se  feront  peut-être  plus  pressantes  ;  et  peu 
importe  que  ce  soient  ici  les  patois  qui  aient  pris  l'initiative, 
s'ils  ont  l'appui  de  la  langue  tout  entière. 

«  "Vous  partez  quand  ?  »,  comme  nous  l'avons  indiqué,  pousse 
encore  plus  loin  l'indépendance  que  «  comment  ça  va  ?  ».  Il 
n'est  pas  possible  de  rompre  plus  complètement  avec  la  tradi- 


348  L.    FOULET 

tion  latine  aussi  bien  qu'avec  le  développement  français.  C'est 
une  des  manifestations  les  plus  vigoureuses  de  l'esprit  logique 
delà  langue.  Pourquoi  le  mot  interrogatif  devrait-il  dans  tous 
les  cas  ouvrir  la  phrase  ?  Le  procédé  est  assurément  commode 
dans  le  cas  de  l'interrogation  indirecte  où  entre  deux  phrases 
on  a  besoin  d'un  pivot  :  l'interrogatif,  proche  parent  du  relatif, 
jouera  très  bien  ce  rôle.  Mais  ne  semble-t-il  pas  qu'ailleurs  la 
tendance  soit  au  contraire  de  débuter  par  le  sujet  et  le  verbe, 
quitte  à  modifier  accessoirement  le  verbe  par  une  particule 
adverbiale  ajoutée  après  coup  ?  Cette  particule  devant  varier 
avec  le  sens  et  la  nature  du  verbe,  il  n'y  a  aucun  intérêt  à  l'ex- 
primer d'entrée  de  jeu.  C'est  ainsi  que  dans  la  langue  populaire 
et  la  langue  familière  la  négation  se  rend  par  pas  placé  après  le 
verbe  :  «  i  vient  pas  ».  C'est  ainsi  que  dans  la  langue  correcte 
«  votre  sœur  viendra-t-elle  ?  »  ne  se  distingue  de  «  votre  sœur 
viendra  «  que  par  t-elle  placé  après  le  verbe.  «  Votre  père 
partira  quand  ?  »  n'est  pas  plus  surprenant  que  «  Votre  père 
partira  demain  ».  L'adverbe  est  à  sa  place  normale  dans  les  deux 
cas  et  les  deux  phrases  se  répondent  mot  pour  mot.  Malgré  son 
étrangeté,  cette  tournure  est  donc  en  accord  complet  avec  les 
tendances  actuelles  de  la  langue.  CommiC  la  précédente,  elle 
tend  à  se  répandre,  mais  il  est  impossible  de  prévoir  jusqu'où 
ira  son  succès.  Pour  le  moment  ni  «  comment  ça  va  ?  »,  ni 
«  vous  partez  quand  ?  »  ne  sont  encore,  à  beaucoup  près,  des 
concurrents  redoutables  des  tournures  par  (sk)  ou  (k).  Mais  il 
n'est  pas  dit  qu'il  en  sera  toujours  ainsi.  Il  y  a  là  un  dévelop- 
pement très  logique  et  au  fond  très  naturel,  dont  la  force  peut 
un  jour  devenir  irrésistible.  Il  entraînerait  la  langue  encore  plus 
loin  de  l'inversion  :  il  en  ferait  disparaître  jusqu'au  souvenir 
même. 

Lucien   Poulet 


THE     PERLESVAVS 

AND 

THE    VENGEANCE    RAGUIDEL 


I.     —  THE    MYSTERIOUS    SHIP 

On  p.  287  (n.  i)  of  his  Study  on  the  prose  Laiicelot, 
M.  Terd.  Lot  remarks  that  the  épisode  of  the  Proud  Lady,  who 
is  in  love  with  Gawain,  is  imité  from  the  Vengeance  Raguidel. 
That  the  two  épisodes  are  identical  there  can  be  no  manner  of 
doubt,  but  the  exact  relation  between  them  is  not  so  easy  to 
détermine. 

There  are  two  épisodes  in  the  Pe r ksva iis  wh'ich  find  their  paral- 
lel  in  the  above  mentioned  poem,  but  they  are  widely  separated 
the  one  from  the  other,  connected  with  différent  heroes  ;  and, 
in  one  case,  at  least,  it  is  clearly  demonstrable  that  the  connec- 
tion is  not  direct;  we  hâve  before  us  not  a  case  of  borrowing, 
but  of  independent  use  ofa  common  source. 

The  épisodes  are  not  only  separated  from  each  other,  as  I 
hâve  said  above,  but  occurin  inverse  order  ;  in  our  examination 
we  vvill  follow  the  séquence  of  the  poem,  in  préférence  to  that 
of  the  prose  romance. 

The  incident  to  which  I  refer  is  that  which  forms  the  initial 
épisode  of  the  Vengeance,  the  mysterious  arrivai  of  the  body  of 
theDead  Knight  at  Arthur'scourt.The  circumstances,  as  related 
in  the  poem,  are  as  follows. 

Arthur  is  holding  court  for  the  feast  of  Easter  at  Carlion, 
where  he  is  entertaining  a  larger  company  of  princes  and 
nobles  than  was  his  wont.  As  was  his  custom  at  a  high  feast 
the  king  would  not  eat  till  some  adventure  or  marvel  had  pre- 
sented  itself.  On  this  occasion  nothing  happens^  and  Arthur 
eventually  retires  to  rest  in  a  very  bad  humour.  He  cannot  sleep, 
and,  tinally,  tossing  aside  his  coverings,  he  rises,  dresses  him- 


350  J.    L.     WESTON 

self,  and  going  to  the  window,  looks  out  on  the  sea.  He  sees  a 
slîip  coming  towards  him,  apparently  without  any  guidance, 
but  driven  by  the  wind,  which  is  so  strong  that  it  bends  the 
mast,  and  fînally  drives  the  barque  ashore  with  such  force  that 
it  is  half  buried  in  the  sand.  Arthur  descends  to  investigate  ; 
enters  the  ship,  and  finds  the  body  of  a  dead  knight  on  s.  char  à 
IIII.  roes  ^rants,  The  fragment  of  a  lance  îs  embedded  in  the 
body,  and  there  are  five  rings  on  the  right  hand.  Attached  to 
the  girdle  of  the  corpse  is  an  aumosniere,  containing  a  letter, 
saying  that  the  knight  can  only  be  avenged  by  him  who  can 
withdraw  the  blade,  which  is  the  destined  weapon  of  vengeance, 
and  who  has,  as  companion^  him  who  can  withdraw  the  rings  '. 

In  the  Perlesvaiis  Arthur  is  holding  court  at  Pannenoisance, 
in  Wales,  the  season  is  not  indicated,  nor  is  there  mention  of 
a  spécial  assembly  of  lords  and  barons.  One  night  Arthur  rouses 
froni  hisfirstslumber,  and  cannoi  sleep  again,  He  rises,  dons  a 
grey  cape,  and,  leaving  his  chamber,  goes  to  the  hall,  the  Win- 
dows of  which  look  out  on  the  sea.  The  night  is  calm  and  un- 
troubled,  and  he  takes  pleasure  in  gazing  on  the  water.  Pre- 
sentl}^  he  sees,  afar  off,  as  it  were  the  shining  of  a  candie,  the 
light  rapidly  approaches,  and  he  sees  that  it  is  in  a  ship,  steer- 
ed  byan  old  man  ;  the  sail  is  lowered,  for  the  night  îsstill.The 
boat  comes  to  shore  below  the  palace,  and  the  king,'descending, 
goes  on  board.  He  finds  the  vessel  covered  vith  a  rich  cloth  ; 
on  an  ivory  table  lies  a  knight  sleeping,  two  candies,  in  golden 
candlesticks,  at  head  and  foot,  his  hands  crossed  on  his  breast. 
The  old  man  warns  the  king  against  waking  him,  he  has  sore 
need  of  rest.  The  knight  is  Perceval,  waking,  he  goes  ashore, 
takes  a  shield,  which  has  been  previously  left  for  him,  from  the 
hall,  and  départs  without  revealing  himself  ^. 

Now  we  may  note  that  while  the  two  accounts  agrée  in 
gênerai  outline  they  differconsiderably  in  détail,  the  prose  ver- 
sion being  much  the  fuller,  while  in  certain  points  they  absolu- 
tely  contradict  each  other.  Thus  in  V.  R.  Arthur  does  not  leave 
his  chamber  he  simply  looks  out  ofthe  window,  and  instead  of 
the  niaht  beins:  calmand  still  there  is  so  high  a  wind  that  it  bends 


1.  Vengeance  il.    1-204. 

2.  Perlesvuus,  Branch  XII,  tiUc  3, 


THE    PEKLHSV.WS   AND   THE    VEKGEANCE  RAGLIDEL         35  I 

the  niast,  and  drives  thc  boai  ashore  wiih  suffi ciciii  force  to  bury 
the  bows  in  the  sand.  In  the  prose  text  we  are  distinctly  told 
that  the  sailis  furled  onaccountof  the  absence  of  wind.  In  V.  R. 
ihere  is  no  hght,  no  steersman,  no  hangings  to  the  boat,  no 
mention  ot  burning  candies  (though  ihey  wouldbe  fiir  morein 
place  hère,  where  the  occupant  of  the  boat  is  dead,  than  where 
he  is  merely  sleeping),  the  whole  account  is  bald,  and  evi- 
dently  simply  utilized  as  an  introduction  to  subséquent  adven- 
tures. 

But  there  exists  a  third  version,  which,  while  agreeing  with 
the  main  thème  of  thc  Vengeance  Ragnidel,  retains  ail  the  détails 
absent  from  that  poem,  and  found  in  the  prose  romance.  This 
is  contained  in  that  section  of  the  Wauchier  continuation  of 
the  Perceval,  which  purports  to  be  drawn  from  a  Grand  Conte^ 
of  which  the  adventure  in  question  forms  a  Branche.  The  taie 
runs  as  foUows.  Arthur  is  holding  court,  apparently  at  Carlion 
(as  we  shall  see  later  on  this  point  is  not  quite  clear).  One 
night  hecannot  sleep,  on  account  of  a  thunder-storm  ;  he  rises 
and  goesout  to  a  loge  overlooking  the  sea.  The  storm  passes oft, 
and  the  night  becomes  clear  and  calm.  Presently,  in  the  distance, 
the  king  sces  a  small  light,  like  thatof  a  star  which  draws  rapid- 
ly  nearer.till  he  can  discerna  skitf  (calait),  covercd  and  cur- 
tained  \s  ith  purple,and  drawn  by  a  swan,  by  meansof  a  silver  chain 
attached  to  agoldring  round  its  neck.  Arrived  at  the  postern  gâte 
of  the  castle  the  swan  cries /ar/  e  haut  e  cler^  and  Arthur  bids 
his  Chamberlain  descend  and  open  the  gâte,  Following  himself, 
he  goes  on  board  the  boat,  where  he  finds  two  lighted  candie- 
sticks,  and  the  dead  body  of  a  knight,  the  tronçon  of  a  lance  in  his 
breast.  There  is  a  letter  praying  Arthur  to  see  if  any  of  his 
knights  can  remcve  the  shaft,  and  avenge  the  dead  ;  if  none 
can  do  so  the  body  is  to  be  buried.  Arthur  orders  the  body  to 
be  borne  on  shore,  and  the  boat  goes  off,  the  swan  crying  and 
flapping  its  wings,  as  if  in  woe  ' . 

Nqw  it  is  quite  obvions  that  of  the  three  versions  this  is  the 
best;  it  isfree  alike  from  the  baldness  of  the  F.  R.,  and  ihe 
inconsistency  of  the  Perlesvans.  It  is  also  clear  that  it  is  this, 
and  not  the  version  of  the  Vengeance,  that  the  author  of  the 

I.  Ms.  B.  N.  Fonds  franc.  12576,  fo.  93. 


35i  j-    t"    WESTON 

prose  romance  is  following  ;  it  was  from  this  thnt  he  took 
the  calm  night,  the  distant  light,  the  covering  of  the  boat,  the 
lighted  candies,  as  well  as  the  détail  that  Arthur  goes  forth 
from  his  sleeping  chamber  to  one  which,  whether  hall  or  loge, 
affords  a  more  unrestricted  view  of  the  sea.  Nor,  in  either  ver- 
sion, is  the  boat  self-propelled,  though  it  must  be  admitted 
that  the  old  man  of  the  prose  text  is  a  very  poor  substitute  for 
the  swan.  There  can  be  little  doubt  that  it  is  the  taie  given  by 
Wauchier  which  is  the  ultimate  source  of  both  texts. 

But  were  they  drawing  directly  from  Wauchier  ?  That  ques- 
tion is  not  so  easily  answered.  There  is  no  doubt  that  the  taie 
was  originally  an  independent  one,  forming  part  of  a  compi- 
lation dealing  with  the  adventures  of  Gawain,  his  son  Guinglain, 
and  his  brother  Guerrehes,  or  Gaheriet  a  compilation  to  which 
I  haveventured  to  gdve  the  titleof  The  Geste  of  Sir  Gawain.  The 
section  immediately  preceding  the  taie  in  question  relates  the 
meeting  of  Gawain  with  his  unknown  son,  their  combat, 
mutual  récognition,  and  return  to  court.  This  is  a  section 
replète  with  allusions  to  the  adventures  ofthe  youth  known  as 
le  Bel Iiiconuii,  adventures  which  do  not  agrée  witii  those  found 
in  the  extant  poems  connected  with  that  hero. 

Father  and  son  return  to  court.  They  find  Arthur  at  Carlion, 
and  after  a  brief  summary  ofthe  adventures  of  Gawain's  son, 
and  an  enquiry  from  Gawain  as  to  the  whereabouts  of  his  bro- 
tljer  Guerrehes,  and  Idier  fis  Nu  (a  suggestive  combination, 
in  view  of  the  rôle  played  by  thèse  knights  in  the  Vengeance^, 
we  hâve  this  passage  : 

Seigneurs,  se  dame  Diex  me  saut, 
Li  contes  de  l'escu  si  faut, 
Si  commence  cil  del  calan 
Qui  arriva  en  Glomorgan. 

This  reading  is  confirmed  hy  the  text  of  the  Elucidalion, 
which  in  a  summary  of  the  seven  Branches  of  the  Grail, 
says  : 

Li  conte  del  ciel  (cigne)  est  li  quars 

Car  cil  ki  n'estoit  pas  couars 

Li  chevaliers  mors  del  calan 

Qui  premiers  tinta  Glamorgan  '. 

I.  Cf.  Legcnd  of  Sir  Perceval,  I,  p.  279. 


nu-:  l'EKLEsrjus  axd  hie  iiiXi.EAXcr.  R.icuini-i.       353 

The  reading  of  this  last  linc  niay  pcrhaps  indicate  that  the 
writer  knew  more  than  one  version  of  the  taie,  and  was  aware 
that  thatwhich  placed  the  ir»//*'  ofthe  boat  at  Glamorgan  was 
the  original. 

\Ve  mav  note  that  in  the  prose  version  it  is  emphasized  that 
Arthur  is  holding  his  court  in  Wales,  Pannenoisance  en  Galles, 
(really  Penzance),  while  in  the  poem  we  are  told  that  the  king 
had  passed  Lent  at  Rou vêlent,  which  M.  Gaston  Paris,  in  his 
discussion  ot  the  romance  suggested  might  be  Ruddian  in  Flint- 
shire  '  before  going  to  Carlion  for  Easter.  This  would  seem  to 
indicate  aknowledge,  on  the  part  of  both  writers,  that  the  scène 
ofthe  adventure  was  the  Welsh  coast,  though  thev  changed 
the  précise  locale  to  suit  their  respective  tastes. 

G.  Paris  remarks  that  there  is  nothing  to  shew  that  the 
author  of  the  Vetigeauce  knew  the  story  told  by  Wauchier.  I 
cannot  agrée  with  this,  the  two  are  obviously  variants  of  the 
same  original.  There  areccrtainly  différences  :  in  the  one  Gawain 
is  the  hero,  in  the  other  his  brother  Guerrehes,  or  Gaheriet, 
but  thislatter  is  introduced  later  by  the  author  of  the  Vengeance, 
and  plays  an  important  rôle  in  the  adventure  of  the  Lady  oi 
Gaut  d'Estroit.  Wauchier's  version  does  not  mention  the  rings, 
but  they  are  by  no  means  necessary  to  the  story,  as  a  ru  le  the 
destined  hero  bas  no  need  of  an  auxiliary,  and,  as  remarked 
above,  it  is  certainly  suggestive  that  the  knight  chosen  for 
this  rôle  should  be  precisely  theone  for  whom  Gawain  enquires 
on  his  return  to  court.  Again,  the  multiplication  of  the  rings 
«  five,  on  four  fingers  »,  where  one  would  hâve  served  the 
purpose  equally  well,  looks  like  an  unintelligent  attempt  at 
heightening  the  eff^ect  of  a  story  which  was  more  telling  in  its 
original  guise.  At  the  same  time  the  fact  that  the  writer  of  the 
r^no-(V7;/fc  deliberately  brings  Arthur  to  Carlion  for  the  setting 
of  the  adventure  gives  the  impression  that  he  was  following  a 
version  which  placed  the  venue  of  the  mysterious  ship  at  that 
place,  and  not  at  Glamorgan.  It  is  thus  probable  that  hc  knew 
Wauchier. 

On  the  other  hand  there  is  no  means  of deciding  whence  the 
author  of  the  Perlesvaus  drew    his  material.  He  certainly  had 


I.  Hist.  Lin.  de  la  France,  Vol.  XXX,  p.  49. 
Romania,   XLVII. 


3  54  J-    L-    WESTON 

an  extremely  wide  knowledge  of  current  literature,  which  was 
not  rcstricted  to  the  field  of  Arthurian  romance,  but  he  handles 
his  sources  with  a  freedom,  and  an  independence,  which  forbid 
any  dogmatizing  on  the  subject.  He  certainly  knows  other 
incidents  found  in  the  Wauchier  compilation,  but  he  gives 
them  in  entirely  dift'erent  connection.  Taking  into  considéra- 
tion the  évidence  which  we  now  possess  as  to  the  curiously 
composite  character  of  the  sources  utilized  by  the  first  conti- 
nuator  of  Chrétien,  there  is  no  improbability  in  the  hypothesis 
that  the  texts  employed  by  him  were  known  to  other  writers, 
in  fact  the  évidence  of  English  Gawain  poemsis  a  distinct  proof 
of  this  " . 

To  sum  up,  it  seems  clear  that  the  story  of  the  mysterious 
ship  was  original!}'  an  independent  taie,  of  vhich  either  Gawain 
or  his  brother,  most  probably  the  latter,  was  the  hero.  The 
author  of  the  Vengeance  appears  to  hâve  known  the  taie  in  the 
version  given  by  Wauchier,  but  whether  he  followed  Wauchier's 
text,  or  that  of  his  source,  it  is  impossible  to  décide.  The  date 
of  the  literary  activity  of  Raoul  de  Houdenc,  if  he  really  were 
the  author  of  The  Vengeance  Raguidel,  a  debated  point,  is  not 
certain,  in  any  case  it  was  not  later  than  the  first  quarter  of 
the  ijth.  century,  while  Wauchier  was  as  certainly  not  earlier 
than  that  period.  Thus  the  two  writers  may  hâve  been  contempo- 
raries  ;  on  the  other  hand  Raoul  may  well  hâve  been  the  earlier. 
Thus  our  verdict  on  the  question  of  borrowing  can  only  be 
«  Not  Proven  ». 

With  regard  to  the  relationship  between  the  Vengeance  and 
the  Perksvaus,  on  the  other  hand,  the  case  is  clear,  there  is  no 
borrowing  hère,  the  author  of  the  prose  romance  was  foUowing 
either  Wauchier,  or  Wauchier's  source,  and  in  view  of  the 
wide  knowledge  of  contemporary  literature  possessed  by  the 
author  of  the  Peilesvaits  I  should  be  inclined  to  décide  for 
the  latter. 


I.  On  this  point  cf.  my  analysis  of  the  Wauchier  continuation,  in  Vol.  I. 
of  my  Legend  of  Sir  Perceval.  M.  Lot  seems  unaccountably  tohave  overlooked 
this  évidence,  drawn  froni  a  careful  comparison  of  ail  the  existing  Perceval 
Mss. 


THE    PHRLUSV.iUS    AND    THE    lESGEANCH   RACUIDEL  355 

II.    —    THE    PROUD    LADY. 

The  second  point  of  contact  \\\û\  the  Vengeance  Ragiiidcl  is 
found  in  the  épisode  referred  to  by  M.  Lot,  /.  e.  that  of  the 
ladv  who  cherishes  an  unrequited  affection  for  Gawain,  and 
prépares  an  elahorate  revenge  for  tlie  slight  inflicted  upon 
her. 

In  the  poem  the  taie  runs  as  foUows  —  Gawain,  after  an 
adventure  at  the  castle  of  the  Black  Knight  (Maduc  le  Noir), 
rides  on  his  way  withthe  latter.  In  theforest  they  hear  a  horn, 
it  is  the  men  of  la  Dame  du  Gaiit  d'Estroit,  who  are  chasing 
the  white  stag,  belonging  to  the  Elack  Knight.  They  kill  the 
stag,  and  invite  Gawain,  who  has  protected  them  from  the 
wrath  of  the  Knight,  to  accompany  them  to  their  lady's  castle. 
Gawain  accepts.  After  ridingthrough  the  town  — the  commercial 
activities  of  which  are  described  in  a  long  and  picturesque  pas- 
sage —  they  corne  to  the  castle.  The  lady,  whose  name  is  not 
given,  is  the  bitter  enemv  of  Gawain,  who,  having  been  victor 
at  a  Tourney  of  \\hich  her  hand  was  the  prize,  had  disappeared 
without  claiming  his  reward.  Her  waiting  maid,  who  has  been 
at  Arthur's  court,  and  knows  ail  the  knights  by  sight,  is  sent 
by  her  to  identify,  if  possible,  the  guest.  Recognizing  Gawain, 
she  warns  him  on  no  account  to  reveal  his  true  name,  but  to 
pass  as  Kex,  the  seneschal,  addressing  him  bv  this  name  in 
the  hearing  of  her  lady.  Gawain  plays  into  her  hands,  is  wel- 
comed  as  Kex,  andled  to  a  fairchapel,  witn  a  High  Altar  richly 
decorated,  and  beside  it  another,  surrounded  by  a  wall,  in 
which  is  a  small  window,  closed  by  a  guillotine  ;  on  releasing  a 
weight  the  knife  descends  upon  the  neck  of  whoever  has  put 
his  head  through  the  opening.  The  lady  bids  Gawain  look 
through,  which  he  does,  and  sees  an  Altar,  above  vhich  are 
relies,  in  chasses  d'or.  There  are  three  horns  of  ivory,  fîlled  with 
balsam,  hanging  from  the  roof,  and  a  marble  tomb  stands  in 
the  middle.  The  lady  explains  the  working  of  the  guillotine, 
the  tomb  is  for  Gawain,  who  has  disdained  her  love.  When 
she  has  slain  him  by  means  of  the  window  trap,  she  will  kill 
herself,  and  the  two  will  be  buried  in  the  one  tomb.  Later  on 
Gawain  discovers  that  she  holds  Gaheriet  his  brother  in  prison, 


356  J.     1..    WESTON 

and  treats  him  cruellv,  he  succeeds  in  freeing  him,  and  the 
two  hrothers  escape  together  ',  The  adventure  is  much  more 
brieflv  related  in  the  prose.  Gawain  comes  by  chance  to  the 
castle,  and  is  met  by  an  old  knight,  who  tells  him  it  is  the 
castle  of  the  Proud  Maiden,  who  never  deigns  to  ask  the  name 
of  any  guest.  Dismounting,  he  is  well  received  by  the  lady, 
who  asks  him  him  if  he  will  see  her  chapel  ?  He  assents,  and 
she  leads  him  thither.  In  the  chapel  are  four  tombs  the  fairest 
he  has  ever  seen.In  the  right-hand  wall  are  three  narrow  open- 
ings,  set  about  with  gold,  and  precious  stones,  beyond,  he  sees 
great  circlets  of  lighted  candies  before  three  coffers  of  Hallows, 
and  the  smell  thereof  wassweeter  than  balm.  The  lady  explains 
that  three  of  the  tombs  are  destined  for  the  three  best  knights 
in  theworld,  Gawain,  Lancelot,  and  Perceval.  —  She  loves  ail 
three  knights,  Perceval  the  best,  and  whereas  she  cannot  hope 
to  enjoy  their  love  in  life,  she  has  plotted  their  death,  they  shall 
be  buried  in  three  of  the  tombs,  the  fourth  she  reserves  for  her- 
self^ 

It  is  obvions  that  the  version  of  the  Vengeance  is  much  supe- 
rior;  the  motive  assigned,  that  of  revenge  for  a  supposed  insuit, 
is  intelligible  ;  hère,  it  is  simply  absurd.  The  author  manifestly 
knew  the  story  as  associated  wlth  Gawain,  and  expanded  it 
unintelligently  in  the  interest  of  his  romance,  of  which  the 
three  knights  are  the  heroes. 

We  hiive  two  other  versions  of  the  story.  One  is  found  in 
tlie  Dutch  Lancelot,  which  containsa  translation  of  the  Vengeance 
Raguidel,  or  a  compilation  closely  analogous,  —  it  contains 
adventures  not  found  in  theFrench  text'.The  poemis  preceded 
by  a  curions  introduction  in  which  we  are  told  that  the  author 
will  relate  the  history  of  the  castle  that  was  aforetime  the 
Castle  of  Maidens.  After  its  conquest  by  Galahad  (this  poem 
follows  immediately  on  the  conclusion  of  the  Qiieste  section), 
the  lady  of  the  castle  hears  of  the  famé  of  Gawain,  how  he  was 
the  fairest  and  most  courteous  of  knights,  she  falls  in  love  with 
him.  The  name  of  her  castle  has  been  changed  to  Galastroct, 

1.  V.  K.  1543-2367. 

2.  PcHcsvitiis,  Br.  IV.  titlc  7. 

3.  D.  L.,  Vol.  II,  II.  II 161   (•/  sfij. 


THH    l'HRLFSr.WS    WD     THE    FE^^(il■:.^\^CE   R.U,lUDr.I.  357 

aftcr  Guhihad,  wlio  haJ  conquercd  it.  W'hen  she  hears  that  thc 
Gniil  is  found,  Galahad  and  Perocval  dead,  andBohort  return- 
ed  to  court,  slic  scnds  messengers  to  seek  for  Gawain  ;  failing 
to  find  him,  she  takes  Gaheriet  his  brother  prisoner,  thinking 
Gawain  will  certainly  corne  toseek  him.  Atter  this  introduction 
the  poem  continues,  as  in  the  Frcnch  version,  with  the  arrivai 
oi  tlie  mvsterious  sliip  ;  and  Gawain's  visit  to  the  chapel  is 
related  in  due  course,  but  in  a  much  condensed  torm.  Tne 
versions  otherwise  differ  considerably,  the  Dutch  giving  two 
épisodes  unrepresented  in  the  French  text. 

Finaily  the  curions  text,  B.  N.  Franc.  337,  contains  various 
allusions  which,  on  the  whole,  seem  to  point  to  a  use  ot 
the  r.  R.  First  \ve  hâve  a  référence  to  Ider,  de  la  terre  as  Nor- 
rois,  to  whoni  la  bêle  aventure  avint  a  la  cort  du  roi  Artii,  de 
r  aniaiisquil  traist  hors  des  doigts  du  chevalier  mort  qui  demandoit 
vengeance.  This  certainly  refers  to  the  Vengeance.  Later  on  we 
hâve  an  allusion  to  Maduc  le  Noir,  and  his  feud  with  Arthur, 
hiscastle  is  in  the  lands  of  the  Dame  d'Estroit.  Finaily  the  name 
of  the  lady  is  given,  she  is  Lore  de  Branlant,  who  plays  a  rôle 
in  the  Brun  de  Branlant  section  of  Wauchier^  and  seems  to 
hâve  been  more  or  less  closely  connected  with  Gawain.  We  are 
told  of  the  trap  prepared  for  that  hero,  also  that  Maduc  le  Noir 
is  her  man,  and  that  she  is  Dame  de  Gaut  Destroit  '. 

There  can  be  no  doubt  that  the  author  of  this  ms.  knew  the 
Vengeance  Raguidcl,  as,  in  fact,  he'  seems  to  hâve  known  most 
of  the  Arthurian  romances  which  hâve  descended  to  us,  and  a 
considérable  number  of  which  we  bave  now  no  trace  -. 

Now  what  conclusion  are  we  to  draw  from  this  confused  évi- 
dence ? 

1.  Cf.  B.  N.  557,  fF.  59  vo,  1)4  vo  and  191.  For  Lore  de  Branlant  c(. 
Lec;t'iid  0/  Sir  Percevul,  Vol.  I,  chap.  xiii. 

2.  A  careful  study  of  the  text  might  be  of  value  to  ihose  criiicswho  think 
it  a  virtueto  deny  the  possibility  oflost  sources.  Apart  from  the  introduction 
of  verse  passages  drawn  from  poems  cast  in  thc  mould  of  the  Chansivis  de 
G«/«',  and  not  of  the  ordinary  octo-syllabic  rhyme,  a  point  to  which  both 
Professer  Freymond,  and  thc  présent  writer  hâve  alreadv  drawn  attention, 
the  author  utilizcd,  without  attempting  to  harmonize  them,  various  versions 
of  the  Grail  tradition  ;  and  introduccs  personages  such  as  the  Red  Knight 
and  his  Witch  Mothcr.  who  appear  in  other  romances  in  a  widelv  dificrent 
scttin". 


358  J.    L.    WESTON 

First  ofall,  it  appears  to  me  absolutely  clear  that,  at  the  back 
of  the  Vengeance  Raguidel,  and  its  possible  derivatives,  there 
lies  the  group  of  stories  I  hâve  termed  The  Geste  of  Sir  Gaivain. 
The  initial  adventure,  the  arrivai  of  the  dead  knight  in  the 
boat,  certainly  cornes  from  this.  Originally  Guerrehes,orGahe- 
riet,  was  the  hero,  in  the  Vengeance  the  leading  part  has  been 
transferred  to  Gawain,  but  the  original  protagonist  has  been 
retained  in  the  story,  and  we  may  remark  in  a  humiliating  posi- 
tion, parallel  to  that  which  he  occupies  in  the  introduction  to 
the  Vengeance  adventure.  In  the  original  version  we  are  told 
that  the  letter  found  on  the  body  of  the  knight  states  that  if  he 
who  can  withdraw  the  shaft  from  the  wound  fails  toavenge  the 
dead,  with  the  same  weapon.  and  smiting  in  the  same  place, 
he  will  be  shamed. 

Et  de  son  cors  avilenis 

Comme  Guerreshes  fu  el  vergier. 

In  a  fit  of  temper  at  being  thus  betrayed  Guerrehes  tells  the 
dead  knight  he  will  never  be  avenged  by  him,  when:  touching 
the  tronçon,  it  cornes  away  in  his  hand,  and  he  knows  him- 
self  for  the  destined  avenger.  Again,  the  circumstances  of 
Gawain's  arrivai  at  the  castle  of  Gaut  d'Estroit  may  well  be 
compared  with  those  of  his  arrivai  at  the  Castle  of  Lys  '.  In  each 
case  the  owner  of  the  castle  is  Gawain's  deadly  enemy,  and, 
ail  unknowing,  that  hero  finds  himself  in  imminent  péril  of 
his  life.  In  each  case,  before  arriving  at  the  castle,  he  passes 
through  a  town  the  commercial  activities  of  which  are  insisted 
upon  ;  the  description  of  the  Castle  of  Lys  may  well  hâve  serv- 
ed  as  model  for  the  more  highly  elaborated,  and  in  fact  rather 
over-done,  version  of  the  Vengeance  Raguidel. 

Finally,  thelady  is  identified  by  name  with  one  who  plays  an 
important  rôle  in  the  adventure  immediately  preceding,  and 
indeed,  leading  up  to,  Gawain's  liaison  with  the  sister  of  Bran- 
delis,  and  there  can  be  little  doubt  that  this  section  of  theWau- 
chier  text  was  derived  from  an  earlier,  and  independent  récital  -. 

Now  when    we    take  into   considération    the  very    curions 

1.  Cf.  B.  N.  12576,  fo.  74. 

2.  Cf.   I^egend  of  Sir  Percevcil,  Vol.  I,  p.  ^00. 


THE    PERLESI-AUS   A\D   THE    VENCrEANCE  RAGUIDRL         359 

introductory  passage  of  the  Dutch  version,  citedabove,  and  the 
stress  there  laid  upon  the  personality  of  the  Lady  of  Gaut  d'Es- 
troit,  and  the  fiict  that  the  Perlesvaus  only  knows  the  lady  as 
the  ProLid  Maiden,  is  it  not  rather  significant  that  alike  in  Chré- 
tien and  Wolfram  \ve  find  a  very  important  section  of  their  res- 
pective romances  devoted  to  the  account  of  Gawain's  relations 
with  a  lady  who  is  known  by  the  parallel  title  of  l'Orgueilleuse 
de  Logres,  or  Orgeluse  ?  The  demeanourof  this  lady  towards  the 
hero  is  distinctly  ambiguous,  and  at  first,  is  by  no  means  of  a 
friendly  character.  In  the  German  text  she  is  connected  with 
the  Grail,  it  was  in  her  service  that  Anfortas,  the  Grail  King, 
received  his  incurable  wound. 

Itseemsto  me  extremely  probable  that  the  original  Gawain 
tradition, ofwhich  we hâve  only  fragmentary  survivais,  contain- 
ed  the  talc  of  that  hero's  connection  with  a  Proud  Maiden, 
whose  amatory  advances  he,  forsome  reason  which  we  cannot 
nowspecifv,  rejected,  therebyincurring  her  enmity,  and  expos- 
ing  himself  to  danger  of  death.Thestrange  revenge  planned  by 
her  was  probably  part  of  the  original  story,  and  taken  over  by 
the  author  of  the  Vengeance  together  with  other  thèmes,  such 
as  the  mysteriousship,  with  its  veangeance-seeking  burden,and 
Gawain's  test  of  Ide's  fidelity.  The  poem  is  a  compilation  and 
combination  of  popular  stories,  rather  than  the  product  of  ori- 
ginal invention.  Thus  it  seems  to  me  quite  possible  that  the 
author  of  the  Perlesvaus,  who  certainly  knew  the  adventure  of 
the  ship  in  its  original  form,  may  very  well  hâve  known  this 
taie  independently  of  the  Vengeance;  as  remarked  above  he 
only  knows  the  lady  as  the  Proud  Maiden,  and  he  has  no  trace 
of  imitation  of  the  Lys  story,  such  as  we  fînd  in  the  Vengeance. 
When  we  also  take  into  considération  the  fact  that  the  adven- 
turesare  widély  separated  the  onefrom  the  other,  and  not  con- 
nected with  the  same  hero,  it  is  at  least  a  reasonnable  hypothe- 
sis  that  the  author  of  ihe  prose  romance  took  them  from  inde- 
pendent  sources.  In  the  first  case  he  certainly  did  not  use  the 
V.  R.  It  is,  at  least,  a  priori  possible  that  he  did  not  do  so  in  the 
second. 

Jessie    L.    Weston, 


MÉLANGES 


PHRCOINDAR  DANS  LA  PASSIOK  DE  CLERMONT-FERRAND 

Le  célèbre  poème  de  la  Passion  du  Christ,  contenu  dans  le 
manuscrit  189  de  Clermont-Ferrand,  a  été  souvant  publié  et 
commanté  '  ;  mais  la  langue  ibride  de  l'auteur  lui  fait  du  tort. 
Ni  Godefroy  ni  Levy  n'ont  dépouillé  ce  texte  vénérable  :  pour 
l'un,  il  et  trop  peu  français,  et  pour  l'autre,  trop  peu  provançal. 
Ancore  faut  il  q'il  soit  étudié  qelqe  part. 

Je  traiterai  ici  du  sans  exact  et  de  l'étimolojie  d'un  verbe  qi 
figure  uniqemant  dans  ce  poème,  où  il  revêt  trois  formes 
diférantes,  aus  vers  69,  113  et  340: 

Cum  cho  ag  dit  et  percuidat  (6^). 

Alo  sanc  Pedre  perchoindeâ 

Quç  cçla  noit  lui  neiara  (i  1 3-1 14). 

Sanz  Svmeonz  loi  [corr.  :  X'oi]  percûgded  {''fj^o). 

Au  V.  69,  ChampoUion-Figeac  avait  lu  à  tort  percridat. 
Gaston  Paris,  an  donant  la  leçon  exacte  du  manuscrit,  l'a 
aconpagnée  de  cète  remarqe  :  «  Je  crois  que  percuidat  est  une 
faute  du  scribe  pour  precuidat  ;  cf.  85  d  et  29  a^  »  Au  v.  85  d 
1=:  340],  on  ne  trouve  rien  sur  percogdcd,  mais  à  29  a  [=  113] 
on  lit  :  «  Le  ms.  coupe  pcr  cho  iuded  ;  H.  [1=  Hofmann]  a 
corrigé  pcrchoi)ided,  mais  je  crois  qu'ici,  comme  à  18  a  [::=  69], 
il  fout  Wrc prccoided  ;  que  signifierait  ici  «  demanda  »  >  ?  Ce  disant, 

1.  Cf.  W.  Foerster  et  E.  Koschwitz,  Attfran:;^.  Udmngsbucl],  4e  éd. 
(Leipzig,  191  0,  col.  59-60. 

2.  Roniania,  II,  301. 

3 .  I}->îd.,  p.  302. 


|•ERCOI^^n.^R    n.>\S    la    passion    de    CI.ERMOXT-rERRAN'D    T,6l 

Piiris  croyait  qc  Hotmann  avait  voulu  ratachcr  notre  verbe  au 
latin  percontari  «  demander  >' .  Grave  distraccion  du  regrété 
maître,  car  Hotmann  dit  textuèlemant  :  «  29,  Z.  i  lèse  ich 
perc}mnded  (er  that  ihm  kund)  =^  percognitavit  in  Analogie 
mit  iKointier,  acoimiar  '.  »  Diez,  qi,  an  1852,  avait  batu  la 
canpagne  sur  la  leçon  du  manuscrit,  aprouva,  an  i8éé,  la  suture 
intellijamant  faite  par  Hofmann  et  le  ratachemant  du  verbe 
/)tTC(>/Wrt;- au  latin  percognitus -,  percognitare. 

Paris  a  le  mérite  d'avoir  raproché  nos  trois  passajes  et  d'avoir 
conjecturé  q'il  s'ajissait  d'un  seul  et  même  verbe.  Pour  le  sans 
—  qi  et  celui  de  «  prédire  '  »  —  ce  verbe  s'acomode  mieus  du 
préfixe  latin  pr*  qe  du  préfixe  per.  Mais  l'unificacion  doit  être 
faite  au  profit  de  prxcognitare  et  non  à  celui  de  *percogi- 
tare,  car  cederniertipe  ne  convient  pas  au  sans  des  trois  passajes. 
Le  scribe  a  omis  de  noter  la  nasale  au  v.  127,  où  il  a  écrit 
sags,  pour  sangs.  On  peut  suposerq'il  a  u  la  même  distraccion  aus 
vers  69  et  340,  et  restituer  percn^n]dat'^  et  perco[n]gded.  Il  et 
possible  aussi  q'il  ait  cru  avoir  afaire  à  un  représantant  du  latin 
cogitare,  mais  cela  n'angaje  qe  lui.  Il  ne  faut  donc  pas  se 
prévaloir  de  la  grafie  percogded  du  v.  340  pour  s'inscrire  an 
faus  contre  ce  qe  j'ai  afirmé  jadis,  à  savoir  qe  le  franc,  cuidier 


1.  Gelehrte  An:^eigen  der  k.  bayerischeit  Akademie  der  Wissenschaften,  1855, 
n°  5,  col.  44  (séance  du  11  nov.  1854  de  la  classe  filosofico-istoriqe). 

2 .  Zur  Kritik  dtr  iUtroni .  Passion  Cbristi,  article  paru  dans  le  Jahrlmch, 
réinprimé  par  Breymann,  Fr.  Die^  Kleine  Arbeiten  und  Receusionen  (Munich, 
1883).  Voici  textuùlemant  le  passaje,  d'après  la  réinpression,  p.  24:  «  Per- 
coindar  29»  von  percognitus,  sonst  unbekannt.  »  Cf.Elym.  W.  der  roii/aii . 
Sprachen,  art.  conto  :  «  Dazu  komml po-coinder  kund  thun  (*percoguitare) 
Pass.  deJ.-C.  29.  » 

5.  Dans  la  3e  édicion  de  sa  Chreslomalhie  (1875),  Bartsch  adopte  la  leçon 
precogded  pour  le  v.  340  et  traduit  maladroitemant,  au  Glossaire,  le  verbe 
precogdar  par  «  préméditer».  Léo  Wiese,  qi  a  publié,  an  1920,  la  12^  édicion 
de  l'ouvraje  de  Bartsch,  n'i  a  rien  chanjé  sur  ce  point.  Stengel,  dans  le 
fasc.  I  de  ses  Aitsgaben  itnd  Abhaudhtnoen  (1882),  p.  187,  f;ut  deus  articles 
séparés,  l'un  pour  perchoiuded  (où  il  indiqe  la  correccion  percoided,  sans 
traduccion),  l'autre  pour  percuidal  et  percogded  (où  il  indiqe  la  correccion 
percoidet,  an  traduisant,  plus  mal  qe  Bartsch,  par  «  ùberlegen  »). 

4.  Le  scribe  note  fréqaniant  l'o  fermé  par  u  :  cf.  raiiun  (v.  i),  passiun 
(v.    2),  iiiiind  (y.   3),    inique  (y.  ^),  eic. 


362  MÉLANGES 

et  le   prov.  ciiidar    postulent  fonétiqemant  un  tipe  Uit.   vulg. 
cùgitare  '. 

Faut-il  aussi  atribuer  au  scribe  la  substitucion  du  préfixe  per 
au  préfixe  étimolojiqe  pra:?  Si  le  tipe  *pra;cognitare  avait 
évolué  fonétiqemant,  depuis  sa  naissance  an  latin  vulgaire 
jusq'à  l'époqe  où  a  été  conposée  la  Passion,  il  serait  devenu 
*pregoindar.  Il  n'èt  pas  vraisanblable  qe  le  roman  ait  conservé 
la  nocion  qe  *pra;cognitare  se  ratachait  à  cognitus,  nocion 
qi  aurait  seule  pu  anpêcher  la  sonorisacion  du  c  latin  an  g 
roman,  car  cognitus  a  pris  de  bone  eure  le  sans  de  «  gracieus  », 
très  éloigné  de  son  sans  primitif  ^  Par  suite,  il  faut  plutôt  atri- 
buer à  la  période  du  latin  vulgaire  la  substitucion  de  préfixe 
dont  témoigne  le  percoindar  de  notre  poème.  Nous  avons  là  la 
contre-partie  de  ce  qi  s'èt  passé  an  Sardaigne  et  dans  la  pénin- 
sule ibérique,  où  percontare  a  cédé  la  place  à  *prascontare: 
cf.  sarde  de  Logoduro  et  espagnol  pregii7ilar,  portugais pergiintar 
(avec  une  métatèse  due  probablemant  à  une  réaccion  du  latin 
classiqe). 

Antoine  Thomas. 


INTORXO     A     UNA     DENOMINAZIONE     ALTO-ITALIANA 
DELL'  «  APE  ))  :  AN  VIDA 

Abbiamo  a  Bagolino  (ho  la  forma  da  un  vocabolarietto  del 
Picci)  :  anvida  «  ape  ».  In  Val  Giudicaria  si  ha  :  anvida  e  a 
Val  Vestino  :  amvidoe  anivigo,  «  ape  ».  Al  Bottiglioni,  Vape  e 
Talveaie  nelle  lingue  roiuart^e,  Pisa,  19 19,    p.    lé,  n.  i,  riesce 

1.  Ro)iiania,yjL\,  452,  à  propos  de  l'art.  2027  du  Ro)n.  etvinol.  IV.  de 
MevLT-Lùbke. 

2.  Meyer-Lûbke  atribue  à  l'anc.  franc,  cointe  et  à  l'anc.  prov.  loiiide  les 
sans  de  «  bekannt,  kundig  »  (Rom.  eliniol  IV.,  2030),  mais  ces  sans  ne 
sont  pas  atestés.  Ce  n'êt  qe  dans  le  nord  de  l'Italie  qu'on  trouve  le  verbe 
cointar  au  sans  de  «  bekannt  machen  »,  qe  possèdent  aussi,  il  est  vrai,  l'anc. 
prov.  acoindar  et  l'anc.  franc,  acointier.  Diez  fait  état  de  l'anc.  prov.  coindar 
«  zu  erkennen  geben  »  (Etym.  IV.,  art.  conto),  mais  ce  verbe  n'existe  pas, 
car  il  faut  lire  comdar  «  conter»,  du  latin  computare;  voir  Stichel,  Beitrâge 
:^ur  Lexicogr.  der  altpnn'.  Verhuui,  p.  26,  et  Levy,  Prcn'.  Suppl.  IV.,  art. 
coivdiV  et  comdar. 


AKVÎDA  363 

oscuro  il  -i/-di  questc  voci.  E  poichè  erroneamente  dà  per  Val 
Vestino  :  amvigo,  anzichè  amvigç  (Battisti,  Mund.  v.  Falvestino, 
pp.  31  e  45),  gli  riesce  oscuro  anche  il  -g-.  A  me  pare  che  il 
-ci-  vada  spiegato  (non  occorre  dunque  occuparsi  di  un  -g-,  ma 
di  un  -g-)  corne  una  fiilsa  regressione  :  che  si  debba,  cioè, 
muovere  da  anvia  «  ape  »,  voce  che  abbiamo  a  Brescia  e  ad 
Anfo  e  che  dobbiamo  presupporre  nei  paesi,  ove  troviamo 
anviiia  e  amvidç.  Vedremo  che  la  forma  con  -g-  présenta  assai 
minore  difficoltà. 

Il  fenomeno  va  considerato  col  trattamento  del  -(/-  intervoca- 
lico  nel  lombardo  orientale  e  nel  gruppolomb.-ladino-vene- 
ziano.  Si  sa  (Battisti,  Dent,  espl .  intervocaliche,  p.  102)  che 
quivi  il  -'J'-  generalmente  cade  (mentre  il  -'/"-  digrada  a  -d-), 
p.  ex.  hergâm.  ciia,  miola,  rais,  g nad a  nïdiâta.,  ecc.  Nel  bresciano 
abbiamo  precisamante  la  stessa  evoluzione.  Nel  nonese,  che  ?p- 
parirene  al  gruppo  lombardo-ladino-veneziano,  abbiamo  pure 
la  caduta  di  J  interv.  primario  (rt-n^o/a  <C  meànUd.,  setitar  <C^ 
sedentare^  tia  <C  taeda)  e  la  conservazione  del -rf-  secondario 
(ledàm,  kroddr,  s^dél,  ecc.)  ;  ma  ecco  che  appunto  nel  nonese 
spunta,  in  alcuni  casi,  un  -d-  come  estirpatore  di  jato.  Il  Bat- 
tistij  Nonsberoer  Mundart,  p.  125  ha  citato  :  redâtol  re  délie 
siepi,  reattino,  rçdi  (reges;  Ascoli,  Arch.  glott.,  I,  330)  ridj 
plur.  di  /■/(//)  e  ha  ricordato  altri  casi  di  estirpazione  dentale 
determinati  da  ragioni  analogiche.  Ma  non  si  è  chiesto  perché 
un  *redtç]  poteva  divenire  redàlol,  ecc.  Il  caso  è  analogo  a  quello 
di  anvia  in  anvida.  Ora,  il  ladino  orientale  propende  a  man- 
tenere  il  -*J''-  ladino  e  nei  casi,  in  cui  questo  -d-  scompare, 
l'Ascoli  sospettava  influsso  veneto  {Arch.  glott.,  I,  528)  ;  ma 
ora  il  problema  si  presta  ad  essere  esaminato  sotto  un  altro 
punto  di  vista,  in  quanto  ci  si  possa  ragionevolmente  chiedere 
(Battisti,  Dent.,  p.  69)  se  la  conservazione  non  sia  soltanto 
apparente  e  se  il  -d-  non  sia  una  ricostruzione,  poichè  lo  vediam 
comparire  in  numerose  voci,  in  cui  non  è  punto  ctimologico,  p. 
t%.cudumar  cocomero,  gédnie  {yen.  gèold)  ebulu,  riidine  ^\\2A2i, 
rovina,  çhadile  cavicchia,  ecc.  «  La  lista  dei  d  irrazionali  — 
scrive  il  Battisti — raggiunge  e  supera  quella  degli  esempi  con  d 
etimologico.  »  In  Val  Vestino,  invece,  cadono  cosi  il  -^d'-  come 
il  -'/'-  {diâl,  grais,  bail  niiôlo  ecc.  Battisti,  Mund.v.  Vahestino, 
p.  36),  onde  si  ottiene,   a  ragion   d'esempio,  un  bresc.  fiiéda, 


3^4  MÉLANGES 

zia,  e  un  valvest.  inco.  Du  tutto  ciô  risulta  chc  in  una  vasta  area 
settentrionale  la  storia  dellc  dentali  inrervocaliche  si  présenta 
coniplicatissima.  E  se  si  pensa  all'inHusso  reciproco  di  dialetti 
contermini,se  si  nota  che  quest'  influsso  doveva  produrre  oscil- 
lazioni,  le  quali  potevano  anzi  sorgere  nel  seno  stesso  di  un 
determinato  dialetto  (si  pensi,  p.  es.,  che  a  Val  Gandino  si  ha  : 
krii  femm.  krûda),  se  teniamo  conto  délia  evoluzione  del  -/-  dei 
participi  (il  friulano,  p.  es.,  ha  nel  femm.  un  -d-,  mentre  il 
veneto  lascia  perdere  il  suo  -/- ;  il  lomb.  -ida,  lat.  -îta,  è 
moderno,  risalendo  a  un  -//  (-ie  -ia),  Salvioni,  Fon.  d.  dial. 
di.  Mil.,  p.  260;  V.  Ettmayer,  Bergaiii.  Alpenmund.,  p.  71)  e 
se  non  dimentichiamo,  infïne,  l'efficacia  che  esercita  sui  dialetti 
il  linguaggio  letterario,  ci  renderemo  ragione  di  codeste  estir- 
pazioni  dentali  di  jato,  le  quali  si  risolvono,  a  ben  guardare,  in 
una  specie  di  miraggi  fonetici  :  uno  di  quei  miraggi,  che  pos- 
siamo  classificare  sotto  il  capitolo  délie  «  regressioni  ».  Altra 
volta,  io  ho  avuto  l'occasione  di  dichiarare  il  moden.  rudéa 
(ervilia),  piselli,  movendo  da  Vwça  e considerando  l'inserzione 
del  -d-  per  falsa  analogia  del  pur  moden.  raïs  radis ^  nella 
quale  ultima  forma  io  scorgo  gli  effetti  dell'  influsso  letterario 
(cfr.  moden.  prioc,  ragàn  *radicaneu,  fungo  che  cresce  aile 
radici  degli  alberi),  cioè  gli  eftetti  di  un  ondeggiamento  nel 
trnttamento  délia  dentale  sonora  provocato  da  quçsto  influsso. 
A  questa  mia  spiegazione  di  rudéa  io  mi  attengo  fermamente 
ancora,  poichè  di  mano  in  mano  che  vcngo  approfondendo  Io 
studio  dei  dialetti,  mi  avvedo  che  non  poche  volte  un  feno- 
mend,  che  ha  aspetto  o  parvenza  di  antichità,  si  manifesta, 
dopo  esame  più  maturo,  relativamente  moderno.  Non  ho  che 
da  ricordare,  a  questo  proposito,  il  trattamento  di  -a tu  nelî' 
Alta  Italia,  rimandando  il  lettore  alla  mia  Italia  diaJetiale, 
§  28  '.  Di  «  miraggi  »  è  causa  anche  la  migrazione  délie  parole 

1.  Si  sa  elle  di  casi  di  regressione si  sono  occupati,  péril  territorio  francese 
c  franco-provenzalf,  il  Gillicron,  il  Roques  e  il  Gauchat.  A  Poschiavo  (Rend. 
Ist.  Lovih.,  s.  II,  vol.  XXXIX,  p.  511)  abbiamo  lùdii^a  (lomb.  liiihja),  lon- 
tra,  suiiibriga  (eng.  siimbiivn,  lomb.  itnihria)  ombra  ;  ma  gli  ant.  Statuti 
dànno  quad rie,  arairi  (quadriga).  Un -iga,  -/ca  diveniva  dunque -/a,  poi 
il  -g-  fu  reintrodotto  per  influsso  iombardo  (jiuitiiga,  ecc.)  e  si  ebbcro  rico- 
struzioni  irrazionali.  Parecchi  casi  di  regressione  ha  raccolti  nell'  Arch . 
roni..  I,  200.    Si  aggiunga,  nei  Purlaineiiti  di  G.  Faba,  liidexc  «  laici  »,  trev. 


.t^'^l).^  3*^5 

d.i  un  Jialetto  ii  un  altro.  Rccone  un  esempio.  A  Bedigliora 
(canton  Ticino)  la  c  betulla  "  è  cliiamata  béilra.  Non  è  chi  non 
veda  che  questa  denominazione  è  in  contraddizione  col  nome 
stesso  di  Bcdiglioia  (Bail.  star.  d.  Svii:^.  ital.,  XX,  35),  per  ispie- 
i;are  la  quai  forma  devesi  supporre  un  *beiellj  oria-a,  cioè  un 
derivato  di  *betell)a,  che  col  senso  di  «  betulla  »  vive  in  più 
luoghi  :  Intragna  bcdcgiia,  hi-  valm.  awdéja;  campo-valni. 
aiidça;  Cevio  aitdéja  ;  onsern.  bediéja  {Arch.  gl.  it.,  IX,  199  ; 
Boll.  stor.  d.  Svi:^~.  itaJ.,  XIX,  145),  Borgnone  hûdéja.  Se  la 
località  di  Bedigliora  è  stata  cosi  chiamata,  la  ragione  è  che  cola 
la  voce  per  «  betulla  »  era  un  *betellja,  cioè  un  *bedeglia, 
bedéjiu  E  se  oggidi  dicesi  bednu  c  chiaro  che  questa  denomina- 
zione non  puô  cssere  indigena,  ma  importât:!.  Tiattasi  in  realtà 
del  lomb.  com.  bedra  *bétula  venuto  a  soppiantare  l'autoctono 
*beteglia.  Onde  il  nome  locale  sta  a  reppresentare  condizioni 
sconiparse  e  l'area  di  *betellja  s'ingrandisce  nei  dialetti  lombardi 
per  chi  spinga  lo  sguardo  al  di  sotto  dello  strato  linguistico 
attuale. 

Ritornando  ora  sui  nostri  passi,  non  ci  parrà  più  enigmatica 
la  voce  anvida  (amvido),  che  dichiareremo,  dunque,  partendo 
da  anvia  amvîa.  Ma  V-iti  di  questo  vocabolo  solleva  un  altro 
problema  in  quanto  nel  bresciano  da  un  apicula  vorremmo 
un  anviga,  che  si  direbbe  esista,  dal  momento  che  il  Battisti 
considéra  di  importazione  bresciana  il  valvest.  amvigç,  e  a  Val 
\'estino  ci  si  aspettctebbe  un  *amvica  (Batt.,  p.  31).  Esami- 
niamo  le  aree  linguistiche  per  la  designazione  di  «  ape  »  nelle 
regioni  limitrofe  :  nella  Valtellina  imperanole  forme  :  ava,av,  af. 
A  Poschiavo  :  ava.  In  V^alle  Gandino  :  af,  ad  Osio  :  àe  Q2.  Breno  : 
âa.  Ava  è  poi  di  tutto  il  Veneto  (Venezia,  Treviso,  qcc.  qcc.^, 
àve  a  Vicenza,  ava  a  Bondeno,  Ferrara,  tcc.  ;  &  giù,  attraverso 
l'Emilia,  troviamo  ava  e  èva.  A  Lugo  :  êv.  Anche  nel  Friuli  si 
ha:  ave,  av,  af{e,  qua  e  là,  ~an).  Enel  nonese:  âf.  In  somma, 

orédese  «  orefice  »,  a.  ven.  conccdit  (coiiceù)  «  concepito  »,  valtr.  hedôlca  k  bi- 
forca  »,  niesolc.  ^ravçi  piccoli  «  gradelli  ».  Il  valses,  pedaiica  «  passatoio  di 
piètre  »  vien  fosse  da.  pjaiica  (pieni.  piaiica  con  la  stesso  significato).  Sono 
régression!  morfologichc  i  sopras.  scaveti  disuguale  (lomb.  .s7,y/zx'0.  ^"'^^ 
scalzo,  vertit  luppolo  (*vertii),  ecc.  (fr.  Zeitschr.,  XXXIV,  598).  Credo  poi 
si  possa  spiegare,  corne  un  caso  di  regressione,  l'ital.  loo-orair  accamo  a 
logrure,  lucch.  locran. 


366  MÉLANGES 

la  voce  «  ape,  apa  »  ha  quivi  un  predominio  assoluto  ;  ma 
dentro  questa  vasta  area  si  sono  avute  creazioni  nuove  (J^Q^^a  a 
Modena,  Mirandola,  Montefiorino)  o  si  hanno  propaggini  o 
infiltrazioni  délia  voce  lombarda  aviga,  viga,  avic,  vie  (plur. 
usato  corne  sing.).  Già  a  Morbegno  (Valt.)  troviamo  avic  e  a 
Roveredo  nei  Grigioni,  corne  in  tutta  la  sezione  grigionese 
lombarda,  aviga,  mentre,  come  si  sa,  nei  Grigioni  ladini  domi- 
nano  altri  derivati  {aviûl,  viiîl,  aviûlt,  aviol,  avol,  aviçl,  aviol^ . 
La  voce  lombarda-centrale  è  aviga,  avic,  che  si  estende  per  tutto 
il  Ticino  (p.  es.  aviga  Bellinzona.  Faido,  '  Menzonio  ;  viga 
Broglio  ;  vie  Campo,  ecc.  tcc.^.  Ma  nei  lombardo  occidentale 
si  ha  un  âvia  (Arona),  àvia  (Vigevano)  tcc.  che  proviene  da 
un  plur.  âvi  (p.  es.  Intra  :  «f/)e.che  ha  una  grande  estensione 
(in  Val  Vigezzo  trovo  àvia  a  Finero,  Druogno,  Malesco).  Vera- 
mente,  il  Bottiglioni  (p.  15)  vorrebbe  spiegare  (\nQsio  âvia  da 
un  plurale  metafonetico  ^aiv(J),  rispondente  al  valses,  aif, 
monf.  aiv,  piver.  e  biell.  ev  (*aiv);  ma  questa  opinione,  seb- 
bene  suggerita  dal  Salvioni,  non  soddisfa,  perché  resteiebbe  da 
rendersi  conto  del  trapasso  *aivi  *aiva  ad  âvia .  Invece,  parmi 
molto  piià  nei  vero  il  Jud  (Arrcb.  f.  d.  Si.  d.  ueiter.  Spr .  u. 
Lit.,  CXXVII,  419),  quando  dichiara  âvia  da  una  fusione  del 
sing.  ava  e  del  plur.  avi.  A  conforto  di  questa  dichiarazione, 
posso  citare  la  forma  épia  di  S.  Sepolcro  (Arezzo),  che  pro- 
viene da  èpa,  épi  e  nella  quale  non  puô  essere  questione  di 
metafonesi. 

Tutto  ciô  ci  conduce  a  una  constatazione  importante  :  anche 
il  lomb.  orientale  non  ebbe  la  base  apïcula,  come  il  piem. 
avîa  (*avija),  ma  ebbe  «  ape,  apa  »  come  il  lombardo  orientale 
e  il  veneto  e  la  zona  lomb. -lad. -veneta  e  il  friulano.  La  forma 
apicula  del  lombardo  centrale  è  probabilmente  secondaria, 
poichè  è  difficile  staccare  le  due  zone  di  «  ape,  apa  »,  ma  in 
ogni  caso  antica,  come  è  dimostrato  appunto  dal  nostro  aiivia 
ad  Anfo,  voce  che  sta  nascosta  in  -anvida  amvigo.  Lasciando  da 
banda  la  nasale,  sviluppatasi  dinanzi  a  labiale,  io  non  esito  a 
considerare  anvia  come  un  *anvija  *anviia,  cioè  come  un  api- 
cula, ammettendo  ne!  lombardo  uno  sviluppo  di  -kl-  parallèle 
a  quelle  comune  c'(;^)  e  attestato  da  alcuni  esemplari  preziosi, 
quali  :  lomb.  portéja  callaia,  penaja  zangola,  narei  moccio.  «  Le 
terre  lombarde,  scrive  il  Salvioni  (Romania,  XLIII,  569),  dove 


CHANSON    IRANÇAlSt;    DU    XIII'=    SlÈCLH  367 

solitamcntc  -kl-  viene  a  /  sono  solo  Bormio,  Poschiavo  e  la 
Bregaglia.  Ma  la  possibilità  che  il  fenomeno  avesse  un  giorno 
piîi  ampio  doniinio  è  forse  avvalorata  anche  da  ciô,  che,  in 
diplomi  bcrgamaschi  del  sec.  ix,  il  nome  del  iiume  (l^Jio 
(Holder,  Alt.-celt.  Sprachsch.,  s.  *Ollios)  appaja  ricostmtto 
corne  OcuJiim  (v.  Mazzi,  Coro^^rafia  bergamasca,  p.  185)  ».  E 
qui  occorre  ricordare  che  nelle  alpi  bergamasche  il  von  Ettma- 
yer  ha  trovato  i  due  riflessi  :  'g  e  /,  p.  es.  oréga,  gôga  (a  eu  eu  la) 
e  i'yt/ji/ (*crotalum),  tenài  (tenac'l  11).  In  ant.  bergam.  vcrmeya 
(vermicla).  In  conclusione,  una  forma  apîcula  (lomb.  centr.) 
penetrô  nel  terriiorio  di  «  a'pe,  apa  »  e  precisamente  in  un'  età 
in  cul,  per  lo  meno  in  alcuni  luoghi,  poteva  divenire  *aviîa 
*avija  (con  uno  sviluppo  simile  a  quello  piemontese).  Questo 
*avija  si  \tc&  anvia  Çainvia),  che  divenne,  alla  sua  volta,  anvîda 
(^anivido) . 

GiULio  Bertoni. 

CHANSON  FRANÇAISE  DU  XIII^  SIÈCLE 
(//y  Dex  !  nu  porrey  jen  trouver). 

Paul  Meyer  a  publié,  en  1898,  le  texte  suivant  d'une  courte 
poésie  française  copiée  sur  le  dernier  feuillet  de  garde  du  ms. 
latin  7682  A  de  la  Bibliothèque  Nationale  '  : 

Ay  Dex  !  ou  porrey  jen  trouver 

Confort,  conseil,  alegement 

Des  maus  que  la  bêle  au  vis  cler 

Mi  fait  sentir  si  asprement  ?  4 

Du  tout  en  tout  en  mey  grever 

Se  délite  et  a  escient. 

Vrey  Dex,  comment  de  chest  tourment 

Pourrey  estre  seûrement  ?  8 

Las  !  quant  merchi  H  pri  douchement, 

El[e]  mi  dit  si  asprement  : 

«  Fuy  de  chi  ;  de  tey  n'ey  que  fere. 

J'ey  che  qui  mi  vient  a  talent  ;  12 

Ainsi  enn  ey  choisist  et  prent, 

Sans  parler  a  prevost  n'a  meyre.  » 


I.   Bulletin  de  la  Société  des  anciens  textes  français,  24e  année,    1898,  no  i, 
p.  94-95- 


368  .\1HI.ANGi;S 

fe  ne  crois  pas  que  personne  se  soit,  depuis,  occupé  de  cette 
pièce  qui  n'a  d'ailleurs  pas  grande  valeur  artistique.  Si  j'y  reviens 
aujourd'hui,  c'est  que  la  découverte  de  certains  faits,  qui 
paraissent  être  restés  inaperçus  jusqu'ici,  me  semble  offrir 
quelque  intérêt  pour  l'histoire  littéraire  encore  si  mal  connue 
de  la  fin  du  xiii^  et  du  commencement  du  xix"  siècle,  et  jeter 
quelque  jour  sur  le  mouvement  poétique  qui,  à  cette  époque, 
se  manifestait  dans  certains  milieux  littéraires  de  la  France 
du  Nord. 

Une  étude  sur  les  interpolations  lyriques  du  Roman  de  Fauvel 
dans  le  ms.  français  146  de  la  Bibliothèque  Nationale,  dont 
j'espère  faire  connaître  sous  peu  les  résultats,  m'a  fait  découvrir 
au  milieu  de  ces  interpolations  la  poésie  publiée  par  Paul 
Meyer.  Si  ce  fait  a  pu  échapper  jusqu'à  ce  jour  à  l'attention  de 
nos  médiévistes,  cela  tient  à  différentes  raisons.  D'abord,  les 
historiens  de  notre  littérature  médiévale  se  sont  en  général 
encore  fort  peu  souciés  de  ces  pièces,  à  l'encontre  des  musico- 
logues, qui  connaissent  bien  ce  magnifique  manuscrit,  mais  dont 
l'intérêt  se  porte  naturellement  sur  la  partie  musicale.  Je  suppose 
que  le  jugement  juste,  mais  peut-être  un  peu  sévère,  de  G.  Paris, 
dans  sa  notice  sur  le  Roman  de  Fauvel  ',  y  est  pour  beaucoup  ^; 
l'on  ne  s'est  pas  suffisamment  rappelé  que  le  même  savant  avait 
à  diverses  reprises  signalé  l'intérêt  que  ces  hors-d'œuvres  pré- 
sentaient sous  plusieurs  rapports  '.  Une  autre  raison,  c'est  que 
la  poésie  en  question  ne  figure  pas  à  l'ancienne  table  manu- 
scrite qui  est  placée  en  tête  du  Roman  de  Fauvel  et  qui  donne  les 
hicipit  des  «  moteiz,  lais,  proses,  balades,  rondeaux,  respons, 
antenes  et  versez  »  interpolés.  Elle  manque  de  même  dans  la 
Table  plus  complète  des  pièces  musicales  du  ms.  14e  dont 
Pierre  Aubry  a  fait  précéder  sa  Reproduction  photographique  du 
Ms.  146  de  la  Bibl.  Nat.  (1907).  Elle  échappait  donc  forcément 

1.  Hist.  litl.  delà  France,  t.  XXXII,  p.  116  ss.  Voy.  par  exemple  p.  140: 
«  ces  diverses  poésies,  d'ailleurs  fort  ennuyeuses...  » 

2.  Même  la  récente  édition  du  Roman  de  Fauvel,  publiée  par  M.  Langfors, 
pour  la  Société  des  anciens  textes,  1914-1919  (voy.  cette  revue,  t.  XLVI, 
p.  426  ss.)  a,  de  parti  pris,  complètement  écarté  les  interpolations  lyriques  et 
musicales  du  ms.  146,  qui,  il  est  vrai,  n'ont  le  plus  souvent  que  des  rapports 
très  éloignés,  ou  même  nuls,  avec  le  texte  du  roman  lui-même. 

3.  Voy.  notamment  /./.,  pp.  132,  149,  152. 


CHANSON    IRANÇAISE    DL'    XIII'-"    Sli-XLK  569 

.1  tous  ceux  qui  ne  recouraient  pas  au  texte  même.  Mais  la  raison 
principale  est  certainement  la  forme  très  particulière  dans 
laquelle  cette  pièce  se  présente  dans  le  ms.  146  et  qui,  au  pre- 
mier abord,  la  rend  à  peu  près  méconnaissable. 

Le  texte  se  trouve  au  verso  du  feuillet  26.  Il  iait  partie  d'une 
longue  interpolation  française  qui  s'étend  du  f°  23  x'°au  f°  27  i"" 
et  à  laquelle  il  faut  encore  ajouter  le  lay  qui  occupe  les 
feuillets  iSbis  et  2Sler.  C'est,  dans  son  ensemble,  l'énorme 
complainte  d'un  amant  durement  repoussé  par  sa  dame.  Cette 
plainte  revêt  tour  à  tour  les  formes  poétiques  les  plus  diverses: 
les  principaux  genres  à  forme  fixe  y  figurent,  lay,  virelai,  ballade 
et  rondeau;  ailleurs,  ce  sont  de  longues  tirades  à  rimes  plates, 
coupées,  à  des  intervalles  irréguliers,  par  des  refrains  musicaux; 
une  autre  partie  est  écrite  en  sixains  à  rimes  couées  {aahaah). 
Dans  celte  dernière  partie,  un  passage  qui  commence  au  verso 
du  feuillet  26,  présente  la  particularité  suivante  :  les  strophes, 
au  nombre  de  dix  (onze),  sont  précédées  chacune  d'une  courte 
phrase  musicale  dont  le  texte  est  repris  et  intercalé  dans  la 
strophe  qui  le  suit  immédiatement.  Le  passage  est  assez  curieux 
pour  être  publié  /;/  extenso  '  : 


I 

Han,  dii'x  I  ou  pourrai  je  trouver 

Hau,  diex,  de  tout  le  monde  sire, 
En  quel  rëaume,  en  quel  empire, 
En  quelle  contrée  ne  terre, 
Qui  est  qui  le  me  sache  a  dire, 
Tant  lointaign  pais  sache  eslire, 
Ou   pourrai  je  trouver  par  querre 


2.  r.  nen 


1.  Les  parties  en  italique  représentent  le  texte  qui  accompagne  chaque 
fois  les  phrases  musicales,  les  mots  espacés  la  répétition  de  ce  texte  dans  la 
strophe. 

Romania,  XL  VIL  24 


370  MELANGES 

II 

Conseil  '  ? 

Ne  poi  trouver  conseil,  confort, 
8      N'alegement,  si  me  confort 
Amour  ;  pas  cler  n'i  puis  vëoir, 
A  confort  trouver,  c'est  moult  fort. 
Mes  dont  vient  ce  grant  desconfort  ? 
12       II  se  couvendroit  pourvëoir 

III 

Des  matds  que  la  belle  au  vis  cler 
Me  fait  sentir  si  asprement. 

Dont  il  vient?  Des  maus  que  la  belle 
A  u  V  i  s  c  1  e  r,  —  et  de  cors  est  telle, 
Belle  sanz  per  —  me  fait  sentir 
i6      Si  asprement  que  l'estencelle 

D'amour  m'ar[t]  tout  souz  la  mamelle. 
Qui  m'en  puet  de  mort  garantir  ? 

IV 

Du  tout  m  tout  a  moi  grever  se  délite.     . 

Com[ment]  sera  il  que  n'en  niuire, 
20       Quant  celle  en  qui  confort  déduire 
Me  deùsse,  tant  me  despite 
Que  pour  moi  pour  faire  au  cuer  cuire 
—  Du  tout  [e nj  t o u t  ce  me  doit  nuire 
24       Trop  en  moi  grever  se  délite? 


7  Le  ms.  donne  nettement  Le  quoi  ;  mais  cette  leçon  n'offrant  aucun  sens, 
je  pense  qu'il  faut  y  voir  une  faute  de  lecture  du  copiste  pour  Ne  poi  — 
19  Entre  Com  et  sera,  il  y  a  une  lacune  dans  le  ms.,  de  même  au  vers  25 
entre  tout  et  tout 

I.  Par  mégarde,  le  copiste  a  placé  ce  mot  immédiatement  après  la  strophe 
précédente,  sans  laisser  la  place  nécessaire  pour  la  musique.  Le  rubricateur 
n'a  pas  remarqué  cette  étourderie.  Il  a,  par  conséquent,  immédiatement  passé 
à  la  strophe  III,  sans  exécuter  ni  l'initiale  de  Conseil,  ni  la  musique  qui  était 
certainement  prévue  ici  comme  devant  toutes  les  autres  strophes. 


CHANSON    FRANÇAISE   DU    XIIl'    SIECLE  37 1 

V 
Et  a  escient. 

Et  a  escient,  c'est  sanz  douic, 
Qu'el  m'esloigne  en  place  et  en  route 
En  regarz  pour  [moi]  tant  grever. 
28       D'anioureus  atrait  n'i  trois  goûte, 
Ne  prière  de  moi  n'escoute  : 
Bien  me  doit  dont  le  cuer  crever. 

VI 

Vrai  diex,  comment  de  ce  tourment  porrai  je  istre  ? 

Vrai  diex,  set  len  chemin  ne  voie? 
52       S'il  a  ci  nul  qui  cler  i  voie, 

Par  pitié  le  m'ensegnc  et  die 

Comment  d  e  c  e  t  o  u  r  m  e  n  t  p  o  u  r  r  o  i  e 

Istre;  meschief  faire  en  voudroie 
56       Pour  istre  de  s'aspre  enroidie. 

VII 
SeïirevuHt. 

Voire,  istré  m'e[n]  se ù rement, 
Que  bien  sai  que  tout  quittement 
Par  mort  m'en  istroie,  mes  puis 
40       Qu'istrë  en  pensé  sainement, 

Mieul.x  me  pleroit  ;  mes  vraiement, 
Quant  ne  plest  ma  dame,  ne  puis. 

VIII 
Las!  quant  tnercy  pri  douceiiienl. 

Certes,  bien  pert  que  pas  ne  plaise 
44       A  ma  dame  que  ma  mesaise 

Puit  sanz  ma  mort  faillir,  quar,  las! 

Quant  mercy  pri,  si  com  j'ai  l'aise, 

Doucement,  qu'il  ne  li  desplaise, 
48       Savez  que  li  truis  en  ce  cas  ? 


pour  tant  (sans  lacune; 


372  MÉLANGES 

IX 

Elle  me  dit  crueiisenient  :  «  Fui  de  ci  !  De  loi  n'ai  que  fere  !  » 

Comprendre  puis  sensiblement 
Qu 'elle  me  dit  crueusemeut: 
«  FuidecilDetoin'aiquefaire!  » 
5  2       Quant  en  chiere  et  contenement 
Je  voi  qu'el  quiert  l'eslongnement 
De  moi,  sanz  point  ver  li  atraire, 

X 

J'ai  ce  qui  vie  vient  a  talant. 

Si  rai  bien  tant  en  moy  savoir 
56       Que  quant  mes  gieux,  mes  dis  n'a,  voir, 

A  cuer,  ainz  met  en  nonchalant 

Ce  qu'a  gré  li  voi  d'autre  avoir, 

Qu'assez  me  fait  ce  mot  savoir  : 
60       «  J' a  i  c  e  q  u  i  m  e  V  i  e  n  t  a  t  a  1  a  n  t.  » 

XI 

Ainssi  en  moi  choisist  et  pi  eut 
San:^  parler  a  prevost  na  maire. 

S'ainssi  la  bêle  sanz  reprouche, 
Douce  de  vois,  riant  de  bouche, 
En  moi  choisist  et  prent  sanz  bourde, 
64       Sanz  parler,  quar  en  riens  ne  touche 
A  prevost  n'a  maire,  et  je  couche 
Ma  vie  en  li,  que  qui  m'en  sourde. 

J'avais  remarqué  qu'en  juxtaposant  les  différents  morceaux 
musicaux,  sans  tenir  compte  des  strophes  qui  les  séparent,  on 
obtient  un  petit  poème  de  quatorze  vers,  bien  rimé  et  offrant 
un  sens  parfaitement  satisfaisant.   Seul,  le  deuxième  vers  est 

52  et  en  c.  —  57  Le  ms.  donne  aini  niait,  ce  qui  n'a  aucun  sens  et  donne 
de  plus  au  vers  une  syllabe  de  trop.  Je  n'ai  rien  trouvé  de  mieux,  pour 
corriger  la  faute,  que  de  remplacer  nioit  par  tnet,  l'original  avait  peut-être 
écrit  moit.  —  Le  style  tourmenté  et  souvent  obscur,  dans  toute  la  pièce,  s'ex- 
plique par  la  difficulté  de  la  tâche  que  le  poète  s'était  imposée. 


CHANSON    FRANÇAISE    DU    XIlT    SIECLE  373 

incomplet,  mais  il  doit  être  possible  de  le  rétablir  à  l'aide  du 
texte  de  la  strophe  suivante.  En  effet,  en  ajoutant  au  mot 
Conseil,  exigé  par  l'en-tête  musical,  les  deux  mots  qui  le  suivent 
immédiatement  dans  la  strophe,  confort  nahgement,  on  a  un 
vers  qui  répond  aussi  bien  aux  exigences  de  la  mesure  et  de  la 
rime  que  du  sens.  On  arrive  ainsi  au  texte  suivant  : 

Hau,  diex  !  ou  pourrai  je  trouver 

Conseil,  [confort  n'alegement] 

Des  mauls  que  la  belle  au  vis  cler 
4       Me  fait  sentir  si  asprement  ? 

Du  tout  en  tout  a  moi  grever 

Se  délite,  et  a  escient. 

Vrai  diex,  comment  de  ce  tourment 
8       Porrai  je  istre  seùrement  ? 

Las  !  quant  mercv  pri  doucement, 

Elle  me  dit  crueusement  : 

«  Fui  de  ci  !  De  toi  n'ai  que  fere  ! 
12       J'ai  ce  qui  me  vient  a  talant.  » 

Ainssi  en  moi  choisist  et  prent 

Sanz  parler  a  prevost  n'a  maire. 

La  lecture  que  je  fis,  quelque  temps  après,  du  texte  publié 
par  Paul  Meyer,  vint  confirmer  heureusement  la  justesse  de 
cette  constatation.  C'est  exactement  la  même  pièce.  Cepen- 
dant la  version  du  Roman  de  Faiivel  est  supérieure  à  l'autre. 
Le  texte  en  est  meilleur  ;  il  permet  de  corriger  certaines 
erreurs  de  la  copie  du  ms.  lat.  7682  A.  Ainsi,  au  v.  8,  il  faut 
remplacer  dans  le  texte  de  P.  Meyer  estre  ^at  istre;  au  v.  9,  ce 
n'est  pas  Las  qui  doit  être  supprimé,  comme  le  pensait  Paul 
Meyer,  mais  //;  au  vers  10,  la  leçon  si  asprement,  qui  répète 
maladroitement  la  rime  du  v.  4,  est  à  corriger  en  crueusement  ; 
enfin,  au  v.  11,  la  leçon  inintelligible  en}i  ey  est  une  erreur  pour 
en  mey,  et  les  paroles  de  la  dame  s'arrêtent  déjà  au  v.  10.  Mais 
le  grand  avantage  de  la  version  du  ms.  146  est  de  donner  le 
texte  avec  sa  composition  musicale  qui  manque  dans  l'autre 
manuscrit,  et  qui  est,  comme  on  le  verra,  un  élément  tout  à 
fait  indispensable  de  notre  poème. 

Cette  composition  musicale,  nous  la  possédons  même  tout 
entière,  malgré  l'inadvertance  du  copiste  et  du  rubricateur  qui, 
comme  on  l'a  vu,  ont  omis  la  notation  musicale  du  deuxième 


37-4  MÉLANGES 

vers.  Un  heureux  hasard  permet  en  effet  de  combler  cette 
lacune.  Dans  sa  description  d'un  «  chalivali  »,  Tinterpolateur 
du  Roinàn  de  Faiivel  a  cité  quelques  «  sottes  chansons  »  qu'on 
faisait  entendre  en  ces  occasions.  Les  deux  premières  pièces  sont 
données  en  entier.  Elles  ont,  toutes  deux,  la  forme  de  «  motets 
entés  )),  c'est-à-dire  de  motets,  dans  notre  cas  d'un  contenu 
burlesque,  dont  le  texte  est  placé  entre  deux  vers,  avec  phrases 
musicales  correspondantes,  qui,  à  l'origine,  formaient  ensemble 
une  unité  (le  plus  souvent  un  «  refrain  »)  et  qui  sont  artificiel- 
lement séparés  par  le  texte  du  motet.  Voici  la  pièce  qui  nous 
intéresse  (f°  34  v°)  : 

Au,  diex  !  ou  pourrai  je  trouver 

L'ame  qui  offri  a  prouver 

Que  dieu  n'a  riens  eu  firmament, 

Ainz  dit  qu'il  le  fist  estorer 
4       Pour  ses  oès  mettre  [a]  couver  ■, 

Si  le  tient  dieus  mavesement  ? 

Sur  ce  jure,  s'il  ne  li  rent, 

Qu'il  le  fera  tel  atourner 
8       A  un  coq  qui  a  non  Climent 

Que  nus  ne  li  pourra  donner 

Confort,  secours  n'alegement. 

Malgré  la  légère  différence  de  texte,  on  reconnaît  dans  les 
deux  vers  qui  encadrent  ce  motet  les  deux  premiers  vers  de 
notre  poème.  Or,  cette  fois-ci  chaque  vers  est  accompagné  de 
sa  notation  musicale.  Celle  du  premier  vers  est  exactement 
pareille  à  celle  qui  se  trouve  au  feuillet  26.  Par  conséquent,  nous 
pouvons  hardiment  admettre  que  celle  du  deuxième  vers  est 
également  la  notation  originale  omise  quelques  feuillets  plus 
haut  ^  Cette  heureuse  circonstance  permet  de  reconstituer 
entièrement  la  notation  musicale  de  notre  pièce. 

1.  Le  vers  est  trop  court  d'une  syllabe.  Le  hiatus  mettre  a  étant  admis  dans 
notre  texte,  nous  avons  cru  pouvoir  y  introduire  la  légère  correction  que 
nous  proposons.  11  va  de  soi  qu'il  serait  inutile  de  chercher  dans  ces  vers 
quelque  sens  raisonnable  ;  le  charme  de  ces  pièces,  aux  yeux  des  contempo- 
rains, consistait  précisément  dans  cette  absence  de  tout  sens  précis. 

2.  Mon  collègue,  M.  Gérold,  me  confirme  que  la  musique  du  deuxième 
vers  cadre  parfaitement  avec  celle  des  vers  qui  l'entourent,  de  sorte  que,  de 
ce  côté-ci,  rien  ne  s'oppose  à  l'exactitude  de  notre  hypothèse. 


\ 


CHANSON    FRANÇAISE    DU    XIII=    SIECLE  375 

Sa  Structure  musicale  nous  en  révèle  le  véritable  caractère. 
Paul  Mcver  s'était  déjà  refusé  à  y  voir  le  premier  couplet  d'une 
chanson  dont  le  reste  n'aurait  pas  été  transcrit,  et  il  y  avait  fort 
justement  reconnu  une  pièce  complète.  Il  avait  été  frappé,  avec 
raison,  par  sa  forme  peu  commune.  Encore  y  avait-il  vu,  par 
suite  d'une  légère  inadvertance,  une  disposition  de  rimes  beau- 
coup plus  régulière  qu'elle  ne  l'est  effectivement.  Dans  la  for- 
mule rvtlimique  qu'il  en  donne  {(ibabahahhhnhha),  on  peut 
reconnaître  la  combinaison  de  deux  formes  très  régulières, 
d'un  huitain,  de  quatre  couplets  de  rimes  croisées,  avec  un 
sixain  à  rime  couée.  Mais,  en  réalité,  le  compas  du  poème  est 
le  suivant  ahahabhbhbahba.  Le  sixain  reste,  mais  au  lieu  du 
huitain  régulier  on  a  une  forme  des  plus  irrégulières,  et  surtout, 
ce  qui  est  plus  grave,  on  obtient  à  la  soudure  des  deux  parties 
une  succession  de  cinq  vers,  finissant  tous  sur  la  même  rime. 
C'est  un  cas  tout  à  fait  exceptionnel  et  anormal  et  qui  suffit 
pour  écarter  l'idée  que  cette  poésie  appartiendrait  au  genre  de 
la  chanson  lyrique.  La  composition  musicale,  en  donnant  à 
chaque  vers  une  mélodie  spéciale  et  qui  n'est  jamais  répétée, 
confirme  pleinement  ces  déductions.  Elle  nous  prouve  que  nous 
avons  devant  nous  l'une  de  ces  compositions  musicales  et 
poétiques  que  la  deuxième  moitié  du  xiii^  siècle  voit  naître  en 
si  grand  nombre  et  qui  sont  connues  sous  le  nom  de  «  motets  ». 
Nous  n'avons,  d'ailleurs,  qu'à  suivre  en  cela  les  indications  que 
l'interpolateur  du  Roman  de  Fanvel  lui-même  nous  donne  dans 
la  strophe  qui  précède  immédiatement  notre  poème.  Celui-ci 
est  annoncé  dans  ces  termes  : 

Et  puis  qu'ainsi  est  avenu 

Qu'a  moi  coniplaindre  sui  venu, 

A  faire  mes  complainz  ni'acorde 

Par  ce  motet  qu'ai  retenu, 

Que  tout  qu'aussi  sui  je  tenu 

Com  cil  dont  ce  motet  acorde(fo  26  v"). 

Il  est  certain  que  ce  terme  de  «  motet  »  doit  être  pris  ici, 
non  pas  dans  le  sens  large  et  général  de  «  petite  chanson  »  ou 
«  texte  poétique  »  qu'il  a  quelquefois,  mais  comme  la  désigna- 
tion précise  de  ces  compositions  musicales  et  poétiques  que  les 
théoriciens  de  l'époque  appelaient  un  «  motetus  »  et  dont  les 


37^  MÉLANGES 

manuscrits  bien  connus  de  Montpellier,  de  Bamberg,  d'Oxfora 
et  autres  nous  ont  conser\'é  des  spécimens  si  nombreux  '. 

Le  texte  de  Paul  Meyer  le  montre  dans  sa  forme  primitive  de 
véritable  motet;  le  Roman  de  Fauvel  en  présente  une  forme 
modifiée  et  élargie  par  des  strophes  intercalées  entre  les  diffé- 
rentes parties  du  motet  original,  de  façon  à  former  un  «  motet 
enté  »  —  appelons-le  plutôt  «  motet  farci  »,  afin  d'éviter  toute 
confusion  avec  la  forme  ordinaire  du  «  motet  enté  »  telle  que 
nous  l'avons  définie  plus  haut. 

Faut-il  attribuer  cette  transformation  à  linterpolateur  du 
Roman  de  Fauvel  lui-même,  à  ce  messire  Chaillou  de  Pestain, 
sur  la  personnalité  duquel  nous  devons  des  renseignements 
précieux  aux  savantes  recherches  de  M.  Ch.-V.  Langlois  ^  ? 

Malheureusement,  le  passage  cité  plus  haut  ne  nous  renseigne 
pas  clairement  là-dessus.  C'est  assez  probable,  cependant.  Ce 
serait  bien,  en  tout  cas,  dans  les  habitudes  de  ce  poète  :  très 
versé  dans  la  littérature  contemporaine,  il  connaissait  notre 
motet  avec  bon  nombre  d'autres,  et  comme  il  y  retrouvait, 
ainsi  qu'il  le  dit  lui-même,  ses  propres  sentiments,  il  jugea  bon 
de  l'insérer  dans  sa  complainte  amoureuse.  C'est  alors  qu'il  y 
aura  sans  doute  ajouté  les  sixains,  pareils  à  ceux  qui,  dans 
toute  cette  partie  de  son  interpolation,  encadrent  le  motet.  Il 
usait  de  la  même  liberté  vis-à-vis  des  motets  latins  qu'il  fait 
entrer  dans  son  poème  et  dont  il  modifie  souvent  plus  ou  moins 
profondément  le  texte  traditionnel,  afin  de  l'adapter  au  sujet 
du  roman.  Ce  qui  est  certain,  c'est  que  le  motet,  avec  ou  sans 
les  sixains,  existait  déjà  avant  que  messire  Chaillou  n'ait  exécuté 
son  travail  d'interpolation,  aussi  bien  le  texte  que  la  musique 
qui  en  formait  partie  intégrante.  Or,  nous  savons  que  les  inter- 
polations du  Roman  de  Fauvel  datent  de  Tannée    1316.  Notre 

1.  On  sait  qu'un  motet,  pour  être  complet,  doit  se  composer  d'au  moins 
deux  voix.  Il  manque  au  nôtre  en  tout  cas  la  voix  fondamentale,  le  ténor. 
Mais  cette  lacune  s'explique  aisément  par  la  manière  dont  les  deux  pièces 
nous  sont  transmises.  L'intérêt  du  copiste  du  ms.  lat.  7682  A  allait  exclusive- 
ment au  texte;  il  a  donc  laissé  de  côté  le  ténor  qui  est  essentiellement  musicai. 
et  souvent  même  sans  paroles.  Quant  à  la  version  du  Roman  de  Favvel,  après 
la  transformation  qu'y  a  subie  notre  motet,  le  ténor  n'avait  plus  de  raison 
d'être  et  devait  nécessairement  disparaître. 

2.  La  vie  en  France  au  nioveti  lige,  p.  289. 


CHAXSOX    FRANÇAISE    DU    XII^    SIFXLE  377 

motet  est  donc  du   cDmnienccmcnt   du   xi\"=  siècle,    ou   plutôt 
encore  de  la  tin  du  xiii*. 

Où  faut-il,  alors,  chercher  l'origine  de  ce  texte  ?  Pour  Paul 
Meyer,  «  la  langue  indique  le  Nord  de  la  France  ».  Mais  les 
faits  linguistiques  sur  lesquels  se  basait  ce  savant,  ne  peuvent 
rien  prouver,  n'étant  pas  à  la  rime.  Les  formes  picardes  peuvent 
être  dues  au  copiste.  En  effet,  dans  le  texte  du  Roman  de  Fauvel 
elles  sont  régulièrement  remplacées  par  les  formes  correspon- 
dantes du  Centre,  des  formes  parisiennes,  sans  doute.  Dans  un 
texte  si  court  et  d'une  époque  si  tardive,  la  langue  ne  nous 
renseigne  pas  sur  la  première  origine.  Mais  peut-être  arriverons- 
nous  à  un  résultat  plus  précis  par  une  autre  voie.  Un  heureux 
hasard  nous  a  permis  de  découvrir  l'auteur  au  moins  d'une 
partie  de  notre  motet.  Cet  auteur,  c'est  Nevelon  Amion 
d'Arras.  Ce  poète  écrivit,  avant  1280,  un  long  Dit  d'amour  en 
strophes  de  douze  vers  où  il  imite,  comme  l'a  démontré 
M.  Jeanroy  ",  un  poème  analogue  de  son  grand  contemporain 
et  compatriote  Adam  de  la  Halle.  Or,  dans  la  deuxième  moitié 
de  la  quatrième  strophe  de  ce  dit  nous  trouvons,  avec  quelques 
légères  variantes,  le  sixain  final  de  notre  motet.  En  voici  le 
texte,  d'après  l'édition  de  M.  Jeanroy  : 

Amours,  u  tous  H  maus  se  maire 
Et  u  tous  li  anuis  s'esclaire 
Et  u  tous  li  confors  s'estent, 
K'ai  je  meffait,  ki  ne  puis  plaire 
A  vous  ki  estes  debonaire, 
Ke  me  donnés  alegement  ? 
Quant  merci  prie  doucement  -, 
Vous  respondés  crueusement  î  : 
«  Fui  de  ci  !  De  toi  n'ai  que  fiure  ! 
J'ai  chou  qui  me  vient  a  talent.  » 
Ensi  en  moi  coisist  et  prent 
Sans  parler  a  prevost  n'a  maire. 

1.  Romania,  t.  XXII  (1895),  p.  48.  Voy.  aussi  H.  Guy,  Adam  de  Je  Haie 
(1898),  p.  269  s. 

2.  La  \tcon  prie  est  celle  du  ms.  franc.  25566  de  la  Bibl.  Nation.  ;  le  ms. 
Rome,  Vatican  1490  donne  crie.  C'est  la  leçon  adoptée  par  l'éditeur.  Mais 
prie  est  appuyé  par  la  leçon  pri  que  donne  notre  motet  dans  ses  deux  rédac- 
tions. 

5.  On  voit  que  crueusement  est,  en  effet,  la  bonne  leçon. 


378  MÉLANGES 

Il  n'est  pas  admissible  queNevelon,  si  peu  original  qu'il  soit, 
ait  recueilli  et  inséré  dans  son  poème  une  partie  d'un  motet  qui 
existait  avant  lui.  Il  est  donc  certainement  l'auteur  de  ces  vers. 
On  entrevoit  à  présent  ce  qui  s'est  passé.  De  même  que  nos 
compositeurs  modernes  empruntent  aux  poètes  lyriques  les 
textes  de  leurs  compositions  musicales,  un  musicien  du 
XIII*  siècle  '  a  composé  sur  ces  quelques  vers  de  Nevelon  un 
de  ces  motets  alors  si  fort  à  la  mode,  en  les  faisant  précéder  de 
huit  autres  vers,  afin  de  donner  à  sa  composition  une  longueur 
convenable.  C'est  sans  doute  à  Arras  même  qu'a  eu  lieu  cette 
première  métamorphose,  car  il  ne  semble  pas  que  le  poème  de 
Nevelon  ait  été  répandu  en  dehors  des  cercles  littéraires  de  cette 
ville,  ou  au  moins  des  régions  du  Nord.  Il  n'est  conservé  que 
dans  deux  manuscrits,  et  les  formes  picardes  que  nous  rencon- 
trons dans  chacune  de  ces  copies  nous  prouvent  que  c'est  dans 
le  Nord,  probablement  à  Arras,  que  celles-ci  ont  été  faites.  Le 
caractère  picard  de  la  version  publiée  par  Paul  Meyer  vient  à 
l'appui  de  cette  hypothèse.  Alors  seulement,  dans  cette  forme, 
et  sans  doute  grâce  à  elle,  le  petit  poème  a  fait  fortune.  C'est 
ainsi  que  Chaillou  de  Pestain  apprend  à  le  connaître.  Plus  de 
trente  ans  séparent  la  copie  de  notre  pièce  de  l'époque  de  sa 
création,  et  des  milieux  littéraires  d'Arrasde  la  fin  du  xiii^  siècle, 
elle  a  passé  dans  les  milieux  parisiens  du  début  du  xiv«  siècle, 
quand  l'interpolateur  du  Roman  de  Fauve! ,  en  13 16,  l'utilise 
pour  son  travail  poétique,  en  lui  faisant  subir  de  nouvelles 
transformations.  D'un  côté,  il  en  fait  le  cadre  d'un  «  motet 
tarci  »,  où  les  six  vers  de  Nevelon  Amion  sont  noyés  dans  un 
grand  poème  de  plus  de  soixante  vers  ;  et  un  peu  plus  loin,  il 
en  reprend  les  deux  premiers  vers  pour  construire  là-dessus  une 
sotte  chanson  en  forme  de  «  motet  enté  ». 

Je  trouve  une  dernière  trace  de  notre  poème  dans  l'œuvre 
poétique  et  musicale  de  Jehannot  de  Lescurel,  à  peu  près  con- 
temporaine des  interpolations  du  Roman  de  Fauvel  -.  On  y  ren- 

1.  Peut-être  était-ce  Nevelon  Amion  lui-même.  Il  n'est,  à  vrai  dire,  pas 
connu  comme  compositeur,  mais  comme  poète  aussi  on  ne  le  connaît  uni- 
quement que  par  ce  Dit  d'amour.  J'ignore  si,  à  cette  époque,  comme  ce  sera 
le  cas  un  siècle  plus  tard,  compositeur  et  poète  étaient  déjà  des  personnalités 
différentes. 

2.  La  date  de  l'œuvre  de  Lescurel    n'est  même  pas  approximativement 


CHANSON    FRANÇAISK    DU    XI  ll"^    SIÈCLE  379 

contre,  à  côté  de  ballades,  de  rondeaux  et  de  virelais,  deux 
poèmes  que  la  Table  manuscrite  nomme  des  «  diz  entez  sus 
refroiz  de  rondeaux  ».  Ce  sont  des  pièces  composées  de  strophes 
régulières,  d  une  forme  assez  originale  (a.(asb,bj,b..c-Cj.Cj.d^  -|-  R), 
qui  finissent  pour  la  plupart  avec  un  refrain  étranger,  dans  le 
genre  des  ft  saluts d'amour  ».  Or,  dans  l'un  de  ces  dits  (Incipit  : 
Gracieus  temps  est,  quant  rosier),  la  22=  strophe  a  pour  refrain  le 
vers  suivant  : 

«  Fui  de  ci  ;  de  toi  n'ai  que  faire  '  !  » 

On  y  reconnaît  le  onzième  vers  de  notre  motet.  C'est  le  seul 
cas  où  celui-ci  ait  laissé  une  trace  dans  l'œuvre  de  Lescurel. 
Malheureusement,  il  est  impossible  de  déterminer  exactement 
d'où  ce  poète  a  tiré  ce  vers.  Aurait-il  connu  les  interpolations 
du  Roman  de  Fauvel  ?  Rien  ne  le  prouve,  et  le  fait  que  ses 
poésies  sont  consignées  dans  le  même  manuscrit  146  qui 
commence  par  le  Fauvel  interpolé  n'est  pas  une  preuve  suffi- 
sante pour  l'antériorité  du  Roman  de  Fauvel  et  l'existence  de 
rapports  littéraires  entre  l'œuvre  de  Lescurel  et  celle  de  Chaillou 
de  Pestain.  On  peut  toutefois  faire  remarquer  que  les  formes 
poétiques  et  musicales  qu'a  cultivées  Jehannot  sont  les  mêmes 
que  celles  qui  figurent  parmi  les  interpolations  du  Roman  de 
Fauvel  et  que,  par  conséquent,  des  rapports  directs  entre  ces 
deux  œuvres,  s'ils  ne  se  laissent  pas  directement  prouver,  ne 
sont  pas  non  plus  tout  à  fait  exclus.  Mais  il  est  tout  aussi 
admissible  que  le  vers  de  Lescurel  provienne  en  droite  ligne  du 
motet  primitif  lui-même.  Ce  serait  une  preuve  nouvelle  du 
succès  durable  dont  jouissait  cette  composition  dans  les  milieux 
littéraires  du  premier  tiers  du  xiv^  siècle  ^  Après  Lescurel,  je 
n'ai  plus  trouvé  jusqu'ici  trace  de  notre  poème. 

établie.  H.  Suchier,  par  exemple,  dans  sa  Geschichte  der  Jraniôsischen  Literatur, 
2'  éd.,  191 3,  p.  242,  est  tenté  d'identifier  ce  poète  avec  un  Jehan  de  l'Escu- 
rel,  exécuté  à  Paris  en  1303.  Pour  G.  Groeber,  par  contre,  Jeannot  doit  être 
un  contemporain  de  Guillaume  de  Machaut,  ce  qui  ne  le  placerait  que  vers 
le  milieu  du  xiv^  siècle  (Grundriss  der  roman.  Philologie,  II,  i,  p.  946).  La 
vérité  pourrait  bien  être  entre  ces  deux  dates.  En  tout  cas,  la  question  deman- 
derait à  être  examinée  sérieusement. 

1.  Chansons,  ballades  et  rondeaux  de  Jehannot  de  Lescurel,   éd.  A.  de  Mon- 
taiglon,  Paris  (Jannet),  1855,  p.  64. 

2.  Pas  plus  que  les  textes,  la  musique  ne  permet  de  trancher  la  question. 


380  MÉLANGES 

C  est  donc  pendant  un  demi-siècle  que  nous  pouvons,  dans 
un  cas  précis,  cas  très  rare  et  peut-être  même  unique  à  l'époque 
qui  nous  occupe,  suivre  la  fortune  et  les  vicissitudes  d'une 
petite  pièce  de  vers  à  travers  la  littérature  et  la  musique  fran- 
çaises, assister,  grâce  à  des  textes  divers,  aux  métamorphoses 
étranges  qu'elle  subit  pendant  ce  voyage  et  constater  le  succès 
durable  qu'elle  obtient  pendant  ces  cinquante  années.  Ce  demi- 
siècle,  c'est  précisément  l'époque  de  transition  qui  embrasse  les 
dernières  années  du  xui^  siècle  et  les  premières  du  xivS  et  qui 
mène  de  l'ancienne  poésie  lyrique  courtoise  des  xii^  et  xiii' 
siècles  à  la  poésie  aux  formes  fixes  qui  régnera  depuis  le 
xiv^  siècle  jusqu'à  l'époque  de  la  Renaissance.  D'Arras,  où, 
comme  on  le  sait,  la  lyrique  courtoise  a  trouvé,  avec  Adam  de 
la  Halle  et  ses  contemporains,  un  dernier  et  brillant  épanouis- 
sement et  où  en  même  temps  se  prépare  déjà  un  art  nouveau, 
notre  pièce  nous  conduit  à  Paris  vers  un  autre  centre  de  vie 
littéraire  intense  dont  les  membres  cultivent  dès  le  début  du 
xiv^  siècle  la  poésie  aux  formes  nouvelles.  Elle  nous  révèle  en 
même  temps  le  rôle,  très  considérable  encore  dans  l'histoire  de 
la  poésie  lyrique,  de  la  composition  musicale,  qui  en  fait  l'un 
des  plus  grands  attraits  et  peut-être  aussi,  à  en  juger  d'après 
notre  pièce,  le  succès  principal.  Il  faudra  s'en  souvenir,  pour 
bien  comprendre  la  renommée  extraordinaire  dont  jouira  un 
peu  plus  tard  un  Guillaume  de  Machaut.  Nous  avoir  fait 
entrevoir  quelques-uns  des  éléments  qui  ont  contribué  à  l'évo- 
lution de  la  poésie  lyrique  à  cette  époque,  c'est  sans  contredit 
le  mérite  principal  du  petit  texte  dont  nous  avons  essayé  de 
reconstituer  l'histoire. 

E.    HOEPFFNER. 


Il  est  vrai  que  la  notation  musicale  de  notre  vers  chez  Lescurel  n'est  pas  abso- 
lument identique  à  celle  du  Roman  de  Fauvel,  mais  la  différence  ne  porte  que 
sur  quelques  points  de  détail  ;  les  modifications  peuvent  être  et  sont  sans 
doute  l'œuvre  personnelle  de  lun  ou  l'autre  des  deux  compositeurs.  Dans 
l'ensemble,  c'est  certainement  le  même  thème  musical  qui  reparait  dans  les 
deux  versions  ;  mais  ceci  n'indique  pas  nécessairement  qu'il  v  ait  eu  quelque 
rapport  direct  entre  eux,  puisqu'ils  peuvent  être  remontés,  l'un  et  l'autre,  à 
la  source  même,  au  motet  primitif. 


LA   SIXONDK    /•/£  DES  PHRES  3^1 

L'AUTEUR  DE  LA  SECONDE  VIE  DES  PÈRES 

Ayant  l'intention  de  donner  une  édition  critique  du  recueil 
de  contes  dévots  connu  sous  le  nom  de  Fies  des  Pères,  j'ai 
relu  les  72  contes  contenus  dans  le  ms.  A  de  Schwan  (B.  N. 
t"r.  1546).  Plus  heureux  que  Schwan  et  tous  ceux  qui 
jusqu'ici  se  sont  intéressés  à  ce  recueil,  j'ai  réussi  à  identifier 
l'auteur  de  la  seconde  Vie'.  Il  s'est  nommé  à  la  fin  d'un  de 
ses  contes,  intitulé,  dans  A,  De  Y  ermite  a  qui  on  aracha  ses 
poriaux  en  son  courtill.  Il  s'appelait  Frère  Ernoul  de  Laigny  \ 
Comme  ce  nom  se  retrouve  dans  tous  les  manuscrits  qui  ren- 
ferment le  conte,  on  ne  saurait  douter  qu'il  désigne  l'auteur 
lui-même.  Voici  la  fin  du  conte,  d'après  les  quatre  mss.  qui 
l'ont  conservé  (.4  =  B.  N.  fr.  1546;  5  =  fr.  1039  ;  C  = 
iV.  23 1 1 1  ;  S  =  Arsenal,  3641)  ;  graphie  de  A  : 

Ce  dii  Frère  Ernoul  de  Lain'gni  : 

En  malvés  leu  fet  cil  son  ni 

Dont  il  pert  tout  quant  que  il  a, 

Dahez  ait  qui  ja  le  fera.  4 

As  peneauces  nous  prenons 

Et  les  aises  de  ci  fuions  ; 

Ne  n'i  metons  les  cuers  pour  rien, 

Ce  convient  fere  au  darien.  8 

Et  pacïence  en  nous  aions, 

Ensi  come  avoir  la  devons, 

Sanz  rancune  et  sanz  vilenie. 

Nostre  Dame,  Sainte  Marie  12 

Deprist  son  cher  fiuz  Jhesucrist 

I  Si  £  —  ernous  de  leigni  B  ;  hernous  de  laigni  C  ;  arnous  de  leigni  S  — 
5  quanques  B  —  4  D.  est  il  qui  le  f.  A  ;  Qui  la  lou  f.  5  —  5  A  peneance  C 
—  6  aaises  B  —  7  lou  cuer  S  —  8  Cescouient  C  ;  daarrien  B\  derreain  C  ; 
Mais  fasomtiîes  toz  jors  lou  bien  S  —  9  pénitence  S  —  1 5  D.  a  son  fil  B  ;De 
par  son  chier  f.  C 

1.  On  sait  que  le  recueil  des  Vies  des  Pères  comprend  deux  séries  de 
contes,  composées  à  bref  intervalle,  vers  le  milieu  du  xiiie  siècle  (cf.  Ronia- 
niii,  XIII,  235  ss.). 

2.  Probablement  Laigny  dans  le  dcp.  de  l'Aisne,  si,  comme  le  supposait 
Schwan,  le  continuateur  est  picard. 


382  MÉLANGES 

Qu'il  nous  avoit  et  nous  aïst 

Qjjc  nous  cel  preudome  eusuions 

Et  padence  en  nous  aions  16 

A  nos  penitances  parfere, 

Et  Dieus  le  nous  doint  ensi  fere 

Qu'en  paradiz  ostel  aions 

Quant  de  cest  siècle  partirons.  20 

Reste  à  savoir  à  quel  ordre  appartenait  ce  frère.  J'espère 
avoir  bientôt  la  possibilité  de  revenir  sur  ce  point. 

J.    MORAWSKI. 

REMARQUES    ONOM ASTIQUES    SUR   LE    WALTHARWS 

Les  auteurs  qui,  récemment,  ont  voulu  démontrer  que  le 
Wallharius  était  l'œuvre  d'un  Français',  ont  négligé  un  élément 
de  critique  qui  paraît  de  quelque  importance  :  ils  n'ont  pas 
tenu  compte  des  formes  que  les  noms  propres  de  personne 
revêtent  dans  le  poème. 

Ces  noms,  —  d'origine  germanique  pour  la  plupart,  —  sont 
généralement  latinisés,  comme  il  convient.  Ainsi  le  nom  du 
héros  principal  est  Waltharius  au  nominatif,  et  se  décline  cor- 
rectement :  Waltharii,  Walthario,  Walthariiim,  Wallhari,  Wal- 
thario  ;  celui  du  roi  des  Francs,  fils  de  Gibicho,  est  Gimtharius, 
et  se  décline  de  même. 

Mais,  à  côté  de  ces  formes  où  est  observée  la  flexion  latine, 
il  en  est  d'autres  où  on  ne  la  reconnaît  pas.  Dans  un  vers 
(1434),  on  a  la  forme  Walthare,  au  nominatif;  dans  un  autre 
(1171),  Giinthere,  au  nominatif.  Le  nom  du  père  de  Waltha- 
rius est  toujours,  au  nominatif,  Alphere  et  non  Alphariiis^. 

Ces  formes  donnent  les  dactyles  dont  avait  besoin  le   poète, 

14  Que  S  —  15  ce  5  ;  cest  S  —  17  Et  AC —  20  Quant  nos  dou  s.  p   S. 

1.  J.  Flach,  Revendication  contre  V Allemagne  du  poème  de  Gauthier  d'Aqui- 
taine {îValthariui),  dans  la  Revue  des  études  historiques,  1916,  p.  297-313  ; 
M.  Wilmotte,  La  patrie  du  IValtharius,  dans  la  Revue  historique,  19 18,  i" 
vol.,  p.  1-30. 

2.  Vers  77,  80.  —  Je  suis  l'édition  de  H.  Althof  (1899). 


UN    ÉPISODE    DE   l'YSENGRIMVS  383 

là  où  les  formes  JValtharius,  Guntharius,  Alpharius  auraient 
rompu  la  mesure. 

Or,  Walthare,  Gnnthere,  Alphere  ne  sont  pas  des  mots  latins  ; 
ce  ne  sont  pas  des  mots  romans  ;  ce  sont  des  mots  allemands. 
Il  me  semble  difficile  d'admettre  qu'ils  aient  été  incorporés  aux 
vers  latins  qui  les  renferment,  par  un  auteur  de  langue  fran- 
çaise. 

Ospiriti,  nom  de  la  femme  d'Attila,  est  un  mot"  purement 
germanique.  N'en  est-il  pas  de  même  de  Patavrid,  d'Ekcvrid,  de 
Hadaivart,  de  Randolf,  de  Helmnod  ?  Des  personnes  mieux 
instruites  que  moi  des  langues  que  l'on  parlait,  en  France  et  en 
Allemagne,  vers  le  x^  siècle,  pourront  sans  doute  nous  le  dire. 

Max  Prinet. 


UN  ÉPISODE  DE  VYSEKGRIMUS 
ET     QUELQUES     RÉCITS    APPARENTÉS 

L'aventure  peu  édifiante  du  goupil  et  de  la  louve  (Ysengri- 
mus,  1.  V,  V.  705-820,  éd.  E.  Voigt)  est  fort  bien  résumée  dans 
ces  termes  par  M.  L.  Sudre  '  : 

Pendant  que  le  loup  est  au  couvjnt,  Reinardus  arrive  dans  l'antre,  où  il 
trouve  Xt-:  petits  de  son  oncle  auprès  de  leur  mère  malade  et  alitée  =.  Celle- 
ci,  aux  cris  de  ses  enfants,  que  Reinardus  salit  de  ses  ordures,  se  lève  furieuse. 
Reinardus  s'enfuit.  Elle  cherche  à  le  faire  revenir  sur  ses  pas  par  des  paroles 
mielleuses,  et,  quand  il  se  décide  à  l'écouter,  elle  se  cache  derrière  la  porte 
pour  le  recevoir  comme  il  le  mérite.  Mais  il  reste  à  quelque  distance  et  lui 
jette  delà  boue  et  des  pierres.  Alors,  impatientée,  elle  s'élance  à  sa  poursuite. 
C'était  tout  ce  qu'il  voulait.  Il  l'entraîne  jusqu'à  son  repaire,  y  pénètre  les- 
tement, tandis  qu'elle,  trop  grosse,  une  fois  engagée  dans  l'ouverture,  ne 
peut  plus  avancer,  ni  reculer.  Reinardus  qui  est  ressorti  par  une  autre  porte, 
revient  à  elle,  et  abuse  de  sa  prisonnière,  en  donnant  cette  plaisante  raison  : 
Alter,  ait,  faceret  si  non  ego  ;  rectius  ergo 
Hoc  ego,  quam  furtim  quis  peregrinus,  agam  '. 

ï .   Les  Sources  du  Roman  de  Reiiart,  Paris,  1892,  p.   143-144. 

2.  Elle  vient  de  mettre  ses  petits  au  monde;  v.  717,  ceux-ci  disent  :  En 
cubai  ex  fiobis  quos  est  enixa  recenter. 

5.  Ces  deux  vers  appartiennent  à  la  partie  du  récit  qu"E.  Voigt  considère 
comme  interpolée  et  qu'il  a,  par  conséquent,  rejetéc  en  note.  Cette  question 


384  MÉLANGES 

Une  partie  essentielle  du  récit  est  celle  qui  décrit  la  façon 
dont  la  louve  est  prise  dans  l'entrée  étroite  de  la  tanière  du  gou- 
pil, de  sorte  qu'elle  ne  peut  ni  avancer,  ni  reculer.  Après  avoir 
décrit  la  demeure  de  Reinardus,  le  conte  latin  continue  (v.  793- 
800)  : 

Hue  rapido  cursu  fugieusque  fugansque  ruerunt, 
Ille  sui  leviter  pervolat  ora  laris  '. 
795  Dum  temere  illa  sequens  anum  nimis  incidit,  hi^sit 
Nec  proferre  potest  nec  revocare  gradum, 
Nec  magis  in  latum  remeat,  quam  prodit  in  artuni, 

Januasic  captum  stringit  adacta  canem, 
Sic  hçret  cuneus,  qui  decipiente  relictus 
800         Malleolo  nondum  robora  tota  fidit. 

M.  L.  Foulet  -  a  bien  mis  en  lumière  les  liens  étroits  qui 
existent  entre  tout  ce  récit  et  la  partie  correspondante  de  la 
branche  II  (édit.  Martin)  du  Roman  de  Renard  '\  de  sorte  que 
l'hypothèse  la  plus  naturelle  est  d'admettre  que  le  récit  français 
est  une  imitation  du  récit  latin  ;  il  a  également  montré  que  les 
complications  que  présente  le  récit  français,  comparé  au  latin, 
s'expliquent  très  probablement  par  des  intentions  de  parodie 
littéraire.  Le  récit  de  VYsengrimus  est  la  forme  littéraire  la  plus 
ancienne '^  de  ce  thème  (qui  ligure  dans  des  contes  populaires  5), 
en  tant  qu'il  s'agit  du  viol,  par  le  goupil,  de  la  louve.  Nous 
trouvons  il  est  vrai,  en  Occid-ent  un  récit  encore  plus  ancien, 
le  conte,  primitivement  rédigé  en  anglais  et  conservé  dans  la 
traduction  de  Marie  de  France  ^  ;  mais  là,  c'est  l'ourse,  et  non 

est,  pour  l'objet  de  cette  étude,  d'un  intérêt  secondaire,  un  passage  analogue 
à  ces  vers  contestés  ayant  nécessairement  figuré  dans  le  conte  primitif,  même 
si  l'auteur  (Nivard)  l'a  laissé  de  côté  pour  des  raisons  de  décence. 

1 .  Lar  =  doDius  dans  la  langue  de  Nivard. 

2.  Le  Roman  du  Renard,  Paris,  1914,  p.  139  et  180. 

3.  V.  1041  et  suiv.  Le  passage  de  VYsengrimus  que  nous  venons  de  citer 
se  retrouve  en  français,  v.  1258  et  suiv. 

4.  On  sait  que  les  recherches  de  M.  L.  Willems  ont  placé  la  composition 
de  VYsengrimus  vers  11 52  ;  voir  L.  Willems,  Etude  de  VYsengrimus,  Gand, 
1885, in-8,  p.  21. 

5.  Voir  sur  ces  contes,  L.  Sudre,  ouv.  cité,  p.  154. 

6.  Fable  69,  p.  224-226,  éd.  Warnke,  Halle,  iS^8  (Bihliotheca  norniannica, 
IX). 


UN    ÉPISODE    DE   LYSENGRIMCS  385 

la  louve,  qui  est  la  victime  du  goupil.  Cette  forme  du  récit, 
remarquable  par  sa  simplicité,  semble  éteinte  dans  la  tradition 
populaire  '  ;  la  rédaction  anglaise  écrite  remontait  au  moins  aux 
premières  années  du  xii^  siècle  -. 

Nous  voudrions  appeler  ici  l'attention  sur  une  autre  forme, 
orientale,  arabe,  de  ce  thème  du  Viol,  forme  déjà  signalée,  mais 
dont  l'importance  n'a  pas  encore  été  suffisamment  mise  en 
lumière. 

Dans  son  étude  sur  le  Roman  de  Renard,  écrite  à  propos  du 
livre  de  M.  Sudre,  G.  Paris  remarque  '  qu'il  est  fort  possible 
que  la  fable  de  Marie  de  France,  où  il  est  question  de  l'ourse 
et  non  de  la  louve,  représente  la  forme  primitive  du  récit,  car 
plus  la  différence  de  taille  et  de  force  entre  les  deux  animaux 
sera  grande,  plus  le  conte  sera  plaisant,  puis  il  ajoute  en  note  : 
«  Il  faut  noter  que  dans  un  conte  arabe  assez  mal  conservé,  et 
transformé  suivant  les  mœurs  orientales,  il  s'agit  du  goupil  et 
du  lion  (voir  dans  les  Kpj-Txcix,  t.  I,  la  note  sur  le  n°  i  des 
Contes  secrets  russes).  »  —  En  eftet  le  recueil  cité  contient  '^  un 
récit  traduit  de  l'arabe  en  latin,  et  emprunté  aux  Arabnm  Pro- 
verbia  de  Freytag.  Or,  le  livre  de  G.-W.  Freytag  (Bonn,  1838, 
3  vol.  in-8°)  n'est  pas  un  recueil  de  proverbes  notés  par  des 
voyageurs  ou  des  ethnographes  modernes  ;  la  plus  grande  par- 
tie de  l'ouvrage  est  la  traduction  de  la  collection  de  proverbes 
du  grammairien  el-Meidànî,  mort  l'an  518  de  l'hégire,  corres- 
pondant à  l'année  1124-1125  de  Tère  chrétienne  >.  Le  récit  se 
trouve  par  conséquent  dans  un  livre  ancien. 

L'ouvrage  d'el-Meidànî  donne  le  texte  des  proverbes,  chaque 
proverbe  étant  suivi,  au  besoin,  d'un  commentaire  explicatif;  le 
grammairien  nomme  assez  souvent  l'auteur  auquel  il  emprunte 
l'explication. 

1.  M.  ¥ou\&t  (ouvrage  cité,  p.  548)  voit  dans  le  récit  de  VYsengrhmis  un 
remaniement  littéraire  du  conte  que  nous  a  conservé  Marie  de  France  :  l'au- 
teur anglais  traduit  par  Marie  et  Nivard,  auteur  de  VYsengrimus,  auraient 
puisé  également  à  une  source  latine  perdue.  Voir  sur  ce  système  trop  ingé- 
nieux, Revue  de  l'Instoire  des  religions,  année  191 6,  p.  49-51. 

2.  Date  indiquée  par  Mail  et  reproduite  par  Warnke  dans  son  édition  des 
Fables  de  Marie  de  France,  Introduction,  p.  xlv. 

3.  Mélanges  de  littérature  française  du  moyen  âge,  p.  388. 

4.  KpuTJTaSia,  Heilbronn,  1883,  I,  291. 

5.  Freytag,  ouvrage  cité,  III,  2,  p.  192. 

Romania,  XLVJI.  25 


386  MÉLANGES 

Ceci  dit,  nous  reproduisons  à  notre  tour,  pour  le  passage  qui 
nous  intéresse,  la    traduction   latine  de  Freytag  '. 

Xoii  iiiihi  placel  ruinera re  facievi  socii.  Jonesus  dixil,  Arabes  proverbium  sic 
explicare  :  Vulpes  lapidem  album  in  loco  vallis  angusto  conspexit.  Ut  Iconem 
perderet,  ei  dixit  :  In  vallis  loco  angusto  adeps  est,  quo  facile  potiri  potes. 
Qui  locus  quum  nimis  angustus  esset,  quam  ut  corpus  leonis  intraret,  vulpes 
ei  dixit  :  Protrude  caput  !  Léo  vulpis  consilium  sequens  mox  firmiter  loco 
inliaesit,  ut  neque  redire  neque  prcdire  posset.  Vulpes  autem  leonem  ad 
podicem  laesil  et  quum  leo  eum,  quid  ageret,  interrogaret  :  Sic  eum  liberare 
velle,  et  leone  dicente,  a  capitis  latere  hoc  faciendum  esse,  ista  proverbii  ver- 
ba  protulit,  quibus  significant,  virum  se  erga  alterum  amicum  fidum  osten- 
dcre,  eum  perfidus  sit. 

Cette  traduction  peut  soulever  quelques  doutes  :  le  nom  Jo- 
nesus, qui  ressemble  à  un  nom  anglais  latinisé,  paraît  singulier; 
en  outre,  ceux  qui  ont  pratiqué  le  livre  de  Freytag  savent  qu'il  a 
parfois  inséré  dans  sa  traduction  du  commentaire  d'el-Meidânî 
des  citations  d'auteurs  postérieurs,  sans  prendre  la  précaution  de 
les  mettre  entre  crochets.  On  peut  par  conséquent  se  demander  si 
le  récit  se  trouvait  réellement  dans  le  commentaire  du  grammai- 
rien mort  en  l'an  1124-1125  deJ.-C.  Heureusement,  le  recueil 
d'el-Meidânî,  proverbes  et  commentaires,  a  été  imprimé  en 
arabe  à  Boulàq  en  1867,  en  2  volumes  in-4°;  la  Bibliothèque 
Nationale  possède  un  exemplaire  sous  la  cote  4°  R  303.  Mon 
ami  M.  Cabaton,  professeur  à  l'Ecole  des  Langues  Orientales, 
a  eu  l'obligeance  de  faire  la  vérification  :  le  texte  arabe, 
conforme  à  la  traduction  citée  de  Freytag,  se  lit  dans  cette  édi- 
tion, t.  II,  p.  161  ;  les  deux  premiers  mots  du  commentaire, 
correspondant  au  Jonesus  dixil  de  la  traduction  sont  Qâl 
Yoiinus...  Ce  «  Yoùnus  ^  »  est-il  le  même  que  le  grammairien 
Yoûnus  (Junus)  b.  Habib,  mort  l'an  183  de  l'hégire,  et 
nommé  par  Freytag  '  parmi  les  auteurs  qu'el-Meidânî  a  consultés 
et  cités  ?  C'est  aux  arabisants  de  décider  cette  question  ;  en 
tout  cas,  il  est  désormais  certain  que  le  récit  est  bien  dans  el- 
xMeidànî  et  qu'il  l'a  emprunté  à  un  auteur  plus  ancien. 

1.  Ouvr.  cité,  II,  539,  no  433  de  la  lettre  lam. 

2.  L'orthographe  Jonesus  de  Freytag  doit  probablement  s'expliquer  par  la 
vocalisation  du  nom  dans  le  manuscrit  suivi  par  l'orientaliste  allemand. 
Ailleurs  (I,  285)  Freytag  écrit  «  Jones  ». 

3.  Ouvr.  cité,  III,  2,  p.  210. 


tJN    ÉPISODE   DE   l'YSENGRIMUS  387 

Une  [xiiticularité  du  conte,  tel  que  le  reproduit  el-Meidânî, 
est  intéressante,  quand  on  la  compare  à  un  détail  du  récit  de 
VYsengrimiis.  Nous  avons  cité  les  vers  où  la  louve  se  trouve 
prise  dans  l'entrée  étroite  de  la  tanière  du  goupil,  de  sorte 
qu'elle  ne  peut  ni  avancer,  ni  reculer.  Il  en  est  de  même  dans 
le  conte  arabe  :  le  lion,  lui  aussi,  se  trouve  pris  in  val  lis  loco 
angusio  ;  de  sorte  que  tnox  firmiter  loco  inhaesit,  ut  negiie  redire, 
neqiie  prodire posset.  Un  récit  du  Daghestan,  sur  lequel  G.  Paris  ' 
a  déjà  appelé  l'attention,  présente  encore  plus  d'analogie  avec  la 
version  de  VYsengrimiis  :  le  goupil  a  joué  de  mauvais  tours  au 
loup  ;  celui-ci  le  poursuit  pour  se  venger  ;  le  goupil  se  réfugie 
dans  sa  tanière,  le  loup,  courant  après,  s'y  trouve  pris;  son 
adversaire  sorti  d'un  autre  côté,  se  met  à  le  dévorer  par  der- 
rière ;  comme  chez  el-Meidânî,  il  y  a  un  dialogue  entre  les 
deux  animaux  ^ .  On  voit  que  la  donnée  primitive  du  conte 
s'est  obscurcie  ou  plutôt  a  été  altérée  par  des  raisons  de  décence  : 
on  retrouve  cette  altération  dans  un  récit  de  Zanzibar,  où  la 
victime  se  trouve  prise  dans  «  une  caverne  »  et  est  également 
dévorée  par  derrière  5.  Nous  sommes,  par  conséquent,  en  pré- 
sence d'une  famille  orientale  de  récits,  où  se  trouve  ce  trait  de 
la  victime,  prise  dans  un  passage  étroit,  et  il  paraît  difficile  de 
ne  voir  qu'un  simple  hasard  dans  l'accord  qu'elle  présente  sur 
ce  point  avec  le  récit  de  VYseiigriiiiiis,  reproduit  dans  le  Roman 
de  Renard.  S'il  n'est  pas  absolument  sûr  que  cette  forme  du 
récit. soit  «  la  plus  ancienne  »,  comme  le  croyait  G.  Paris  *,  il 
faut  en  tout  cas  admettre  qu'elle  a  existé  en  Europe  au  moyen 
âge,  à  côté  de  celle  où  la  victime  est  prise  entre  deux  arbres 
(contes  populaires  modernes)  ou  dans  un  buisson  (fable  de 
iMarie  de  France)  >. 

1.  Étude  citée,  p.   387,11.  i. 

2.  Conte  kùrinien  traduit  dans  Mémoires  de  l'Académie  Imper,  des  Sciences 
de  Saint-Pétersbourg,  7e  série,  t.  XX,  no2,  p.  96. 

3.  Conte  swahili  de  Zanzibar,  noté  par  Sleere  et  reproduit  par  R.  Basset, 
Contes  popul.  d'Afrique,  Paris  (1903),  p.  254.  Dans  ce  récit,  le  lièvre  est  le 
héros  et  le  lion  sa  victime. 

4.  Ouvr.cité,  p.  387,0.   i. 

$ .  On  peut  remarquer  que  ce  détail  fournit  un  nouvel  argument  contre 
Ceux  qui  ne  verraient  dans  le  récit  de  VYseiigrimus  qu'une  transformation 
littéraire  de  celui  conservé  par  Marie  de  France,  où  l'ourse  est  prise  a  en  uu 
buisson  »,  dans  des  «  espines  »  (v.  16,  17), 


300  MELANGES 

Si  le  récit  si  singulièrement  déformé  que  nous  a  conservé 
el-Meidânî  est  intéressant  pour  le  classement  des  versions  de  ce 
thème  multiforme  '  du  Viol,  il  est  encore  plus  important  à  un 
autre  point  de  vue.  Ce  récit,  mis  par  écrit  par  un  grammairien 
mort  en  ii 24-1 125  et  emprunté  à  un  auteur  plus  ancien,  est 
nécessairement  antérieur  à  ÏYsengnviits  et  probablement  à  la 
fable  anglaise  traduite  par  Marie  de  France  ;  il  représente  une 
forme  indépendante  de  la  tradition.  Il  fournit  la  preuve  à  la 
fois  de  l'internationalité  et  de  l'antiquité  d'un  des  thèmes 
folkloriques  qui  sont  entrés  dans  le  Roman  de  Renard  et  jus- 
tement du  plus  important  de  tous  pour  le  développement 
ultérieur  du  cycle,  de  celui  qui  est  devenu,  d'après  l'expression 
de  G.  Paris  %  «  l'épisode  central  du  Roman  de  Renard,  tel  que 
nous  Tavons  »;  c'est  sous  Tinfluence  de  ce  thème  que  Renard 
est  devenu  un  véritable  don  Juan  du  monde  animal  ;  cette 
façon  de  comprendre  le  personnage  a  eu  un  tel  succès  qu'on  la 
retrouve  encore  dans  Renard  le  Nouveau  de  Jaquemart  Gelée, 
où  les  vieux  récits  sans  prétention  tournent  décidément  à  l'al- 
légorie satirique  et  didactique. 

G.    HUET. 


ANC.   FRANC.  SISME  «   SISIÈME  » 

M.  Gilliéron  écrit  dans  la  Revue  de  Philologie  française, 
XXXIII  (1921),  15: 

Nous  nous  posons  la  question  suivante  :  sisme  «  sisième  »  a-t-il  réellement 
existé,  contrairement  à  ce  que  nous  pourrions  conclure  du  silence  de  Gode- 
froy  ?...  Nous  ne  pouvons  croire  que  le  D.  G.  ait  inventé  ce  sisme  «  sisième  », 
ou  ait  été  la  dupe  de  quelque  interprétation  erronée. 

Ce  qi  et  dit  dans  le  Traité  qi  aconpagne  le  Dictionnaire  géné- 

1.  On  l'a  transporté  dans  le  monde  des  oiseaux  :  dans  la  forme  du  récit 
notée  en  Bretagne  le  roitelet  est  le  héros  du  conte  et  l'oie  sa  victime 
(G.  Paris,  oiivr.  cite,  p.  588,  n.  2);  dans  une  autre  version,  moins  bien  con- 
servée, racontée  par  un  «  poilu  »  originaire  de  la  Mayenne,  le  roitelet  est 
resté  le  héros,  mais  sa  victime  est  la  dinde  ;  voir  Revue  des  traditions  popu- 
laires, XXXn  (191 7),  p.  44- 

2.  Ouvr.  cité,  p.  387. 


\ 


NOUVEAUS   TÉMOIGNAJES   SUR    LE    «    JARGON    »  389 

raJ,  au  §  577,  et  anprunté  à  la  deusième  partie  (morfolojie) 
du  Cours  de  grammaire  historique  d'Arsène  Darmesteter,  publiée 
par  les  soins  de  M.  Léopold  Sudre  (Paris,  1894),  p.  23,  où  on 
lit  :  «  Le  gallo-roman  avait  tiré  de  quinque,  cinque,  sur 
le  modèle  de  septimus  et  de  decimus,  l'ordinal  cinqui- 
mus,  V.  fr.  cincme.  .  .  Le  latin  populaire  sextus,  sexta  avait 
donné  le  v.  fr.  siste  qui  disparut,  dès  les  premiers  temps, 
devant  un  dérivé  nouveau  sisme,  du  latin  vulgaire  seximus, 
lequel  disparut  à  son  tour.  .  .  »  J'avoue  qe  je  n'ai  jamais  ran- 
contré  le  v.  fr.  cincme.  Du  moins,  je  puis  fournir  la  preuve  de 
l'existance  de  sisme  «  sisième  ». 

Dans  le  ms.  de  Paris  du  Roland,  au  passaje  où  le  ms.  d'Ox- 
ford porte  :  E  la  siste  est  d'Ermines  et  de  Mors,  on  lit  :  La 
sisme  eschiellc  a  mandé  Maligors  ' .  Il  ne  peut  i  avoir  de  doute 
sur  le  sans,  car  le  ms.  de  Paris  poursuit  ainsi  :  Et  la  septisme 
firent  li  Amoraive. 

Un  segond  exanple,  sous  la  grafie  sipme,  se  trouve  dans  la 
Vie  de  saint  Erançois  qï  fait  partie  du  ms.  B.  N.  franc.  2094, 
f"  7^,  et  qi  remonte,  d'après  P.  Meyer-,  au  xiii^  siècle: 

Tôt  après  vindre[n]t  autre  troi, 
Si  qu'il  meïsmes  fu  li  sipiiies. 
Frères  Phelipes  li  septimes. 

Les  grafies  concurrantes  sisme  et  sipme  prouvent  qe  le  s  éti- 
molojiqe  s'était  amui  de  bone  eure,  corne  il  et  de  règle  devant 

Antoine  Thomas. 


NOUVEAUS    TÉMOIGNAJES    SUR    LE   «    JARGON    » 
(1464  et  1484- i486) 

M.  L.  Sainéan  a  rassanblé  les  plus  anciens  exanples  conus 
du  mot  jargon  apliqé  au  langaje  secret  des  malfaiteurs  K  Dans 
le  domaine  propre  du  français,  il  ne  cite  qe  qatre   textes  du 

1.  Dns  altfr.  Rolandslied,  kritische  Ausgabe  besorgt  von.  E.  Stengel  (Leip- 
zig, 1900),  p.  321,  note  sur  le  v.  3227. 

2.  Hist.  litt.  de  la  France,  XXXIH,  350. 

3.  V Argot  ancien  (Paris,  1907),  p.  30-51. 


3  90  MÉLANGES 

xv^  siècle,  dont  les  dates  respectives  sont  :  1426,  1455,  1460 
et  1489.  Je  crois  intéressant  de  faire  conaître  des  documants  qi 
se  placent  antre  ces  deus  dernières  dates. 

I.  —  1464.  —  Dans  une  lètre  de  Guillaume  de  Varye,  datée 
du  Pui  le  16  avril,  sans  indicacion  d'anée,  mais  qi  et  sûremant 
de  1464  ',  lètre  adrécée  à  Jehan  Bourré  et  dont  nous  possédons 
l'orijinal  -,  on  lit  : 

Monsr  du  Plessis,  je  vous  vueil  adviser  d'une  matière  qui  s'est  trouvée  en 
ce  pays,  qui  est  la  plus  grant  deablerie  dont  vous  oystes  oncques  parler,  c'est 
d'une  secte  de  crocheterie  ',  la  plus  terrible  qui  oncques  fut  trouvée.  Il  y  a 
ung  rov,  ung  connestable  et  plusieurs  notables  officiers.  . .  Hz  ont  un  jargon 
que  autres  n'entendent.  .  .+. 

II.  —  1484-1486.  —  On  lit  dans  un  arêt  du  Parlemant  de 
Paris,  daté  du  22  mars  1485  (anc.  stile)  leqel  concerne  une 
noble  dame  du  Maine,  Renée  de  «  Vendosmoys  »,  acusée 
d'avoir  fiiit  assassiner  son  mari,  «  Jehan  de  Saint-Berthevin  >  », 
seigneur  de  Souday  *^,  vers  la  Noël  1483,  avec  la  conplicité 
de  Son  amant,  Guillaume  Du  Plessis  : 

Dictus  Du  Plessis  se  evaserat  et  in  villam  de  Saint  Malo  in  Britania  se 
transtulerat,  sed  ipse  peranteajam  dicte  actrici  quasdam  licteras  scripserat  aut 
ei  per  aliquem  talia  verba  :  «  qu'elle  soit  ferme  du  bahin,  et  qu'elle  ne  se  coppe 
point,  et  qu'elle  n'avra  jamais  mal  »  mandaverat... 

...  Quo  pendente,  jam  dictus  Du  Plessis  eidem  actrici  certas  alias  licteras, 
in  lingua  seu  ydiomate  nuncupato  jargon,  per  quas  ut  se  bene  aliquid  confî- 

1.  G.  de  Varye  se  trouvait  an  éfet  au  Pui  an  avril  1464,  pandant  la  ses- 
sion des  États  de  Languedoc,  auprès  desqéls  il  était  un  des  comissaires  du  roi 
(Hist.  de  Languedoc,  1.  XXXV,  ch.  47,  éd.  Privât,  t.  XI,  p.  54).  Voir  le  fac- 
similé  de  sa  signature  au  bas  d'une  lètre  collective  datée  du  14  mars  [1462], 
qe  les  nouveaus  éditeurs  de  VHisl.  de  Languedoc  ont  datée  à  tort  de  1474, 
dans  Ann.  du  Midi,  XXI,  214. 

2.  Bibl.  nat.,  franc.  20600,  fol.  51,  pièce  no  53. 

3.  Exanple  à  ajouter  aus  deus  qe  cite  Godefroy. 

4.  Voir  sur  cète  associacion,  qi  rapèle  singulièremant  cèle  des  Coquillards  de 
Dijon,  un  «  écho  »  publié  par  moi  dans  \e  Journal  des  Débats  du  5  déc.  1908, 
sous  ce  titre  :  «  Cambrioleurs  d'églises  sous  Louis  XI.  » 

5.  Deus  comunes  de  ce  nom  existent  dans  la  Mayène,  l'une  dans  le 
canton  ouest  de  Laval,  l'autre  dans  le  canton  de  Landivi,  ar.  de  Mayène. 

6.  Comune  du  canton  de  Mondoubleau,  ar.  de  Vendôme,  Loir-et-Clier. 


XOUVEAUS   TÉMOIGN'AJES   SUR    LE    «    JARGON    »  ^91 

teri  prescrvarct,  et,  si  hoc  faceret,  nunquam  uUum  malum  habcret  manda- 
vcrat. 

...In  dictis  remissionis  licteris  nuUa  facta  mencio  extiterat,  ncquc  de  licte- 
ris  in  vdioinatc  de  jiVii^oii  sibi  per  dictuni  Du  Plessis  scriptis...  ' 

Il  et  tacheus  qe  les  deus  lètres  an  «  jargon  »  de  Du  Plessis  ne 
se  soient  pas  conservées,  mais  nous  somes  eureus  de  savoir  q'èles 
ont  existé  et  d'an  posséder  un  court  fragmant.  L'expression 
«  se  couper  «  a  depuis  longtemps  passé  dans  l'usaje  jénéral  : 
èle  figure  an  15^9  dans  le  Dictionaire  de  Robert  Estienne,  et 
Bossuet  s'an  et  servi.  Qant  à  «  être  ferme  du  babin  »,  sino- 
nime  très  pittoresqe  de  «  ne  rien  avouer  »  (cète  torterèce  des 
malflnteurs  de  tous  les  tanps),  il  sanble  bien  q'on  n'an  ait  pas 
ancore  signalé  d'exanple  dans  les  anales  du  crnne. 

Au  dernier  momant,  mon  confrère  M.  Eugène  Lelong 
m'aprand  qe  labé  Ambroise  Ledru  a  publié,  an  1892,  un 
mémoire  intitulé  :  «  La  recluse  Renée  de  Vendômois  »,  dans 
la  Revue  hist.  et  arch.  du  Maine,  mémoire  qi  n"a  pas  échapé  au 
chanoine  U.  Chevalier,  dont  j'ai  u  tort  de  ne  pas  consulter  le 
Répertoire,  col.  3934,  avant  de  rédijer  la  note  q'on  vient  de  lire. 
L'abé  Ledru  n'a  pas  publié  le  texte  latin  de  l'arêt,  mais  il  a  publié 
celui  des  plaidoiries,  prononcées  le  28  février  1486  et  transcrites 
dans  le  rejistre  X^A54  des  Archives  nacionales,  J'an  extrais  ce 
qi  concerne  les  lètres  au  «  jargon  »,  dûmant  collacioné  sur  le 
rejistre  : 

Michon,  pour  les  enfans  et  héritiers  dudict  defunct  Bertlievin,.  .  .  dit 
que. .  .  led.  du  Plesseis  s'évada  et  s'en  alla  à  Sainct-Malo. .  .,mais  avant  il 
rescripl  '  à  lad.  demandarresse  unes  lectres,  ou  '  lui  mande  par  aucun 
«  qu'elle  soit  ferme  du  babin  et  qu'elle  ne  se  couppe  point  et  qu'elle  n'aura 
jamès  mal  ».  . .  (/oc.  cit.,  p.  372)...  Parties  oj'-es,  elles  furent  appoinctees 
par  lad.  justice  de  Mondoubleau.  .  .  Or  ce  pendant  ledit  du  Plesseis  lui  res- 
cript certaines  lectres  en  jargon,  par  lesquelles  il  luy  mande  qu'elle  se  donnast 
bien  garde  de  riens  confesser  et  que,  si  elle  [le]  faisoit,  elle  n'auroit  jamais 
mal.  . .  {ihid.,  p.  375). —  Tertio.  Elle  n'a  point  donné  à  entendre  les  lectres 
dt  jargon  à  elle  escriptes  par  ledit  du  Plesseis.  .  .  (ibid.,  p.  374). 

1.  Arch.  nat.,XîH5  (rejistre  non  pajiné). 

2.  L'abé  Ledru  a  lu  à  tort  respoudit. 

3.  L'abé  Ledru  inprime  à  tort  où  ;  cf.  le  texte  latin  ci-dessus,  qi  porte  aut 
et  non  ubi. 


592  MÉLANGES 

Gannay  [avocat  de  Renée]. . .  par  ses  repplicques,  dit  que.  .  .  ;  au  regard 
des  lectres  de  jargon,  dit  que  ce  sont  lectres  de  chiffre,  comme  B,  C,  D,  et 
ne  scet  que  c'est,  et  sont  lectres  contrefaictes  et  ne  sont  point  escriptes  de  la 
main  dudit  du  Plesseis,  et  peut  l'on  tirer  tel  sceu  de  ladite  lectre  que  l'on 
vouldra,  car  on  fait  valoir  les  lectres  ce  que  l'on  veult  (ihid.,  p.  378). 

Le  lecteur  remarqera  de  lui  même  l'intérêt  particulier  du 
dernier  extrait,  où  chiffre  et  anployé  au  sans  2°  du  Dict.  général, 
sans  dont  Godefroy,  IX,  80,  ne  done  q'un  example  de  1573, 
bien  qe  Littré  ait  déjà  relevé  lettres  en  chffre  dans  Comines  (cf. 
éd.  B.  de  Mandrot,  t.  II,  p.  309,  anée  1495). 

Antoine  Thomas. 


COMPTES    RENDUS 


Ai.DO  Francesco  Massera,  Sonetti  burleschi  e  realistici  dei 

primi   due  secoli  :  Bari,  Laterza  e  figli,   1920;  2  vol.  in-8  di  249  e 
20.\  pagine  (num.  .SS-89  degli  Scrittoi  i  iVItalià). 

Il  volume  primo  contienc  unicaniente  i  testi,  dei  quali  ricorre  una  parte 
anche  ncl  seamJo.  Ad  esso  perô  è  in  particolarc  riserbato  Tapparato  critico, 
che  comprende  : 

a)  una  Nota,  in  cui  sono  esposti  in  primo  iuogo  i  criteri  di  compilazione  '. 
Contiene  poi  per  ciascuno  autore  concise  e  opportune  notizie,  redatte  con 
piena  conoscenza  deilo  stato  présente  degli  studi.  La  critica  dei  testo  palesa 
sicure  conoscenze  paleografiche  :  la  discussione  dell'opinione  altrui  è  fatta 
con  garbo  e  con  mente  serena,  e  le  proposte  e  le  congetture  messe  innanzi 
sono  assennate  e  quasi  senipre  convincenti . 

b)  délie  Annolaiioni,  che  s'industriano  intorno  ad  identificazioni  di 
persone  ricordate  nei  vari  sonetti,  fra  le  quali  si  levano  improvvise  e  gradite 
dinanzi  ai  nostri  occhi  più  o  meuo  note  figure  Dantesche.  Dato  il  génère  di 
poesia,  non  è  maraviglia  se  alcune  interpretazioni  mancano  ancora  ;  ma 
notevole  è  stato  il  lavoro  d'investigazione  a  cui  il  Massera  si  è  sobbarcato, 
per  dar  la  luce  che  bisognava,  sopratutto  quando  l'illustrazione  concerneva 
sonetti  che  venivan  pubblicati  da  lui  per  la  prima  volta.  In  queste  Annota- 
:^ioni  sono  anche  richiami  a  dati  di  tempo,  che  permettono  di  fissare  cronolo- 
gicamente  i  componimenti. 

c)  un  GJossario,  a  cui  si  ricorre  sempre  per  sicura  risposta.  Raramente 
avviene  che  il  lettore  non  trovi  quanto  possa  desiderare.  A  parer  nostro,  per  il 

I .  Le  sigle  indicanti  i  mss.  di  rime  antiche  sono  state  fissate  con  alcune 
lettere  dal  Festa,  Bihliografia  délie  più  antiche  rime  volgari  ital.  (Rom.For- 
chungen,  XXV,  564  sgg.),  con  altrc  dal  Langley,  TJie  extant  repertory  of  the 
early  sicilian  poets  {Publications  of  the  modem  Language  Association  of 
America,  XXVIII  (191 3),  464  sgg.,  conaltre  dal  Barbi,  Studi  sul  canioniere 
di  Dante,  Firenze,  191 5,  pp.  xv-xvi.  Qui  non  si  segue  alcuno  dei  tre.  Sarebbe 
bene  prcndere  una  volta  per  tutte  una  determinazione  e  non  mutar  più,  corne 
s'  è  fattoper  i  provenzali  e  pei  francesi. 


394  COMPTES    RENDUS 

più  diretto  riscontro,  sarebbe  stato  bene  che  le  diverse  voci  avessero  avuto  il 
richiamo  preciso  delsonetto,  da  cui  provengono,  com'è  in  uso  anche  in  altre 
importanti  collezioni.  La  mancanza  dipenderà  dal  criterio  seguito  dalla 
direzione  degli  Scrittori  d'Italia  ;  ma  non  c  un  pregio  dell'  opéra. 

d)  un  Indice  dci  copoversi. 

e)  un  Indice  dei  nomi  propri.  Perché  comprender  solo  «  i  nomi  propri  di 
luogo  e  di  persona,  dei  quali  è  menzione  nella  Nota  e  nelle  Anuota^ioiii  »  ? 
Completo,  con  i  richiami,  cioè,  anché  ai  testi,  avrebbe  reso  maggiori  servizi. 

Oltre  un  brève  elenco  di  correzioni,  questo  volume  secondo  ha  in  fine 
V Indice  dcgli  autori  che  contiene  ;  e  un  tal  Indice  é  pure  nel  volume  primo. 

L'apparato  è  quale  si  poteva  attendere  da  un  cosi  valente  studioso  délia 
nostra  lirica  antica  corne  è  il  Massera.  11  quale,  dacché  cominciô  a  farsi 
favorevol mente  conoscere,  or  sou  già  alcuni  anni,  con  una  buona  edizione 
dei  sonetti  di  Cecco  Angiolieri  (Bologna,  1906),  ha  sempre,  con  infaticabile 
attività  e  con  notevoli  saggi,  proseguito  i  suoi  studi  nel  campo  dell'  antica 
poesia  italiana. 

Il  senso  Ictterale  di  questa  nostra  poesia  è  non  di  rado  difficile  a  ben 
afferrarsi.  Quando  a  renderlo  taie  non  vi  concorrano  i  giuochi  di  parole,  o  le 
rime  equivoche,  o  le  volute  oscurità,  o  la  irrimediabile  ignoranza  nostra 
per  quanto  poteva  suscitare  e  risvegliare  nello  spirito  dei  contemporanei 
l'accenno  a  questo  o  quel  nome,  al  taie  o  al  tal  altro  fatto,  onde  la  espressione 
intera  mordevacon  la  beffa  o  pungeva  d'ironia,  è  fuor  d'ogni  dubbio  che  quel 
primi  rimatori  adagiavano  il  loro  pensiero  in  forma,  che  si  discosta  non  poco 
dall'uso  moderno.  Noti  sono  i  vocaboli,  ma  sfugge  il  valore  preciso  délia  frase. 
Non  giudico,  rilevo  il  fatto,  che  è  poi  un  segno  dei  tempi.  La  natura  creativa 
dei  linguaggio  si  è  sempre  rivelata  (perché  non  nel  periodo  délie  Origiui  ?) 
nello  sforzo  continuo  di  rivolta  a  tutte  le  regole  :  «  Il  poeta  disseppellisce 
vocaboli  disusati  ;  ne  conia  di  suoi  ;  muta  il  suono  e  il  significato  di  quelli 
in  corso  ;  manomette  le  leggi  logiche  e  quelle  storiche  délia  grammatica  ; 
rinnova  la  rettorica  ;  s'aiuta  dei  ritmo  ;  compone  organismi  espressivi,  il  cui 
valore  non  è  già  in  quello  che  dicono,  ma  in  quello  che  suggeriscono  ;  il  cui 
pregio  non  è  punto  in  se,  ma  nella  forma  enel  cant'o,  cioè  nella  sintesi  idéale 
in  cui  son  fusi  '  ».  Ora,  a  me  non  sarebbe  dispiaciuto  che,  per  lo  meno  dei 
più  oscuri  di  questi  sonetti  (e  non  son  pochi,  anche  fra  quelli  di  argomento 
storico),  si  fosse  data  la  riduzione  in  prosa  moderna.  È  un  uso  che  da  tempo 
si  segue  costantemente  e  lodevolmente  per  i  trovatori  e  per  i  troveri,  c  già 
alcuno  ha  cominciato  a  adottarlo  pure  per  i  nostri  rimatori  délie  Origini», 
con  buon  senso  d'opportunità  e  con  non  piccolo  vantaggio  per  la  miglior 
conoscenza  délia  lingua  antica,  il  cui  lessico  dovrà  prima  o  poi  pur  metters| 
insieme. 

1.  G.  A.  Cesareo,  Saggio  sulVarte  créatrice,  Bologna,  s.  d.  (ma  1919), 
p.  192. 

2.  Cito  a  titolo  d  onorc  S.  Santangelo,  Le  ten:;^oni poetiche  nella  letter.  ital . 
délie  origini  in  La  Rasseg)ia  dei  Flamini  e  Pellizzari,  a.  1918,  no.  4Sgg. 


A.   F.  MASSERA,  Sonctti  hiirkschi  395 

Probabilmente  mi  si  risponderà  ancora  chc  cio  non  rientrava  nel  piano 
degli  Sciiltori  (Vltalia.  E  io  mi  demande  :  A  clii  mai  si  rivolgc  qucsta 
collczione?  Agli  eruditi  di  professione  ?  In  parte,  perclic,  per  certi  volumi 
almeno,  essi  avran  sempre  bisogne  di  rjcorrere  aile  fenti.  Al  gran  pubblico, 
allora,  corne  dicone  i  francesi,  o  aile  persone  coite,  corne  preferiamo 
csprimerci  noi  italiani  ?  Ma,  sia  dette  con  loro  buona  pace  e  senza  la 
minima  intenzionc  di  ofTeudernc  la  cultura,  se  non  si  dà  ad  esse  il  mode 
d'intenderc  perfeltamente,  corne  si  potrà  pretendere  che  leggano  e  che  profit- 
tino  ? 

L'orJine  di  siiccessiene  dei  poeti  qui  raccolti  «  è,  o  vuol  essere,  cronolo- 
gico;  e  con  taie  criterio  furon  anche  disposte,  fin  quanto  risultô  possibile,  le 
poésie  di  ciascuna  seziene  »  (II,  71).  Essi  poi  son  quelli  «  che,  dentro  il 
période  approssimativamente  compreso  tra  la  meta  del  secolo  xiii  e  la  meta 
dcl  XIV,  diedero  opéra,  nell' agile  ferma  del  sonetto,  al  cosi  dette  génère  gio- 
coso,  e  di  esse  aile  specie  e  varietâ  délia  poesia  burlesca,  satirica,  realistica  » 
(th.).  Tutti?  No,  quelli  nella  cui  produziene  il  carattere  giecese  fu  «  preva- 
lente»;  ces'iche,  a  confessienc  stessa  dell'  autorc,  rimangono  escluse,  ad  es., 
alcune  rime  del  Cavalcanti,  del  Guinizclli  e  di  Cino  da  Pistoia,  perché  furono 
sopratutte  peeti  d'amore.  Sembrerebbe  dunque  che  i  sonetti  amorosi  de- 
vessere  restar  fueri  da  qcesta  raccolta.  No,  ché  dei  peeti  riuniti  «  furono 
dati  tutti  senza  ecceziene  i  sonetti,  anche  i  non  giocosi:  ch'è  quanto  dire, 
tolte  poche  canzoni...  ed  una  frottola.  .  .  tutta  la  produzione  Ictteraria 
superstite  »  (II,  71). 

Ecco.  Teniameci  pure  dentro  i  limiti  di  tempo  che  il  M.  ha  fissati,  e 
accettiamrili  :  non  sfuggene  le  ragioui  per  le  quali  ha  volute  lasciar  fueri 
poeti  délia  seconda  meta  delTrecente,  quali  Antonio  Pucci  e  Franco  Sacchetti. 
Per  quanto,  allora,  la  dicitura:  J^/^r/wi  due  secoli,  che  è  nel  titele  dell' opéra, 
non  sia  proprio  del  tutte  al  sue  posto.  Ma  se  questa  deveva  essere  una 
raccolta  di  sonetti  hurlescbi  e  reaJistici,  corne  il  titolo  espressamente  dice,  a 
che  fine  includervi  anche  la  produziene  amoresa?  Tutt'  al  più  si  peteva 
accennare  nella  Nota  che  il  taie  pecta  ha  scritte  anche  versi  d'amore,  nei  quali 
spuntane  espressioni  rivelatrici  di  un   più  o  meno  forte  desiderio  sensualc  : 

Messer  Niccolô  del  Rosse  scrive  : 

Se  zô  te  displaze,  reprendi  gli  ecli, 
che  vélse  pur  mirar  le  belle  gambe, 
unde  lor  frutto  ermai  tu  l'adocli. 

(son.  Per  non  usai') 
e 

Sempre  che  la  bella  gela  se  sflibba, 
Amore  le  meo  cor  pon'  en  deposito 
appe  lei:  chetanto  ve  sta  reposite, 
fin  che  l'adorna  vesta  se  reflibba. 

(son.  Sempre  che  lu) 


59^  COMPTES   RENDUS 

E  Pieraccio  Tedaldi  : 

di  cui  a  ciascun'  ora  mi  rimembra 
de  la  dolce  figura,  collo  e  gola, 
dé  la  grandezza,  e  di  certe  altre  membra, 
e  de  la  sua  angelica  parola. 

(son.  La gaia  donna.) 

La  cosa  avveniva  anche  tra  i  provenzali  :  cf.  Pàtzold,  Die  indiv.  Eigen- 
ti'imlichkeiten  einiger  hervorragender  Trohadors  un  Minneliede,  Marburg,  1897, 
p.  134,5212;  figurarsi  se  potevano  andarne  esenti  poeti  délia  natura  dei 
nostri  !  Cosi  si  sarebbe  acquistato  spazio  e  la  raccolta  avrebbe  potuto  com- 
prendere  altri  testi  meglio  convenienti  ail'  indole  sua,  rendendo  anche  più 
facile  il  riscontro  a  chi  legga  il  volume  del  Percopo  su  La  poesia  giocosa 
(Milano,  Vallardi,  in  corso  di  pubblicazione). 

Mi  si  concéda  un'  altra  demanda.  Sarebbe  egli  poi  stato  un  gran  maie  se, 
allargando  un  po'  la  comice,  si  fosse  questa  raccolta  intitolata  Poesia  horghese 
dei  secoli  XIH  e  XIV  ?  Sotto  un  titolo  taie,  s'io  non  m'inganno,  si  sarebbero 
trovati  anche  meglio  a  loro  agio  i  niolti  sonetti  d'argomento  storico,  in  cui 
rivivono  passioni  e  figure  eminenti  délia  nostra  gloriosa  vita  comunale  di 
Toscana,  dell'  Umbria  e  del  Veneto  '.  La  raccolta  avrebbe  avuto  limiti  ben 
definiti  e  avrebbe  potuto  essere  definitiva. 

I  poeti  son  riuniti  in  venti  sezioni  ;  ad  esse  se  ne  aggiungono  altre  quattro 
che  comprendono  tenzoni  fra  vari  rimatori  ed  una,  in  fine,  costituita  di 
sonetti  anonimi  o  di  mal  sicura  attribuzione.  Primeggiano  sugli  altri  il 
fiorentino  Rustico  Filippi,  che  scrisse  pure  sonetti  d'amore,  il  senese  Cecco 
Angiolieri,  spirito  bizzarro  se  altri  mai,  e  Folgore  da  San  Gimignano,  che 
legô  insieme  un  odoroso  mazzo  di  sonetti,  dicendo  dei  pregi  e  dei  diletti  dei 
dodici  mesi  dell'anno  —  che  Cenne  dalla  Chitarra  d'Arezzo  assai  arguta- 
mente  parodiô  I,  175  sgg.  —  e  dei  sette  giorni  délia  settimana.  Una  corona 
di  sonetti  —  egli  preferisce  quel  génère  —  scrisse  ancora  sulle  virtù  che 
ornano  il  perfetto  cavalière.  Vengono  in  seconda  linea  Dante  Alighieri  con 
la  sua  tenzone  con  Forcse  Donati,  ser  Pietro  de  Faitinclli,  detto  il  Mugnone, 
da  Lucca,  messer  Niccolô  del  Rosso  da  Treviso,  ser  Marino  Ceccoli  e  scr 
Cecco  Nuccoli,  ambedue  da  Perugia,  e  Pieraccio  Tedaldi  fiorentino. 

Geograficamente  (vi  comprendo,  com'  è  naturale,  anche  i  minori) 
si  ripartiscono  in  tre  ben  distinte  regioni.  I  Toscani,  in  primo  luogo  : 
Rustico  Filippi,  ser  Jacopo  da  Lèona,  ser  Mino  da  Colle,  Niccola  Muscia, 
Dante  Alighieri  e  Forese  Donati,  Cecco  Angiolieri,  Jacomo  de'  Tolomei 
detto   Granfione,  messer  Fino  d'Arezzo,  Giuntino  Lanfredi,  Parlantino  da 

I .  La  figura  di  Carlo  d'Angiô  offre  di  per  se  sola  un  eccellente  contributo 
al  noto  studio  del  Merkel,  Vopinione  dei  conteviporanei  sulV  inipresa  itaL  di 
Carlo  I d'Angiô  (in  Atti  d.  r.  Ace.  dei  Lincei,  s.  IV,  class.  di  se.  mor.,  st.  e 
filol.,  1888,  p.  277  sgg.). 


A.   i.  MASSERA,  Souelli  hurlcscbi  397 

Firenze,  Folgore  da  Sau  Gimignaao,  Cenne  dalla  Chitarra,  ser  Pietro  de' 
Faiiinclli  detto  Mugnonc,  ser  Lùporo  da  Lucca  ■  e  Castruccio  degli 
Amclminelli,  Fieraccio  Tedaldi,  Bindo,  suo  figlio,  e  il  gruppo  di  tenzonatori 
politici  fioreutini  che  comprende  Orlanduccio  e  Pallamidesse,  Monte  Andréa 
chc  si  batte  con  Schiatta  dimesser  Albizzo  Pallavicini.con  un  ignoto,  con  ser 
Cione  Baglioni,  ser  Beroardo,  Federigo  Gualterotti,  Chiaro  Davanzati  e 
messer  Lambertuccio  Frescobaldi.  Poi  gli  unibri,  con  ser  Marino  Ceccoli, 
ser  Cecco  Nuccoli  e  coi  tenzonatori  perugini,  che  trattano  di  preferenza 
argonienti  giocosi,  fra  i  quali  troviamo,  oltre  i  due  rimatori  già  ricordati, 
Gilio  Lelli,  Attaviano  e  Neri  Moscoli,  Cione,  Ridolfo  e  Pietro  di  maestro 
Angelo,  un  ignoto,  Trebaldino  Manfredini,  Cucco  di  messer  Gualfreduccio 
Baglioni,  Giraldello  e  Cola  di  messer  Alessandro  -.  Ultimi  i  veneti  Guercio 
da  Montesanto,  Gualpertino  da  Coderta,  messer  Bartolonieo  da  Sant'  Angelo 
e  messer  Niccolô  del  Rosso.  Resta  isolato  il  giudeo  Immanuel,  figlio  del 
rabbi  Salomone,  délia  famiglia  Sifronidc,  che  si  désigne  da  se  stesso  corne 
romauo  '. 

Sono  dunque  un  bel  gruppetto  di  rimatori,  più  o  meno  poeti,  che  coltiva- 
rono  con  niano  felice  la  lirica  giocosa;  si  che  essa,  nel  periodo  délie  Origini, 
—  di  queste  soltanto  qui  dobbiamo  occuparci  —  tiene  a  buon  diritto  il 
primato  in  Italia.  Ché  in  Francia,  allorché  lo  spirito  voile  argutamente  ridere 
e  sollazzarsi,  preferi  materiare  di  se  il  fabliau,  che  è  «  un  degré  inférieur 
de  la  poésie  épique  »  (G.  Paris,  La  litlèr.  franc.  ',  p.  118).  Solo  un  lirico 
giocoso,  veramente  personale,  ella  ebbe  nel  sec.  xiii,  il  Rustebeuf  :  di 
molto  minore  importanza  è  quella  produzione,  che  è  stata  ultimamente  messa 
insieme    dal  Jeanroy  e  dal  Làngfors'.    Poi,  sebbene  non   manchi    qualche 

1 .  Il  Massera  accentua  Luporo  (I,  195  e  II,  102),  ma  la  vera  pronunzia  è 
Liiporo,  in  cui  è  da  vedere  Lupol  più  il  sufF.  -oro  sdrucciolo,  che  il  Nieri, 
Vocaholario  lucchese,  Lucca,  1901,  dice  «  una  délie  note  più  spiccate  del.  .  . 
vernacolo  »  (p..  xxix).  A  proposito  di  spostamento  d'accento  sui  nomi 
propri,  il  Massera  modifica  anche  altrove  :  «  Folgôre  (non  Fôlgore)  o,  per 
dir  megiio,  Giacomo  detto  Folgôre  (il  soprannome,  certo,da  «  fulgore  »  nel 
senso  di  «  splendidezza,  magnificenza  »)  ecc.  »  (II,  96).  Sicuro  ?  La  tradi- 
zione  délia  scuola  perô  è  per  «  Fôlgore  »,  ed  è  d'accordo  con  la  pronunzia 
popolare  di  Toscaua,  dove  si  usa  ancora  taie  parola  per  soprannome.  È  bene 
seguirla,  dunque.  Nel  son.  Per  che  io  non  vi  scriva  di  Bindo  di  Pieraccio 
Tedaldi  (II,  57),  è  da  togliere  l'accento  su  occupa  del  sesto  verso  (  «  de  la 
mia  mente  si  n'occupa  il  chiostro  »)  :  occupa  ha  qui  la  pronunzia   normale. 

2.  Un  son.  Mdgiolo,  el  tuohracchetto  di  Gilio  Lelli  a  Magiolo  Andruccioli 
resta  senza  risposta. 

3 .  Mafu  a  lungo  nell'  Umbria  :  cfr.  II,  93-4.  La  ragione  per  cui  il  M.  gli 
nega  il  son.  Dolorohaste  («  è  attribuito  da  D  [  r=  Vat.  Barb.  lat.  4036]  ad  un 
Maniiellus  che  non  èil  N.,  essendo  omessa  la  qualifica  di  «  giudeo  »,  la  quale 
non  sarebbe  certo  mancata  se  si  fosse  trattato  di  lui  »  II,  94)  non  credo  che 
persuadera  tutti  interamente. 

4.  Chansons  satiriques  et  bachiques  du  XII h  siècle  {Les  classiques  franc,  du 
m.  a.).  In  Arras,  in  particolar  modo,  s'incontrano  in  questo  tempo  poeti  gio- 


398  COMPTES   RENDUS 

spunto  di  poesia  satirica  ncl  tempo  in  cui  trionfa  la  ballata  e  il  rondettn 
(accenno  ad  Eusiaclic  des  Champs  e  a  Jean  Froissart),  per  trovarc  un  aitro 
grande  poeta  del  génère,  bisogna  scendere  lîno  al  Villon.  Quanto  alla 
Provenza,  è  noto  che  taie  poesia  occhieggia  sfrontatamente  e  quasi  corne 
per  eccczionc  soltanto  in  qualche  trovatorc . 

Fra  gli  argomcnti  îrattati  prevalgono  quelli  che  Cecco  Angioleri  racchiuse 
nel  verso  : 

ciô  è  la  donna,  la  taverua  e'  1  dado. 
(son.  Tre  cosé) 

Essi,  del  resîo,  non  escludono  secondari  motivi  giocosi,  alcuni  de'  quali  ne  sono 
come  la  conseguenza,  corne  gli  inconvenienti  délia  povertà,  il  desiderio  vio- 
lento  deidanari  che  nel  mondo  son  tutto,  le  imprccazioni  contro  gliavari  che 
non  moion  mai,  e  simili.  Ma  è  certo  che  ai  piaceri  dell'amor  sensuale  s 
abbandonano  più  spesso  e  volentieri,  non  di  rado  trascorrendo  aperti  e  non 
curanti  nell'oscenità  '.  Né  farà  maraviglia  che  qui  pure  trovino  echi  la  poesia 
misogina,  che  fu  nel  medio  evo  un  fiume  cosi  ricco  d'acque  impetuose  -,  e  il 
viz'io  délia  sodomia,  che  préoccupe  quell'età  con  non  minore  tormento  >. 

Trascrivoqui  appresso  alcuni  proverbi  e  modi  proverbiali,  su  cui  la  lettura 
dei  Sonelti  ha  richiamato  la  mia  attenzione.  Del  gran  flutto  paremiologico 
taliano  è  utile  che  si  comincino  a  raccogliere  sistematicamente  anche  le 
prime  chiazze  d'acqua,  che  nel  suc  incessante  ondeggiare  ha  lasciato  qua  e  là 
sull'arena  +. 

cosi  :  cfr.  Guesnon,  La  satyre  à  Arras  au  Xllh  siècle  (Moyen-Age,  i8,  1 56  sgg. 
e  19,  I  sgg.)  Gli  argomenti  a  silentio  relativi  a  opère  simili,  che  possono 
essere  andaie  perdute  (18,  156-7)  hanno  un  valore  minore  di  quelle  che  il 
Guesnon  sembra  ritenere. 

1.  Cfr.  specialmente  ison.  Da  che giierra;  A  voi,  Chierma;  El  Muscla  si 
fa  dicere  di  Rustico  Filippi  ;  i  son.  5'î'  potesse  d'aniico  ;  BecchiiCaniore;  Per 
Die,  Min  Zeppa  di  Cecco  Angiolieri;  ecc. 

2.  Cfr.  in  particolare  i  sou.  Uonipuo  saper  ;  Inhuona  verità;  Jo  non  sconfesso 
di  Pietro  de'Faitinelli  ;  il  son.  Eo  caminai  di  mcsser  Kiccolô  del  Rosso  ;  i  son. 
El  nuiladelio  ;  Onalunque  in\irrecassi  :  S'ioveggio  il  di  ;  O  crudel  Morte,  scritti 
tutti  da  Pieraccio  Tedaldi  contro  «  de  l'animale,  il  quai  si  chiama  moglie  ». 
Sultema  cfr.  A.  Wulff,  Die fraiwnfeindlichen  Dichtuiigen  in  den  roni.  Litera- 
tiiren  des  Miltelalters  bis  :^um  Ende  des  XIII.  Jabrhunderts,  Halle,  1914,  che 
per  i  limiti  impostisi  non  accenna  ai  nostri  esempi. 

3.  Cfr.  ipdicazioni  bibliografiche  in  Roniania,  XL,  213  n.  i.  Qui  cfr.  il 
son.  A  voi,  niessere  di  Rustico  Filippi  ;  i  son.  lo  potrei  cosi  ;  Quando  1  Zeppa 
di  Cecco  Angiolieri  ;  il  son.  O  voi,  cb'  eninaculato  di  Marino  Ceccoli  ;  il  son. 
Atnico,  sappie  di  Cola.  Ser  Cecco  Nuccoli  ha  tutta  una  série  di  sonetti  (ni. 
1-XIII  délia  sezione  xxiii),  in  cui  parla  délia  sua  passione  per  un  cotai 
Trebaldino(suquest'argomento  si  svolge anche  la  VII  delletenzoni  perugine  : 
II,  21-3),  che  si  chiude  con  un  rimpianto  per  il  tempo  ivi  perduto. 

4.  Sui  materiali  paremiografici  entrati  a  far  parte  délia  produzione  gno- 
mica  e  didattica  ital.  nei  primi  secoli,  cfr.  gli  imponanti  contributi  del 
Novati,  Le  série  aljabetiche  proverbiali  e  oH  alfabeti  disposli  uella  letl.  ital.  dei 


A.   F.  MASSERA,  Sonetù  biirh'schi  399 

pcr  un  florin  voglio  esser  cavigliuolo. 

(son.  Voleté  iidir  di  Rustico  Tilippi.) 
Clic,  quanto  l'uomo  c  più  su,  se  ne  cade, 
tanto  maggiormente  dice  :  —  Mal  m'attenni  !  —  ; 

(son.  S' i' la sci lit' ho,  di  Jacopo  da  Lùona.) 
s'ella  potessefar  pepe  di  state. 

(son.  Caro  mi  Costa  di  Cecco  Angiolieri.) 
clic  mi  convcn  far  di  quelle  de  l'orsa, 
chc  per  la  fanic  si  lecca  le  dita  ; 

(son.  Un  dainiio,  id.) 
pii'i  ne  son  fuor,  che  gennai'  del  fiorito. 

(son.  Di  tntie  cose  id.) 
a  cu'la  moglie  muor,  ben  è  iavato, 
se  la  ripiglia,piil,  che  non  è'I  farrc. 

(son.  La  streinitd  id.) 
ch'i'aggio  udito  dire  ad  un  oni  saggio, 
che  vèn  un  di,  che  val  per  più  di  cento. 

(son.  rbo  si  poco  id.) 
carne  di  lupo  vuol  salsa  di  cani  ; 

(son.  Corne  credetc  di  Parlantino.) 
proverbio  antico  :  —  Iddio  si  fe'  li  sere  — . 

(son.    Tu  se'nel  loco,  di  Cecco  Nuccoli.) 
Ben  ce  darei  a  tal  derrata  giôota, 

(son.  S'iopotesse  id.) 

I  seguenti  son  meglio  da  dire  modi  proverbiali  : 

o  ha  recato  a  vender  canovacci  - 

(son.  Ecci  vetiuto  di  Niccola  Muscia.) 
Ben  par  ch'e'  sappia  i  torni  del  camello, 

(id.) 
Tu  abbi'l  danno  con  tutto'l  malanno  ! 

(son.  Accorri  accorri  di  Cecco  Angiolieri.) 
procura  piû,  ch'a  roniani'l  Sudare. 

(son.  Per  ogne gocciola  id.) 
ben  lo  terrô  più  savio,  che  Mcrlino, 

(son.  Ogne  viie'ntendimeiito  id.) 
per  piû  l'ho'n  peguo,  chc  non  monta  Pisa. 

(son.  Per  si  grau  so?uvia,  id.) 


pritni  tre  secoli  m.Gior.  st.,  XV,  337;  XVIII,  104  ;  LIV,  36  ;  LV,  266.  Cfr. 
moltre^  Novati  in  //  Libre  e  la  Stampa,  III,  93  sgg.,  IV,  61  sgg.,  e  Lovarini, 
'7'.,  IV,  128  sgg.,  e  Shirlex-  Gale  Patterson,  An  italian  Proverh  collection  in 
The  romatiic  rei'iew,  IV,  323  sgg.  ;  cfr.  pure  Gloria  in  Atti  d.  r.  Ist.  ven.  di 
se.  letl.  ed  arti,  t.  3°,  s.  6-',  93  sgg. 


400  COMPTES    RENDUS 

anzi  m'allegrerô  del  mi'  tormento 
come  fa  del  rie  tempo  l'om  sclvaggio. 

(son.  rhosi poco,  id.) 
A  soffrire  mi  parrà  latt'e  mùlc. 

(son.  Se  Die  in'aiuti,  id.) 
ch'e'  viven'i  piiijCh'Enoch  ed  Elia. 

(son .  Noti  si  disperiti  id.) 
giâ  non  ne  manda  si  bianca'l  mulino 

(son .  lo  Jfci  di  me  id .  ) 
cli'i'ne  rccoglio  a  l'auno,  cum'se  dise, 
fra  nula  e  cica  ben  mile  carate. 

(son.  Eoso'si  rico  di  Bartolomeo  da  Sant'Angelo.) 
cercar  Firenze  per  ogni  contrada, 
per  piazze,  per  giardin  e  per  verzieri  ; 

(son.  A  la  domaiie  di  Folgore.) 
Con  tre  lupin  del  mio  faccio  ragione, 

(son.  Si  mi  castré  di  Pietro  de'Faitinelli.) 
per  tôrre  a  bocca  aperta,  come'l  luccio. 

(son.  lo  non  vo'dir,  id.) 
Non  me  pôi  spaventar,  ch'io  sou  pur  vôlto 
verso  de  te  come  germane  a  guazze. 

(son.  Non  me  pài  di  Neri  Moscoli.) 
ed  io  l'ingogliert  fo  come  fan  lupi. 

(son.  Sapere  t i  fo,  d'i  Cecco  Nuccoli.) 

Per  quel  che  concerne  la  forma,  mérita  di  essere  rilevata  l'introduzione  non 
rara  di  semplici  espressioni  latine  ',  talvolta  anche  d'interi  versi.  Pertanto 
aumentano  gli  esempi  di  sonetti  semiletterati  (Biadene,  Morfologia  del  Sonctio, 
p.  178)  i  son.  O  tu  che  non  terni  di  Niccolô  del  Rosso  e  Montes  exultavenint 
di  Marino  Ceccoli  ;  e  di  quelli  metrici  (Morfologia  cit.,  p.  179)  i  son.  Qtiesto 
ti  manda  di  Cecco  Angiolieri;  Qiiesta  gnuda,  In  nianiis  tuas,  Nel  tempo  cliera. 
Croie  digna  di  Niccolô  del  Rosso  ;  Peccavi,  Deus  di  Cecco  Nuccoli  -.  In  questi 
artifizi  Niccolô  del  Rosso  rimane  insuperato.  Essi  perd  non  piacciono,  in 
générale,  ai  trovatori  ;  ritornano  invece  con  qualche  frequenza  nelle  rime  dei 
poeti  francesi  contemporanei  a  quelli  délia  nostra  raccolta. 

1.  Cfr.  son.  Se  'l  cor  di  Becchina  e  /'  m'ho  onde  dar  di  Cecco  Angiolieri  ; 
son.  Come  credete  di  Parlantino;  il  M.  non  rileva  l'espressione  «  in  punto  ed 
in  verha  »  ;  son.  S'io  avessi  di  Lùporo  ;  son.  Pietate,  a  cui  ;  Non  dée  cessare  ; 
Circumdederunt  me  di  Niccolô  del  Rosso  ;  son.  Io  so'  de  quel  ;  Si  aite  Dio 
Amor;  Quomodo  sola  sedes  di  Marino  Ceccoli;  son.  Amho  ensieme  di  Pietro  di 
maestro  Angelo;  son.  Amico,  sai  di  Cecco  Nuccoli  («  ch'i'ho  ad  alléluia  »  : 
non  rilevata  dal  M.). 

2.  Dei  versi  latini  diquesti  sonetti  alcuni  sono  adattamenti  di  noti  testi 
sacri. 


A.  F.  MASSERA,  Souelti  burkschi.  401 

Ser  Cecco  Xuccoli,  nel  son.di  tenzone  Sapere  ti  fo,  Citcco  iutroduce  anche 
un  verso  tedesco  :  «  Es  ist  gut  got  mich  hungert  ■.  » 

SuUa  disposizione  di  tre  sonetti  doppi  di  Monte  Andréa  ■  sul  modello  dcUe 
Miis  tensoiMihts  (II,  78)  aveva  già  posato  lo  sguardo  il  Biadene,  Morfologia 
cit.,  p.  58,  Sfbbene  non  si  ricliiamasse  a  raffronti  col  proveuzale.  Da  aggiun- 
«;ere  agli  esempi  di  sonetti  tutti  in  rime  sdrucciole  (Morfologia  cit.,  p.  141) 
sono  i  tre  di  Marino  Ceccoli,  Quando  i  jioretle,  A  la  dolce  stasôn,  Oimè,  cb'el 
dolce;  e  a  quelli  a  rime  tquivoche  {Morfologia  cit.,  p.  154)  i  due  di  Niccolô 
del  Rosso,  Attior  tanto  me  strin:^e  e  I floretti  e  Verhetta. 

Non  pochi  versi  a  un  orecchio  moderno  o  suonerebbero  con  armonia 
eccessivamente  sgradevole,  o,  peggio,  non  suonerebbero  affatto.  Ma  io  non 
so  disapprovarli  né  consiglierei  altri  a  mettervi  entro  le  mani  e  a  raddrizzarli. 
Pense  a  quel  che  avviene  anche  oggigiorno  délia  cosi  detta  letteratura  a  un 
solde,  e  da  tempo  son  convinto  che  nella  poesia  délie  Origini,  dove  non  è 
facile  incontrare  degliartistiautentici,  lo  iato,  l'elisione,  la  dieresi  e  la  sineresi 
si  permettano  libertà  a  cui  non  sianio  più  avvezzi,  che  l'accento  ritmico  spe- 
cialmente  nelle  relazioni  con  l'accento  tonico  délia  parola  non  ha  per  anche 
trovato  il  suo  armouico  accordo,  e  che  il  valore  délie  tronche  e  délie  sdruc- 
ciole non  è  esattamente  determinato.  Cio  almeno  presse  i  più  deboli.  Con- 
verrebbe  studiare  l'argomento.  E  io  c'insisto,  perché  ho  veduto  che  una 
certa  critica  sceude  giù  sui  testi  corne  un  castigo  di  Dio,  mentre  poi  si  dà 
l'aria  d'esser  più  benefica  e  salutare  di  una  pioggia  d'aprile  >. 

î .  Di  questi  sonetti  bilingui  tedeschi  non  dà  esempio  il  Biadene,  Morjolo- 
gia  cit.,  pp.  179- 181.  Sui  Tedeschi  e  su  quello  che  se  ne  pensava  nelle 
antiche  lettcrature,  ctr.  Zimmermann,  Die  Beurteilung  der  Deutschen  in  der 
Iran-.  Literalur  des  Mitlelalters  mit  hesoiider  Beriïcksichtigung  der  chansons  de 
yste  in  Rom.  Forsch.  29,  222  sgg.  ;  G.  Volpi,  Una  parola  ital.  d'origine  tedesca 
m  Eriuiiiione  e  Belle  arti,  n.  s.  I,  5  ;  H.  Cochin,  Ce  que  les  Italiens  pensaient 
des  Allemands  au  quatoriième  siècle  in  La  Revue  hebdomadaire,  XXIV,  23  ; 
A.  De  Stefano,  /  Tedeschi   nelVopinione  puhlica  médiévale,  in  Bilycbnis,  V,  2 

2.  Non  isperate,  ghebellin  ;  Non  val  savere  ;  I  baron  de  la  Magna  (questa 
tenzone  è  aperta,  in  realtà,  da  Cione  Baglioni). 

3.  Cito  quelli,  sui  quali  si  arrestô  di  preferenza  la  mia  attenzione. 
sovente,  fannomi  maravigliare  (son.  Unqua  per  pêne  dï  Rustico  Filippi). 
d'aver  segnoria  e'n  alto  montare  (son.  Se  Federigo  d'ignoto  :  I,  43). 

Per  ch'i'approvo  mia  sentenza  conversa  (son.  Chi  si  more    di  Monte 

Andréa). 
perô  ch'è  venuto  in  punto  ed  in  verba  (son.  Corne  credete  dï  Parlantino). 
e  sufoli,  flauti  e  ciaramelle  (son.  E'I  martedi  di  Folgore  :  il  M.  sposta 

l'accento  in  fiaiiti). 
I  seguenti  son  tutti  di  Cecco  Angiolieri  : 

Ch'ella  sempredice,  ha  ditto  e  cre'dica,  (son.  £'  non  è  neun). 

Ma.  s'eir  un  poco  mi  stess'a  udita,(son.  Se'lcordi  Berchina). 

Anche  ha  cotale  vertu  l'Amore  :  (son.  A  cui  en  grado). 

e  ch'i'son  folle,  ch'i'  averne  bado  ;  (son.  Ogn'altra  carne}. 

l'arte  disgraziata  de  l'usurare,  (son.  Cfl;o  mi  costa). 

Quand'avea  denar,  non  solea  venire,  (son.  Or  udite,  signor). 

Romania,  XLVII.  26      •• 


.j02  COMPTES    RENDUS 

Spiinti  del  gi-Tgo  l'urbesco  »  rileva  il  Massera  in  trc  sonetti  di  Cecco 
Nuccoli  ',  ed  c  probabilech'esso  traspaia  pure  in  altro  di  Gilio  Leili,  Mà^iolo 
el  tuo  a  Magiolo  Andiuccioli  ;  ma  son  piuttosto  saggi  di  quel  «  linguaggio  a 
doppio  senso  '>,  che  il  Renier  défini  già  egregiamente  '. 

Concludo  cou  una  osservazione  spicciola. 

Fra  i  rimatori  qui  raccohi  è  Giuntino  Lanfredi  di  Lucca,  che  il  Massera 
dice  di  «  famiglia...  nobile  e  ghibellina  »  (II,  93)  e  che  apparirebbe  testi- 
mone  «  a  due  atti  pubblici  del  27  giugno  1318  »  (//'.).  Dei  due  sonetti, tra- 
mandatici  del  cd.  Vat.  Barb.  5953,  riproduce  l'uno,  Vento  a  levante,  il 
lamento  del  poeta  perseguitato  dalla  cattiva  fortuna,  l'altro,  Morte  dot;liosa,  è 
un  dialogo  fra  il  poeta  e  la  morte,  che  non  vuole  aver  che  fare  con  lui,  a 
cagione  délia  sua  povertà.  Evidenteniente  gli  argomenti  trattati  hanno  rela- 
zione  e  coutatti  con  la  nota  canzone  di  Fredi  da  Lucca,  DogJtosaiiienle  con  grati 
iinileiiania  (cfr.  A.  Parducci,  /  rimatori  lucchesi  del  sec.  XIII,  Bergamo,  1905, 
p .  XLi  sgg.),  délia  quale  inoltre  «  sembra  rispecchiare  uno  stato  d'animo 
si  mile,  se  non  prodotto  dalle  medesime  cause  »  (Biadene,  La  patria  d' IfighilfreJi 
rlinatore  del  secolo  XIII,  in  Atti  e  Memorie  délia  r.  Ace.  di  sc.,lett.  ed  arti  di 
Padova,  XXXII,  disp.  iv,  p.  448)  la  canz.  di  Inghilfredi,  Grève  puot' on,  ora 
reso  al  vecchio  Parnaso  lucchese  con  tutta  probabilità. 

Fredi  da  Lucca,  Inghilfredi  e  Giuntino  Lanfredi  son  dunque  uuasola  c  me- 
dcsima  pcrsona,  corne  certa  nota  prédominante  nelle  loro  rime  inviterebbe  a 
ritencre,  oppurc  son  rimatori  diversi,  che  il  caso  del  lor  nome  soltanto  av- 
vicina  ?  Non  è  qui  il  luogo  di  risolvere  il  piccolo  ma  assai  intéressante  pro- 
blema,  che  richiede  anche  un  po'  d'accordo,  del  resto  non  difficile  ad  essere 
raggiunto,  nelle  date.  Esso  va  ripreso  espressamente  ex-noi'o  e  sottoposto  ad 
accurate  e  diligent!  ricerche. 

Amos  Parducci. 


ch'i'ho  po'che  dar  e  vie  men  che  tenere(son.  l'soii  si  ntagro}. 
a  mo'  de'  preti  e  de'ghiotton  frati.  (son.  In  unach'e  danar). 
secondo  i  gran  medici  di  Salerno  ?  (son.  Per  ogni  oncià). 
po'che  n'è  uscito  un,  che  v'era  chiavato,  (son.  Non  si  disperiri). 
Ché  non  fia  nessun,  che  possa  dirmi,  mi  (son.  —  Per  cotanto/aruno,'). 
Questi,  in  fine,  che  son  tutti  di  Niccolô  del  Rosso  : 
contra  la  tua  donna,  ch'è  tanto  bella,  (son.  Un  spirto). 
Sconossuto  a  modo  di  pcllegrino,  (son.  Sconossiilo). 
lamentarsi  quando  trova  dissolti  (son.  Lancniaplan'e). 
•      che  fusse  interprète  digli  affannati  ;  (son.  Trennino  i  spiti). 
cum  una  imazine  adorna  c  bella,  (son.  Claro  sploidor). 
Il  verso  «  tanto  maggiormente  dice  :  —  Mal  m'attenni  ! — »  del  son.  S'i'lu- 
sciafho  di  Jacopo  da  Lèona  avrà  bisogno  di  correzione  o  sar;\  ipermetrico  per 
anacrusi  ? 

1.  Rahbia  niiviorde  ;  Fatto  lise';  Andando  per  via  noa'a. 

2.  Cenni  sulVuso  delVantico  gergo  furhesco  nella  let  fera  titra  itaJiana  in  Mi- 
scellanca  di  studi  crilici  édita  in  onore  d'Arttiro  Graf,  Bergamo,  1905,  p.  126. 
Sul  gergo  furbesco  del  sec.  xvi,  cfr.  anche  Lôpelmann,  Il  dilettevole  Essa- 
vijne  de'  Guidoni  ecc.  in  Rom.  Forschungen,  XXXIV,  2. 


K.   i.AMBLKY,    The  Frt'tich  Lanffuac^c  in  Englaiid.  40^ 

The  Teaching  and  cultivation  of  the  French  Language 
in  Englancl  during  Tudor  and  Stuart  times,  with  an 
Introductory  chapter  on  the  preceding  period,  h'  Kath- 
leen  Lamhlky,  M.  A.,Lccturer  in  ItciicIi  in  the  Univcrsity  of  Durham...; 
Manchester,  University  Press,  1920;  in-8,  xn)-438  pages.— PubHcations 
ot"  the  Universitvof  Manchester,  French  Séries,  No  III. 

Le  présent  livre  forme  le  5^  volume  de  la  série  française  des  publications 
de  l'Université  de  Manchester  ;  M.  A.  Lângfors  a  rendu  compte  (Roiiiania, 
XLV,  153)  du  premier  vol,  de  la  collection,  Les  Œuvres  de  Guiot  de  Provins, 
éditée  par  John  Orr  (1915);^  second  volume,  les  Œuvres  poétiques  de 
Jean  de  Lingeudes,  éd.  par  E.  T.  Griffiths,  n'a  pas  été  annoncé  ici. 

Les  romanistes  trouveront  dans  le  travail  très  bien  mené  de  M'ie  K.  L.  une 
étude  des  plus  complètes  sur  l'enseignement  du  français  en  Angleterre  ;  tout 
ce  qui  touche  à  ce  sujet  a  été  l'objet  de  recherches  soigneuses  et  bien  con- 
duites, de  sorte  que  l'on  peut  dire  que  l'auteur  n'a  rien  laissé  de  côté  :  le 
seul  reproche  qu'on  peut  lui  faire  est  de  ne  pas  avoir  visité  les  bibliothèques 
françaises  où  elle  eût  complété  sa  documentation  '  ;  j'indique  en  terminant 
tous  les  ouvrages  que  lui  eussent  fournis  les  bibliothèques  parisiennes.  Mais 
tel  qu'il  est  son  livre  rendra  de  grands  services  :  on  y  voit  présentés  les  divers 
manuels  qui,  du  xiii«  à  la  fin  du  xvii=  siècle,  ont  aidé  les  professeurs  de  fran- 
çais à  enseigner  notre  langue,  leurs  méthodes  sont  exposées,  les  progrès 
réalisés  notés  ;  de  plus  M"e  K.  L.  montre  le  prestige  dont  a  toujours  joui  le 
français  de  l'autre  côté  du  détroit,  l'engouement  pour  les  modes  françaises, 
pour  notre  littérature,  goût  qui  arrive  à  son  point  culminant  après  la  restau- 
ration des  Stuart.  Son  étude,  bien  composée  et  agréablement  écrite,  sera  lue 
avec  profit  et  avec  intérêt  même  par  le  grand  public.  Pour  notre  part,  nous  la 
louerons  d'avoir  mis  à  la  fin  du  volume  une  table  très  bien  faite  et  doux  index 
bibliographiques,  l'un  par  ordre  chronologique,  l'autre  par  ordre  méthodique  ; 
ils  nous  ont  rendu  grand  service. 

Faut-il  reprocher  à  M"'  K.  L.  d'avoir  ignoré  la  thèse  de  L.  Charlanne-, 
où  un  chapitre  de  70  pages  est  consacré  à  l'enseignement  du  français  en 
Angleterre?  Sans  doute  L.  Charlanne  s'est  livré  à  une  enquête  assez  longue, 
mais  il  a  eu  le  tort  de  ne  pas  la  pousser  à  fond  '  et  son  travail  n'aurait  évité 

1.  Elle  aurait  pu  tout  au  moins  consulter  au  Musée  britannique  le  Cata- 
logne général  de  la  Bibl.  nat. 

2.  L'InJhience  française  en  Angleterre  au  XV 11^  siècle.  La  Vie  sociale,  étude 
sur  les  relations  sociales  de  la  France  et  de  l'Angleterre  surtout  dans  la  seconde 
moitié  du  XVIh  siècle.  Thèse  présentée  à  la  Faculté  des  lettres  de  Paris  par 
L.  Charlanne.  —  Paris,  Soc.  française  d'imprimerie  et  de  librairie,  1906  ; 
in-80,  xvii-240  pages.  Cet  ouvrage  n'a  pas  de  table,  ce  qui  le  rend  inutili- 
sable. 

3.  Il  ignore  par  exemple  les  articles  publiés  par  P.  Mever  sur  Gautier  de 
Biblesworth  {Remania,  XV,  312  et  XXX,  44  n.). 


404  COMPTES    RENDUS 

aucune  recherche  à  son  successeur.  M"«  K.  L.  n'a  pas  beaucoup  perdu  à  ne 
pas  l'avoir  connu. 

Voici  dans  l'ordre  des  pages  du  volume,  les  corrections  et  additions  que  je 
propose.  Ayant  dépouillé  les  manuels  et  dictionnaires  qui  se  trouvent  tant  à 
la  Bibliothèque  nationale,  qu'à  la  Bibliothèque  Mazarine,  à  la  Bibliothèque 
Sainte-Geneviève  et  à  la  Sorbonne,  j'ai  cru  utile  de  signaler  les  cotes  même 
des  ouvrages  connus  de  M"=  L.  Ces  traités  étant  rares,  il  sera  commode  de 
savoir  où  on  en  peut  trouver  un  exemplaire.  Les  cotes  ne  portant  pas  d'in- 
dication de  bibliothèque  sont  celles  de  la  Bibliothèque  nationale. 

P.  20.  —  M"'  K.  L.  cite  un  passage  d'Eustache  Deschamps  d'après 
E.  J.  B.  Rathery,  Des  Relations  sociales  et  intellectuelles  entre  la  France  et 
l'Angleterre,  Paris,  impr.  de  E.  Brière  (1855),  in-80,  19  pages  [Lbi^  254].  Ce 
dernier,  à  la  page  18,  renvoie  pour  le  passage  cité  non  pas  à  Poésies  d'Eus- 
tache Deschanips,  publ.  par  Crapelet,  p.  91  (M"e  L.  s'est  trompée  de  note), 
mais  à  Poésies  inédites  d'Eustache  Deschanips,  publ.  par  P.  Tarbé,  t.  I,  p.  24. 
En  réalité,  il  s'agit  des  Œuvres  inédites  d'E.  Deschanips,  Reims-Paris,  Teche- 
ner,  1849;  2  vol.  in-8°.  Si  au  lieu  de  recopier  simplement  le  passage  d'après 
Rathery,  M"e  L.  s'était  reportée  aux  Œuvres  complètes  d'Eustache  Deschanips, 
publiées  par  la  Société  des  Anciens  Textes  Français,  t.  V  (éd.  par  M's  de 
QjLieux  de  Saint-Hilaire,  1887),  p. 87,  elle  aurait  imprimé 

Mais  vous  buvez  le  henequin 
et  non 

Mais  vous  buvez  le  lunnequin. 

P.  42.  —  Pour  les  manuels  de  conversation  incunables,  Mî'^  L.  aurait  dû, 
pour  la  commodité  du  lecteur,  indiquer  les  numéros  sous  lesquels  ces  volumes 
sont  décrits  dans  le  Repertorium  hihliographicum  de  Hain.  Le. manuel  publié 
par  Caxton  est  mentionné  sous  le  no  13607  de  Hain  ;  le  Livre  de  Courtoisie, 
publié  par  Richard  Pinson,  est  décrit  dans  Copinger,  II,  1817  et  1818;  le 
Livre  de  Courtoisie  àt  Wynken  de  Worde  dans  Copinger,  II,  1819.  M"eL. 
ne  connaît  que  L//"e  and  typography  of  Win  Caxton  àt  Blades  (1861-65)  !  il  ^^ 
existe  une  édition  plus  récente  sous  le  titre  :  The  Biography  and  typography 
of  JVilliani  Caxton,  England  first  printer,  by  William  Blades,  2nd  édition  ; 
London,  Trùbner,  1882,  in-80,  xn-387  pages;  on  y  trouverai  la  page  262-3, 
des  renseignements  sur  le  volume  qui  nous  intéresse.  D'autre  pa«,  M.Seymour 
de  Ricci,  dans  A  Census  of  Caxton...  (Oxford,  Bibliographical  Society,  19 19  ; 
in-40)  indique  aux  pages  100- lor  les  différents  exetiiplaires  connus  de  cet 
ouvrage.  L'exemplaire  qu'il  signale  dans  la  bibliothèque  du  duc  de  Devon- 
shire  a  été  acquis  depuis  par  Henry  E.  Huntington  à  New  York,  j'en  ai 
relevé  la  mention  dans  Census  of  fifteenth  Century  Books  ozuned  in  America 
(New  York,  Bibliographical  Soc'y  of  America,  1919;  in-40,  xxiv-245  pages), 
sous  le  n"  15.607. 

p.  64.    —  En  plus    des  différents    faits,    cités  par  M"'  L.  au  sujet    de  la 
faveur  dont  jouissait  l'italien  à  la  cour  d'Elisabeth,  elle  aurait  pu  ajouter  que 


K.  LAMBLEY,   The  Freuch  Language  in  England.  405 

Robert  Dudlev,  comte  de  Leicester,  correspondait  aussi  fréquemment 
en  italien  qu'en  français.  Cf.  Brin'en  over  het  Leyceslersche  Tijdvak  iiit  de 
papiereu  van  Jean  Hotman,  medegedeeld  door  Dr  R.  Broerma  en  G.Busken 
Huet  (extrait  de  Bydragen  en  Mededeelingen  van  het  historisch  genootschap 
gevestigd  te  Utrecïit,  XXXIV;  s.l.n.d.  ;  in-S'^,  271  pages). 

P.  86.  —  L'édition  de  1530  de  VEsclaircissement  de  h  langue  françoyse 
de  John  Palsgrave,  se  trouve  à  Paris  seulement  à  la  Bibl.  Mazarine. 

ISEscliirchsemcnt  de  la  langue  françoyse,  composé  par  Maistre  Jehan  Pals- 
griiie,  Angloxs,  notyf  de  Londres  et  gradué  de  Paris. [A  la  fin  :]  The  imprintyng 
finevsshed  by  Johann  Haukyns,  the  xviij  daye  of  July,  the  yere  of  our 
Lorde  God,  MCCCCC  and  xxx.  —  Londres,  1530  ;  in-fol.  ;  sign.  A-C,  A- 
D,  F-K,  M-X,  AA-XX,  AAA-ZZZ,  A-p,  2,  Car.  goth.  [Maz.  113  F.].  Cet  ex.  a 
servi  à  la  réimpression  de  F.  Genin  en  1852. 

Pour  Y Introduclorie  de  Giles  Duwes,  Mi'eR.L.ne  donne  aucune  indication 
bibliographique  ;  elle  n'indique  jamais  le  format  ni  le  nombre  de  pages,  ce 
qui  pour  des  ouvrages  antérieurs  au  xyiii*  siècle  est  particulièrement  gênant. 
L'exemplaire  que  j'ai  eu  en  mains  à  la  Bibl.  nat.  présente  le  même  titre  que 
celui  qu'elle  a  copié  ;  on  \-  lit  en  plus  à  la  fin  :  «  Thus  endeth  the  second 
and  laste  boke  of  this  Introduction  printed  atLondon,by  me  Henry  Smyth.» 
In-40,  sign.  A-Ee,  car.  goth.  [Rés.  p.  X,  20].  Le  nom  de  l'auteur  est 
donné  sous  forme  d'acrostiche  au  commencement  et  à  la  fin  de  la  f^  partie 
de  l'ouvrage  :  «  Giles  Du  Vues,  alias  de  Vadis.  » 

P.  135  sqq.  —  Voici  les  éditions  des  ouvrages  de  Claude  de  Sainliens  ou 
Holvband,  existant  dans  les  bibliothèques  parisiennes.  Les  éditions  que  n'a 
pas  connues  Ml'e  L.  sont  précédées  d'un  astérisque. 

The  French  Schoole  Maister,  u'herein  is  niost  plainely  shewed  the  trne  and per- 
fect  ivay  of  pronouncing  the  French  tongue  to  the  furtherance  of  ail  ihose  u'hich 
would  gladly  learne  it.  First  collected  hy  Mr  C.  H.  and  noiu  neu'ly  cor7-ected  and 
amended  hy  P.  Erondelle,  prof  essor  of  the  said  tongue.  —  Printed  at  London, 
by  T.  Este,  for  Clément  Knight,  dwelling  in  Paules  Churchyard,  at  the 
signe  of  the  Holv  Lamb,  1606  ;  in-80,  2  ff.  lim.,  157  ff.,  car.  got.  et  car.rom. 
[Maz.  45914]- 

*i6o9.  —  London,  printed  by  Richard  Field,  for  Clément  Knight,  dwel- 
ling in  Paules  Churchyard  at  the  signe  of  the  Holy  Lambe.  In-80,  157  tï., 
car.  goth  et  rom.  [8°  X.  16935 ,. 

*i6^2. —  First  collected  by  Mr  C.H.  and  since  often  corrected  hy  divers  prof - 
essors  of  the  sayd  tongue.  —  London,  printed  by  T.  P.  for  Tho.  Knight  and 
are  to  be  sould  by  Ephraim  Dawson,  at  the  signe  of  the  Rainebow,  neere 
Temple  Barre;  in- 16,  2  ff".  lim.,  157  fï.  car.  rom.  et  got.  [Maz.  20  392]. 

1641 .  —  Now  neivly  corrected,  amended,  and  much  inlarged  with  severall  quaint 
proverhes  and  other  necessary  rules,  by  James  Giffard,  professor  of  the  said  tongue. 
—  Printed  at  London,  by  J.  N.  for  T.  K.  and  are  to  be  sold  by  Joshua 
Kirton  and  Thomas  Warren,  at  the  Whiie  Horse  in  Pauls  Churchvard.  In-8", 
2  ff.  lim.  n.  ch.,  159  ff.  [X.  11727]. 


406  COMPTES   RENDUS 

L.  Charlanne  (op.  cit.,  p.  183)  indique  une  édition  du  French  Littletoii, 
datée  de  1583,  que  n'a  pas  connue  M"«  L.,  mais  il  ne  dit  pas  où  il  l'a  vue. 
M'I'i  L.  ne  connaît  pas  non  plus  l'édition  suivante  : 

*'rhe  French  Littleton,  a  most  easy,perfcct  and  absolut e^ua y  to  leanie  the  Freurb 
longue,  set  forth  by  Clandius  Holvbaiid,  tientilhoinine  bourbonnois .  Duiii  spiro, 
spero. —  London,  printed  bv  Richard  Pield,  1616  ;  in-J2,  203  p.  [Bibl.  Ste- 
Gen.  8°  X.  495].  Dédicace  datée  London,  2  of  Mardi  1597. 

L.  Charlanne  {op.  cit.,  p.  183)  indique  une  Gniiuiiiar  for  the  French  verbs 
(London,  1599)  S'^'^s  autre  référence.  Ne  serait-ce  pas  l'édition  de  1599  du 
Trealise  for  declining  of  verbs,  mentionné  par  M"«  L.  ? 

La  Bibl.  nat.  possède  l'éd.  de  1641  de  cet  ouvrage  dont  voici  la  descrip- 
tion. 

A  Trealise  for  declining  of  verbes,  vjhich  may  be  called  the  second  chiefest  worke 
of  Ihe  French  tangue,  set  forth  by  Claudius  Holliband.  —  London,  printed  by 
George  Miller,  dwelling  in  Blacke  Fryers,  1641  ;  in-80,  151  pages  [X.  16240]. 
(Dédicace  à  Damoiselle  Anne  Harrington,  datée  de  Londres  1 5-1  i-i  580  et 
signée  Desain liens.) 

Claudii  a  Sancto  Vincvlo,  De  Pronuntiatione  linguae  gallicae,  libri  duo,  ad  il- 
luslrissiniani sinnilque doctissivHim Eliiabetham  Anglorum  reginani...  — Londini, 
excudebat  Thomas  VautroUerius  typographus,  1580;  in-80,  i^ç  p.  [Maz. 
Rés.  20231].  La  dédicace  est  signée  :  «  Cl.  a  Sancto  Vinculo,  Molinensis 
Borboniorum.  »  —  On  lit  :  P.  9  :  «  Ad  linguae  gallicae  studiosum  lectorem. 
Posteaquam  totos  hos  decem  annos  in  lingua  latina  et  gallica  edocenda  Lon- 
dini consumpsissem,  ac  proinde  de  varia  et  scribendi  et  pronuntiandi 
ratione  (dum  importunis  discipulis  simul  respondere  ac  satisfacere  conabar) 
multa  diligenter  annotassem,  ea  solum  quae  ad  sermonem  nostrum  natu- 
raliter  pronumiandum  taciebant,  ut  tandem  in  publicum  exirent,  curavi...  » 

L.  Charlanne,  toujours  sans  autre  indication,  signale  (p.  183)  une  édition 
de  1593  de  The  Treasuric  of  the  French  Tong  et  une  édition  de  1 580  du  Cunipo 
di  Fior,  que  M""  L.  n'a  pas  connues.  Enfin  la  Bibl.  nat.  possède  deux  éditions 
d'un  manuel  de  conversation  de  Holyband,  que  M"e  L.  a  également  ignoré  : 

*Propos  familiers  de  niailre  Claude  de  Hollyband,  très  prof  tables  et  bien  faciles 
pour  apprendre  la  langue françoise.  Ghemeynefrau:(oysche  redeneu...  —  Rouen, 
R.  Daré,  16.^7  ;  in-80,  128  pages.  [X.  15254  (2)|  —  1664;  Rouen, 
Vve  R.  Daré  ;  in-S»,  128  pages.  [X.  1525s  (2).] 

P.  161.  —  La  Bibl.  nat.  possède  une  éd.  de  1647  <-'^  ^'-"^  French  Alphabet 
de  G.  De  la  Mothe,  qui  est  peut-être  identique  à  la  dernière  édition  citée  par 
K.  L.  En  voici  la  description  : 

The  French  Alphabet  teaching  in  a  vcry  short  tinie,  by  a  most  easie  way  to  pro~ 
nounce  French  naturally...  by  G.D.L.M.N.  —  London,  printed  by  A.Miller, 
and  are  to  be  sold  by  Tho.  Underhill  at  the  Bible  in  Wood  Street,  1647  ;  in-80, 
sign.  A-P.  [X.  1 1768]  (Dédicace  à  Sir  Henry  Walloppe  datée  du  11-8-1592 
et  signée  G.  Delamothe  N. —  Dans  l'épître  au  lecteur  est  annoncée  la  publi- 
cation d'un  French  Tutor). 


K.  LAMBLEY,   The  Frcuch  Langiiagc  in  Eugla)iâ.  407 

P.  169,  n.  5.—  Trois  éditions  du  Diictor  de  Jolin  Minshew  se  trouvent  à 
la  Bibl.  nat.  : 

IlvEa'Dv  £t;  Ta?  yÀrD^-a;,  id  est  Ditclor  in  //;7•,'■^^/.s■,  Ihe  Guide  i)!to  toiigties 
ciim  illanim  harwouiaet  ftvmohgiis,  ori£;iiiationihiis,ratiouihus  et  cfenViUioiiibiis 
in  omnibus  his.  unJecim  liui^uis,  vi^.  :  i .  Anglica,  2 .  Cambro-britannica,  ) .  Belgica, 
4.  Gennanica,  $.  Gallica,  6.  ItaUca,  7.  Hispanica,  S.  Lusitanien,  9.  Latitw, 
10.  Graeca,  11.  Hebrea,  etc..  Operastudio,  industnit,labore  et  snmptibtis  Johan- 
nis  Minshaei,  in  hiceni  editum  et  impressiun.  —  Vendibiles  extant  Londini, 
apud  Joannem  Browne  bibliopolam  in  vico  vocato  Little  Brittaine,...  161 7  ; 
in-tbl.,  8  tl".,  lim.  n.  ch.  545  pages  [X.  660;. 

* —  (Même  titre  que  2*  éd.,  1627.)  1626.  2'  editio.  —  London,  printed  by 
John  Haviland,  and  are  by  him  to  be  sold  at  his  printing  house  in  the  Little 
Old  Baily  in  Eliots  Court;  in-tbl.,  769  col.  [X.  661]. 

'Minshiiei  Enwndalio  velu  mendisexpurcratio  seu  Augmentât io  siii  Ducloris  in 
Linguae,  the  Guide  iiito  tangues,  cuni  illarum  haruionia  et  etyuioJogiis,  origina- 
lionibus,  rationihuset  dérivât  ionibus  in  omnibus  his  noi'em  linguis,vii.i  .Anglica, 
2.  Belgica,  _,'.  Germanica,  4.  Gallica,  /.  Italica,  6.  Hispanica,  7.  Latina,  8. 
Graeca,^.  Hebraea,  etc..  Opéra,  studio,  industria,  labore  et sumptibus  Johannis 
Minshaei  in  htccni  editum  et  impressuni ,  22°  Julii  anno  162J .  Secunda  editio... 

—  London,  printed  by  John  Haviland,  and  are  by  him  to  be  sold  at  his 
house  in  the  Little  Old  Baily,  in  Eliots  Court,  1627;  in-fol.,  760  col.,  car. 
goth.  et  rom.  [X.  662  . 

Un  autre  dictionnaire  en  six  langues  a  pu  également  servir  aux  Anglais 
apprenant  le  français  : 

* Sex  Linguarum  Jatinae,  gallicae,  hlspanicae,  itaUcae,  anglicac  et  teutonicae 
dihicidissimus  dictionarius...  — In  Venetia,  M.  Sessa,  1541  ;  in-80.  Sig.  A-M. 
fX.  9ii9\ 

—  1)53-  —  Tiguri,  apud  Froschoverum  ;  in-S^^,  Sig.  A-N.,  car.  goth. 
rX.  9120]. 

P.  181.  —  Il  existe  des  Colloques  de  Mathurin  Cordier,  une  édition  de 
Cambridge  qui  certainement  était  destinée  à  la  jeunesse  anglaise. 

'Nouvelle  Traduction  des  Colloques  de  Mathurin  Cordier,  divisés  en  quatre 
livres,corrigée  d'un  grand  nombre  de  fautes  et  mise  dans  la  pureté  des  deux  langues, 
pour  la  plus  grande  facilité  des  enfants.  —  Cantebrigiae,  J.  Hayes,  1698,  154 
pages'.  [Bibl.  de  Philadelphie]. 

La  Bibl.  nat.  possède  quatre    autres  éditions  françaises   de  ces  dialogues  : 

*  Les  Colloques  de  Mathurin  Cordier  divise^  en  quatre  livres,  traduits  de  latin 
en  français,  Vun  respondant  à  Vautre  pour  l'exercice  des  deux  langues  (par 
Gabriel  Chapuis)...  — Paris,  H.  Marnef,  1586  ;  in-i6,  595  pages  [X.  8854 
bis  . 


I.  Cette  description  est  empruntée  au  Répertoire  des  ouvrages  pédagogiques  du 
AT/o  siècle;  Paris,  1886  ;  in-80. 


408  COMPTES    RENDUS 

—  1638. —  Paris,  J.  Libert;  in-12,  598  pages  [X.  8855]. 

*  Nouvelle  Tradiiclioii  des  Colloques  de  Mathuriu  Cordier,  divise:;^  en  IF  livres, 
corrigée  d'un  grand  nombre  de  fautes  et  mise  dans  la  pureté  des  deux  langues  pour 
la  plus  grande  facilité  des  enfants. — Paris,  Vve  C.  Thiboust  et  P.  Esclassan, 
1672  ;  in-12,  vni-496  pages  [X.  8856  . 

—  1691.  —  Amsterdam,  H.  Wetstein  ;  in-12,  508  pages  ^8°  X.  12670". 

P.  185.  — L'IsIe  of  Wilbraham,  en  outre  de  Part  of  Du  Bartas,z  traduit 
encore  d'autres  poésies  du  même  écrivain. 

*Foure  Bookes  of  Duhartas,  I.  The  Arke  ;  II.  Babylon  ;  ///.  The  Colon?iyes  ; 
IIII.  The  Columnes  or  Pyllars  ;  in  French  and  English,  for  the  instruction  and 
pleasure  oj  such  asdelight  in  hothLanguages,  hy  William  Llsle  of  Wilhurgham , 
Hsquirefor  the  Kings  Body,  together  with  a  large  Commentary  hy  S.G.S.  — 
London,  printed  b\-  T.  Paine,  for  Francis  Egeisfielde,  and  are  to  be  sold  at 
the  signe  of  the  Marygold  in  Paules  Church-yard,  1637;  in-40,  7  flf.  lim., 
2  X  186  pages,  I  fol.  [Maz.  io8s6\ 

.Sur  le  fol.  avant  le  titre  de  départ  deux  fleurs  allégoriques  se  donnant  la 
main  ;  au-dessous,  la  légende  : 

«  Jusqu'à  la  fin  du  mond  la  Lvs  Françoise 
«  Fleurisse  jointe  avec  la  Rose  Angloise  ». 

P.  187  —  En  plus  des  deux  éd.  de  An  Alvearie  de  J.  Baret,  signalées  par 
M>'e  L.,  la  Bibl.  nat.  en  possède  une  3e  de  1580  : 

*  An  Alvearie  or  quadruple  dictionarie,  containing  foure  sundrie  tangues, 
namelie  English,  Latine,  Greeke  and  French,  iiewlie  enriched  with  varietie  of 
u'ordes,  phrases,  proverhs,  and  divers  lightsome  observations  of  grammar,  by  the 
tables  you  may  contrariwise  finde  out  the  most  necessarie  ivordes  placed  after  the 
alphabet,  ivhatsoever  are  so  be  found  in  anie  other  dictionarie,  which  tables  also 
servingfor  lexicons,  to  lead  the  learner  tinto  the  English  of  such  hard  ivordes  as 
are  often  read  in  authors,  beingfaithfullie  examiiied,  are  truelle  numbered,  verie 
profitable  foi  such  as  be  désireux  of  anie  of  those  languages.  Cum  privilego 
regiae  Maiestatis.  —  Londini,  excudebat  Henricus  Denhamus  tvpographus, 
Gugliemi  Seresii  unicus  assignatus,  1580;  in-fol.,  sign.  A  —  Tttt.  [X.  2835]. 

Préface  signée  :  Jo.  Baretus  Cantabrigiensis. —  Fol.  5^°...  but  in  the 
French  tables,  although  I  had  before  travelled  in  divers  couniries  beyoud 
the  seas  both  for  language  and  learning,  vet  not  trusting  to  mine  owne 
skill,  I  used  the  helpe  of  M.  Chalonet  and  M.  Claudius... 

P.  190.  —  Voici  les  descriptions  des  éd.  du  Dictionnaire  de  Cotgrave  qui 
sont  à  la  Bibl.  nat.  et  à  la  Bibl.  Ste-Genevièvc  :  celles  données  parM''^  L. 
sont  très  incomplètes. 

A  Dictionarie  of  the  French  and  English  tangues,  compiled  by  Randie  Cot- 
grave. —  London,  printed  by  A.  Islip,  161 1  ;  in-fol.,  sign.  A-Nnnn.  (Les 
derniers  cahiers  sont  paginés  i-io.)  [4°  X.  243]. 

A  Dictionarie  of  the  French  and  English  tangues^  compiled  by  Randie  Cot- 
grave. IVhereunto  is  also  annexed  a  most  copions  dictionarie  of  the  English  set 


K.  LAMBLEY,    Thc  Ffciich  Languagc  in  Englaud.  409 

hefore  the  Frettch,  hy  R.  S.  L.  (Robert  Sherwood,  Londoncr.)  —  London, 
printed  by  A.  Islip,  1652;  2  parties  en  i  vol.  in-fol.  [X.  600].  (La  2^  partie 
a  pour  titre  :  Dictionaire  anglois  et  françois.) 

A  Freuch-EngJish  Dictionary,  compiJ'd  hy  M^  Randle  Cotgrave,  icith  anoiher 
in  English  and  Frettch,  icbereuiito  are  netvly  added  the  animadversions  and 
suppléments...  of  James  HoiveU...  —  London,  J.  Williams,  1650;  2  parties  en 
I  vol.  in-fol.  [X.   42]. 

—1650.  —  London,  George  Lathum  :  in  fol.,  2  parties  en  i  vol.  [Bibl. 
Su-.Gen.  fol.  X.  1557].  (Précédé  de  The   French  Grammar.) 

—  1660.  —  London,  printed    by  W.  Hunt  ;  2  parties  en  i  vol.  [X.  601]. 

—  1675.  —  London,  A.  DoUe  ;  2  parties  en  i  vol.  in  fol,  [X.  940]. 

P.  192.  —  Voici  les  indications  bibliographiques  omises  par  xM'le  L.  dans 
sa  description  du  Lexicon  Tetraglotton  de  James  Howel,  que  je  fournis  d'a- 
près l'ex.  de  la  Bibl.  nat.  :  In-fol.,  sign.  A-(d).  [X.  38]. 

Parmi  les  dictionnaires  polyglottes  qui  ont  été  répandus  en  Angleterre,  il 
faut  citer  celui  de  Calepin,  dont  la  Bibl.  nat.  possède  de  nombreuses  éd.  Le 
Répertoire  des  ouvrages  pédagogiques  du  AT/e  siècle  (Paris,  1886,  in-80)  signale 
en  outre  un  dictionnaire  en  6  langues,  qui,  par  le  fait  qu'il  a  été  imprimé 
à  Rouen,  a  dû  servir  aux  Anglais  : 

Faber  (Basilius)  fSoranus]  —  Le  Dictionnaire  des  six  langages.  —  Rouen, 
L.  Villain,  1611,  in-12.  [Bibl.  de  Troyes]. 

P.  205.  —  La  Bibl.  nat.  ne  possède  que  la  2^  éd.  des  Dialogues  de 
Dugrès  : 

Dialogi gallico-anglico-latini, per  Gahrielem  Dugres,...  editio  2^i...  — Oxoniae, 
veneunt  apud  T.  Robinson,  1652;  in-12,  pièces  lim.,  195  pages  et  index! 
[X.  13532]. 

P.  226  ',  n.  3.  —  Outre  les  deux  éditions  du  Traité  de  Meigret  indiquées 
par  Mlle  L.,  la  Bibl.  nat.  en  possède  une  troisième  avec  un  titre  différent. 
Voici  la  description  de  ces  3  éditions. 

Traité  touchant  le  commun  usage  de  l'escriture  française,  faict par  Lovs  Meigret, 
Lyonnois,  auquel  est  débattu  desfaultes  et  abus  en  la  vraye  et  ancienne  puissance 
des  lettres.  —  [Paris]  on  les  vend  au  Palais  en  la  gallerie  par  où  on  va  à  la 
Chancellerie,  es  bouticques  de  Jehan  Longis  et  Vincent  Sertenas,  libraires,  et 
en  la  rue  Neufve  Nostre  Dame,  par  Denis  Janot,  imprimeur  et  libraire, 
1542  :  in-40,  sign.  A.  G.  [Rés.  X.  910]. 

—  1545-  —  A  Paris,  de  l'imprimerie  de  Jeanne  de  Marnef,  vefve  de  feu 
Denys  Janot,  demeurant  en  la  rue  Neufve  Nostre  Dame,  à  l'enseigne  saint 
Jean  Baptiste;  in-80,  sign.  A.-A.   [Rés.  X.  1943]. 

*Le  Trettè  de  la  grammere  françoe^e,  par  Louis  Meigret,  Lionoes.—  A  Paris, 
chès  Chrestien  Wechel,  à  la  rue  Sainct  Jean  de  Beauvais,  à  l'Enseigne  du' 
Cheval  volant,  1550;  in-40,  144  p.  [Rés.  X.  903]. 

I.  Il  est  regrettable  que  Meiie  L.  n'ait  pas  relevé  dans  ses  index  biblio^ra- 
phiques  les  ouvrages  signalés  entre  la  page  226  et  la  page  231. 


410  COMPTES   RENDUS 

P.  227.  —  La  Bibl.  nat.  ne  possède  que  3  éd.  de  la  GaJlicae  linguae  histi- 
liitio  de  Jean  Pilot  ; 

Gallicae  linguae  Itistilutio  latino  sermone  conscripla  per  Joannem  Pillotutn, 
Barreiisein.  —  Parisiis,  ex  officina  Stephani  GrouUeau,  in  vico  novo  D. 
Mariae  conimorantis,  sub  intersignio  S.  Joannis  Baptistac,  15S0;  in-So,  8  ff. 
lim.  n.  ch.,  108  ff.  [Rés.  p.  X.  28]. 

—  1)55-—  Ibid.  ;  in-80,  6  ff.  lim.  n.  ch.,  108  ff.  [Rés.  X.  1906J. 

—  1 561.  Nunc  vero  locuplctata  per  eundcm. — Ibid.;  in-8",  268  p.  i  fol. 
n.  ch.  [Rés.  X.  1935]. 

De  VInstitutio  Gallicae  linguae,  de  Jean  Garnier,  elle  a  aussi  trois  éd.  : 
Institutio  Gallicae   linguae  in  usuni  juvenlutis  gernianicae...   aulhore  ]oan. 

Garnerio.  —  (Genevae),  apud  J.  Crispinum,    1558;  in-80,  viii-102    pages 

[Rés.  X.  1939]. 

—  1591.  —  Genevae,  apud  heredes  E.  Vignon  ;  in-8'\  viii-78  pages  [Rés. 
X.  2700]. 

Institutio  gallicae  linguae,  priinum  a  Joaniu'  Garnerio  in  liicctii  édita,  nunc 
denuo  revisa  et  correcta  a  Petro  Morlelo...,  — Ihenae,  typis  T.  Steinmanni, 
1593  ;  in-80,  74  pages  [8°  X.  11676]. 

Elle  possède  en  outre  du  même  auteur  un  petit  traité  religieux  qui  a  été 
traduit  en  anglais  : 

A  Briefe  and  plaine  confession  of  the  Christian  jaith,  conleinyng  100  articles 
a/ter  the  symbole  or  Crede  of  the  apos telles,  niade  and  sel  foorthe  in  anno  1^49, 
hyjhon  Garnier,  and  translated  oui  oj  Frenche  into  Englishe  hy  Nicholas  Malhie, 
in  the  yere  0/  our  Lorde  1^62.  —  London,  by  J.  Kingston  (s.  d.);  in-S",  sign. 
A.-G.  [D.  4459]. 

Elle  a  deux  éditions  du  Dialogue  de  Vorthographe  de  Jacques  Peletier  : 

Dialogue  de  Vjrtografe  e  prononciation  jrançoese,  départi  andeus  livres  par 
Jacques  Peletier  du  Mans.  —  A  Poitiers,  par  Jan  e  Enguilbert  de  Marnef,  a 
l'anseigne  du  Pélican,  1550;  in-80,  8  ff.  lim.  n.  ch.,  216  p.  [Rés.  X.  1953]. 
(Exemplaice  de  Ménage.) 

Dialogue  de  Vortografc  e  prononciacion  françoese,  départi  en  deux  livres,  par 
Jacques  Peletier  du  Mans.  —  A  Lyon,  par  Jan  de  Tournes,  1555  ;  in-8'>,  137 
p.,  4  ff.  n.  ch.,  car.  ital.  [Rés.  X.  1954]. 

Grammaire  françoise,  contenant  reigles  très  certaines  et  adresse  très  asseurèe  à 
la  naïve  connoissance  et  pur  usage  de  nostre  langue,  en  faveur  des  étrangers  qui 
eu  seront  désireux,  par  C[harles]  M[aupas]  Bl[esois].  —  A  Bloys,  par  Philippe 
Cottereau,  libraire  et  imprimeur  du  roy  et  de  la  ville,  1607.  Avec  privilège 
du  roy.  In-i6,  2  ff.  lim.,  386  p.  et  i  fol.  priv.  [Maz.  Rés.  44.  211].  Note  de 
M.  Perd.  Brunot  collée  sur  la  couverture  : 

«  Volume  rare.  Maupas  raconte  dans  la  préface  d'une  édition  postérieure 
qu'il  n'avait  d'abord  fait  tirer  qu'un  très  petit  nombre  d'exemplaires  de  sa 
grammaire  ;  il  la  distribuait  à  ses  élèves  étrangers  et  on  s'explique  facilement 
de  la  sorte  qu'ils  se  soient  perdus  pour  la  plupart. 


K.  LAMBLEY,   TJk'  Freuch  Languagc  in  England.  411 

«  Cette  éd.  de  1607  n'existe  ni  à  la  Sorbonnc,  ni  à  l'Arsenal,  ni  au  Musée 
pédagogii-iuc,  ni  à  S'e-Geneviéve,  Stengel  ne  l'a  trouvée  en  Ail.  qu'à  Munich. 
Ulle  se  trouve  cependant  dans  la  collection  de  M.  le  O»  de  LigneroUes. 

«L'ouvrage  est  du  reste  fort  important.  Beaucoup  de  grammairiens  posté- 
rieurs jusqu'en  1640  le  citent  avec  respect,  comme  une  autorité,  surtout  pour 
la  syntaxe.  » 

Grammaire  et  syntaxe  française,  contenant  reigles  bien  exactes  et  certaines  de  la 
prononciation,  orthographe,  construction  et  usage  denostre  langue,  en- faveur  des 
estrangiers  qui  en  sont  désireux, par  Charles  Maupas,  Bloisien.  2^  édition,  reveuë, 
corrigée  et  augmentée  de  moitié,  et  en  beaucoup  de  sortes  amendée  outre  la  précé- 
dente par  ledit  autheur.  —  A  Paris,  chez  Adrien  Bacot,  imprimeur,  demeu- 
rant rue  des  Carmes,  à  l'image  S.  Jean,  1625,  in-12,  10  fF.  lim.  n.  ch.,  360 
pages  [X.  9802]. 

Grammaire  et  syntaxe  francoise,  contenant  reigles  bein  (sic)  exactes  et  certaines 
de  la  prononciation,  orthographe,  construction  et  usage  de  nostre  langue,  en  faveur 
des  estrangiers  qui  en  sont  désireux,  par  Charles  Maupas,  Bloisien,  troisième  édi- 
tion, reveuê,  corrigée  et  augmentée  de  moitié,  et  en  beaucoup  de  sortes  amendée, 
outre  la  précédente  par  ledit  autheur.  —  A  Rouen,  chez  Jacques  Cailloué,  tenant 
sa  boutique  dans  la  cour  du  Palais,  1652,  in-12,  16  ff.,  lim.  n.  ch.,  560  pages, 
[X.  9805J.  (Accedit  :) 

Philippi  Garneri  Aurelianensis  Galli  Linguae  gallicae  professoris,  Praeccpta 
gallici  sermonis...  Tertia  editio...  Rothomagi,  apud  Jacobum  Cailloué,  1652, 
in-12,  8  tï.  lim.  n.  ch.,  127  pages. 

Grammaire  et  syntaxe  francoise,  contenant  reigles  bien  exactes  et  certaines  de  la 
prononciation,  orthographe,  construction  et  usage  de  nostre  langue  en  faveur  des 
estrangers  qui  en  sont  désireux,  par  Charles  Maupas,  Bloisien.  Dernière  édition, 
revetie,  corrigée  et  augmentée  de  la  moitié  par  ledit  autheur  ;  de  plus  a  esté 
adjous té  la  Grammaire  latine  et  francoise  de  Garnerius...  -~  A  Rouen,  chez 
Jacques  Cailloué,  dans  la  cour  du  Palais,  1638,  in-12,  12  ff.  lim.,  360  pages 
[Maz.  Rés.  44986].  (Suit  la  Grammaire  de  Philippe  Garnier.) 

P.  229.  —  Grammaire  de  Oudin. 

Grammaire  francoise  rapportée  au  langage  du  temps,,  par  Antoine  Oudin, 
secrétaire  interprète  de  Sa  Majesté,  reveu'é  cl  augmentée  de  beaucoup  en  celle 
seconde  édition.  —  A  Paris,  chez  Antoine  de  Sommaville,  au  Palais,  dans  la 
Gallerie  des  Merciers,  à  l'Escude  France,  1640,  in-S",  3  ff.  n.  ch.,  320  pages 
[X.  9795]- 

—  1645.  — ■  Reiieuë  et  augmentée  de  beaucoup  en  celle  dernière  édition.  —  A 
Rouen,  chez  Jean  Berthelin,  dans  la  cour  du  Palais,  in-80,  3  ff.  n.  ch., 
520  pages [X.  9796]. 

—  1645.  —  Ibid.,  in-80,  4  ff,  n.  ch.,  32c  pages  [X.  9797]. 
P.  230.  —  Curiosités  françaises  de  Oudin. 

Curiositeifrançoises,  pour  Supplément  aux  dictionnaires  ou  Recueil  de  plusieurs 
belles  propriété;^,  avec  une  infinité  de  proverbes  et  quolibets  pour  V explication  de 


412  COMPTES    RENDUS 

toutes  sortes  de  livres,  par  Antoine  Oiidin,  secrétaire  interprète  de  sa  Majesté.  — 
A  Paris,  chez  Antoine  de  Sommaville,  au  Palais,  dans  la  Gallerie  des  Mer- 
ciers, à  l'Escii  de  France,  1649,  iQ-8°,  4  ff.  lim.  n.  ch.,  615  pages  [X. 
14017]- 

—  1646.  —  Imprimé  à  Rouen  et  se  vend  à  Paris  chez  Antoine  de  Som- 
maville, au  Palais,  dans  la  petite  sale  des  Merciers,  à  l'Escu  de  France,  in-80, 
4  ff.  lim.  n.  ch.,  471  pages  [X.  14018]. 

Voici  les  indications  bibliographiques  de  VEscbole  Françoise  de  Jean  Baptiste 
Du  Val,  omises  par  M'e  L.  : 

—  Paris,  E.  Foucault,  1604.  In-S",  .\v1-295  pages  [X.  9794]. 
Grammaire  de  Jean  Masset  : 

Exact  et  très  jacile  acheminement  à  la  langue  françoise,  par  Jean  Masset,  mis 
en  latin  par  le  mesme  autheur,  pour  le  soulagement  des  estrangers...  —  A  Paris, 
chez  David  Douceur,  libraire  juré,  rue  Sainct  Jacques,  à  l'enseigne  du  Mer- 
cure arresté,  1606,  in-fol.,  32  pages  [X.  507]. 

Voici  les  références  bibliographiques  des  diverses  éditions  des  Praecepta 
Gallici  sermonis  de  Philippe  Garnier. 

—  1607.  —  Argentorati,  impensis  L.  Zetzneri  ;  in-S»,  xvi-87  pages 
[80  X.   12465]. 

—  1621.  y  éd.  —  Aureliae,  apud  J.  Nijon  :  in-12,  pièces  lim.,  127  pages 
[X.   11518]. 

—  1632.  y  éd.  —  Rotomagi,  apud  J.  Cailloué  ;  in-12,  pièces  lim.,  127  pages 
[X.  9803  (2)]. 

Traités  grammaticaux  de  Laurent  Chiflet  : 

Essay  d^ une  parfaite  grammaire  de  la  langue  française,  où  le  lecteur  trouvera, 
en  bel  ordre,  tout  ce  qui  est  de  plus  nécessaire,  de  plus  curieux  et  de  plus  élégant 
en  la  pureté,  en  l'orthographe  et  en  la  prononciation  de  cette  langue,  par  le  R.  P. 
Laurent  Chiflet,  de  la  Compagnie  de  Jésus.  —  A.  Paris,  chez  Pierre  Naugé,  rue 
des  Carmes,  près  Saint-Hilaire,  1668  ;  in-12,  4  ff.  lim.,  274  pages  et  3  ft. 
table  [Sorb.  12°  L.  P.  f.  327]. 

—  1680.  6e  éd.  —  A  Cologne,  chez  Pierre  Le  Grand,  1680;  in-12,  4  ff. 
lim.,  95  pages,  4  ff.  table  [X.  9828]. 

—  1697.  ic--  et  dernière  éd.  —  A  Bruxelles,  chez  Lambert  Marchant,  mar- 
chand libraire,  au  Bon  Pasteur,  au  Marché  aux  Herbes;  in-12,  4  ff.  lim., 
250  pages  et  3  ff.  table  [X.  9829]. 

Nouvelle  et  parfaite  Grammaire  jrançoise,  où  se  voit  en  bel  ordre  tout  ce  qui  est 
déplus  nécessaire,  de  plus  curieiix  et  de  plus  élégant  en  la  pureté,  Vortographe 
et  en  la  prononciation  de  cette  langue,  par  le  R.  P.  L.  Chiflet,  de  la  Compagnie 
de  Jésus.  —  A  Paris,  chez  Claude  Audinet,  rue  des  Amandiers,  vis  à  vis  le 
Collège  des  Grassins,  à  la  Vérité  royale,  1677  ;  in-12,  6  ff.  lim.,  274  pages 
[X.  9831].  (Même  texte  que  Essay  d'une  grammaire  parfaite.') 

—  1669.  —  A  Paris,  chez  Pierre  Trabouillet,  au  Palais,  à  l'entrée  de  la  Gale- 
rie des  prisonniers,  à  la  Fortune;  in-12,  4  ff.  lim.,  274  pages,  3  fi.  table 
[X.  9830]. 


K.  LAMBLEY,  71k'  Freiich  Laiiguûgc  in  England.  413 

— 1691.  Nouvelle  édition  conigce  et  anijnientée  d'iiiie  iiièthodc  ahrcgce  deVor- 
toc^niphe.  —  A  Paris,  chez  la  Veuve  de  Louis  Gontier,  sur  le  quay  des  Augus- 
tins.  à  l'Image  saint  Louis,  avec  privilège  du  roy  ;  in-12,  6  ff.  liin.,  312  pages 
fSorb.  12°  L.  P.  f.  334]. 

Les  véritables  Principes  de  /./  Lingue  française,  pour  la  sçavoir  écrire  et  parler 
:n  peu  de  temps,  oti  par  une  courte  lecture  on  acquerra  solidement  ce  qu'on  n  appren- 
dra jamais  quimparjaitevient  par  le  seul  usage.  Seconde  édition,  reveu'é  corrigée 
et  augmentée  de  remarques  sur  la  Grammaire  Jrançoise  du  P.  Chifflet.  En  faveur 
des  étrangers.  —  Paris,  chez  Florentin  et  Pierre  de  Laulne,  devant  la  Sor- 
bonnc,  à  l'Empereur,  1689.  Avec  privilège  du  roi  ;  in-12,  5  ff.  lira.,  202  pages 
[Sorb.  12°  L.  P.  f.  329]. 

Outre  les  auteurs  cités  par  M"e  L.,  dans  les  dernières  pages,  en  voici 
trois  qui  lui  ont  échappé  : 

Pierre  le  Gaygnard. 

*LAprenmolire  français  pour  aprendre  les  jeunes  enfans  et  les  estrangers  à  lire 
en  peu  de  temps  les  mots  des  escriptures  françaises,  nouvellement  inventé  et  mis  en 
lumière,  avec  la  vraie  orthographe  française  par  Pierre  le  Gaygnard,  seigneur  de  la 
Chaume  et  de  la  Vergue  sur  Sesvre,  dedie^  à  Monsieur  de  la  Boullais. —  A  Paris, 
chez  Jean  Berjon,  rue  S.  Jean  de  Beauvais  au  Cheval  volant  et  au  Palais  en  la 
Galerie  des  prisonniers,  1609;  in-12,  2  ff.  lim.,  245  pages,  2  tableaux  [X. 
11767J. 

Claude  Irson. 

*Méthode  abrégée  et  familière  pour  aprendre  (sic)  en  peu  de  temps  à  bien  lire,  â 
prononcer  agréablement  et  à  écrire  correctement  en  français,  ouvrage  très  utile  non 
seulement  aux  étrangers  mais  aussi  aux  Français  qui  désirent  se  perfectionner  en 
m^lre  langue  ou  même  enseigner  les  autres,  par  Claude  Irson.  —  A  Paris,  chez 
Pierre  Baudouin  le  fils,  au  bout  du  Pont  Neuf,  proche  la  grand  Porte  des 
Augustins,  à  l'Image  Saint-Augustin,  1667,  '^v^*^  privilège  du  roi  ;  iu-12, 
II  f.  lim.,  262  pages  [X.  11778  et  11779J.  (Préface  fol.  5^0,  .  .  j'ay  voulu 
faire  un  abrégé  de  ma  nouvelle  méthode...) 

Du  Tertre. 

*Méthode  universelle  pour  apprandre  (sic)  facilement  les  langues,  pour  parler 
purement  et  escrire  nettement  en  français,  recueillie  par  le  sieur  Du  Tertre.  — 
A  Paris,  chez  Jean  Jost,  rue  S.  Jacques,  au  Sainct  Esprit,  1650,  avec  privi- 
lège du  roy;  in-12,  10  ff.  lim.,  196  pages  [Maz.  20248].  (Le  titre  de  départ 
porte  «  Méthode  générale  et  raisonnee  pour  apprandre  (sic)  facilement  les 
langues,  principalement  la  latine  ».) 

Méthode  universelle  pour  apprandre  (sic)  facilemant  (sic)  les  langues  pour  par- 
ler puremant  (sic)  et  escrire  nettemant  (sic)  en  français,  recueillie  par  le  sieur 
Du  Tertre.  Reveue,  corrigée  et  augmentée  en  cete  (sic)  seconde  édition.  —  A 
Paris,  chez  Jean  Jost,  rue  S.  Jacques,  au  Sainct  Esprit,  1652,  avec  privilège 
du  roy;  in-12,  30  ff.  lim.,  246  pages,  suivi  d'un  «  alphabet  pour  l'ortho- 
graphe »,  30  ff.  [Maz.  46080]. 


414  COMPTES    RENDUS 

P.  248.  —  ludications  bibliographiques  des  Spared  Homes  de  John  Wod- 
roeph  : 

1625.  2nd  éd.  ;  in-l'ol.,  2  ff.  lini.  n.  ch.,  344  p.  et  2  !"l  11.  oh.  d'index. 
[X.  381]. 

P.  264.  —  Pierre  Erondell. 

The  French  Garden  for  English  ladyes  aiid  getitlewonien  to  xvalke  in,  or  a  sotii- 
nier  dayes  labour,  betng  an  Introduction  for  the  attayning  tinto  the  hnou'ledge  of 
Ihe  French  tongue  ;  wherein  for  the  practise  thereof,  are  fravied  thirteene  dialogues 
il!  French  and  English,  conccrning  divers  matters  frj?u  Ihe  rising  in  ihe  niorn- 
ing  till  bed  time,  also  the  Historié  of  the  centurion  mentioned  in  the  Gospcll,  in 
French  verses,  which  is  an  casier  and  shorter  méthode  then  hath  heene  yet  set  forth, 
to  bring  the  lovers  of  the  French  tongue  to  the  perfection  of  the  same,  neu'ly  corr- 
ectcd  and  augnicnted,  which  necessary  rules,  by'the  author  Peter  Erondell,  profess- 
or  of  the  same  language  and  fohn  Fahre,  his  adjoint.  —  London,  printed  bv 
Edw.  All-de  for  John  Grismond,  and  are  to  be  solde  at  his  shop  ncere  the 
Httle  North  doore  of  S.  Paules  Church,  at  the  Signe  of  the  Guune,  1621  ; 
in-8,  sign.  :  A.-Q..  Car.  goth  et  car.  rom.  [X.  16239]. 

P.  279.  —  Grammaire  anglaise. 

Grammaire  anglaise  pour  facilement  et  promplenient  apprendre  la  langue 
angloise,  qui  peut  aussi  aider  aux  Anglais  pour  apprendre  la  langue  française.  — 
Paris,  P.  Billaine,  1625  ;  in-12,  205  pages,  pièces  lim.  et  Errata  [Bibl.  Ste- 
Gen.  8°  X.  495].  (Signé  au  Collège  de  Navarre  le  8  février  1625.  Dédié  à 
Henriette  Marie  de  France,  sœur  du  roy,  accordée  au  Sérénissime  Prince  de 
Galles.) 

—  1639.  —  A  Rouen,  chez  Louis  Oursel,  dans  l'Estre  Nostre  Dame,  près 
les  Changes;  in-S»,  4  ff.  lim.  205  pages  [X.  15490(2)].  (Suivi  de  :  Alphabet 
anglais  contenant  la  prononciation  des  lettres  avec  les  déclinaisons  et  conjugai- 
sons.—  (Ibid.)  1639;  in  ^°'  3^  P^ges.) 

Grammaire  angloise  et  française  pour  facilement  et  promptcnient  apprendre  la 
langue  angloise  et  française,  reveue  et  corrigée  tout  de  nouveau  d'ufie  quantité  de 
jantes  qui  étaient  aux  précédentes  impressions,  par  E.  A.  Augmentée  en  cette  der- 
nière édition  d'un  vocabulaire  anglais  et  françois.  —  A  Rouen,  chez  la  Vefve 
de  Robert  Daré,  dans  la  cour  du  Palais,    1670  ;  in-8",  4  ff.  lim.,  271  pages 

[X.  15494]- 

—  *i679.  —  ^  Rouen,  chez  Julien  Courant,  au  bas  des  degrez  du  Palais, 
1679;  in-80  4  ff.  lim.,  204  pages  [X.  15495].  (Le  vocabulaire  a  un  titre  et  une 
pagination  séparée  :  Vocabulaire  anglois  et  françois  pour  facilement  et 
promptement  aprendre  la  langue  angloise  et  françoise.  —  A  Rouen,  1679  ; 
in-80,  66  pages.) 

—  *i679.  —  -^  Rouen,  chez  Jacques  Hérault,  dans  la  cour  du  Palais  ;  in-S", 
4  ff.  lim.,  204  pages  [X.' 15496].  (Le  vocabulaire  comme  au  précédent.) 

—  1687.  —  A  Rouen,  de  l'imprimerie  de  Robert  Daré,  tenant  sa  boutique 
dans  la  court  du  Palais  ;  in-S",  4  ff.  lim.,  20;   pages  [X.  15497]. 


K.  LAMBLEY,    Tlk'  Frctuh  Liiiigiiagi'  in  Euglaud.  415 

(Suivi  de  ;  Alphabet  aiighis  et  français,  cotitenaut  la  pononciatioii  des  lettres 
avec  les  dêclinaisotis  cl  conjugaisons.  —  A  Rouen,  de  l'imprimerie  de  Robert 
Daré,  tenant  sa  boutique  dans  la  Cour  du  Palais,  1687  ;  in-80,  51  pages.) 
P.  289.  —  Paul  Cogneau. 

A  Sure  criiide  lo  the  French  longue.  .  .  by  Paul  Cogneau.  The  4lh  édition ...  — 
London,  J.  Kirton,  1658  ;  in-S",  iv-520  pages  [X.  11 726]. 
P.  294.  —  Comenius  [J.  A.  Komensky]. 

Lalinae  lingnae janua  reserata .  .  .  per  johaniiem  A.  Coiiieuiinii,  adjecto  vocuni 
singulartim  indice  etymologico .  .  .  per  CD...  —  The  Gale  of  the  Latine  longue 
iinlocked.  .  .  London,  J.  Clark,  1656;  in-8°,  pièces  lim.,  332  pages  [X.  9202]. 
(Latin-anglais.) 

M"e  K.  L.  n'a  pas  connu  les  deux  traités  suivants  rédigés  le  premier  par  un 
Néerlandais,  Willem  Beijer,  le  second  par  un  Danois  Jean  Sterpin. 

'Vestibule  introduisant  à  la  vraye  iwlruclion  des  trois  langues,  la  française, 
Vangloise  et  laflatnende,  à  l'usage  de  l'école  de  Guillaume  Beyer.  —  Dordrecht, 
J.  en  J.  Goris,  1662;  in-i6,  140  pages  [X.  14464]. 

*Institutiones  glotticae,  seu  Graniniatica  triplex  lingvae  gaîlicae,  anglicac  nec- 
non  danicae  praecepta  tnethodicc  compleciens,  c'est-à-dire  une  Triple  Grammaire 
contenant  sommairement  les  préceptes  de  la  langue  française,  anglaise  et  danoise, 
or  a  threefold  Gramtnar. .  .  labare  et  industria  foannis  Sterpini,  nobiliss.  Reet^iis 
a  linguaruni  studio.  —  Hafniae,  prostat  apud  Danielem  Paulli,  reg.  bibliopol., 
literis  Henrici  Gôdiani,  reg  et  acad.  typ.  (s.  d.)  ;  in-S^,  3  fF.  lim.  n.  cli., 
189  pages  et  tableau  [X.  11522]. 
P.  297.  —  Balthazar  Gerbier. 

The  Interpréter  of  the  Académie  for  fort  ai  n  languages  and  ail  noble  sciences 
and  exercises.  .  .  The  ist  part.  By  S^  Balthazar  Gerbier,.  .  .  —  London,  1648. 
In-40  ;  portr.  [X.  1515  . 

P.  301  et  suiv.  —  Mii«  L.  donne  la  1 1=  édition  de  la  Grammaire  de  Claude 
Mauger,  comme  imprimée  vers  1683  ;  elle  est  de  1684  selon  Te.x.  de  la  Bibl. 
nat.  : 

Clatidius  Mauger's  French  Grawmar  unth  additions,  enriched  ivith  neiv  ivords 
and  a  ne^v  methad  and  ail  the  improvements  of  that  fanions  language  as  it  is  now 
flourishing  in  the  court  of  France,  ivhere  is  ta  beseen  an  extraordinary  and  methad- 
ical  order  for  the  acquisition  of  that  tangue,  vi:(.  a  most  modish  prononciation, 
the  conjngation  of  irregular  verbs,  short  andsubstantialruler,  ta  zchich  is  subjoin- 
ed  a  ïvcabulary  and  a  most  exact  new  Grammar  of  the  English  longue,  iviih  ail 
^advantages  that  may  make  it  désirable  ta  fôrreigners.  The  eleventh  édition,  exacily 
corrected  and  enlarged  by  the  author,  now  professor  of  the  languages  al  Pdris .  — 
Lcndon,  printcd  for  R.  B.  and  are  to  be  sold  by  Tho.  Harrison,  at  the 
White  Swan,  over  against  the  West-end  of  the  Royal  Exchange  in  Corn-HIil, 
1684;  in-8'',  4  ff.  lim.  n.  ch.,  432  pages  [X.  19968J. 

(Titre  eu  français  sur  la  garde  en  face  du  titre  anglais.  Au  recto  de  cttte 
feuille  : 


4  lé  COMPTES   RENDUS 

«  You  may  fînd  thc  author  in  the  street  of  Seine  over  against  the  Hostel 
of  the  Prince  de  Marsillac,  alias  THostel  de  Liancour,  at  Master  du  Bois,  at 
the  two  Deers,  or  Daims,  in  the  fauxbourg  St  Germaine,  at  Paris.  Vous 
pourrez  vous  informer. .  .  ou  autrement  chez  Monsieur  de  la  Fontaine,  rue 
des  Boucheries,  au  Jardin  de  Provence,  au  fauxbourg  Saint-Germain.  At  Mr 
Bentley 's  shop  in  Russe!  street,  in  Covent  Garden,  you  mav  be  furnished 
with  French  Bibles,  French  Common  Prayers,  French  Testaments,  and 
French  Psalms.  ») 

Un  ex.  de  la  13e  éd.,  incomplet  du  titre,  se  trouve  à  la  Sorbonne  : 

[Nouvelle  Grammaire  anglaise  par  Claude  Manger.]  —  (s.  1.  n.  d.).  In-S", 
I  fol.  n.  ch.,  396  pages  [Sorb.  12°  L.  P.  e.  a.  12]. 

(Le  titre  manque  ;  dédié  au  C'^  de  Salisbury  ;  après  la  lettre  dédicatoire  on 
lit: 

Three  mo[ti]ves  brought  me  again  to  England  after  having  gathered  the 
fmest  Flowers  of  the  French  Tongue  a  Paris  (to  enrich  mv  works  withall) 
which  is  its  center  for  the  better  satisfaction  of  those  that  learn  it. 

The  first  the  extreame  love  I  bear  to  this  gênerons  country.  .  .  the  second 
to  correct  the  thirteenth  édition  myself  exactly,  many  faults  of  printing 
having  crept  into  the  four  last  éditions  that  were  printed  hère  in  my  absence, 
though  I  had  corrected  them  at  Paris.  The  third  to  see  my  relations  and 
friends . 

I  assure  you  that  there  are  no  words  nor  phrases  in  my  grammar,  but  are 
very  modish,  for  I  was  every  day  with  some  of  the  ablest  gentleman  of  the 
Port  Royal,  who  assured  me,  that  my  grammar  is  in  their  librarv. 
Fareweli.) 

Claudiiis  Manger  s  French  Gram.mar,  with  additions .  .  .  the  Foiirteentb  édition, 
exactly  corrected  and  enlarged  hy  the  author,  late  professor  of  the  Languages  at 
Paris. —  London,  printed  by  R.  E.,  for  R.  Bentley  and  S.  Magnes,  in  Russel 
street  in  Covent  Garden,  1689;  in-8,  4  ff.  lim.,  432  pages  [Sorb.  12°  L.  P. 
f.  317]. 

(Même  dédicace  au  Cte  de  Salisbury  et  même  adresse  au  lecteur  anglais  : 
Three  motives.  .  .  [mais  ceci  en  plus].  .  .  library,  and  my  French  Lettcrs 
translated  into  English  also  ;  of  which  some  may  be  found  still  at  Master  Bent- 
ly's  a  Booskseller  in  Covent  Garden,  near  the  Piazza.  I  hâve  composed  also 
a  book  since  my  return  of  Curions  Stories  of  the  times,  translated  into 
English  which  shall  corne  out  after  Christmas .  .  .  at  Master  Bently's .  .  .  ) 

L.  Charlanne  {op.  cit.,  p.  197) a  vu  une  I5<h  éd.  (Hague  with  the  collabor- 
ation of  Paul  Festeau)  que  n'a  pas  connue  M"e  L. 

1708,  sjrs*  éd.  exactly  corrected  and  enlarged  hy  the  author,  laie  professor  oj  the 
languages  at  Paris.  —  London,  printed  for  R.  Wellington,  and  are  to  besold 
at  the  Oxford-arms  in  Lombard  street;  in-80,  4  fï".  lim.  n.  ch.,  432  pages 
[X.  11693]. 

*I7I9,  2_?r'^  édition,  corrected  oJ  the  errors  that  had  crept  into  the  former  edi- 


K.  LAMBLEY,   The  Frcnch  Lariguage  in  England.  417 

fions.   —  London,   priiited  for  M.  Wellington,  at  the  King's  Head   against 
St  Clemeni's  Church  in  the  Strand;  in-S»,  4  ff-  lim-  n-  ch.,  432  pages  [X. 

35459]- 
La  Bibl.  nat.   possède  deux  éditions  d'une  Nouvelle  Grammaire  double 

inconnue  à  M"e  L.  : 

*New  double  Grammar  French-English  and  English-French,  by  Mr  Claudius 
Manger  and  Mr  Paul  Festeau,  professors  of  thèse  languages.  The  last  édition,  wich 
cûtttains  a  true  and  easy  instruction  for  to  acquire  in  a  short  time  the  use  of  thèse 
tii'o  languages  with  niany  notes  which  are  not  to  he  found  in  the  preceding  éditions, 
enriched  of  the  fundamental  and  short  rules,  for  to  pronounce  them  naturally,  to 
Write  and  read  them  perfectly,  and  also  many  curions  and  profitable  dialogues, 
together  an  ample  vocabulary,  ail  the  anglicismes  and  gallicismes,  and  lastly  sonie 
pietty  and  pleasant  stories  upon  ail  sorts  ofsuhjects,  very  usefull  for  the  getting  of 
thèse  tuv  languages.  —  At  the  Hague,  by  Adrian  Moetjens,  bookseller  b)'  the 
Court,  in  the  French  Booktrade,  1696;  in-80,  158-186  pages  [X.  11692]. 

*i7i5. — Ibid.,  2  parties  en  i  vol.  in-i2[X.  19969]. 

P.  313. —  M"eL.  pense  que  la  2eéd.  de  \aNouv.  Grammaire  de  Paul  Fes- 
teau a  été  imprimée  en  1671  ;  elle  doit  être  de  l'année  suivante  et  doit  cor- 
respondre avec  l'ex.  delà  Bibl.  nat. 

Nouvelle  Grammaire  anglaise,  enrichie  de  dialogues  curieux  touchant  Testai  et 
la  cour  d' Angleterre  et  d'une  nomenclature  anglaise  et  française,  par  Paul  Festeau. 
—  Londres,  T.  Thornicroft,  1672;  in-S",  pièces  lim.,262  pages  [X.  15493]- 

P.  353.  —  Mlle  L.  ignore  les  2  éd.,  de  1672  et  1673,  que  la  Bibl.  nat.  pos- 
sède, des  Remarques  de  St-Maurice. 

*Remarques  sur  les  principales  difficulté^  que  les  estrangers  ont  en  la  langue 
française,  avec  un  recueil  alphabétique  de  plusieurs  mots  choisis  pour  leur  faciliter 
Vortographe  et  la  prononciation  qui  peut  servir  de  dictionnaire,  par  Alcide  de 
Bonne  Case,  seigneur  de  St  Maurice.  —  A  Paris,  chez  Estienne  Loyson,  au 
Palais,  à  l'entrée  de  la  gallerie  des  Prisonniers,  au  nom  de  Jésus,  1672;  in-8«, 
6  fF.  lim.  n.  ch.,  382  pages  et  i  fol.  n.  ch.  [X.  13327]. 

*i673.  — Ibid.  In-80,  4  ff.  lim.  n.  ch.,  382  p.  et  i  fol.   n.  ch.  [X.  13328]. 

La  Grammaire  méthodique  de  Vairasse  d'AUais  a  paru  pour  la  première  fois 
en  1681,  et  non  en  1682. 

Grammaire  méthodique  contenant  en  abrégé  les  principes  de  cet  art  et  les  règles 
les  plus  nécessaires  de  la  Langue  française,  dans  un  ordre  clair  et  naturel,  avec  de 
nouvelles  observations  et  des  caractères  nouveaux  pour  en  faciliter  la  prononcia- 
tion sans  rien  changer  d'essentiel  dans  l'orthographe  ni  dans  Vétymologie  des  mots. 
Ouvrage  fort  utile  à  toute  sorte  de  gens  et  composé  pour  V instruction  particulière 
de  S.  A.  R.  Mgr  le  Duc  de  [Chartres]  '.  —  A  Paris  chez  l'auteur  le  Sr  D.  V. 
d'AlIais,  au  bas  de  la  rue  du  Four,  proche  du  Four,  proche  du  petit  Marché, 
faubourg  Saint-Germain,  1681,  avec  privilège  du  roy  ;  in-12,  10  ff.  lim., 
498  pages  [X.  19765]. 

I.  Trou  dans  le  papier. 

Romania,  XLVII.  27 


41 8  COMPTES    RENDUS 

La  Bibl.  mu.  possède  aussi  V Introduction  du  même. 

A  short  and  niethodical  Introduction  to  the  French  toiigiie,  coviposed  for  the 
particular  use  and  hcnefit  of  the  Euglish  hy  D.  V.  J'Allais,  a  teachcr  of  the  French 
and  EngVish  tongues  in  Paris.  To  he  sold  at  the  authors  lodging,  au  bout  de  la  rue 
Sainte  Marguerite,  proche  le  carrefour  Saint  Benoisl,  faubourg  Saint  Germain, 
attenant  la  boutique  d'un  fruitier.  —  A  Paris,  1685,  avec  privilège  du  rov  ; 
in-i2,  4  ff.  lim.,  130  pages  et  i  f.  priv.   [X.  11698]. 

«  Tothe  Reader.  The  Methodical  grammar,  I  published  lastyear  in  French, 
being  only  fît  for  those  who  hâve  already  made  some  progress  in  that  lan- 
guagc  and  aime  at  the  perfection,  some  EngUsh  gentlemen,  lovers  of  true 
learning  and  haters  of  false  grounds  and  confused  notions,  advised  nje  lately 
to  make  a  compendium  of  it  in  English,  for  the  use  and  conveniency  of 
such  personsof  their  nation  as  begin  to  learn  the  French  Tongue...   » 

P.  354.  —  René  Milleran. 

La  nouvelle  Gramaire  françoise,  avec  le  latin  a  côté  des  exenph'i,  divisée  en 
deux  parties,  la  première  contient  ànt]  chapitres  le5  plu5  essentiel  de  la  sin- 
taxe,  e/  de  la  prononciation,  avec  celle  de5  voyelle5,  de^  diftongue^,  de5  trif- 
tongue.?,  etc.  e/  de  l'alfabet,  selon  le5  François  même5  et  selon  lei  Italiens  ; 
le5  Alemam,  les  Holandois  et  les  Anglois,  par  rapor/  à  leurs  letres,  la  seconde, 
la  prononciation  àes  consones,  le  tout  avec  une  nouvelle  ortografe  si  juste 
et  si  facile,  qu'on  veut  aprendre  la  beauté  et  la  pureté  de  la  prononciation  en 
moins  de  tens  qu'il  ne  faut  pour  lire  cet  ouvrage,  par  la  diference  des  carac- 
tères qui  sont  aussi  bien  DÇI^^  dans  le  corps  des  Règles  que  dans  leurs 
exenples,  ce  qui  est  d'autan/  plus  particulier  que  cest  la  partie  la  plus  essen- 
tielle de  toutes  les  langues,  .par  René  Milleran  de  Saumur,  professeur  des 
langues  françoise,  allemande  et  angloise,  et  interprète  du  roi,  fe  édition. — 
A  Marseille,  aux  dépens  de  l'auteur,  chez  Henri  Brebion,  impr.  du  roi,  etc., 
1692;  in-80,  13  if.  lim.  n.  ch.,  180  pages,  9  ff.  n.  ch.,  portr.  gravé  de  l'au- 
teur [X.  9824]. 

Les  deux  Graiîiaires  fransaizes,  l'ordinaire  d'aprezan/  et  la  plus  nouvelle 
qu'on  puisse  faire  sans  altère/'  ni  change;  les  mots,  par  le  moyen  d'une  nou- 
velle ortografe  si  juste,  qu'on  peut  aprandre  la  bôté  et  la  pureté  de  la  pronon- 
•  ciaciou  en  moins  de  tans  qu  il  ne  fôt  pour  lire  cet  ouvrage,  par  la  diferance 
des  karacteres  CC^^  qui  sont  osi  bien  dans  le  cors  des  règles  que  dans  leurs 
exanples,  ce  qui  est  d'otan;  plus  particulier  qu'elles  sont  très  faciles  et  incon- 
testables, la  prononciacion  étant  la  partie  la  plus  esancielle  de  toutes  les 
langues,  avec  le  latin  a  côté  des  exanples,  divizées  en  deu.v  parties,  la  première 
contien/  cenq  chapitres  les  plus  esanciels  de  la  sentaxe  et  de  la  prononciacion, 
et  des  diferans  tons  de  la  voi.v  de  ce  dont  ils  traite;//  et  la  prononciacion  des 
voyelles,  des  diftongues  et  des  triftongues,  etc.  et  de  l'Alfabet  selon  les 
Fransais  mêmes,  et  les  Alemans,  et  les  Anglais,  par  rapor/  à  leurs  letres,  par 
René  Milleran,  de  Somur,  interprète  du  roi  et  profescur  de  la  langue  fran- 
saize  qu'il  anseigne  par  les  langues  latine  et  italienne  et  alemande  et  anglaize. 


K.  LAMBLEY,    Tl.k'  Ficiu'h  Liiiii^niage  in  Enghtnd.  419 

v  éd.  —  A  Marseille,  au.\  dcpaiu  de  l'oteiir,  chez  Henri  Brebion,  impr.  du 
roi,  1695  ;  in-i2,  12  ft".  lim.  n.  cli.,  180  pages  et  9  ff.  n.  ch.,  portr.  grav.  de 
l'auteur  [8°  X.  9429]. 

*Les  plus  belles  Lettres  des  meilleurs  auteurs  français  avec  des  noies  par  Pierre 
Richelet,  augmentées  de  titres  dont  ou  qualifie  toutes  sortes  de  personnes,  par  le 
sieur  de  Milleraii.  —  A  Bruxelles,  chez  Josse  de  Grieck,  imprimeur  et  mar- 
cliand-libraire,  demeurant  proche  la  Steen-porte,  à  St  Hubert,  1696;  in-8", 
xxiv-556  pages,  14  ff.  n.  ch.  de  table  [Z.  14.263J. 

'Noui'elles  Lettres  familières  et  autres,  sur  toutes  sortes  de  sujets  avec  leurs 
réponses,  choisies  de  Messieurs  de  Bussi  Rabutin,  de  Furetière,  de  Bourseau,  de 
l'Académie  françoise  et  des  plus  célèbres  auteurs  du  tems,  par  René  Milleran. 
Wotivelle  édition  augmentée  des  Lettres  curieuses  de  littérature  et  de  morale  par 
l\ibbé  de  Bellegarde.  —  A  Amsterdam,  chez  George  Gallet,  marchand-libraire, 
1705  ;  in-S",  4  ff.  lim.  n.  ch.,448  p.,  4  ff.  n.  ch.  de  table  [Z.  14274]. 

*I709.  Nouvelle  édition  augmentée.  —  A  Bruxelles,  chez  Jean  Léonard", 
libraire-imprimeur,  rue  delà  Cour  ;  in-80,  2  ff.  n.  ch.,  433  pages,  5  ff.  n.  ch. 
de  table  (Z.  14275]. 

P.  382  et  suiv.  — Guv  Miége. 

A  new  Dictionary  French  and  English  uith  anolher  English  and  Freiich,  accord  - 
ing  to  the  présent  use  and  modem  orthography  of  the  French,  inricFd  wilh  iiew 
luords,  choice  phrases  and  apposite  proverbs,  digested  into  a  most  accurate  niethod 
and  contrii^d  Jor  the  use  bolh  of  English  and  Foreiners,  by  Guy  Miege,  Genl . 

—  London,  printed  by  Tho.  Dawks,  for  Thomas  Basset,  at  the  George,  near 
Cliffords  Inn  in  Fleet  street,  1677,  2  tomes  en  i  vol.  in-fol.  [Maz.    10206  *] . 

A  neu  Dictionary  French  and  English,  luith  another  English  and  French,  ac- 
cording  to  the  présent  use  and  modem  orthography  of  the  French,  enricVd  with 
new  luords,  choice  phrases  and  apposite  proverbs,  digested  into  a  most  accurate 
Method,  andcontrivedfor  the  useboth  of  English  and  Foreiners,  to  luhich  is  add- 
ed  a  Collection  of  Barbarous  French,  or  obsolète,  provincial,  mis-spelt  and  made 
Works  for  the  satisfaction  of  such  as  read  old  French  authors,  bv  Guy  Miege,  Gent. 

—  London,  printed  for  Thomas  Basset,  at  the  George,  near  Cliffords-Inne 
in  Fleet-street,  1679;  2  vol.  in-40  [Sorb.  40  L.  p_  g.  a.  8]. 

*A  short  Dictionary  English  and  French,  luith  another  French  and  English, 
according  the  présent  use  and  modem  orthography,  bv  Guy  Miege.  Gent.  —  Lon- 
don, printed  for  Tho.  Basset,  at  the  George,  in  Fleet  Street,  near  St  Duns- 
tan's  Church,  1684  ;  in-8,  sign.  A-Q.qq.  [Maz.  20  297.  B]. 

*A  short  Dictionary  English  and  French,  with  another  French  and  English, 
according  to  the  présent  use  and  modem  orthography.  The  second  édition,  to  wich 
is  added  a  new  and  certain  rule  Jor  fînding  ont  the  genders  of  French  nouns,  by 
Guy  Miege,  Gent.  —  (Ibid.),  1685  ;  in-80,  sign.  A-Xx2  [Maz.  20297  C]. 

«  Advertisement  (en  face  du  titre). 

The  Author  has  put  out  two  French  Graniinars. . .  the  one  is  short  and  con- 
cise.. .  The  other  is  a  large  and  complète  pièce.. .  There  is  also  of  the  author's 


420  COMPTES    RENDUS 

a  copions  Vocahulary  with  proper  Dialogues,  to  be  had  cither  separately  or 
joyntly  with  the  Grammar.  Sold  by  Tho.   Basset...   » 

Thi'  short  French  Dictionary  in  tivo  parts,  the  I.  English  auJ  Freiich,  II. 
Freiich  and  English,  according  to  the  présent  use  and  modem  orthography,  hy  Guy 
Miege,  Cent.  The  Fift))  Edition  ivith  some  Iniprovements.  —  Hague,  by  Henry 
van  Bulderen,  bookseller  in  tlie  Pothen,  at  the  sign  of  Mezeray,  1703,  avec 
privilège  des  Etats  de  Hollande  et  de  Westfrise  ;  in-80,  sign.  A-Bb3  [Maz. 
45891]. 

The  Great  French  dictionary  in  two paris...  to  which  are  prefixed  The  Grounds 
ûj  bûth  tanguages  in  tiuo  grammatical  disrourses,  the  one  English  and  the  other 
French,  by  Guy  Miege,...  — London,  Tho.  Basset  (printed  bv  J.  Redmayne), 
1688;  in-fol.  3  part,  en  i  vol.,  les  pages  n.  ch.  [Bibl.  Ste.  Gen.,  fol.  X.  136']. 
(Le  titre  de  départ  du  Dictionnaire  porte  la  date  1687.) 

Méthode  abbregée  (sic)  pour  apprendre  l'anglois  avec  une  nomenclature  et  un 
ûorps  de  dialogues,  un  recueil  de  plaisans  contes,  et  bons  mots,  de  lettres  galantes 
et  caractères  bien  tourne:^,  par  le  sieur  Guy  Miege,  auteur  du  Diclionaire  anglais. 
—  London,  printed  for  William  Freeman,  at  the  Bible  over  against  the 
Middle  Temple  Gâte,  and  Abel  Roper  at  the  Black  Bovin  Fleet  Street,  1698, 
in-8°,  8  ff.  lim.   302  pages  [Maz.  45755]. 

«  Avant  la  fin  de  l'année  on  espère  de  mettre  en  lumière  un  nouveau 
«  Dictionaire  anglois  »,  in  octavo,  de  la  façon  de  cet  auteur.  Quoique  le 
dernier  ait  été  fort  bien  receu,  témoin  cinq  grandes  impressions  qui  s'en  sont 
faites,  trois  à  Londres  et  deux  à  la  Haye. . .  » 

Nouvelle  facile  Méthode  pour  apprendre  Vanglois,  contenant  une  parfaite 
Grammaire  avec  une  nomenclature  françoise  et  anglaise,  un  recueil  d'expressions 
familières  et  plmieurs  dialogues  (sic)  familières  et  choisis  (sic)  et  enfin  un  ban 
nombre  de  lettres  galantes  et  histoires  facétieuses,  par  Guy  Miege,  professeur  de 
langues  et  auteur  du  dictionaire  français  et  anglais.  Nouvelle  édition  corrigée  et 
augmenté  (sic).  —  A  Amsterdam,  chez  Pierre  Mortier,  libraire  sur  le  Vy- 
gendam,  1698;  in-8°,  375  pages  et  3  fï.  n.  ch.,  titre  en  rouge  et  noir  [Maz. 
44786). 

L.  Charlanne  (op.  cit.,  p.  199)  indique  une  éd.  de  1685  (Londres)  de  la 
Nouvelle  Méthode  pour  apprendre  l'anglois. 

P.  389.  —  Pierre  Bérault. 

A  neiu,  plain,  short  and  compleat  French  and  English  Grammar,  tuhereby  the 
learner  may  attain  in  feiu  months  to  speak  and  write  French  carrectly  as  they  do 
now  in  the  Court  of  France,  and  wlm-ein  ail  that  is  dark,  superfluous  and  défi- 
cient in  other  grammars  is  plain,  short  and  methodically  supplied  ;  also  very  use- 
ful  to  strangers  thaï  are  désirons  ta  learn  the  English  tangue,  for  whose  sake 
is  addeda  short  but  very  exact  English  Grammar,  by  Peter  Berault.  —  London, 
printed  by  Tho.  Hodgkin  for  the  author,  1688;  in-8c,  8  ff.  lim.  n.  ch.,  333 
pages  [Sorb.  12°  R  142]. 

On  lit  à  la  dernière  page  : 
«  Advertisement 


^ 


A.   WAi-i-i-NSKOLD,  Slrassbnrger-eâerna.  421 

If  any  gentleman  on  gentlewoman  be  desirous  to  learn  either  French  or 
Latin,  the  author  will  wait  or  them.  He  lives  now  in  Colemanstreet,  in 
Coleyn-AUey,  ntxt  door  to  the  White-Heart  Inn.  » 

Henri  LemaItre. 

Strassburger-ederna.  den  alsta  bevarade  texten  pà 
franske  spr*i-ket,  av  A.  Wallexskôld.  Helsingfors,  1921  ;  in-8, 
16  pages  avec  un  facsiniilé.  (Tiré  à  part  de  VÔversild  av  Fiuska  Vetenskaps- 
Societetens  Fôrhandlingar ,  t.  LXIII,  1920-1921,  section  B,  n»  i). 

Ce  mémoire,  présenté  à  la  Société  finlandaise  des  Sciences  dans  la  séance 
du  25  octobre  1920  et  imprimé  dans  ses  comptes  rendus,  est  une  excellente 
mise  au  point  de  nos  connaissances  relatives  au  plus  ancien  texte  conservé 
de  la  langue  française.  Très  bien  informé  des. travaux  antérieurs,  l'auteur 
exprime  sur  chacune  des  questions  controversées  une  opinion  personnelle  et 
toujours  judicieuse.  La  clarté  de  son  exposition,  la  pondération  de  son  juge- 
ment font  de  ces  quelques  pages  un  très  utile  complément  du  précieux 
commentaire  de  Koschwitz.  On  regrette  qu'elles  soient  écrites  dans  une 
langue  que  la  plupart  des  romanistes  ignorent  ou,  comme  l'auteur  de  ce 
compte  rendu,  ne  lisent  qu'avec  peine.  En  les  traduisant  en  français, 
M.  Wallenskôld  ajouterait  un  nouveau  titre  à  ceux  qui  lui  valent  depuis 
longtemps  la  reconnaissance  et  l'estime  de  ses  confrères  d'études. 

En  présence  d'un  texte  comme  celui  des  Serments  Je  Strasbourg,  qui  ne 
nous  est  parvenu  que  dans  une  copie  postérieure  d'au  moins  un  siècle  et  demi 
à  la  date  où  il  a  été  écrit,  notre  esprit  hésite  entre  deux  attitudes  également 
justifiées,  la  soumission  et  la  défiance.  Il  est  sans  doute  téméraire  de  pré- 
tendre remonter  par  delà  les  leçons  du  manuscrit  jusqu'à  l'original  perdu  ; 
mais  on  risque  de  se  tromper  fort  en  imputant  à  l'auteur  ce  qui  pourrait 
n'être  que  l'erreur  d'un  copiste  ignorant  ou  distrait.  Par  réaction  contre  les 
excès  de  la  critique  conjecturale,  nous  sommes  peut-être  devenus  prudents  et 
timides  à  l'excès.  M.  \V.  s'est  placé  à  un  point  de  vue  résolument  conser- 
vateur :  il  défend  pied  à  pied  les  leçons  et  les  formes  de  langue  du  manus- 
crit et  n'accepte  pas  d'autre  correction  que  dift  pour  dist  et  lo  Jraiiit  pour 
non  loslanit.  Je  lui  donne  raison  en  principe,  en  théorie  ;  mais  je  ne  puis 
me  résoudre  à  certaines  conséquences  qui  découlent  de  cette  abdication 
volontaire  des  droits  imprescriptibles  de  la  critique. 

Ainsi,  le  changement  de  et  en  er,  dans  le  groupe  de  mots  in  aiudha  et 
in  cadhuna  cosa,  parait  à  M.  W.  inutile,  si  on  reconnaît  à  aiudha  la  significa- 
tion d'«  aide  militaire  ».  Niera-t-il,  cependant,  qu'en  restituant  er  on 
n'obtienne  un  sens  bien  plus  cohérent  et  plus  satisfaisant  ?  En  revanche, 
comme  à  lui,  quoique  pour  des  raisons  un  peu  différentes,  la  très  ingénieuse 
correction  de  G.  Paris,  lo  suon  fraint,  me  semble  aujourd'hui  contestable. 
Notre  maître  la  motivait  par  l'ambiguïté  qui  résulte  de  l'emploi  du  pronom 


422  COMPTES   RENDUS 

h  pour  désigner  le  serment  de  Charles.  Mais,  si  le  texte  original  avait  eu 
réellement  lo  siioii,  correspondant  à  l'allemand  tben  er  iiiio  gestior,  à  quoi  ser- 
viraient, suivant  la  juste  observation  de  Liicking,  les  mots  de  stio  part,  sans 
équivalent  dans  la  version  allemande  ?  M.  \V.  explique  le  non  superflu, 
comme  le  faisait  déjà  Suchier,  par  la  distraction  d'un  scribe  qui  aurait  eu 
encore  présent  à  l'esprit  le  conservât  de  la  ligne  précédente.  Mais,  pour  avoir 
commis  cette  erreur,  il  faut  que  ce  scribe  ait  compris  ce  qu'il  écrivait.  Pour- 
quoi donc  ne  l'a-t-il  pas  sur-le-champ  corrigée  ?  Peut-être  le  non,  dûment 
exponctué,  n'est-il  demeuré  comme  un  témoin  de  sa  faute,  peut-être  d'une 
faute  de  Nithard  lui-même,  que  par  l'inattention  du  copiste  qui  a  écrit 
Jostanit  pour  lofranit  ou  fruint  ? 

La  graphie  latinisante  des  Scrme)its  nous  laisse  dans  une  grande  incerti- 
tude sur  l'état  de  la  langue  qu'elle  représente,  et  l'essai  de  transcription  qui 
nous  est  offert  aux  pages  13  et  14  ne  me  satisfait  pas  en  tous  points  '.  La 
lecture  (Ijlirul  est  manifestement  erronée,  puisque  tous  les  autres  t  et  é?  caducs 
sont  transcrits  par  les  signes  correspondants  au  //;  anglais  sourd  ou  sonore. 
Si  l'avant-derniore  consonne  était  sûrement  prononcée  avant  le  /  de  Ji/t, 
elle  ne  doit  pas  non  plus  avoir  été  muette  avant  Vs  de  lodhiiuigs.  M.  W. 
reconnaît  dans  casa  et  kcirlo  un  k  déjà  palatalisé  (ky)  ;  dans  fradre,  salvar  et 
rcturnar  un  son  intermédiaire  entre  a  et  c  ouvert  (.r)  ;  dans  Christian  une 
diphtongue  j'.r  ;  dans  rr,  ludher,  deo  et  deus,  poblo,  oni  et  vol,  savir,  podir,  nii 
et  sit  des  diphtongues  embryonnaires  (eê,  00,  ci),  différentes  des  autres 
diphtongues,  pleinement  articulées  celles-là,  de  dreit,  plaid,  salvarai,  pren- 
drai ou  pois.  Sans  indiquer  ses  motifs,  il  a  transcrit  aniur  par  aniôr.  C'est 
un  parti  fort  sage,  puisque  tous  les  dialectes  français  ne  connaissent  pas  la 
diphtongaison  de  Vo  fermé  ;  mais  n'aurait-il  pas  convenu  d'observer  la  même 
réserve  à  l'égard  du  mot  deus  ou  deo  qui  apparaît  si  souvent  sans  diphtongue 
dans  la  poésie  française  du  moyen  âge  ? 

Comme  l'interprétation  donnée  à  la  graphie  sit  est  liée  à  l'explication 
d'une  série  considérable  de  formes  du  verbe  français,  on  souhaiterait  que 
M.  W.  n'eût  pas  laissé  sans  commentaire  sa  lecture  seit.  Entre  le  latin 
vulgaire  siat  et  le  français  seit  ou  soit,  nous  devons  supposer  une  forme 
intermédiaire  sey^t,  avec  e  «  féminin  »  (ou  ce  qui  pouvait  devenir  e  fémi- 
nin) dans  la  syllabe  finale.  L'amuissement  de  cette  voyelle,  sous  des  condi- 
tions identiques  ou  analogues,  est  constaté  au  x^  siècle,  en  syllabe  contre- 
finale,  par  la  graphie  preirets  du  sermonnaire  de  Valenciennes,  et  avant  le  / 
final  de  la  3c  personne,  par  l'emploi  des  imparfaits  aiieia  et  solix  à  l'asso- 
nance masculine  dans  la  Passion.  Par  contre,  nous  trouvons  dans  Eiilalie  le 


I.  Je  transcris  l'alphabet  employé,  qui  est  celui  de  l'Association  phoné- 
tique internationale,  dans  une  graphie  qui  nous  est  plus  familière,  en  remar- 
quant expressément  qu"«  représente  Vu  latin  et  italien  et  ii  notre  u  fran- 
çais. 


A.  WALLEN'SKOLD,  Strassbnrger-edcnm .  423 

conditionnel  sosleiuireiel,  dans  Jouas  des  imparfaits  et  des  conditionnels  en 
-fiel  et  le  subjonctif  .iiW  ;  mais  ces  formes  peuvent  très  bien  s'expliquer  par 
l'analogie  des  autres  subjonctifs  et  des  imparfaits  en  -evet  de  la  fe  conju- 
gaison. Pour  que  le  /  final  des  subjonctifs  a/7  et  soit  et  des  imparfaits  en  -oii 
se  soit  maintenu,  il  faut  qu'il  ait  été  de  très  bonne  heure  mis  en  contact 
avec  un  v  précédent,  par  l'amuissement  de  la  voyelle  intermédiaire.  On 
verra  plus  loin  ce  qu'il  en  est  des  imparfaits  en  -oui,  -ot.  De  ce  qui  vient 
d'être  exposé  il  résulte  que  la  graphie  sit  n'est  point,  comme  on  l'a  supposé, 
un  latinisme,  mais  l'exacte  transcription,  dans  la  graphie  propre  aux  Ser- 
ments, d'une  forme  vulgaire  que  nous  devrions  revendiquer  pour  la  langue  de 
cette  époque  quand  même  nous  ne  l'y  trouverions  pas. 

L'alternance  des  graphies  ft>  et  io  a  conduit  M.  W.,  comme  auparavant 
Koschwitz,  à  penser  que  ce  pronom  avait  cessé  d'être  accentué  sur  la  syllabe 
initiale.  Cependant,  le  gié  postérieur  nous  montre  Vc  diphtongue  sous 
l'accent,  et  dans  la  phrase  ne  io  ne  netils  le  sens  exige  l'emploi  d'un  pronom 
accentué.  Est-ce  un  copiste  qui  a  confondu,  échangé  la  forme  tonique  et  la 
forme  atone,  ou  supposera-t-on  que  celle-ci  put  déjà,  comme  plus  tard,  être 
substituée  à  celle-là  ?  En  enlevant  aussi  l'accent  à  Ve  du  possessif  tnron,  le 
savant  finlandais  a  perdu  de  vue  le  continuateur  mien,  qui  serait  inexplicable 
sans  l'accent  normal,  tandis  que  les  possessifs  atones,  mon  et  son  (I,  5,  et  II, 
2),  mu  et  mes,  s'attestent,  par  la  comparaison  des  formes  italiennes  corres- 
pondantes (madonna,  piidremo,  signorso)  et  le  paradigme  mus,  ma,  mitm  du 
grammairien  Virgilius  Maro,  comme  antérieurs  aux  Serments  de  Strasbourg. 

Les  graphies  fradre  Qtfradra,  karlo,  karlus  et  karh,  allresi,  sendra,  de  suo 
part  semblent  à  M.  W.  prouver  clairement  que  les  quatre  voyelles,  a,  e,  0,  »> 
en  syllabe  atone  finale  ou  contrefinale',  représentent  un  seul  et  même  son 
qui  était  déjà  notre  e  «  féminin  »  (3)  ou  quelque  chose  d'approchant.  On 
conçoit  fort  bien  que  le  rédacteur  des  Serments,  ne  trouvant  pas  dans  l'alpha- 
bet latin  de  signe  équivalent  à  cette  voyelle  nouvelle,  l'eût  tour  à  tour  trans- 
crite par  les  voyelles  finales  des  mots  latins  correspondants.  Mais  est-ce 
bien  lui,  n'est-ce  pas  quelque  copiste,  qui  s'est  trompé  en  écrivant  une  fois 
fradra  en  regard  dt:  fradre  trois  fois  répété,  une  fois  karle  en  regard  de 
karlus  et  des  deux  karlo  ?  On  conçoit  encore  très  bien  que  la  correspon- 
dance entre  un  sendra  prononcé  et  le  latin  senior  eût  échappé  à  l'attention  d'un 
homme  qui  n'était  pas  de  son  métier  un  «  regratteur  de  syllabes  ».  Mais  il 
est  invraisemblable  que  pour  la  transcription  d'un  mot  masculin  il  eût 
préféré  Va  caractéristique  des  féminins  à  Vo  de  poblo  et  de  karlo,  à  Ve  de 
fradre,  et  qu'il  eût  donné  au  possessif  féminin  la  forme  masculine  suo.  M. 
W.  nous  accorde  (n.  14)  que  suo  pourrait  bien  être  une  faute  de  copie 
pour  SIM.  J'incline  à  croire  que  ces  deux  anomahes  sont  deux  fautes  soli- 

I.  Excepté  Vu  de  lodhuuig  et  lodhuwigs,  persistant  au  xii=  siècle  dans  la 
graphie  Loots. 


.p^  COMPTES    RENDUS 

daircs,  dérivées  d'une  faute  unique  (stio  pour  sua  ou  seiiàra  pour  sendrd) 
et  du  fourvoiement  d'une  correction.  Cette  phrase  est  la  plus  maltraitée  des 
Strnutili,  puisque  non  losliwit  y  suit  immédiatement  trieos  sendra  de  suo 
part. 

La  graphie  ultiesi,  rapprochée  de  l'espagnol  olrosi,  semble  très  favorable 
à  l'interprétation  de  M.  W.  Comme  on  y  peut,  cependant,  opposer  l'italien 
iiltres'i,  il  résout  habilement  la  difficulté,  en  supposant  que  Ve  italien  repré- 
sente la  conjonction  cl.  Mais,  pour  légitimer  cette  identification,  il  faudrait 
qu'il  y  eut  deux  s,  comme  il  y  a  deux  /  dans  allrettale  et  allrettanto.  A  mon 
sentiment,  l'adverbe  italien  et  français  est  formé  à  l'aide  du  nominatii  prono- 
minal ititri,  l'ancien  Ivounais  niitri,  et  1'^  controversé  résulte  de  la  dissimiia- 
tion  de  \'i  atone  sous  l'influence  de  1'/  accentué  de  sic.  L'ancien  français  neïs, 
nii  suppose  également  l'emploi  du  nominatif  pronominal  ipsi  dans  la  fonc- 
tion d'un  adverbe. 

Le  subjonctif /fl^t'/  est  un  argument  à  deux  tranchants.  Dans  les  indicatifs 
(/»«.;/  et  conservât  les  Serments  ont  gardé  Va  latin  ;  dans  l'un  des  deux  subjonc- 
tifs en  -/.//  il  est  remplacé  par  e  ;  dans  l'autre,  celui  du  verbe  être,  on  a  vu 
tout  à  l'heure  que  la  voyelle  était  probablement  amuïe.  Or  les  graphies  cosa 
et  dift  assignent  ce  texte  à  la  région  de  la  Gaule  dans  laquelle  le  timbre  de 
r<j  est  influencé,  sous  les  conditions  que  l'on  connaît,  par  un  phonème  pala- 
tal précédent.  Il  me  semble  qu'il  y  a  dans  cette  coïncidence  une  forte  pré- 
somption que  Va  et  Ve  atones  marquent  deux  nuances  diflférentes  et  que  la 
distinction  des  voyelles  finales  dans  l'écriture  correspond  à  une  différence 
réelle  de  prononciation.  On  objectera  cadhuna  et  sagrament.  Mais  les  textes 
postérieurs  connaissent  chaïtn  aussi  bien  que  cheiïn,  les  patois  de  la  Suisse 
romande  ont  tsâlô,  «  un  à  un  »,  tsâpu  ou  tsopu,  «  peu  à  peu  »,  sans  aucune 
trace  de  palatalisation  de  l'fl  par  la  consonne  initiale.  Et  l'on  peut  sans  parti 
pris  doctrinaire  reconnaître  l'empreinte  latine  dans  sagrament,  terme  d'Église 
et  de  droit,  dans  sagrament  sans  article,  aussi  bien  que  dans  numqiiam  ou 
dans  \ts,dco  inimi  de  la  prose  àt  Sainte  Eulalie. 

De  cette  variété  des  voyelles  finales  Suchier,  développant  une  indication 
de  M.  Meyer-Lùbke,  a  cru  pouvoir  induire  que  la  langue  des  Serments  devait 
être  celle  de  la  métropole  lyonnaise.  Cette  opinion  est,  je  le  sais,  partagée 
par  des  savants  particulièrement  versés  dans  la  connaissance  des  dialectes 
franco-provençaux.  Cependant,  il  n'avait  point  échappé  à  Suchier  que  tout 
a  atone  précédant  le  /  final  de  la  y-  personne,  comme  Vs  de  la  deuxième, 
est  changé  dans  ces  dialectes  en  e  et  que,  par  conséquent,  la  différence 
observée  dans  les  Serments  entre  fa^et  et  les  indicatifs  en  -at  infirme  sa 
thèse.  Cette  objection  s'aggrave  encore  du  fait,  négligé  par  lui,  que  la  pala- 
talisation de  r<i  atone  en  franco-provençal  ne  l'a  pas  mué  en  y,  mais  en  t. 
C'est  l'état  primitif,  conservé  jusqu'à  nos  jours  dans  le  patois  de  la  Val 
Soana  et  dans  quelques  patois  valaisans,  attesté  au  moyen  âge  par  les  textes 
Ivonnais  et  dauphinois  et   par  de  nombreuses  mentions  de  noms  de  lieu  : 


A.   WALLENSKOLD,  Stmssburger-ederna.  425 

par  exemple,  Balleivi  (aujourd'hui  Ballaigues),  Bieri  (Bière),  Donnatieri 
(Donatyre),  Joui  (Jougne),  Rmveri  (aujourd'hui  Rueyres),  dans  le  pouillé  du 
diocèse  de  Lausanne  dressé  en  1228;  Anamasci  (Annemasse,  Haute-Savoie), 
Curtili  (auj.  Curtilles,  Vaud),  Alhiiii  ou  Erhiui,  Barhereschi,  Friwenci 
(Alheuve,  Barberèche  et  Fruence,  dans  le  canton  de  Fribourg)  au  xii^  siècle  ; 
plus  anciennement  encore,  Dranci  (la  Dranse  du  Valais),  dans  la  Vita  sancti 
Maioli  du  moine  cluniacien  Syrus. 

Faiet,  associé  adunat  et  conservât,  n'est  donc  point  une  forme  franco-pro- 
vençale, mais  pourrait,  semble-t-il,  être  localisé  à  volonté  dans  un  pays 
quelconque  de  langue  française,  si  l'on  admet  comme  très  vraisemblable  que 
le  changement  de  timbre  de  l'^ï  précédé  d'un  phonème  palatal  doit  être  anté- 
rieur à  celui  de  ïa  non  soumis  à  cette  influence.  La  conformité  de  structure 
des  imparfaits  occidentaux  en  -ont  et  des  imparfaits  communs  en  -oit  n'implique 
pas  nécessairement  un  processus  identique  de  transformation  et  d'amuisse- 
ment  de  la  désinence  en  -at,  précédée  ou  non  d'un  phonème  palatal,  mais 
résulte  peut-être  d'empiétements  successifs  d'un  vainqueur  futur  sur  son 
concurrent  plus  faible.  Malgré  la  différence  de  nos  prémisses,  ces  constata- 
tions s'accordent  avec  l'opinion  émise  par  M.  W.  que  la  langue  des  Serinents 
n'offre  aucun  trait  qui  nous  empêche  d'y  reconnaître  un  état  archaïque  de 
li'importe  quel  dialecte  français  et  de  notre  langue  française  moderne. 

Cet  archaïsme  de  la  langue  et  la  fidélité  du  scribe  à  la  tradition  latine 
rendent  un  compte  suffisant  de  toutes  les  particularités  dans  lesquelles  ce 
texte  concorde  avec  l'état  postérieur  des  dialectes  du  Poitou  et  de  la  Sain- 
tonge.  Koschwitz,  on  le  sait,  inclinait  a  identifier  la  langue  des  Serments  à 
celle  de  Poitiers,  comme  Suchier  à  celle  de  Lyon.  M.  W.  confirme  et  pré- 
cise les  objections  déjà  élevées  par  G.  Paris  contre  cette  identification.  La 
préposition  ah,  persistante  dans  le  composé  avec  ',  pouvait  être  encore  en 
usage,  au  ix^  siècle,  dans  un  territoire  plus  étendu  qu'au  xiie  ou  au  xiiie. 
Double,  trehle,  estohle  nous  montrent  que  le  b  depoblo  n'a  rien  d'anormal  dans 
un  dialecte  septentrional. 

Je  m'étonne  que  la  forme  sendra  (ou  sendro,  si  l'on  accepte  ma  correction) 
n'ait  pas  retenu  l'attention  de  ceux  qui  se  sont  occupés  jusqu'à  présent  de  la 
langue  des  Serments.  Si  nous  ne  possédions  pas  d'autres  textes  antérieurs  au 
xiie  siècle,  le  d  épenthétique  nous  apparaîtrait  comme  un  trait  dirférentiel, 
excluant  toute  la  région  du  nord,  Picardie,  Wallonie  et  Lorraine,  c'est-à-dire 
les  pavs  dont  les  parlers  devaient  être  le  plus  familiers  à  Nithard  et  aux 
princes  carolingiens.  Mais,  quand  on  lit  voldret  et  voidrent  dans  Eulalie, 
mieldre,  vindrent,  presdrent,  rechisdrent,  fîsdren,  eslrai,  duistrent,  exastra  et 
d'autres  formes  semblables  dans  Saint  Léger,  on  reconnaît  que  ce  critère  ne 

I.  Avec  raison  M.  W.  (p.  5)  identifie  cette  préposition  avec  le  latin  ab. 
C'était  déjà  l'opinion  de  G.  Paris.  La  perpétuation  de  l'étymologie  apud 
jusque  dans  le  dictionnaire  étymologique  de  M.  Meyer-Lùbke  est  un 
exemple  surprenant  de  la  persévérance  dans  l'erreur. 


426  COMPTES    RENDUS 

peut  s'appliquer  aux  5<'/7»t-/;/.<  et  l'on  est  prêt  à  confesser  que  tous  nos  raison- 
nements sur  ce  texte  ne  sont  que  des  tâtonnements  dans  les  ténèbres. 

Pour  compenser  la  brièveté  du  temps  écoulé  entre  la  date  de  842  et  la 
mise  en  écrit  de  VEuIalie  et  du  Jouas,  il  semble  qu'il  faille  allonger  d'autant 
la  distance  dans  l'espace  entre  des  états  de  langue  en  apparence  si  différents. 
Mais  l'observation  des  patois  actuels  nous  révèle  des  différences  presque  aussi 
sensibles  entre  des  parlers  voisins  et  parfois  dans  la  bouche  du  même  indi- 
vidu. En  Sicile,  la  diphtongaison  de  Ve  et  de  l'o  ouverts  est  conditionnée  par 
le  degré  de  vivacité  du  discours  '.  A  plus  d'une  reprise,  au  cours  de  mes 
enquêtes  toponymiques  dans  la  Suisse  romande,  les  réponses  divergentes  de 
deux  sujets  ou  les  réponses  successives  d'un  seul  à  des  questions  identiques 
ont  fait  percevoir  à  mon  oreille  toute  la  gamme  des  nuances  entre  un  a 
teinté  d'«  (z)  ou  d'o  (îi)  et  Ve  ou  l'o  ouverts  ou  fermés,  entre  IV  et  l'o  fermés 
et  les  diphtongues  naissantes  f/et  ou,  entre  les  anciennes  diphtongues  dialec- 
tales ai,  au,  cuï  et  un  a  long.  Çà  et  là,  tantôt  l'une  tantôt  l'autre  des  finales 
atones  en  a  ou  0  s'affaiblit  en  j  ou  s'évanouit.  En  interrogeant  tour  à  tour, 
dans  trois  hameaux  de  la  même  commune,  trois  vieillards,  j'ai  entendu  le 
plus  âgé  prononcer  tsàhlys  et  les  deux  autres  encore  distinctement  l'antique 
tsdbîyo.  Quelques  kilomètres  de  marche  m'avaient  conduit  du  noslro  des 
Serments  au  diaiile  de  la  prose  de  Saint- Amand. 

Ces  variations  locales  ou  individuelles  s'expliquent  en  partie  par  la  désué- 
tude où  sont  tombés  aujourd'hui  nos  patois  et  l'usage  de  plus  en  plus  com- 
mun du  français.  Mais,  quand  on  se  reporte  en  pensée  à  l'époque  où 
furent  prononcés  les  Serments,  ne  «faut-il  pas  faire  une  part  équivalente  au 
latin  de  l'Eglise  et  de  l'État,  dont  le  prestige  et  l'influence  devaient  retarder, 
entraver  chez  certains  individus  et  dans  certains  groupes  sociaux  l'évolution 
de  la  langue  vulgaire  vers  un  état  plus  moderne  et  plus  différencié  ?  Dans 
l'entourage  des  princes  carolingiens,  où  aboutissaient  toutes  les  affaires  d'un 
vaste  empire  comprenant  la  Gaule  et  l'ItaUe  avec  une  partie  de  l'Espagne  et 
du  monde  germanique,  ne  fallait-il  pas,  si  l'on  voulait  s'entendre,  que  la 
variété  des  accents  de  la  lingua  romana  se  tempérât,  s'atténuât  par  l'attache- 
ment aux  formes  demeurées  les  plus  proches  de  la  grammaire  latine,  par  la 
préférence  donnée  aux  façons  de  parler  les  moins  suspectes  de  provincialisme 
et  de  vulgarité  ?  Ainsi,  dans  les  relations  d'un  canton  à  l'autre  de  la  Suisse 
alémanique,  les  divergences  dialectales  s'atténuent  et  se  concilient  par  un 
recours  discret  à  l'allemand  des  livres  et  de  l'école.  L'aspect  archaïque  des 
Seniicnls  de  Strasbourg  reflète  peut-être  une  langue  de  cour  telle  que  je  viens 
de  la  définir,  un  usage  de  la  langue  vulgaire  qu'on  pourrait  qualifier,  en  des 
termes  empruntés  à  Dante,  aulicum  et  curiale  vulgare. 

Ernest  Muret. 

I.  Romaniii,  XVII,  p.  629,  n.  i. 


PÉRIODIQUES 


Studier  I  MODERN  Sprâkvhtenskap,  IV  (1908).  —  P.  1-44,  C.  Wahlund, 
Hel.  Peter  al  Luxeiuburg  {i }6g-i if^j),hoiiom  àgnadebioorafier,  honoiii  tillskrij- 
veii  uppbyggehebok.  Étude  bibliographique.  —  P.  45-93-  ^-  Malmstedt, 
Mélanges  syntaxiques  :  i.  Futur  et  conditionnel;  2.  Infinitif  avec  de  ;  ^.  Locu- 
lions  emphatiques  (c'est. ..qui).  —  P.  255-9.  A.  Terracher,  Aulica,  fr. 
aoucbe  )..  Voir  Rotnania,  XXXIX,  427,  le  c.  r.  de  M.  Ant.  Thomas.  —  P. 
j6i-8.  E.  Staaff,  Deux  chartes  léonaises.  Deux  documents  des  Archives  his- 
toriques de  iMadrid,  publiés  avec  observations  grammaticales  ;  ils  viennent 
compléter  l'étude  de  l'auteur  sur  l'ancien  dialecte  léonais  (Upsal,  1907).  — 
P.  279-88.  Aperçu  bibliographique  des  ouvrages  de  philologie  romane...  publiés 
par  des  Suédois  de  ic^oj  à  iç^oy . 

V  (1914).  —  P.  vii-XLiii.  p.  A.  Geijer,  Cari  Wahlund  minnestal  pà  nyfi- 
logiska  siilhkapetssunimankonast  i  Uppsala  den  iS  okt.  /(?/;.  Notice  biographique 
avec  bibliographie  des  travaux  de  C.  Wahlund  et  un  bon  portrait.  —  P.  87- 
114.  P.  A.  Geijer,  Linguistika  kàserier.  i.  Sur  des  emplois  particuliers  de  que 
en  ancien  français:  que  pour  qui, dont, à  qui;  que  remplaçant  diverses  conjonc- 
tions, exemples  du  type  mère  que  mère  avec  le  sens  de  «  en  sa  qualité  de 
mère  »  ou  «  toute  mère  qu'elle  soit»  ;  que  avec  valeur  adversative.  2.  Sur  la 
méthode  en  syntaxe.  — P.  115-55.  E.  Staaff,  Le  développement  phonétique  des 
suffixes  -abilis  ^^  ibilis  en  français.  L'auteur  essaye  de  montrer  que  -able 
n'est  pas  un  représentant  savant  de  -a bile,  mais  le  résultat  d'une  évolution 
phonétique  normale  passant  par  -aude. —  P.  183-227.  H.  Kjellman,  Une  version 
anglo-normande  inédite  du  miracle  de  saint  Théophile.  Cette  version  est  celle  du 
ms.  Royal  20  B  XIV  du  Musée  Britannique;  elle  correspond  au  texte  latin  du 
nis.  Balliol  240  d'Oxford.  M.  Kj.  publie  le  texte  anglo-normand  et  le  texte  latin. 
En  appendice  il  donne,  d'après  le  ms.  Royal,  le  miracle  de  la  femme  enceinte 
retirée  de  le  mer  par  la  Sainte  Vierge  qui  fait,  comme  le  miracle  de  Théo- 
phile, partie  du  cycle  des  quatre  miracles  dits  «  élémentaires  »  de  la  Vierge. 
La  publication  très  soigneuse  est  accompagnée  de  notes  sur  les  traits  anglo- 
normands  de  la  langue  du  ms.  —  P.  224-41,  Aperçu  bibliographique  des 
ouvrages  de  philologie  ronuine  publiés  par  des  Suédois  de  ipoS  à  i<)i2. 


428  PÉRIODIQUES 

VI  (1917).  —  Ce  volume  est  dédié  à  M.  E.  Staaff  pour  son  cinquantième 
anniversaire;  il  est  orné  dun  bon  portrait  de  M.  St.—  P.  81-98.  P.  A.Geijer, 
Det  fonifnmska  taJesàttein  ne  garder  l'heure  y>  ànnu  en  gang  jàmte  nâgraandra. 
Cf.  Romania,  XLIV,  586,  et  XLV,  261  (ces  deux  articles  sont  d'ailleurs  posté- 
rieurs à  l'étude  de  Geijer,  mais  n'ont  pas  pu  l'utiliser).  Le  principal  intérêt 
de  cette  note  est  le  rapprochement  avec  le  texte  de  l'évangile  selon  saint 
Matthieu  (XXIV,  42,  ou  XXV,  13)  :  «  Vigilate  itaque  quia  nescitis  diem 
neque  horam.  »  Si  l'on  admet  que  la  locution  ne  garder  feiire  est  un  calque 
ou  du  moins  un  souvenir  de  l'expression  évangélique,  elle  aurait  indiqué 
non  l'imminence  de  l'événement  attendu,  mais  l'impossibilité  d'en  prévoir 
la  réalisation  pourtant  certaine,  ce  qui  rejoindrait  en  somme  l'explication 
proposée  par  M.  Clédat  dans  le  second  des  articles  rappelés  ci-dessus.  En 
appendice  M.  G.  signale  d'autres  expressions  ayant  le  même  sens  :  ain^  que 
mot  en  sachiez  ou  un  sens  voisin  :  à  gaigne  cheval  et  à  rechigne  chat.  —  P.  99- 
1 10.  D''  Frykiund,  Etymologische  studien  iïber  «  Geige,  gigue,  jig»-  Cf.  Romania, 
XLV,  154,  le  c.r.  de  M.  J.  Jud.  —  P.  231-68,  J.  Melander,  Les  formes 
Ioniques  des  pronoms  personnels  régimes  après  quelques  particules  dans  Vancien 
français.  M.  Rydberg  avait  expliqué  les  variations  de  la  langue  dans  l'emploi 
des  formes  pronominales  toniques  ou  atones  après  les  particules  par  les  varia- 
tions d'intensité  de  l'accentuation  de  ces  particules  même.  M.  M.  montre  que 
cette  explication  forcerait  à  admettre  des  variations  dans  l'intensité  d'accen- 
tuation des  particules  chez  un  même  auteur,  dans  des  phrases  identiques  et 
parfois  dans  la  même  phrase.  En  fait  il  y  aurait  une  distinction  à  faire  entre 
les  phrases  à  verbe  personnel  et  celles  à  verbe  impersonnel:  dans  les  premières 
l'emploi  de  la  forme  tonique  s'explique  le  plus  souvent  par  une  insistance 
logique  sur  le  pronom,  dans  les  autres  par  l'analogie  des  constructions  sans 
particules. —  P. 2^)9-3 1 5.  H.  Kjellman,  Uttryck  av  typen  «  la  fièvre  lui  a  pris  »  ; 
studie  i  fra)isk  hislorisk  syntax.  —  P.  517-25.  Aperçu  bibliographique  des 
ouvrages  de  philologie  romane...  publiés  par  des  Suédois  de  uji^  à  ipi6. 

M.  R. 

Zeitschrift  fur  romanische  Philologie,  XXXIX.  —  i  (1917).  P.  i. 
K.  V.  Ettmayer,  Zur  Kenntniss  des  AUladinischen.  Remarques  sur  le  texte 
Afunda  nos  (cf.  Romania,  XXXVII,  499).  —  P.  18.  M.  Rosier,  Die  Légende 
vonheiligen  Mathelin.  Edition  de  la  vie  en  octosyllabes,  du  ms.  Add.  17295 
(28i''°-286^o)  du  Musée  britannique,  de  la  vie  de  saint  Mathelin  de  Larchant. 
—  P.  62.  E.  Hoepflfner,  Das  Verhâltnis  der  Berner  Folie  Tristan  -{u  Berols 
Tristandichtung .  M.  H.  s'efforce  d'établir  que  la  Folie  Tristan  de  Berne 
procède  directement  de  Béroul  et  non,  pour  reprendre  la  formule  de 
M.  Bédier,  d'un  «  roman  aujourd'hui  perdu,  apparenté,  mais  non  identique 
à  Béroul  ». 

Mélanges.  —  P.  83.  W.  Meyer-Lùbke,  Dissimilatioji  labialer  Vokale  im 
Provenialischen.    Passage    de    ïi   -\-    u    à    iu   (pu lice    >    piu^e)    ou  à   oi 


PÉRIODIQUES  429 

(cubitu  >  coiJe),  de  çh  à  W»  (turbulu  >  treboJ).  —  ?.  86.  H.  Schuchardt, 
Fioftg.itti  «  filet  i  prendre  les  poissons  »,  mot  roman  passé  en  serbe,  à 
rattacher  non  à  finibrùi,  mais  \  fnmda  à  cause  de  l'habitude  de  garnir  les 
filets  de  paquets  de  feuilles.  —  P.  88.  G.  Baist,  Macca^aia,  crocea, 
cambutta;  dénominations  des  bâtons  des  pâtres.  — P.  91.  G.  Baist, 
Macht  (Cligès  6452)  doit  être  le  motteux  ou  le  t taquet  ;  ce  qui  n'ajoute  pas 
beaucoup  à  la  note  d'Ant.  Thomas  {Rotnania,  XXXV,  303).  —  P.  96. 
M.  L.  Wagner,  Balkatirom.  skala,  mittel-  und  neiigriech.  a/.àÀa,  tûrk.  iskelé, 
Mail,  skelç,  ''<"'.  schelà  tisw.  La  forme  turque  serait  l'intermédiaire  entre  la 
forme  grecque,  venue  du  latin  au  sens  d'  «  échafaudage  »  et  de  l'italien  au 
sens  de  «  débarcadère  »,  et  les  formes  balkaniques.  —  P.  102.  M.  L.  Wagner, 
Alban.  timen,  «  Eitischlag,  Schimjaden  ».  De  tegmen  pour  subtegmen 
«f  trame  ».  —  P.  103.  W.  Spiegelberg,  Zii  den  Woriern  fur  «  Kuclmi  ». 
Rapports  (?)  avec  un  mot  ancien  égyptien  de  même  sens  et  présentant  la 
même  combinaison  consonantique  k-k.  —  P.  105.  W.  Mulertt,  ht 
Ordericus  Vitalis,  Hist.  eccl.  lib.  VI,  m,  ein  Zeugniss  fur  Wilhelmsepik  in 
der  Korniandie  ?  Le  témoignage  n'a  pas  de  valeur  particulière  pour  la 
Normandie. 

Comptes  rendus.  —  P.  108.  J.  Gilliéron  et  M.  Roques,  Etudes  de  géographie 
linguistique  (E.  Winkler  :  «  sie  haben  die  Sprachgeographie  begrùndet  und 
damit  der  ganzen  Sprachwissenschaft  neue  Gebiete  erschlossen  »).  — P.  m. 
H.  Grôlîler,  Ueber  Ursprung  und  Bedeutung  der  fran:{osischen  Ortsnamen,  I 
(P.  Skok  :  nombreuses  rectifications). —  P.  121.  A.  HWkz,  Ein  bisher 
unbekanntes  Narcissusspiel  (E.  Hoepffner).  —  P.  125.  Giornale  Storico  délia 
Letteratura  italiana,  LXI,  2-LXII,  2  (B.  Wiese). 

2  (1917).  —  P.  129.  A.  Stimming,  Zur  Geschichle  der  Lahialen  und  Palatalen 
vor  u  der  Endung  in  Franiôsiscben.  M.  St.  étudie  successivement  les  difficultés 
que  présente  la  conservation  d'une  labiale  finale  dans  chef,  œuf,  neuf  (n  o  v  u  s), 
le  traitement  du  -c-  de  focus,  locus,  lacus  etc.,  celui  du  groupe  -se-,  et 
enfin  la  finale  -icu.  M.  Meyer-Lùbke  a  soumis  certaines  parties  de  cet 
article  à  une  critique  serrée  dans  le  même  tome,  fasc.  4,  pp.  398  sq.  — 
P.  156.  A.  Kolsen,  Altproz'enialisches  Q>lr.  3-5).  Deux  poésies  d'Ademar 
lo  nègre  ;  trois  chansons  sur  le  type  de  No  pose  sofrir  de  Giraut  de  Bornelh  ; 
remarques  sur  le  dernier  vers  de  la  pièce  Pos  tomate  sut  de  Peire  Vidal 
(Anglàde,  28).  —  P.  177. Th.  Braune,  Ueber  einige  romanische  Wôrter  deuischer 
Herkunft.  i].  Afr.  cilgier  {Roland  439, etc.).  d'un  francique *a/-^èV,  cf.  ail.  dial. 
Aal-gehre,  fourche,  trident  de  pêche,  foine.  2.  Fr.  grincer  et  formes  romanes 
apparentées.  —  P.  182.  L.  Pfandl,  Die  Comedia  Florisea  von  ij^i.  Collation 
d'un  exemplaire  de  l'éd.  de  1551,  conservé  à  la  bibl.  de  Munich,  avec  l'éd. 
Bonilla  y  San  Martin  qui  repose  sur  l'éd.  de  1553.  —  P-  200.  J.  Brûch,  Zu 
Meyer-Lùbkes  etymologischem  Wôrterbuch,  n°  5104  à  6431. 

Mélanges,  —  P.  212.  W.  M.eyer-Lùhke,  Die  c-  und  s-  Laute  im  F roz'enialis- 
chen.  Les  deux  sons  ne  se  sont  confondus  que  vers  le  milieu  du  xii«  s.  ;  les 


430  PÉRIODIQ.UES 

textes  antérieurs  les  distinguent  régulièrement  par  les  graphies  s  ou  ss  d'une 
part,  c  ou  ^  de  l'autre.  —  P.  216.  W.  Meyer-Lûbke,  liai,  andar  a  Vignone 
V  Tratihen  slehlcii  ».  L'expression  présente  un  cas  d'haplologie  syntactique 
(a  Aviguoue)  et^ppartient  à  une  série  de  jeux  de  mots  du  type  connu  aller  à 
Niort,  pour  nier  (cf.  Romama,  XLIII,  104)  :  aiidar  a  Vignone  :=  andare  nelle 
vigne;  M.  M.  L.  réunit  quelques  exemples  italiens  de  ce  type  d'expression 
plaisante.  —  P.  217.  W.  Meyer-Lùbke,  Lom;/'.  lanka  «  Fhisshett  ».  Critique 
méthodique  d'une  hypothèse  présentée  par  M.  Bruck,  à  propos  du  no  4877 
de  l'Etymol.  Wb.  deU.  M.-L.  {Zeihch.,  XXXVIII,  676).  —  P.  219.  H.  Urtel, 
Span.-ptg.  como  que.  —  P.  221.  L.  Spitzer,  ZuKurt  Letcents  «  Beitràgen  iiini 
Ferstàndnis  der  Lieder  Marcabrus  ».  Essai  d'interprétation  de  quelques 
passages.  —  P.  223.  K.  Brunner,  Prosaversionen  altfraniôsischer  Romane  iu 
Oxforder  Handschriften.  Rédaction  en  prose  du  Roman  des  sept  Sages  (version 
A)  dans  le  ms.  102  de  S'  John's  Collège  et  de  la  Vengeance  de  notre  Seigneur 
dans  le  ms.  Douce  337. 

Comptes  rendus.  —  P.  226.  Le  Régime  du  Corps  de  maître  Aldehrandin  de 
Sienne,  éd.  Landouzy  et  Pépin  (H.  Urtel).  —  P.  228.  Grednerische  Bûcher 
(Th.  Gartner).  —  P.  231.  C.  Gâlu§cà,  Slavisch-runmnisches  Psalterbruchstûck 
(M.  Friedwagner).  —  P.  235.  Archivio  glotlologico  italiano,  XVII,  1-2, 
1910-11  (W.  Meyer-Lûbke).  —  P.  240.  Bulletin  hispanique,  XIII,  191 1 
(A.  Hâmel).  —  P.  247.  R.  Elisei,  Ora^io  e  Dante  (Fr.  Beck).  —  P.  249. 
G.  Weigand,  Alhanesische  Grammatik  (H.  Gelzer).  —  P.  251.  Livres 
nouveaux. 

3  (1918).  —  P.  257.  W.  Meyer-Lûbke,  Beitrâge  -^ur  romanischen  Laut-  uinl 
Fornienlehre ;  III.  Die  Entiuicklung  von  lat.  -gr-  im  Romanischen.  Essai  de 
classement  des  faits  romans  qui,  par  leur  diversité  (maintien,  vocalisation 
ou  chute  du  g),  les  contradictions  de  leur  répartition  territoriale,  et  surtout 
le  petit  nom.bre  des  mots  à  considérer  et  l'incertitude  sur  la  pureté  de 
leur  tradition  populaire,  présentent  d'assez  graves  difficultés.  Les  remarques 
de  M.  M.-L.  sont  particulièrement  intéressantes  pour  le  provençal.  Quant 
aux  solutions  elles  restent  nécessairement  assez  incertaines  et  l'hypothèse  de 
l'emprunt  y  joue  un  rôle  qui  ne  saurait  nous  étonner,  surtout  pour  des  mots 
tels  que  nigru  ou  integru.  — P.  267.  F.  Settegast,  Die  Odyssée  oder  die 
Sage  von  heimkehrenden  Gatten  als  Quelle  mittelalterlicher  Dichtung.  M.  S.  a 
déjà  tenté,  dans  une  étude  sur  le  conte  de  Polyphème  dans  la  littérature  du 
moyen  âge  français,  de  marquer  l'influence  des  récits  de  l'Odyssée  sur  la 
littérature  narrative  du  moyen  âge.  C'est  là  une  question  très  intéressante  et 
qui  mérite  d'être  examinée  tout  à  la  fois  avec  beaucoup  de  précision  et  de 
prudence.  On  regrettera  de  ne  pas  toujours  trouver  réunies  ces  deux  qualités 
nécessaires  dans  le  long  article  de  M.  S.,  qui,  d'une  part,  attribue  à  l'influence 
homérique  des  traits  qui  peuvent  paraître  d'invention  bien  banale,  et,  d'autre 
part,  se  plaît,  ici  comme  ailleurs,  à  proposer  des  identifications  onomastiques 
singulièrement  inquiétantes.  La  matière  même  de  l'article  est  la  suivante':^ 


PÉRIODiaUES  /|  3  I 

I.  Fauriel  avait  indique  dans  son  histoire  de  la  poésie  provençale,  à  propos 
d'un  récit  inséré  dans  le  Liber  Miraculorum  siiiicte  Fidis,  l'histoire  de  Raimon 
do  Bochillo,  que  «  les  principaux  incidents  de  l'histoire  de  R.  du  Bousquet 
sont  empruntés  de  l'Odyssée  ».  M.  S.  reprend  cette  idée  et  s'efforce  de  la 
préciser  ;  mais  quel  besoin  y  u-t-il,  et  pour  quelle  vraisemblance,  de  voir 
dans  Bochittum  la  Phocide,  dans  le  nom  d'un  certain  Excajridiis  le  Strophius, 
beau-père  d'Egisthe,  suivant  Hygin,  et  dans  Rainiundus,  même  sous  la 
l'orme  Raginiundus,  un  écho  du  nom  d'Agamemnon?  —  2.  Dans  l'histoire 
de  Raimon  de  Bochitto  il  est  question  de  pirates  qui  emmènent  Raimon  à 
Tiirlanda  en  Afrique.  Il  est  naturel  de  rapprocher  ce  nom  de  celui  de 
Torelore  dans  Aucassiii.  Cela  amène  M.  S.  à  retrouver  dans  Aucassiii  des 
souvenirs  de  \'Qd\ssée  et  en  particulier  de  l'ile  des  Phéaciens,  ce  qui  mériterait 
examen  plus  précis,  mais  pourquoi  imaginer  qu'à  la  base  de  Torelore  tX.  à& 
Ttirhvida  il  y  a  une  forme  *Tolo  qui  ne  serait  qu'un  anagramme  de  *Loto, 
qui  nous  ramènerait  tout  droit  au  pays  des  Lotophages  ?  —  3.  U Odyssée 
dans  le  poème  m.  ht  alld.  d'Oreiidel.  —  4.  UOdyssée  dans  Biieve  de 
Hanstoiie.  A  la  fin  de  son  article,  M.  S.  a  ajouté  un  intéressant  appendice 
sur  des  noms  de  lieu  de  l'Afrique  du  Nord  dans  les  chansons  de  geste  et 
tout  particulièrement  sur  la  valeur  d'Aufrike,  etc.,  désignant  non  le  pays, 
mais  la  ville  principale  du  pays,  Al-Malidija.  —  P.  330.  F.  Gennrich,  Die 
Mttsik  ah  Hiifswissenschaft  der  romaiiischen  Philologie.  L'auteur  marque  for- 
tement, et  par  des  exemples  précis  et  nombreux,  combien  il  est  indispensable 
de  ne  pas  séparer  dans  l'étude  de  la  lyrique  médiévale  l'examen  de  la 
composition  mélodique  de  celui  de  la  composition  poétique,  qu'il  s'agisse  de 
déterminer  exactement  les  imitations  ou  la  disposition  strophique  ou  les 
dispositiors  de  rimes. 

Mélanges. — P.  361.  W.  Meyer-Lùbke,  Prov.,  kat.,  span.,  plg,  arrâncar 
«  atisreissen  ».  Rattaché  hypothétiquement  à  une  racine  celtique  ranJc- 
restituée  d'après  le  lit.  rinkti  «  cueillir  ».  —  P.  363.  W.  M.-L.,  Pikard . 
mêswé  «  Backtrog  ».  Rattaché  à  miscere.  —  P.  364.  W.  M.-L.,  //.  ridolo, 
/V^.  ridelle  «  (Vagenleiier  »  ;  ital.  gavio  «  Radfelge  ».  —  P.  365.  W.  M.-L., 
Delph.  kwivi,  kweivâ  «  kehren  »  de  coaequare.  —  P.  366.  Th.  Braune, 
Prov.  grim,/;-.  grime,  grimer,  grimaud,  grimoire,  sp.,  ptg.  prov.  grima.  — 
P.  370.  L.  Spitzer,  Frani.  charivari.  Essai  d'explication  par  Calvarium,  le 
charivari  étant  une  imitation  de  la  montée  au  Calvaire  pour  ceux  à  qui  on  le 
donne  ;  les  formes  du  nord  de  la  France  devraient  dès  lors  être  empruntées 
au  méridional  calvari. 

Comptes  rendus.  —P.  372.  E.  Lerch,  Das  invariable  Participiuw  praesentis 
des  Franiôsischen  (L.  Spitzer;  cf.  Romania,  XLVI,  446).  —  P.  376.  Fr. 
Mainone,  Lant-iind  F-'ormenlehre  in  der  Berliner  franko-vene:(ianischen 
Chanson  de  geste  von  Hiion  d'Auvergne  (J.  Reinhold).  —  P.  377.  O.  Zaun 
Die  Mnndart  von  A  nia  ne  (Hérault)  in  aller  und  neuer  leit  (W.  Meyer-Lùbke). 
—  P-  '^8-^ .  Jahresbericht  der  Instituts  fi'ir  rumànische  Sprache  \u  Leipzig,  XIX- 
XX  (Kr.  Sanfeld  Jensen  ;  cf.  Romania,  XLIII,  137). 


432  PERIODIQUES 

4  (1918).  —  P.  386.  E.  Riclîter,  Die  kumllerische  Stoffengestaltung  in 
Cbrestien's  Ivaiii.  —  P.  398.  W.  Meyer-Lùbke,  Zur  Geschichle  der  Làbialen 
iiud  Palatiileu  vor  u  der  Endtiiig  im  Fran\ôsischen.  Examen  critique  de 
l'article  de  M.  Stimming  signalé  ci-dessus  (p.  429).  —  P.  409.  P.  Menge, 
Poème  moral  (letiter  TheiJ).  La  Romania  a  signalé  (XXXVIII,  159)  la  publi- 
cation par  M.  Herzog  d'un  fragment  de  la  troisième  partie  du  Poème  moral 
d'après  un  ms.  de  la  bibliothèque  de  Cracovie.  M.  Menge  a  découvert  dans 
la  bibliothèque  du  comte  de  Fûrstenberg  à  Herdingen  en  Westphalie  un 
nouveau  manuscrit  qui  comprend  le  fragment  de  Cracovie  et  complète  le 
texte  publié  par  Cloetta  depuis  la  str.  107  jusqu'à  la  fin.  M.  M.  imprime 
toute  cette  fin  sauf  les  parties  déjà  publiées  par  M.  Herzog.  Le  ms.  qui  est 
du  xiiie  s.  et  de  la  région  de  Liège  comprend  d'autres  oeuvres  latines  et 
françaises,  notamment  une  copie  delà  Chantepleure. —  P.  447.  E.  Hoepflfner, 
Zu  deti  altfraniôsischen  Dichhingen  von  deti  drei  Toten  und  drei  Lehenden. 
Remarques  et  corrections  à  l'éd.  Glixelli  (cf.  Romania,  XLIV,  276).  — 
P.  464.  A.  Stimming,  Zu  dem  altfraniôsis-chen  Mathelin-Leben .  Remarques  et 
corrections  à  l'éd.  M.  Rosier  (cf.  ci-dessus,  p.  428). 

Mélanges.  —  P.  489.  W.  Meyer-Lùbke,  Vûkalumstelhuig  im  Franiôsischen. 
Delà  série  *di  si  nare  >Jî5«c;',  Desiderius>  Didier,  vïcinatu>>  visné, 
ericione  >  ireçon,  her(ed)itare  >  iieté  M.  M.  L.  tire  cetteloi  que  1'/ 
fermé  protonique  non  initial,  dans  un  mot  contenant  un  e  dans  la  syllabe 
initiale  ne  s'amuit  pas,  mais  pi  end  la  place  de  l'e  protonique  initial.  Par  ana- 
logie il  admettrait  qu'emprunter  peut  s'expliquer  par  un  *im-premutuare, 
résultant  d'une  dissimilation,  dans  lequel  Vu  fermé  se  serait  substitué  dans  la 
syllabe  précédente  à  Ve  du  préfixe  dissimilé,  —  P.  490.  W.  Me3'er-Lûbke, 
Carisx  ticinne  :  choffa  fodarmaiiu  (Kasseler  Glossar).  Le  premier  élément  de 
cette  glose  a  donné  lieu  à  des  interprétations  diverses  et  peu  sûres  ;  il  corres- 
pond pour  le  sens  à  fodarmagiu,  c'est-à-dire  «  ludermàssig  »  :  M.  M.-L. 
propose  d'y  voir  une  forme,  de  suffixe  d'ailleurs  incertain,  mais  se  rattachant 
à  carrum,  comme  le  mil.  carrera  (pour  hotte  carrera')  «  futaille  que  l'on 
transporte  sur  un  chariot  ».  —  P.  491.  F.  Holthausen,  Zu  den  germanischen 
Wôrtern  in  Meyer-Liïbke  romaniscbem  ctymologischen  Wôrterhich.  Nombreuses 
corrections  de  détail.  L'auteur  exprime  le  vœu  que,  pour  une  nouvelle  édition 
de  son  dictionnaire,  M.  M.-L.  fasse  appel  à  la  collaboration  d'un  germaniste 
éprouvé.  —  P.  496.  L.  Spitzer,  Span.  esconce.  —  P.  497.  L.  Spitzer,  Span. 
escolimoso,  escolimado. 

Comptes  rendus.  —  P.  498.  Dictionarul  linibii  romane,  éd.  Academiei 
romane,  I,  i  (M.  Friedwagner).  —  P.  504.  Giornale  storico  délia  Letteratura 
italiana,  LXII,  5-  LXIII,  i  (B.  Wiese;  d.  Romania,  XLIII,  458,  et  XLIV, 
137).  — P.  507.  Livres  nouveaux. 

5(1918).  —  P.  513.  M.-L.  Wagner,  Mexicanisches  Rotwelsch.  Lexique 
alphabétique.  —  P.  5  5 1 .  E.  Hoepffner,  Die  Berner  und  die  Oxforder  Folie 
Tristan.  Premier  article. —  P.  584.  M.  Friedwagner,  Die  Vengeance  Raguidel 


pÉRioDiauES  433 

tiach  dey  MiddleUm  Haudschiift.  Sur  ce  ms.  d.  Romuiia,  XLIII,  145. 
M.  Fr.,  qui  a  édité,  en  1909,  la  Vengeance  Ragiiidel  d'après  le  ms.  du  Musée 
Condé,  étudie  le  nouveau  ms.  et  en  donne  une  collation  avec  son  édition. — 
P.  608.  P.  Skok,  Orlselyniologische  MisieUen.  Trente-deux  brèves  notices  sur 
des  noms  de  lieu  appartenant  presque  tous  au  Midi  de  la  France  ;  quelques- 
uns  paraissent  d'une  vérité  un  peu  banale. 

Mélanges.  —  P.  617.  L.  Spitzer,  Span.  de  soslayo  «  schief  ». —  P.  617. 
H  Gelzer,  Zur  Inschrift  der  Jiwgfnni  von  Walcourt.  Cette  inscription 
sur  une  pièce  d'orfèvrerie  a  été  lue:  Lierais  me  fisi  don  li  aint;  M.  G. 
propose  pour  le  début  le  nom  propre  Lienars,  ce  qui  est  incertain,  et  pour 
la  tîn  Don  li  aiiit,  c'est-à-dire  Dieu  l'aide,  ce  qui  est  évident. —  P.  619. 
K.  Lewent,  D/vi  altpnn'enialische  Gedichle  auf  Johanna  von  Este.  Edition 
et  notes.  —  P.  627.  E.  Hœpffner,  Crestien  de  Troyes  und  Guillaume  de 
Mâchant.  Quelques  traits  du  Dit  don  Lyon  paraissent  attester  que  Guillaume 
de  Machaut  a  connu  VYvain  de  Chrétien  de  Troyes.  —  P.  630.  L.  Spitzer, 
Zn  afri.  si  bêle  de  li  «  so  schôn  wie  sie  ».  —  P.  630.  L.  Spitzer,  Umbr.  mio 
matre,  deutsch  mutter(seelen)allein,  frani.  Dieu  possible.  Remarques  intéres- 
santes sur  ces  expressions  elliptiques. 

Comptes  rendus.  —  P.  636.  G.  Bertoni,  Dante  (F.  Beck).  —  P.  638. 
Giornale  storico  délia  Letteratura  Italiana,  LXIII,  2-3  (B.  Wiese;  cf. 
Romania,  XLIV,  137). 

6(1919).  —  P.  641.  A.  Stimming,  Ueher  Haplologie  im  Fran^^osischen. 
L'auteur  donne  à  «haplologie  »  un  sens  large  et  embrasse  dans soq  étude  non 
seulement  les  faits  de  caractère  phonétique  rnais  des  simplifications  d'ordre 
syntactique.  —  P.  672.  E.  HoepfFner,  Die  Berner  und  die  Oxforder  Folie 
Tristan.  Fir.  La  minutieuse  comparaison  instituée  par  M.  H.  entre  les  deux 
Folies  Tristan  n'aboutit  pas  à  une  conclusion  rigoureuse.  M.  H.  se  représente 
comme  il  suit  les  rapports  de  ces  deux  textes  :  du  Tristan  de  Béroul  provient 
un  poème  perdu  sur  Tristan  fou,  qui,  d'une  part,  a  été  remanié  par  l'auteur 
de  la  Folie  de  Berne  avec  une  relative  fidélité,  tandis  que,  d'autre  part,  l'auteur 
de  la  Folie  d'Oxford  modifiait  systématiquement  le  plan  et  l'esprit  de  ce 
modèle  perdu  en  utilisant  pour  sa  nouvelle  rédaction  le  Tristan  de  Thomas. 
—  P.  700.  F.  Settegast,  Ueher  einige  Fâllevon  Wortmischung  im  Romanischen. 
Sous  ce  titre  sont  réunies  deux  notes  de  caractère  bien  différent.  Dans  la 
première  M.  S.  propose  d'expliquer  les  particularités  phonétiques  de  l'italien 
chioma  <^comi,  5r/;n<wa  <spuma,  ^»/ar^  <  fl  atare  ,  rifutare  <CrQ(u- 
tare  par  des  croisements  :  piuma  <^  pluma  aurait  influencé  les  représen- 
tants de  coma  et  de  spuma,  flatare  et  refutare  se  seraient  influencés 
réciproquement.  La  seconde  note  est  consacrée  à  l'it.  orco  et  au  fr.  ogre  et 
plus  spécialement  à  ce  dernier  ;  on  sait  que  l'on  a  hésité  pour  ce  mot  entre 
le  lat.  orcus  qui  s'accorde  particulièrement  avec  la  forme  italienne  et  le  nom 
propre  Ogur  «  Hongrois  »  ;  à  l'appui  de  cette  dernière  étymologie,  qui 
rendrait  mieux  compte  de  la  forme  française,  l'on  a  invoqué  depuis  P.  Paris 
Romania,  XLVII.  28 


434  PÉRIODIQUES 

un  passage  des  Enfances  Gode/roi  où  parait  un  Hongrois,  nomme  précisé- 
ment Ogre.  M.  S.  montre  que  la  leçon  Ogre,  en  tenant  cette  lecture  pour 
bonne,  n'est  pas  assurée,  le  personnage  en  question  étant  ailleurs 
nommé  Otré.  Resterait  à  expliquer,  si  l'on  s'en  tient  à  l'étymologie  or  eu  s, 
la  finale  du  mot  français  et  c'est  là  que  M.  S.  fait  appel  à  un  croisement 
peut-être  avec  Hongre  ou  avec  Bougre.  Ces  hypothèses  de  croisement  ont 
rarement  pour  elles  l'évidence,  quand  elles  s'appliquent  comme  ici  à  des 
formes  isolées  qu'on  ne  peut  étudier  dans  leur  milieu  historique  ou 
géographique.  Ce  n'est  d'ailleurs  qu'un  point  peu  important  de  la  seconde 
note  de  M.  S.,  qui  y  a  par  contre  ajouté  en  appendice  diverses  remarques 
sur  les  exemples  à'ogre  signalés  dans  Chrétien  de  Troyes  et  sur  l'épisode 
d'Olré  dans  le  Chevalier  au  cygne. 

Mélanges. — P.  719.  H.  Schuchardt,  i.  MaJlork.  aguinar  «  luiehern  ».  Rejette 
l'étymologie  par  *equinare  proposée  par  M.  Spitzer  ;  intéressantes 
remarques  sur  les  mots  exprimant  le  «  hennissement  »  et,  en  général,  sur 
les  onomatopées  qui  servent  à  désigner  les  cris  d'animaux  ;  2.  Spa)i.  escoli- 
moso,  etc.  3.  Katol  cubi  ahohh)  ;  ^.Katal.  poil  aLaus»;  5.  Kalal.  blastemar. 

—  P.  723.  G.  Baist,  Zu  den  hasseler  G/o55««.  Jlemarques  sur  diverses  gloses  ; 
le  ms.  n'est  pas  du  viiie  siècle,  il  est  nécessairement  postérieur  à  802.  — 
P.  726.  W.  Meyer-Lùkbe,  Frân:(dsisch  Bas-Rhin,  Seine-Inférieure.  Sur  la 
place  de  l'adjectif,  qui  précède  le  nom  propre,  sauf  dans  les  expressions 
savantes.  —  P.  729.  M.-L.  Wagner,  Sïidital.  sùdda,  sard.  assùda,  ital.  sulla, 
zuUa.  C'est  le  sainfoin  d'Espagne,  originaire  du  sud  de  l'Italie,  de  la  Sardaigue 
et  de  l'Espagne,  porté  de  là  à  Malte,  en  Algérie,  et  dans  les  Baléares,  et  le 
nom  n'en  est  pas  arabe  comme  l'ont  dit  le  Dictionnaire  général  et  le  diction- 
naire étymologique  de  M.  Meyer-Lùbke,  mais  latin,  cf.  scyJla  ou  sylla  dans 
Servius.  — P.  733.  M.-L.  Wagner,  Napol .  rente,  renza.  De  haerente, 
haerentia.  — P.  738.  E.  Richter,  DasScbeinsuhJekt  ««»  in  den  romanischen 
Sprachen.  Le  point  de  départ  de  cette  note  est  une  étude  de  K.  Brugmann, 
Der  Ursprung  des  Scheiusuhjektes  k  es  »  in  den  germanischenund  den  ronia)iischen 
Sprachen  (Acad .  de  Leipzig,  19 17)  qui  concluait  en  particulier  à  l'origine 
germanique  du  sujet  impersonnel  en  gallo-roman  ;  M'ie  R.  rejette  cette 
conclusion  qui  n'est  conforme  ni  à  la  chronologie  ni  à  la  géographie  des  faits. 

—  P.  743.  K.  V.  Ettmayer,  Zur  Rolle  der  Musik  in  der  Metrik  der  altfran- 
:{ôsischen  und  allprovcn-^aUschen  Lyrik.  Discussion  partielle  de  l'article  de 
M.  Gennrich  signalé  plus  haut  (p.  431). 

Comptes  rendus.  — P.  748.  H.  L.  Zeller,  Sammlung  altérer  Seerechtsquellen, 
9  et  10  (W.  Benary).  —  P.  749.  A.  C.  Thoru,  Sastre-tailleur  (W.  v. 
Wartburg).  —  P.  752.  Dantis  Aligherii  de  Vulgari  Ehquentia,  éd.  L.  Berta- 
lot  (B.  Wiese).  — P.  753.  Bulletin  hispanique,  XIV,  1912  (A.  Hàmel).  — 
Index  et  tables.  M.  R. 


PÉRIODIQUES  435 

MoDERN  Philologv,  Jouiiial  dcvoted  to  rcsearch  in  Modem  Languages 
and  Literatures. 

La  Romania  a  signalé  en  1905  (XXXII,  342)  la  création  de  ce  recueil,  alors 
trimestriel,  publié  par  l'Université  de  Chicago,  la  partie  romane  étant  sous  la 
direction  de  M.  Th.  Atkinson  Jenkins.  Mais  elle  n'en  a  jamais  donné  le  dépouil- 
lement systématique.  Je  m'étais,  dès  1912,  proposé  de  mettre  nos  lecteurs  au 
courant  de  cette  publication.  Je  n'avais  pu  cependant  le  faire  encore,  entre 
autres  raisons,  faute  d'une  collection  complète  du  recueil  qui  n'a  été, 
semble-t-il,  adressé  pour  compte  rendu  à  aucun  des  directeurs  ou  collaborateurs 
de  la  Romania  avant  191 6.  J'ai  pu  récemment  avoir  à  ma  disposition  une 
série  continue  des  tomes  antérieurs  à  19 16  qui  me  manquaient.  Je  puis 
donner  ainsi  un  dépouillement  sommaire  des   dix-sept  volumes  parus. 

Vol.  I  (1905-4).  —  P.  49-56.  J.  D.  M.  Ford,  Old  spanish  etymologies.  — 
P.  71-94.  B.  Matthews,  The  median'al  draina.  —  P.  95-104.  A.  C.  L.  Brown, 
lyelsb  traditions  in  Layaviou's  Brut.  —  P.  205-16  et  259-74.  L.  Wiener, 
Songs  of  the  spanish  Jezvs  in  the  Balhan  Peninsula.  — P.  247-57.  W.  A.  Nitze, 
Glasloubiiry  and  the  Holy  Grail.  —  P.  295-501  et  395.  A.  C.  von  Noé, 
«  Lance  sur  /autre  ».  Le  principal  intérêt  de  cette  note  est  dans  la  collection 
d'exemples  montrant  que  l'expression  ne  s'applique  pas  nécessairement  à  la 
lance  baissée  au  moment  de  la  charge,  mais  à  la  lance  levée,  et  dont  on  ap- 
puie le  talon  sur  le  feutre  de  selle  pour  se  tenir  prêt  à  charger.  —  P.  309- 
15.  W.  W.  Comfort,  Noies  on  the  Poème  del  Cid  infurther  proofof  its  spanish 
nationality.  —  P.  557-42.  C.  C.  Rice,  Theelymology  of  italian  <i greggio,  gre^- 
10  ».  —  P.  555-71.  K.  W.  Tibbals,  Eléments  of  Magic  in  the  Romance  of 
William  ofPakrne.  Il  s'agit  de  la  traduction  anglaise  du  roman  français.  — 
P.  469-75  O.  M.  Johnston,  The  use  of  ella,  lei  and  la  as  polite  forms  of 
addrcss  in  Italian.  —P.  497-524.  K.  McKenzie,  Anjtalian  fable,  its  sources 
and  its  history.  Note  sur  les'fables  en  vers  italiens  contenues  dans  divers  mss 
de  la  Bibliotheca  nazionale  et  de  la  Riccardiana  à  Florence.  Étude  particu- 
lière de  la  fable  Le  lion  et  Vhomme. 

Vol.  11(1904-5).  —  P.  1-16  et  23 1-48.. K.  Weeks,  The  newly  discovered 
Chançun  de  Willame.  Analyseet  remarques  critiques.— P.  97-124.  K.  Younc^, 
The  Influence  ofjrench  Farce  upon  the  plays  offohn  Heywood.  —  P.  197-224. 
K.  Pietsch,  Tl)e  spanish  particle  «  he  ».  —  P.  279-87.  C.  C.  Clarke  y,  The 
actual  force  of  the  french  «  ne  ».  —  P.  377-81.  M.  A.  Buchanan,  A  neglecled 
édition  of  La  leyenda  del  Abad  don  Juan  de  Montemayor.  Édition  de 
Séville,  1603.  —  P.  497-537-  F-  L-  Critchlow,  On  the  forms  of  Betrothal  and 
Wedding  cérémonies  in  the  old-french  romans  d'aventure. 

Vol.  III  (1905-6).  —  P.  47-60.  J.  E.  Matzke,  Some  examples  of  French  as 
spoken  by  Englishmen  in  old  french  literature.  —  P.  117-26.  R.  Holbrook, 
«  Maître  Patelin  »  in  the  gothic  éditions  by  Pierre  Levet  and  Germain  Beneaut. 
—  P.  179-209  et  513-59-  F-  M.  Warren,  Somefeatures  of  style  in  early  french 
narrative  poetry.   Répétitions  de  phrases  ou  vers  avec  ou  sans  transposition 


^3^  PÉRIODIQUES 

des  éléments;  dialogues  brefs.  — P.  211-34.  R.  Weeks,  Tbe  iinvly  discmned 
Chançun  de  Willame.  Troisième  partie.  —  P.  267-80.  W.  A.  Nitze,  A  ne-w 
source  ofibe  «  Yi'nin  ».  Essai  pour  identifier  le  conte  d'Y^'ain  avec  le  mythe 
de  Diane.  —  P.  533-7.  F.  M.  Jossclyn  jr,  An  obscure  passage  in  Daiite's  Pur- 
gatory  (XXXII,  148-60).  —  P.  541-6.  G.  L.  Hamilton,  «  Ventailh  ». 

Vol.  IV  (1906-7).  —  P.  39-65.  E.  P.  Dargan,  Coch  and  Fox  ;  a  critical 
stitdy  of  the  history  and  sources  of  the  niediaeval  fable.  —  P.  279-80.  E.  H. 
Tuttle,  Galician  G.  — P.  377-80.  G.  L.  Hamilton,  Trolula.  —  P.  471-88. 
J.  E.  Matzke,  The  source  and  composition  of  Ille  et  Galeron.  —  P.  559-67. 
B.  S.  Monroe,  French  words  in  Layanion.  —  P.  655-75.  P-  ^^-  Warren, 
Sovie  fealures  of  style  in  early  french  narrative  poetry  (1150-70).  Fin  :  tirades 
lyriques  et  couplets  monorimes;  brisure  du  couplet. 

Vol.  V  (1907-8).  —  P.  55-84.  H.  O.  Sommer,  Galabad and  Percez'al  frow 
the  «  Tristan  »  ins.  Add.  ^4/4,  ff.  142^-164^,  British  niuseuvi.  Première  par- 
tie: texte  du  ms.  —  P.  85-96.  W.  O.  SN'pherd,  Old  french  influence  on  midd- 
le  english phraseology.  —  P.  97-103.  K.  Pietsch,  Notes  on  spanish  folklore.  — 
P.  181-200.  H.  O.  Sommer,  Galabad  and  Percerai.  Deuxième  partie:  suite 
du  texte.  —  P.  201-9.  J-  Matthews  Manly,  Familia  Golise.  Goliath  est 
représenté  dans  un  sermon  attribué  à  saint  Augustin,  et  qui  a  fourni  des 
leçons  à  la  liturgie  catholique,  comme  le  symbole  du  démon,  et  non  pas  seu- 
lement comme  un  géant,  ce  qui  permettrait  de  mieux  comprendre  sa  fortune 
comme  patron  des  Goliards.  —  P.  211-39.  J-  E-  Matzke,  Tbe  lay  of  Eliduc 
and  tbe  Icgend  of  tbe  bnsband  luitb  tiuo  wives.  —  P.  291-341.  H.  O.  Sommer, 
Galabad  and  Perceval.  Introduction  et  fin  du  texte.  — P.  343-6.  E.  H.  Tuttle, 
Tbree  asturians  poems  by  Marcelino  Flores,  Bernardo  Acevedo  and  Teodoro  Ciiesta. 
—  P.  423-76.  P.  S.  Allen,  Mediaeval  latin  lyrics.  Première  partie  d'une  étude 
historique  et  critique.  —  P.  477-554.  G.  T.  Northup,  El  librode  los  Gatos,  a 
text,  ïvitb  introduction  and  notes.  De  cette  traduction  des  fables  latines  d'Odo 
de  Cheriton  nous  n'avions  que  l'édition  assez  imparfaite  de  Gayangos  ; 
M.  N.  reproduit  ici,  avec  quelques  corrections,  l'unique  ms.  1182  de  la  Bibi. 
nat.  de  Madrid. 

Vol.  VI  (1908-9). —  P.  3-43.  P.  S.  AUcn,  Mediaeval  latin  lyrics.  Deuxième 
partie.  —  P.  45-52.  E.  G.  Armstrong,  Tbe  french  past  definite,  imper fect 
and  past  indefinite.  Valeur  de  ces  temps.  —  P.  69-96.  L.  M.  Gay,  On  the 
language  oj  Christine  de  Pisan.  Phonétique  et  morphologie.  —  P.  97-107. 
I.  C.  Le  Compte,  Guiraut  Riquier  and  tbe  viscount  of  Narbonne.  A  propos  de 
la  pièce  Ane  non  aigiii  nulh  temps  de  far  chanso  et  de  l'étude  de  M.  Anglade 
sur  Guiraut  Riquier.  —  P.  137-80.  P.  S.  Allen,  Mediaeval  latin  lyrics. 
Troisième  partie.  —  P.  201-27.  K.  Young,  A  contribution  to  tbe  history  of 
litiirgical  draina  al  Rouen.  Edition  des  textes  suivants:  i.  Officium  Pastorum 
et  Officium  Stella;  du  ms.  H.  304  de  la  Bibl.  de  la  Faculté  de  Médecine  de 
Montpellier;  2.  Officium  Stella'  (fragment)  et  Officium  Peregrinorum  du  ms. 
222  de  Rouen  :    3.    Officium   Pastorum,  Festum    Infantum,    Officium   Stella:, 


PÉRIODIQUES  ,437 

Officium  Sepukhri c\.  Officiiim  Peregrinoniiii  du  ms.  B.  N.  lat.  1213.  —  P.  331- 
41.  L.  B.  Morgan,  The  Source  of  Ihe  Foniitain-story  in  the  Ywain.  Chrétien 
n'a  pas  eu,  pour  ce  thème,  besoin  d'autre  source  que  les  récits  populaires 
dont  l'existence  nous  est  attestée  au  xiie  siècle.  —  P.  585-406.  P.  S.  Allen, 
Meiiitieiol  latin  Ivrics.  Quatrième  partie.  Appendices. —  P.  477-86.  F.  L.  Crit- 
chlow,  Arthur  in  old  french  poetry  not  of  Ihe  breton  cycle.  Étude  très  sommaire. 
—  P.  505-09.  A.  À.  Kern,  Deschanips  «  Thitireval  ».  Ce  personnage,  non 
identifié  jusqu'ici,  serait  John  Thirlewalle  qui  apparaît  dans  un  document  de 
1386. 

Vol.  VII  (1909-10).  —  P.  23-5.  E.  U.Tunle,  Notes  on  the foreign  éléments 
in  Rumonian.  i.  Noms  de  nombre:  siitâ  du  pluriel  a.  bulg.  sïtta,  considéré 
comme  féminin,  ^ece  et  mie  étant  féminins:  2.  Supin  :  cette  forme  de  subs- 
tantif-verbal aurait  été  conservée  ou  recréée  sous  l'influence  des  supins  et 
part,  passés  en  -tn  de  l'a.  bulg.  ;  3.  Palatalisation  :  se  ou  sti  >  st  comme  en 
bulgare  et  serbe.  —  P.  49-60.  K.  Pietsch,  Spanish  etymologies.  i.  Anviso  de 
an  te  visu;  2.  Fr.  par  coeur,  sp.  décora.  La  forme  espagnole  ne  contredit  pas 
l'explication  du  franc,  par  cœur  de  cor  et  non  chorus;  l'esp.  a  dit  d'abord 
en  effet  saber  de  cor  ou  de  coraçon  ;  3.  Duecho  «  a:coutumé,  instruit  »  remonte 
à  du  et  us  comme  ducho:  il  y  a  là  un  couple  phonétique  analogue  à  muechas- 
muchas,  etc.  ;  M.  P.  donne  une  liste  assez  abondante  de  ces  doubles  formes 
avec  et  sans  diphtongue.  —  P.  145-64.  W.  A.  Nitze,  The  Fountain  defended, 
II.  —  P.  169-85.  G.  L.  Hamilton,  Theodulus  :•  a  mediaeval  text  hook.  Très 
utile  notice  sur  VEcloga  de  Theodulus,  les  commentaires  qui  en  ont  été  com- 
posés, et  le  grand  et  durable  emploi  de  ce  livre  dans  l'enseignement.  — 
P.  529-44.  P.  S.  Allen,  The  mediaeval  Mimus.  Première  partie.  —  P.  423- 
6.  J.  B.  Fletcher,  Guido  Cavalcanti's  Ode  0/  Love.  —  P.  593-6.  T.  A.  Jen- 
kins,  A  neiu  fragment  of  Ihe  old  french  Gui  de  Warewic.  Quatre  feuillets  con- 
servés dans  le  ms.  xvi.  I.  7  de  la  bibliothèque  de  la  cathédrale  d'York;  fac- 
similé  et  transcription  d'une  page. 

Vol.  VIII(i9io-ii). —  P.  1-60.  P.S.Allen,  The  mediaeval  Mimus. Deuxième 
partie.  Il  n'y  a  pas  de  continuité  du  mime  latin  (représentation  drama- 
tique et  acteur)  au  ménestrel  du  moyen  âge.  — P.  63-86.  1.  C.  Lecompte,  «  Le 
Fablel  du  dieud'Amors  ».  Édition  avec  introduction  consacrée  surtout  à  l'étude 
du  thème  ;  cf.  Remania,  XLV,  205  note.  —  P.  765-86.  J.  L.  Lowes,  Chaucer 
and  Ihe  Miroir  de  mariage.  Première  partie.  —  P.  187-216.  B.  Cerf,  The  franco- 
italian  Chevalerie  Ogier.  Première  partie.  Édition  des  vers  1-1069  d'après  le 
ms.  XIII  de  Saint-Marc  de  Venise.  ^  P.  303-4.  Notice  nécrologique  sur  f oh  n 
Ernst  Matrice  par  VV.  A.  N.  —  P.  305-34.  J.  L.  Lowes,  Chaucer  and  the 
Miroir  de  Mariage.  Deuxième  partie.  Utilisation  par  Chaucer  du  poème  de 
Deschamps.  —  P.  335-61.  E.  Cerf,  The  franco-italian  Chevalier  Ogier.  Fin. 
Edition  des  vers  1070-21 15.  —  P.  399-410.  E.  P.  Hammond,  Latin  texts  of 
the  Dance  of  Death.  Publication  des  deux  poèmes  signalés  par  Francis  Douce  et, 
d'après  lui,  par  tous  les  historiens  de  la  Danse  des  morts  :  le  Vado  mari  du 


438  PÉRIODIQ.UES 

ms.  Lansdowne  397  et  la  Lamenlatio  du  ms.  Royal  8  B  vi  du  British  Mu- 
séum. —  P.  311-25.  B.  Cerf,  The Jraitco-itaUaii  Chevalerie  Ogier.  Notes. — 
P.  591-97.  E.  H.  Tuttle,  iVoto  OH  the  spanish palatales .  —  P.  607-10.  H.  G. 
Leacli,  «  De  lihdlo  Meiliiii  ».  L'hypothèse  que  Geoft'roy  de  Monniouth  a 
publié  d'abord  à  part  ses  Prophéties  de  Merlin  avant  l'ensemble  de  VHistoria 
Britoniim  se  trouve  appuyée  par  le  fait  qu'il  existe  une  traduction  islandaise 
séparée  des  Prophéties.  —  P.  611-12.  G.  L.  Hamilton,  Theoduhts  in  France. 
Complément  à  l'article  signalé  ci-dessus. 

Vol.  IX(i9ii-i2).  —  P.  109-28.  A.  C.  L.  Brown,  Chrétien's  «  Yvain  ». 
Discussion  des  thèses  de  M.  W.  A.  Nitze.  —  P.  225-37.  T.  F.  Crâne, 
Mediaeval  story-books.  A  propos  du  t.  III  du  Catalogue  of  Romances  in  the 
Department  oj  Maniiscripts  in  the  British  Muséum  publié  par  M.  Herbert, 
M.  Crâne  donne  des  indications  complémentaires  utiles  sur  les  recueils  de 
contes  ou  d'exemples  encore  inédits.  —  P.  291-322.  W.  A.  Nitze,  The  Sis- 
ters  Son  and  the  Conte  del  Graal.  Rapports  du  Conte  du  Graal  avec  l'organi- 
sation celtique  de  la  famille  et  notamment  le  rôle  de  l'oncle  maternel.  • — 
P.  417-20.  K.  Pietsch,  «  Duecho  »  once  more.  Cf.  vol.  VII,  49-60.  Réponse 
à  des  critiques  de  M.  H.  Lang.  —  P.  469-87.  F.  M.  Warren,  The  troubadour 
«  canso  »  and  latin  lyric  poetry.  —  P.  511-44.  H.  R.  Brush,  La  Bataille  de 
trente  Anglois  et  de  trente  Bretons.  Introduction  à  une  édition  nouvelle. 

Vol.  X  (1912-13).  —  P.  1-17.  K.  Pietsch,  Zur  spanischen  Gravimatik. 
I.  Ser  -{-  adverbe  ;  2.  Formes  de  présent  de  l'indicatif  avec  valeur  d'impéra- 
tif. —  P.  19-54.  J-  E.  Matzke,  The  oldest  form  of  the  Bei'es  legend.  —  P.  82- 
136.  H.  R.  Brush,  La  Bataille  de  trente  Anglois  et  de  trente  Bretons.  Deuxième 
partie  :  textes  des  deux  manuscrits  imprimés  en  regard,  notes  et  vocabulaire 
avec  traduction  en  français  moderne  et  en  anglais  ;  cette  dernière  partie  ne 
va  pas  sans  quelque  excès,  surtout  pour  une  édition  publiée  dans  un  pério- 
dique, ni  sans  quelques  inexactitudes.  —  P.  289-99.  T.  P.  Cross,  Notes  on 
the  chaslity-testing  horn  and  mantle.  Indication  de  versions  celtiques  des 
thèmes  représentés  dans  la  littérature  de  l'ancienne  France  en  particulier  par 
le  Lai  du  cor  et  le  Mantel  inaulailliè.  —  P.  301-16.  T.  F.  Crâne,  Netu  Ana- 
logues an  old  taies.  A  propos  de  la  publication,  par  J.  Klapper,  d'Exempla  aus 
Handschriften  des  Mittelalters,  indication  de  nombreux  contes  analogues.  — 
P.  439-50.  T.  A.  Jenkins,  French  etymologies.  i.  Fr.  harnais,  du  composé  d'o- 
rigine germanique  heri-nast,  le  deuxième  élément  étant  celui  que  l'on  retrouve 
dans  le  dérivé  *nastila  ;  2.  Fr.  lanière  de  *n  asti  la  +  aria  avec  méta- 
thèse  ;  3.  Fr.  coch,  explication  tirée  des  mœurs  réelles  ou  supposées  des 
coucous,  la  femelle  passant  d'un  mâle  à  l'autre  ;  4.  Fr.  contre-temps,  expliqué 
comme  une  déformation  de  l'a.  fr.  coni restant  ;  5.  Ane.  fr.  hanse  «  taxe  », 
germ.  hanse  ;  6.  Ane.  fr.  enor  (Eructavit,  15,  cf.  Godefroy,  IV,  491,  s.  v. 
honor,  et  Romania,  XLI,  459)  de  inauris  ;  7.  A.  fr.  desnir  «  vieillir» 
(Eructavit,  2001),  de  *desenire;  8.  A.  (r.  feire,  lat.  foria  ;  9.  A.  fr.  Esca- 
libor  à  côté  de  Calihor,  exemples  d'alternance  de  formes  des  noms  propres 


pèRiODidUES  439 

.ivec  ou  sans  préfixe  £■<-  (Cahaiie-Escahiiire,  Truhert-Estruhert,  etc.).  — 
P.  475-87.  H.  Craig,  The  origin  of  the  Old  Testament  phy s.  M.  C.  pense  qu'il 
ne  faut  pas  chercher,  comme  on  le  répète  depuis  M.  Sepet,  l'origine  des 
drames  liturgiques  relatifs  à  l'Ancien  Testament  dans  \e  Processus  prophetanaii, 
mars  plutôt,  au  moins  pour  les  drames  relatifs  à  la  Genèse  et  à  la  chute  de 
Lucifer,  dans  les  U'clioiies  qui  accompagnent  le  rituel.  —  P.  511-26.  J. 
D.  Bruce,  Hiiinan  autoiiiata  in  classicaî  tradition  and  romance. 

Vol.  XI  (1915-14).  —  P.  1-18.  K.  Pietsch,  Concerning  vis.  2.  G.  S  of 
the  Palace  Lihrarvat  Madrid.  Ce  ms.  contient  entre  autres  textes  espagnols  un 
LibrodeJosepAbarimatia.  e  otrosi  Libro  dcl  Saiicto  Grial...,  une  Estoria  de 
Merlin  e  cu\o  fijo  fiie,  e  del  rrey  Artus...,  enfin  un  fragment  âCun  Lançarole. 
M.  P.  a  comparé  ces  textes  avec  El  Baladro  del  sabio  Merlin  et  La  Demanda 
del  Sancto  Grial  imprimée.  Il  conclut  qu'il  a  existé  en  Espagne  une  trilogie 
{Josep  Abarimatia  —  Merlin  —  Demanda)  dont  les  textes  ci-dessus  indiqués 
et  le  ms.  2.  G.  5  nous  ont  conservé  plus  ou  moins  complètement  les 
diverses  parties.  Cette  trilogie  traduite  du  français  était  sans  doute  l'œuvre 
d'un  seul  traducteur.  —  P.  19-37.  J.  B.  Fletcher,  The  allegory  of  the  Vita 
nuoia .  —  P.  39-55.  E.  H.  Wilkins,  The  enamorment  of  Boccaccio.  —  P.  259- 
65.  G.  T.  Northup,  The  spanish  prose  Tristram  source  question.  A  propos  de 
l'édition  du  Tristan  de  Leonis  à^  1501  par  M.  Bonilla  y  San  Martin,  M.  N. 
reproche  à  l'éditeur  de  n'avoir  pas  comparé  son  texte  avec  le  Cuento  de  Tris- 
tan de  la  Vaticane,  et  défend  contre  lui  sa  thèse  que  ces  deux  versions  espa- 
gnoles procèdent  d'une  version  italienne  du  Tristan  en  prose.  —  P.  267-8. 
W.  W.  Hvde,  Xote  on  human  autoniala.  Addition,  en  ce  qui  touche  à  la  litté- 
rature grecque  ancienne,  à  l'article  de  M.  J.  D.  Bruce  publié  dans  le  précé- 
dent volume.  —  P.  339-46.  F.  M.  Warren,  The  batlle  ofFraga  and  Larchamp 
in  Orderic  Vital.  La  bataille  de  Fraga(ii34)  a  .été  contée  par  Orderic  Vital 
et  par  la  Cronica  de  Alfonso  VII  ;  la  comparaison  des  deux  textes  montre 
qu'ils  remontent  à  une  même  source,  mais  qu'Orderic  y  a  ajouté  des  traits 
qui  sont  précisément  des  emprunts  au  R^oland  ou  aux  poèmes  sur  Larchamp. 
La  concordance  de  l'épopée  et  de  l'histoire  s'explique  ici  visiblement  par  un 
emprunt  de  l'histoire  à  l'épopée,  mais,  fait  remarquer  M.  W.,  nous  ne  le 
saurions  pas  sans  l'exceptionnelle  conservation  de  deux  textes  historiques  qui 
se  contrôlent  ;  c'est  une  leçon  à  méditer  pour  les  historiens  des  chansons  de 
geste.  —  P.  347-55.  E.  H.  Tuttle,  The  romanic  voicel-systein.  On  pourra 
trouver  ce  titre  un  peu  imposant  pour  cette  note  rapide.  —  P.  445-4  et  581- 
2.  Annonce  d'un  changement  dans  le  mode  de  publication  du  recueil  à  partir 
du  volume  suivant  ;  voir-ci-dessous.  —  P.  445-89.  W.  A.  Nitze,  The  romance 
of  Erec  son  ofLac .  Essai  de  synthèse  intéressant  pour  déterminer  les  conditions 
de  la  composition  à'Erec,  amplification  «  courtoise  »,  marquée  du  génie 
propre  de  Chrétien,  d'un  conte  d'aventures  «  féerique  ».  Chemin  faisant, 
M.  N.  discute  à  nouveau  les  rapports  à' Erec  avec  les  récits  des  imrama  de 
Bran  et  de  Maelduin  et  avec  le  Gereint  gallois  dont  il  défend  l'indépen- 
dance. 


440  PÉRIODIQUES 

Avec  le  vol.  XII,  le  mode  de  publication  de  Modem  Philolog\  a  changé. 
De  trimestriel  le  recueil  est  devenu  mensuel,  mais  avec  répartition  des  12 
numéros  en  4  sections  :  Euglish,  Gerniaii,  Romance,  Général  ;  les  numéros 
mensuels  qui  se  succèdent  de  mai  à  avril,  forment  un  volume  à  titre  et  table 
uniques  et  à  pagination  continue  (en  bas  de  page),  mais  ces  numéros  appar- 
tiennent tour  à  tour  à  chacune  des  quatre  sections  :  celles-ci  ont  une  autre 
pagination  continue  (en  tète  de  page)  pour  l'ensemble  des  trois  numéros  qui 
les  constituent.  J'ai  tenu  à  signaler  ce  système,  assez  compliqué  pour 
rendre  possible  des  erreurs  de  référence  ;  mais  la  coupure  est  souvent  trop 
difficile  à  faire  entre  les  diverses  sections  pour  que  les  romanistes  ne 
trouvent  pas  à  glaner  dans  les  deux  sections  germanique  et  anglaise  et  sur- 
tout dans  la  section  générale.  Nous  nous  en  tiendrons  donc  pour  nos 
comptes  rendus  à  la  division  par  volume  annuel  et  à  la  pagination  géné- 
rale. 

Vol.  Xll  (1914-15).  —  P.  165-70.  J.  M.  Burnam,  Miscellanea  hispanica. 
I.  Gloses  du  ms.  59  de  Ripoll  ;  ce  ms.  est  une  copie  de  Priscien  exécutée  au 
milieu  du  x^  siècle  et  qui  était  déjà  à  Sainte-Marie  de  Ripoll  au  XK  ;  le  texte 
est  glosé  et  les  gloses,  qui  paraissent  à  M.  B.  attester  une  origine  ou  du 
moins  une  influence  provençale,  présentent,  à  côté  de  pures  inventions  de 
grammairiens  en  mal  d'étymologie,  des  exemples,  intéressants  par  leur  date, 
de  mots  du  latin  médiéval  ou  de  mots  romans  latinisés,  p.  ex.  :  cîidas  = 
crates,  excoricare,  fica,  lattas  ^  asseres,  niaior  =  maximus,  matisio  ^= 
tugurium,  saisit ia,ivadio  =pignore;  2.  Ms.  V  191  de  Madrid  :  Diction- 
naire de  Papias  à  la  fin  duquel  est  copié,  d'une  main  du  xiii^  siècle,  une  liste 
des  vitia  et  des  virtntes  gentiiini,  etc.  ;  3.  Ms.  M  62  (1569)  de  Madrid  :  copie 
d'Ovide  (xiiie  s.);  sur  un  feuillet  un  paradigme  de  déclinaison:  Noininativus, 
el  maestre  ;  Genitivus,  del  inaestre,  etc.  —  P.  187-96.  E.  H.  Tuttle,  Hispanic 
notes.  Acer,  *atru,  cambiare,  *ergo,  gramen,  pegu,  longe,  navigiu, 
*pauce,  *retrunia,  *tenego.  —  P.  325-30.  E.  H.  Wilkins,  A  note  on 
Gtiint:^elli's  a  AI  cor  gentil  ».  —  P.  345-66.  H.  E.  Haxo,  Denis  Piramus, 
«  La  vie  saint  Edmiuid  » .  Première  partie  :  indications  historiques  et  début 
d'une  étude  de  la  langue.  — P.  367-78.  L.  M.  Gav,  The  «  Grammaire  fran- 
çaise »  0/ Charles  Ma iipas.  —  P.  527-58.  E.  H.  Wilkins,  The  dérivation  0/  the 
cati^one.  M.  W.  s'est  proposé  de  soumettre  à  revision  les  arguments  présen- 
tés pour  attribuer  à  une  influence  germanique,  provençale  ou  française,  les 
productions  des  poètes  lyriques  de  l'école  sicilienne  ;  il  a  en  particulier 
recherché  les  conditions  dans  lesquelles  les  poètes  allemands,  provençaux  et 
français,  avaient  été  connus  à  la  cour  de  Frédéric  II  ;  il  a  comparé,  par  des 
statistiques  précises,  la  technique  métrique  des  poètes  italiens  et  de  leurs 
modèles  possibles,  et  examiné  parallèlement  les  motijs  développés  dans 
leurs  poèmes.  —  P.  559-83.  H.  E.  Haxo,  Denis  Piramus,  «  La  Vie  saint 
Edmtind  ».  Deuxième  partie  :  langue;  index  des  noms  propres;  voir  ci-dessus, 
p.  156,  le  c.-r.  de  M.  L.  Poulet.  —  P.  585-644.  T.  P.  Cross,  The  celtic  ele- 


PÉRIODICIUES  441 

metit  in  the  lays  of  n  Laiival  »  and  «  Giaelent  ».  —  P.  645-6.  E.  H.  Tuttle, 
Gennauic  «  nayt  »  in  Gallo- roman.  Namurois  ne,  Bourberain  nai,  etc.,  ratta- 
chés à  germ.  Nachl  ;  il  nous  parait  tout  à  fait  vain  de  piquer  ainsi,  au  liasard 
des  consonances,  des  formes  dans  l'ensemble  des  parlers  gallo-romans  sans 
se  préoccuper  de  leurs  altenances  territoriales. 

Vol.  XIII  (1915-16).  —  P.  19-33-  F.  L.  Lowes,  Chaucer  and  Dantes 
'«  Convivio  ■>■>.  — P.  34.  Note  indiquant  que  dorénavant  Modem  Philology 
publiera,  outre  des  articles,  de  courtes  notes  analogues  aux  Mélanges  de  la 
Romania.  —  P.  59-64.  A.  M.  Jenney,  A  fiirther  word  as  to  the  origin  of  the 
Old  Testament  plays.  Compléments  à  l'article  de  M.  Craig  publié  dans  lé 
vol.  X.  —  P.  129-42.  J.  B.  Fletcher,  Dante' s  «  second  love  ».  —  P.  181-7. 
L.  A.  Hibbard,  «  Guy  of  Wanvick  »  and  the  second  «  Mystère  »  of  Jean  Louvet. 
Le  second  des  douze  mystères  composés  par  Jean  Louvet  entre  1536  et 
1550  en  l'honneur  de  Notre-Dame  de  Liesse  et  conservés  dans  le  ms.  Nouv. 
Acq.  481  de  la  Bibl.  Nationale  est  inspiré  de  l'histoire  de  Gui  de  Wanvick 
selon  la  version  à^sGesla  Romanonim.  —  P.  188-92.  T.  A.  Jenkins,  On  the 
text  of  0  La  Bataille  des  VII  arts  ■> .  Compte  rendu  critique  de  l'édition  John 
Paetow (Berkeley,  1914)  ;  corrections  nombreuses.  —  P.  369-78.  K.  Pictsch, 
On  the  language  of  the  spanish  Grail  fragments.  Première  partie.  M.  P. 
se  propose  de  dégager  certains  éléments  non  castillans  dans  les  fragments  du 
Graal  espagnol  conservés  par  le  ms.  2.  G.  5  de  Madrid  (cf.  l'article  publié 
dans  le  vol.  XI)  et  aussi  dans  la  Demanda  del  Sancto  Grial  de  1535.  — P. 
579-90.  Ch.  J.  Cipriani,  Future  and  past  future.  Valeur  modale  de  ces 
temps  qui  devraient  être  classés  à  part  dans  la  conjugaison.  —  P.  433-62. 
J.  R.  Hulbert,  Syr  Gaivayn  and  the  Grene  Knyght.  Premier  article.  —  P.  463- 
94.  E.  H.  Wilkins,  The  invention  of  the  sonnet.  M.  W.  aboutit  aux  conclu- 
sions suivantes.  Le  groupe  des  plus  anciens  sonnets  conservés  est  con- 
stitué par  31  pièces  dont  25  sont  l'œuvre  de  Giacomo  da  Lentino  et  ocelle 
de  4  de  ses  compagnons.  Le  sonnet  consiste  originairement  en  une  octave  et 
un  sizain  ;  l'octave  sur  2  rimes  croisées  (ah  ah  ah  ah)  se  divise  en  4  distiques 
qui  peuvent  être  réunis  en  2  quatrains,  le  sizain  sur  rimes  cde  cde  se  divise  en 
2  tercets.  Le  sonnet  est  une  combinaison  artistique  peut-être  due  à  Gia- 
como da  Lentino  ;  l'octave  vient  du  stramhotto  sicilien  et  le  sizain  est  d'oti- 
gine  incertaine,  peut-être  reproduit-il  une  variété  de  poésie  arabe.  —  P. 
465-96.  E.H.  Wilkins,  The  <.<.enuegn,  in  Petrarch  and  in  Shakespeare.  Pétrarque, 
Can^oniere,  512,  et  Shakespeare,  son.  LXVI.  —  P.  625-46.  K.  Pietsch,  On 
the  language  of  the  spanish  Grail  fragments.  Deuxième  article.  —  P.  689-730. 
J.  R.  Hulbert,  Syr  Gaivayn  and  the  Grene  Knyght.  Deuxième  article.  M.  H. 
s'est  efforcé  d'établir  que  le  poème  moyen  anglais  de  Syr  Gaivayn  n'est  pas, 
connne  on  le  pense  d'ordinaire,  le  résultat  de  la  fusion  de  deux  contes  in- 
dépendants, mais  la  transformation  d'un  conte  unique.  —  P.  741-5.  H.  E. 
Allen,  T^vo  middle-eiigUsh  translations  from  the  anglo-nonnan.  La  collection 
d'homélies  en  prose  m.    angl.  connue  sous  le   nom  de  Mirrnr  est,    autant 


^42  PERIODiaUES 

qu'on  en  peut  juger  par  les  extraits  imprimés,  une  traduction  du  Miroir  de 
Robert  de  Gretham  :  le  manuscrit  G.  50  de  S«  Johti's  Collège  à  Cambridge 
contient  une  version  en  prose  m.  angl.  du  Manuel  des  Péchés  de  William  de 
Wadingtoii. 

Vol.  XIV  (1916-17).  —  P.  129-44.  F.  M.  Warren,  Ou  the  early  history 
of  Ibe  freiich  national  epic.  Remarques  sur  les  sentiments  et  les  thèmes 
épiques  avant  la  naissance  de  l'épopée  carolingienne.  —  P.  156.  R.  T.  Hol- 
brook,  «  Tout  craché  ».  Expressions  analogues  en  anglais  et  en  italien  ; 
rapprochement  avec  Montaigne,  I,  28.  —  P.  255-6.  H.  E.  Allen,  A  note  on 
Ibe  Lamentation  of  Mary.  Ce  poème  moyen  anglais  est  précédé  dans  plu- 
sieurs mss.  d'un  préambule  de  32  vers  imité  du  préambule  des  Lavieiitations 
Nostre  Dame  Sainte  Marie,  composition  anglo-normande  sur  laquelle  v. 
P.  Meyer,  Romama,  XV,  309.  —  P.  385-404.  A.  C.  L.  Brown,  From  Caiil- 
dron  of  Plenty  to  Grail.  L'auteur  rapproche  ingénieusement,  dans  ce  très 
intéressant  article,  certains  traits  des  inirania,  et  en  particulier  de  Vlinram 
Maeldiiin,  relatifs  à  un  vase  qui  fournit  des  quantités  indéfinies  de  boisson 
ou  à  un  poisson  qui  suffit  à  la  nourriture  d'hommes  pendant  plusieurs  jours, 
et  le  Graal  qui  nourrit  celui  que  l'on  en  sert.  Dans  les  inirania  ces  vases 
d'abondance  ou  ces  poissons  merveilleux  servent  d'ordinaire  à  des  ermites 
insulaires  et  M.  B.  marque  le  rapport  possible  entre  ceux-ci  et  le  Roi 
pêcheur  des  contes  du  Graal.  —  P.  405-412.  E.  A.  Peers,  The  anthorship 
of  certain  prose  luorks  ascribed  to  Antoine  de  la  Sale.  Résumé  des  débats  sur 
l'attribution  à  la  Sale  des  Quinze  joyes  et  des  Cent  nouvelles  ;  l'utilité  de  ce 
résumé  n'est  pas  très  évidente.  — ■'  P.  430-48.  C.  r.  étendu  par  L.  M.  Gay 
de  H.  O.  Sommer,  édition  du  Livre  d'Artiis  :  intéressantes  remarques  de 
langue  et  de  lexique.  —  P.  675-80.  E.  H.  Tuttle,  Locus  in  Gallo-roman 
avec  une  longue  note  additionnelle  de  M.  T.  A.  Jenkins,  pp.  680-86,  qui  a 
le  mérite  de  tenir  exactement  compte  des  formes  diverses  de  l'ancien  fran- 
çais complètement  négligées  par  M.  T.  —P.  607-8.  J.  l.  Cheskis,  Oldfrench 
«  dancier  ».  Propose  de  +  antea  -\-  are  >  *danteare.  —  P.  700-02.  C.  r. 
par  K.  McKenzie  de  Dante  by  C.  H.  Grandgent.  —  P.  701-04.  C.  r.  par 
H.  H.  Vaughan  de.  G.  Bertoni,  Italia  dialettale  (cf.  Romania,  XLVI,  596). 
—  P.  705-35.  J.  L.  Lowes,  Chaucer  and  Dante.  —  P.  737-49.  L  C.  Lecompte, 
Cbauccrs  Nonne  Prestes  Taie  and  tbe  Roman  de  Renard.  Sur  les  modifi- 
cations apportées  par  Chaucer  au  récit  de  Pierre  de  Saint-Cloud.  —  P.  751- 
55.  R.  Sh.  Loomis,  A  phantom  taie  of  feniale  ingratitude.  M.  L.  compare 
diverses  représentations  figurées  :  deux  coflfrets  d'ivoire  (dont  l'un  est  repro- 
duit dans  une  planche  hors  texte),  deux  bassins  et  un  hanap  décrits  dans 
l'inventaire  de  Louis  d'Anjou  (1564-5),  une  série  de  miniatures  des  Tay- 
tiiouth  Horae  (mss  de  H.  Yatei  Thompson)  qui  nous  \pontrent  un  chevalier 
délivrant  une  demoiselle  que  vient  de  ravir  un  homme  sauvage.  La  scène 
fait  partie  d'un  conte  que  nous  retracent  les  miniatures  des  Heures  de 
Taynioulb  et  qui  peut  se  résumer  ainsi  :  la  demoiselle  sauvée  par  le  cheva- 


PÉRIODIQUES  443 

lier  qui  est  vieux  est  assez  ingrate  pour  préférer  au  vieillard  un  jeune 
chevalier  qui  la  lui  dispute  ;  au  contraire  le  lévrier  du  vieux  chevalier  se 
refuse  à  suivre  le  jeune  chevalier  qui  désire  aussi  l'emmener  ;  le  vieux 
chevalier  finit  par  tuer  le  jeune  chevalier  et  part  avec  son  lévrier  fidèle  et 
abandonne  l'ingrate  demoiselle.  C'est  le  développement  d'un  thème  utilisé 
partiellement  ou  avec  des  variantes  dans  le  Chn\iUer  à  VEspée,  la  Vengeance 
Riiguidel,  le  liislan  en  prose  et  le  Lancelol  néerlandais.  Je  remarque  que  le 
panneau  du  coflVe  d'ivoire  reproduit  par  M.  L.  comporte  deux  scènes  :  la 
première,  le  chevalier  perçant  de  sa  lance  l'homme  sauvage,  paraît  bien  se 
rapporter  au  conte  résumé  ci-dessus  ;  mais  dans  la  seconde  on  voit  un  cheva- 
lier à  pied  qui  pourrait  bien  être  encore  celui  de  la  première  scène,  recevoir 
l'hommage  d'un  homme,  vêtu  d'une  robe,  dont  les  traits  ressemblent 
singulièrement  à  ceux  de  l'homme  sauvage  ;  derrière  celui-ci  est  la  porte 
d'un  château  par  laquelle  passe  une  main  tendant  au  chevalier  la  clef  de  la 
porte.  Il  peut  donc  y  avoir  quelque  incertitude  sur  le  sujet  traité  ;  une  des 
pièces  d'orfèvrerie  de  l'inventaire  de  Louis  d'Anjou  éveille  des  doutes  ana- 
logues. —  P.  757-8.  H.  E.  Allen,  A  note  ou  the  Provcrbs  of  Prophets, 
Poets  and  Saints.  Nous  avons  de  cette  composition  deux  textes  parallèles, 
anglais  et  français  ;  le  texte  français  est  identique  au  Proverbe  de  bon 
enseignement  attribué  par  Paul  Meyer  à  Nicole  Bozon  (cf.  Romania,  XIII, 
539-41,  et  XXIX,  2-5). 

Vol.  XV  (1917-18).  —  P.  159-80.  A.  J.  Carnoy,  The  reduplication  of 
consonanls  in  Vulgar  Latin .  L'auteur  s'est  proposé  de  classer  les  cas  nombreux 
de  redoublement  de  consonnes  attestés  en  latin  vulgaire  par  les  témoignages 
latins  ou  par  les  formes  romanes.  Le  phénomène  ne  serait  pas  d'origine 
phonétique,  mais  psychique,  et  dû  à  une  intensité  particulière  notamment 
dans  le  langage  enfantin,  les  onomatopées,  etc.  —  P.  181-92.  E.  H.  Tuttle, 
Notes  ou  romanic  Q.  and  i.  Traitement  de  fa  ci  e,  filiola,  hodie,  mu  lier, 
pariete.  —  P.  447-8.  Ç.  r.  par  S.  T.  Northup  deLuis  Vêlez  de  Guevara, 
LaSerrana  de  la  Fera,  éd.  R.  Menéndez  Pidal  et  M.  Goyri  de  Menéndez  Pidal. 
—  P.  477-89.  M.  E.  Smith,  A  classification  for  fables  based  on  the  collection  of 
Marie  de  France.  —  P.  655-43.  A.  S.  Cook,  The  first  tzuo  readers  of  PetrarcVs 
Taie  ofGriselda . —  P.  169-70.  E.  J.  Pellet,  «  Certe  tavolette  ».  Commentaire 
du  début  du  ch.  xxxiv  de  Dante,  Vita  nuova.  —  P.  683-4.  C.  r.  par  K. 
Mckenzie  de  M.  Fovvler,  Catalogue  of  Petrarcb  Collection,  Coruell  Uuivcrsity 
Library.  —P.  684-5.  C.  r.  par  E.  B.  Babcock  de  D.  H.  Carnahan,  The  Ad 
Deum  vadit  of  Jean  Gerson  (cf.  Romania,  XLV,  540). 

Vol.  XVI  (1918-19).  —  P.  113-28.  J.  D.  Bruce,  Pelles,  Pelinor  and  Pel- 
kan  in  tlie  old  frencb  Arthurian  romances.  Premier  article. —  P.  151-8.  A.  H. 
Krappe,  Bertrand  de  Bar-sur-Aube  aud  Avmeri  de  Narbonne.  La  chanson 
à! A.  de  N.  paraît  avoir  été  composée  sous  l'influence  de  la  bataille  de  Bou- 
vines  et  des.  luttes  que  la  Champagne  eut  à  soutenir  contre  Thibaut  I  de 
Lorraine  et  ses  vassaux  allemands.  De  là  l'épisode  de  Savari  et  de  ses  soldats 


444  PERIODIdUES 

allemands.  —  P.  357-50.  J.  D.  Bruce,  Pelleas,  Pellinor  and  Pellean  in  the  oU 
french  Arlhiirian  lovuiiices.  Deu.xième  article.  M.  B.  s'efforce  de  montrer 
que  l'existence  de  ces  personnages  et  les  contradictions  qui  apparaissent  dans 
la  façon  dont  ils  sont  présentés  n'obligent  pas  à  supposer  des  romans  anté- 
rieurs. —  P.  371-80.  D.  L.  Simons,  Tlie  indiviihml  bnnian  Dramatis  Personae 
of  the  Divine  Comedy.  —  P.  391-92.  C.  r.  par  T.  A.  Jenkins  de  J.  Orr, 
Les  Œuvres  de  Guiol  de  Provins  (cf.  Rotnania,  XLV,  133).  —  P.  433-8.  C. 
r.  par  W.  A.  Nitze  et  E.  H.  Wilkins  de  L.  A.  Fischer,  Tl)e  mystic  vision 
in  the  Grail  Légende  and  in  the  Divine  Comedy. —  P.  553-68.  A.  C.L.Brown, 
The  Grail  and  the  english  Sir  Perceval.  Premier  article.  —  P.  569-77.  F.  A. 
Jenkins,  On  allcged  Aiiglo-Nornninisnis  in  the  Oxford  Roland.  M.  J.  montre, 
avec  toute  raison,  combien  l'élude  précise  du  texte  de  la  Chanson  de  Roland 
a  été  en  fait  négligée  jusqu'ici  :  le  poème  a  quelque  peu  souffert  de  la 
gloire  dont  on  l'entourait  ;  nous  pouvons  espérer  que  des  publications  pro- 
chaines rendront  moins  fondées  les  observations  de  M.  J.  Pour  l'instant  M.  J. 
s'est  proposé  d'étudier  si  le  texte  conservé  de  Roland  présente,  comme  le 
pensait  Suchier,  une  teinte  anglo-normande,  en  dehors  de  ce  qui  est  dû  à  la 
graphie  du  copiste  du  ms,  d'Oxford.  M.  J.  pense  que  G.  Paris  avait  raison 
de  se  refuser  à  reconnaître  cette  légère  teinte  anglo-normande,  et  il  examine 
à  ce  propos  les  points  suivants  :  i)  emploi  de  suer  comme  régime  (v.  294)  ; 
2)  emploi  de  empereor  comme  sujet  (v.  1444)  ;  3)  niercidet  comme  3  ps.  sg. 
sub).  pr.  (v.  519)  ;  4)  dous  pour  diii  (v.  1440).  Dans  le  le""  cas  suer  peut  être 
une  forme  généralisée,  à  cause  de  sa  diff"érence  avec  seror,  et  non  une  forme 
de  cas  sujet   employée  avec  valeur  de  régime  ;  —  pour  les  vv.  1145-44 

Il  est  escrit  en  la  geste  Francor 
Que  vassals  est  li  nostre  empereor 

M.  J.  propose  de  corriger  : 

Que  vassal  50?//  li  nostre  empereor 

en  entendant  //  nostre  enpereor  comme  représentant  les  hommes  de  Charle- 
magne  (cf.  v.  1441  :  nostre  hume  sunt  inuU  pro^)  ;  M.  J.  cite  à  l'appui  un 
passage  de  VHistoria  Hierosolymitana  de  Robert  de  Reims  qui  rapproche  en 
eff"et  le  nom  de  Charlemagne  et  l'idée  de  la  bravoure  des  Français  mais 
dans  des  conditions,  à  vrai  dire,  sensiblement  différentes;  — au  v.  519, 
M.  J.  voudrait  lire  vierisset  au  lieu  de  niercidet  ;  —  enfin  dons  au  v.  1440  ne 
serait  pas  le  sujet  de  garir  intransitif,  mais  le  régime  de  garir  transitif.  — 
P.  579-84.  V.  Garcia  de  Diego,  Formas  regresivas  espaholas.  Poix?  s'explique- 
rait par  *po  pu  s,  forme  régressive  tirée  de  pop  u  lu  s,  de  même  ^5a)/';o  de 
escoho  <C*scopus  <  scopulus,  etc.  —  P.  585-93.  E.  H.  Tuttle,  Vou'el- 
hreahing  in  southern  France.  —  P.  649-58.  T.  P.  Cross,  Tlie  gaelic  «  Ballad 
of  the  Mantle  ». 

Vol.  XVII  (1919-20).  —  P.  151-66.  W.  A.  Nitze,  On  the  chronology  of  the 


pfeRIODIQUES  445 

Grail  romances  :  I,  The  Date  of  Ihe  Perlesvaus.  Premier  article.  —  P.  167-8. 
A.  R.  Xvkl,  Tiio  arable  ivords  in  the  Romancero,  i.  Alcaria  <  ar.  al-qâri<:a 
mot  de  malédiction  dans  le  Coran  (s.  cm)  ;  2.  Alfèrei,  pièce  du  jeu  d'échecs 
<,  ar.  al-fer^a  <<  reine  ».  —  P.  169-72.  C.  r.  par  E.  H.  Tutlle  de  F.  d'Ovidio 
et  W.  Meyer-Lûbke,  Graniinatka  storica  délia  Jingua  e.dei diaJetti  italiani.  — 
P.  172-74.  C.  r.  par  H.  E.  Haxo  de  J.  Anglade,  Grammaire  élémentaire  de 
l'ancien  français.  —  P.  361-82.  A. CL.  Brown,  The  Grail  and  the  english 
u  Sir  Perceval  ».  Deuxième  article.  —  P. 385-92.  E.  S.  Sheldon,  On  the  date 
of  Ille  etGaleron.  Le  ms.  de  Woliaton  Hall  (cf.  Romaiiia,  XLII,  145)  nous 
donne  un  épilogue  qui  atteste  l'antériorité  d'Eracle  par  rapport  à  Ille,  et  qui 
uou.s  apprend  de  plus  que  Gautier  d'Arras  a  commencé  Ille  pour  l'impéra- 
trice Béatrice,  comme  nous  le  savions  déjà  par  le  prologue,  mais  qu'il  l'a 
terminé  pour  le  comte  «  Tiébaut  »  de  Blois  ;  c'est  déjà  ainsi  qu'il  avait 
«  rimoié  »  Eracle  pour  Thibaut  de  Blois  (nommé  dans  le  prologue  et  l'épi- 
logue) mais  que  l'épilogue  complet  des  mss.  A  T  nommait  à  côté  de  celui- 
ci  Marie  de  Champagne,  fille  de  Louis  VII,  et  déclarait  le  poème  achevé  à  la 
requête  du  comte  Baudouin  de  Hainaut.  Il  en  résulte  que  Eracle  n'a  dû  être 
commencé  qu'après  1 164,  date  du  mariage  de  Marie  avec  le  comte  de  Cham- 
pagne (on  notera  cependant  que  le  nom  de  Marie  n'apparaît  que  dans 
l'épilogue),  qu'il  a  fallu  un  certain  temps  pour  le  composer  et  l'achever  à  la 
requête  de  Baudouin,  qu'IUe  n'a  été  composé  qu'ensuite  (en  tout  cas  pas 
avant  1167,  année  du  couronnement  de  Béatrice)  et  qu'il  s'est  écoulé  encore 
quelque  temps  avant  l'achèvement  et  la  nouvelle  dédicace  où  apparaît  Thi- 
baut de  Blois  ;  en  somme  les  dates  adoptées  en  général  depuis  Foerster,  1 164 
pour  Eracle,  1167  pour  ///t;  fourniraient  des  limites  trop  précises  et  peut- 
être  trop  reculées.  —  P.  393-413.  G.J.  Northup  et  S.  G.  Morley,  The  Inipri- 
sonnient  oj  King  Garcia.  —  P.  415-16.  C.  r.  par  T.  A.  Jenkins  de  P.  Stu- 
der,  édition  du  Mystère  d'Adam.  —  P.  419-24.  C.  r.  par  C.  E.  Parmentier  de 
T. "HivaTTO  TomXs,  Maiiual de pronunciaciônespartola. —  P.  425-37.  E.  H.  Wil- 
kins,  The  genealogy  of  the  éditions  of  the  Genealogia  Deorum.  — P.  605-18. 
W.  A.  Nitze,  On  the  chronology  of  the  Grail  romances  :  I,  The  Date  of  the 
Perlesvaus.  Deuxième  article.  La  conclusion  de  M.  N.  est  que  le  roman  de 
Perlesvaus  a  été  composé  au  début  du  xiii^  siècle  dans  l'intérêt  de  l'abbaye 
de  Glastonbur}'  et  qu'une  copie  avec  dédicace  particulière  en  fut  présentée 
au  plus  tard  en  1212  à  Jean  II  de  Nesle,  châtelain  de  Bruges.  —  P.  619-22. 
J.  B.  Fletcher.  La  Vita  Nuova,  sonetto  XL  —  P.  623-32.  E.  H.  Wilkins, 
An  introdiiclory  Dante  hibliography .  —  P.  633-50.  J.  A.  Child,  On  the 
concessive  clause  in  early  Italian .  —  P.  659-66.  C.  r.  parW.  P.  Stephan  de 
G.  B.  Fundenburg,  Feudul  France  in  the  french  Epie. 

M.  R. 


CHRONIQUE 


Nous  avons  appris  le  décès,  depuis  la  fin  de  l'année  1914,  de  :  Heinrich 
ScHNEEGANS,  profcsseur  à  l'Université  de  Bonn  (7  octobre  1914);  Wendelin 
FoERSTER,  professeur  à  Bonn  (18  mai  191 5);  Adolf  Birch-Hirschfeld,  pro- 
fesseur à  Leipzig  (11  janvier  1917);  Emil  Levy,  professeur  à  Fribourg-en- 
Brisgau  (28  novembre  1917);  Franz  Settegast,  professeur  à  Leipzig  (1918); 
Adolf  Rambeau,  professeur  à  Berlin  (1918);  Emil  Freymond,  professeur  à 
l'Université  allemande  de  Prague  (mai  1918);  Gustav  Thurau,  professeur  à 
Greifswald  (juillet  1918);  Hugo  Andresen,  professeur  à  Munster  (août  1918); 
Gottfried  Baist,  ancien  professeur  à  Fribourg-en-Brisgau,  à  la  retraite  depuis 
1919(22  octobre  1920);  Heinrich  Morf,  ancien  professeur  à  Berlin,  à  la 
retraite  depuis  1919  (23  janvier  1921). 

—  M.  Albert  Stimming,  professeur  à  l'Université  de  Gôttingen,  vient  de 
prendre  sa  retraite. 

— L'Université  de  Paris  a  conféré  le  grade  de  docteur  honoris  causa  à  M.  Kr. 
Nyrop,  professeur  à  l'Université  de  Copenhague,  qui  a  fait,  à  cette  occasion, 
des  conférences  à  la  Sorbonne. 

—  L'Université  de  Toulouse  a  conféré  le  grade  de  docteur  honoris  causa 
à  M.  R.  Menéndez  Pidal,  professeur  à  l'Université  de  Madrid. 

Il  y  a  lieu  de  noter  comme  une  nouvelle  lïianifcstation  de  ces  relations 
universitaires,  qui  devraient  être  fécondes,  la  participation  effective  aux 
travaux  de  l'Université  de  Toulouse  de  M..R.  Menéndez  Pidal  et  de  son 
collègue  à  l'Université  de  Madrid,  M.  Américo  Castro,  qui  ont  siégé  au 
jury  de  doctorat  pour  le  soutenance  des  thèses  de  M.  Gavel  (16  février). 

—  Ont  été  appelés  à  l'Université  de  Berlin,  M.  Eduard  Wechssler,  comme 
professeur  (1919)  et  M.  M.-L.  Wagner,  comme  privat-docent  (1915);  Bonn, 
M.  W.  Mcycr-Lûbke,  professeur  (191 5),  et  M.  Léo  Spitzer,  privat-docent 
(1918)  ;  Friboin^-en-Brisgaii,  M.  H.  Heiss,  professeur  (1919),  et  M.  Fr. 
Schûrr,  privat-docent  (1920)  ;  Gôttingen,  M.  Alfons  Hilka, professeur  (1921); 
Greifswald,  M.  Erhard  Lommatzsch,  professeur  (192 1)  ;  Halle,  M.  Werner 


CHROXTQUE  447 

Mulertt,  privat-docent  (1920); //(iw/'o»r?,  MM.  Fritz  Krùger  et  Hermann 
Urtel,  privat-docent  (1919);  lena,  M.  O.  Schultz-Gora,  professeur  (1919); 
Leipii^,  M.  Ph.-A.  Becker,  professeur  (19 17),  et  M.  Fritz  Neubert,  privat- 
docent  (1918)  ;  Marhoiirg,  M.  E.-R.  Curtius,  professeur  (1920);  Munich, 
M.  E.  Lerch,  privat-docent  (1914)- 

-  M.  E,  Gamillschcg  a  été  nommé  professeur  (191 6)  et  M.  E.  Winkler  pro- 
fesseur extraordinaire  (1921)3  l'Université  d'Inspruck  ;  M.  K.  von  Ettmayer, 
professeur  à  l'Université  de  Vienne  (1915)- 

—  Le  sixième  centenaire  de  Dante  a  été  célébré  à  Paris  par  l'organisation 
à  la  Sorboime  d'une  série  de  six  conférences  publiques  données  en  février, 
mars  et  avril,  par  MM.  Hauvette,  Schneider,  Hazard,  Jordan,  Neri  et  Pirro, 
et  par  quatre  lectures  de  Dante  faites  par  M.  Ferdinando  Neri,  chargé  de 
cours  à  l'Université  de  Turin,  au  mois  d'avril. 

—  L'Académie  de  Paris  a  fait  paraître,  en  décembre  1920,  pour  l'année 
scolaire  1920-192 1  et  fera  paraître,  en  septembre  1921,  pour  l'année  scolaire 
192 1- 1922,  un  fascicule  de  Tableaux  île  coordiimtioi  où  sont  méthodiquement 
classés  tous  les  enseignements  littéraires  (Philosophie,  Histoire,  Géographie, 
Langues,  littératures  et  civilisations)  donnés  dans  les  établissements  publics 
d'enseignement  supérieur  de  Paris  ;  les  tableaux  relatifs  à  la  linguistique  et 
aux  diverses  langues,  littératures  et  civilisations  romanes  constituent  une 
sorte  de  guide  de  l'étudiant  romaniste  à  Paris. 

—  Dans  le  n»  du  i  >  juillet  de  la  Revue  de  France  (p.  284),  M.  J.  Bédier 
a  publié  sius  le  titre  Quelques  scènes  de  la  «  Chanson  de  Roland  »  des  extraits 
de  la  traduction  qu'il  se  propose  de  joindre  à  une  édition  nouvelle,  longue- 
ment préparée  et  dont  il  fait  espérer  l'achèvement  prochain. 

—  La  Société  française  d'histoire  de  la  médecine  publie  depuis  1902  un  Bul- 
letin que  nous  ne  pouvons  dépouiller  régulièrement  dans  nos  comptes  rendus 
de  périodiques,  mais  qui  n'en  contient  pas  moins  de  temps  à  autre  des 
articles  intéressants  pour  la  civilisation  et  parfois  la  littérature  médiévales  ; 
la  Société  a  eu  l'heureuse  idée  de  faire  rédiger  par  M.  R.  Beaupin,  biblio- 
thécaire à  l'Université  de  Lille,  une  table  des  tomes  I-XIIl  (1902- 19 14)  de 
son  Bulletin  ou  plutôt  trois  tables,  alphabétique  des  auteurs,  alphabétique 
des  matières,  table  des  facsimilés,  dessins  et  gravures,  qui  faciliteront  les 
recherches  dans  ce  recueil. 

—  M.  Pio  Rajnaa  consacré  à  l'Etude  sur  le  Lancelot  en  prose  de  M.  F.  Lot 
(cf.  Romania,  XLV,  514)  un  article  de  la  Nuoi'a  Antologia,  l'^r  octobre  1920, 
où  il  présente  des  réserves  sur  le  principe  affirmé  par  M.  Lot  que  le  Lancelot 
est  originairement  l'œuvre  d'un  auteur  unique. 


448  CHRONIQUE 

Publications  annoncées. 

Dans  les  Classiques  français  du  moyen  âge  : 

Alain  Charrier,  Le  Quadiilogue  invectif,  éd.  par  M"e  Eug.  Droz  ;  —  les 
Poésies  de  Cercamon,  éd.  par  M.  A.  Jeanroy. 

Collections  et  publications  en  cours. 

La  Faculté  des  Lettres  de  l'Université  de  Strasbourg  a  entrepris  la  publi- 
cation d'une  collection  d'études  dont  les  deux  premiers  fascicules,  qui 
viennent  de  paraître,  sont  dus  à  notre  collaborateur  M.  Th.  Gerold  ;  le 
second,  seul,  rentre  dans  le  cadre  de  nos  études  :  Th.  Gerold,  Le  manuscrit 
de  Bayeitx,  texte  et  musique  d'un  recueil  de  chansons  du  XV^  siècle;  Strasbourg, 
Commission  des  publications  delà  Faculté  des  Lettres,  1921  ;  in-8,  LV-129 
pages  avec  musique  et  un  fac-similé.  Sont  annoncés  comme  étant  sous 
presse  un  volume  d'Etudes  de  philosophie  médiévale  de  M.  Et.  Gilson,  une  étude 
sur  Un  manuscrit  de  Mans  et  la  représentation  des  Mystères  à  la  fin  du  XV^  siècle 
de  M.  G.  Cohen,  et  le  premier  volume  du  Dictionnaire  des  Patois  romans  de 
la  Moselle  de  M.  L.  Zeliqzon. 

—  Le  fascicule  37  du  Provençal isches  Supplément- JVôrterbuch  de  E.  Levy, 
continué  par  C.  Appel,  paru  en  1921,  va  de  toler  à  trasfoguier. 

—  Le  fascicule  II  delà  Palxographia  Iherica  de  J.  M.  Burnam,  Champion, 
T920  (cf.  Romania,  XLII,  473),  contient  20  planches,  avec  transcription  et 
commentaire  paléographique,  qui  reproduisent  entre  autres  des  pages  du 
Psautier  catalan  de  la  Bibl.  nationale  (Esp.  7,  an.  1460),  du  Livra  dus  con- 
fissôes  de  Lisbonne  (an.  1399),  de  la  Vida  de  Christo  de  Ludolfo  de  Saxonia, 
traduite  en  portugais  par  Fr.  Bernardo  de  Alcobaça  (Lisbonne,  an.  1445), 
de  la  Coronacion  de  Juan  de  Mena  (Paris,  B.  N.  esp.  594,  xve  s.),  du  roman 
du  notaire  Johan  Fogassot  (Paris,  B.  N.  esp.  595,  an.  1146)  et  du  Cancio- 
nero  de  Ixar  (Madrid,  xvie  s.). 

— Lalibrairie  Weidmann,  de  Berlin,  a  commencé  la  publication  d'une  série 
de  Ronianische  Texte  \utn  Gehrauch  fiïr  Vorlesungen  uiul  Uehungen  hgg.  v.  E. 
Lommatzsch  u.  M.  L.  Wagner.  Cette  série  comprendra  des  textes  anciens  ou 
modernes,  écrits  dans  les  diverses  langues  romanes,  et  choisis  parmi  les 
œuvres  a3'ant  une  valeur  littéraire  et  artistique  ;  ils  sont  accompagnés  de 
notices  bibliographiques  et  parfois  de  glossaires  plus  ou  moins  étendus. 
Nous  avons  reçu  les  numéros  suivants  :  i.  Del  Tumheor  Notre  Dame,  réédité 
par  E.  Lommatzsch  d'après  l'éd.  Foerster.  —  2.  J.  du  Bellay,  La  Deffence  et 
Illustration  de  la  Langue  françoyse,  rééditée  par  E.  L.  d'après  l'excellente 
édition  de  H.  Chaniard.  —  3-  V.  Hugo,  La  Préface  de  Cromiuell,   rééditée 


CHRONIQUE  449 

par  E.  L.  d'après  l'cd.  Soiiri.ui.  —  4.  Cantur  demioChl,  simple  reproduction 
par  M.  L.  W.  du  texte  critique  de  R.  Menéndez  Pidal.  —  5.  Giovanni 
Boccacio,   Vita  di  Dante,  rééditée  par  E.  L.  d'après  l'édit.   Guerri  de  1918. 

—  Beihefte  itir  Zeitschrift  fiïr  tomanische  Philologie  : 

48.  H.  Theodor,  Die  koniiscben  Eleniente  der  altfraniôsischen  Chansons  de 
geste;  191 5  ;  xi-ijé  pages.  —  L'auteur  étudie  successivement  le  comique 
de  caractères,  de  situations  et  de  mots  et  les  moyens  de  ce  comique  ;  deux 
courts  appendices  sont  spécialement  consacrés  au  comique  dans  Baudouin  de 
Sebùurc  et  dans  le  Pèlerinage.  La  conclusion  donne  un  essai  de  classement 
chronologique  des  thèmes  comiques.  Mais  tout  cela  reste  très  superficiel. 

49.  Testi  dialettali  italiani  in  trascriiione  fonetica  puhhlicati  àz  Carlo  Bat- 
TISTI  \  parte  prima  :  Italia  settenlrionale  ;  1914  ;  191  pages.  —  Très  utile 
chrestomathie  dialectale.  L'on  pourra  regretter  qu'elle  ne  soit  pas  le  résultat 
d'une  enquête  directe  et  méthodique,  mais  cette  enquête  présenterait  bien 
des  difficultés.  Les  textes  ont  d'ailleurs  été  assez  souvent  recueillis  par  l'au- 
teur ou  ses  collaborateurs,  ou  transcrits  des  phonogrammes  de  l'Académie 
des  Sciences  de  Vienne.  De  tous  ces  textes,  même  de  ceux  qui  proviennent 
d'imprimés  antérieurs,  M.  B.  a  donné  la  transcription  phonétique  d'après  le 
système  Ascoli-Goidanich.  Il  va  là  nécessairement  une  part  d'arbitraire  dif- 
ficile à  mesurer,  encore  que  le  transcripteur  se  soit  entouré  soigneusement 
d'informations  précises  pour  les  textes  qu'il  n'avait  pas  lui-même  entendus. 
Les  textes  sont  accompagnés  d'indications  d'origine,  de  renseignements 
géographiques  sur  la  localité  dont  ils  représentent  le  parler,  sur  les  principales 
particularités  de  ce  parler,  de  notes  bibliographiques,  enfin  de  courts 
lexiques.  A  noter  que  dans  l'Italie  septentrionale  M.  B.  a  fait  rentrer  non 
seulement  le  Trentin  et  la  Venezia  Giulia,  mais  aussi  le  Frioul  et  les  Gri- 
sons. 

50.  H.  Paetz,  Ueber  das  gegeiiseitige  Verhiiltnis  der  venetianischen,  der 
franko-italienischen  und  der  franiôsischen  gereimten  Fassungen  des  Bueve  de 
Hantone  :  191 5  ;  133  pages.  —  L'auteur  aboutit  à  des  conclusions  dont  il 
serait  fort  difficile  de  résumer  clairement  la  complexité  ;  elles  éliminent 
l'hypothèse  de  M.  Jordan  que  la  rédaction  de  Venise  de  B.  de  H.  représen- 
terait un  état  du  poème  plus  ancien  que  celui  de  toutes  les  autres  versions. 

51.  G.  JuretI  Glossaire  du  patois  de  Pierrecourt  (Haute-Saône);  191 3  ; 
VIII-172  pages. 

52.  Der  Trobador  Pistoleta  herausgegeben  von  E.  Niestrov  ;  D<;7-  Tro- 
bador  Guillem  Magret  herausgegeben  von  Fr.  Naudieth  ;  1914,  viii-144 
pages.  —  Voir  Romania,  XLIII,  445,  le  compte  rendu  de  MM.  Jeanroy  et 
Spitzer. 

53.  Eine  altfraniôsische  Fassung  der  Johanneslegende  von  Anton  Huber  ; 
Bine  gereimte  altfran:^ôsisch-veronesische  Fassung  der  Légende  der  heiligen 
Katharina  von  Alexandrien  mit  Einleitung,  sprachlicher  Untersuchung,  Isamen- 

Romania,  XLFII.  29 


450  CHRONIQUE 

vt'rieichiiis  titui  Glossar  iiach  IVnidelin  Foersters  Ahschrijt  der  c'ni:^igen  Pariser 
ArsenaUkuidscbiift  kritisch  zum  ersten  Malo  heiausgegeben  von  H.  Breuer  ; 
1919,  viii-287  pages.  —  La  plus  grande  partie  de  ce  fascicule  (viii-200 
pages)  est  consacrée  à  l'édition  par  M.  H.  delà  Vie  de  saint  Jean  VEvaugé- 
h'ste  par  Tliierri  de  Vaucouleurs,  d'après  les  deux  mss  388  de  Berne  et  467 
de  Carpentras.  Ce  texte  comprend  6.668  octosyllabes  à  rimes  plates  ;  il  doit 
être  daté  de  la  première  moitié  du  xiii^  siècle  et  est  écrit  en  une  langue 
fortement  imprégnée  de  lorrain.  Il  se  peut  que  l'auteur  soit  le  même  qu'un 
«  Thierricus  von  Vallicolor  »  qui  composa  en  distiques  latins  une  vie  d'Ur- 
bain IV.  La  Vie  de  saint  Jean  l'Evangéliste  n'est  qu'une  traduction  de  modèles 
latins  ;  M.  H.  s'attache  dans  l'Introduction  de  son  édition  à  déterminer  exac- 
tement les  rapports  de  la  traduction  et  des  originaux.  — •  M.  Breuer  imprime 
ensuite,  avec  notes  et  glossau'e,  les  2.352  octosyllabes  de  la  Vie  de  .sainte 
Catherine  conservée  dans  le  ms.  306  de  l'Arsenal  et  qui  a  été  composée  avant 
123 1,  probablement  à  Vérone,  par  un  bilingue  franco-italien. 

54.  Die  spanischen  Elemente  ini  fran:{ôsischen  Wortschat:^  von  W.  Fritz 
ScHMiDT  ;  1914  ;  XV-210  pages.  —  Consciencieux  et  utile  travail  qui  réunit 
un  grand  nombre  de  mots  avec  un  certain  nombre  d'exemples  rassemblés 
des  travaux  antérieurs.  C'est  surtout  la  langue  moderne  à  partir  du  xvie  siècle 
qui  est  en  question  dans  cette  étude.  Les  emprunts  sont  classés  par  groupes 
de  signification  :  alimentation,  vêtement,  etc.  ;  mais  le  travail  est  complété 
par  un  index  alphabétique,  et  l'auteur  donne  aussi  p.  194-6  une  liste  chro- 
nologique des  plus  anciens  exemples  d'emprunts  entre  1500  et  1800  :  quelque 
réserve  qu'il  y  ait  lieu  de  faire  sur  la  datation  des  emprunts  par  le  plus  ancien 
exemple  littéraire  connu,  il  y  a  à  tirer  de  cette  liste  des  indications  sur  les 
périodes  où  les  emprunts  à  l'espagnol  ont  été  le  plus  nombreux,  la  fin  du 
xvie  et  aussi  l'extrême  fin  du  xviie  siècle  par  exemple.  Dans  son  introduction 
où  il  étudie  les  conditions  de  l'influence  lexicale  de  l'espagnol  sur  le  français. 
M.  Sch.  a  esquissé  une  liste  chronologique  des  traductions  françaises  d'ou- 
vrages espagnols  de  1412  a  1730.  C'est  un  travail  qu'il  y  aurait  lieu  de 
reprendre  avec  précision. 

55.  Beitrage  ^ur  Keiintni<!S  der  prahistorischen  fianiôsischen  Synkope  des 
Pânultiniavokals  von  J.  Gerhard  ;  191 3.;  xii-96  pages.  —  L'u  grand  appa- 
reil d'analyses  phonétiques,  de  schémas  et  de  graphiques  ç'ajoute  pas  beau- 
coup à  ce  travail  où  on  trouvera  des  remarques  utiles  sur  les  rapports  de  la 
syncope  avec  la  nature  des  consonnes  avoisinant  la  pénultième,  avec  la  vitesse 
de  parole  et  avec  l'accent  tonique  de  mot  ou  de  groupe. 

56.  Testi  diakllali  itaîiani  in  trascri^ione  fonetica  piihhitcati  da  C.  Battisti  ; 
parte  seconda  :  Italia  centrale  e  meridio-nale  ;  1921  ;  204  pages  et  deux  cartes. 
—  Cf.  n°  49. 

57.  Si'ul'sardische  Trut^-  und  Liehes-,Wiegen-  iind  Kinderlieder  gesammelt 
und  herausgegeben  von  Max  Leopold  Wagner  ;  19 14  ;  60  pages.  —  Cf. 
Romania,  XLIV,  157,  le  compte  rendu  de  M.  J.  Jud. 


CHRONIQUE  451 

58.  Zur  BiUuiii;  des  Inipeifekis  im  Ji\inkoproveiiiaU<icheii  :  die  v-  loseii  For- 
ineii,  mit  Uutersuchmigen  ûber  die  Bedeutung  der  Sa:^homtih  fïir  die  Eukvick- 
liino  der  Vabalforweit.  —  Il  y  a  déjà  longtemps  que  nous  connaissions  cet 
excellent  travail  et  que  nous  aurions  voulu  pouvoir  le  présenter  à  nos  lecteurs. 
C'est,  sur  un  sujet  et  dans  un  domaine  volontairement  limités,  une  minu- 
tieuse et  sagace  étude  de  toutes  les  formes  que  nous  offrent  les  documents 
anciens  du  Dauphiné,  du  Lyonnais,  de  l'Ain,  de  la  Savoie,  de  Genève  et  du 
canton  de  Vaud,  et,  pour  l'état  actuel,  ou  du  moins  l'état  des  parlers  il  y  a 
vingt  ans,  de  toutes  les  formes  d'imparfait  fournies  par  VJthis  linguistique  de 
la  France  de  la  Drôme  au  Doubs,  rapprochées  de  témoignages  des  dialec- 
tologues.  Le  résultat  de  cette  étude  est  la  mise  en  lumière  des  analogies 
multiples  qui  viennent  compliquer  et  modifier  la  tradition  des  types  mor- 
phologiques, mais  aussi  des  variétés  phonétiques  que  crée  pour  un  même 
type  la  variation  de  l'accent  dans  la  phrase,  et,  par  suite,  de  la  relativité 
sur  ce  point  des  règles  phonétiques. 

59.  Der  Accusativus  ciim  Itifinitivo  im  Fraii:^ôsischeii  von  Erwin  Stimming  ; 
191 5  ;  XL-189  pages.  —  L'auteur,  tué  sur  l'Yser,  était  fils  de  M.  Albert 
Stimming  qui  a  publié  cette  dissertation  et  l'a  fait  précéder  d'une  notice.  Le 
travail  d'E.  St.  est  une  étude  très  méthodique,  d'une  information  étendue  et 
précise,  et  elle  pose  clairement  le  problème  des  rapports  dû  français  (et  des 
autres  langues  romanes)  avec  le  latin  classique  ou  vulgaire  pour  l'emploi  de 
la  proposition  infinitive  ;  elle  marque  aussi  d'une  façon  intéressante  les  con- 
ditions de*développement  savant  de  cette  construction  en  moyen  français. 

60.  Die  Balen-Dichtungen  iind  ihre  Quellen  von  E.  V.ETTERMANN  ;  191 8  ; 
X-311  pages.  —  Il  n'est  pas  impossible  que  ce  titre  paraisse  un  peu  obscur 
à  quelques  lecteurs  et,  pour  ma  part,  je  ne  vois  pas  clairement  pourquoi 
l'auteur  a  adopté  l'orthographe  Balen.  Il  s'agit  en  fait  de  l'histoire  de  Balaaiii 
le  Sauvage,  le  chevalier  aux  deux  épées,  telle  qu'elle  nous  est  contée  dans  la 
Suite  de  Merlin  du  Pseudo-Robert  de  Borron  et  qu'on  la  trouve  dans  l'édi- 
tion Paris  et  Ulrich  du  Merlin  du  ms.  Huth  (aujourd'hui  British  Muséum. 
Additional  38.  117)  du  tome  I,  p.  212,  au  t.  II,  p.  58.  Cette  histoire  se 
retrouve  dans  des  textes  anglais  et  espagnols  que  M.  V.  étudie  minutieuse- 
ment pour  la  plupart.  En  Angleterre,  sir  Thomas  Malory  a  traduit,  dans  le 
livre  II  de  sa  Morte  d'Arthur,  un  texte  français  qui  ressemblait  à  celui  du 
ms.  Huth,  mais  qui,  d'après  M.  V.,  aurait  gardé  des  traces  d'une  rédaction 
plus  ancienne  (le  héros,  chez  Thomas  Malory,  s'appelle  Balyn)  ;  du  récit  de 
Thomas  Malory  Swinburne  a  tiré  Tl}e  Taie  of  Balen  (de  là  la  graphie  adoptée 
singulièrement  par  M.  V.)  et  Tennyson  son  idylle  Balin  and  Balan.  En 
Espagne,  la  Demanda  del  sancto  Grial  reproduit  l'histoire  du  ms.  Huth,  mais 
peut-être  avec  quelque  influence  du  Conte  del  Brait  (perdu),  qui  lui-même 
remonterait  à  une  version  plus  ancienne  du  récit  ;  on  sait  depuis  G.  Paris  que 
ce  Conte  del  Brait  est  conservé  dans  El  Bahulro  del  Sahio  Merlin,  dont  M.  V. 
n'a  pu  malheureusement  étudier  le  seul  exemplaire  imprimé  qui  ait  été  con- 


452  CHRONIQUE 

serve.  M.  V.  étudie  en  outre  les  éléments  constitutifs  de  cette  histoire  de 
Balaain  :  éléments  celtiques  et  éléments  empruntés  aux  autres  romans  arthu- 
riens  ou  au  Tristan,  qui  ont  été  abondamment  utilisés  par  le  compilateur 
de  ce  récit.  —  M.  R. 

-  La  Scottish  Tcxt  Socielv,  qui  a  déjà  publié  un  certain  nombre  de  textes 
intéressants  pour  l'histoire  de  l'influence  de  la  littérature  française,  a  confié  à 
M.  R.  L.  Graeme  Ritchie  la  publication  de  The  Biiik  0/  Ak.xander,  poème  en 
quatre  parties  dont  la  première  est  une  traduction  du  Fuerre  de  Cadres  et  les 
trois  autres  une  traduction  des  Vœux  du  Paon  de  Jacques  de  Longuyon. 
L'intérêt  tout  particulier  de  cette  publication  est  que  l'éditeur,  pour  per- 
mettre d'apprécier  exactement  l'œuvre  écossaise,  se  propose  de  réimprimer 
en  regard  les  modèles  français,  ce  qui,  pour  les  Vœux  du  Paon,  comblera  une 
regrettable  lacune  de  nos  collections  de  textes.  L'importance  de  ce  dernier 
poème  a  amené  M.  Ritchie  à  commencer  par  là  son  édition  et  il  nous  donne 
aujourd'hui  un  premier  volume  qui  sera  en  réalité  le  tome  II  de  l'ouvrage 
complet  :  The  Buikof  Alexander  or  the  buikofthe  niost  noble  and  valiant  conque- 
rour  Alexander  the  Grit,  edited  in  four  volumes,  from  the  unique  printed 
copy  in  the  possession  of  the  Earl  of  Dalhousie  with  introductions,  notes 
and  glossary,  together  with  the  french  originals  (Li  Fuerre  de  Cadres  and 
Les  Vœux  du  Piion)  coUated  with  numerous  mss.  by  R.  L.  Graeme 
Ritchie...  :  Volume  II  containing  part  II  of  the  Buik  of  Alexander  (mimely, 
pp.  107-428)  and  part  I  oHes  Vœux  du  Paon,  now  edited  for  the  first  time, 
from  ms.  fr.  12565  of  the  Bibliothèque  nationale,  and  coUated  with  nume- 
rous mss.  ;  printed  for  the  [Scottish  Text]  Society  by  William  Blackwood 
and  sons,  Edinburgh  and  London,  1921  ;  in-8,  cxvii  -\-  328  pages  (numéro- 
tées, par  double  page  verso-recto,  de  107  à  248).  Ce  long  titre  suffit  à  indi- 
quer exactement  l'économie  et  les  conditions  de  la  publication  ;  ce  qu'il  ne 
dit  pas,  c'est  le  travail  considérable  auquel  s'est  livré  M.  Ritchie  pour  publier 
le  texte  des  Vœux  du  Paon.  Dans  son  introduction  M.  R.  a  dressé  une  liste  de 
32  manuscrits  qui  contiennent  la  partie  des  Va'ux  du  Paon  publiée  dans  ce 
volume,  il  en  a  donné  une  description  sommaire,  mais  surtout  il  en  a  colla- 
tionné,  intégralement  ou  par  extraits,  le  plus  grand  nombre,  ce  qui  lui  a  per- 
mis de  donner  pour  deux  fragments  étendus  un  appareil  critique  très  abon- 
dant et  pour  l'ensemble  de  l'œuvre  une  large  collection  de  variantes.  M.  R. 
a  tenté  de  classer  ces  mss.,  il  nous  promet  la  fin  de  ce  travail  pour  un  pro- 
chain volume  ;  il  a  pris  pour  base  le  ms.  fr.  12565  de  la  Bibl.  nationale  et  il 
en  a  reproduit  le  texte  avec  un  minimum  de  modifications  formelles  (peut- 
être  aurait-il  pu  marquer  plus  nettement  que  par  la  mise  en  retrait  du  pre- 
mier vers  les  changements  de  laisses).  Nous  ne  pouvons  que  désirer  la 
prompte  continuation  de  ce  méritoire  travail.  —  M.  R. 

—  Beaucoup  d'Universités  des  États-Unis  d'Amérique   ont  cornmencé  à 


CHRONIQUE  453 

publier,  dans  ces  dernières  années,  des  collections  de  travaux  qui,  souvent, 
intéressent  les  romanistes  ;  nous  espérons  pouvoir  donner  prochainement 
une  liste  de  ces  collections  parfois  encore  peu  connues.  Dès  maintenant  nous 
tenterons  sur  ce  point  encore  de  regagner  le  retard  de  nos  comptes  rendus 
en  signalant  les  collections  les  plus  importantes  : 

Ellioll  iihvio^'iiiphs  in  the  romance  languages  and  literatures  edited  h)^  Edward 
C.  Armstrong  ;  Johns  Hopkins  PresS  (Baltimore),  puis  Princeton  University 
Press  (Princeton,  N.  J.)et  E.  Champion  (Paris).  —  Cette  collection,  dédiée 
à  la  mémoire  de  A.  Marshall  Elliott,  paraît  par  séries  de  trois  fascicules  d'envi- 
ron loo  pages  chacun  ;  les  n°^  1-4  (1914-1917)  sont  consacrés  à  des  études 
sur  G.  Flaubert  ;  le  n»  5  (1917)  est  VÉlude  sur  Pathelin  de  M.  R.  T.  Hol- 
BROOK  dont  ^l.  L.  Poulet  a  déjà  rendu  compte  (Roinania,  XLV,  544,  et  non 
545,  comme  l'indique  la  table). 

6.  Librode  Apohnio,  an  ohi  spanish  poeni  edited  by  C.  Caroll  Marden",  Part 
I:  Text  and  Introduction  ;  1917,  viil-76  pages  et  fac-similé.  —  M.  M.  a  fait 
précéder  cette  nouvelle  édition  du  ms.  unique  de  l'Escorial  (III.  K.  4)  d'une 
introduction  où  il  passe  en  revue  les  éditions  précédentes,  la  date  probable  de 
la  composition,  qu'il  place  au  xiii*  siècle  après  le  Lihro  de  Alexandre,  et  la 
source  du  poème  qui  lui  paraît  être  une  version  de  VHistoria  Apollonii  Régis 
Tyri,  d'ailleurs  différente  des  deux  versions  publiées  par  A .  Riese,  plutôt 
qu'un  poème  provençal  ou  français.  Le  tome  II  de  la  publication  doit  conte- 
nir l'étude  linguistique. 

•j.The  syntactical  causes  of  case  réduction  in  Old  French,  by  G. G.  Laubscher, 
1921  ;  XI-120  pages.  —  L'auteur  s'était  proposé  une  étude  plus  vaste  qui 
aurait  porté  sur  le  pronom  comme  sur  l'adjectif  et  le  substantif  ;  il  a  dû 
remettre  à  plus  tard  la  partie  relative  au  pronom.  La  thèse  de  M.  L.  est  que, 
dans  la  ruine  de  la  déclinaison  à  deux  cas,  on  ne  fait  pas  assez  de  place,  à 
côté  des  causes  phonétiques  ou  morphologiques,  aux  causes  syntactiques  ;  la 
thèse  n'est  pas  nouvelle,  elle  n'est  pas  davantage  négligeable.  Le  mérite  du 
travail  de  M.  L.  est  de  fournir  un  tableau  méthodique  et  assez  large  des 
conditions  syntactiques  où  l'ancien  français  renonçait  à  la  régularité  de  la 
distinction  casuelle  ;  ce  qu'on  voit  moins  bien,  c'est  l'influence  réelle  de  ces 
conditions  sur  la  disparition  du  système  flexionnel  et  de  la  notion  même 
de  déclinaison  en  français. 

Les  n°^  8  et  9  (1921)  sont  consacrés  à  Honoré  de  Balzac  et  à  l'abbé  Pré- 
vost. —  M.  R. 


Comptes  rendus  so.m.maires. 

A.  Ernout,  Recueil  de  textes  latins  archaïques  ;  Paris,  Klincksieck,  1916  ;  in-8, 
i.\-289  pages.  —  Cet  excellent  manuel,  œuvre  d'un  de  nos  meilleurs 
latinistes,  est  appelé  à  rendre  de  grands  services,  car  il  met  à  notre  dis- 
position une   quantité    de  textes  disséminés  dans  des  recueils    variés  et 


454  CHROXIQ.UE 

dont  plusieurs  sont  difficilement  accessibles.  Il  offre  un  choix  judicieux 
de  témoignages  qui  permettent  d'étudier  l'histoire  de  la  langue  latine 
depuis  l'époque  la  plus  ancienne  que  nous  puissions  atteindre  jusqu'au 
commencement  du  i^^  siècle  avant  l'ère  chrétienne.  Une  première  partie 
contient  149  inscriptions  d'origine  et  de  sujet  variés  —  romaines  et  dia- 
lectales, sacrées  et  profanes,  officielles  et  privées,  littéraires  et  vulgaires, 
en  vers  et  eu  prose  —  toutes  accompagnées  d'indications  concernant  les 
sources  et  d'explications  linguistiques  et,  pour  les  plusdifiîciles,  d'une  tra- 
duction en  latin  classique.  La  seconde  partie  comprend  des  te.xtes  litté- 
raires. En  dehors  de  quelques  pages  de  Caton,  M.  E.  n'a  publié  que  des 
textes  poétiques  qui,  à  cause  de  la  versification,  n'ont  pas  pu  être  modifiés 
et  rajeunis  autant  que  l'ont  été  les  textes  en  prose.  Pour  chaque  texte  cité 
la  source  est  donnée  en  note,  avec  des  notes  critiques.  Un  long  index  des 
formes  archaïques  contenues  dans  les  textes  publiés  facilitera  l'utilisation 
de  ce  recueil,  qui  répond  à  un  besoin  ;  car,  depuis  le  livre  d'A.  E.  Egger, 
aujourd'iiui  épuisé  et  qui  remonte  à  1845,  ^^  littérature  archaïque  du  latin 
n'a  donné  naissance,  en  France,  à  la  publication  d'aucun  manuel,  tandis 
que  l'Angleterre  et  l'Allemagne  en  possèdent  plusieurs,  du  reste  excellents. 
—  Oscar  Bloch. 

Giulio  Bertoxi,  Per  Feleuiento  gernianico  iiella  lingiia  italiaua  e  per  altro  ancora 
{Aitticritica)]  Modena,  Vincenzi,  1917  ;  in-8,  58  pages.  Nous  avonssignalé 
ci-dessus,  p.  152,  la  sévère  critique  faite  par  G.  Salvioni,  dans  les  Rendi- 
cotiti  del  R.  Istituto  loiuhardo  de  l'étude  de  M.  B.  sur  VEkineniogermanico 
nella  lingiui  ilaîiatia  et  nous  avons  noté  aussi  que  M.  B.  avait  riposté  par 
une  contre-critique  que  nous  n'avions  pas  encore  vue.  C'est  cette  brochure 
qui  vient  de  nous  parvenir  et  que  nons  tenons  à  signaler  aussi,  bien  que 
la  discussion  ne  puisse  plus  maintenant  se  poursuivre  entre  les  deux  contra- 
dicteurs de  1917.  La  réponse  de  M.  B.,  d'une  vivacité  qui  correspond  à 
celle  de  l'attaque,  débute  par  un  examen  critique  de  quelques  publications 
de  textes  faites  par  C.  Salvioni  (^Passio  de  Nostrc  Setibor,  Niiovo  Testamento 
valdesc,  etc.)  où  sont  relevées  des  erreurs  paléographiques  ou  gramma- 
ticales :  nous  en  retiendrons  les  améliorations  que  M .  B.  apporte  ainsi  à 
ces  éditions.  Parla  suite  M.  B.  indique,  avec  juste  raison,  que  les  additions 
faites  par  Salvioni  à  ses  listes  d'éléments  germaniques  en  italien  concernent 
en  grande  partie  ou  des  emprunts  très  récents  et  peut-être  passagers  ou  des 
dialectes  qui  restaient  en  dehors  de  son  cadre  strictement  italien,  et  que 
d'autres  proviennent  d'ouvrages  postérieurs  au  sien  et  qu'on  ne  peut 
lui  reprocher  d'avoir  ignorés.  Il  restera  de  la  contre-critique  de  M.  B., 
outre  une  légitime  remise  au  point,  d'utiles  précisions  de  détail  sur  quel- 
ques-uns des  mots  pris  pour  exemple  dans  la  discussion.  —  M.  R. 

Clémente  Merlo,   Parole  e  idée,    conferenza...  ;  Pisa,  Mariotti,  191 7  ;  in-8, 


CHRONIQUE  455 

24  pages.  —  Sur  la  séninsiolo^ie  et  Vouomasiologie  avec  quelques  exemples 
intéressants  empruntés  surtout  à  l'italien  ;  des  indications  sommaires  sur 
la  valeur  esthétique  des  représentations  exprimées  ou  suggérées  par  certains 
mots. 

T.  Spokrri,  //  dialetto  délia  Valsesia,  vocalismo,  cousonantismo,  tnorfologia; 
Milan,  Hœpli,  1918  ;'in-8  (extraits  des  Rendiconti  de  ïlstituto  lombardo 
di  scienie  e  letlere).  —  Résultats  d'une  enquête  faite  en  1914-1 5  et  de  l'étude 
des  sources  imprimées  :  le  dialecte  de  la  Valsesia,  placé  entre  piémontais 
et  lombard,  est  foncièrement  piémontais,  il  présente  des  points  de  con- 
tact avec  le  dialecte  de  la  région  de  Novare,  ce  qui  s'explique  par  l'histoire 
politique  de  la  région  ;  il  apparaît  comme  assez  archaïsant,  ce  qui  s'accorde 
avec  le  peu  d'activité  collective  et  l'isolement  de  la  vallée. 

Essai  sur  l'évolution  de  la  prononciation  du  castillan  depuis  le  XIV^  siècle, 
d'après  les  théories  des  grammairiens  et  quelques  autres  sources,  par  H.  Gavel  > 
Paris,  Champion,  1920;  gr.  in-8,  vii-551  pages.  —  Entre  le  tableau  de  la 
phonétique  historique  latino-castillane  tracé  par  M.  R.  Menéndez  Pidal  et 
les  recherches  sur  la  prononciation  moderne  poursuivies  en  Espagne  et  en 
Amérique  par  divers  savants,  M.  G.  a  justement  pensé  qu'il  y  avait  place 
pour  un  inventaire  des  renseignements  que  nous  pouvons  tirer,  sur  la  varia- 
tion de  la  prononciation  castillane,  des  graphies  des  scribes,  des  témoi- 
gnages grammaticaux  et  des  constatations  de  l'usage  quotidien.  C'est  cet 
ouvrage  qu'il  a  essayé  de  nous  donner  en  accompagnant  son  inventaire, 
auquel  on  voudrait  parfois  plus  de  précision,  de  commentaires  étendus. 

J.  J.  Salverda  de  Gra\'E,  Over  de  heklemtoonde  kliuker  in  Amour  en  enkele 
andere  woorden  (Mededeelingen  der  koninklijke  Akademie  van  Wetcns- 
chappen,  Afdeeling  Letterkuade,  Deel  55,  Série  A,  no  3),  Amsterdam, 
Johannes  MûUer,  192 1  ;  in-8,  58  pages.  —  Notre  vieux  maître  Paul  Meyer 
nous  enseignait  à  l'École  des  Chartes,  dans  ce  beau  cours  que  tant  d'audi- 
teurs regrettent  de  n'avoir  jamais  vu  publier,  qu'Amour,  à  en  juger  par  son 
aspect,  était  venu  de  Provence,  et  M.  Antoine  Thomas,  dans  sa  récente 
étude  de  la  Romania  (XLIV,  p.  321),  partage  cet  avis.  Le  mérite  de 
M.  Salverda  de  Grave,  dans  la  petite  étude  que  je  tiens  à  signaler  ici 
est  de  ne  plus  envisiger  ce  mot  isolément,  mais  de  le  rapprocher  de 
beaucoup  d'autres,  comme  époux,  labour,  autour,  vautour,  etc.  Il  n'a  pas 
de  peine  à  démontrer  qu'ils  sont  trop  nombreux  pour  pouvoir  être  expli- 
qués séparément  par  le  jeu  des  analogies  ou  les  influences  dialectales.  Il 
insiste,  non  sans  raison,  sur  l'existence  de  la  forme  ameur,  signalée  par 
M.  Thomas,  de  jalcux,  à  côté  de  jaloux,  de  peleuse  à  côté  de  pelouse,  de 
telle  sorte  qu'on  se  trouve  en  présence,  dans  tous  ces  cas  ainsi  juxtaposés, 
d'un  système  de  doublets  ou  dévolutions  phonétiques  divergentes  appa- 


456  CHRONIQ.UE 

raissant  simultanément  dans  le  langage  et  maintenus  longtemps  côte  à 
côte  tels  (Il  et  oi  dans  le  parler  moderne.  L'auteur  conclut  que  beaucoup 
de  mots  qui  présentent  aujourd'hui  un  eu  ont  connu  une  autre  forme  en 
ou  a5'ant  vécu  plus  ou  moins  longtemps  en  regard  de  la  première.  En 
résumé  ceux  qui  s'intéressent  à  cette  question  auront  à  se  reporter  à  l'ex- 
posé très  clair  et  très  ingénieux  de  l'éminent  romaniste  hollandais.^  G.  C. 

L.  SpiTZER,  Kiitalanisiht'  Etymologien  {Mitteilungeti  uud  AbhaudUiiigen  aus 
detn  Gebiet  der  romauischeii  P/j/'/o/oo-Zc  verôffentlicht  vom  Seminar  fur  roma- 
nische  Sprachen  und  Kultur,  Hamburg,  Bd.  IV),  Hambourg,  O.  Meissner, 
1918  ;  in-8,  36  pages  (extrait  du  Jahrbuch  de?-  Hamburg ischen  Wissenschajt- 
licbeii  Austalten,  XXXV,  19 17,  Beiheft  6).  —  Il  y  a  dans  ces  quelques 
pages  près  d'une  centaine  de  notules  étymologiques  quelquefois  réduites  à 
une  ligne  et  que  nous  ne  saurions  résumer  encore,  mais  qui  constituent  un 
utile  supplément  au  REW  de  M.  Meyer-Lùbke  ;  dans  un  certain  nombre 
de  cas,  d'ailleurs,  c'est  moins  une  étvmologie  qu'un  éclaircissement  ou 
un  rapprochement  de  sens  ou  d'emploi  que  nous  donne  M. S. 

Notes  d'étymologie  zuaUotine  par  Jean  Haust  ;  Liège,  Vaillant-Carmanne, 
1921  ;  in-8,  25  pages  (extrait  du  Bulletin  du  Dictionnaire  général  de  la  langue 
uallonne,  1920).  —  L'intérêt  de  plusieurs  de  ces  notices  dépasse  les 
limites  du  wallon  :  i.  wall.  ant'djoû,  rouchi  ènCdjou  «  jour  ouvrable  »  non 
pas  de  hebdomada  (cf.  Meyer-Lûbke,  RE  IV,  4090)  mais  de  homme 
jour,  par  opposition  à  Do  mini  dies  «  jour  du  seigneur  »  ;  l'expression 
est  déjà  dans  Frolssart,  Poésies  :  ne  homme  jour  n&dinience  ;  —  2.  liég.  beûr, 
fr.  hure  «  puits  de  mine  »,  non  de  l'ail,  bohren  «  percer  »  (cf.  Dictionn. 
général  et  Meyer-Lùbke,  RE  W,  124)  mais  de  a.  ht  ail.  bùr  c  maison  », 
la  bure  n'étant  pas  originairement  le  puits,  mais  la  cabane  qui  en  couvre 
l'entrée  et  en  abrite  les  poulies  ;  3.  liég.  coumé,  coumaye  «  enclume  des  fau- 
cheurs, personne  courtaude  et  massive,  pomme  d'Adam  «,  fr.  couniaille 
«  rognon  de  pierre  dure  dans  la  houille  ou  le  grès,  etc.  »  (corriger  en  ce 
sens  la  définition  du  Dictionn.  général),  dérivés  à  suffixes  divers  de  incu- 
dinem:  ce  sont  des  «  enclumeaux  »  ou  des  «  enclumailles  >',  les  sens 
secondaires  s'expliquent  facilement  ;  —  4.  liég.  cressôde  «  pâquerette  à 
fleurs  doubles  »,  altération  de  consaude  «  consoude  »  ;  —  5.  wall.  d'ploustrer, 
d'poûstrer,  le  second  signifie  «  dépoudrer,  etc.  »  et  résulte  d'une  métathèse 
de  duspoûtrer,  le  premier  signifie  «  dévaliser  »  et  provient  du  moy.  bas 
a.\\.  plûsteren  «  piller  »  ;  —  6.  uam.  dronke  i<  croûtes  de  lait  «  =  a.  fr. 
draoncle  <  dracuuculus  ;  — 7.  liég.  cniiuné  u  maladroit  »  représente  un 
a.  fr.  en-méhaigné  ;  —  8.  liég.  lûré,  anc.  fr.  Inreau,  fr.  luron,  rattachés  au 
m.  ht  ail.  lùre  «  rusé,  sournois  »,  ail.  moà.  laucr\  — 9.  liég.  tréfiler 
«  tressaillir,  être  vivement  agité  »,  du  néerl.  drevelen  «  s'agiter  »  ;  —  10. 
wall.  virer  «  s'obstiner  ».  <,  ancien  ht  ail.  ividiron  «  résister,  etc.  »  ;  — 


CHRONIQ.UE  457 

II.  wall.  vûse  «  bruit  »  <  ancien  ht  ail.  wîsa  (mod.  weise)  «  manière, 
mélodie  »;  —  12.  anc.  fr.  uaibe,  -er,  -aige,  wall.  ivèhe,  -î,  d'ivésbî,  wésbi 
«  domaine  particulier  ou  communal,  pâturage  (des  poules)  ;  picorer  ; 
déguerpir  »  <  mov.  ht  ail.  u'àheu  «  se  mouvoir  çà  et  là  »  ;  —  15.  wall. 
werkù  «  araignée  faucheux  »  composé  de  loup  par  adaptation  du  german. 
wencolf  V  loup-garou  »  ;  —  14.  liég.  -îivrto/ équivaut  à  «  bout  du  monde, 
antipodes,  diable  »  dans  «  aller  ou  envoyer  quelqu'un  as  l'tvèrcôf  »,  et  pro- 
vient du  néerl.  ;;^ielverkooper  «  vendeur  d'âmes,  recruteur  de  soldats  et  de 
matelots  pour  les  Indes  néerlandaises  ».  —  M.  R. 

Melau^^es  philologiques.  Textes  et  études  de  littérature  aucienne  et  médiévale 
publiés  par  Mario  Esposito  ;  premier  fascicule  ;  Florence,  chez  l'auteur, 
1921  ;  in-8,  64  pages.  —  Recueil  de  sept  articles  dont  les  suivants  inté- 
ressent nos  études.  II.  Un  nouveau  manuscrit  des  Mirabilia  Romae.  Frag- 
ment comprenant  les  chap.  13,  17  et  18  de  l'éd.  Jordan  et  conservé  aux 
ff.  186  b-187  a  du  ms.  2  de  la  bibliothèque  du  Collège  d'Oriel  à  Oxford, 
fin  du  XII*  siècle.  —  V.  Un  fragment  de  la  Navigatio  sancti  Brendani  en 
ancien  vénitien.  Fragment  de  4  fF.  (154  a-157  b)  du  ms.  T.  5.  19  de  Tri- 
nity  Collège  à  Dublin,  début  du  xive  siècle  ;  il  correspond,  sous  une 
forme  abrégée,  à  la  fin  (chap.  37-42)  de  la  version  publiée  par  Novati  (cf. 
Remania,  XXII,  581).  —  VI.  La  légende  de  Saint-Eustache  en  vers. anglo-nor- 
mands. Poème  de  1322  octosyllabes  conservé  dans  le  ms.  D.  4.  18 
(n''452)  de  Trinity  Collège  à  Dublin  (Angleterre,  xiie  siècle),  aux  fos  11  b- 
21  b  (cf.  Remania,  XLIV,  134).  Le  texte  est  traduit  du  latin  ;  M.  E.  pense 
que  le  traducteur  a  eu  sous  les  yeux  une  copie  de  VEstoire  de  seint  Auhan 
qu'il  aurait  imitée  en  quelques  passages.  Le  poème  est  publié  intégrale- 
ment, avec  quelques  notes  orthographiques.  —  VIT.  Le  Paradis  terrestre 
chei  le  Pseudo-Mandeville.  La  source  du  récit  de  Maiideville  est  dans  Vlter 
Alexandri  Magni  ad  Paradisum. —  M.  R. 

Der  altfran:^dsiche  Prosa  Alexander- roman  nach  der  Berliner  Bilderhandschrift 
nebst  dem  lateinischen  Original  der  Historiade  preliis  (reiension  J-)  herausge- 
gebenvon  Alfons  Hilk.\  (Festschfrit  fur  Cari  Appel  zum  17  mai  1917)^ 
mit  zwei  Lichtdrucktafeln  ;  Halle,  Niemeyer,  1920  ;  in-8,  L-290  pages.  — 
M.  H.,  qui  s'occupe  depuis  longtemps  des  versions  médiévales  de  l'histoire 
d'Alexandre,  nous  donne  ici  une  partie  de  ses  matériaux  en  imprimant  côte 
à  côte  l'un  des  18  manuscrits  connus  du  Roman  d'Alexandre  en  prose  [ran- 
çaise,  le  ms.  78.  C.  i.  du  cabinet  des  gravures  du  musée  de  Berlin,  et  une 
rédaction  (J=)  de  VHistoria  de  praeliis,  source  directe  du  roman  français  en 
prose.  Le  roman  français  est  une  traduction  de  cette  rédaction  latine,  mais, 
d'une  part,  cette  traduction  a  été  faite  sur  un  manuscrit  de  VHistoria  in- 
complet de  quelques  chapitres,  d'autre  part  le  traducteur  a  fait  à  son  ori- 
ginal de  multiples  additions  merveilleuses  ou  chevaleresques  qui  donnent 


458  CHRONIQUE 

à  l'œuvre  le  caractère  de  véritable  roman  qu'avait  déjà  bien  dégagé  Paul 
Meyer.  M.  H.  a  pu  ajoutera  sa  copie  du  ms.  de  Berlin  les  variantes  essen- 
tielles ou  les  additions  du  ms.  de  Bruxelles  (11.040)  et  de  Stockholm 
(fr.  51),  ce  dernier  d'après  les  études  et  les  indications  de  M.  W.  Sôderli- 
jelm.  Pour  VHistoria  il  a  donné,  sans  variantes,  à  titre  d'édition  provisoire, 
un  texte  établi  d'après  la  comparaison  de  dix  mss.  des  bibliothèques  d'Al- 
lemagne. —  M.  R. 

La  faiiiiglia  di  Golia,  nota  del  dott.  Ferdinando  Neri  (extrait  des  Atti  délia 
R.  Auadewia  délie  Scienie  di  Torino,  L,  1914-15,  p.  107-16).  —  M.  N. 
s'efforce  de  marquer  la  différence  entre  ^oliardi  et/atnilia  Goliae  ;  le  géant 
Goliath  (Golias),  très  populaire,  a  impliqué,  comme  il  arrive  pour  tous  les 
géants  du  folk-lore,  l'idée  d'appétit  extraordinaire,  de  gloutonnerie, 
de  souci  de  la  gnla,  ce  qui  a  fait  de  l'adversaire  de  David  le  héros  de  la 
poésie  bachique  du  moyen  âge. 

Giulio  Bertoni,  Poésie,  leggende,  cost muante  del  niedio  evo  ;  Modène,  Orlan- 
dini,  1917;  in-i6,  ix-303  pages;  —  Sttidi  su  vecchie  e  niiove  poésie  e  prose 
d'a)iiore  e  di  romaiiii ;  Modène,  Orlandini,  1921;  in-i6,  viii-332  pages. — 
M.  Bertoni  a  eu  grandement  raison  de  penser  qu'on  retrouverait  avec  plai- 
sir, réunis  en  ces  jolis  volumes,  les  articles  d'histoire  littéraire,  dûment 
complétés  ou  corrigés,  qu'il  a  semés  depuis  une  quinzaine  d'années  dans 
une  foule  de  périodiques  variés,  parfois  difficilement  accessibles.  Quelques- 
uns,  écrits  à  propos  de  publications  récentes,  nous  font  connaître  sur  des 
questions  importantes  et  controversées  (la  genèse  des  chansons  de  geste, 
l'origine  de  la  lyrique  italienne)  le  sentiment  de  l'auteur  ;  les  autres  nous 
donnent  sur  des  points  de  détail  les  résultats  de  recherches  originales.  Le 
premier  volume,  que  nous  aurions  dû  annoncer  depuis  longtemps,  est 
tout  entier  consacré  au  moyen  âge  et  la  littérature  italienne  y  occupe  la 
plus  grande  place  (neuf  articles,  dont  plusieurs  relatifs  aux  mœurs  et 
usages  dans  leurs  rapports  avec  la  littérature)  ;  un  article  seulement 
concerne  la  poésie  latine  (celle  des  goliards),  un  la  littérature  provençale 
(les  formules  juridiques  chez  les  troubadours),  deux  la  littérature  fran- 
çaise (les  Trois  Morts  et  les  Trois  Vifs,  la  Mort  de  Tristan).  Sur  quinze 
morceaux,  trois  étaient  alors  inédits  ;  l'un  d'eux  a,  depuis,  paru  ici  même 
(XLIV,  224).  —  Le  deuxième  volume  est  plus  varié.  Trois  des  articles 
sortent  de  notre  cadre  (dont  l'un,  au  reste  très  remarquable,  sur  «  le  sub- 
jectivisme  de  l'Arioste  »)  ;  la  littérature  italienne  en  revendique  une 
dizaine,  la  littérature  latine  un  (fort  important,  qui  précise  la  date  et  le 
caractère  de  la  fameuse  pièce  O  tu  qui  serras,  qui  reparait  ici  débarrassée 
de  ses  interpolations),  la  littérature  provençale  quatre  (sur  Marcabru,  Ru- 
del,  Peire  Vidal,  Cigala),  la  littérature  française  ou  franco-italienne  cinq 
(les  plus  importants  concernent  Marie  de  France  et  la  version  italienne  du 


CHRONIQUE  459 

Roimui  de  Troie  :  cf.  pour  celui-ci  Romttia,  XXXIX,  570  et  XLIV,  595.  Il 
n'est  aucun  de  ces  morceaux  qui  ne  fasse  passer  sous  nos  yeux  un  fait  nou- 
veau ou  une  idée  intéressante.  Dans  la  Préface  et  l'Épilogue  du  second 
volume  M.  B.  défmit  —  en  termes  que  l'on  voudrait  moins  influencés  par 
certain  jargon  philosophique  qui  ne  devrait  pas  prendre  pied  en  terre 
latine  —  la  façon  dont  il  comprend  la  tâche  (droits  et  devoirs  compris)  du 
philologue.  Il  revendique  pour  celui-ci  le  droit  de  parcourir  toutes  les  pro- 
vinces de  son  domaine,  d'interpréter  les  monuments  du  passé  selon 
son  tempérament  propre,  de  s'identifier,  par  un  effort  de  sympathie,  à 
l'œuvre  et  à  l'homme  étudiés.  Ce  sont  là  des  droits  qu'il  parait  vain  de 
dénier  à  quiconque  et  que  chacun  justifie  plus  ou  moins,  par  la  façon 
dont  il  les  exerce.  M.  B.,  à  cet  égard,  n'a  rien  à  craindre  et  n'a  besoin 
ni  d'apologies,  ni  même  d'explications.  Dans  le  premier  volume  il  avait 
indiqué  la  source  des  articles  non  inédits.  On  regrettera  vivement  qu'il 
n'ait  pas  agi  de  même  pour  le  second.  Celui-ci  ne  contient  qu'une  illustra- 
tion, la  reproduction  d'une  miniature  du  ms.  fr.  118  (et  non  811),  de  la 
Bib.  Nat.,  déjà  donnée,  sous  une  forme  plus  parfaite,  dans  le  Lancelot  de 
M.  Lot  (p.  511).  Le  premier  volume  en  contient  dix,  dont  huit  avec 
indication  de  source  ;  celles  pour  lesquelles  cette  indication  n'est  pas  don- 
née proviennent  de  l'édition  des  Carviiiia  hurana,  dont  les  fac-similés  au 
trait,  exécutés  il  y  a  plus  de  quatre-vingts  ans,  n'inspirent  qu'une  médiocre 
confiance  et  ne  valaient  peut-être  pas  d'être  reproduits.   —  A.  Jeanroy. 

Ezio  Levi,  Maestro  Antonio  da  Fernira,  rimatore  del  secolo  XIV;  Rome,  Ras- 
segna  nazionale,  1920  ;  in-8,  164  pages.  —  Dans  un  long  mémoire,  publié 
en  1908  dans  les  Atti  e  Meiiiorie  délia  Depulaiione  Jerrarese  per  la  storia 
patria  (t.  XIX,  fasc.  2),  M.  E.  Levi  avait  démontré  d'une  façon  défini- 
tive que  Antonio  et  Niccolô  de  Ferrare  étaient  frères,  fils  d'un  modeste 
boucher,  et  n'avaient  rien  à  voir,  avec  les  illustres  et  riches  familles  des 
Beccari  de  Ferrare  ou  des  Beccaria  de  Pavie  ;  il  avait  en  outre  reconstitué 
avec  une  suffisante  précision  la  carrière  de  ces  deux  personnages,  dont 
l'un,  Niccolô,  après  avoir  servi  comme  simple  soudoyer  les  Malatesta  de 
Rimini  et  les  Carrara  de  PaJoue,  finit  par  tenir  un  rang  des  plus  honorables 
parmi  les  humanistes  italiens  qui  peuplaient  la  cour  de  l'empereur 
Charles  IV,  tandis  que  l'autre,  au  reste  plein  de  talent,  mais  incapable  de 
maîtriser  ses  vices,  ne  s'élevait  point  au-dessus  de  la  vie  hasardeuse  et  par- 
fois misérable  du  jongleur.  M.  L.  a  reproduit  ici  la  partie  de  son  premier 
travail  qui  concernait  Antonio,  en  l'allégeant  des  documents  et  discussions, 
et  en  développant  l'étude  historique  et  psychologique  de  ses  œuvres,  qui, 
par  leur  spontanéité  et  leur  accent  de  parfaite  sincérité,  font  penser  tantôt 
à  Rutebeuf,  tantôt  à  Villon.  On  regrette  que  M.  L.  n'ait  pas  incorporé  ici, 
en  l'abrégeant  également,  la  partie  de  son  étude  relative  à  Niccolô,  qui 
nous  donnait  sur  l'humanisme  à  la  cour  de  Prague  des  renseignements  fort 


^6o  CHRONIQUE 

intéressants,  puisés  à  des  sources  toutes  nouvelles  ;  regrettable  aussi  qu'il 
n'ait  pas  donné  en  appendice  une  édition,  même  provisoire,  de  cette  émou- 
vante confession  que  sont  les  Capitoli  alla  Vergine  d'Antonio,  dont  nous 
n'avons  qu'une  édition  déjà  ancienne,  rare  et  du  reste  incomplète  (par  le 
chanoine  Bini,  1852).  Nous  amierions  à  penser  que  cette  étude  n'est  que 
l'Introduction  à  une  édition  du  Canioniere  d'Antonio  (dont  la  bibliogra- 
phie complète,  non  reproduite  ici,  se  trouve  à  la  suite  de  l'étude  citée  ci- 
dessus)'.  —  A.  Jeanroy. 

Pio  Rajna,  /  ceiiteiiarii  daiileschi  passait  e  il  centenario présente  ;  Roma,Nuova 
Antologia,  192 1;  in-8,  46  pages  (extrait  de  la  Nucrva  Antologia,  mai  et 
juin  192 u).  —  C'est  tout  un  aspect  de  l'histoire  et  de  la  conscience  natio- 
nale italiennes  au  xix^  siècle  qui  apparaît  dans  cet  article,  où  sont  retracés 
les  efforts  des  Toscans,  puis  detoute  l'Italie,  entre  1818  et  1830  pour  faire 
ériger  le  monument  de  Dante  à  Santa  Croce,  puis  les  circonstances  du 
premier  véritable  centenaire  de  Dante  en  1865.  Mais  M.  R.  sort  des 
limites  de  l'Italie  pour  nous  montrer  la  naissance  des  diverses  sociétés 
dantesques,  en  Angleterre  et  en  Amérique,  et  pour  esquisser  une  recherche 
sur  la  vogue  récente  des  «  anniversaires  séculaires  ou  centenaires  »  et  l'em- 
ploi même  des  mots  centenario  ou  centenaire.  — ■  M.  R. 

Guido  Falorsi,  Le  concordance  dantesche,  i)itroduiione  analitica  a  un  conimento 
sintetico  délia  Divina  Commedia  ;  Firenze,  successori  Le  Monnier,  1920  ; 
pet.  in-8,  ix-660  pages.  —  L'auteur  a  réparti  ses  extraits  de  la  Divine  Co- 
médie sous  les  rubriques-:  théologie,  éthique,  anthropologie,  sociologie  et 
politique,  doctrine  littéraire  et  artistique,  enfin  la  langue,  c'est-à-dire  à  la 
fols  les  idées  de  Dante  sur  le  langage  et  les  particularités  de  la  langue  de 
Dante.  Chacune  de  ces  catégories  comporte  de  nombreuses  divisions  et 
subdivisions  clairement  choisies  et  classées  qui  faciliteront  l'usage  de  ce 
répertoire. 

Un  pianto  di  Maria  in  dialetto  siciliano  del  sec.  XIV,  nota  di  Luigi  Sorrento  ; 
Milan,  Hœpli,  1920  ;  in-8,  18  pages  (extrait  des  Rcndiconti  de  Y Istituto 
lomhardo  di  science  e  lettere,  1920).  —  Le  ms.  109  de  la  Bibliothèque 
nationale  de  Madrid  est  un  commentaire  en  dialecte  sicilien  de  la  Passion 
selon  saint  Mathieu,  que  S.  Berger  a  fait  connaître  ici-même  (XXVIII,  120 
sq.)  ;  l'explicit  le  date  exactement  du  3  avril  1373  et  le  ms.  est  en  effet 
certainement    du   xiv=  siècle.  S.    Berger   a    donné  de    ce    commentaire 


I.  M.  L.  a  au  reste  donné  un  aperçu  de  ce  que  pourrait  être  cetle  édition 
dans  un  volume  que  nous  aurions  du  signaler  en  son  temps  (Tre  frotlole  di 
Maestro  Antonio  da  Ferrora  dans  Poesia  di  popolo  e  poesia  di  corle  nel  Trecento, 
Livorno,  191 5,  p.  115-38). 


CHRONIQUE  461 

quelques  extraits  à  titre  de  document  linguistique  et  il  a  signalé  la 
présence  à  la  fin  du  ms.,  après  Fexplicit  du  commentaire,  d'une  petite 
pièce  de  18  vers  en  dialecte  sicilien,  mais  il  n'a  pas  remarqué  la  présence, 
au  milieu  du  commentaire  même,  au  passage  :  Ciim  auteui  sero  factum 
est,  venit  quidam  homo  thves  ab  Ariimithia  iiomine  Joseph,  d'une  autre 
composition  strophique  beaucoup  plus  importante,  que  l'auteur  annonce  en 
ces  termes,  après  avoir  montré  les  saintes  femmes  et  les  disciples  au  pied 
de  la  croix  :  Et  eu  ineditu  e  pensu  ki  tali  e  cumsimili  paroli  putia  lamintari 
h  sauta  matri  : 

Soru  et  amichi,  or  m'accumpagnati, 
Guardati  menti  a  la  mia  pietati,  etc. 

La  pièce  est  composée  de  27  quatrains  de  décasyllabes  monorimes  alternant 
avec  un  refrain  de  3  vers  : 

Vurria  diri  et  non  so  parlari, 
Vurria  tachiri  et  nol  diju  fari, 
Dolimi  l'aima  et  aymé  ! 

Ce  texte  n'est  pas  seulement  intéressant  par  sa  date  et  par  le  fait  que  parmi 
les  nombreux  Piauti  di  Maria  en  divers  dialectes  italiens  on  n'en  connais- 
sait pas  encore  en  dialecte  sicilien,  mais  aussi  parce  que  le  contenu,  sans  être 
d'une  grande  originalité,  est  plus, sobre  et  plus  ramassé  que  dans  la  plupart 
des  pièces  similaires,  et  enfin  parce  que  la  pièce  paraît  présenter  une 
ébauche  d'action  dramatique.  En  effet,  non  seulement  la  Vierge,  à  la  pre- 
mière strophe,  s'adresse  à  ceux  qui  l'entourent,  et  reprend  de  même  l'appel 
Soru  et  amichi  à  la  strophe  xviii,  non  seulement  à  la  strophe  xxvi  elle  les 
prie  de  r^ettre  le  Christ  au  sépulcre  : 

Perzô  vi  pregu  nui  ki  l'amamu, 

Ki  vita  eterna  da  se  aspectamu, 

Si^si  po  fari  lu  disclavaniu, 

Sinché  [in;  sipulcru  lu  sutterramu  ; 

mais  la  dernière  strophe  (xxvii)  comporte  une  réplique  de  saint  Jean  à  la 
Vierge  et  une  sorte  de  présentation  de  Joseph  d'Arimathie  : 

Juanni  parla,  rispundi  6c  dichi  : 

«  Matri  et  Madonna,  viyu  l'amichi, 

Viyu  Joseph  a  cui  pregar  lichi 

Zo  ki  dimandi  ja  illu  fichi.  » 

M.  Sorrento  insiste  fortement  sur  ce  caractère  dramatique  et  voit  dans  ce 
Pianto  une  première  forme  de  sacra  rappresenta\ione  d'autant  plus  intéres- 
sante que  d'Ancona  ne  faisait  pas  remonter  plus  haut  que  le  xvie  siècle  les 
débuts  du  drame  sacré  en  Sicile.  Il  y  a  là  de  toute  manière  une  indication 
tort  curieuse.  M.  S.  a  ajouté  à  sa  notice  et  à  la  publication  du  texte  des 
remarques  grammaticales  et  un   glossaire  ;  il  a  noté  aussi  des   rapproche- 


462  CHRONIQUE 

ments  possibles  avec  diverses  compositions  analogues  et  avec  des  textes 
religieux  ;  enfin  il  a  reproduit  à  la  fin  de  cette  utile  communication  la  petite 
pièce  sicilienne  signalée  par  S.  Berger.  —  M.  R. 

Un  jeu  de  société  du  moyen  âge,  Rageiiioii  le  Bon,  inspirateur  d'un  sermon  en  vers 
par  Arthur  LÂNGFORS  ;Helsingfors,  1920;  in-8,52  pages  (extrait  des  Annales 
Academiae  scientiarum  Fennicae).  —  M.  L.  a  réuni  dans  cette  notice  trois 
petits  poèmes  déjà  connus  et  de  valeur  littéraire  au-dessous  du  médiocre, mais 
très  intéressants  pour  l'histoire  des  mœurs  et  que  leur  rapprochement  même 
éclaire  d'un  jour  tout  nouveau  ;  ce  sont  les  Gens  d'aventure  du  ms.  fr.  837  de 
la  B.  N.  (xiiies.)  publiés  en  1885  par  Jubinal  (Jongleurs  et  trouvères,  152-7), 
Ragemon  le  Bon  imprimé  en  1844  par  Th.  Wright  (Anecdota  literaria,  76- 
82)  d'après  le  ms.  Digby  86  de  la  Bibl.  Bodléienne  (xiiie  s.),  le  Sermo 
communis  im^primt  ici-mêtne  (XXXII,  37)  en  1903  par  Paul  Meyer  d'après 
le  ms.  B.  14.  39  de  Trinity  Collège  à  Cambridge  (xiii^  s.).  Ces  trois 
compositions  sont  constituées,  de  même  façon,  d'un  certain  nombre  de 
quatrains  (de  3 1  à  50)  sans  lien  entre  eux  et  qui  ne  sont  que  des  réponses  à 
autant  de  questions  de  bonne ^  aventure.  D'après  le  développement  du 
sens  du  mot  ragemon,  ragenian  en  Angleterre  où  il  désigne  une  charte 
roulée  et  d'où  pendent  des  sceaux  en  grand  nombre,  l'on  peut  penser  que 
la  bonne  aventure  se  tirait  ainsi  :  sur  un  rouleau  de  parchemin  étaient 
inscrits  les  quatrains-réponses  ;  en  face  de  chacun  d'eux  à  la  marge  était 
attachée  une  marque,  jeton  ou  sceau  ;  chacun  des  joueurs  ou  des  curieux 
choisissait  une  de  ces  marques  et  le  parchemin  déroulé  permettait  de  lui 
lire  l'oracle  qui  lui  était  destiné.  Il  est  notable  que  les  trois  textes  conservés 
paraissent  correspondre  à  trois  groupements  sociaux  divers  :  les  Gens 
d'aventure,  œuvre  écrite  sur  le  continent,  constituent  un  jeu  de  bonne  com- 
pagnie et  qui  d'ailleurs  ne  s'adresse  qu'à  une  société  d'hommes  ;  Ragemon 
le  Bon,  composition  anglo-normande, manifestement  imitée  du  jeu  français, 
s'adresse  à  une  société  mêlée  d'hommes  et  de  femmes,  est  de  ton  moins 
aimable  et  va  assez  loin  dans  la  raillerie  grossière, surtout  dans  les  quatrains 
qui  s'appliquent  à  des  femmes  ;  quant  au  Sermo  fow/K»»/5,  anglo-normand 
lui  aussi,  c'est,  sinon  tout  à  fait  une  «  parodie  pieuse  », comme  le  dit  M.L., 
du  moins  une  adaptation,  non  seulement  plus  convenable, mais  à  tendances 
moralisatrices,  de  Ragemon  le  Bon.  L'on  retrouvera  dans  cette  courte  note  les 
qualités  de  précision,  de  connaissance  étendue  et  minutieuse  de  la  littéra- 
ture française  médiévale,  de  combinaison  ingénieuse  et  de  goût  de  M.Lang- 
fors.  —  M.  R. 

Ett  fragment  af  den  tyska  Trojasagan  i  det  IVran^elska  Biblioteket  pâ  Skokloster 
af  Hjalmar  Psilander  ;  Uppsala,  A.  B.  Akademiska  Bokhandeln,  191 7  ; 
in-8,  xxvn-31  pages  (Uppsala  Universitets  arsskrift  1917,  Program  2).  — 
Fragment  du  Liet  von  Troie  de  Herbert  von  Fritzlar  (vv.  7735-8508)  cor- 
respondant aux  vv.  12440-13400  environ  du  Roman  de  Troie,  édit.  Cons- 
tans. 


CHRONIQUE  463 

Ch.-V.  Langlois,  L'esprit  de  Gui  (Académie  des  Inscriptions  et  Belles- 
Lettres,  Séance  publique  annuelle  du  vendredi  19  novembre  1920,  p.  67- 
8ç).  —  £)(.  spiritu  GuiJonis  est  le  titre  d'un  opuscule  latin  —  imprimé  dès 
i486  —  où  frère  Jean  Gobi,  prieur  des  Dominicains  d'Alais,  raconte  un 
événement  singulier  dont  il  a  été  témoin  direct.  Ce  récit  eut  une  vogue 
extraordinaire  :  il  en  existe,  dès  le  xive  siècle,  une  traduction  en  prose  fran- 
çaise, une  paraphrase  en  vers  français  insérée  par  Jean  Baudouin  de 
Rosières-aux-Salines  dans  son  Instruction  de  la  vie  mortelle  ou  de  la  vie 
humaine  ',  ainsi  que  des  traductions  ou  paraphrases  anciennes,  prose  ou 
vers,  en  haut  allemand,  en  bas  allemand,  en  moven  anglais,  en  gallois, 
en  suédois,  en  catalan.  En  1323,  pendant  les  fêtes  de  Noël,  un  honorable 
bourgeois  de  la  ville  d'Alais,  Gui  du  Tours,  étant  mort  récemment,  le 
bruit  se  répand  que  sa  veuve  entend,  la  nuit,  la  voix  du  défunt.  Sur  l'avis 
de  ses  voisins,  qui  l'entendent  aussi,  elle  est  allée  consulter  les  Frères 
Prêcheurs.  Le  prieur,  Jean  Gobi,  accompagné  d'autres  religieux  et  de 
diverses  notabilités  de  la  ville,  se  rend  à  la  maison  du  défunt.  Toutes  les 
précautions  ayant  été  prises  pour  éviter  la  fraude  et  l'illusion,  le  prieur, 
informé  que  la  voix  part  de  la  chambre  du  défunt,  s'installe  avec  sa  suite 
sur  le  lit  mortuaire.  Outre  ces  visiteurs,  il  n'y  avait  dans  la  maison  que  la 
veuve  qui  était  couchée.  Une  voix  se  fait  entendre,  faible,  mais  distincte. 
La  conversation  s'engage  entre  le  prieur  et  l'Esprit.  Celui-ci  répond 
aux  nombreuses  questions  que  lui  pose  le  prieur,  le  renseigne  sur  sa  situa- 
tion dans  l'autre  monde,  etc.  Dans  une  des  versions  du  récit,  la  veuve 
s'évanouit  à  un  moment  donné,  et  alors  le  silence  se  fait.  D'après  une  autre, 
au  contraire,  qui  semble  être  la  primitive,  la  veuve  commence  à  grincer  des 
dents  et  ':  pousser  des  cris  furibonds  et  à  entrer  en  convulsions.  Le  bon 
prieur  était  sans  doute  de  bonne  foi  en  se  croyant  en  conversation  avec 
feu  Gui,  tandis  que  c'était  la  veuve  qui  lui  donnait  la  réplique,  «  personne 
sans  doute  hystérique,  et,  en  même  temps,  douée  d'un  talent  particulier 
pour  se  faire  entendre  à  distance.  Hj-stérie  et  parole  à  distance,  avec 
dédoublement  épisodique  de  la  personnalité,  ce  sont  là  des  phénomènes 
dont  l'association  pathologique  a  été  observée  plus  d'une  fois,  de  nos  jours, 
à  la  Salpêtrière .  Les  médecins  de  rnaintenant  affirment  que  les  tnalades 
atteintes  d'affections  névropathiques  de  ce  genre  se  plaisent  souvent  à 
tromper  leur  entourage  ;  à  attirer  sur  elles  l'attention  publique  ;  à  faire, 
comme  on  dit,  parler  d'elles.  »  —  La  relation  de  Jean  Gobi  a  subi 
un  remaniement,  avec  addition  de  diverses  discussions  théologiques 
insipides,  de  la  part  d'un  pédant  anonyme  (probablement  originaire  de 
Bologne  dont  le  nom  est  mentionné),  qui  a  réussi  à  altérer  complètement 
le  caractère  du  récit  primitif.  Espérons  que  M.  Langlois,  qui  a  réuni  tous 
les  matériaux  sur  ce  sujet,  donnera  prochainement  une  étude  plus  com- 

I.   Voir  Remania,  XXXV,  531,  et  XXXVI,  628. 


464  CHRONIQ.UE 

plète,  avec  les  renseignements,  bibliographiques  et  autres,  qui  n'ont  pu 
trouver  place  dans  une  lecture  académique.  —  A.  LÂngfors. 

Viajes  por  EspaTui  v  Portugal  (h'sde  la  edad  média  basla  el  sigh  XX,  divagaciones 
Hbliograficas  por  Arturo  Farimfxli  ;  Madrid,  Centro  deestudios  histôricos, 
1920  (la  couverture  porte  1921)  ;  grand  in-8,  511  pages.  —  Cette  riche 
collection  de  notes  accroît  largement,  surtout  pour  le  moyen  âge,  la  Biblio- 
graphie des  voyages  eu  Espagne  el  Portugal  de  M.  Foulché-Delbosc  ;  les  pp. 
29-80  sont  consacrées  au  moyen  âge,  et  surtout  au  xv»;  siècle,  elles  con- 
tiennent de  nombreuses  indications  sur  les  pèlerinages  à  Saint-Jacques-de- 
Compostelle  et  sur  les  voyages,  souvent  incertains,  des  troubadours  en 
Espagne. 

R.  Fol'lché-Delbosc  et  L.  Barrau-Dihigo,  Manuel  de  Vhispanisant, 
tome  I;  New-York,  Putnam's  Sons,  1920;  in-8,  xxiii-533  pages.  — 
Dans  ce  premier  volume  les  auteurs  se  sont  «  proposé  de  faire  connaître 
d'une  part  les  ouvrages  biographiques  ou  bibliographiques,  d'autre  part  les 
inventaires  et  catalogues  d'archives,  de  bibliothèques  et  de  musées,  publics 
ou  privés,  présents  ou  passés,  dont  la  réunion  et  la  coordination  permet- 
tront plus  tard  la  rédaction  des  trois  œuvres  suivantes  :  1°  un  dictionnaire 
de  biographie  hispanique  ;  2°  une  bibliographie  de  toute  la  production 
typographique  de  la  Péninsule  et  de  tous  les  ouvrages  qui,  ayant  pour 
auteur  un  Péninsulaire,  ont  été  imprimés  hors  de  la  Péninsule  ;  3°  un 
inventaire  général  de  tous  les  documents  historiques  (documents  d'ar- 
chives, de  bibliothèques  et  de  musées)  qui  sont  ou  ont  été  conservés  dans 
la  Péninsule  et  de  tous  les  documents  historiques  hispaniques  qui  sont  ou 
ont  été  conservés  hors  de  la  Péninsule  ».  Ce  travail  bibliographique  préli- 
minaire contient  plus  de  3.000  articles  et  embrasse  toute  .la  Péninsule  y 
compris  les  pays  catalans  et  portugais  :  l'impression  en  avait  été  commen- 
cée en  1914,  mais  des  additions  considérables  le  mettent  à  jour  jusqu'à 
1919. 

Pio  Rajxa,  Lettei  ature  neolatine  e  «  medioevo  universifario  »  ;  Roma,  Nuova  Anto- 
logia,  1920 ,  in-8,  7  pages  (extrait  de  la  Nuova  Antologia,  ter  novembre  1920). 
—  Ces  pages  répondent  à  un  article  de  M.  de  Lollis  sur  les  chaires  ita- 
liennes de  littératures  néolatines  ;  elles  contiennent  des  réflexions,  qui  ne 
valent  pas  seulement  pour  l'Italie,  sur  la  nécessité  d'un  enseignement  ras- 
semblant les  littératures  néolatines,  en  particulier  dans  l'époque  médiévale, 
largement  entendue,  y  joignant  la  littérature  latine  et  l'étude  des  langues 
néo-latines,  pour  permettre  la  connaissance  directe  des  textes,  en  dehors 
de  toute  idée  de  «  comparaison  »  linguistique  ou  littéraire.  L'École  des 
Hautes  Études  et  la  Faculté  des  Lettres  de  Paris  se  sont  efforcées  récem- 
ment encore  de  réaliser  des  conceptions  analogues.  —  M.  R. 

Le  Propriétaire-Gérant,  É.  CHAMPION. 

UACON,   PROTAT  FRERES,  IMPRIMEURS 


LES 
ASSONANCES    EN   -É   ET    EN  -lÉ 

DANS    LA 

CHAXSOS   DE  ROLAND 


Si  on  lit  la  Chanson  de  Roland  dans  le  manuscrit  d'Oxford, 
on  y  rencontre  des  formes  telles  que  juget  auprès  de  jngiet, 
telles  que  mustei  auprès  de  miistier,  et  les  cas  de  réduction  de  ié 
à  ê  foisonnent.  Le  copiste  contrevient  sans  cesse  à  la  loi  de 
Bartsch,  c'est-à-dire  que  son  langage  n'est  plus  soumis  aux 
conditions  phonétiques  qui  ont  déterminé  en  ancien  français  la 
distinction  de  deux  séries  de  mots,  d'une  part  ^/mr,  pasmcr,  ber, 
etc.,  d'autre  part  cerchicr,  chevalier,  vient,  etc.  Le  tait  est  normal, 
puisque  le  copiste  était  un  Anglo-Normand,  et  qui  a  exécuté  son 
travail  vers  l'an  1170.  Comme  chacun  sait,  tandis  que  la  loi  de 
Bartsch  reste  en  vigueur  jusqu'au  xiv=  siècle,  voire  jusqu'au 
xv%  che-  presque  tous  les  écrivains  français  du  continent,  il  n'y 
a  guère  de  textes  composés  ou  copiés  en  Angleterre,  si  anciens 
soient-ils,  qui  ne  la  violent  plus  ou  moins  fréquemment  :  en 
l'an   1130  déjà,  Philippe  de  Thaon  admet  la  rime  notiiner  mer. 

Par  contre,  si  l'on  regarde  les  assonances  du  texte  d'Oxford, 
il  apparaît  que  l'usage  du  poète  était  autre  que  l'usage  du 
copiste.  Le  copiste  eût  été  incapable  dégrouper  sans  erreur 
d  une  part  dix  mots  tels  que  cerchier,  d'autre  part  dix  mots  tels 
(\\iamer.  Le  poète,  au  contraire,  distingue  fort  bien  les  deux 
séries  :  car  les  laisses  construites  soit  sur  l'assonance  -é,  soit  sur 
1  assonance  -iê,  comptent  ensemble  880  vers,  desquels  20  seule- 
ment violent  à  l'assonance  la  loi  de  Bartsch. 

Il  y  a  donc  présomption  que  des  infractions  si  peu  nombreuses 
sont  le  fait,  non  du  poète,  mais  du  copiste:  soit  qu'il  ait  lui- 
même  altéré  œs  vingt  vers,  soit  qu'il  ait  reproduit  des  fautes 
introduites  avant  lui  en  d'autres  copies  anglo-françaises  dont  la 
sienne  dériverait.  Aussi,  du  jour  où  Bartsch,  en  1863,  eut  pro- 

Romania,  XLVII. 


466  J.    BÉDIEK 

mulgué  sa  loi  ',  tous  les  éditeurs  de  la  Chanson  de  Roland  se 
crurent-ils  tenus  de  «  corriger  »  ces  vingt  vers.  Et  rien  ne  semble, 
à  première  vue,  plus  légitime. 

Pourtant  observons  quelles  furent  les  conditions  de  leur  tra- 
vail. Les  vingt  cas  de  dérogation  à  la  loi  de  Bartsch  se  produisent 
aux  vers  134,  359,  433,  474,  484,  520,  528,  1374,  1681, 
2158,  2iéi,  2163,  2173,  2408,  2527,  2775,  2861,  2862,  3394, 
3858.  Examinons-lesen  passant  progressivement  des  corrections 
les  plus  faciles  aux  plus  difficiles. 


Parfois  la  loi  de  Bartsch  a  reçu  satisfaction  au  prix  de  retouches 
très  légères.  Il  a  suffi  aux  éditeurs  de  remplacer,  au  v.  134,  En 
France  ad  Aisdeve:^  bien  repairier  par  En  France  ad  Ais  bien  repai- 
rier  deve^,  —  au  v.  474,  Mult  orouillos  parçuner  i  avre:(  par  Mult 
i  avrei  orgitillos  parçuner,  —  au  v.  484,  El  destre  poign  al  paien 
l'ad  livret  par  El  destre  poign  Vad  livret  al  païen  :  la  simple  inter- 
version de  deux  ou  trois  mots  a  ramené  ces  vers  à  la  régula- 
rité^. En  d'autres  cas,  pour  substituer  à  une  assonance  censée 
incorrecte  du  manuscrit  d'Oxford  une  assonance  correcte,  les 
éditeurs  n'ont  eu  qu'à  emprunter  telle  ou  telle  des  leçons  que 
leur  offraient  soit  le  manuscrit  franco-italien  F*,  soit  un  ou 
plusieurs  des  manuscrits  de  la  rédaction  rimée,  PLT,  CF~. 
Ainsi,  au  v.  520,  par  recours  aux  manuscrits  F'C,  F-*,  ils  ont 
substitué  à  Gnenes,  par  vcir  sace\  la  leçon  Guenes,  pur  veir  cree:;^  '  ; 
■ —  au  V.  léSi,  par  recours  à  F'^,  à  C  et  à  LP,  ils  ont  corrigé 
De  lur  espees  e  ferir  e  capler  en  De  lur  espees  ferir  e  capleier  ;  —  au 
V,  2iéi,  par  recours  à  F*,  à  CF^  et  à  PLT,  ils  ont  mis,  en  place 

1.  Au  tome  VIII  de  la  Germania,  p.  363. 

2.  Les  autres  manuscrits  de  la  Chanson  de  Roland  sont  en  ces  trois  cas  de 
peu  de  secours.  Au  passage  qui  correspond  auv.  134  du  manuscrit  d'Oxford, 
le  manuscrit  C  (p.  8)  donne  poe^  bien  reposer,  le  manuscrit  Fy  (p.  8)  poe^  bien 
retorner,  ce  qui  a  inspiré  à  Stengel  la  conjecture  !>îVh  repairier  f?oe:{.  Les  autres 
manuscrits  ne  fournissent  aucun  clément  de  comparaison  et  de  contrôle. 
Pour  le  V.  474,  on  est  réduit  au  seul  manuscrit  d'Oxford.  De  même,  pour 
le  V.  484  :  les  autres  recensions  n'ont  rien  qui  y  corresponde,  sauf  celle  des 
manuscrits  CVi  (p.  37),  qui  donne  En  la  main  destre  fu  (l'a)  au  paien  fiel} e^. 

5.  C'est  la  leçon  de  F'iC  (p.  40);  V*  (v.  429)  donne  Gayne,  cri  por  ver. 


LES    ASSONANCES    EN    -/•    ET    EN    -III  46J 

de  si  Fi  uni  mort  laisset,  la  leçon  conjecturale  si  Vi  tint  mort  gel  et  ; 
—  au  V.  2408,  par  recours  à  F^  et  à  PLT,  ils  ont  appelé  Anseïs 
non  pas  Anseis  libers,  mais  li  fiers  ;  — au  v.  2362,  par  recours 
à  /'•»,  ils  ont  écarté  de  for::;^  cstiirs  pleners  et  mis  de  for^esturs 
champels. 

Kt  ces  huit  corrections  semblent  irréprochables. 


En  voici  quelques  autres,  obtenues  aussi  aisément  et  par  les 
mêmes  procédés,  et  qui  pourtant,  à  la  réflexion,  ne  laissent  pas 
d'inquiéter  un  peu,  si  peu  que  ce  soit. 

Au  vers  43  3,  le  manuscrit  d'Oxford  dit  : 

Se  cest'  acorde  ne  vulcz  otn'cr, 
Pris  c  liez  scrcv.  par  pocstet. 

Les  éditeurs  se  débarrassent  sans  peine  de  l'irrégularité  en 
«  retournant  »  l'hémistiche.  Ils  lisent  :  Se  cesle  acorde  otrier  ne 
vule^,  et  c'est  d'ailleurs  le  texte  de  CV'  (p.  33).  Il  convient 
pourtant  de  remarquer  que  F4(v.  347)  commet  ici  précisément 
la  même  «  faute  »  que  le  manuscrit  d'Oxford  : 

Se  vu  tut  quel  no  vori  otrier, 
Soto  Saragoça  va  l'asedio  fermer. 

L'hémistiche  otrier  ne  vule:(  ne  pouvait  gêner  en  rien  ni  le 
copiste  anglo-français,  ni  le  remanieur  franco-italien.  Pourquoi 
tous  deux  s'en  sont-ils  pris  à  lui  ? 

—  Le  même  accident  se  reproduit  aux  vers  2162-3.  Le  manu- 
scrit d'Oxford  porte  : 

Paien  s'en  fuient,  puis  sil  laisent  ester; 
Li  quens  Rollant  i  est  reniés  a  pied. 

Les  éditeurs  corrigent  :  a  pied  i  est  reines.  Mais,  cette  fois 
encore,  F"  (v.  2306)  donne  la  même  leçon  «  fautive  »  que  le 
manuscrit  d'Oxford  : 

Rollant  11  cont  est  remis  a  pé  '. 


I.  Il  n'y  a  ici  qu'un  seul  autre  texte  qui  puisse  servir  à  la  comparaison, 
celui  de  CFî  (p.  186),  qui  donne:  Desor  ses  piei  est  Rollan:^  rtleve-. 


468  J.    HÉDIER 

Cette  fois  encore,  nous  demanderons  :  pourquoi  l'Anglo- 
Français  et  l'Italien  ont-ils  modifié  cet  hémistiche  qui,  sous  sa 
forme  censée  originale,  ne  devait  leur  offrir  rien  de  choquant,  et 
comment,  opérant  chacun  de  son  côté,  l'un  en  Angleterre, 
l'autre  en  Lombardie  ou  en  Vénétie,  se  sont-ils  rencontrés  pour 
lui  faire  subir  la  même  altération  ? 

—  Voici,  pour  la  troisième  fois,  un  accident  tout  pareil.  Au 
V.  2527,  au  lieu  de  la  leçon  d'Oxford, 

Seint  Gabriel  li  ad  Deus  enveiet, 
L'empereur  li  cumandet  a  giiarder, 

les  éditeurs  mettent  :  //  cumandet  a  guaiiier.  Cette  correction  est 
autorisée  en  quelque  mesure  par  la  leçon  de  P  (p.  146),  Karle 
cumande  ke  il  soit  bien  gaitie:^,  et  par  le  fait  qu'au  v.  3731  du 
texte  d'Oxford  quatre  comtesses  g uaitent  le  corps  de  Belle  Aude. 
Mais  la  seule  autre  version  que  nous  puissions  ici  appeler  à 
témoignage  (F^  manque,  ainsi  que  T  et  L),  la  version  CF', 
donne  (p.  229): 

Seint  Gabriel  fu  toz  jor  envoiez; 

Dex  li  commande  que  il  soit  bien  garde:^, 

c'est-à-dire  qu'elle  commet  précisément  la  même  «  faute  »  que 
le  manuscrit  d'Oxford.  De  plus,  il  est  dit  plus  loin,  dans  le 
texte  d'Oxford  (v,  2847),  du  même  saint  Gabriel,  qu'il  gnarde 
l'empereur,  non  pas  qu'il  le  guaite. 

— Au  v.  2775,  les  éditeurs  remplacent,  pour  obtenir  une  asso- 
nance en  é,  la  leçon  d'Oxford  Li  qiiens  Rollant  i  fut  reniés,  sis 
niés,  par  Li  quens  Rollant,  ses  niés,  i  fui  reniés.  Par  malheur,  V^ 
(v.  2964),  commettant  la  même  «  faute  »  que  le  manuscrit 
d'Oxford,  dit  tout  comme  lui  :  Li  cont  Rollant  i  e  reniés,  son  né  '  ; 
et  c'est  ia  quatrième  fois  que  se  répète  le  même  étrange  acci- 
dent. 

—  Aux  vers  2157-8  du  manuscrit  d'Oxford, 

I.  Le  seul  autre  manuscrit  qui  puisse  ici  servir  au  contrôle,  P  (p.  157), 
donne:  La  fu  Rollant,  li  vassaus  adiire:;^. 


LES    ASSONANCES    EN      /■    HT    EN    -//■  469 

L'escut  Rollant  unt  fiait  e  estroet 
U  sun  osbcrc  runiput  c  desiimikl, 

les  éditeurs  remplacent  dcsmailct  par  dcsaffrcl,  que  leur  donne 
le  manuscrit  T  (p.  i2o)'.  Ce  qui  surprend  cette  fois,  c'est  l'obs- 
tination que  mettent  quatre  autres  manuscrits,  représentant  trois 
recensions  différentes  de  la  Chanson  de-Roland,  à  employer  au 
même  endroit  le  même  mot  desniaillié,  violant  ainsi  tous  quatre 
la  loi  de  Bartsch,  et  de  la  même  façon  que  le  manuscrit  d'Ox- 
ford : 

y  *  (v.  2500)  L'iscuz  Rollant  ont  frait  e  frossé 

E  son  uberg  rompu  e  desmaillè. 
CVi  (p.  185)  L'escu  Rollant  fu  fraiz  et  estroez, 

Et  SCS  osberc  ronpuz  et  desmailie^. 
L  (p.  120)  L'escut  Rollant  ont  percié  e  frocz 

E  son  aubcr  desrot  et  desmailJiez. 


Sept  cas  d'infraction  à  la  loi  de  Bartsch  nous  restent  à  exa- 
miner: ceux-ci  ont  donné  aux  éditeurs  plus  de  tablature. 

1°  Aux  vers  342  et  suivants,  quand  Ganelon  s'apprête  à  par- 
tir pour  sa  périlleuse  ambassade,  il  est  dit  que  ses  chevaliers  se 
mettent  à  le  plaindre: 

357  Enprès  H  dient  :  «  Sire,  car  nos  menez  !  » 
Ço  respunt  Guenes  :  «  Ne  placct  Damnedeii  ! 
Mielz  est  que  sul  moerge  que  tant  bon  clievaler  !  » 

Pour  introduire  une  assonance  correcte  en  -é,  la  plupart  des 
éditeurs  etfacent  chevaler  et  mQlient  hachekr.  Mais  ce  ne  sont  pas 
des  «  bachelers  »,  ce  sont  des  chevaliers  qui  sont  en  scène, 
ainsi  qu'il  vient  d'être  dit,  au  v.  349  : 

La  veïsez  tant  chevaler  plorer, 

et  il  s'en  iaut  que  les  deux  mots  soient  synonymes.  Les  trois 
fois  que   le  poète  parle  de  bachelers,  c'est  pour  distinguer  les 

I.  Ils  auraient  aussi  bien  pu  mettre  depatie:;;,  que  leur  offrait  le  manuscrit 


470  J.    BEDIER 

hommes  d'âge  des  jouvenceaux  :  soit  qu'il  mette  en  contraste 
les  «  bachelers  légers  »  (v.  113)  qui  s'escriment  de  l'épée  et  les 
«  chevalers  »  (v.  iio)  dont  les  plus  sages  et  les  plus  vieux 
jouent  paisiblement  aux  échecs  ;  soit  qu'il  oppose  au  corps  de 
bataille  où  sont  groupés  les  barons  chenus  les  corps  de  bataille 
formés  de  ces  «  bachelers  que  Caries  cleimet  enfanz  »  (v.  3020, 
V.  3198).  Dans  la  scène  où  Ganelon  dialogue  avec  ses  hommes, 
il  est  manifeste  qu'il  s'adresse  aux  vieux  aussi  bien  qu'aux 
jeunes,  et  il  serait  absurde  que  son  refus  de  les  emmener  au 
danger  ne  s'appliquât  pas  à  tous  indistinctement,  jeunes  ou 
vieux.  La  correction  bachelers,  introduite  par  Léon  Gautier,  par 
M.  L.  Clédat,  etc.,  est  donc  irrecevable.  Theodor  MûUer  l'avait 
bien  senti  et  bien  dit.  Aussi  a-t-il  proposé  de  lire  : 

Mielz  est  sul  moerge  que  tuz  cist  bons  barnez. 

C'est  un  hémistiche  fabriqué  par  lui  de  toutes  pièces  ;  mais 
ce  mode  violent  d'intervention,  qui  du  moins  ne  trahit  pas  la 
pensée  du  poète,  n'est-il  pas  après  tout  préférable  au  procédé 
qui  consiste  à  lui  faire  dire  autre  chose  que  ce  qu'on  sait  bien 
qu'il  a  voulu  dire  '  ? 

2°  Il  se  trouve  que  plus  loin,  au  v.  2861,  le  même  mot 
chevaler  revient  dans  le  texte  d'Oxford  en  un  vers  dont  il  fausse 
à  nouveau  l'assonance.  C'est  au  passage  où  Charlemagne 
rappelle  une  «  vantance  »  faite  jadis  devant  lui  : 

«  A  Eis  esteîe,  a  une  feste  anoel, 
Si  se  vantèrent  mi  vaillant  chevaler 
De  granz  batailles... 

Ici  encore,  les  éditeurs  ont  recouru  à  la  correction  hacheler. 

I.  F+  (v.  271)  appelle,  il  est  vrai,  des  haçalè  les  hommes  qui  entourent 
Ganelon  : 

In  Tenebrun,  sun  cival,  e  monté, 
Dala  da  lui  plus  de  mille  baçalé, 
Che  tuti  li  dis  :  «  Sire,  no  li  mandé.  » 
Mais  F-»,  enson  jargon  franco-italien,  n'en  est  pas  à  une  impropriété  prés. 
D'ailleurs,   venu  au  passage  qui   nous  occupe,  il  fait  dire  à  Ganelon,  tout 
comme  le  manuscrit  d'Oxford  :  «  Meio  che  viora  sol  cha  taïUi  honçivaler.  »  Les 
autres  rédactions  ne  sont  ici  d'aucun  secours. 


LES    ASSONANCES    E\    -7'    ET    EN    -lÉ  47 1 

Cette  fois  bachekr  est  acceptable  comme  substitut  de  chevakr, 
parce  que  les  vnnteries  dont  parle  Charlemagne  conviennent 
particulièrement  à  des  hommes  jeunes.  D'autre  part,  le  manu- 
scrit 7^  (p.  161)  «  appuie  »  la  conjecture  : 

La  yerent  logiez  ycil  bachder. 

Mais  elle  est  contredite  par  V*  (v.  3044),  généralement  plus 
digne  de  foi  que  T,  qui  donne  le  même  texte  que  le  manuscrit 
d'Oxford  : 

La  sa  vanto  me  baron  civaler 
De  grant  bataille... 

Donc  le  remplacement  de  chevalier  piiv  bachekr  reste  une  opé- 
ration arbitraire.  Arbitraire  et  pourtant  inéluctable  :  quel  autre 
mot  les  éditeurs,  du  moment  qu'ils  se  croyaient  tenus  de 
corriger,  auraient- ils  pu  mettre  ?  On  aurait  beau  chercher 
dans  l'ancienne  langue  :  il  n'y  en  a  pas.  C'est  sans  doute  parce 
qu'il  lui  était  pénible  d'être  contraint  à  remplacer  mécanique- 
ment et  servilement  ce  mot  par  cet  autre  que  Th.  Mûller  a 
préféré  fabriquer  un  hémistiche  tout  neuf:  Si  se  vantèrent  mi 
hariin  adiiret. 

3°  Aux  vers  520  et  suivants  du  manuscrit  d'Oxford,  le  Sar- 
rasin Marsile,  conversant  avec  Ganelon,  s'émerveille  du  grand 
âge  de  Charleinagne  et  de  son  obstination  à  guerroyer,  vieux 
comme  il  est  : 

524  Men  escient  dous  cenz  ans  ad  passet. 

Par  tantes  teres  ad  sun  cors  demened, 

Tanz  colps  ad  pris  sur  sun  escut  bucler, 

Tanz  riches  reis  cunduit  a  mendistet  : 
528  Quant  ert  il  mais  recreanz  d'osteier  ?  » 

Guenes  respunt  :  «  Caries  n'est  mie  tels...  » 

Il  s'agit  pour  les  éditeurs  d'éliminer  de  cette  laisse  en  -é  l'as- 
sonance fausse  osteier  du  v.  528.  Or  ce  v.  528  ne  se  retrouve 
pas  dans  F^,  qui  offre  une  autre  leçon  (v.  438): 

Ad  Asia  in  França  se  doraue  repolser 

Le  V.  528  ne  se  retrouve  pas  davantage  en  CV^  (p.  40),  où 
on  lit  : 


472  J.    HHDIHR 

A  Ais  en  France  s'en  deûst  estre  alez  : 
Tant  sojornast  qe  il  fust  repassez  (reposez). 

La  traduction  galloise  et  le  Ruolaudes  licl  donnent  des  leçons 
qui  ressemblent  à  celles  de  F^  et  de  CF''. 

Theodor  Millier,  s'autorisant  de  ces  textes,  a  proposé  d'effa- 
cer le  V.  528  du  manuscrit  d'Oxford  et  de  mettre  à  la  place  : 

Ad  Ais  en  France  se  devreit  reposer. 

Léon  Gautier  et  Stengel  ont  suivi  son  conseil  :  ils  ont  adopté 
la  leçon  conjecturale  de  Theodor  iMûller,  en  la  modifiant  d'ail- 
leurs, chacun  à  sa  guise.  Stengel  met  : 

Ad  Ais  en  France  se  deùst  reposer. 

Quant  à  Léon  Gautier,  par  une  bizarre  distraction,  il  met  : 

Quant  iert  il  mais  recréant  d'osteier  ? 
Ad  Ais  en  France  devreit  il  reposer. 

C'est-cà-dire  qu'il  adopte  le  vers  construit  par  Mùller  tout  en 
conservant  le  vers  éliminé  par  Mûller,  sans  prendre  garde  que 
Millier  n'avait  eu  d'autre  raison  de  construire  l'un  que  son  désir 
d'éliminer  l'autre  '. 

Mais,  pour  comprendre  à  quel  point  ces  divers  éditeurs  ont 
eu  tort,  il  n'est  que  de  se  reporter  au  contexte  et  d'observer 
comment  le  Sarrasin  Marsile  conduit,  en  trois  laisses  simi- 
laires, son  dialogue  avec  Ganelon. 

La  première  laisse  débute  ainsi  : 

520  Ço  dist  Marsilies  :  «  Guenes,  par  veir  sacez, 

En  talant  ai  que  mult  vos  voeill  amer. 

De  Carlemagne  vos  voeill  oïr  parler. 

Il  est  mult  vielz,  si  ad  sun  tens  uset  ; 

Men  escient  dous  cenz  anz  ad  passet. 

Par  tantes  teres  ad  sun  cors  demened, 

Tanz  colps  ad  pris  sur  sun  escut  bucler, 

Tanz  riches  reis  cunduit  a  mendisted  : 
528  Quant  ert  il  vuiis  recréa n:^  d'osteier  ?  » 

Guenes  respunt  :  «  Caries  n'est  mie  tels...  » 

I.  Seul  des  éditeurs  récents,  M.  Léon  Clédat  a  conservé  dans  ce  passage 
le  texte  d'Oxford,  bien  que  partout  ailleurs  il  ait  écarté  de  ce  texte  les  asso- 
nances contraires  à  la  loi  de  Bartsch. 


I.KS    ASSONANCKS    E\    -/•    HT    F.N    -II-  473 

La  seconde  débute  ainsi  : 

p,7  Dist  li  paiens:  «  Mult  me  puis  merscillcr 

De  Carlcmagne,  ki  est  canuz  e  violz  ! 

Mcn  cscientre  dous  cenz  anz  ad  e  mielz. 

Par  tantes  teres  ad  sun  corsiraveillet, 

Tanz  cols  ad  pris  de  lanoes  e  d'espitv, 

Tanz  riches  reis  CLinduiz  a  menJistitt: 
543   Q'Ki'il  «"'''  ''  "'(//i  recréa ii:^  cVosleier  ? 

—  Ço  n'iert,  »  dist  Guenes,  «  tant  cum  vivct  sis  niés...  » 

La  troisième  débute  ainsi  : 

5)0     Dist  li  Sarrazins  :  «  Merveille  en  ai  grant 
De  Carlemagne,  ki  est  canuz  e  blancs  ! 
Mien  escientre  plus  ad  de  .u.c.  anz. 
Par  tantes  teres  est  alet  cunquerant, 
Tanz  colps  ad  pris  de  bons  espiez  trenchanz, 
Tanz  riches  reis  morz  e  vencuz  en  champ  : 

5)6     Quant  ier  il  mais  d'osteier  recréant  ? 

—  Ço  n'iert,  »  dist  Guenes,  «  tant  cum  vivet  Reliant.  .  .  » 

N'est-i!  pas  évident  que  les  trois  vers  528,  543,  556  ont  été 
construits  pour  se  faire  écho?  N'est-il  pas  évident  que,  selon 
l'idée  du  poète,  les  propos  du  Sarrasin  doivent  aboutir  les  trois 
fois  à  ce  même  vers  interrogatif,  et  qu'on  n'a  pas  le  droit  de 
le  biffer  dans  l'une  des  trois  strophes  ?  Introduire,  à  la  fin  du 
premier  discours,  en  place  de  l'interrogation  Quant  ert  il  mais 
recrean^  d'osteier?  une  proposition  affirmative  Ad  Ais  en  France 
se  devreit  reposer,  n'est-ce  pas  détruire  le  parallélisme  des  trois 
strophes  et  en  gâcher  le  mouvement  ?  • — ■  Les  éditeurs,  dira-t- 
on, pouvaient  se  croire  autorisés  à  le  faire  par  Taccord  contre  le 
manuscrit  d'Oxford  de  toutes  les  autres  rédactions  de  la  Chanson 
de  Roland,  F-*,  CF',  le  RnoJandes  liet,  la  traduction  galloise.  — 
Mais  cet  accord  n'est  qu'un  indice  entre  vingt  —  j'en  ai  jadis 
(au  tome  III  de  mes  Légendes  épiques)  mis  en  relief  quelques 
autres  —  du  fait  que  toutes  ces  rédactions  procèdent  d'un  même 
remanieur,  qui  a  souvent  remanié  à  contre-temps.  Toutes  les 
fois  qu'il  a  touché  au  mécanisme  délicat  des  laisses  similaires, 
il  l'a  faussé  :  devons-nous  faire  comme  lui  ? 

4°  Au  vers  1367  et  suivants  du  texte  d'Oxford,  Olivier 
frappe  un  païen,  Justin  de  Val  Ferrée  : 


47-1  J-    BÉDIER 

1 372     Trenchet  le  cors  e  la  bronie  safrec, 
La  bone  sele,  ki  est  a  or  gemce, 
E  al  ceval  a  l'eschine  treiichee. 

Pour  assoner  correctement  avec  safree,  geinee,  les  éditeurs, 
biffant  Irenchee,  ont  cherché  un  autre  mot  dans  les  autres  rédac- 
tions. Elles  leur  ont  proposé  colpee\  ils  ont  pris  coJpec.  Pourtant, 
il  suffit  de  regarder  au  Glossaire  de  l'édition  Léon  Gautier  pour 
constater  que  l'auteur  de  la  Chanson  de  Roland  n'emploie  jamais 
le  mot  colper.  Ce  n'est  pas  que  l'occasion  lui  en  ait  manqué  :  il 
emploie  des  milliers  de  combattants  à  s'escrimer  contre  des 
milliers  de  têtes,  de  bras,  d'échinés,  de  hauberts,  de  selles, 
d'écus,  etc.  :  ils  les  trenchent,  jamais  ils  ne  les  «  coupent  »  ^ 
Quand  un  écrivain  nous  a  déclaré  aussi  clairement  qu'un  cer- 
tain mot  n'entre  pas  dans  son  vocabulaire,  y  a-t-il  pire  coup 
de  force  que  de  le  lui  imposer  ? 

5"  Aux  vers  2166  et  suivants  du  manuscrit  d'Oxford,  Roland 
secourt  Turpin  blessé  : 

2170     Sun  elme  ad  or  li  deslaçat  del  chef, 
Si  li  tolit  le  blanc  osberc  léger, 
E  Sun  blialt  li  ad  tut  detrenchet  : 
En  ses  granz  plaies  les  pans  li  ad  Initet. 

Il  s'agissait,  par  égard  pour  la. loi  de  Bartsch,  d'écarter  le 
mot  hutet.  Les  éditeurs  ont  interrogé  les  autres  textes,  qui 
leur  ont  offert,  au  choix,  trois  autres  leçons  : 

V-^  2524     Un  son  bliat  de  pailes  a  detrencé 

E  denç  ses  piailles  stroitament  a  lige. 

CT"  (p.  189)     Et  son  bliaut  li  prist  a  despecicr  ; 

Dedens  l'en  bote  une  aine  et  un  quartier. 
Et  par  desus  le  prist  fort  a  lier. 

r  (p.  12  ij  Après  li  oste  son  bon  haubert  doblier 
Et  si  ly  a  fait  de  son  dos  despouiller  ; 
Dedens  ses  plaies  a  fait  les  pans  coucher. 

1.  V*  (v.  1292)  dit  :  E  al  cival  a  la  schina  colpea.  Comparez  V~C  (p.  115) 
et  P  (p.  36). 

2.  Au  V.  652,  il  est  dit  du  cheval  de  Turpin  qu'il  a  les  pie^  copiei,  c'est-à- 
dire  les  fers  dégagés  {pes  cavus)  :  c'est  tout  autre  chose. 


LES    ASSONANCES    EN    -/■    ET    EN    -TÉ  475 

Sur  quoi  Theodor  Millier  a  fabriqué  ce  vers  : 
E  ses  granz  plaies  des  pans  li  a  buchiet, 

et  Léon  Gautier  cet  autre  : 

En  ses  granz  plaies  les  paus  li  aJ  fichiet, 

et  Gaston  Paris  cet  autre  : 

Des  pans  li  ad  ses  granz  plaies  leiet, 

et  M.  Léon  Clédat  cet  autre  : 

En  ses  granz  plaies  des  pans  li  a  fichiet, 

et  M.  Léo  Wiese  cet  autre  : 

Et  ses  granz  plaies  des  pans  li  a  liet, 

et  E.  Stengel  cet  admirable  distique  : 

Dedens  ses  plaies  en  bote  un  grant  quartier, 
Le  remanaut  dessus  a  fort  liiet. 

Toutes  combinaisons  dont  nous  ne  dirons  rien,  sinon  que 
pas  une  ne  concorde  soit  avec  le  texte  de  F-*,  soit  avec  le  texte 
de  CF^ ,  soit  avec  le  texte  de  T,  et  que  ce  serait  miracle  si  Tune 
d'elles  concordait  avec  le  texte  de  Turold. 

6°  Aux  vers  3-192-3  le  manuscrit  d'Oxford  porte  : 

La  bataille  est  mult  dure  e  afichee  : 
Une  einz  ne  puis  ne  fut  si  fort  ajustée. 

Pour  écarter  ajustée,  les  éditeurs  ont  recouru  à  ce  vers  de  P 
(p.  195)  -.La  bataille  est  e  fiere  et  enfoirie,  et  l'ont  exploité  vaille 
que  vaille.   Theodor  MûUer,   L.  Gautier,  L.  Clédat   écrivent  : 

Une  einz  ne  puis  ne  fu  si  forz  et  fiere  ; 

Stengel  écrit  : 

Une  ainz  ne  puis  ne  fu  si  enforciee. 

Il  y  a  une  difficulté  :  par  un  accident  que  nous  connaissons 
ùien,  puisque  c'est  la  sixième  fois  que  nous  le  rencontrons,  le 
remanieur  italien  F-*  (nous  ne  disposons  ici  que  de  son  texte  et 


47^  J.    BÉDIER 

du  texte  de  P)  s'accorde  avec  le  copiste  du  manuscrit  d'Oxford 
et  dit  tout  comme  lui  : 

5561     Uncha  mai  tel  lioni  non  vide  ajostee. 

Par  un  autre  malheur,  en  deux  autres  passages,  que  les  édi- 
teurs respectent  parce  que  la  loi  de  Bartsch  y  est  observée,  le 
poète  a  écrit  des  vers  tout  semblables  : 

1460     Bataille  avrum  e  fort  e  aduree  ; 

Unches  mais  hom  tel  ne  vit  ajustée. 

3321     Bataille  avrum  e  fort  e  aduree; 

Unkes  nuls  hom  ne  vit  tel  ajustée. 

~°  Une  dernière  assonance  contraire  à  la  loi  de  Bartsch  se 
rencontre  dans  le  manuscrit  d'Oxford.  C'est  au  moment  où 
Pinabel  et  Tierri  vont  combattre  l'un  contre  l'autre  : 

3858     Puisque  il  sunt  a  bataille ;;«/^;{;, 

Bien  sunt  cunfès  e  asols  e  seignez. 

Comme  les  autres  rédactions  de  la  Chanson  de  Roland  ne 
donnent  rien  qui  corresponde  à  ce  passage,  les  éditeurs,  pour 
écarter  jusle:(^,  sont  réduits  à  tirer  leurs  conjectures  de  leur  seule 
imagination  créatrice. 

Theodor  Mûller  propose  : 

A  la  bataille  se  sunt  apareilliet, 

L.  Gautier  et  L.  Clédat  mettent  : 

Puis  que  il  sunt  a  bataille  jugiet, 

et  Stengel  : 

Puis  que  il  sunt  a  bataille  rengiet. 

Or,  à  la  laisse  suivante,  quinze  vers  plus  loin,  dans  une 
phrase  visiblement  construite  pour  faire  pendant  à  celle  qui 
nous  occupe,  le  poète  a  la  mauvaise  grâce  de  dire  à  nouveau  : 

5874     Des  dous  baruns  juslee  est  la  bataille. 


* 
*  * 


LES    ASSONANCES    EX    -E    ET    EN    -//:  477 

\'oiKi  cet  examen  achevé  :  qu'en  résulte-t-il  ?  C'est  d'abord, 
je  crois,  qu'ayant  voulu  «  corriger  »  vingt  passages,  les  éditeurs 
de  la  Chanson  de  Roland  en  ont  abîmé  au  moins  cinq  :  c'est  le 
cas  du  V.  3  59  {chevaler),  —  du  v.  520  (osleier),  —  du  v.  2166 
(hnti't),  —  du  V.  3393  (ajiisU't-),  —  du  v.  3858  {justes)  :  et  par 
là  leurs  quinze  autres  «  corrections  »,  même  les  plus  simples  et 
en  apparence  les  plus  irréprochables,  sont  frappées  de  suspicion, 
car  enfin  la  facilité  d'une  conjecture  n'est  nullement  un  gage 
de  son  autorité.  C'est  en  outre  que,  sur  les  vingt  passages  con- 
sidérés, il  en  est  neuf  où  l'infraction  à  la  loi  de  Bartsch  relevée 
dans  le  manuscrit  d'Oxford  reparaît  toute  pareille  en  d'autres 
manuscrits,  soit  dans  F-*  (v.  359,  433,  2163,  2775,  2860, 
3393),  soit  dans  CF'  (v.  2527),  soit  à  la  fois  dans  F-*,  dans 
CF"  et  dans  L  (v.  2157). 

En  présence  d'un  tel  fait,  on  ne  saurait  passer  outre.  Si  Ton 
considère  comme  impossible  que  l'auteur  de  la  Chanson  de 
Roland  ait  contrevenu  à  la  loi  de  Bartsch,  il  faut  que  les  manu- 
scrits qui  donnent  au  même  lieu  que  le  manuscrit  d'Oxford  la 
même  assonance  incorrecte,  dérivent  d'un  même  manuscrit  où 
déjà  se  trouvaient  ces  incorrections.  Il  ne  suffit  donc  plus, 
comme  on  l'a  fait  maintes  fois,  de  supposer  qu'O  et  F^  forment 
groupe  :  il  faudrait  admettre  (on  le  voit  par  le  cas  des  vers 
2157  et  2527)  que  O,  V\  C  V'  et  L  procèdent  à  la  fois  d'un 
même  manuscrit  perdu,  déjà  fiiutif  :  ce  serait  a',  cette  entité 
chère  aux  philologues  qui  dessinent  des  arbres  généalogiques 
de  manuscrits. 

Est-on  vraiment  autorisé  à  éliminer  des  manuscrits  dérivés 
de  cet  x'  hypothétique  leurs  «  fautes  communes  »  ?  Ce  sont 
des  fimtes  contre  la  loi  de  Bartsch,  c'est-à-dire  contre  une  loi 
promulguée  d'hier.  Est-il  donc  certain  que  nos  écrivains  du 
moyen  âge  aient  éprouvé  précisément  les  mêmes  scrupules 
que  les  grammairiens  modernes  ?  On  le  croirait  en  vérité  à 
voir  avec  quelle  intrépidité  les  auteurs  d'éditions  dites  critiques 
expulsent  de  nos  vieux  textes  les  assonances  ou  les  rimes  que 
Bartsch  a  proscrites.  Mais  si  par  hasard  la  technique  de  nos 
anciens  poètes  avait  été  plus  libre  qu'ils  ne  croient  ? 

Recherchons  ce  qu'il  en  est. 


*  * 


478  J.    BÈDIER 

Recherchons-le  d'abord  dans  les  six  manuscrits  de  la  Chanson 
de  Roland  autres  que  celui  d'Oxford. 

Le  texte  de  V^  ne  figure  ici  que  pour  mémoire  :  il  est 
l'œuvre  d'un  Italien,  qui  n'avait,  il  va  sans  dire,  aucun  senti- 
ment de  la  distinction  des  mots  en  -é  et  des  mots  en  -ié.  Il  ne 
nous  intéresse  pas  ici. 

Dans  le  manuscrit  P,  la  loi  de  Bartsch  est  merveilleusement 
bien  observée  :  je  n'y  ai  remarqué  que  deux  infractions  (la 
nmt  der  merveillier,  p.  321,  et  la  rime  Olivier  celer,  p.  331). 
De  même,  dans  le  manuscrit  L,  je  n'en  relève  que  sept  (tefie:(^ 
aisieT^i  16,  13,  —  recovrier  retorner,  52,  6,  — bers prisie^,  61,  4, 
—  desniailliei  navre'^,  84,  13,  —  prisier  ber,  88,  i,  —  messagier 
fierté,  l'^'j,  I,  —  destrier  levé,  177,  2.  Mais  j'en  ai  compté  zjo 
dans  le  manuscrit  T,  le  plus  récent  de  tous,  il  est  vrai.  Dans  le 
manuscrit  C  (fin  du  xiii*'  siècle),  les  rimes  contraires  à  la  loi  de 
Bartsch  foisonnent  :  j'en  ai  noté  jusqu'à  43.  Le  manuscrit  V'', 
qui  lui  est  prochement  apparenté,  en  contient  18,  dont  13  sont 
les  mêmes  que  dans  C. 

Regardons  les  autres  chansons  de  geste.  Mon  dépouillement 
n'est  pas  complet  d'ailleurs  :  il  n'a  porté  que  sur  une  trentaine 
d'entre  elles. 

Les  romans  du  cycle  de  Garin  de  Montglane  (Jes  Enfances 
Guillaume,  le  Courowienicnt  de  Louis,  le  Charroi  de  Nhnes,  la 
Prise  d'Orange,  les  Aliscauips,  etc.)  observent  communément, 
et  fort  bien,  la  loi  de  Bartsch,  excepté  dans  la  rédaction  du 
manuscrit  1448  de  la  Bibliothèque  Nationale,  où  les  cas  de 
dérogation  ne  sont  pas  très  rares. 

Dans  le  groupe  des  romans  où  la  loi  de  Bartsch  est  très  stric- 
tement obéie,  il  faut  ranger  Aiol,  Aye  d" Avignon,  Elle  de  Saint- 
Gilles,  Fierabras,  Florence  de  Rome,  Garin  le  Lorrain,  Gaydon,  Gui 
de  Nanteuil,  Huon  de  Bordeaux,  Jourdain  de  Blaye,  Ogier  le 
Danois,  Raoul  de  Cambrai,  Renaud  de  Montauban  '. 

Dans  plusieurs  autres  chansons^  je  trouve  des  infractions, 
mais  en  très  petit  nombre  :  quatre  dans  Ami  et  Amile  ^,  —  six 

1.  Dans  tel  et  tel  de  ces  textes,  il  va  sans  dire  qu'on  peut  trouver  quelques 
assonances  ou  rimes  fausses  :  mais  le  nombre  en  est  si  minime  qu'il  est 
légitime  de  les  attribuer  à  des  accidents  de  transcription. 

2.  Ce  sont  les  assonances  tivrer  destrier  (y.  784),  aidiè  aie  (v.  2448), 
encens^iY'rs  her  (v.  2495),  )iieiel  ciel  (v.  2714). 


LKS    ASSONANCES    hN    -/:    ET    EN    -Hi  479 

Jans  la  rédaction,  encore  inédite,  du  Charroi  de  Nhiics,  conser- 
vée par  le  manuscrit  r4-|8  '  ;  —  cinq  dans  la  rédaction  de  la 
Chtwalerie  Vivien  du  même  manuscrit  ^  ;  —  quatre  dans  Gui  de 
Bonri!^ogHe  \ 

\'oici  entîn  un  groupe  de  huit  chansons  où  les  irrégularités 
sont  nombreuses  (il  faut  tenir  compte  du  peu  d'étendue  de 
quatre  de  ces  ouvrages)  :  je  relève  34  infractions  dans  Doon  de 
Maxence,  6  dans  Floovant'^,  21  dans  la  Chanson  de  Guillaume, 
37  dans  Gaufrey,  4  dans  Gomiond '\  8  dans  Otinel '',  11  dans 
le  Pèlerinage  de  Charlemagne  à  Jériisaleni,  48  dans  Parise  la 
duchesse. 


De  ces  constatations  il  suit  qu'on  n'a  nul  motif,  même  dans 
une  édition  qui  prétendrait  récrire  la  Chanson  de  Roland  en 
français  de  l'Ue-de-Francc,  d'expulser  du  poème  les  assonances 
qui  contrarient  la  loi  de  Bartsch.  Turold  a  pu  contrevenir 
à  cette  loi,  puisque  d'autres  auteurs  de  chansons  de  geste  l'ont 
fait,  et  aussi  Béroul,  Marie  de  France,  Guillaume  Le  Clerc  de 
Normandie  '. 

Turold,  dira-t-on,  était  plus  ancien  qu'eux  et  la  langue  de 
son  temps  devait  distinguer  plus  sévèrement  les  deux  séries  de 

1.  En  voici  la  liste  :  arceveschiés  contées  33,  reprocié  majesté  68,  monté  dieciés 
732,  atargicr  aresté  847,  moster  arrester  837,  vien  conhlès  879. 

2.  L'éditeur,  M.  A.  Terracher,  a  cru  devoir  amender  ces  cinq  assonances. 
Elles  se  trouvent  au  v.  20  (Jacié  appressei),  au  v.  33  (mestier  oppressés),  au 
V.  131  (atomes  destranchiès),  au  v.  818  (Desraine's  herlergiés),  et  au  v.  11 36 
(olivier  ploreir) . 

3.  Elles  se  rencontrent  au  v.  629  (lessieiacerei),  au  v.  1468  (tarder  guer- 
rier), au  V.  2598  (enpirier  derver),  au  v.  4123  (assailles  retoryte^). 

4.  Savoir  les  assonances  balisier  loer  1,2,  enginé  angandrei  86,  juré  cheva- 
lier 142,  conseler  doih'i  839,  diiier  vie^  loio,  plainchier  her  2275. 

5.  Savoir  les  nssounncts  Peitiers  ester  114,  meisnee  Irovee  4']'^,  meisnee  espee 
487,  aquitee  parée  485. 

6.  Voici  le  relevé  :  Oliver  recoiiter  ^01,  encontrer  sentier  938,  destrier  voler 
942,  aider  tenser  999,  chevalier  mater  1068,  avancer  douer  1089,  bachelcr  man- 
gier  1091,  resacieiforsene:^  ii59- 

7.  Voir  E.  Muret,  dans  l'introduction  à  son  édition  du  Tristan  de  Béroul, 

p.    XXXIV. 


480  J.    BÉDIER 

mots.  —  Mais  ce  qui  est  en  cause,  ce  n'est  pas  une  question 
de  langue,  c'est  une  question  de  prosodie.  Il  s'agit  de  licences 
poétiques  et  de  rien  d'autre.  Une  assonance  aprochiee  ajustée  est 
une  assonance  pauvre,  mais  qui  ne  choque  pas  l'oreille  comme 
ferait,  par  exemple,  l'assonance  d'un  e  fermé  avec  un  e  ouvert. 
Et  où  prendrait-on  le  préjugé  que  le  plus  ancien  auteur  de 
chansons  de  geste  ait  dû  s'imposer  des  règles  de  versification 
plus  sévères  que  les  écrivains  qui  viendraient  après  lui  ? 

Vingt  fois  la  loi  de  Bartsch  a  induit  les  éditeurs  à  sacrifier  le 
texte  du  manuscrit  d'Oxford  :  les  vingt  fois  à  tort.  D'autres  rai- 
sons grammaticales  les  ont  menés  à  le  regratter  en  des  cen- 
taines d'autres  occasions  :  de  ces  centaines  de  corrections,  il 
n'y  en  a  pas  trente  de  vraisemblables,  il  n'y  en  a  pas  quinze  de 
sûres.  Il  serait  temps  de  convenir  enfin  que  notre  tâche  de  cri- 
tiques n'est  pas  de  construire  les  vieux  textes  ou,  comme  on 
dit,  de  les  «  constituer  »,  mais  simplement  de  les  conserver  et 
de  les  interpréter.  Pour  ma  part,  je  ne  me  lasserai  pas  de  pro- 
pager et,  selon  mon  pouvoir,  d'observer  le  sage  précepte  de 
l'archéologue  Didron  :  «  Conserver  le  plus  possible,  réparer  le 
moins  possible,  ne  restaurer  à  aucun  prix.  » 

Joseph  BÉDIER. 


MOTS    D'ORIGINE   GAULOISE? 


DEUXIEME    SERIE 

L'étude  systématique  de  la  terminologie  de  l'agriculture  de 
la  province  française  aboutirait  sans  doute  à  la  découverte  de 
plus  d'une  relique  gauloise  qui  jusqu'ici  s'est  dérobée  à  nos 
regards  ;  c'est  de  ce  point  de  vue  que  je  voudrais  examiner 
quelques  mots  qui  me  semblent  intéressants  pour  les  études 
celtiques  autant  que  pour  l'étymologie  française. 

I.  PROV.  MOD.   TALVERA 

Pour  désigner  «  la  lisière  d'un  champ,  partie  que  la  charrue  ne 
peut  atteindre, où  il  faut  tourner  les  bœufs», les  patois  français 
et  provençaux  offrent  une  série  de  termes  dont  l'origine  n'est 
pas  toujours  très  claire.  Les  voici  : 

1.  autarado,  anterado  (hng.),  «  sillon  tracé  en  travers  d'un 
champ  labouré,  lisière  d'un  champ  qu'il  faut  labourer  dans  un 
autre  sens  que  le  reste  ».  Mistral  explique  autarado  comme 
substantif  composé  de  ante  -j-aratu  «  terre  labourée  en 
avant  »  ;  mais  le  fait  que  la  Cerdagne  connaît  antares,  antanes 
«  llinders,  part  anterior  d'un  camp  que  s'ha  de  llaurar  de  través 
per  no  haver-hi  pogut  tocar  bé  la  relia  a  l'ésser  llaurat  del 
dret  »  (cf.  Volart,  ButUeti  calai.,  II,  51)  n'est  guère  favorable 
à  l'explication  du  Trésor  \ 

2.  hro,  brovo,  brouo  (aveyr.),  hroiivo,  broue,  ùbroue  (mars.), 
abrd,  abrouà  (rouerg.)  «  bord,  rive,  orée,  lisière  d'un  champ, 
garnie  de  broussailles,  talus  inculte  qui    sépare   deux  champs 

I.  Le  calabr.  antu  «  quel  punto  di  terreno  araîorio  che  ne  sépara  la  parte 
lavorata  da  quella  da  lavorarc  »,  Z.  /.  rom.  Phil.,  XXXII,  604,  doit  être  sans 
doute  rattaché  à  la  même  base. 

Romanio,  XLVII.  31 


482  J.    JUD 

sur  le  penchant  d'une  montagne,  haie  de  broussailles,  haie  (en 
Dauphiné)  »  et  les  dérivés  :  hronas,  -sso,  -iiaii,  -iieto  '. 

^.  rance,  cntici  (^mars.),  escànci,  chànci  (^.vtyr.^y  acance,  acanci 
(lang.),  catiço,  cauço  (gasc),  ganço,  aganço,  achanço  (lang.), 
<'  lisière  d'un  champ,  rangée  de  ceps,  vigne  plantée  le  long 
d'un  mur,  en  Gascogne,  terminaison,  fin  »  \  faire  li  cauce  «  culti- 
ver les  bords  d'un  champ  qu'une  charrue  n'a  pu  atteindre  »  ; 
prene  caiice  «  commencer  à  labourer  un  champ  »;  caiiciero,  can- 
chèro  (gasc),  «  billon,  planche  de  labour,  sole  de  terrain  » 
(Mistral);  frç.  (dial.),  chiantre  «  contour  non  labouré  d'un 
champ  et  qui  sert  à  faire  pacager  les  bestiaux  ».  L'étymologie, 
proposée  et  discutée  à  fond  par  M.  Thomas,  prête  le  flanc  à 
plusieurs  objections  :  je  me  borne  à  renvoyer  à  l'article  que 
j'espère  consacrer  prochainement  au  frç.  chainlrc. 

3.  V.  prov.  contoni  «  lisière  d'un  champ,  mesure  agraire  », 
prov.  mod.  coimtoiir  «  contour,  lisière  d'un  champ,  partie  que 
la  charrue  ne  peut  atteindre», ro/f;//o//;';//grc),  countouniiêiro  (lang., 
gasc),  countourniero  «  extrémité  d'un  champ  labouré,  partie 
que  la  charrue  ne  peut  atteindre  et  qu'il  faut  labourer  dans  un 
autre  sens  »;  Bresse  louhamiaise,  Petit-Noir,  Morvan  contour 
«  champ  sur  lequel  aboutissent  d'autres  champs  ».  C'est  lesubs- 
tantif  verbal  de   countoiirnà  «  contourner»,   ce  même   mot  se 

I.  D'origine  gauloise:  broga,  cf.  Ant.  Thomas,  Essais,  98.  Il  est  fort 
curieux  que  les  sens  romans  du  gaul.  broga  ne  semblent  pas  se  retrouver 
dans  les  divers  dialectes  celtiques  de  l'Irlande,  ni  de  l'Angleterre.  D'autre 
part,  la  constance  des  sens  tels  que  «  talus,  lisière  »  dans  un  territoire  aussi 
étendu  que  le  Midi  et  le  Piémont  nous  garantissent  que  le  gaulois  broga 
n'avait  pas  seulement  celui  de  «  agrum  »  :  peut-être  s'agit-il  d'une  définition 
inexacte  de  broga,  donnée  par  le  Scholiaste  de  Juvéual.  L'évolution  du 
gaul.  broga  rappelle  sous  certains  rapports  celle  de  March  dans  les  patois  de 
la  Suisse  allemande,  Schiv.  Id.,  IV,  388.  En  ce  qui  concerne  l'aire  du  mot, 
il  y  a  peu  à  glaner  après  l'article  de  M.  Thomas  :  le  point  le  plus  septentrio- 
nal sur  la  rive  droite  du  Rhône  où  le  mot  a  persisté  aujourd  hui  est  ilbrô, 
«  bord  de  la  rivière  »,  à  Mons-la-Tour  (Guerlin  de  Guer,  Rei\  de  phil.  fr., 
XXV,  1 34)  ;  à  l'est  du  Rhône,  le  dict.  de  Constantin  et  Désormaux  nous 
révèle  l'existence  du  mot  brohiî  «  lisière  du  champ  «,  hrotihà  «  talus  d'un 
fossé  »,  brôvà  «  talus  naturel  avec  pente  très  rapide  »  «  renflement  qui  se 
forme  à  la  lisière  intérieure  d'un  champ  en  pente  par  suite  de  la  descente  de 
la  terre  »  dans  l'anond.  d'Annecy.  Pour  Taire  ital.  de  broga,  v.  maintenant 
Scheuermcicr,  Bcil).  d.  Z.  f.  roui.  Fhil.,  LXIX,  p.  120. 


MOTS    DORIGIXE    GAULOISE  483 

retrouve  dans  la  Beaucc  :  toniière  «  endroit  à  l'extrémité  d'un 
champ  où  le  laboureur  lait  tourner  ses  chevaux  et  qu'il  laboure 
ensuite  en  travers  »  (Martel Hère)  ;  Meuse  :  toiincihx  «  champ 
sur  lequel  d'autres  aboutissent,  portion  de  ce  champ  piétinée 
par  un  aboutissant  quand  il  laboure  le  sien;  partie  de  son  champ 
sur  laquelle  tourne  un  aboutissant  pour  ménager  le  premier  et 
qu'il  laboure  ensuite  en  travers,  au  risque  de  tourner  sur  ses 
deux  voisins  »  (Behrens,  Beitràge  :;^iir  fran:^.  IVortgeschichle, 
46)  ;  poitev.  tounioné,  toiirnotir  <>  endroit  d'un  champ  limitrophe 
d'un  autre  où  le  cultivateur  retourne  sa  charrue  et  la  nettoie 
et  qui  devient,  par  ce  fait,  insensiblement  culminant  »  (La- 
lanne)  ;  Florent  lournicre  «  bout  de  champ  où  l'on  retourne  la 
charrue  »  ;  Belmont  toïior  «  extrémité  du  champ  où  l'on 
retourne  la  charrue  et  qu'on  ne  cultive  pas  ». 

4.  oiirnio,  ouralho  (lang.,  gasc),  «  orée,  bord  d'un  champ, 
lisière  d'un  bois  «  correspondant  au  vfrç.  oraille  (de  la  forêt, 
du  pré). 

5.  riho,  rm>(lang.),  «  talus  de  gazon,  lisière  d'un  champ  » 
(Mistral).  Cf.  Suisse  rom.  reion  «  bord  d'un  champ  »  <<ripa. 

6.  raso  «  rigole  qui  sépare  deux  propriétés,  fossé,  talus  de 
gazon,  berge,  mur  de  terrasse,  terrasse  de  vigne,  gradin  qui 
soutient  un  terrain  en  pente,  orée,  lisière,  haie,  etc.  »,  subs- 
tantif de  l'adjectif  ras  -<  rasus  «  tondu  de  près,  plein  », 
adverbe  ras  «  rez,  tout  contre,  joignant  »  :  ra^p  serait  le  terrain, 
attenant  au  champ  ou  à  la  vigne,  marqué  par  une  rigole  ou 
une  haie  ou  un  gradin  ». 

7.  y irç.  prière  «  sillon  de  travers  au  bout  et  en  dehors  d'un 
champ  »,  représenté  dans  beaucoup  des  patois  de  la  Picardie  et 
de  la  Normandie,  p.  ex.  pic.  foriêre  «  bordure  inculte  le  long 
d'un  champ  »  ;  La  U.a.gue  forîeire  «  partie  labourée  aux  deux  bouts 
d'un  clos,  perpendiculairement  au  labour  du  reste  du  champ  », 
etc.  M.  Horning,  Z.f.  rom.  PhiL,  XXI,  454,  a  ramené  foricre 
au  lat.  médiéval  foraria  <  foris  «  terrain  situé  en  dehors  du 
champ  »,  toutefois  on  pourrait  se  demander  si  foraria  ne  s'est 
pas  rencontré  avec  un  mot  germanique.  En  effet,  dans  les  gloses 
vieux  haut-allemandes,  on  définit  limes  par  «  die  groszfurhin, 
quo  agri  dividuntur  »  :  le  v.  francique  fiirha  (cf.  moy.  néerl . 
vore),  affublé  du  suffixe  latin  en  -aria,  aurait  pu  aboutir  à  foriêre 
comme  de  Beriiibart,  Gerhart  on  a  en  v.  frç.  Beniart,  Gerart. 


484  J.    JUD 

8.  poitev.  chand'ord  «  bordure  non  labourée  d'un  champ  » 
qui  ne  saurait  être  séparée  des  nombreux  chanthords,  lieux-dits 
de  l'Ouest  de  la  France. 

9.  sîiwveria  s.  f.  «  extrémité  d'un  champ  où  les  bœufs  se 
retournent  en  labourant  »,  c'est  le  substantif  verbal  en  -ata  de 
verier  «  faire  un  détour  »  (Brachet);  cf.  logudor.  birador^ti  «  gi- 
rata,  proda  dove  terminai!  solo  »  (Spano). 

10.  Vaudioux  semasse  «  peu  de  terre  qu'on  ne  cultivait  pas 
entre  deux  fonds  »  remonte  comme  le  v.  prov.  cimosa  «  lisière  » 
et  ses  congénères  à  cymussa,  cf.  Ant.  Thomas,  Romania, 
XXXIII,  217. 

11.  sav.  çhavacheua,  çhavassine,  çhavançhenâ,  çhavosnâ  ((  bor- 
dure d'un  champ  que  la  charrue  n'a  pu  défoncer  faute  d'es- 
pace »  ne  sauraient  être  détachés  du  poitev.  chevet  «  sommet 
d'un  champ  »,  chepseau  «  le  lieu  le  plus  élevé  d'un  champ  » 
(Favre),  engad.  chave^:^agJia  «  bord,  gradin  d'un  champ  »,  Cas- 
tellinaldo  cancana  «  testata  del  campo-i,  campid.  cabi':^:;ali  «  ci- 
gUone,  ripa,  limite,  etc.  »  ;  c'est  le  lat.  capitium  (cf.  aussi 
emil.  cavdagna  <<  capitanea  ou  Arbedo  testera  «  striscia  di 
terrenoprativo  in  capo  a  campi  »  <C  testa  ÇBoll.stor.  della  Svi:;;^. 
/V.,XVII,  82). 

12.  La  Baroche,/)//f/^i  f.  «  extrémité  du  champ  non  labouré» 
que  M.  Horning,  Beiheftder  Z.f.roin.  Phil.,LX\,  189,  rapproche 
du  mot  de  Gave:  dépointis  «  champ  transversal  »  (Heuillard); 
ce  serait  donc  la  «  pointe  »  du  champ. 

13.  m.onÎQïx .  scagn  (.<.  striscia  di  terra  non  smossa  dall'aratro  » 
qui  remonte  au  lat.  scamnum,  employé  par  les  agrimensores 
latins  dans  le  sens  de  «  champ  plus  long  que  large  qui  va  en 
s'élevant  »  ',  attesté  dans  la  toponomastique  française  et  ita- 
lienne (cf.  Pieri,  Nuova  Antologia,  1911,  718). 

Toute  cette  série  de  mots  qu'il  serait  facile  d'allonger  à  l'aide 
des  mots  espagnols  et  italiens,  nous  démontre,  si  je  ne  me 
trompe,  que  c'est  le  sens  de  «  limite,  frontière,  bord,  courbe  » 
qui  domine  dans  les  termes  qui  désignent  le  bord  du  champ. 
C'est  de  là  qu'il  faudra  partir  pour  l'explication  d'un  mot  qui 
jusqu'ici  était  resté  énigmatique.  Mistral  a  enregistré  dans  son 

I.  D'après  Forcellini  aussi  dans  le  sens  de  «  spatium  terrae  ligone  non 
fossae  inter  duas  scrobes  ». 


MOTS    d'origine    GAULOISE  /j85 

Trésor  l'article  suivant  :  taiivero,  toitvero,  îanvcuo,  îauvuro  (Ve- 
lay),  tauhero,  talbero,  tarbcrc  (gasc.  lang.),  tauhro,  tnrbo,  Irarvo, 
talveo  (aveyr.)  «  lisière  d'un  champ,  partie  que  la  charrue  ne 
peut  atteindre,  où  il  faut  tourner  les  bœufs,  tour  de  danse  que 
Ion  fait  dans  un  bal  ».  Ces  formes  sont  complétées  par  celles 
que  je  puise  dans  les  glossaires  régionaux  :  Lallé  (Hautes- 
Alpes),  touoiivéna  «  bande  au  bord  des  champs  qu'il  faut  labou- 
rer de  travers  »,  cntououvcnar  «  faire  cette  bande  »  (Martin)  ; 
Queyras  trarvo  «  espace  de  terre,  situé  au  bout  d'un  champ  où 
l'on  retourne  la  charrue  et  qu'on  est  obligé  de  piocher  ou  de 
labourer  dans  une  direction  perpendiculaire  au  reste  des  sil- 
lons »  ;  Velay  îôoiivéua  f.  «  table  du  labour  qui  confine  le 
champ  voisin  »  (Vinols)  ;  Forez  tavenria,  iovennaï.  «sillon  tracé 
au  bord  d'un  champ  dans  un  sens  perpendiculaire  aux  autres 
sillons  »  (Gras)  ;  Fourgs  isoounau,  isownaii  «  bordure  en  pré 
des  champs  labourés;  le  bout  non  labouré  de  ces  champs  »  (tal- 
venna  +  tsoon  «  bout  »  ?)  ;  Vinzelles  {ttivélâ  «  lisière  d'un 
champ  «  (Dauzat)  ;  Ambert  tèuvello  f.  «  bande  de  terrain,  vers 
le  bord  du  labour,  sur  laquelle  ou  retourne  l'araire  pour 
reprendre  la  suite  des  sillons  parallèles,  espace  labouré  à  son 
tour,  mais  perpendiculairement  aux  premiers  sillons  »  (Micha- 
lias);  Puybarraud  toiuvërô  «  sillons  dans  le  sens  contraire  aux 
autres  au  bout  d'une  pièce  d'une  terre  »  (Rev.  des  pat.  galL- 
roiii.,  III,  201)  ;  lim.  tative  m.,  tanvera  f.  «  pré  »  (Laborde)  : 
Centre  tauve,Univre,  touvre  «  on  appelle  ainsi,  dans  les  environs 
de  Saint-Benoît-du-Sault  (Indre),  un  espace  de  terrain  inculte, 
couvert  de  broussailles,  de  forme  circulaire,  ordinairement 
relevée  en  forme  de  butte,  de  tunmlus  et  que  l'on  rencontre  çà  et 
là;  jet  d'un  fossé, petite  butte»,  Anjou  :  iôvre  «  talus  »-(àTout- 
le-Monde,  Verrier  et  Onillon). 

La  plupart  de  ces  formes  semblent  refléter  deux  types  éty- 
mologiques: talvéra,  tal-vena  ou  (talvenna  ?)  et  tàl-vera.  Dans 
l'état  de  notre  connaissance  du  gaulois  il  ne  sera  guère  possible 
d'expliquer  toutes  les  variantes  dialectales;  mais  il  me  paraît 
très  probable  que  le  premier  élément  représente  le  gaulois  talo 
«  front  »  (cf.  Diibno-talos),  postulé  par  l'irl.  tauJ  «  front, 
façade,  tertre  »,  cymr.  tâl  «  front,  forhead  »,  breton,  tâl  : 
«  front,  façade,  chanfrein  »  .  Cette  hypothèse  s'appuie  sur  le  fait 
que  le  breton  et  le  cymr.  talar,  soit  un  celtique  tal-aro  et  le 


486  j.  juD 

bret.  talerv  (soit  tal-erv  «  front  du  sillon  »)  désignent  précisé- 
ment comme  les  formes  romanes  le  «  sillon  du  bout  d'un 
champ  ».  D'autre  part,  ce  ne  peut  pas  être  un  hasard  que,  dans 
toute  la  Gaule,  seule  la  Savoie  (arr.  d'Annecy),  territoire  avoi- 
sinant  directement  l'aire  de  tavenna,  tanvera  offre  affroutaille 
«  limites  d'un  champ  ou  ligne  de  séparation  de  deux  terres  »  : 
ce  dernier  mot  a  tout  l'air  d'être  une  traduction  partielle  déjà 
ancienne  du  mot  gaulois.  En  ce  qui  concerne  la  terminaison  de 
talvero,  on  serait  porté  à  admettre  un  substantif  composé  d'un 
substantif -|- adjectif  :  tal  +  ^'^t'o  «  front  courbe  »  (cf.  irl.  fiar 
«  oblique  »,  cymr.  giuyr  «^  crocked,  askew  »,  bret.  giuar,  goar 
«  courbe,  tortu  »,  Pedersen,    Grammatik  der  keJt.  Sprach.,    I, 

59)-   . 

Mais  comment  interpréter  les  forez,  lyonn.  talvenna  '  à  côté 

de  talvera  ?  Comment  rendre  compte  du  parallélisme  des  formes 
touvero  (=  tauvéro  ?)  et  de  taubro  ^  (<  tàlvera  ?)  ?  Sommes 
nous  en  présence  d'une  accentuation  labile  du  gaulois,  selon 
que  le  sujet  parlant  latin  se  rendait  compte  de  la  composition 
du  mot  ou  qu'il  le  traitait  comme  un  proparoxyton  latin  ? 
Avons-nous  ici  le  droit  de  rappeler  l'existence  d'un  cas  ana- 
logue tel  que  celui  deNema  usum  qui  aboutit  à  Neiiise  (Nîmes) 
<C  Némausum  et  à  Nemours  <  Nemâusum  ?  Le  mot  tal- 
vera (ou  tâJvcro  >>  taubro^  sera  peut-être  le  point  de  départ  de 

1.  Le  français  a  conservé  le  substantif  i'a»w  que  le  Dict .  gén.  ramène  à 
venna,  fréquemment  attesté  dans  les  chartes  des  vii=-xe  siècles  dans  le  sens  de 
treillage  («saeptum»)  ou  palissage  («  palicium  »)  servant  à  arrêter  et  à  prendre 
le  poisson.  Comme  dans  une  partie  de  la  région  franco-provençale  ce  même 
venna  désigne  «  haie,  clôture,  clayonnage  »  (Bridel),  on  pourrait  se  deman- 
der si  la  venna  n'était  pas  la  clôture  formée  d'épines  croissant  le  long  du 
bout  du  champ  ».  Comme  d'autre  part  la  bande  de  terrain  désignée  par  tal- 
venno  est  aussi  dénommée  hro,  brovo  (cf.  ci-dessus,  p.  482)  «'  lisière  d'un 
champ  garnie  de  broussailles,  haie  de  broussailles,  haie  »  ou  ribo  «  rive,  bord, 
extrémité,  talus  de  gazon,  lisière  d'un  champ,  haie  »  (cf.  Atlas  ling.,  c.  haie), 
je  me  demande  si  talvenno  n'est  pas  un  talo-venno  «  haie  de  la  tête  (du 
champ)  »  ou  le  «  front  delà  haie  qui  termine  le  champ  >>. 

2.  Mistral  fait  allusion  au  gaul.  tarvo-  «  taureau  »  pour  expliquer  toute  la 
famille  de  mots  se  groupant  autour  de  talvera  :  l'idée  de  ramener  talvera  à  un 
croisement  entre  tal-aro  +  l^rvo  serait  fort  engageante,  mais  dans  la  termi- 
nologie pour  désigner  «  la  bordure  du  champ  »,  je  ne  découvre  nulle  part  le 
souvenir  d'un  mot  désignant  le  "  taureau  »  qui  tourne  la  charrue. 


MOTS    d'origine    GAULOISE  487 

nouvelles  recherches  sur  la  place  de  l'accent  gaulois,  fondées 
sur  les  mots  composés  qui  sont  entrés  dans  les  parlers  romans 
de  la  Gaule, 

2.  TALUS 

Le  Die!,  i^éiiéral  et  k  Rownn.  elymol.  Wôrterbiich  de  M.  Meyer- 
Lubke  sont  d'accord  pour  ramener  le  frç.  laJus  à  un  dérivé  du 
lat.  talus  «  talon  »  :  ce  serait  un  «  talon  »  dans  le  terrain. 
Cependant  il  reste  étrange  que  le  synonyme  calcaneu  n'offre 
nulle  part,  si  je  suis  bien  informé,  un  sens  analogue  à  celui 
qu'on  attribue  au  français  talus  dérivé  du  lat.  talus  «  talon  », 
la  sémantique  du  mot  frç.  talus  nous  invite  à  prendre  un  autre 
chemin  que  celui  de  mes  prédécesseurs.  Voici  d'abord  les  pré- 
cieux témoignages  de  Du  Gange  : 

taliiciitni  «  cercle  le  plus  près  du  fond  d'un  tonneau  » 
(Gironde);  laltidare  «  in  propedem  construere  »  (Nîmes,  1381); 
talnlnm  «  propes,  in  talum  exiens  projectio  »  ;  talart  «  locus 
editus  et  acclivus  »  (1473). 

Le  provençal  offre  talus  «  talus  »,  le  prov.  mod.  atalussa 
«  taluter,  élever  ou  couper  en  talus  »,  talus  «  talus  »,  taliissà, 
talutà,  ialiicà  «  élever  ou  couper  en  talus  »,  Gers  talus  «  tertre, 
talus  »  (Cenac-Moncaut)  ;  le  vfrç.  ialu  (Estienne  de  Fougères), 
Clairvaux  tailus  «  talus;  le  dernier  cerceau  placé  à  chaque 
bout  du  tonneau,  sur  le  jable,  à  côté  et  au  delà  du  sommier  » 
(Baudouin),  Haut-Maine  talart  «  talus  »  (Montesson). 

En  discutant  l'origine  de  talvero  nous  avons  insisté  sur  les 
divers  sens  que  le  gaul.  talo  «  front  »  et  le  lat.  frons  ont  de 
commun  :  talo-  signifiait  sans  doute  la  bande  de  terrain  qui 
était  au  «  front  »  du  champ  :  la  limite,  selon  la  nature  du  ter- 
rain, peut  être  marquée  soit  par  une  bande  de  gaion  plate  ou  en 
pente,  soit  par  un  fossé  ou  une  tranchée  :  en  effet  les  mots  méri- 
dionaux que  Piat  donne  pour  rendre  le  frç.  talus  désignent  pour 
la  plupart  la  bande  de  gazon  du  bout  du  champ  ;  cf.  les  mots 
déjà  discutés  tels  que  ouralho,  brovo,  raso,  riboun.  De  plus  le  bret. 
talar,  le  cymr.  talar  «  sillon  du  bout  du  champ  »  (cf.  Haut- 
Maine  talart  '  «  talus  »)  sont  là  pour  prouver  l'existence  d'un 

I.  Dans  le  glossaire  de  Mortagne  par  Delest,  on  trouve  enregistré  en  même 
temps  :  tulard  ou  talus  s.  m.  «  extrémité  d'une  pièce  donnant  sur  celle  infé- 
rieure ». 


.488  J.    jUD 

dérivé  de  talo  dans  un  sens  très  rapproché  de  celui  du  frç. 
talus.  En  ce  qui  concerne  le  talutium  «  cercle  de  fer  près  du 
fond  d'un  tonneau  »,  qui  est  à  son  tour  appuyé  par  le  champ. 
taillis,  on  pourra  invoquer  le  secours  du  bret.  ta!  «  fond,  la 
partie  la  plus  basse  de  ce  qui  contient  ou  peut  contenir  quelque 
chose,  comme  fond  de  barrique  »  et  tala  vb.  «  mettre  un  fond 
à  un  tonneau,  à  un  baquet  »  :  le  mot  breton  est  étymologique- 
ment  identique  au  celt.  talo- (.<  front  ».  Et  pour  ne  plus  laisser 
subsister  aucun  doute  sur  le  rapport  du  champ,  lailu  «  cercle  de 
fer  près  du  fond  d'un  tonneau  »  avec  le  gaul.  talo-,  je  relève 
le  parallélisme  frappant  entre  talo-  «  front,  fond  »  et  tailus 
«  cercle  de  fer  »  et  le  lat.  fronte,  espagn.  frente  «  front  », 
aragon.  frontal  (Litera),  défini  par  D.  Benito  Coll  y  Altabds  : 
«  cada  una  de  las  piezas  redondas  que  cierran  los  extremos  de 
los  barriles,  toneles,  cubas  ». 

Pour  dissiper  les  derniers  doutes  sur  la  réelle  existence  d'un 
taluti  um  '  en  gaulois,  on  n'aura  qu'à  relire  le  passage  suivant 
emprunté  à  Pline,  qui  devait  être  mieux  informé  que  nous  sur 
la  terminologie  gauloise  en  Espagne  :  Cum  (aurum)  ita  inven- 
tum  est  in  sinnmo  caespife,  talutium  -  vocant,  si  et  aurosa  tellus 
subest  '.  Cetero  montes  Hispaniarum  aridi  sterilesque  et  inqui- 
bus  nihil  aliud  gignatur  huic  bono  fertiles  esse  coguntur  {Hist. 
liât.,  33>2i). 

3.   TALAPAXT,    TALAPET 

Le  breton,  comme  les  autres  dialectes  celtiques,  offre  deux 
classes  de  compositions  d'époque  différente  :  la  première  est 
représentée  par  le  composé  kildant  «  molaire  »  où  le  second 
terme  régit  le  premier  (kil  «  dos,  derrière  »,  dafit  «  dent  »), 
conformément  à  la  loi  générale  indo-européenne;  dans  le  bret. 

1.  Il  est  vrai  que  les  formes  romanes  reflètent  plutôt  un  type  talucium. 
S'agit-il  de  la  confusion  graphique  entre  -//-  et  -c/r 

2.  La  forme  *talutatium  est  une  conjecture  aussi  inutile  que  peu  con- 
vaincante que  certains  éditeurs  ont  introduite  dans  le  texte  de  Pline  :  les 
formes  romanes,  d'ailleurs,  sont  là  pour  appuyer  la  tradition  manuscrite. 

3.  L'or  trouvé  i-  iu5M»;wo  caespite  »  c'est  le  métal  découvert  à  la  face  (super 
ficie  <  su  perfacies,  cf.  aussi  poste  face,  sp.  /;«;(  de  la  tierra),  au  «  front  " 
de  la  terre,  dénommé  donc  avec  raison  :  aurum   talutium. 


MOTS    d'oRUUNE    gauloise  489 

kildoitrti  «  revers  de  la  main  «  (/>//  «  dos  »  et  douru  «  main, 
poing  »)  le  premier  terme  régit  le  second,  c'est  la  juxtaposition 
de  deux  éléments,  formation  de  date  sans  doute  plus  moderne. 
Or  le  breton  offre  un  composé  talbenn  (jal  «  front,  façade  », 
penn  ••  tète  »)  au  sens  de  «  frontispice,  pignon  »,  le  cymr. 
connaît  Inl-cenn  «  front  »  (<  moy.  irl.  tiil-cbind  «  front  »  selon 
Pedersen,  Grninni..  I,  p.  132),  qui  déjà  par  leur  composition 
(«  tète  de  façade  »).  pourraient  être  de  date  ancienne  '.  Le 
type  celtique  doit  être  talo-penno  {cï.Pennavindos  «blanc  de 
tète  -  »).  C'est  à  ce  taJo-petuio  «  pignon  »  que  remontent  à 
mon  avis  les  formes  suivantes  ">  : 

anc.  dauph.  talapeiit  «  auvent  »  ;  Terres-froides  talapa, 
larapiu  tarapti,  talapan  (Devaux-Ronjat,    Rev.   d.  l.  roui.,  LV, 

1.  Toutefois  il  est  à  remarquer  ddns  le  moy.  irl.  tul-chiud  «  front  »,  le 
>econd  élément  reflète  le  génitif  du  nominatif  cenn  ;  il  n'est  donc  pas  impro- 
bable qu  un  composé  du  même  genre  se  continue  dans  le  bret.  talbenn  qui, 
dans  ce  cas,  devrait  être  rendu  par  «  façade  de  tête  ». 

2.  Un  autre  terme  français  pour  Vaiivenl  —  c'est  celui  de  VOnest  de  la 
France  —  pourrait  continuer  un  gaulois  balo,  représenté  par  le  bret.  haled 
X  auvent  »,  bakg  «  saillie  d'architecture  »,  cymr.  halog  «  saillie  »,  cymr.  kxl 
'   proéminence,  pic  terminal  d'une  montagne  »  (cf.  Henry,   Gloss.  etymol., 

.-.  î'.).  Voici  les  formes  qui  pourraient  remonter  à  la  base  halo  «  saillie, 
proéminence  »  :  v.  prov.  balet  «  galerie  »  ;  prov.  mod.  balen,  -è  (lang.),  halet 
(gasc.)  «  auvent  d'une  boutique,  jubé  d'une  église,  perron,  palier  d'escalier, 
galerie  découverte,  balcon  rustique,  balcon  d'une  salle  de  spectacle,  hangar, 
avant-toit,  râteau  de  bois  en  Gascogne)  »  ;saintong.  haJel  «  hangar  rustique  » 
(Jônain);  baleiet  «  plafond  d'une  étable  »,  balet,  ballet  «  abat-jour,  galerie 
qui  précède  la  porte  de  certaines  églises  »  (Lalanne)  ;  angev.  balet  «  auvent,  -llet 
toiture,  hangar  couvert  de  paille  «  (Verrier  et  Onillon)  ;  Bas-Maine  baU 
«  balet,  toiture,  se  dit  particulièrement  d'un  auvent,  d'un  petit  toit  placé  au- 
dessus  de  certaines  boutiques  et  au-dessus  d'escaliers  et  de  paliers  d'escaliers  » 
(Dottin)  ;  Haut-Maine  bakt  «  petit  auvent,  petit  toit  au-dessus  des  boutiques 
en  plein  vent  »  (xMontesson)  ;  Yonne  ballot  «  sorte  de  hangar,  endroit  où 
l'on  met  les  balles,  les  résidus  du  battage  et  du  vannage  »  ;  Coglais  balç 
«  partie  du  toit  qui  forme  gouttière  et  dépasse  du  mur  »  (Dagnet)  ;  Ambert 
balet  c.  palier  de  l'escalier  extérieur  de  la  maison  ».  Il  est  vrai  qu'il  convien- 
drait d'examiner  le  rapport  de  baleu  balet  avec  lital.  baUatojo,  gén.  balô-a; 
dont  l'aire  est  cependant  nettement  séparée  de  celle  de  balen,  balet,  qui 
sont  absents  dans  le  provençal  occidental. 

5.  Ces  formes  romanes  semblent  reproduire  plutôt  un  lula-pcnno  qu'un 
liilo-penno. 


490  j.  jUD 

3-15);  anc.  dauph.  talapet  «  avant-toit  destiné  à  protéger  les 
fermetures  contre  la  pluie  »  (Ravanat,  Grenoble)  ;  franc. - 
lyonn.  talapin  ;  vieux  lyonn.  lalapen  «  jadis  auvent,  aujourd'hui 
avant-toit,  forget  »  ;  Dauph.  iaJapet  «  auvent  abritant  les  bou- 
tiques »  ;  Y  oïronn.  ta  lapant  «  avant-volet,  petit  toit  qui  s'avance 
sur  la  boutique  du  marchand  pour  garantir  ses  marchandises  ». 
Un  exemple  lyonnais  de  l'an  1341  garantit  la  forme  talapen 
(Puitspelu).  En  Savoie  :  talapé,  talapen  «  pente,  égout  d'un 
toit,  première  rangée  de  tuiles,  d'ardoises  ou  d'aisseaux  au  bord 
du  toit  »  (Constantin  et  Désormcaux)  ;  talapon,talapan  (en  Fau- 
cigny),  talapei  «  bord  inférieur  d'un  toit  »(Albertv.  Fenouillet)  ; 
talevane  f.  «  mantelage  »,  tahvancr  «  faire  un  mantelage  »  ' 
(Thevenin,,  Vaudioux); /(H/rJ;/  ^<  revêtement  en  petits  bardeaux 
qu'on  place  du  côté  du  vent  et  par  conséquent  de  la  pluie  pour 
protéger  un  mur  »  (Boillot,  Grand'Combe)  ;  talvane  «  mur  de 
façade  »  (Perron,  Broye-les-Pesmes)  ;  taJevenne  «  étage  qui 
se  trouve  immédiatement  sous  le  toit  »  (doc.  de  1494,  Arch. 
Côte-d'Or^  Thomas,  MéL,  149,  n.  3)  ;  talvonne  «  mur  de 
pignon  "  (Vautherin,  Belfort);  talvaniie,  tailvande  «  dessous  de 
la  gouttière  à  l'intérieur  du  bâtiment,  espace  qui  se  trouve 
sous  le  rampant  du  toit,  c'est-à-dire  entre  le  toit  et  le  mur  où 
s'appuient  les  chevrons  »  (Baudouin,  Clairvaux)  -  ;  laJabent 
«  versant  abrupt  du  coteau  »  (à  Montant,  Lespy-Raymond, 
Dict.  béarn.)  '  ;  laJabent  «  versant  abrupt  du  coteau  »,  Pic  del 
Talabent  (Lavedan,  d'après  Devaux-Ronjat,  loc.  cil.)  ■^. 
M.  Ronjat,  Rev.  des  l.  roin.,  LV,  345  a  sans  doute  vu  juste  en 

1.  Val  d'Iliez  tsCipàna  v  corniche  formée  par  le  mur  du  bas  delà  cheminée, 
mur  sur  un  pont  »  est-il  le  même  mot  altéré  par  linfluence  d'un  autre  mot 
(campana,  Fankhauser,  Rev.  de  dial.  rovt.,  II,  322)  ? 

2.  Talvaniie  se  cache  peut-être  dans  le  lorr.  (ôwza^  «  avant-toit  »  (à  Pange, 
Z.  f.  roui.  Phil.,  XXXIII,  203),  altéré  par  quelque  étymologie  populaire  qui 
m'échappe. 

3.  Pour  le  norm.  tallevaiide  «  poterie  de  grès  »  (Moisy),  cf.  Thomas, 
Mélanges  d' étymologie,  148-9. 

4.  M.  Ronjat  cite  encore  d'autres  mots  méridionaux  tels  que  lalapart 
«gros  flocon  déneige  »,  escalapet  »  paroi  de  pierres  plates  >>,  pour  les  ratta- 
cher à  notre  famille  :  je  les  laisse  de  côté  pour  le  moment  de  peur  de 
m'égarer  dans  des  problèmes  qu'il  faut  soumettre  à  un  nouvel  examen.  Le 
corse  connaît  aussi  trapenta  «  luogo  scosceso  «  (tra-penta)  (<  pendit  a)  qui 
n'a  guère  de  rapport  avec  les  formes  des  Alpes  et  Pyrénées  françaises. 


MOTS    DOKIGIN'E    (.AULOISE  .|  9  1 

iMttacliant  le  liinous.  alapciis,  le  prov.  muJ.  apèiis,  gasc.  apcnl 
<(  toit  en  manière  d'auvent  »  Xlalcpan,  talcvanue  ei  congénères  : 
la  chute  de  la  consonne  ou  de  la  syllabe  initiale  pourrait  s'ex- 
pliquer soit  par  un  are-talopennum  incompris  et  mal  inter- 
prété en  ad  alopennum  dans  la  langue  des  Romains  ignorant 
le  gaulois,  soit  par  étymologie  populaire  qui  aurait  rattaché 
ces  mots  au  substantif  a(p)penditia,  appendaria,  ap- 
pensa  «  dépendances  diverses  de  la  maison  »  (cf.  Du  Gange, 
s.  v.y  Si  l'on  se  décide  à  ramener  le  limous.  aJapens  «  auvent  » 
à  talc-pin  no,  je  n'hésiterais  plus  à  faire  rentrer  dans  la 
famille  gauloise  le  portug.  galic.  alpendre  '  que  le  vocabulaire 
de  Michaelis  rend  par  «  Halle,  Vorhalle,  Schuppen,  Wagen- 
schuppen,\Vetterdach  »  et  que  l'auteur  du  glossaire  publié  dans 
la  Rev.  Itisit.,  'VII,  202,  définit  ainsi  :  «  especie  de  atrio,  sote- 
chado,  ô  pôrtico,  que  delante  de  la  puerta  de  casa  hay  en  las  de 
Galicia,  en  particulâr  en  las  casas  de  labradores  en  el  campo  '.  » 
En  ce  qui  concerne  les  différentes  formes  du  mot  tûlepan, 
il  y  aurait  lieu  de  soulever  plus  dune  question  intéressante. 
Ainsi  le  dauph.-lvonn.  ialapet,  îalapen  '  en  face  de  talevaniic 
de  la  Franche-Comté  suggère  l'idée  que  talo-penno  échappant 

1.  Cornu,  Gruiidiss  d.  rovi.  Phil.-,  980  avait  proposé  pendu  lu  sans 
toutefois  résoudre  les  difficultés  sémantiques. 

2.  M.  Ronjat  rattache  palan  tan  «  avant-toit  en  planche  que  l'on  plaçait 
jadis  au-dessus  des  boutiques  pour  garantir  les  fermetures  contre  la  pluie  » 
(Ravanat,  Grenoble)  à  notre  famille,  ce  serait  talepent  -\-  palanca.  On  pour- 
rait de  même  se  demander  si  par  une  altération  plus  forte  le  mot  lalapin  se 
cache  dans  \Q^\è.m.  pantalera  «  tenda,  specie  di  cortina  che  si  stende  alla  sco- 
perta  fuori  dei  balconi  per  riparare  dal  sole,  dall'  aria  e  dalla  pioggia  »,  pan- 
tiilera  d'ass  «  tettuccio,  palchistuolo  »,  pantalera  di  cop  «  gronda,  tutta  quella 
parte  di  tetto  che  sporge  in  fuori  e  dalla  quale  cade  l'acqua  ». 

5.  Le  vieux  français  ignore-t-il  le  représentant  du  gaulois  talopenno  ? 
Godetroy  donne  trapanl  «  planche,  ais  »  dont  il  cite  de  nombreux  témoi- 
gnages provenant  de  documents  du  Centre  et  de  l'Est  de  la  France  et  qui, 
selon  lui,  est  encore  vivant  dans  le  champ,  tarpant  (cité  d'après  Tarbe  ou 
Grosley  ?)  «  planche  »  et  dans  l'Yonne  trapan  «  montant  de  cheminée  » 
(Jossier).  Y  a-t-il  contan-.ination  sémantique  et  formelle  entre  talcpanex  trappe 
(cl.  Morvan  Irapon  «  petite  porte  qui  ferme  horizontalement  l'entrée  d'un 
escalier  de  cave  »  ?).  Le  frib.  traprna  «  travi  che  sostengono  il  tetto  »  (cf. 
Bertoni,  Arch.  roni.,  III,  118)  sera-t-il  le  même  mot  que  M.  Aebischer  a 
retrouvé  sous   la  forme   tnpCvia  (Saint-Aubin)  »    toit  qui  descend,    appentis 


492  J.    JUD 

à  l'évolution  de  -p-  >>  -v-  en  franco-provençal,  a  été  longtemps 
compris  ou  senti  par  le  sujet  parlant  comme  substantif  composé 
de  deux  éléments  '.  Faut-il  en  conclure  que  la  gaulois  s'est 
conservé  plus  longtemps  dans  les  régions  montagneuses  et 
conservatrices  des  Alpes  françaises  et  rappeler  à  ce  propos  le 
témoignage  de  saint  Irénée,  qui  apprenait  à  Lyon  une  langue 
barbare  vraisemblablement  celtique  ? 

Un  autre  problème  d'ordre  phonétique  est  l'évolution  de 
Yiin  de  talo-peNNO  en  talepcnt,  si  toutefois  nous  avons  le  droit 
d'ajouter  foi  à  la  graphie  des  anciens  exemples  du  mot.  Cependant 
il  est  permis  d'invoquer  l'existence  du  v.  français  arpent,  arpenter, 
le  latin  médiéval  arpentarius,  -tator,  arpentium  dans  Du  Cange,  le 
V.  esp,  arapende  qui  remontent  à  arepennis,  aripcnnis  ou  mieux 
à  un  arepeiide  %  attesté  par  arpendia  :  -jrAsOpa  du  Corp.  gloss. 
lût.,  II,  23,  24,  arvipendium,  ibid.  II,  19,  6;  23,  52  5.  Par 
contre,  il  ne  peut  subsister  de  doute  que  le  second  élément  du 
mot  renfermait  -en nu  et  non  -an nu;  les  formes  en  -amie 
appartiennent  au  territoire  où  l'on  dit  panne  <C.  pinna.  Je  crois 
qu'il  ne  faut  pas  non  plus  s'arrêter  au  genre  différent  du  13'onn. 
tûlapiii,  m.  et  de  talvanne  f.  ;  la  seconde  forme  pourrait  être 
un  collectif  roman  en  -a  modelé  par  ex.  sur  car  peu  ta  <  char- 
pente. Quoi  qu'il  en  soit,  ce  composé  gaulois  mérite  une  place 
dans  la  grammaire  celtique. 

Quant  aux  sens  du  mot  qui  varient  un  peu  selon  les  régions 
et  sans  doute  selon  les  changements  survenus  dans  la  construc- 
tion de  la  maison  au  cours  du  moyen  âge,  il  ne  subsiste  guère 
de   difficulté  sérieuse.  Ainsi  le  mot  latin  pinna  «  pignon  »  est 

servant  en  général  de  remise  »  ?  En  tout  cas,  il  ue  saurait  être  détaché  du 
sav.  talapin  :  c'est  Favant-poste  de  l'aire  méridionale  et  franco-provençale 
talopenno  (avec  la  conservation  du  -p-)  en  face  du  franc,  (dial.)  talevaniw 
(avec  passage  du  -p-  >  -v-). 

1.  Il  se  pourrait  aussi  que  le  patoisant  ait  rattaché  par  étymologie  popu- 
laire le  second  élément  de  tatapen  à  apent,  appentis. 

2.  Cf.  la  forme  lalvande,  tailvande  de  Clairvaux. 

3.  Il  s'agira  sans  doute  d'un  trait  dialectologique  du  gaulois  un  >  nd  qui 
rappelle  celui  de  -st-  >  <j  ]>  que  j'ai  eu  l'occasion  de  relever  à  l'occasion,  de 
l'étymologie  de  Tesp.  rtw//'o:^ii  <  ambibosta,  cf.  Rcv.  defil.  esp.,  VII,  339.  — 
Pour  le  gaulois,  cf.  Dottin,  La  tangue  gantoise,  p.  358  :  Mandu-esseduni 
rattaché  à  m  an  nus  «  petit  cheval  >>. 


MOTS    d'origine    GAULOISE  493 

représenté  dans  le  v.  prov.  pena  «  pignon,  pinacle  »,  dans  le 
napolit.  petmala  «  gronda  »,  le  logudor.  pinnetta  «  capanna  dei 
pastori  »  et  l'agnon.  siippigne  «  vano  délia  casa  poste  al  disotto 
del  tettû  »  ',  sens  qui  se  retrouvent  tous  dans  les  descendants 
de  talo-penno.  En  v.  provençal  existe  capil  «  pignon  de  la 
maison  »,  à  côté  decapitel  «  auvent  »  (cf.  aussi  dauph.  capit).  Le 
lai.  subgrunda  «  égout  de  la  maison  »  vfr.  sevronde  nous  est 
attestée  dans  le  sens  de  «  avant-toit  »  par  sevron  dans  la  Bresse 
louhannaise(Guillemaut)  '.  Je  laisse  aux  archéologues  le  soin  de 
nous  dire  si  talo-penno  «  auvent  »  peut  être  dû  au  fait  que  le 
pignon  était  orné  d'une  tète  d'animal  protecteur  de  la  maison  : 
ce  sont  des  problèmes  qui  sortent  forcément  du  cadre  de  notre 
article  étymologique. 


4.  PROV.  MOD.   TRliVA;  TESSIN.  JORBA. 

Les  langues  celtiques  nous  ont  conservé  la  descendance  des 
mots  apparentés  aux  lat.  tribus,  trabs  sous  la  forme  suivante  : 

irl.  treh  «  domicile  »,  cymr.  /rt/ «  homestead  »  {adref  (■(  àla 
maison  »),  vbret.  treb  «  quartier  du  village,  village  »,  irl.  tre- 
haim  «  in  habit,  cultivate  »  toutes  ces  formes  remontent  au 
radical  trebo-  tel  qu'il  est  conservé  dans  le  nom  du  peuple 
gaulois  des  A  -treb  -  ates,  qui  aboutit  au. nom  de  la  ville 
'ÏAnas.  C'est  d'un  verbe  galloromain  *trebare  «  habiter, 
demeurer  »  qu'il  faudra  partir  pour  expliquer  les  formes  sui- 
vantes :  v.  prov.  trevar  «  fréquenter,  hanter,  habiter  »  (Levy), 
prov.  mod.  trevà,  trebn  (lang.  gasc),  triva,  triba  (limous.), 
trava  (mars.)    trùiva    (lang.)   «  fréquenter,    hanter,    habiter, 

1.  Cf.  aussi  D'Ovidio,  Z.f.  roni.PhU.,  XXVIII,  535. 

2.  A.  Thomas,  Romanui,  XXXIX,  254.  La  définition  de  sevronde  par 
Nicot  dans  son  Trésor  mérite  d'être  citée  textuellement,  parce  qu'elle  importe 
pour  l'étymologie  de  talepenl  «  gouttière  »  :  severonde  f.  est  «  le  long  des 
cheuvrons  issants  de  la  couverture  d'un  édifice  e  faisans  sourcil  aux  murs 
couverts  de  tuile,  jettans  les  gouttières  loing  du  mur,  pour  le  sauver 
de  l'eau  céleste  »  (cf.  le  napolit.  pennata  «  gronda  »  avec  l'abruzz.  pennana 
«  palpebre,  ciglia  »  ou  le  lat.  cUiiim  qui  aboutit  comme  le  gaul.  talo  «  front  » 
au  sens  de  «  talus  »  dans  Fit.  cigHo,  ciglione.  Pour  les  sens  de  talo-penno 
«  pignon»,  comparez  aussi:  le  portug./roH/Jo  »  pignon  »,  v.  pvov.  Jroiilada, 
frontiera  «  partie  de  la  rue  qui  est  devant  la  maison  ■>. 


494  J-  Jun 

courtiser  une  jeune  fille,  faire  du  bruit  pendant  la  nuit,  lutiner, 
infester,  rôder  (des  animaux)  »  et  les  dérivés  romans  :  Irei'adis 
adj.  "  qui  fréquente,  revenant  »,  trevairc  «  celui  qui  hante  », 
Irevanço,  Iravanço,  frevaguo  (Var)  «  hantise,  fréquentation, 
accointance  »,  trcvandiero  «  femme  publique  »,  trevaiit  «  reve- 
nant, spectre  »  ',  trevassejà  «  rôder,  fréquenter  en  mauvaise 
part»,  trèvo  trèho  (lang.)  «  hantise,  tapage  nocturne,  insomnie 
agitée;  farfadet,  lutin,  esprit,  fantôme  qui  hante  les  maisons  inha- 
bitées et  qui  se  manifeste  par  certains  bruits  étranges  »,  Irèii 
«  trouble,  sombre  »  (à  Agde),  la  trcvo  ft  les  revenants  »  (Mis- 
tral). Les  glossaires  régionaux  de  la  France  méridionale  sont 
d'accord  avec  Mistral.  Voici  les  matériaux  que  j'ai  recueillis  à 
ce  sujet  : 

lyonn.  trèvo  «  esprit  qui  erre  la  nuit,  qui  fait  du  bruit  dans  les 
maisons  »  (Puitspelu)  ;  Velay  trevà  k  errer,  rôder  autour, 
hanter,  fréquenter  un  lieu  »,  trèva  «  revenant,  esprit  des 
trépassés  qui  reviennent,  le  bruit  étrange  qu'ils  font  »  ;  Cam- 
pestre  trehà  «  rôder,  promener  à  l'aventure  »  (Laurès)  ;  limous. 
irevar,  trivar  «  hanter,  habiter,  fréquenter,  errer  »,  trtva  «  fan- 
tôme »,  trevansa  «  communication,  accointance,  passage  », 
ahevar  «  attirer,  appcâter  »,  atrevadoiir  m.  «  endroit  qui  attire, 
rendez-vous  y),satrevar  «  se  réunir,  se  donner  rendez-vous  »  ^ 
(Laborde)  ;  Vinzelles  trevà  «  fréquenter  ». 

1.  Pour  le  suffixe,  d.  bret.  truant,  v.  frç.  tritant,  Douin,  La  langue  gaul., 
p.  294,  et  Pedersen,  Grain.  II,  27. 

2.  Ne  serait-il  pas  tentant  de  rattacher  à  trevar  «  courtiser,  donner 
rendez-vous  «  le  mot  rétoroman  et  lombard  resté  jusqu'ici  parfaitement  énig- 
matique  qui  est  représenté  par  le  borrain .  ir  a  tramà^  «  andare  di  sera  a  far 
lavori  e  conversazioni  intime  »,  eng.  ir  a  trainaiol  «  aller  courtiser  une 
jeune  fille  chez  elle  »,  smselv.  far  Irainagl  v  jouer  »  (des  enfants),  tarviagliar 
«  faire  des  enfantillages  »  ?  Ce  même  mot  revient  dans  l'anc.  lomb.  stra- 
maçço  «  spasso,  trastuUo,  divertimento  »  (cf.  Arch.  Gloti.,  VII.  54,  5)  :  el  fuçe 
gli  correi  e  gli  bon  mangiar,  gli  bon  vin  e  le  feste,  le  noce  hi  balli  hi  solaçi  hi 
çohi  hi  stramaççi,  piaççar  e  porteghi  e  lo  star  su  le  parle.  Le  sens  de  stranniçço 
n'est-il  pas  celui  de  l'engad.  Iramagl.  En  outre  il  y  a  un  verbe  strainaç- 
çer  «  darsi  buon  tempo  »,  anc.  mil.  slraiiiadheiarse  «  far  la  bella  vita,  sollaz- 
zarsi  »,  straiiieio  «  sollazzo,  divertimento  »  (//  Libro  délie  tre  Scrittitre,  éd. 
Biadene,  Gloss .  s.  v.),  valses,  stramegesse  «  trastuUarsi  »  ;  enfin  l'anc.  vénit. 
slratno  «  heimlich  »  a  l'air  d'un  adjectif  verbal  d'un  ancien  *stramar,  *stremar 
(Salvioni,  Arch.  gloll.,  XII,  434  ;  XIV  21^).  Le  changement  de  -v-  intcr- 


MOTS    DORIC.INE    GAULOISE  495 

Le  sens  de  «  hanter  »  (des  esprits)  domine  dans  la  plupart 
des  définitions  données  par  les  glossaires  régionaux.  On  dit  de 
même  en  allemand  «  die  Geister  haiisen  in  dieser  Hôhle  « 
{haitscH  <  Haus),  er  wird  von  bôsen  Geistern  UEiugesiicht 
\heim-s lichen,  Hciin  =  maison,  home),  une  maison  «  hantée  » 
est  en  italien  una  casa  «  abitata  »  dagli  spiriti. 

Mais  ce  qui  est  surtout  intéressant,  c'est  de  constater  que  les 
parents  indoeuropéens  offrent  des  sens  approchant  ceux  du 
prov.  trevà:  le  vbulg.  trebi.niki,  qui  désigne  le  «  delubrum  » 
entre  comme  le  prov.  trevà  aussi  dans  la  sphère  religieuse.  Le 
suisse  allemand  :  i's  dorf  ga  (ainsi  que  le  surselv.  /;-  a  vilg 
<vicus)  pour  «  fréquenter,  courtiser  une  fille  »  répondrait 
exactement  à  un  gallorom.  trebare  «  aller  au  village  ou  au 
domicile  de  la  jeune  fille  pour  la  courtiser  ».  C'est  dans  le 
même  ordre  des  idées  que  l'on  rencontre  le  suisse  ail.  Hcnggart 
(<C  \\E\y[-garlm)  «  place  déterminée  au  milieu  de  plusieurs 
termes,  réunions  le  soir  après  le  travail,  rendez-vous  de  gar- 
çons et  de  jeunes  filles  sur  place  »,  uf  de  Henggart  ga  «  cour- 
tiser une  jeune  fille  ».  Le  frç.  hanter  qui,  à  son  tour,  remonte 
au  verbe  anc.  nord,  hciinta  «  aller  chercher,  aller  demander 
{<^*heii>iatjan  «  conduire  dans  sa  maison  »),  ofl^re  en  Normandie 
le  sens  de  «  s'accointer  »  :  ils  se  sont  hantés  «  ils  se  sont  fiancés  », 
le  haut,  c'est  le  «  revenant  »  '.  Déjà  en  vfrç.    on  rencontre  la 

vocaliquc  en  -m-  n'offre  pas  de  difficulté  :  cf.  les  exemples  bien  connus  de 
Siiîiiiiiùi  :  sainaiica,  avaltinca  aMÉlatichier,  Cevenna  :  Cchetina  :  Kiaaôvov 
Coviieilits,  Co»iiiertii<:,  capaiiiut  :  cabaniia  :  canianna:  mais  il  n'est  pas  non  plus 
impossible  que  trama  «  intrigue  «  (cf.  ital.  /nifwfl:^^o,  sir-  «  tumulto,  con- 
fusione  »,  Pieri,  Arc}},  glotl.,  XV,  203)  soit  à  la  base  des  mots  lombards  et 
rétoromans.  Pour  le  sens  sans  doute  primitif  de  «  hanter  une  jeune  fille,  la 
fréquenter  et  la  courtiser  »  de  Iraviagt,  v.  aussi  le  verbe  prov.  trei'à. 

1.  Le  verbe  Irevar  nous  garde-t-il  le  souvenir  de  la  langue  du  culte  gaulois 
qui  avait  sans  doute  continué  à  s'exercer  longtemps  à  la  campagne  ?  A  ce 
propos,  il  y  a  lieu  de  rappeler  l'existence  du  nom  d'une  déesse  celtique 
Treharuna,  attestée  dans  une  inscription  de  la  Lusitanie  :  Ara(m)  pos(uit) 
Toncius  Toncetani  f(ilius)  Icaedit(anus)  milis  Treharuniay  l(ibens)  m(erito) 
v(otuni)  s(olvit).  «  Toncius,  fils  de  Toncetanu,  habitant  d'Idanha  à  Velha 
(Igeditanus),  soldat,  dédia  cet  autel  à  Trebantua  en  accomplissant  volontiers 
le  vœu  qu'il  lui  avait  fait.  «  La  Trebartiva  sera-t-clle  la  déesse  dans  laquelle 
demeurerait  le  secret  »  ?  Cf.  sur  cette  inscription,  Leite  de  Vasconcellos, 
R,el'igiôes  lie  I.Ksiliaiui.  II,  295-99. 


496  j.  juD 

locution  «  hanter  une  famé  »  au  sens  de  «  fréquenter  »  et  le 
messin  hani  «  fréquentation,  entrée  dans  une  maison  «  ne  fiiit 
que  confirmer  les  données  que  nous  fournissent  les  glossaires 
des  diverses  régions  du  Nord  de  la  France. 

Mais  ne  serait-il  pas  étonnant  de  constater  que  l'aire  du  mot 
gaulois  s'arrêtât  tout  d'un  coup  au  nord  d'une  ligne  qui  part  du 
sud  de  la  Savoie,  passe  au  nord  du  Dauphiné  et  du  Lyonnais 
pour  suivre  la  frontière  linguistique  entre  le  français  et  le  pro- 
vençal ?  Le  mot  irevâ  fait-il  vraiment  défont  dans  les  parlers 
de  la  langue  d'oïl  ?  Or  il  existe  du  moins  dans  les  régions  du 
Centre  et  de  l'Est  de  la  France  un  mot  dont  l'aire  et  les  signifi- 
cations sont  inséparables  de  celles  de  trevâ  «  hanter,  rôder, 
fréquenter  une  jeune  fille  »  et  qui   mérite  d'être  examiné  ici  : 

\'aud.  tn'ii  «  fréquenter  un  lieu  »,  tridio  «  trace,  vestige  d'un 
passage  »,  trid:{i  «  laisser  des  traces,  suivre  à  la  trace  »  (Bridel); 
Fourgs/;rJ^/  «  trajèter,  fréquenter  habituellement  un  endroit»; 
Vaudioux  tradii  «  passer,  aller  souvent  »  trad^e  «  trage,  pas- 
sage, trace  »  ;  Nuits  tréjé  «  passer  sur  une  propriété  en  l'en- 
dommageant »,  trége  «  passage  étroit  »  (Garnier);  Morvan 
Iraijcr  «  aller  çà  et  là,  passer  souvent  dans  le  même  endroit, 
fréquenter  un  lieu  »;  Montret  traiger  «  fréquenter,  passer  ». 
Sainte-Sabine  traige  «  passage  étroit  entre  deux  maisons  », 
traiger  «  aller  par  le  passage  étroit  entre  deux  maisons  », 
bourguign.  traige  «  passage  d'une  rue  à  une  autre  dans  une 
maison,  entre  deux  voies  publiques  »  ;  frche-comté  trage,  traige 
«  passage  d'une  rue  à  une  autre  à  travers  les  maisons  »  (Dar- 
tois)  ;  Bourberain  troj  «  allée  entre  deux  haies  »  (^Rev.  des 
patois  gallorom.,  II,  182);  Besançon  Iradgie  «  aller  de  côté  et 
d'autre,  vagabonder  »,  traidge  v  trace  de  passage  dans  un 
champ  ou  dans  une  prairie  »  ;  Petit-Noir  trêj  «  passage  étroit  », 
tréjè  «  aller  et  venir  »  ;  Grand'Combe  trêjJ  «  fréquenter  habi- 
tuellement un  endroit,  indépendamment  de  l'accueil  qu'on  y 
reçoit  »  /  tre)  ede  ei  né  «  il  est  toujours  fourré  chez  nous  », 
trejii  «  passage  étroit  généralement  à  ciel  ouvert  »  ;  berrich. 
triger  «  fréquenter,  faire  la  cour  à  une  fille  »  (Lapaire)  ;  Centre 
(dans  le  Sud)  triger  «  hanter,  fréquenter  »  ;  bourbonn.  triger 
«  aller  çà  et  là  en  s'arrêtant  un  peu  partout  ».  Pour  bien  mettre 
en  lumière  le  paraUélisnie  des  sens  de  trevà  et  de  traiger,  triger, 
je  passe  en  revue  la  sémantique  des  deux  mots,  géographiguejnefit 
apparentés,  dans  deux  colonnes  : 


MOTS   d'0KU;INE   GAULOISE  497 

i)  prov.  mod.  tm-a  «  fréquenter,  i)  Centre  :  tn'ger  «  hanter,  fré- 
hanter  »  (des  esprits,  des  revenants),  quenter  '  »  vaud.  triii  «  fréquenter 
prov.  mod.  tii-L-a  «  courtiser  une  un  lieu  »,  berrich./r/^u/- «  faire  la  cour 
jeune  fille  ».  à  une  fille  ». 

2)  prov.  mod.  treva  «  lutiner  infes-  2)  Vaudioux  trad^i  «  passer,  aller 
ter,  rôder  »,  treviissejà  «  rôder,  fré-  souvent  »,  Besançon  tradgic  «  aller 
quenter  en  mauvaise  part», //vi'fl«(//V/o  de  côté  et  d'autre,  vagabonder  », 
«  femme  publique  »  Campestre  trekt  bourb.  liiger  «  aller  çà  et  là  en  s'arrê- 
«  rôder,  promener  à  l'aventure  ».  tant  un  peu  partout  ». 

5)  prov.  mod. /rr«  «  trace  »  (lang.),  5)  'Vaudioux  trad^e  «  passage, 
prov.  anc.  irieu  «  chemin  ».  trace  »  Sainte-Sabine  traige  «  passage 

étroit  entre  deux  maisons  »,  Besançon 
traidge  «  trace  de  passage  dans  un 
champ  ou  dans  une  prairie  »,  anc. 
frç.  triège  «  chemin,  trace  »  -. 

Si  l'on  se  laisse  convaincre  par  laccord  sémantique  et  parla 
continuité  géographique  des  deux  verbes,  il  sera  clair  que  trevâ, 
treiger  doivent  remonter  au  même  mot  primitif;  il  n'y  aurait  qu'à 
admettre  un  dérivé  en  -iitm  du  gaul.  trcba.  Une  formation  telle 
que  trebium,  si  je  ne  me  trompe,  pourrait  être  aisément  justifiée 
au  point  de  vue  gaulois  ou  roman.  Quant  à  l'évolution  du  sens 
d'un  gaul.  trebo  «  village,  habitation  »  (ou  irehiiî)  à  «  passage, 
chemin  étroit  entre  deux  maisons  ou  dans  un  champ  »,  il  n'y  a 
là  rien  ae  surprenant.  Qu'on  compare  l'histoire  sémantique  de 
vicus  et  de  ruga  «  rue  »  etc.  que  j'essaie  de  résumer  parallèle- 
ment à  celle  du  gaul.  trebo. 

gall.  trebo  «  domicile,  maison,  lat.  vicus  «  groupe  de  maisons, 
quartier  du  village,  village  »  [sens  village,  bourg,  quartier  d'une  ville  », 
attestés  dans  le  cymr.  ou  vbret.].  ital.    vico   «   borgo  »,    surselv.    vitg 

«  bourg  »  etc.  —  Alpes  provenç.  rua 
«  rue,  village  dont  les  maisons  sont 
disposées  le  long  d'un  chemin  »,  galic. 

1 .  Un  vfrç.  triège  «  carrefour  »,  dont  l'existence  est  affirmée  par  Godefroy, 
n'a  pas  de  base  solide,  parce  qu'aucun  passage,  cité  par  God.,  ne  permet  de 
préciser  le  sens  de  «  carrefour  »  :  il  est  même  très  probable  qu'un  dérivé  du 
vfrç.  trie  «  jachère  »  se  cache  dans  plusieurs  passages  cités. 

2.  Il  existe  aussi  un  vfrç.  triège  «  charme,  enchantement  »,  attesté  par  un 
seul  exemple  dans  Godefroy.  Je  n'ose  m'y  fier  pour  établir  un  lien  entre 
le  vtrç  triègi  et  le  prov.  mod.  trevo  «   lutin  ». 

Romania,  XLVll.  32 


498  j.  juD 

rueiio  «  lugar  ô  sitio  dondc  se  pascan 

ô    reunea   las  jentes  :  en    particular 

por  la  noche  »  (Rev.hisit.,WU,  225), 

riiada  «  diversion  de  aldeanos  en  sus 

reuniones   y    estas    mismas    que    se 

tieiicn  para  divertirse  »,  Pral  riid  «  série 

di   case   »,    Arch.    glott.,    XI,    352  ; 

Nicosia   rruga  «  quartiere  ».  —    ital. 

ant.  corUrada  «  quartiere  ». 

prov.  ■.xnt.trii'ii  «  chemin  )>,  Sainte-        lat.  vicus  «  grand'rue  à  l'intérieur 

Sabine  :  Inùge  «  passage  étroit  entre    du  quartier  »,  ital.   vico,  vicolo    «  via 

deux    maisons  »,    bourguign.    traige   stretta  »,   napolit.    vico,    molf.    l'icbe 

«  passage  d'une   rue   à  une  autre  »,    «  vicolo  »  etc.,  cymr.  gwig  «  lodge, 

Vaudioux  trad^e   «  passage,  trace»,    opening  in  a  wood  «(donc  :=«  passage 

Besançon  traidge   «trace  de  passage    à  travers  une  forêt  »)  —  frç.  n/^,  span. 

dans  un  champ  ou  dans  une  prairie  ».    ptg.  rua  «  ruelle,  rue  »,  Agnone  reùa, 

reùva  «  vicolo  »,  Morvan  ruée  «  che- 
min de  desserte,  ordinairement  bordé 
de    haies    vives   »    ruelle    «   chemin 
étroit  bordé  de  haies  vives  »  —  tosc. 
contrada  «  via,  sirada  »,  piém.  contra 
s  topa  «  cul-de-sac.  » 
\'audiou\    tradgi     «    passer,     aller        prov.  mod.  îvVa;-   •<  vicus   «  aller, 
souvent  »  Besançon  tradgie  «  aller  de    venir    par    les    rues  »    (Champsaur, 
côté  et  d'autre,  vagabonder  »,bourb.    Bulletin  des  Hautes- Alpes,  II,  231). — 
triger  «  aller  çà  et  là  en  s'arrêtant  un    galic.  ruar    «  divertirse   andando   de 
peu  partout  »  prov.  trevd  «  faire   du    tuna    incomodando    con    berritos    ô 
bruit  pendant  la  nuit,  lutiner,  infester,    gritos  »  (Pinol). 
rôder  ». 

Je  n'ignore  pas  que  Schuchardt  (Z.  f.  roni.  PhiL,  XXXIII, 
473),  Foerster  {Chrétien  de  Troyes,  Yvaiu,  v.  iioi,  p.  200) 
et  Rabiet  (Rev.  des  patois  galloroiuaiis,  II,  182)  sont  d'accord 
pour  ramener  le  v.  frç.  Iriège  '  et  le  hourber.  trôj  «  allée  entre 
deux  haies  »  au  lat.  trivium.  Aucun  de  ces  savants  ne  s'est 
expliqué  sur  l'histoire  sémantique  du  lat.  trivium  qui  de 
«  bifurcation  de  deux  ou  trois  chemins  »  aboutirait  à  «  passage, 

I.  Dans  la  Z.  /.  rom.  PhiL,  IV,  125,  M.  Sch.  avait  revendique  pour  le 
prov.  trieu,  vfrç.  triî'ge  un  gaulois  treg(ium),  sans  que  toutefois  il  ait  réussi 
à  étayer  l'existence  d'un  treg-  dans  les  langues  celtiques  qui  continuent 
toutes  un  radical  Irag  (p.  ex.  dans  vertragus,  irl.  traig,  etc.). 


MOTS    d'origine    GAULOISE  499 

chemin».  Comme  ilsne  tenaient  pas  compte  de  toutes  les  formes 
patoises  que  je  viens  de  relever,  ils  ne  pouvaient  pas  se  douter  que 
le  problème  était  bien  plus  complexe  qu'on  n'avait  supposé. 
Il  serait  parfaitement  inutile  de  nier  a  priori  la  possibilité  du 
passage  de  trivium  «  bifurcation  »  à  «  chemin  »,  quoique 
l'exemple  de  quadruviu  >  gén.  cartigu  «  vicolo  »  ne  résiste 
pas  à  la  critique  serrée  :  en  effet,  M.  Parodi,  Ârch.  glott.,  XIV, 
9-10,  XVI,  340,  pour  rendre  compte  de  la  consonne  initiale 
Qï  (au  lieu  de  au<ï-)  est  obligé  de  recourir  à  l'influence  de 
carrus  '  ;  des  lors  nul  moyen  de  savoir  si  le  sens  élargi  de 
canigti  est  dû  à  une  évolution  spontanée  du  latin  quadruviu 
ou  à  l'étymologie  populaire.  Cependant  il  ne  sera  pas  superflu  de 
comparer  l'évolution  sémantique  de  trivium  et  de  quadru- 
viu m  dans  les  langues  romanes.  En  tenant  compte  du  fait  que  le 
carrefour  dans  la  ville  ou  dans  le  village  romain  a  toujours 
joué  un  rôle  important  dans  la  vie  de  toute  la  population,  en 
se  rappelant  que  le  carrefour  était  consacré  au  culte  commun 
par  un  saccllum,  petit  sanctuaire  dédié  aux  Lares  du  viens  et 
que  ce  même  carrefour  était  l'endroit  où  l'on  célébrait  des  fêtes 
par  des  réjouissances  (fo///p/7a//fl), on  trouvera  l'histoire  séman- 
tique de  trivium  et  de  quadruviu  m  toute  naturelle  telle 
qu'elle  s'esquisse  dans  le  tableau  suivant  : 

triviurii  «  croisement  de  trois  q u ad ruviu m  «carrefour»  :  poitev. 
routes  ou  trois  chemins  ».  Cdnoi(r)  «  carrefour  »,  angev.  carrai, 

carroil  «  carrefour,  abords,  issues  d'une 

ferme    »,   Haut-Maine   carroé,  carroi, 

carrouere  «  carrefour  »,cf.  aussi  carroy 

«  carrefour  »  (Godefroy  avec  exemples 

de   l'Ouest   de   la    France),    carrouoe 

(dans  le   Sud-Est   et  le    Nord   de    la 

France,  v.  aussi  God.). 

ital.  trcbbio  «  trivio,  bivio,  brigata,        messin  cûaroy^   î.  «  bavardage,  can- 

crocchio,  trastullo,  passo  »,    moden.    can  »,  Remilly  (r/wn/v(/?ow.,  V,  204), 

trep  «  trivio,  luogo  di  spasso  e  stra-    couaroille  «  assemblée  de  causeurs  », 

vizio  »,  Mussafia,  S^-Z/nT^  116.  La     Baroche     kijcrâi    «   conversation 

pendant  la  journée  »  Voulhons 
(Meuse)  quarcuil  «  assemblée  de  per- 
sonnes ». 

I.  M.  Schâdel,  Die  Mundarl  von  Ormea,  p.  135,  traduit  trêvu  (<  triviu) 
par  i<  vicolo  »,  mais  le  sens  est-il  sûrement  établi  ?  Pour  létvmologie  fort 
incertaine,  Parodi-Nigra,  Studi  rom.,  V,  iiQ. 


500  J.    JUD 

Mais  même  en  admettant  le  latin  trivium  comme  point  de 
départ  de  tréger,  je  serais  impuissant  à  écarter  les  objections  sui- 
vantes :  i)  A-t-on  le  droit  d'abandonner  purement  et  simple- 
ment la  famille  du  prov.  trevar  qui  offre  un  parallélisme 
sémantique  frappant  avec  tréger  ? 

2)  Au  point  de  vue  phonétique,  un  lat.  trivium  n'est  guère 
conciliable  avec  le  prov.  trieu  (.(  chemin  »  ou  levfrç.  Iriège  qui, 
tous  les  deux,  postulent  unf  ouvert.  L'explication,  donnée  par 
Foerster,  loc.  cit.,  qui  allègue  des  cas  tels  que  cereu,  >>  cierge,  se 
heurte  au  fait  qu'en  regard  du  v.  prov.  /;ieu  il  existe  ciri 
«  cierge  ». 

3)  Comment  mettre  d'accord  l'existence  d'un  trivium 
comme  base  de  triège  «  chemin  »  avec  la  constatation  que  les 
descendants  authentiques  '  de  trivium  sur  le  sol  galloroman 
n'offrent  pas  de  traces  du  sensgénéralde  «  chemin,  passage  ^  »  ? 

Je  continuerai  doncà  croire  que  c'est  le  gaulois  treb-  (ou  tre- 
bium)  qui  est  le  point  de  départ  du  v.  prov.  trevar  ainsi  que 
de  triger,  trager;  il  resterait  tout  au  plus  à  examiner  si  un  gaul. 
trebiii  "^treviu,  une  fois  arrivé  au  sens  de  «  chemin  entre  deux 
maisons  »  (=  ital.  vicolo),  n'a  pas  été  rattaché,  par  étymologie 
populaire,  à  un  lat.  trivium  dans  le  pays  des  «  Sequani  », 
puisque  les  formes  actuelles  de  la  Franche-Comté  et  de  la  Bour- 
gogne ont  l'air  ^  de  refléter  plutôt  un  trivium  qu'un  trebium 

1.  V.  franco-prov.  trevo,  treyvo  «  carrefour  »  (cf.  Philipon,  Documents  lin- 
guistiques, dép.  Ain, p.  165,  txDia.topograph.  diidèp.  derAin,s.  Treyvo),  prov. 
anc.  Irevi,  prov.  mod.  tràvi,  tràbi  (lang.),  trèivi,  trèive,  triévo,  triiwo  (daupli.), 
trcivou  (for.),  «  carrefour,  touffe  d'herbes  où  les  loups  ont  coutume  de  pisser 
ou  de  fienter  »,  tribe  «  carrefour,  touffe  d'herbes  ')(langued.),  tribejà  «  prendre 
la  piste  des  bêtes  fauves  dans  les  lieux  où  elles  ont  pissé  »,  tribiols  «  trois 
petits  sentiers  pratiqués  dans  nos  champs  »,  en  Rouergue  (Mistral). 

2.  Il  est  curieux  que  quadruviu  fasse  défaut  dans  les  glossaires  du  pro- 
vençal (et  aussi  dans  la  toponomastique  du  Midi),  tandis  qu'il  apparaît  aussi 
bien  dans  l'Ouest  que  dans  l'Est  du  domaine  français  (p.  ex.  Carouge  près  de 
Genève).  Ce  serait  un  beau  problème  que  d'étudier  sur  le  sol  français  la 
répartition  géographique  de  quadrifurcu  (carrefour),  quadruviu,  tri- 
vium dans  la  toponomastique  et  les  glossaires  régionaux  et  d'examiner  si 
les  aires  de  ces  mots  remontent  déjà  au  latin  vulgaire  du  ve  siècle. 

3.  D'après  Rabiet,  loc.  cit.  Cependant  le  verbe  (re)medicire,  vfrç. 
megier,  aboutit  à  Bourberain  kmâj  3.  prs.  (cf.  trôj  «  allée  entre  deux  haies  »), 
à  Fourgs  on  a  tredii  en  face  de  mêd:(i  »,  Centre  retneger  remiger  en  présence 


MOTS    D  ORIGINE    GAULOISE  5OI 

OU  trri'ium.  Serait-ce  donc  encore  une  fois  le  cas  du  frç.  orteil, 
produit  d'un  radical  gaul.  ortu-(irl.  ordeio  «  pouce  »)  et  du 
lat.  articulu  ou  du  frç.  craimire  où  se  sont  rencontrés  le  lat. 
t  rem  ère  et  le  radical  ctitii  (irl.  crith  «  tremblement  »)?  '. 

Qu'on  me  permette  d'ajouter  quelques  mots  à  propos  d'un 
type  clairement  apparenté  au  o2i\A.*treba  «  maison,  domicile». 
M.  Fankhauscr,  dans  un  article  suggestif  et  très  bien  docu- 
menté dont  j'ai  rendu  compte  ici  mèmt{Romania,  XLV,  311), 
a  ramené  toute  une  série  de  mots  tessinois  et  rétoromans 
(surselv.  tritasch,  tessin.  torha  «  grange,  grenier  »  à  un  proto- 
type torha  (ou  Iroba  ?). 

Torha  ne  peut  guère  être  gaulois,  puisque  c'est  trebû  qui  est 
exigé  par  toutes  les  langues  celtiques  :  par  contre,  il  rappelle 
d'une  manière  tort  curieuse  le  lituanien  trohà  «  bâtiment, 
maison  »  -.  Il  s'agit  donc  sans  doute  ici  d'un  mot  d'une  autre 
langue  indoeuropéenne  survivant  à  la  victoire  du  latin  dans  les 
vallées  alpines  de  Saint-Gotthard. 

Qu'on  ne  s'étonne  pas  qu'un  mot  apparenté  au  lituanien  ou 
au  nordique  se  retrouve  comme  relique  d'une  langue  indoeu- 
ropéenne disparue  dans  les  parlers  alpins  autour  du  Saint-Got- 
thard. Dans  son  Rom.  ElynioL  fVôrterbuch,  4877,  M.  Meyer- 
Lùbke,  en  postulant  une  base  *lanca  «  vallée  »,  considérée 
par  lui  comme  gauloise,  quoique,  à  ce  que  je  sache,  inconnue 
dans  les  dialectes  celtiques,  a  rappelé  fort  à  propos  l'existence  du 
lituanien  Innca  «  vallée  »  :  c'est  à  la  base  latica  qu'il  ramène  le 
mantov.  piac.    parm.    lança  «  seno  di  fiume   »  ',   lomb.  lança 

de  triger,  mais  à  Grand'Combe  :  treji  en  face  de  môjî  «  soigner  »,  Petit- 
Noir  li-èjè  en  face  de  r'w/d/V  a  rebouter,  remettre  les  fractures  »  v.  (p.  256). 
Mais  revioger  et  le  remogenr  sont-ils  partout  autochtones  ? 

1.  Cf.  Ascoli,  Arch.  ghil.,  X,  270,  272. 

2.  Et  l'anc.  nord,  porp  «  Gruppe  von  Hofen,  Haufen,  Schar  >',  norvég. 
suéd.  torp  «  petite  ferme  à  la  campagne  ». 

3.  D'après  Bioiidelli,  Saggio  sni  dialetti  galloit.,  p.  70,  267.  Cependant  il 
est  curiei.x  qu'Arrivabene,  Dii-  mautovano',  n'ait  pas  enregistré  lança.  D'après 
Foresti,  le  piac.  lauca  c'est  le  «  vano  dentro  terra,  operato  dalla  corrosione 
dell'acqua  di  un  fiume  ».  Pour  le  dialecte  de  Parnia,  Malaspina  fournit 
l'explication  qui  se  rapproche  de  celle  de  Biondelli  :  cosi  si  chiaman  nei  pasesi 
circumpadani  quei  tratti  di  campagna  bassa  lungo  le  rive  del  Po,  ove  l'acqua 
di  deuo  fiume  traboccando  in  occasione  di  piena  vi  si  impozza  od  impaluda. 


502  J.    JUD 

«  ramo  morto  di  fiume  »  ',  valbro/,/c.  la)icn  «  macigno  »,  lau- 
cett  pietra  de  taglio  -,  Albertville  lanste  «  bête  grande 
allongée,  efflanquée  ;  taillis  en  pente,  petite  vallée  rapide  sur  une 
montagne,  sans  arbre  par  où  descendent  les  avalanches  » 
(Brachet),  sav.  /fl»^^r«  pièce  de  terre  longue  et  étroite  »  (Fenouil- 
let),sav.  Jaiiçhë.  '  «  langtre  de  terre  offrant  une  grande  déclivité, 
couloir  de  montagne  qui  se  rétrécit  vers  le  bas  »,  lanche  (doc. 
de  1686)  «  pièce  de  terre  longue  et  étroite  »,  lançhi  s.  m.  -ariu 
«  bosquet  ou  taillis  de  forme  allongée,  resserré  entre  les  rochers 
ou  entre  des  berges  abruptes  ;  ce  mot  implique  généralement 
l'idée  d'un  terrain  en  pente  ;  pré  long,  étroit  et  très  rapide  » 
(arr.  de  Bonneville).  L'aire  de  lantse  se  continue  aussi  dans  la 
Suisse  romande  :  Blonay  làtsê  f.  «  portion  d'alpage  trop  escarpée 
pour  que  les  vaches  y  paissent  et  que  l'on  fauche  »  "^  et  dans  le 
Haut-Valais  aujourd'hui  allemand  —  le  trait  d'union  entre  le  ter- 
ritoire franco-provençal  et  le  territoire  italien — Laiich  «  Name 
von  i)  Bergûbergângen,  meist  durch  die  Lùcke  eines  Fels- 
grates  »,  2)  «  wellenfôrmiges  Terrain  im  Gebirge  »  >. 

Mais  peut-être  Taire  de  lama,  est-elle  bien  plus  étendue  que 
l'on  ne  semble  admettre  jusqu'aujourd'hui  :  car  rien  n'empêche 
de  se  demander  si  les  mots  alpins  du  type  calauca,  romagn. 
caJanch  «  frana  »,  prov.  mod.  chalancho  «  pente  raide  et  dépour- 


Alcuni  chiamano  lança  la  morte  di  fiume  ed  anche  in  propr.  i  seni  che  fanno 
le  correnti  nelle  sponde  ». 

1.  Faut-il  rattacher  ici  le  tic.  la)ichett  «  pozzanghera  »  (Monti,  App.)  qui 
rappelle  le  sens  du  cremon.  lança  «  morta  di  fiume  »  ? 

2.  C'est  un  terme  usité,  paraît-il,  sur  les  bords  du  Pô  :  du  moins  Péri 
cite-t-il  pour  Cremona  :  lança  :  «  morta  di  fiume  ».  J'ignore  si  le  verbe  berg. 
slacds,  slancàs  «  scoscendere,  rompersi  o  spaccarsi,  e  dicesi  di  rami  d'alberi 
c  simili  »  (Tiraboschi)  entre  dans  la  même  famille  de  mots. 

3.  Dans  son  article  de  la  Zs.  f.  r.  Ph.,  XXXIX,  217,  M.  Meyer-Lùbke 
cite  une  forme  sav.  lus  qui  m'est  inconnue  :  la  définition  du  mot  qu'il 
donne  me  semble  trop  étroite  à  en  juger  d'après  celles  des  glossaires  régio- 
naux. 

4.  Sur  les  noms  de  lieu,  v.  Jaccard,  Essai  de  toponiinie,  p.  221. 

5.  Schweii.   Idiot.,  III,    1006  :   il   est  vrai  que  le  premier   sens  est  attesté 
exclusivement  dans  les  parlers  du  Jura  de  Bâle-Campagne  ;  c'est  ce  qui  sur-  . 
prend,  si  l'on  tient  compte  du  fait  que  dans  la  toponomastique  du  Jura  fran- 
çais lanche  semble  faire  défaut. 


MOTS    d'origine    GAULOISE  503 

vue  de  végétaux  qui  sert  de  couloir  aux  avalanches  »  etc.  ',  au 
lieu  d'être  interprétés  par  chala(ii')-\- lança  ne  soient  pas  plutôt 
sortis  de  cal  -\-atica,  c'est-à-dire  de  lança,  munie  du  préfixe  cal- 
cul doit  être  d'origine  non  latine'.  L'étude  systématique  du 
glossaire  patois  nous  aidera,  j'en  suis  sûr,  à  mieux  entrevoir  un 
jour  la  parenté  des  langues  parlées  dans  les  Alpes  centrales 
avant  la  conquête  romaine. 


5.  AMBI-BASCIA  <<  CHARGE  »  ? 

Dans  son  Dictionnaire  du  Lyonnais,  Puitspelu  a  admis  l'article 
suivant  : 

«  amhaissi  a nibes si  (vieux  lyon.);  s.  fém.  :  anibessi  de  furnilli 
de  5  fais,  a  l'entra  paiera  ii  gros;  a.  1358  :  amhessi  de  furnilli 
de  V  fes,  lambessi  j  gros,  etc.  ». 

Puitspelu  détermine  le  sens  du  mot  «  mesure  pour  les  fagots 
comprenant  un  nombre  déterminé  de  ceux-ci  »;  d'après  lui  c'est 
le  bas-latin  ambaxia  (?),  ambactia  «  commission,  charge  ». 
Il  n'est  pas  douteux  que  le  substantif  lyonnais  doit  être  mis 
en  rapport  avec  le  prov.  mod.  enibaisso,  enibaicho  des  patois 
méridionaux. 

enibaisso,  enibaicho  f.  «  emballage,  sacs,  cordages  qui  servent 
d'enveloppe  aux  marchandises  que  l'on  pèse  ;  tare,  embarras  ; 
outre,  sac  à  vin  ».  Us embaisso(J),embiassos  '  (lang.)  «  échelette, 
espèce  de  châssis  qu'on  attache  sur  un  bât  et  à  chaque  bout 
duquel  on  pend  un  sac,  pour  charrier  du  sable  ou  du  gravois  ; 
cacolets,  grands  cabas  de  sparterie  »  (Mistral)  ;  lang.  embâissos 
«  échelette,  etc.  »  enibaisso  «  embarras,  ambages  »  ;  s'enibâissar 
«  se  lasser  »,  embâissd  «  fatigué,  lassé  »  (Sauvage). 

Castres,  Tarn  embaysso  «  outre,  peau  de  bouc  cousue  en  sac 
pour  les  liquides,  surtout  pour  transporter  le  vin  (Couzinié, 
Gary). 

C'est  à  M.  Horning  *  que  revient  le  mérite  d'avoir  rapproché 

1.  Cf.  en  dernier  lieu,  Bull,  de  dial.  rovi.,  III,  11. 

2.  Sur  la  vitalité  du  suffixe  cal-,  Nigra,  Arch.  gloti.,  XIV,  274. 

5.  C'est  par  étymologie  populaire  que  le  mot  hiasso  «  bissac  »  s'est  mêlé 
au  second  élément  d'evthatsso. 

4.  Glossare  der  roinanischoi  Muudartcii  von.  La  Baroche  und  Behiionl, 
Beibeft  I.XV  der  Zs.  f.  y.  Ph.,  p.  172. 


50-1  J.  JUD 

du  lyonn.  anibaissi  une  scrie  de  mots  qui  font  partie  des  par- 
1ers  de  l'Est  de  la  France.  Voici  ses  matériaux  que  j'ai  tâché  de 
compléter  autant  que  possible  en  puisant  dans  les  glossaires 
régionaux:  La  Baroche  :  «'^('^(Horning,  p.  20)  :  «  Geriite  jeder 
Art  (haches,  pelles,  pioches,  baquets,  assiettes),  auch  kleinere 
Gegenstande,  z.  B.  Knauel  Faden)  »,  Belmont  (fc  (p.  105)  f. 
«  outils,  vaisselle,  batterie  de  cuisine  »,  La  Poutroye  :  èbêche 
«  outil,  instrument  »,  Vosges  :  amhèhh  «  mauvais  outil,  terme 
de  mépris  adressé  aux  femmes  de  rien  »  (Haillant),  Meuse  : 
embéche  f.  «  instrument  ou  personne  plus  embarassante  qu'utile  », 
Metz  (Campagne)  ^?/;(rx  «  einer  derzu  nichts  taugt,  der  ûberall 
im  Wegesteht  »,  Rémilly  :  àbey_  «  récipient  quelconque  »,  àbëy^ 
«  panier  très  profond  »  (Rolland,  Rom.,  V).  Dans  son  Lexique 
français-patois  des  Vosges  méridionales,  M.  Bloch  a  indiqué 
comme  mots  équivalents  au  frç.,  outil  sur  deux  points  de  son 
territoire  :  ebeç  (fém.).  En  outre,  le  même  mot  est  connu  un 
peu  partout  dans  la  région  explorée  par  M.  Bloch  au  sens  de 
«  outil  mal  f;iit,  objet  inutile,  encombrant,  instrument  à  res- 
sort pour  abaisser  les  quinquets  suspendus  ».  Enfin  on  se 
demande  si  le  morvan.  embûche  «  poupée  ou  plain  de  chanvre 
prêt  à  être  filé  »  (Chambure)  entre  aussi  dans  notre  groupe  de 
mots. 

Quelle  est  l'origine  de  toute  cette  famille  de  mots  français 
et  provençaux  ?  Au  point  de  vue  phonétique,  le  second  élé- 
ment du  prov.  embaisso,  du  lyonn.  ^w/'^m/ ainsi  que.des  formes 
lorraines  peut  refléter  aussi  bien  baxia  que  b  a  scia. 

Or  le  cymrique  baich  «  fardeau,  charge  »,  le  moyen  bret. 
bech,  bret.  mod./'^fl'^'/; sont  apparentés  au  latin /«-jm  et  remontent 
à  un  celtique  bahi(ou  basci})  :  un  ambi-bascia  ou  un  ambi- 
baxia  aboutiraient,  tous  les  deux,  aux  formes  romanes. 

Le  nombre  des  formations  en  -io-ia  dans  les  langues  celtiques 
est,  comme  on  sait,  très  considérable  :  qu'on  me  permette  de 
renvoyer  kFedevseu,  Grammatik der  keltischen  Spr.,^  364,  3,  et 
à  ce  que  j'ai  dit  sur  ambilattinm  dans  le  Biindner  Monatsblatt, 
1921,  37-57.  L'histoiresémantique  des  descendants  de  ambibaxia 
(collectif'comme  ambibosia})  n'off're  pas  de  difficultés  sérieuses 
du  moment  que  nous  faisons  appel  à  des  exemples  parallèles 
offrant  les  mêmes  passages  des  sens  quambascia. 

Exactement  comme  le  français  «  charge  »  ou  le  prov.  mod. 


MOTS    d'origine    GAULOISE  505 

cai\i:o  (la  «  charge  »  de  blé  valait  en  Provence  2  décalitres  ;  la 
«  charge  »  de  vin  valait  i  hectolitre  :  la  «  charge  »  de  bois 
125  kilos, etc.)  désignent  ou  désignaient  des  mesures  déterminées 
de  bois,  de  vin,  etc.,  le  gaul.  basci{n)  «  charge  »  dans  le  com- 
posé amhihascia  pouvait  aboutir  au  lyonn.  amhaissi  au  sens  de 
'<  mesure  déterminée  de  bois  ». 

D'après  Piat,  Dict.  franc. -occit .,  on  donne  à  «  l'échelette  d'un 
bât  pour  accrocher  des  gerbes  ou  des  bottes  de  foin  ou  de 
légumes  »  le  nom  de  rargadoiiiro  ou  de  cargastiero  (angastiero -f- 
cargâ)  ;  ce  seraient  donc  des  dérivés  de  carricare  tout  à  fait 
comme  lis  cntlniissos  seraient  un  dérivé  du  thème  basci  «  fardeau, 
charge  ».  Le  prov.  mod.  bagage  n'ins'i  que  le  prov.  mod.  fard  âge 
(cf.  fiiidcau)  désignent  VembaJIage  (considéré  comme  ce  qui 
«  charge,  ce  qui  augmente  le  poids  »),  comme  le  prov,  mod. 
embaisso  est  employé  pour  désigner  «  les  emballages,  sacs,  cor- 
dages qui  servent  d'enveloppe  aux  marchandises  ».  On  peut 
supposer  que  le  sens  d'  «  outre,  sac  à  vin  »  est  sorti  du  sens 
d'une  quantité  déterminée  de  vin  transportable  (cf.  cargo  de 
vin=  I  hectolitre)  de  la  même  manière  qu'à  Vinzelles  le  sub- 
stantif/^(rr^^â  «  charge  »  désigne  aussi  le  «  cuveau  portatif  qu'on 
met  sur  les  chars  et  où  l'on  verse  la  vendange  recueillie  dans 
les  hottes  »  (Dauzat).  Le  morvand.  embâche  «  poupée  ou  plainde 
chanvre  pour  être  nié  »,  qui,  au  point  de  vue  phonétique  remonte 
plutôt  à  atnbibasca  qu'à  ambibascia  '  (cf.  gr hisse  ^crassia), 
trouve  son  pendant  exact  dans  le  prov.  mod.  peso  «  poupée 
de  chanvre  »  qui  dérive  du  lat.  pe(n)sa  «  poids  ». 

Les  mots  qui  partent  du  sens  de  «  fardeau  »  ont  souvent  la  ten- 
dance d'élargir  leurs  significations.  Le  prov.  anc.  farda  est 
rendu  par  Levy  avec  les  acceptions  :  «  Getrâschaften,  Kleidungs- 
stùcke  »,  en  languedoc.  fardas  est  défini  par  «  bardes,  trous- 
seau, habits,  linge,  bagage  ».  Pour  le  prov.  mod.  bagage,  Mis- 
tral donne  les  sens  de  «  bagage,  équipages,  hardes  »,  le  wallon 
bagage  désigne  «  l'équipage  des  voyageurs  et  des  guerriers  »  et 
même  «  la  vaisselle  de  la  cuisine  »  (^A  L  F,  c.  vaisselle).  Les  ins- 
truments aratoires  ou  agricoles  portés  aux  champs  par  le  cheval 
ou  la  charrette  peuvent  bien  avoir  été  désignés  par  le  collecti 
ambibascia  «  charge,   équipage,   fardeau,  harnais  »   :   je  ne 

I.  En  effet,  le  cymr.  haich,  bret.  hech  «  fardeau  »  remontent  aune  forme 
basci,   tandis  que  l'irl.  hase  «  collier  »  reflète  un  prototype  celtique  basca. 


5o6  j.  juD 

crois  pas  qu'il  y  ait  aucune  difficulté  sérieuse  d'expliquer  tous 
les  sens  du  lorr.-alsac.  éhêche,  lorsqu'on  admet  comme  point  de 
départ  un  sens  tel  que  «  fardeau,  harnais,  outils  »  (chargés  sur 
la  bête  de  somme).  Qu'on  me  permette  de  réunir  ci-après  dans 
deux  colonnes  les  sensd'ambibascia  et  de  fardeau,  bagage, 
harnais  '  pour  mettre  en  lumière  le  parallélisme  de  l'évolu- 
tion des  sens. 

emhaissos  «  échelettc  de  bât  =  ».  prov.    mod.    cargadoiiiro,   caijastieiro 

«  échelette  de  bât  ». 

lyonn.  amhaissi  c  charge  de  bois  (me-  prov.  mod.  cargo  «  mesure  de  bois  >  » 
sure)  ». 

prov.  mod.  evihaisso  «  emballage  ».  prov.  mod.  hagagc,  fardage  «  embal- 
lage ». 

prov.  mod.  enihaisso  «  outre,  sac  à  vin  Vinzelles    tsârd'^a  «    cuveau  portatif 

portatif  ».  pour  la  vendange  ». 

Morvan,  evibdche  «  poupée  de  chanvre  prov.  mod.  peso  «  poupée  de  chanvre  », 
pour  être  filé  ».  trasmont.  pesa  (de  linho)  »   man- 

huça  d'elle,  isto  é,  o  feixe  de  doze 
estrigas  espadelladas  y^{Ri'vistaJiisit., 
V,  loo). 

1.  Ainsi  le  lat.  applicitum  était  d'abord  !'«  attelage  du  char»,  d.  vfrç. 
aployer  «  atteler  un  char  »,  vfrç.  appleit  «  harnais  d'une  bête  de  somme  », 
Vionnaz  apââ  fém.  «  attirail  de  char  »,  mais  son  sens  s'élargit  rapidement  : 
anc.  dauph.  apht  «  outillage  d'une  maison  fermière  »,  anc.  prov.  aplech 
«  instrument  ;  plane,  instrument  de  charron  »,  Bas-Maine  apyé  ,«  instrument 
aratoire  »,  apyétaj  «  outillage  agricole  »,  limous.  dpUg  «  joug,  harnais, 
charrue  »,  Vinzelles  iplltCL  «  mauvais  outil  »  etc. 

2.  Cf.  vfrç.  somme  désignant  la  «  charge  »,  ensuite  une  «  mesure  très 
variable  »  et  enfin,  la  selle  ou  le  bât  sur  lequel  on  affermit  la  charge  ».  Com- 
parer aussi  l'évolution  du  sens  du  vfrç.  bers  (conservé  dans  le  frç.  hcrcemi) 
qui  aboutit  non  seulement  au  sens  de  «  ridelle  du  char  »,  mais  aussi  dans  le 
vendômols  :  harsoJle  «  sorte  de  brancard  accouplé  qui  se  place  sur  le  bât  ; 
il  est  muni  de  deux  crochets,  destiné  à  retenir  le  chargement,  à  porter  les 
objets  encombrants  tels  que  paille, fagots, etc.  »  et  le  substantif /'ano/cV  «  charge 
de  bête  de  somme  =:  dix  fagots  ou  bottes  de  bois  ou  de  fourrage  »  (Mar- 
tellière). 

3.  Cf.  aussi  le  suisse  ail.  BûrJc  «  fardeau  »  désignant  »  une  mesure 
déterminée  de  bois  »  (cf.  Sclnveii.  Idiot., IV, i  ^4^^)  ouIq  hânç.faisseau  (i'  usod) 
employé  au  xvi^  siècle  au  sens  de  «  fagot  de  cercles  de  charniers,  fagot  de 
50  bâtons  ou  perches,  moitié  de  la  javelle  (Martellier,  Gloss.  des  docunienls  de 
la  coviniunaute  des  marchands  frèquenta^it  h  Loire,  p.  51). 


MOTS    D  ORIGINE    GAULOISE  507 

Bolmont  •jhr/  «  outils,  vaisselle  ».  wallon,  bagage  «  vaisselle  »  ;  poitev. 

hardillage  «  les  choses   nécessaires 
à    l'équipement     d'un     cheval     « 
(<  hardes). 
prov.    mod.  ar)iès  (harnais)  «  outils 

d'un  ouvrier  ». 
Forez  épiées  «  outils,  menus  objets  ser- 
vant au  labourage,  à  l'attelage  des 
bestiaux  »,  anc.  dauph.  aplet  «  ou- 
tillage d'une  maison  fermière  » 
(<;  applicitu);  berrich .  fa  ix 
«fasce)  «  butin,  avoit  »  '. 
RemillyJ/'(7  «  récipient  quelconque  ».  vénit.  arnaso  «  botte,  recipiente  di  vi- 

no  »  (<Carnese'). 
wall.  hagage  «  obstacle,  contre-temps  »  ; 
Meuse  emhéche  «   personne  embarras-       cargo    «    chose  onéreuse    »,    Vin- 
sante,  mauvais  outil  ».  zelles  iplltâ  {".    «  mauvais   outil  » 

Remillv  (?/'(■■/  i<  panier  très  profond  ».       (<Capplicita). 

Forez  somma    «    hotte  »  (<  charge) 
■<sagma. 

A  dessein,  je  n'ai  pas  fait  appel  au  brito-lat.,  bascauda  '  dont 
le  rapport  avec  le  thème  gaul.  basci  est  encore  mal  éclairci.  Il  est 
vrai  que  les  sens  d'à  m  basci  a  et  de  bascauda  se  rapprochent 
dans  plus  d'un  endroit  d'une  manière  fort  curieuse.  Ainsi  le 
béarn.  bascoye  <Cbascauda  désigne  le-  «  panier  profond  qu'on 
attache  aux  flancs  des  chevaux  ou  des  ânes  qui  se  font  équilibre 
et  qui  servent  aux  transports  de  toute  espèce  à  la  montagne  », 
c'est  un  autre  genre  du  bât  que  celui  muni  des  échelettes  mais 

1.  V.  aussi  le  latin  *carramenta(forgé  sur  ferramenta)  qui  aboutit  au 
Forez  ixcharamente  «  mot  collectif  désignant  les  outils,  les  ferrures  qui  servent 
pour  l'agriculture  »  (Gras)  :  c'est  donc  sans  doute  ce  qu'on  portait  sur  les 
charrettes  aux  champs.  Et  il  n'est  pas  douteux  que  le  même  sens  primitif 
(«  cequ'oQ  porte  sur  le  cheval  ou  dans  les  bras  ou  sur  le  char  »)  est  à  la  base 
du  m.  h.  ail.  getregede (<^tr a gen  «  porter  »)  «  bagage,  vêtements,  outils  » 
qui  aboutit  à  l'ail.  moJ.  getreide.  On  pourrait  enfin  rappeler  l'existence  du 
substantif  attraits  (cf.  aussi  le  sicil.  aitrattii)  »  matériels  de  ferme  »  à  Escu- 
roUes,  ou  le  franc,  traite  «  charge  d'un  cheval  attelé,  poids,  quantité  déter- 
miné d'objets  de  ferronnerie,  de  fer,  d'ustensiles  de  cuisine,  le  millier  pesant 
de  ces  objets  (Martellier,  op.  cit.,  64J 

2.  Cf.  G.  Paris,  Mélanges  liiigiiistiqiies,  467-75. 


5o8  j.  juD 

qui  sert  au  même  but  quel'  «  ambaisso».  Comme  l'^r/'r/ désigne 
à  Remilly  un  «  panier  très  profond  »,  le  messin,  bêcbowe  {<^bas- 
caudà)  est  une  «  hotte  en  bois  qui  sert  à  porter  le  vin  et  le  rai- 
sin »,  Je  laisse  au  lecteur  de  décider  si  la  voie  que  j'ai  choisie 
pour  expliquer  embaisso  est  la  bonne;  il  faut  aussi  avoir  le  cou- 
rage de  se  tromper,  lorsqu'on  se  décide  à  frayer  le  chemin  non 
battu  par  d'autres. 

6.    BROGIER  «  RÉFLÉCHIR  » 

Il  y  a  longtemps  que  ma  curiosité  avait  été  éveillée  par  l'exis- 
tence d'un  verbe  brogier  dans  le  vocabulaire  de  certains  parlers 
franco-provençaux  et  limitrophes  du  Sud-Ouest  de  la  France. 
La  première  fois  que  j'avais  rencontré  le  verbe  brogier,  je  me 
demandai  immédiatement  comment  il  serait  possible  de  rencon- 
trer un  vocable  d'origine  obscure  pour  un  terme  désignant  une 
action  abstraite  comme  celle  de  «  penser,  réfléchir  ».  J'ai  con- 
tinué depuis  de  recueillir  le  dossier  de  ce  mot  curieux  et  je  le 
soumets  au  jugement  de  ceux  qui  sont  plus  compétents  que 
moi  dans  la  matière  celtique. 

Le  glossaire  du  patois  des  environs  de  Grenoble,  dû  aux  soins 
de  Ravanat,  enregistre  plusieurs  articles  consacrés  au  verbe  bro- 
gie(^r).  Les  voici  : 

brogiave  «  pensait  »,  brogié  «  songer  »  (avec  exemple),  brogie 
(c  réfléchir  »  {brogiàvo  «  pensais  »),  brogié,  brougié  «  se  consulter, 
supposer,  croire,  se  figurer,  se  forger  '  (avec  des  exemples 
tirés  de  poètes  écrivant  le  patois  dauphinois).  Ce  njême  verbe 
est  attesté  dans  les  régions  avoisinantes  :  lyonn.  brogî  «  réfléchir 
profondément  »  (Puitspelu),  Forez  brogî,  broiigî  «  réfléchir, 
rentrer  en  soi-même,  se  repentir  »  (Gras),  Saint-Etienne  (xvii^ 
siècle)  broiigic  «  réfléchir  »  (Vey  339),  Gilhoc  bronâ^^a  «  réflé- 
chir, chercher  quelque  chose  dans  l'esprit  »  (Clugnet),iRomans 
brugear  «  réfléchir  »  (Lafosse),  provenç.  mod.  bronja,  btirja 
(aveyr.  )  «  réfléchir,  prendre  un  air  sérieux  ». 

Toute  cette  famille  de  mots  pourrait  remonter  à  une  base  : 

I .  Je  ne  vois  pas  que  tous  ces  sens  soient  réellement  imposés  par  les 
textes  dans  les  passages  cités  par  Ravanat,  la  traduction  par  «  songer,  réflé- 
chir ))  serait  absolument  suffisante. 


MOTS    d'origine    GAULOISK  509 

broticare  ou  brodicare,  qui  aurait  abouti  à  broiijà,  dauph. 
hrogic  comme  judicare>  prov.  mod.  jiijâ  ,  dauph.  jugié  ou 
*druticare  (dérivé  verbal  de  drût,  frç.  dru)  >  dauph.  (Gre- 
noble) emhiigié  «  fumer  la  terre,  lui  donner  plus  de  vigueur 
par  l'engrais  »,  Rn'iie  dédia],  roni.,  III,  68.  Or  on  a  découvert 
dans  le  texte  des  inscriptions  votives  ou  dédicatoires  le  mot 
hratude,  «  ex  judicio  »  qui,  de  quelque  façon  qu'on  l'interprète 
grammaticalement,  est  aujourd'hui  ramené  par  les  philologues 
au  radical  hiatu  qui  est  le  point  do  départ  de  l'irl.  brâih  «  jugement  », 
\eg:\\\.hrim'd,corn.  bres  «jugement  »,  hxtl.  brait  (.<.  plaidoyer  »  : 
un  verbe  tel  que  *braticare  aurait  pu  avoir  le  sens  de  «juger  ». 
Qu'on  relise  maintenant  l'article  juger  dans  Littré,  on  ne  tar- 
dera pas  à  se  rendre  compte  des  sens  multiples  que  le  verbe  peut 
prendre  dans  les  différents  contextes  cités  :  Littré  rend  le  verbe 
juger  (Ja  part  ses  sens  originaires)  par  «  juger,  apprécier,  se  faire 
une  opinion  sur,  se  faire  une  idée  de  »  (vous  pourrez  juger  de 
ma  surprise).  De  même  le  prov.  mod.  jiija  un  pan  t'c/r^  est  rendu 
par  Mistral,  s.juja  par  «  juge,  imagine-toi  »  ou  l'esp.  ju:(gar  est 
couramment  traduit  dans  les  vocabulaires  par  «  juger,  croire, 
s'imaginer  »  ;  il  n'y  a  donc,  me  scmble-t-il,  aucun  obstacle 
sérieux  pour  admettre  la  même  évolution  du  sens  pour  broticare, 
dérivé  de  bratu  «  jugement  ». 

L'objection  principale  qu'on  serait  tenté  de  soulever  ce  serait 
le  passage  de  Va  long  debrâttt^  eno. 

Serions-nous  là  en  présence  d'un  phénomène  attesté  dès  le 
x"  siècle  après  Jésus-Christ  dans  la  branche /'r/Z/o;//^//^?  En  regard 
de  bratro  «  frère  »,  continué  par  l'irl.  brâthi,  c'est  à  brôtro  que 
remontent  le  cymr.  braivd  l'anc.corn.  broder,  le  bret.  breur;  cf. 
Pedersen,  op.  cit.,  47-48.  Reste  à  savoir  si  nous  avons  le  droit  de 
supposer  cette  même  évolution  dans  certains  dialectes  gaulois 
parlés  en  France  au  cours  du  111=  au  v^  siècle.  Seules  les  décou- 
vertes ultérieures  de  reliques  celtiques  dans  les  patois  français 
pourront  apporter  une  réponse  affirmative  ou  négative  '. 

J.    JUD. 


I.  Par  acquit  de  conscience,  je  mentionne  ici  deux  autres  hypothèses 
que  j'ai  écartées  après  un  examen  approfondi  du  problème.  On  pourrait  être 
tenté  de  ratiacher  brogier  au  radical  du  frç.  hmier,  vprov.  hrodar,  broidar 
«  broder  «  mais  le  sens  figuré  du  frç.  broder  «  ajouter  des  embellissements  à 


510  J.    JUD 

une  histoire  «  semble  être  moderne  (pas  d'exemple  au  delà  du  xviie  siècle). 
D'autres  pourraient  mettre  hrojé  «  réfléchir  »  en  rapport  avec  bourja,  bouria, 
houlia  (lang.)  iurja  (aveyr.),  hurga  (lim.),  attestés  par  Mistral  avec  les  sens 
«  fouiller  profondément,  remuer  la  vase  pour  faire  sortir  le  poisson,  battre 
les  buissons  pour  faire  sortir  le  gibier,  plonger  une  baguette  de  bois  vert 
dans  le  verre  fondu,  gâcher,  patrouiller  »  (v.  aussi  Schuchardt,  Rom.  ElymoL, 
II,  129-151)  :mais,  s'il  est  vrai  qu'on  dit  au  figuré  «  fouiller  un  problème  « 
ou  «  remuer  des  idées  »,  je  ne  vois  pas  de  raison  quelconque  qui  eût  pu 
favoriser  une  pareille  évolution  sémantique  de  hurjà  «  fouiller  la  vase  pour 
faire  sortir  le  poisson  »  exclusivement  dans  la  région  compacte  des  parlers 
franco-provençaux,  du  Forez  et  du  Lyonnais  et  des  parlers  provençaux  de  la 
plaine  du  Rhône  et  des  Cévenncs  où  l'on  trouve  aujourd'hui  le  verbe  brogier 
«  réfléchir  ».  Et  serait-ce  vraiment  un  pur  hasard  que  de  rencontrer  dans 
l'aire  de  hRogier  «  réfléchir  »  presque  constamment  la  forme  du  type  de  bRojà, 
bROgier  au  sens  de  «  réfléchir  »,  en  regard  de  celle  bouRjà,boRgier  au  sens  de 
«  fouiller  la  vase  pour  dénicher  le  poisson  »  ? 


r/  0 


Ms.  2200  i)K  I  A   Bin.  S'--Gi:nf.vii',vi-; 


k'!r^ 


1.  —  Fol.  166  ;o. 


Ms.    2200    DR   l.A    BlBL.    S'e-GENEVIÈVF.. 


<ift-  ckn  ^u«  <ttiInMî-tia»**Ii,1,afme- 


hsryaiw  \um  -fiorr  nl«e  l'bar' 
SfBt  enC  lu  ton-  ^ervift  tttTnKvifi 

11.  —  Fol.  166  10. 


m.  —  Fol.  172  ro. 


LE  MIROIR    DE    VIE   ET  DE    MORT 

PAR 

ROBERT     DE     L'OMME 

(1266) 

MODÈLE   DX'NE   MORALITÉ  WALLONNE  DU   XVe  SIÈCLE 


PREMIER    ARTICLE 

J'avais  copié,  il  y  a  plusieurs  années,  dans  l'intention  de  le 
publier  un  jour,  le  poème  moral  '  que  l'on  va  lire  ci-après  et 
qui  est  intéressant  à  plus  d'un  titre.  Si  cette  intention  se 
réalise  aujourd'hui,  c'est  surtout  en  raison  d'une  petite  décou- 
verte que  l'édition  par  M.  Gustave  Cohen  des  Mystères  et 
Moralités  du  manuscrit  617  de  Chantilly-  m'a  permis  de  faire. 
La  troisième  pièce  du  recueil  de  Chantilly,  la  Moralité  des  sept 
péchés  mortels  et  des  sept  vertus,  est,  en  effet,  dans  sa  partie 
essentielle,  identique  au  Miroir  de  Vie  et  de  Mort,  composé,  très 
probablement,  en  1266 —  la  date  varie  dans  les  différents 
manuscrits,  —  par  un  poète  qui  se  nomme  Robert  de  l'Orme, 
ou  plutôt  de  L'Omme,  localité  où  il  faut  peut-être  voir  la 
petite  ville  de  Lomme,  dans  le  département  actuel  du  Nord. 

I.  TEXTE. 

Je  réserve  pour  un  second  article  l'étude  des  différentes 
questions  que  soulève  le  poème  et  je  ne  donne  ici  que  le  texte 

1.  Voir  mes  Incipit  des  poèmes  français  antérieurs  an  XV I^  siècle,  p.  91, 
155  et  525. 

2.  Mystères  et  Moralités  du  manuscrit  61 -j  de  Chantilly,  publics  pour  la 
première  fois  et  précédés  d'une  étude  linguistique  et  littéraire  par  Gustave 
Cohen  (Bibliothèque  du  XV^  siècle,  n°  xxv))  ;  Paris,  Champion,  1920 ;  in-4°, 
CXLIX-138  pages  avec  3  planches  hors  texte  [cf.  ci-dessous,  le  compte 
rendu  de  M.  E.  HoepffnerJ. 


512  A.    LAXGFORS 

de  l'œuvre  de  Robert.  Ce  poème  nous  a  été  conservé  par  quatre 
manuscrits'.  J'ai  pris  pour  base  de  mon  texte  le  manuscrit 
2200  de  la  Bibliothèque  Sainte-Geneviève,  désigné  par  la  lettre 
G.  Je  désigne  par  N  le  manuscrit  français  834  delà  Bibliothèque 
nationale,  par  P  le  n"  24432  du  môme  fonds  et  par  0  le 
manuscrit  Ottoboni  2523  de  la  Bibliothèque  du  Vatican  ; 
j'appelle  C  la  version  dramatisée  du  ms.  de  Chantilly.  On  verra 
par  la  suite  que  O  provient  d'un  modèle  à  peu  près  identique 
à  G,  tandis  que  le  rédacteur  wallon  de  la  dramatisation  de  C  a 
eu  sous  les  yeux  un  texte  qui  ressemblait  beaucoup  à  P. 


[PREMIKR    prologue] 

De  .FIL  pechics  nioitcus  [fol.  164  v°] 


Sor  tous  est  fel  et  faus, 
Rachine  de  tous  maus 
Kntre  les  sathanas. 


18 


I         Ki  est  liés  tout  dis  baie 
Et  de  l'estuet  stribale, 
Nait  a  le  fois  tristecce  ; 
A  celui  cose  est  maie 
Ki  monte  et  puis  avale 
Et  kiet  si  k'il  se  blecce. 


IV      Ki  cest  escrit  oés 

Humelment  vous  tenés, 
Si  monterés  amont  ; 
Ki  d'ire  est  enflammés 
Ses  sens  li  est  mués, 
S'arme  et  son  cors  confont. 


21 


II  Lucifer  fu  jadis 
Angeles  en  paradis. 
Sor  tous  volt  estre  sire  ; 
De  si  haut  k'iert  salis 
Keï  o  ses  eslis 

En  infer  a  martire. 

III  De  tant  k'il  ert  plus  haus 
Des  autres  et  plus  baus 
Est  keùs  el  plus  bas  ; 


I) 


Ki  d'autrui  ait  envie 
Trop  a  mauvaise  vie, 
S'arme  a  soffrir  en  a  : 
Avarisce  n'est  nie 
Au  caritable  amie  : 
Cui    sert  povres  sera. 


27 


[fol.  164 
t'o  b]     30 


VI      Accide  est  uns  pechiés 
Ki  est  a  l'arme  griés  : 


1 .  La  description  en  sera  donnée  dans  la  deuxième  partie  de  cette  étude, 

Kiibriqiie  de  P  :  Ci  commence  le  dit  dez  .vu.  serpens. 

Le  premier  prologue  est  dans  GP  —  i  Ki  est  ki  tout  G  —  P  lit  les  v.   i  et  2 

ainsi: 

Qui  est  liez  toudis  bal 

Et  a  l'estucf  tribale. 

3  Voit  P  —  8  Angl'es  G  —  9  sires  P  —  13  plus  biaus  P  —  14  plus  haus  P — 

17  Racine  est  de  P  —  19  Vous  qui  cest  escript  oés  P  —  22  P  omet  est  —  23 

est  raues  P —  25  a  envie  P —  27  Et  s'arme  en  dannera  P  —  30  Qui  s.  povre 

s.  P. 


lAÎ  MIROIR  DE  riE  HT  DE  MORT 


513 


C'est  de  Dieu  adosser. 

Tels  en  luxure  est  liés 

Ki  en  inlîer  iriés 

Se  verra  tornienter.  36 

VII     Ki  quiert  tout  son  délit 
En  gloutenie  vit, 
Son  avoir  waste  et  s'arme;     39 
Cil  ki  sont  endormit 
Es  pechiés  k'ai  chi  dit 
Pueent  dire  :  wagherme  !       42 

[deuxième  prologue] 
/./  Miroirs  (h'  Vie  et  de  Mort 

I  Dieus  dist  en  l'Evangile, 
Ou  n'a  fable  ne  ghile, 

Ki  querre  volt  il  troevc  :         3 
En  tous  lieus,  par  saint  Gillc, 
En  cans,  en  bos,  en  vile 
On  trueve  s'on  luirucve.        6 

II  Dont  li  voel  je  rover 
Cose  me  doinst  trouver 

Dont  damage  ait  infers.  9 

A  poureture  aler 
Hons  covient,  c'est  tout  der, 
Et  gésir  o  les  viers.  12 

III  Certes,  moût  se  déchoit 
Ki  a  le  fin  ne  voit 

U  feme  va  et  hom.  15 
Bien  v  penser  cuidoit, 
Car  à  moût  grant  destroit 

[fol.  16  s] 

On  vient  et  rcva  on.  18 


I\'       Quant  jeu  a  ccli  pense 
Vers  qui  nus  ne  se  tense 
Poror  ne  por  argent,  21 

Bien  voi  n'i  ai  deflfense, 
Car  tout  a  pris  a  censé, 
Moi  et  tout  autre  gent.  24 

V  Toute  cosc  trouvée 
Ne  doit  estre  celée 

S'a  tous  est  couvegnablc.        27 

Ceste  c"ai  ordenee. 

Se  souvent  est  mirée, 

A  l'arme  est  prolitablc.  30 

VI  Mais  ore  ai  01  dire  : 
De  la  tiere  li  sire 

Le  truenc  doit  avoir  ;  3  3 

Miroir  ou  il  se  mire 

Ne  li  voel  encoiîdire, 

Bien  l'ait  a  son  voloir.  36 

VII  Fantosmc  semble  a  vir 
Et  mervelle  a  oïr 

Ki  entente  i  volt  mètre  ;  39 

Coi  k'en  doie  avenir. 

Tout  li  voel  descouvrir 

Par  figure  et  par  lettre.  42 

[troisième   prologue] 

En  cest  prohghe  del  Miroir 
Cinquante  et  dis  vers  doit  avoir, 
Mais  en  celui  de  deus  et  d'as 
Quarante  et  deus  conter  paras. 

Li  arbres  ke  vous  chi  veés  [fol.  16^  h] 
En  .VII.  serpens  enrachinés, 
Li  arbres  de  pechiés  dis  est 


34  Tiens  est  en  1.  liés  P  —   35  enfer  sera  liés  P  —  42  va  arme  P. 

Le  second  prologue  est  dans  G  seul. 

58  Dans  bien  y,  n  ^/  y  sont  en  surcharge. 

Le  troisième  prologue  est  dans  GP.  Rubrique  de  P  :  C'est  li  prologues  du 
livre. 
I  Li  a.  que  veu  avez  P  —   5   des  p.  P. 

Romania,   XLVII.  }} 


514  A 

Ki  de  .vil.  serpens  vient  et  naist. 
Pechiés  serpens  dire  puet  on, 
Ki  sont  félon  plus  ke  lion.    - 
Serpens  beste  est  espoëntable, 
Car  en  figure  est  del  diable. 
Par  serpent  vint  primiers  peciés, 
Dont  tous  li  mons  lu  engingniés, 
En  qui  s'estoit  li  anemis 
Pour  nons  dechevoir  atapis. 
Serpens  est  beste  dechevans, 
Sor  toutes  autres  devorans  : 
Le  cors  déchoit,  l'arme  dévore, 
Quant  en  infier  le  puet  enclore. 


LÀNGFORS 

4    Et  nonpourquant  peu  i  pensons. 

Escrit  trouvons  en  l'Evangille 
Ke  par  mi  le  treu  d'une  aiguille 
8    Porroit  miex  uns  cameaus  passer 
Ke  nus  rikes  hom  puist  entrer 
Avoec  Dieu  el  règne  des  ciols, 
Car  en  rikoise  gist  orghiols. 


Deus  fois  se  point,  s'ai  oï  dire, 

Ki  contre  aguillon  escaucire. 

Deus  fies  muert  ki  envis  muert, 
i6    Car  le  mort  d'infier  en  aquert. 
Dont    nons    déchoit    quant  nous  pe-    Cil  muert  envis  ki  lait  ariere 

[chons,    Rikoises,  grans  maisons  de  piere. 
Dévore,  s'en  pecchiés  morons.  K'il  a  toute  sa  vie  aquis. 

Cascuns  se  monstre  par  painture  Peu  pense  d'autre  paradis, 

Deriere  en  humaine  figure.  20    Se  Diex  nel  fait  ki  pour  nons  tous 

Espandi  son  sanc  precious. 


56 


40 


44 


48 


Des  .VII.  pechiés  le  contenanche 
Noter  puet  on  et  lor  samblance. 
Sor  l'arbre  tous  monter  nons  plaist 
Ki  de  lour  gheules  ist  et  naist,         24 
Car  adont  sor  l'arbre  montons 
Quant  les  delis  del  cors  querons. 
Onques  no  cuer  saoul  ne  sont  ; 
Toudis  volons  monter  amont  28 

La  ou  nos  quidons  en  pais  vivre. 
Celé  qui  par  tout  fait  grant  cuivre, 
C'est  li  Mors  orghoilleuse  et  fiere, 

[fol.  16)  vo] 
En  terre  nons  tresbuce  ariere  :  32 
De  terre  issons,  en  terre  alons. 


Sire  ert  de  tout  le  mont  et  rois. 
Et  pour  nons  volt  morir  en  crois 
Et  venqui  Forgoillous  serpent 
Ki  dont  regnoit  sor  toute  gent. 
De  lui  nons  devroit  souvenir 
Quant  il  daigna  poumons  morir. 
Et  nons  devriens  humeliier 
Et  pour  soie  amour  tout  laissier 
Et,  pour  avoir  remission 
De  nos  maus,  morir  en  son  non. 

Li  Miroirs  de  Vie  et  de  Mari 
Ki  met  a  terre  foieble  et  fort, 


56 


60 


4  des  .VII.  s.  croist  et  P  —  8  de  d.  P  —  Après  ce  vers,  P  ajoute  : 

Que  ci  comme  serpens  el  ciel 

Combati  contre  saint  Michiel. 
II  En  cui  c'estoit  P  —  14  Et  sor  tous  G  —  15  Les  c.  d.  Ta.  devoire  P  — 
16  les  p.  P  —  18  Dévore  sommes  s'en  pechié  mourons  P  —  21  P  omet 
pechiés  —  22  Puet  on  noter  et  la  semblance  P  —  24  Qui  de  l'orgueil  vienent 
et  nest  P  —  26  G.  nos  cuers  solle  ne  s.  P  —  30  Icelie  qui  p.  t.  f.  cuire  P  — 
P  omet  lev.  31  —  32  En  derrière  n.  P  —  33  issons  et  repairons  P  —  34  pou 
y  faissons  P  —  36  le  tuiau  P  —  38  Que  ja  r.  P  —  41  Cil  qui  c.  e.sguillon 
estrive  P — 43  Deus  fois  m.  que  e.  m.  P — ■  44  aquiert  P  — 51  Sire  est  P  — 
57  devrions  P. 


LE  .\[IR0IR  DE  VIE  ET  DE  MORT  5  I  ) 

El  c'est  li  arbres  de  pechiés  Car  se  bien  le  voir  on  savoietii, 

Dont  tous  li  tuons  est  enlechiès.  Je  croi  autre  cose  en  fcroient,         20 

[Au  fol.  lOO  ro,  grande  miniature (I),  Et  moût  en  sont,  se  il  seiisent 

et  au  fol.   166  vo,  petite  miniature  Le  jour  ke  il  morir  dcùsent, 

(II)  dans  VE  initial  au  v.  i  :  voir  Ja  puissedi  bon  jour    n'aroient, 
la  planche.]  {fol.  iù6  v"  h\ 

Entendes  cha,  soit  bon,  soit  femme  :    Adiès  a  le  mort  penseroient  ;  24 

(/()/.  166  v°  h]    Et  nonpourquant  onkes  ne  fine, 

Ke  vaut  kc  on  met  rike  lame  Seur  nous  vient  a  moût  grant  ravine. 

Sor  cors  qui  tost  porrist  en  tiere  He  las!  bon  i  feroit  penseir 

Quant  dedens  un  sarcu  de  pirre  4    Et  de  tous  maus  faire  cesser             28 

De  simple  oevre  fait  volt  gésir  ?  Si  c'on  n'en  fust  mie  soupris. 

Cils  ki  tout  fist  a  son  plaisir  Ki  garnis  est  n'est  desconfis. 

Entre  nons  humelment  nasqui,  Par  celui  Dieu  ki  fist  le  trosne, 

Entre  nons  humelment  vescui.  8    Plus  seiire  est,  che  croi,  l'aumosne  52 

Or  n'est  nus  bon,  s'il  a  deniers.  Faite  quant  a  vie  le  cors 

Ki  ne  soit  orguelleus  et  fiers.  K'ele  ne  fait  quant  il  est  mors. 

S'il  muert,  on  li  fait  une  lame,  Quant  mors  est,  ki  me  sara  dire 

Corn  se  tous  jors  i  fust  li  ame.  12    En  quel  point  l'a  pris  nostre  Sire?  36 

Cascuns,  cascune  sor  chu  beie  Bien  fais  c'on  fait  en  vie  plaine 

Et  dient  tout:  «  Bien  est  ovree  »,  Homme  et  feme  a  bone  fin  maine. 

Et  puis  de  la  endroit  s'en  vont  ;  Un  songe  vous  voirai  conteir. 

Pour  l'arme  autre  orison  ne  font.  16    Proi  vous  kel  voilliés  escouter,        40 

De  l'arme  quident  moût  de  gens  Car  tel  cose  oïr  i  porreis 

Ke  che  ne  soit  el  fors  ke  vens.  Dont  a  le  fois  i  pensereis. 

Dans  G,  la  colonne  b  du  fol.  16s  est  blanche,  sauf  qu'elle  porte  tout  en  bas,  eu 
rouge,  la  rubrique  versifiée,  qui  ne  se  trouve  pas  ailleurs.  Dans  N  on  lit  en 
rubrique  :  C'est  li  mireoers  de  la  vie  et  de  la  mort  que  Robert  de  L'Orme 
fist  (le  nom  est  écrit  sur  un  grattage).  Dans  P  il  n'y  a  pas  de  rubrique. 
O  commence  par  une  noie  servant  d'indication  an  miniaturiste  (voir  la  Description 
des  manuscrits). 

I  homme  soit  N,  home  ou  0  —  2  k'on  fait  G,  quant  ou  met  F  — 
3  P  omet  tost  —  4  sacu  P,  sarqueul  N  —  5  faite  P  ;  vost  A'  —  6  nous  f.  N — 
8  Et  ou  nous  .V  (bonne  leçon  ?)  —  9  Q.u'il  n'est  A^  ;  s'il  n'a  P  ;  O  omet  ce  vers— 
10  Kil  GP —  13  Chascuns  et  chascune  sus  bee  A^  (bonne  leçon 'f) —  14  Et 
dient  tant  b.  est  o.  P,  Si  dient  que  b.  fu  0.  N  —  16  n'en  f.  A'  —  17  gent  P 
—  18  soit  el  ke  vens  G,  soit  fors  el  que  vant  P  —  19  Ca  se  G  —  20  Je  croi 
ke  a.  c.  en  f.  G,  Je  croy  que  a.  ch.  diroient  N  —  21  Et  si  sont  maint  que  s'il  s. 
N  —  24  Car  a  le  m.  adies  p.  GP  —  26  Sur  nous  ne  veigne  P —  28  m.  son 
corps  aeser  A'  —  29  ne  fust  PN(C)  —  30  est  il  n'est  honnis  N  —  31  Par 
Damedieu  A'  —  32  je  croy  N  —  33  li  cors  PN  —  35  me  sa  (sic)  dire  G  ;  Q. 
il  est  m.  qui  saura  d.  P  —  36  la  prist  P  —  42  Ou  vous  a  la  f.  p.  .V  (bonne 
leçon  }). 


5l6  A.    LANGFORS 

En  fables  oïr  et  entendre 

Piiet  on  sovent  exemple  prendre 

Une  eure  avint  ke  je  pensoie, 
Entrués  k'ens  el  penser  estoie 
Moût  merveilous,  si  m'endornii, 
Et  puis  en  mon  dormant  si  vi 
Un  arbre  vert,  grant  et  ramu, 
Et  a  niervelle  bien  foillu  ; 
Mais  une  foille  n'i  ot  mie 
C'aucun  pechiet  ne  senefie. 
Sor  l'arbre  une  dame  seoit    [fol. 
Ki  moût  bien  aornee  estoit, 
Si  com  fust  une  empeerris. 
Des  osillons  ooit  les  cris 
Et  le  soûlas  et  le  déduit, 
De  quant  ke  voloit,  jor  et  nuit. 
Devant  li  faisoit  vïeller 
Et  pour  li  esbaudir  tromper. 
Mais  a  la  senestre  partie 


Estoit  une  eskielle  drcchie; 
.   44    Desus  une  feme  montoit. 

Sous  son  bras  un  linssuel  portoit.     64 

La  fiice  avoit  laide  et  oscure. 

Li  maufés  en  laide  figure 

L'eskiele  a  une  main  soustieut, 
48    En  l'autre  main  un  grauwet  tient    68 

Etdisoit  :  «  Mors,  mort  tos  le  Vie, 

Car  de  pechiés  est  entechie. 

Va,  je  te  pri,  vigreusement. 
52    L'esciele  tieng  segurement.  «  72 

-f^y]    La  Vie  n'ot  de  tout  chu  mie, 

Car  de  tous  delis  ot  partie, 

leus  ot  et  si  ert  avulee, 
56    Si  c'a  tout  chu  n'avoit  pensée,         76 

Car  li  arbres  sor  quoi  seoit 

De  .VII.  visces  mortex  naissoit. 

Siet  rachines  de  siet  serpens 
60    Naissoient,  moût  bien  m'en  apens.  80 

D'Orgoil,  ki  en  estoit  roïnc, 


43  En  fable  oir  P,  Enfablient  (sic)  oir  A^ — 44  examples  N —  46  que  el  p. 
P,  qu'en  cel  p.  A'' —  47  je  m'end.  A'  —  48  G  omet  puis;  Tantostenm.  P  ;  Et 
ens  en  m.  d.  sy  vy  0  —  49  et  fouillu  P  —  50  b.  fueillu  P  —  51  n'ot  m.  P  — 
52Chascune  pechié  ne  s.  P  —  55  Si  comme  ï.G —  58  et  j.  et  n.  A'^  —  59 
Devant  lui  PN  —  60  p.  lui  A''  —  64  Avoec  lui  G  —  66  Ungs  m.  a  1.  f.  N 
(bonne  leçon  ?)  —  67  soustenoit  X  —  68  un  crochet  P,  ung  hauet  N  —  69  Et 
d.  mort  tout  li  la  v.  P  —  70  est  (eji  surcharge)  techie  G  —  71  isnelement 
A'^;  Va  pri  toi  viguereussement  P  —  73  Sa  v.  a  sou  n'entendoit  mie  A^  (ce 
pourrait  être,  à  condition  de  lire  La  Vie,  la  bonne  leçon  ;  toutefois  la  leçon  de  GP 
peut  se  déjendre;  ot  est,  bien  entendu,  audit)  —  74  tout  deliz  P  —  75-6  se 
lisent  ainsi  dans  les  quatre  manuscrits  (la  rime  avulie:  mie  est  fautive,  déjà  à 
cause  de  la  rime  mie  :  partie  qui  précède  ;  cf.  toutefois  quatre  rimes  cotisécutives 
aux  V.  239-242) : 

Des  pechiés  ert  si  avulie 

C'a  chu  elle  ne  gardoit  mie.  G 

De  péchiez  est  sy  awullee 

Qu'a  chou  elle  ne  gardoit  mie.  O 

Jouiaus  ot  et  si  est  si  awglee 

Que  ce  elle  n'entendoit  mie.  P 

leux  ot  et  si  et  (sic)  avulee 

Si  c'a  tout  ce  n'avoit  pensée.  N 
77  l'arbres  N  —  79  de  .vu.  pechiés  P —  80  Issoient  GO  —  81  De  l'orgueil 
qui  e.  r.  P. 


LE  MIROIR  DE  VIE  ET  DE  MORT 

En  mi  naissoit  une  rachine 
Par  mi  le  geule  d'ini  serpent. 

[fol.  i(n  /'] 


517 


Adiestree  estoit  tîcrement  84 

De  .11.  diables  niout  ireslais, 
Car  cascuns  ert  moût  contrefais  ; 
Courouc  et  sceptre  li  donoient  ; 
Avoec  tout  chu  li  conimandoicnt     88 
Ke  tant  con  li  siècles  durast 
Par  tout  le  mont  elle  regnast. 


Elle  respont  :  Tant  con  vivrai 

Plain  piet  de  tierre  ne  perdrai,         92 

Ains  acquerrai  de  plus  en  plus, 

Car  plus  de  moi  n'est  puissans  nus. 

Es  ciels  fui  ja  dame  clamée 

Et  i  démenai  grant  posneie.  96 

Mais  ciex  ki  dont  sor  moi  régna 

Moût  laidement  jus  me  bouta, 

Mi  et  tous  chiax  ki  me  servoient 

Et  ki  de  me  partie  estoient.  100 

Puissedi  ai  régné  cha  jus. 

Vers  moi  ne  pot  onques  puis  nus. 

Prince,  chivalier  et  borgois 

Maintienent  bien  toutes  mes  lois.  104 

Meement  en  religion 

Ai  jou  sergans  a  grant  fuison, 


Ki  tout  sont  ja  a  moi  aciin 
Et  seront  juskes  en  le  fin.  108 

Canonne,  clerc,  prestre  et  dvake. 
Tout  ont  de  moi  aucune  take. 
Mie  ne  le  tenés  a  gas. 
Tout  ai  conquis  et  haut  et  bas,  [fol- 
i6-j  v°\     1 12 
Vx  damoiselcs  et  grans  dames. 
Et  moût  d'autres  communes  femes, 
Ki  sont  cointes  et  achemans 
Et  ki  demainent  grans  boubans.     1 16 
Mais  moût  me  tolent  de  mes  lois 
Et  Jacopin  et  Cordelois  ; 
Et  nonpourquant  tels  me  werrie 
Ki  assés  est  de  me  maisnie  ;  1 20 

Si  ai  desous  moi  .vi.  princesses, 
Ki  sont  duchoisses  et  contesses 
Et  si  me  sont  apertenans 
Et  de  moi  lor  tierres  tenans  :         1 24 
C'est  Ire,  Envie  et  Avarisce, 
Luxure,  Accide  avoec  un  visce 
Ke  on  appelle  Gloutenie  ; 
De  cascune  ai  se  foit  pleivie.  128 

Certes,  trop  me  merveilleroie 
Se  je  par  tout  pooir  n'avoie. 


Venés  conter  a  moi,  dame  Ire, 


85  Des  .11.  G  —  89  t.  que  li  PA'. 

Rubrique  Je  P :  Orguel  au  dyauble.  //  n'y  a  pas  de  nihrique  ihuis  K. 

91  E.  que  V.  A^  —  92  n'en  perderai  G  —  95  fu  d.  cl.  N —  99  Et  mi  P  — 
102  puet  A'  ;  puis  plus  GO  —  103  Pour  moi  ch.  P  —  105  Mesmement  PN 
(C)  —  108  jusques  a  lor  f.  A',  justiciez  en  la  fin  P  —  109  Ch.  cl.  pr.  d.  P, 
Ch.  et  cl.  pr.  et  d.  iV  —  m  Et  ne  les  tenés  mie  a  g.  N —  112  P  omet  le 
second  et  ;  J'ay  tout  c.  A^  —  115  .V  omet  et  —  1 17  G  oiriet  moût  —  A^  intervertit 
117  (•/  118  —  118  Li  Jacopin  et  Cordelois  P,  Et  Jacopiiis  et  Cordeliers  A^  — 
119  verie  A'  —  120  Qui  souvent  est  PN(C)  (bonne  leçon})  —  124  leur 
terre  P(C)  —  126  une  v.  G  —  Après  128,  A'  ajoute  : 
Mes  planètes  est  li  solaus 
Qui  sur  les  autres  est  royaus. 

129  Certes  moult  N. 


ORGHHX 


)i8  A.  lÂngfors 

Ki  maint  home  avés  fait  ochire.    152  Et  il  meïsme  desconfit. 

A  moi  devés  venir  primiere,  Jou  ai  par  tout  moût  grant  pooir, 

Car  portée  aveis  me  baniere  Soit  par  folie  ou  par  savoir.  156 

Tresdont  c'ochist  Cayns  Abel  Dame,  ke  vous  diroie  plus? 

Son  frcire,  dont  moût  me  fu  bel.  136  En  tout  cest  monde  n'est  clers  uus 

Jou  ai  encontre  .1.  homme  a  faire  Ki  peùst  descrire  ne  lire 

Ki  nons  fait  toutes  grant  contraire.  Ne  le  torment  ne  le  martire  160 

Il  règne  en  paradis  la  sus,  Ke  j'ai  fait  soffrir  mainte  gent 

Car  il  n'ose  venir  cha  jus.  140  Par  corous  et  par  maltalent. 

Dites  moi  quel  pooir  avés  [fol.   lôj  Jou  ai  me  nature  de  Mart, 

v^b'\  Ki  d'ire  et  de  maltalent  art.  164 

Et  qu'avés  fiiit,  nel  me  celés.  Contre  celui  ki  lasus  est 

Porrons  moût  bien,  se  il  vous  plaist. 

iRj;  De  me  part  je  vous  aiderai, 

Dusc'a  le  mort  ne  vous  faudrai.     168 

Tresdont  k'Adani  mangua  le  pomme,  Rachine  sui  de  moût  de  rains 

Dame,  tuerai  fait  maint  homme,   144  Vers  et  foillus,  entiers  et  sains. 
Tierres  ardoir  et  escillier,  [foL  16S] 

Dieu  ai  fait  sovent  renoier, 
Désespérer  et  parjurer, 

Et  de  cha  mer  et  de  la  mer,         148  Cha,  venés  avant,  dame  Envie, 

Et  s'ai  deviset  maint  torment  Si  me  contés  de  vostre  vie  172 

Par  quoi  perisent  moût  de  gent,  Et  quele  enseuge  vous  portés. 

Si  faic  sovent  princes  de  tiere  Pieche  a  a  moi  conté  n'avés. 

Pour  peu  de  cose  entrer  en  guerre,   152  Grant  besong  ai  de  vostre  aïe 

Par  quoi  povre  gent  sont  honit  Contre  Jhesum,  le  fil  Marie.         176 


Rubrique  de  P  :  Orguel  a  Ire.  Dans  N,  il  n'y  a  pas  de  rubrique. 

132  fait  avés  G  —  137  J'ay  N;  un  roy  P(C)  —  138  Q..  n.  f.  toute  P, 
Qui  toutes  nous  f.  .V —  140  Bien  sai  n'osse  PN  —  141  poir  G  —  142  ne 
me  N. 

Rubrique  de  N  :  Yre  respont  a  Orgueil.  //  n  y  a  pas  de  rubrique  dans  P. 

143  qu'Adans  PN —  146  Dieus  G  —  148  Et  de  cha  le  m.  et  de  la  le  m.  G, 
De  cha  le  mer  et  de  la  mer  O  —  149  Et  s'ai  dévissé  P(C),  Et  sy  ay 
devisé  N  —  151  prince  P(C)  —  153  Pour  quoy  A^  —  154  misme  G,  mesmes 
N  —  155  J'ay  N  —  156  pour  f.  ou  pour  A^  —  158  cest  siècle  A'  — 
163  Car  j'ay  A'  —  P  omet  163  el  164  —  166  sil  G  ;  P.  n.  moût  b.  s'il 
V.  pi.  O  —  167  Dame  partie  vous  aiderai  P  —  169  des  r.  G  —  170 
foillies  A^. 

Rubrique  de  P:  Orguel  a  Envie.  Rubrique  de  N  :  Orgueil  dit  a  Envie. 

171  A"^  omet  avant  —  174  Pièce  a  moi  P,  A  moy  pieça  A^  —  175  Gr. 
mestier  PX. 


I.E  MIROIR  /)/•:  riH  ET  DE  MOKl 
ENVIE 


519 


M'cnsenge,  dame,  une  flour  a 

Ki  dcsoLis  un  serpent  esta. 

Le  flour  voit  on  apertement  ; 

Le  serpent  tieng  covertemeut,       iSo 

Ke  on  ne  le  conoisse  mie, 

Pour  niiex  covrir  la  trescherie. 

La  flours  biau  samblant  senefie, 

Li  serpens  du  cuer  le  boesdic.         184 

Entre  moi  et  ma  sereur  Ire 

Avons  fait  mainte  gent  ochire, 

Et  Esaii  cacier  Jacob, 

Mais  onques  ne  l'atainst  a  cop.      i(S8 

Puis  fis  Joseph  estre  en  péril 

Par  ses  frères  si  comme  cil 

Ki  fu  en  moût  grant  aventure. 

Es  desers  fis  mainte  murmure        192 

Encontre  Moïsen  movoir, 

Mais  onques  sor  lui  n'oc  pooir. 

Puis  fis  Saùl  David  cachier, 

Nekedent  uel  pot  damagier,  196 

Car  Diex  ses  sires  lui  aidoit, 

En  cui  service  adiès  estoit,  [fol.  16S  b] 


204 


208 


Ou  fust  a  droit,  ou  tust  a  tort. 
Puis  fis  Jhesum  jugier  a  mort. 
A  ses  apostlos  maint  martire 
Fich  je  entre  moi  et  dame  Ire. 
En  religion  sui  plantée 
Et  par  tout  si  enrachinee 
Ke  nus  ne  me  puet  essorber 
Eors  seulement  par  confesser. 
Et  nonpourquant  revieng  après, 
Ja  ne  sera  on  si  confiés. 
Ke  volés  ke  je  vous  plus  die  ? 
Adès  a  mal  f;\ire  estudie  ; 
Jamais  ne  seroit  dis  mes  visces 
Ne  racontés  tous  mes  malisces  : 
Gent  conduroie  a  ost  banie 
Contre  le  Soudan  de  Persie. 
Onques  point  ne  vous  csmaiés,  - 
Mais  adès  avant  chevauchiés, 
Car  jou  ai  en  moi  une  vaine 
Ki  de  consel  est  toute  plaine. 

ORGOUS 

Dame  Avarisce,  ou  estes  vous  ? 
Pieche  a  ne  contastes  a  nous.         220 


216 


Rubrique  de  P  :  Envie  a  Orguel.  Rubrique  île  \  :  Envie  rcspout  a  Orgueil  et 
dit. 

177  L'enseigne  N —  179  Celle  fleur  voit  on  couvertement  N  —  180 
tient  P  —  185  DiUis  G  d'abord  rrte,  corrigé  après  coup  en  ma  —  187  Et  au  fis 
cil.  A  —  188  ne  la  tienst  a  cop  P,  ne  latint  cop  A^ —  189  entrer  em  pril  P  — 
190  P.  ches  G,  P.  ces  iV;  si  cum  cil  G  —  192  En  desers  G  ;  fis  je  maint  m. 
N  —  196  ne  le  N;  puet  G  —  198  En  quel  s.  A'  —  200  Fis  puis  A'  (si  l'on 
suit  cette  leçon,  il  faut  mettre  un  point  après  le  v.  198  et  ttne  virgule  après  le 
V.  199)  —  201  As  apostres  ausi  maint  m.  P  —  202  Ce  versa  été  rétabli d\i- 
près  C  seul.  Il  est  trop  long  dans  tous  les  autres  manuscrits.  On  pourrait 
supprimer  dame  :  Fesimes  entre  moi  et  dame  Ire  GO,  Feisme  entre  moi 
dame  Ire  P,  Feismes  entre  moy  et  dame  Yre  A'  —  204  sui  e.  P  —  206  pour 
c.  A''  —  209  Q..  v.  q.  je  pi.  vous  (en  C)  d.  P(C)  (bonne  leçon  ?),  Q_.  v.  vous 
que  je  pi.  d.  A'  —  210  A  mal  f.  adès  e.  A'  —  N  omet  les  v.  21 1-2  —  P 
omet  le  V .  216    -  Après  218,  A'  ajoute: 

Et  si  vous  di,  ne  doubtez  mie, 
Que  j[e]  ay  a  non  Foulz  s'i  fie. 

Rubrique  de  P  :  Orguel  a  Avarisce.  Rubrique  de  X  :  Orgueil  parle  si  a  Avarice. 

220  Piecha  que  ne  contai  P  ;  a  nons  G. 


520  A.    LANGFORS 

Vous  avés,  bien  sai,  maint  denier 
C'avés  waingniet  a  l'espargnier, 
A  usure  et  a  terminer. 
■V^os  escrins  voira  desfermer, 
Car  ne  puet  estre  sans  denier 
Nus  liom  ki  voille  weriier. 


A  povretei,  chu  est  la  somme. 
A  Arras,  a  Miès  en  Lorraine 
Ai  je  preste  mainte  semaine, 
224    En  Romenie,  en  Lombardie 
Ai  usure  toute  ma  vie. 
En  mainte  vile  en  Picardie 
[fol.  168  l'o]    Par  terminer  sui  cssauchie, 

Et  si  vous  di  c'al  commenchier 
AVARiscE  Le  sai  moût  bel  aplainïer. 

Si  c'om  aplanie  le  cat 
Dame,  au  besoing  voit  on  l'ami.  Tant  ke  li  die  eskiec  et  mat. 

Deniers  ai  pour  vous  et  pour  mi,  228    Nule  cose  doner  ne  voel. 


Mais  vous  ne  m'en  sariés  ja  grei 
Se  faisoie  tant  de  bonté 
Ke  pour  noient  le  vous  prestasse, 
Car  de  chu  ne  vient  nule  crasse. 
Mais-ensi  cun  jou  usei  l'ai, 
Onze  pour  douze  presterai. 
Ensi  ai  jou  cachiet  maint  homme 


2î6 


240 


244 


248 


Car  onques  faire  ne  le  soel 

Se  che  n'estoit  «  tien  chu  pour  chu  »  ; 

Autrement  nel  feroie  jou. 

Caritei  fu  si  escachie 

Et  se  compaingne  Cortoisie  252 

Ke  on  ne  le  saroit  ou  querre 

Pour  nul  pooir  en  nule  terre. 


221   V.  a.  souvent  m.  d.  N  —  222  Qu'avez  vous  fait    a    e.   P  —  223  A 
usurer  a  terminer  P,  A  usurer  et  terminer  X  —  224  vaudrai  P,  vouray  A' 

—  226  veule  usurier  P,  vuille  estre  guerroier  A'. 

Rubrique  de  P  :  Avarisce  a  Orgue!.    Rubrique  de  N  :  Avarice  respont  a 
Orgueil  et  dit. 

229  M.    petit  me  sariés  de  gre  PN(C)  —    231    lez  P   —   232  grâce  A'' 
(bonne  leçon  ?)  —  P(C)  ajoute  : 

Denier  vont  tost,  mais  ne  revieneut  ; 
Seigneur  sont  tout  cil  qui  lez  tiennent. 
233  M.  ainssy  que  usé  l'ay  A^,  S'il  vous  plaist  ainsi  c'usé  (choiseit  C)  l'ai 
P(C)  —  234  vous  prestrai  P  ;  dans  N  il  y  a  grattage  entre  douze  et  presteray 

—  236  cen  est  P,  sen  est  N  —  237  Arras  amies  en  Lorraine  G,  Arras 
amiens  et  en  Lôrrainne  P,  Arras  a  amiens  en  Lorrainne  A'^,  A  Arras  en  Mez 
en  Lorraine  O.  La  leçon  adoptée  est  celle  de  C.  —  240  Ai  je  preste  P  —  Les  v. 
241  et  242,  qui  sont  sans  doute  remaniés,  étant  donné  que  l'auteur  n'a  pas  l'habi- 
tude de  faire  suivre  quatre  vers  sur  les  mêmes  rimes,  ne  sont  pas  dans  N  {cf.  les 
var.  des  v.  75-76).  C'est  probablement  C  qui  a  la  leçon  originale  {malgré  la 
presqu' identité  avec  235-6)  .• 

A  Paris  et  decha  la  Some 
Ai  je  apovrit  maint  proid'home. 
242  Ai  terminé  toute  ma  vie  P  —  244  m.  bien  PN  —  245  O  omet  le  cat 

—  246  T.  que  li  d\N,  T.  con  li  di  P  —  249  Che  che  G  —  251  enchachie  P 

—  253    Kon  G;   P  omet  le   —   254    Pour   nulle   painne   P. 


LE  MIROIR  DE  FIE  ET  DE  MORT  521 

Bien  le  sachics,  cascune  est  morte.  Car  bien  s'entent  en  rethoril<e 

Quant  li  Lazres  fu  a  le  porte  256  Et  en  toute  l'art  de  physike, 

[fol.  16S  vob]  Pour  chu  ke  l'une  est  lucrative 

Du  rike  homme,  g'estoie  od  lui  Et  li  autre  moût  bursative  ;  272 

Et  meut  bien  de  son  consel  fui.  Et  fait  chivauchier  biax  chevax 

En  tout  le  monde  n'a  villete  As  prelas  et  as  cardenaus  ; 

Ke  jou  n'i  aie  rachinete,  260  Car  en  tout  cest  monde  n'est  nus, 

Et  par  tous  les  lieus  ou  je  vois  Tant  soit  hermites  ou  rendus,       276 

Dist  on  a  moi  a  cleire  vois  :  A  cui  me  fille  ne  puist  plaire 

«  Dame,  bien  venue  soies  ;  Et  ki  n'en  ait  sovent  afaire. 

Chi,    s'il  vous   plaist,    vous   herbre-  Je  vous  di  bien  tout  a  délivre  : 

[giés.  »     264  Sans  me  fille  ne  puet  on  vivre  ;     280 

Et  me  fille  est  si  bien  provee  II  n'est  princes,  dus,  cuens  ne  rois 

C'a  l'apostoile  l'ai  donee  :  Ne  fâche  brisier  drois  et  lois  ; 

C'est  Couvoitise,  ki  as  juges  Ja  Droiture  n'aprocera 

Or  et  argent  fait  mètre  enhuges,  268  Le  lieu  ou  me  fille  sera,  284 

255  B.  la  G  —  256  Et  quant  Larres  vint  P  —  Les  v.  257  et  258  sont  diffé- 
rents ihvis  P(C)  et  N  : 

Du  riche  homme  a  cui  j'estoie  (servoie  C) 

Faire  aumosne  ne  H  laissoie.  P 

Du  riche  homme  ou  qui  j'estoye 
Nul  don  fere  ne  li  lessoye.  N 

—  260  Ou  n'ave  aucune  racinette  N  —  Les  v.  259  et  260  se  lisent  ainsi  clans 
P(C)  ; 

El  monde  n'a  rov  ne  roïne 

Ne  riche  homme  qui  ne  m'encline. 

—  261  Car  p.  P(C)  —  262  Cri  on  a  moi  a  haute  vois  PN(C)  —  264  Si 
si  vous  A'  ;  dans  G,  1  de  s'il  semble  ajoute  après  coup  —  Après  ce  vers,  P(C)  et 
K  ajoutent  : 

Et  je  demeure  volentiers 
Ou  espargnier  puis  mez  deniers, 
Car  a  l'ostel  saint  Julien 
Fait  bon  ou  ii  ne  couste  rien. 
N  seul  ajoute  encore  : 

Ce  savent  bien  li  Jacobin, 

Frère  Meneur  cil  (corr.  li  ?)  sont  enclin. 

—  26)  En  marge  de  ce  vers,  GO  ont  la  rubrique  Covoitise  —  268  huces  P  ; 
Fait  or  et  argent  mettre  en  huches  A'  —  269  riquorike  P,  rectorique  N  — 
270  Et  en  trestout  l'art  P  —  Du  v.  272  O  donne  seulement  le  dernier  mot  et  Ut 
ainsi  le  v.  273  :  Et  fait  faire  mont  biaux  hostiaux  —  273  Si  fait  P,  Si  fais  A^  ; 
chivallier  G  —  274  N  omet  tout  —  276  ne  r.  PN(C)  —  277  Qui  ma  A'  — 
278  Et  kil  GO  —  279  tous  G  ;  Bien  le  sachiez  tout  P(C)  —  280  puet  nus 
V.  P  —  284  Celui  ou  P. 


522  A.    I.ANGFORS 

Mais  Fausetés  et  Fois  Mentie 

[fol  169] 
Mainte  fois  li  font  compangnie. 
Eskevin  ne  baillieu  ne  maire 
Ne  li  osent  faire  contraire,  288 

Ains  sont  obeïsant  a  li. 
Dame,  pour  veritei  vous  di  : 
Nus  povres  ne  puet  avoir  droit, 
En  quel  lieu  ke  me  fille  soit  ;        292 
Elle  donc  consel  d'embler 
Et  de  tollir  et  de  reber. 
Quant  bien  toutes  nos  acordons, 
Par  tout  moût  grant  pooir  avons.  296 
Ke  vous  feroie  plus  lonc  conte  ? 
Mainte  gent  vont  par  nons  a  honte. 
Dame,  vo  gens  est  bien  provee 
Et  par  tout  niaine  grant  posnee.    300 
Tout  le  siècle  poons  destrure  ; 
Nus  n'osera  ruire  ne  muire. 

ORGHEUS 


Ensenge  de  mon  anemi 

Cui  aine  ne  me  tuing  a  ami.  308 


Oés,  il  coviem,  dame  Accide, 
Ke  vous  a  moi  faichiés  aide. 
Mais  je  me  criem  de  traison. 
Car  il  a  en  vo  gonfanon 


504 


Dame,  ja  ne  doutés  de  mi. 

Je  n'ai  talent  de  faire  issi  ; 

Ains  me  larroie  les  dens  traire, 

Si  me  gart  Diex  de  tous  biens  faire.  3 1 2 

Sachiés,  g'i  fis  paindrc  son  non 

[fol.  169  h] 
Pour  lui  faire  dérision. 
Maie  pensée  getés  puer  ; 
Je  ne  le  feroie  a  nul  fuer,  .   316 

Car  tes  amis  est  mes  amis. 
Tes  anemis  mes  anemis. 
Le  pule  Israël  fis  errer 
Souvent  et  ideles  aourer  ;  320 

Dont  Moyses  se  coreschoit, 
Ou  autres  ki  les  gouvernoit, 
Dont  Diex  lor  envoioit  tempiès 
Ki  les  perissoit,  c'estoit  pies,  324 

Et  ke  mes  le  roi  Salemon, 
Ki  par  estoit  tant  sages  hom, 
Donai  je  tel  puison  a  boire 
Par  coi  il  le  covint  mescroire,         328 


285  Car  P(C)  —  286  Li  font  mainte  f.  c.  .V,  Tout  dis  li  tiennent  c.  P 
(C)  —  289  Tout  s.  P(C)  —  290  le  V.  àx  N  —  294  rober  PN  —  296  Moût 
grant  pouoir  par  tout  a.  P  —  297  f.  je  1.  c.  P  —  298  par  moi  P  —  Après  ce 
vers,  P{C)  ajoute  : 

Mors  est  Alixandrez  li  roys 

Qui  me  touli  moût  de  mez  drois. 

Rubrique  de  P  :  Orguel  a  Accide.  Rubrique  de  N  :  Orgueil  dit  a  Accide. 

504  Que  v.  fachiés  a  m.  a.  P,  Que  a  moy  faces  a.  .V  —  306  en  vous  PX 
(C)  —  308  C.  a.  ne  ne  tuing  a  a.  G,  Que  aine  je  ne  ting  a  a.  P,  Qui 
onques  ne  ting  pour  a.  .Y,  Que  onc  je  ne  tins  a  amy  (h 

Rubrique  de  P  :  A  (sic)  Accide  a  Orguel.  Rubrique  de  X  :  Accide  respont  a 
Orgueil  et  dit. 

309  D.  car  ne  P  —  310  Car  n'ai  P(C)  —  313  je  fis  .V  —  315  geter  peur 
P  —  317  C.  vos  amis  N  —  518  Vos  annemis  A'  ;  Si  en  devons  plus  estre 
amis  P  —  320  S.  et  ydoles  a.  A',  S.  ydolez  a.  P  —  326  Q.  tant  p.  c. 
P\XC)  —  327  Do:inay  d'itel  p.  N. 


LE  MIROIR  DE  VIE  ET  DE  MORT 


52: 


Et  ausi  tirent  autre  roi, 
Car  il  trespassoicnt  lour  loi 
Et  laissoient  lor  droit  chemin, 
Dont  il  prendoient  pute  fin.  5^2 

Maeement  or  as  crestïens 
Destorne  jou  a  faire  biens. 
Car  quant  dcvroient  messe  oïr, 
Dont  les  faic  on  lor  lis  gésir,  3  56 

Et  quant  il  en  vont  al  nionstier. 
L'un  a  l'autre  fiiic  consellier, 
Juer,  border,  jangler  et  rire 
U  assés  tos  d'autrui  mesdire.         540 
Maint  i  vont  dont  lor  orison 
Certes  ne  vaut  mie  un  boton. 
Je  l'os  bien  dire  et  bien  m'afice 

[fol.   lôf)  tA»! 
Ke  loiaus  sui  en  ton  service.  344 

ORGOUS 

Venés  avant,  dame  Luxure, 
Acuités  vous  de  vo  droiture. 
Encontre  celui  ai  afaire 
Ki  moût  peu  prise  no  aflfaire.         348 


Wardés  ke  bien  soies  warnie 
Et  bien  maintenés  vo  maisnie. 
De  tous  chiax  c'avés  pris  a  trape 
Gardés  ke  nus  ne  vous  escape.       352 


Dame,  adès  t'ai  vo  volentei 

Et  en  vver  et  en  estei, 

Mais  armures  devés  prester 

De  quoi  je  me  puisse  adouber  :     356 

Orgoillous  dras,  riches  juaus, 

Aumoniere,  chainture,  aniaus, 

Boire  et  mangier  en  licherie  ; 

Adont  ferai  chevalerie.  560 

Nonpourquant  je  vous  ai  servie 

Moût  loialment  toute  ma  vie. 

Car  sans  raison  et  sans  droiture 

J'ai  fait  pechier  contre  nature  :      364 

Les  .v.  cités  des  Sodomites 

Par  mon  engien  furent  destruites, 

Dont  Diex  de  lasus  grant  ire  ot. 

En  ses  filles  fis  pecier  Loth,  368 


32g  Et  autresi  G  —  530  trespasserent  iV —  352  D.  il  leur  prenoit  .V  — 
353  Meismement  or  as  cr.  P,  Mesmement  ore  es  cr.  A'  ;  dans  G,  tous  est 
expoitctuc  après  faire  —  356  D.  leur  fais  en  leur  lit  g.  N,  Je  leur  fais  en  lor 
lis  g.  P  —  340  d'autre  -V  —  .V  ///  les  v.  341  el  342  ainsi  : 

Moût  y  vont  dont  leur  croisons 
Ne  leur  vaut  mie  .11.  boutons. 

Rubrique  Je  P  :  Orguel  a  Luxure.  Rubrique  de  N  :  Orgueil  parle  a  Luxure. 

346  Acointez  P  —  348  vostre  a.  P,  mon  a.  .V  —  350  vostre  mesnie  .V, 
vos  amies  P. 

Rubrique  de  P  :  Luxure  a  Orguel.  Rubrique  de  .V  .■  Luxure  respont  a  Orgueil 
et  dit. 

353  fais  vostre  volenté  .V  —  355  Armurez  (Armure  C)  me  devés  pr.  P\' 
(C)  —  3)6  p.  aprester  P  —  358  Aumonsnieres  sainture  aniaux  .V  —  359 
Dans  G,  licherie  a  été  corrigé  après  coup  en  lecherie  —  368  fis  pechié  P, 
grant  pechier  .V. 


524  A.    LANGFORS 

Par  le  consel  de  Glotenie, 
Et  David  en  le  femme  Urie, 
Ammon  en  le  suer  Absalon, 

[fol.   169 
Ki  puissedi  ocist  Ammon. 
Absalon  es  femes  David 
Apertement  fist  son  délit. 
Salemons  dames  ke  meschines 
En  se  vie  ot  .vii.>:  roïnes 
Et  .iit.c  amies  ensi, 
Par  quoi  Dieu  de  lasusguerpi 
Et  servi  les  mahommeries 
De  ses  femes,  de  ses  amies. 
Par  tout  le  mont  ai  en  mon  non 
Plantée  fornication. 
Sachiés  c'a  mainte  damoisele 
Paie  perdre  le  non  de  puchele.       384 
Coiement  les  faic  acoler. 
Baisier,  Initier,  pinsier,  taster  ; 
CaroUes,  danses  et  espringhes 
Faic  esbaudir  pour  les  mescines,    388 
Tabou rs  et  muses  et  vielles 
Ausi  pour  dechevoir  puceles. 
Sachiés,  c'est  fine  vérités, 
Par  moi  perist  Virginités,  392 


Ke  mes  papelars  et  beghines 

Sovent  doins  de  mes  disciplines. 

Ke  volés  ke  je  vous  plus  die  ? 
■t'o/']    Tant  ai  fet  faire  putcrie,  396 

372    Adultère  et  ribauderie 

En  gens  mondains  et  en  ciergie 

Ke  nus  dire  ne  le  poroit 

Se  .ce.  ans  vivre  devoit.  400 

376    Voilliés  devant,  voilliés  deriere, 

[fol.   i-jo] 

Moût  arai  gent  a  ma  baniere. 

380 


Entendes  a  moi,  Gloutenie  : 

Tresdont  avés  estei  m'amie  404 

Ke  fesistes  le  primier  homme 

Et  sa  feme  mangier  la  pomme. 

Grant  besong  ai  de  vostre  aïe 

Et  de  vostre  chevalerie.  408 

Quant  vo  baniere  sus  levés, 

En  moût  de  lieus  pooir  aveis  : 

Un  hanap  i  a  et  un  pot  ; 

Paier  en  faites  maint  escot.  412 


369  P.  le  pechié  N  —  An  lieu  des  v.  369-370,  P  a  ces  quatre  vers  {dont  les 
deux  derniers,  légcrevient  altérés,   sont  aussi  dans  C)  : 
Par  la  gloutonnie  del  vin. 
Et  la  lignie  Bengamin 
Par  moi  fu  près  toute  essillie, 
Davis  pécha  en  la  famé  Uric. 

—  371  la  famé  A.  PN  —  375  Salmons  A'  —  377  aussi  PN —  380  et  de  N  — 
384  .V  omet  le  —  386  pinchier  luitier  P  —  387  Karole  P  —  389  musez  P  ; 
Muses  tabours  et  vieles  A'  —  390  Tout  pour  dessevoir  les  pucelles  N,  Fais 
esbaudir  pour  ces  pucelles  P  —  591  Et  s.  que  c'est  v.  A'  —  A'^  omet  les  v. 
393  ^^  394  —  395  Q-Ue  V.  que  je  plus  vous  die  PN  (bonne  leçon  ?)  —  A'^  omet 
les  V.  399  et  400  —  400  Se  a  tous  jours  vivre  voloit  P  —  401  Veuilles.  .  . 
veuillez  P,  Vuillez.  .  .  vuillez  A'  —  402    Moût  ai  de  gens  P. 

Rubrique  de  P  :  Orguel  a  Gloutonnie.  Rubrique  de  N  :  Orgueil  parle. 
404  Touz  temps  a.  A' —  405  Qui  A'  —  406  Assa  f .  A'  —  O  omet  le  v.  408 

—  409  Q.  vostre  b.  .V  —  410  des  1.  G  —  411  Ung  anap  av  .1.  p.  N  —  412 
P.  i  f.  P. 


LE  MIROIR  DE  VIE  ET  DE  MORT 
GLOUTENIE 


525 


En  tous  les  licx  ou  je  pornii, 
Dame,  a  vo  grei  vous  servirai. 
Par  vo  consel  et  le  Sathan 
Fis  la  pomme  mangier  Adan. 
Si  tost  c'ot  fait  le  primier  mors 
Régna  cha  jus  pechiés  et  mors 
Sour  lui,  sour  toute  sa  lignie. 
Dont  en  int'er  a  grant  partie. 
Noé  mangier  fis  le  roisin  ; 
Ivres  en  fu  comme  de  vin, 
Et  com  ivres  se  descovri 
Et  deshonestcment  dormi. 
L'un  de  ses  fiex  l'en  escarni, 
Mais  li  autres  le  recovri, 
Li  tiers  de  chu  engemissoit 
Et  en  son  cuer  pensiex  estoit. 
Quant  s'esveiila,  si  beneï  [fol. 
De  Dieu  celui  ki  le  couvri, 
Mais  a  l'autre,  ki  l'escarnist. 
Moût  ireement  le  maudist  : 


416 


420 


424 


428 
70  b] 


4Î2 


De  lui  nasquirent,  che  dist  on. 
Vilain,  ribaut,  serf  et  glouton. 
Or  est,  je  vous  di,  se  lignie 
Par  tout  le  mont  multepliie,  436 

C'a  paines  n'i  trovroit  on  mie 
De  sobre  gent  une  puingnie. 
Au  vin  vont  tout,  petit  et  grant. 
Et  tant  en  boivent  li  auquant         440 
Dont  par  els  naist  tele  meslee 
Ki  ne  puet  estre  desevrce, 
Ou  soit  a  droit  ou  soit  a  tort, 
K'il  n'i  ait  aucun  homme  mort.  444 
Je  sui  dame  de  mainte  tiere. 
Winse  plantai  en  Engleterre. 
Galois,  Tiois  et  Avalois 
Maintienent  bien  toutes  mes  lois.  448 
En  Flandres  ai  maint  preu  serjant, 
A  Ypre,  a  Bruges  et  a  Gant. 
Li  povre  vont  a  le  cervoise, 
S'ille  est  bone,  il   i   font  grant  noise, 

[452 
Et  li  plus  rike  vont  a  vin, 


Rubrique  de  P  :  Gloutonnie  a  Orguel. 

414  D.  a  vostre  gre  .V  —  415  P.  vostre  c.  N  —  419  S.  1.  et  t.  N  —  421 
Noël  A';  fis  mengier  PX(C)  —  Les  v.  425  et  426  se  lisent  ainsi  dans  N  : 

Li  ungs  des  fieux  l'escharnissoit 

Et  li  autres  le  recovroit. 

—  428  Et  de  parfont  cuer  soupiroit  PX(C)  —  431  M.  a  celui  qui  P(C),  M. 
l'autre  filz  qui  A'  —  432  Par  moult  grant  yre  le  m.  A^  —  433  De  cel  nascui- 
rent  P  —  434  Ribaut  vilain  A'^  —  435  Or  e.  se  v.  N  —  436  m.  si  essauchie 
P  —  437  C'a  paingne  i  trouveroit  on  m.  P,  C'a  paigne  trouveroit  on  mie  A^ 

—  458  une  partie  P  —  440  Et  quant  en  b.  li  enffant  A'  —  441  e.  sourt  A"  — 
442  Qui  ne  peut  estre  dezmellee  P,  Qui  ne  puit  estre  a  pais  entée  A'  —  446 
Winsse  plantai  et  Engleterre  P,  Et  (sic)  plantay  en  Engleterre  A'  —  P  ajoute 
après  ce  vers  (les  deux  premiers,  légèrement  altérés,  sont  aussi  dans  C)  : 

Les  coustumez  ont  Englès  tenu 
Des  le  temps  le  bon  roy  Artu 
Que  li  cors  respondi  sour  lui, 
Dont  puiz  au  cuer  ot  grant  anui. 
Winse  (?),  ce  vouz  dist  lor  latins. 
Et  bons  hors  li  mers  (?)  est  vins. 

—  449  m.  bon  s.  P  —  452  Celle  est  bonne  il  font  grant  lîoise  A",  Ou  la 
bonne  est  a  moût  grant  oure  P  —  433  au  vin  X  ;  P  omet  ce  vers. 


52é  .A.    LANGFORS 

U  a  miiis  ou  au  lewekin.  Quarante  jours,  chen  est  li  drois.  472 

Li  cnfanchon  tempre  l'aprendent,  Toutes  en  avons  a  sofFrir, 

Pour  la  douceur  après  coi  tendent,  456  Et  de  no  gent  vont  moût  périr: 

Et  tant  i  vont  mi  gloutonciel  Mais  après  revieng  en   virtu 

K'i  en  devienent  laronchiel  ;  Ausi  grande  con  devant  fu.  476 

Car  quant  il  n'ont  plus  ke  dcspendre,  Pour  Dieu,  dame,  ne  doutés  rien  : 

\fol.  lyo  i'o]  11  n'est  nus  hon,  je  le  sai  bien, 

Si  emblent  tant  ke  il   vont    pendre.  Tant  soit  envers  Dieu  papelars, 

460  Ne  soit  envïeus  u  escars,  480 

Enîi  a  tel  fin  sont  venu  Pcrecheus,  glous,  luxurïeus 

Plusour,  jouene,  vieil  et  kenu.  Ou  d'ire  plains  ou  orgoillcus. 

Ke  vous  feroie  plus  lonc  conte?  Certes,  je  n'en  sai  nul,  par  fait, 

Ki  me  maintient  va  tost  a  honte.    464  Ke  de  nos  l'une  avoec  lui  n'ait.    484 

Partout  on  conoist  bien  m'ensenge:  Dame,  soies  fiere  et  estoute. 

D'Irlande  dusqu'en  AUemaigne  Nés  li  pasteur  ne  voient  goûte 

Toutes  sommes  enrachinees  Ki  sont  en  mi  l'arbre  rampé. 

Par  tout  et  fermement  plantées.    468  Car  lor  oeil  sont  si  aombré  488 

En  tous  les  tans  aidier  vous  voelj.  De  foilles  et  de  viers  rainchiax  [fol. 
Fors  qu'en  quaresme,  ou  estre  suell  ijo  W;] 

Malades  en  l'an  une  fois  Ke  nés  puet  atoucicr  solaus  ; 

454  Dans  G,  leuekin  a  été  corrigé  après  coup  en  lewekin  ;  Ou  a  mies  ou  au 
lieuekin  P,  Ou  au  mies  ou  au  liuequin  iV  —  458  Qu"il  PN  —  459  Et  quant 
il  P,  Car  il  A^  —  460  Si  emblant  tant  c'on  les  va  p.  N.  En  marge  des  vers 
459  et  460,  il  y  a  dans  N  Nota  —  462  Plusour  et  jone  et  quenu  P,  Pluseurs 
viel  jeune  et  chenu  N  —  Après  le  v.  462,  2V  ajoute  (cf.  les  v,  465  et  466)  : 
Au  festez  jouer  et  dimenche 
Par  tout  ay  levée  m'enseigne. 

—  465  dyroye  N —  464  va  tout  P,  tost  va  A''  —  466  D'Islande  P.  N  omet  ici 
h-s  V.  465  et  466  (voir  aux  variantes  du  v.  462)  —  471  Malade  N.  La  leçon 
adoptée  est  celle  de  X  pour  les  v.  470  et  4^1,  qui  se  lisent  ainsi  dans  G,  P  et  O 
(lacune  dans  C)  : 

Fors  en  quaresme  malade  (maladez  P)  suell 
Estre  cascun  an  une  fois. 

—  472  Quarantes  jours  chen  est  li  drois  G,  Quarentc  jours  soit  tors  ou  drois 
iV,  Par  .xl.  jours  .i.  et  trois  P  —  474  noz  gens  PN(C);  vons  G,  veons  O, 
vont  P,  voy  A'^  —  478  homme  jel  s.  v.  GO,  lions  je  s.  b.  P  —  481  Preceus 
glous  ou  luxurieus  P(C)  —  Les  v.  481  et  482  se  lisent  ainsi  dans  X  : 

Plains  d'ire  glous  ou  luxurieux 
Ou  envieux  ou  orguilleux. 

—  484  Qui  A^  —  485  Dame  soues  P  —  486  Nis  li  p.  n'y  N  —  489  Des  f. 
et  de  G,  Dez  f.  et  dez  O  —  490  Que  ne  lez  peut  touchier  s.  P,  Qui  ne  puet 
atouchor  s.  A^. 


LE  MIROIR  DE  VIE  El'  DE  MORT 


527 


Car  s'il  apcrtement  veoient, 

Tout  chu  k'il  dient  il  siuroitint.  492 

—  Que  cosc   est   chu,  chc  dist  Or- 

[ghiols, 
Ke  tu  as  dit  et  dire  viols  ? 

—  Comment,  dame,  nel  savcs  mie  ? 
N'entendes  point  d'alleghoric  ?  496 
Il  racontent  de  Jhesucris, 

Quant  il  ala  par  le  pais 

Pour  preechier  et  sermoner 

Son  pule,  k'il  voloit  sauver,  500 

Si  disciple  après  lui  aloient  ; 

De  simples  dras  vestu  estoient. 

N'a  voient  mie.  dras  roiaus  ; 

A  pict  aloit  cascuns  descaus,         304 

Ne  chivauchoient  nul  destrier, 

N'estoient  orgoilleus  ne  fier, 

Sovent  les  servoit  H  plus  sire. 

Sans  envie  erent  et  sans  ire,  508 

Sans  gloutenie  et  sans  luxure. 

Car  en  eaus  n'avoit  nule  ordure . 

Quant  faim  avoient,  li  pains  d'orge 

Souefavaloit  en  lor  gorge.  512 

Moût  ert  lor  vie  nette  et  pure. 

D'or  ne  d'argent  n'avoient  cure 

Ne  de  palais  ne  de  castiaus. 

Car  entre  aus  luisoit  li  solaus,       516 

Ki  lor  veùe  enluminoit, 


Si  ke  nus  d'aus  ne  canceloit,  [fol.  iji] 
Fors  seulement  li  fc)  Judas, 
Hn  cui  se  mist  li  Sathanas,  520 

Et  no  suer  Covoitise  ausi, 
Quant  il  as  Juïs  le  vendi. 
Meement  sains  Jehans  Baptistes 
Vivoit  si  com  uns  sains  hermites,  524 
Ki  de  peus  de  camel  viesture 
Vestoit  a  se  car  aspre  et  dure. 
Quant  il  ot  auques  grant  fan^ne, 
Dont  mangoit  aucune  rachinc       528 
U  laoustes  ou  miel  salvage. 
Ensi  vivoit  en  l'ermitage. 
Quant  dutjliesuin  el  flun  Jordain 
Baptizier,  il  n'osoit  se  main  552 

Mètre  sor  lui,  s'a  doute  non, 
Kar  bien  sot  qu'il  ert  Diex  et  hon. 
Ore  uns  prestres  messe  dira, 
En  ses  mains  le  cors  Dieu  tcnra 
Et  usera  cel  sacrement  ; 
Quant  ara  fait  assés  briement. 
Voira  aler  boire  et  mangicr. 
Sans  contredit  et  sans  dangier. 
De  .ij.  mes,  de  .iij.  ou  de  quatre, 
Assés  de  l'un  et  plus  de  l'autre. 
S'il  a  bon  vin  ki  li  talente, 
A  son  compangnon  le  présente:    544 
«  Tieng,  je  t'en  doins,  après  m'en  donc. 


)>t 


540 


492  Tout  quant  qu'il  dient  il  feroient  P,  Tout  ce  qu'il  diroient  feroient  .V. 

493  Quel  ch.  PN  ;  P  met  le  second  ce  —  495  ne  s.  N  —  496  nient  P  — 
497  r.  ke  J.  GO  ;  Il  nouz  dient  en  J.  P  —  502  De  simple  dras  G  —  505  a 
nul  G  —  506  Ne  e.  G  —  510  Ne  en  P  —  512  S.  descendoit  en  la  g.  ^V  — 
513  M.  est  N —  516  Avec  aus  estoit  \\  s.  P  —  5 18  ne  chaloit  P  ~-  Lesv.  519 
et  520  se  Usent  ainsi  dans  P  : 

Fors  seulement  li  Sathenas 

Qui  se  mist  ens  ou  fel  Judaz. 
—  521  Et  nostre  s.  A'  —  522  /••  o)nel  il  —  523  Mesmement  PN —  524 
comme  sains  N  —  525  peul  de  camel  P,  pel  de  chamelx  N  —  527  Q.  avoit 
a.  JP —  550  Ainsi  vesqui  P —  531  ou  flun  P,  au  flu  A'  —  533  sens  doubte 
non  N  —  534  est  A/^  —  535  Près  (fausse  initiale)  N  —  536  Le  cors  Dieu  en 
sezm.  t.  P  —  537  tel  s.  P  —  542  et  puis  N  ;  A.  de  l'un  plus  que  de  l'a. 
P  —  54)  T.  je  le  d.  GO,  Bien  je  t'en  d.  P. 


528  A.    LÂNGFORS 

«  Cis  crut  sor  une  vinge  bone.  »  Et  ont  grant  famine  sovent  ; 

De  teus  i  a  ne  puent  vivre  S'assés  eussent  pain  a  mesture, 

S'il   n'en   sont  cascun  jour  près  ivre.  Che  lor  seroit  rike  pasture, 

[fol.ijih]     548  Et  autretant  vivent  ou  plus 


Longement,  bien  sai,  en  tel  lieu 
Ne  puet  on  mie  tenir  Dieu . 
Après  covoitent  rikes  dras, 
Rikes  hostiax,  d'argent  hanas. 
Rikes  dou  rike  a  cortesie, 
Pour  plus  monter  en  siengnorie. 
Ensi  rampent  tous  dis  amont 
Tant  ke  il  en  mi  l'arbre  sont 
Ou  des  pechiés  lor  delis  ont. 
Tele  est  la  vie  de  cest  mont. 
De  teus  i  a  ki  pour  lor  vies 
Sauver  entrent  en  abaïes 
Ki  ja  ne  devenissent  moine 
S'il  peùsent  estre  canonne. 
Aucun  dient,  cui  vie  plaist, 
Dont  delis  de  car  vient  et  naist, 
Ke  jadis  fu  forte  nature 


55: 


556 


Ke  teus  fait  ki  d'aus  est  plus  drus.   576 
Ki  d'ardant  cuer  Dieu  serviroit,  ' 
De  quant    k"i    li    demanderoit   [fol. 

lyi  v°] 
Porroit  asscs  estre  asseûr  : 
Puisant  i  apperietur.  58a 

Les   paroles  Je    h    J'ie  et  de  le  Mort. 


Quant  cascune  ot  bien  escoutee, 
560    Celé  ki  sor  l'arbre  ert  montée, 
Ki  dite  estoit  du  mont  la  Vie, 
De  grant  leecheen  haut  s'escrie  :   584 
«  Humaine  Mors,  je  sui  roïne. 
564    Ne  soies  jamais  me  voisine  ; 
Se  tu  es  près  de  moi,  t'en  fui. 
Garde  ne  me  fai  nul  anui.  »  588 


Plus  c'ore  assés  et  moût  plus  dure. 

Petit  vaut  c'om  ensi  se  coevre.  Li  Mors  respont  :  «  Moût  as  orguel. 

Etnediston:  «  Licuers fait  l'oevre  568  Vois  chi,  je  te  porte  un  linsuel. 

Plus  ke  ne  fâchent  li  lonc  jour»  ?  Avoec  moi  aras  compangnie. 

On  voit  povre  gent  en  langour.  Ne  te  voel  plus  soflfrir  en  vie .  592 

Ki  moût  ont  travaill  et  torment  Je  te  sui  venue  taper. 

548  Se  il  ne  s.  ch.  j.  ivre  PN  —  En  marge  des  v.  547  et  548  il  y  a  dans  N 
Nota  —  A'^  omet  les  v.  553  «/  554  —  5  55  tout  dis  G,  tous  jours  A^  —  5  57  Et 
des  A'^  —  560  en  abies  G,  en  esbaye  A'^  —  561  Que  ja  A^  —  563  que  vie  A''  — 
A^  omet  les  v.  565  et  566  —  569  ne  font  li  N  —  570  en  labour  N —  P 
omet  les  V.  571  et  572  — -573  Ce  vers  est  trop  long  si  on  compte  eussent ^o?/;- 
trois  syllabes,  à  moins  de  corriger  Se  eussent  —  P  omet  les  v.  575  ?/  576  — 
576  A'^  omet  drus —  577  Q.  d'arJent  cueur  Dieu  ameroit  N,  Qui  vraiement 
Dieu  ameroit  P  —  579  Pourroit  moût  bien  estre  aseùr  P. 

Rubrique  de  P.:  La  Vie  a  la  Mort.  Rubrique  de  N  :  La  Vie  parole. 
582  est  A^  —  587  te  fui  GO—  588  Pour  Dieu  ne  P. 
Rubrique  de  P:  La  Mort  a  la  Vie.  Rubrique  de  N  :  La  Mort  parle. 
590  je  t'aport  PA^  (bonne  leçon})  —  Après  ce  vers,  N  ajoute  : 
Assés  fais  celuy  courtoys  don 
Qui  je  doins  vesture  et  maison 
Plus  que  a  ceulx  qui  ont  le  hart 
Ou  que  li  mers  noyé  ou  fus  art. 


Cuidoies  tu  tous  dis  régner  ? 
Moût  tost  seras  noire  et  oscure 
Car  tu  es  cendre  et  poreture. 
Toute  ta  car  mangeront  vier, 
Soit  en  esté  ou  en  yver. 
Autelle  con  tu  chi  me  vois 
Seras  entre  clii  et  un  mois. 

—  Pour  Dieu,   merclii  !,  cliu  dist  la 

[Vie, 
Ne  me  t'ai  ceste  félonie. 
Un  jour  entier  n'ai  pas  vcscu, 
Et  ja  viens  taper  mon  escu .  604 

Dedens  tiere  ne  sai  manoir. 
Prent  tant  ke  viels  de  men  avoir, 
Si  me  done  encore  respit.  «  [fol.  iji 

l'O  h] 

Li  Mors  respont  :  c  J'ai  en  despit  608 

Chu  ke  t'as  dite  tel  parole, 

Car  tu  l'as  parlée  moût  foie. 

Se  tu  vivoies  .x.  ">  ans, 

Petis  te  sambleroit  li  tans.  612 

Je  ne  demanc  nul  autre  avoir 

Fors  ke  ton  cors,  che  voel  je  avoir. 

Dont  ne  seroit  nule  droiture 

En  moi  trovee  n'en  Nature,  616 


LE  MIROIR  DE  VIE  ET  DE  MORT 

Se  tout  a  fait  en  mi  me  voie 
Et  povre  et  rike  ne  prendoie . 


529 


596    —  Pour   Dieu  ! 


600 


lai  moi  mander  le 
[prestre. 
Se  li  conterai  tout  mon  estre  620 
Et  pechiés  dont  sui  entechie, 
Si  comme  feme  courechie. 
—  Ke  viels  mander  ?  Ne  pues  parler, 
A  paines  pues  tu  langheter.  624 

S'encor  ères  en  plaine  vie, 
Encor  nel  manderoies  mie, 
Et  si  t'estoit  amonesté 
Sovent  par  ceste  autorité  :  628 

Vigilate  itaqiic,  nain 
Wescilis  dieiii  nec  horani. 
Ceste  cose  sone  en  latin  : 
(<  Veilliés  ausi  duskes  le  fin,  632 

Car  l'eure  et  le  jour  ne  savés 
Ke  de  cest  siècle  partirés.  » 
Veilliers  est  bones  oevres  faire 
Teilles  ki  a  Dieu  doivent  plaire.     636 
Or  voisk'ilte  covient  morir  [fol.  I/2] 
Ne  de  mes  mains  ne  pues  fuir. 
Mil  m'atendent  ore  en  ceste  eure. 
Je  ne  puis  chi  faire  demeure.         640 


594  tout  dis  G,   tous   jours  .V  —  599   Autele  que  N  —  P  omet  h  v.  600. 

Rubrique  de  P  :  La  Vie  a  la  Mort.  Rubrique  de  N  :  La  Vie  parle. 

601  s'a  dit  A'  —  602  vilenie  .V  —  604  vieux  N  —  605  Par  dedans  t.  N 
—  606  Pren  tant  du  mien  que  vieulx  avoir  N  — 607  donnez  encore  P. 

Rubrique  de  N  :  La  Mort  parle. 

609  tu  as  dit  N  —  613  P  omet  nul  —  614  F.  que  t.  c.  ce  veu  ge  a.  P,  Qiie 
t.  corps  celuv  vuil  je  avoir  A'^  —  618  prandroye  A^. 

Rubrique  de  A'  :  La  Vie  parle. 

619  laisse  moy  A'^  —  620  Si  li  conteray  A'^,  Si  ligehirai  P. 

Rubrique  de  X  :  La  Mors  respont. 

625  Tu  ne  veulz  m.  N  —  624  P  omet  tu  —  P  omet  les  v.  625-636  —  625 
S'encores  estoies  en  pi.  v.  A^  S'encor  fuches  en  pi.  v.  O  —  626  Encore  ne 
le  G,  Encores  ne  le  A^,  Tu  ne  le  O  —  627  Et  si  t'iest  bien  a.  A'  —  O  finit 
au  beau  milieu  du  v.  629  (Vigila...)  —  651  C.  ch.  dit  en  1.  .V  —  652  Vil- 
liez  aussi  jusque  en  la  f.  N  —  633  ne  le  N  —  636  Celles  qui  Dieu  puissent 
pi.  A^  —  657  Bien  v.  P  —  638  ne  puis  A^  —  639  en  cest  eure  G,  en  cest 
heure  P,  a  ceste  heure   N. 

Romania.  XLVIl.  34 


530  A.    LANGFORS 

Atendu  as  trop  longemcnt.  » 
Le  paume  hauce  ireemcnt, 
Si  li  dona  un  si  grant  clap 
Ke  li  et  l'arbre  jus  abat. 

De  la  noise  c'adont  oï 
En  mon  dormant  entresali. 
Grant  peur  oi,  et  nonpourquant 
L'arbre  fis  paindre  maintenant, 
Ke  je  nel  mesisse  en  obli, 
Chu  ke  j'en  vi  et  ke  j'oï, 
Tout  ensi  con  vei^i  l'avoie  ; 
Plus  en  froie  se  le  savoie. 
Le  Miroir  de  A'ie  appellai 
Et  de  Mort  chu  ke  fait  en  ai, 
Car  ki  en  un  miroir  se  mire 
De  chu  k'en  sa  face  a  a  dire 
Puet  conoistre  et  apercevoir. 
Tout  autresi  sachiés  pour  voir 
K'en  vir  et  oïr  ches  pechiés 
Est  aucuns  des  siens  adreciés 


Et  puet  de  le  mort  remenibranoc 
Avoir  par  ceste  demonstrance. 
Vie  en  cest  siècle  en  l'autre  est  mors 
644    Et  s'est  poreture  li  cors.  664 

Che  sachent  tout  a  le  parclosc 
Ke  parfaite  fu  ceste  cose, 

648    Si  con   nons  dist    ciels    ki    l'escrist, 

[fol.  i-]2  h\ 
L'an  nostre  Siengneur  Jhesucrist  668 
Mil  deus  cens  et  sietante  et  sis, 

652    Le  jour  saint  Marcel  de  Paris, 
C'est  au  commencement  d'esté, 
Tier  jour  après  le  Trinité.  672 

Pour  chu  le  volt  en  romans  faire 

656    Ke  lai  i  prengnent  exemplaire. 
.VL'.  quatre  vins  et  huit  viers, 
Tant  escrist  et  en  fist  Robiers  ;    676 
Pour  chu  k'on  l'apeloit  de  L'Omme, 

660    Fist  chi  d'un  oulme  naistre  un  homme. 


642  irieement  P,  yrement  iV  —  643  clac  AT,  cop  V. 

646  d.  tous  tressailly  PK  —  647  Gr.  peur  en  oi  G —  649  ne  le  'N  —  650  et 
qu'en  oy  P;  Ce  qu'en  dorment  vi  et  oy  A'' —  651  enssi  que  "N —  652  Plus 
en  froie  se  la  savoie  G,  Plus  en  feroie  se  le  savoie  P,  Plus  en  feroye   se 
savoye  A^  —  653  Le  mirouoir  P,  Le  miroer  A'^  —  655  miroer  PA''  —  656 
Puist  A^  —  658  T.   a.  est  il  p.  v.  N  —  659  K'en  vir  et  oïr  ches  pochies  G, 
Qu'en  voir  et  hoir  ces  péchiez  P{C),  Que  veoir  et  oïr  ces  pechiés  A'  —  660 
Et  aucuns  P;  Et  chascuns  de  siens  A'  —  P  lit  ainsi  les  v.  661  et  662  : 
Et  puet  de  la  mort  ramembrer 
Avoir  par  ceste  remambrance. 
—  663  A'  omet  est  —  664  Et  c'est  PA'. 

669  Mil  .ce.  sessante  et  six  P,  Mil  .ccc.  ix.  et  vi  X —  672  Tiers  PN  — 
673  Pour  ce  que  le  v.  N  —  674  Li  lay  P  —  Les  vers  675  et  678  se  lisent  ainsi 

dans  P  : 

Huit  cens  d'une  rime  et  .viii.  vers, 
Pou  plus,  pou  mains,  en  fist  Robers; 
Pour  ce  c'om  l'apeloit  de  L'Oulme 
Fist  il  d'un  houlme  naistre  un  houlme. 
Et  ainsi  dans  N  : 

Du  roumans  entour  .vu-,  vers, 
Peu  plus,  peu  mains,  en  fist  Robers  ; 
Pour  ce  que  on  l'appeloit  de  L'Oume 
Fist  cil  d'ung  ourme  naistre  un  homme. 


U-:  MIROIR  J)l-.   FIE  ET  DE  MORT  531 

[Miniature  III]  S'il  a  en  aucun  lieu  nicspris, 

Priant  ocvrcs  ii  doinst  Diex  foire  Vilainement  ne  soit  repris  ;  684 

Dont  on  sepnist  demausretraire.  680  Car  il  n'est  nus,  s'il  moût  parole, 

.X.  et  .vii|.  viers  fist  en  latin.  Soit  lions,  soit  feme  ou  clers  d'escole. 

Mais   or    vous  pri    tous    en    la    fin,  Ne  die  tel  cose  a  le  fois 

[Jol .    772  ;■"]  Dont  aucun  en  font  lor  bufois.     688 

{A  suivre.)  ■  Arthur  LÂngiors. 

P  omet  lesv.  679-80 —  681  Sur  les  vers  latins  transcrits  dans  la  tuiniature, 
voir  le  d-euxièvie  article.  —  685  nulz  ce  mot  P  —  686  Soit  homme  soit  feme 
soit  clers  d'escole  G  —  688  aucuns  ticnent  1.  P  —  P  se  lerniinepcir  les  six 
vers  suivants,  qui  sont  peut-être  authentiques  : 

Ht  dit  que  tiens  conseille  autrui 

Qui  povre  conseil  donne  a  lui. 

Pour  ce  requier  par  charité, 

Ançois  pour  Dieu  et  pour  pit(i)é,  692 

Part  li  donnez  en  vos  biens  fais. 

A  tant  de  son  songe  me  tais.  694 

Explicit  le  dit  des  .vu.  serpens. 

Voici,  à  partir  du  v.  679,  la  fin  de  N  {dont  quelques  vers,  manquant  dans  G, 
se  retrouvent  dans  P)  : 

Prions  euvre  li  doint  Dieux  faire  679 

Telle  que  a  Dieu  puisse  plaire.  680 

Selonc  l'exampleque  dit  Dieux  : 

Qui  de  terre  est  de  terre  sieux  (sic), 

Parle  (corr.  Parole  ?)  tout  aussi  cil  hom, 

D'arbre  a  seurnon,  s'en  fist  sermon, 

Et  dist  que  tieux  conseille  autruy  689 

Qui  povre  conseil  donne  a  luy  ;  690 

La  bûche  en  autrui  oeil  voit  (sic). 

Mais  ou  sien  le  bauc  oblioit. 

Par(p  barré)  ce  requiert  par  charité,  691 

Pour  Dieu,  pour  grâce  et  pour  pitié,  692 

Part  li  donnés  en  vos  bien  fais.  695 

A  tant  de  son  songe  me  tais.  694 

Priez  ensement  pour  celuy 

Qui  cest  ystoire  transcricy. 

Arbor  adest  uhnus,  canipestris  villa  sic  Uhnus. 
Fio  sub  bac  uhno  Robertus  natus  in  Ultno. 

.4ulieu  du  premier  ulmus  le  ins.  a  plutôt  vunus. 


LA 
DIPHTONGAISON    EN    CATALAN 


Selon  l'avis  de  presque  tous  les  romanistes  qui  se  sont  occu- 
pés du  catalan,  cette  langue  n'a  jamais  connu  la  diphtongaison 
des  voyelles.  A.  iMussafia ',  MM.  Morel-Fatio  ^,  Saroïhandy 
et  Schâdel  '  sont  d'accord  sur  ce  point.  M.  Meyer-Lùbke  -♦  ne 
se  prononce  pas.  Seuls,  MM.  Pompeu  Fabra  et  Antoni  Griera 
ont  envisagé  la  question  d'une  autre  façon.  M.  Griera  effleure 
incidemment  le  problème  sans  l'aborder  de  plus  près  :  «  Convé 
tenir  en  compte  que  pit,  lit,  viii  poden  représentât  una  etapa 
mes  avançada  del  provençal,  que  diftonga  la  e  per  influencia  de 
la  palatal  »  5  et  «  els  exemples  Ut,  nit,  kiiiro,  fan  posar  la  pre- 
gunta  si  en  català  va  existir  o  no  la  diftongaciô  condicionada 
com  en  provençal  '''  ». 

M.  Pompeu  Fabra  a,  le  premier,  fait  appel  à  la  diphtongai- 
son pour  expliquer  certains  phénomènes  du  vocalisme  catalan, 
dans  une  remarquable  étude  publiée  dans  la  Revue  Hispanique  '', 
par  laquelle  il  a,  sinon  donné  la  solution  définitive  de  tous 
les  problèmes  qu'il  y  soulève,  du  moins  largement  contribué  à 
déblayer  le  terrain  pour  des  recherches  ultérieures.  Sa  thèse, 
quoique  en  quelque  sorte  en  marge  de  la  présente  étude,  vaut 
d'être  résumée  ici  ^. 

.1.  Sete  savis,  p.  155  et  s. 

2.  Grôber,  Gruudriss,  1%  852. 

3.  Romania,  XXXVII,  p.  145,  §§  3  et  5. 

4.  Rom.  Gramm.,  I,  178. 

5.  A.  Griera,  Frontera  catalano-aragonesa  (Biblioleca  filolôgica  del  institut 
d'Estudis  Catalans),  p.  51. 

6.  Ib.,  p.  75. 

7.  T.  XV  (1906),  p.  9  et  ss. 

8.  La  présente  étude  était,  dans  ses  parties  essentielles,  conçue  et  écrite 


LA    DIPHTONGAISON    EN    CATALAN  533 

M.  Fabia  dresse  une  liste,  assez  nourrie,  de  mots  catalans  où 
IV  tonique  latin  se  trouve  représenté  dans  toutes  les  combinai- 
sons phonétiques  qu'offre  la  langue.  Il  ressort  de  ce  relevé  que 
IV  ouvert  du  latin  vulgaire  est  rendu  en  catalan,  sauf  dans  des 
cas  déterminés,  par  ^',  tandis  que  IV  fermé  a  tout  aussi  régu- 
lièrement abouti  à  é.  C'est  le  monde  renversé,  «  Le  change- 
ment de  e  en  é  n'a  pas  lieu  :  devant  /  et  h  (cèl,  peu)  ;  devant  le 
groupe  »';•  (gihidre)  ;  devant  r  entravé  excepté  r  -\-  labiale 
(bivéni)  ;  devant  rr  (jèrrd).  Par  contre,  un  g  précédent  semble 
arrêter  le  passage  d'c  à  c  ;  nous  avons  gép  à  côté  de  cep  ;  gingébre 
à  côté  de  pébre.  Les  groupes  ng  palatal  et  7igu  troubleraient 
aussi  le  développement  régulier  d'un  e  antérieur  :  nous  avons 
diitménge,  vcnjn,  Ilétigim.  Nous  avons  enfin  é  devant  /  :  m, 
Ih'i  ' .  »  Comment  doit-on  expliquer  ces  changements  en  appa- 
rence si  déconcertants  ?  M.  Fabra  voit  dans  é  (-<  ê)  «  une 
réduction  d'une  ancienne  diphtongue  ei  :  e  se  serait  réfracté 
en  ei  (cp.  le  franc.,  le  rhétique)  ;  puis  il  se  serait  produit  une 
dissimilation  entre  les  deux  éléments  de  la  diphtongue,  (7  serait 
devenu  ei  ;  et,  finalement,  ei  aurait  été  réduit  à  e  -=  ê.  L'an- 
cienne diphtongaison  de  la  voyelle  e  en  catalan  expliquerait 
aussi  Vç  majorquin  :  il  serait  l'effet  d'une  dissimilation  plus 
forte,  ei  se  serait  avancé  jusqu'à  ei,  avant  la  perte  de  l'élément 
palatal  ».  «  Quant  au  passage  d'f  à  é,  il  serait  lié  à  l'allongement 
de  1'^"  primitif.  En  s'allongeant  e  perd  son  homogénéité  ;  ee,  d'où 
ie  avec  tous  ses  développements  ;  mais  aussi,  par  réduction,  e 
ou  ('  :=  é.  En  catalan  la  réduction  normale  serait  é,  mais  /,  h, 
rr  et  r  -j-  consonne  aurait  donné  le  dessus  à  l'élément  le  plus 
ouvert;  par  contre,  on  aurait  ie  et  finalement  /  devant  la  con- 
sonne palatale  /  -.  » 

L'explication  que  donne  M.  Fabra  du  développement  des 
qualités  de  Vc  en  catalan  est,  comme  on  le  voit,  ingénieuse  et, 
somme  toute,  plausible.  Néanmoins,  elle  a  besoin  d'être  étayée 
par  de  nouveaux  arguments  et  surtout  d'être  corroborée  par 
l'étude  des  développements  dialectaux,  travail  qui  ne  peut  guère 
s'effectuer  avant    l'apparition  de    ï Atlas   linguistique  du  terri- 

dès  1914,  alors  que  je  ne  connaissais  pas  encore  les  travaux  de  MM.   Fabra 
et  Griera. 

1.  L.  c,  p.  19. 

2.  L.  c,  p.  21 . 


5  34  P-    ROKSETH 

toire  catalan  que  prépare  l'Institut  d'Esimiis  Catalans  à  Barce- 
lone. En  attendant,  je  ferai  quelques  observations  de  détail. 
Le  passage  de  IV  à  c  a  dû  s'accomplir  à  une  époque  antérieure 
à  celle  de  la  séparation  du  catalan  continental  d'avec  le  major- 
quin,  sans  quoi  on  s'expliquerait  malaisément  la  concordance 
partaite  qui  existe  sur  ce  point  entre  les  deux  groupes  linguis- 
tiques. D'un  autre  côté,  Ve  avait  déjà  dû  abandonner  sa  qualité 
fermée  primitive,  car  il  ne  s'est  pas  confondu  en  majorquin 
avec  Vé  secondaire  provenant  d'e.  Comment  ne  se  sont-ils  pas 
rencontrés  en  chemin  ?  L'h3'pothèse  d'une  diphtongaison  simul- 
tanée, avec  réduction  ultérieure  de  la  diphtongue,  en  rend 
bien  compte.  Ou  faut-il  revenir  à  l'hypothèse  de  Alilà  y  Fonta- 
nals  '  et  de  M.  Brekke  '  d'nprès  laquelle  l'a'  tonique  >  (<C  e)  du 
majorquin  est  «  un  des  nombreux  vestiges  de  l'ancienne  langue 
conservée  aux  îles  »  ?  Vè  <C  f  du  catalan  central  et  ïc  <<  e  des 
parlers  occidentaux  seraient  alors  des  réductions  de  Vœ.  La 
disparité  entre  les  représentants  actuels  en  territoire  catalan  de 
IV  (^,  éj  é)  vis-à-vis  de  la  concordance  que  nous  avons  observée 
dans  le  développement  de  Ve  nous  porterait  à  penser  qu'il  fout 
peut-être  partir  de  Vœ  comme  type  commun  du  catalan  primi- 
tif et  que  l'*'  et  Vé  en  sont  des  réductions  postérieures  à  la 
séparation  du  catalan  continental  d'avec  le  majorquin.  C'est 
une  hypothèse,  et  je  la  donne  pour  ce  qu'elle  vaut.  On  peut 
ajouter  qu'on  trouve  aujourd'hui  dans  quelques  villages  de  la 
région  centrale  de  Majorque  (à  Binissalem  et  à  Alarô)  1'^  ■<  e 
dans  les  mêmes  cas  qu'en  catalan  ;  que  ce  soit  la  qualité  pri- 
mitive de  la  vo3'elle  ou  la  réduction  de  1'^,  c'est  ce  que  je  n'ose 
affirmer +.  —  Encore  une  remarque.  V owr <\\io\factiim  ^ fayt 
'>  feyt  > /'/ a-t-ilun^'en  catalan  moderne?  L'fl^'de/aj/ n'aurait 
pas  pu  éviter  de  se  rencontrer  en  chemin  avec  f  ]>  *cy  >-  *4y  ; 
or,  il  ne  s'est  pas  associé  à  cette  dernière  série. 

Je  crois  donc  que  l'hypothèse  de  M.  Fabra  d'une  diphtongai- 
son catalane  de  l'f  ouvert  est  juste,  mais,  pour  les  raisons  indi- 
quées ci-dessus  et  pour  d'autres   qu'il  mènerait   trop  loin  de 

1.  Ra'ue  des  langues  romanes,  X,   146. 

2.  Remania,  XVII,  89. 

5.  Notons  au  passage  que  cet  œ  n'est  pas  arrondi. 

4.  Le  passage  dV  fermé  à  a'  s'observe  ailleurs,  p.  ex.  dans  le  dialecte 
gascon  des  Landes. 


LA    DIPHTONGAISON    EN    CATALAN  53  5 

développer  ici,  j'hésite  à  accepter,  jusqu'à  plus  ample  informé, 
sa  manière  de  voir  quant  à  la  diphtongaison  de  l'c  fermé. 


Il  n'entre  cependant  pas  dans  l'objet  de  cette  étude  de  dis- 
cuter à  fond  tous  les  problèmes  mis  en  lumière  par  l'article  de 
M.  Fabra.  Je  me  bornerai,  dans  ce  qui  suit,  à  tâcher  de  démon- 
trer l'existence,  à  l'époque  prélittéraire,  d'une  diphtongaison 
commune  à  tout  le  territoire  catalan  et  qui  affecte  également 
les  deux  voyelles  ouvertes  e  et  o.  La  thèse  que  je  vais  essayer  de 
prouver  est  la  suivante  :  le  catalan  a,  tout  comme  le  provençal 
et  le  français,  connu  la  diphtongaison  de  Ve  ouvert  et  de  Va 
ouvert  lorsque  ceux-ci  étaient  suivis  d'un  phonème  palatal. 

Les  faits,  brièvement  énoncés,  sont  les  suivants  :  en  regard  de 
la  série  pit  péctus,  llit  léctum,  etc.,  nous  avons  la  série  estret 
strictum  et  dret  di rectum  ;  de  même  nous  avons  ull  ôcu- 
lum,  ;///  nôctemà  côté  de  ^''mo// genùculum,  rot  ructus. 
On  a  depuis  longtemps  signalé  la  contradiction  phonétique  que 
paraissent  impliquer  ces  formes,  et  on  en  a  donné  plusieurs 
explications.  D'après  celle  de  M.  Saroïhandy,  généralement 
adoptée,  les  voyelles  ouvertes  se  seraient  fermées  par  deux 
étapes,  sous  l'influence  d'un  élément  palatal  subséquent  :  è  >* 
é  >  /,  et  ô  >»  (5  >-  u.  Cependant,  il  ne  laisse  pas  de  surprendre 
que,  tandis  que  les  voyelles  ouvertes  se  seraient  fermées  ainsi 
progressivement,  les  voyelles  fermées,  échappant  totalement  à 
l'influence  palatale,  n'aient  pas  bougé.  La  manière  de  voir  de 
M.  Saroïhandy  lui  a  peut-être  été  dictée  par  sa  préoccupation  de 
trouver  des  conformités  entre  le  castillan  et  le  catalan,  confor- 
mités d'ailleurs  indéniables.  Seulement,  en  la  circonstance,  le 
castillan  s'est  comporté  autrement  que  le  catalan  :  Ye  devant 
palatale  s'est  fermé  en  é  et  s'est  arrêté  là,  tandis  que  l'c  a  pro- 
gressé à  son  tour  jusqu'à  /. 

M.  Fabra  fait  rentrer  les  formes  comme  pit  et  ////  dans  sa 
théorie  générale  de  la  diphtongaison  spontanée  de  Ve  («  on 
aurait  te  et  finalement  /  devant  la  consonne  palatale  /  «  ')  et 
rejette  l'action  diphtongante  de  la  palatale  :«....  la  consonne 

I.    L.  C,  p.  21. 


536  p.    ROKSETH 

secondaire  /  ne  semble  avoir  exercé  aucune  influence.  »  —  Si 
cette  explication,  à  la  rigueur,  peut  s'appliquer  aux  mots 
avec  e  comme  pit  et  ///'/,  elle  ne  saurait  rendre  compte  du  trai- 
tement de  IV  en  ////  et  ciixa  côxa.  Or,  la  nature  du  phénomène 
est,  de  toute  évidence,  identique  dans  les  deux  cas.  Il  faut  donc 
chercher  une  explication  applicable  à  la  fois  aux  deux  voyelles, 
f  et  0. 

Je  crois  avec  M.  Saroïhandy  que,  dans  pit  aussi  bien  que 
dans  iill,  nous  sommes  en  présence  d'un  cas  d'assimilation  par 
contact.  Mais  pourquoi  cette  assimilation,  qui  a  suffi  pour  fer- 
mer Ve  de  léctum  en  /,  ne  s'est-clle  pas  exercée  sur  Vé  de  di rec- 
tum, qui  paraîtrait  une  victime  plus  facile  ?  Evidemment  parce 
que  la  force  assimilatrice  n'a  pas  été  la  même  dans  les  deux  cas. 
En  llit  il  a  dû  intervenir  un  élément  fermant  qui  n'existait  pas 
en  dret.  Voici  où  entre  notre  théorie  de  la  diphtongaison  :  ce 
que  la  seule  palatale  subséquente  n'a  pu  accomplira  été  rendu 
possible  grâce  à  l'influence  additionnelle  du  phonème  très 
fermé  qui  précédait  la  voyelle  ouverte  tonique,  c'est-à-dire  du 
premier  élément  de  la  diphtongue  née  sous  l'action  de  la  pala- 
tale (léctum  >>*///r)7  >  ////  et  côc tu  m  >>  *ciioyt  >  *cueyt  >- 
cuyt) . 


Avant  d'entrer  dans  des  détails  sur  ce  processus  je  donnerai 
ici  une  liste  assez  complète  des  mots  catalans  où  nous  trouvons 
aujourd'hui  Ve  et  Vo  représentés  respectivement  par  i  et  //, 
c'est-à-dire  qui  ont  anciennement  connu  la  diphtongue  : 

A.  e: 

ahir  «  hier  »  -<  hé  ri  ; 

desilj  «  désir  »  ■<  *desëdium,  ou  postverbal  de  *desé- 
diare  ; 

despit  «  dépit  »  ■<  despéctum  ; 

enginy  et  giny  ■==  cast.  «  ingenio,  maiîa  »  <C  ingénium  ; 

espill  «  miroir  »  <Cspéculum  ; 

fira  K  foire  »   <  *féria  '  ; 

I.  Plusieurs  formes  provençales  (fièiro,  fiè'nld),  et  probablement  l'ital. 
fiera,  demandent  également  *fëria  au  Heu  du  class.  fêria. 


LA    DIPHTONGAISON    EN    CATALAN  5  37 

flix  ^=  cast.  «  filàstica  »  <  fléxum  '  ; 

^/7  (vieux)  u  jet  »  <  *jéctum  -  ; 

ix  <«  il  sort  »  <C  éxit  ; 

Ilig  «  je  lis  »  (<  Icgo,  par  changement  de  désinence  ;  vieillie 
en  catalan  central,  cette  forme  persiste  en  alghcrois)  ; 

Hit  <■<■  lit  »  <C  lëctum  ; 

niiJls  (vieux)  «  mieux  »  -<  mëlius  ; 

niitg  <■(  demi  »  -<  médium  ; 

pinta  (■<■  peigne  »  <  péctinem.  (Féminin  au  sens  de  peigne 
ordinaire  ;  masculin  au  sens  de  peigne  pour  carder  la  laine,  le 
chanvre,  etc.  Les  étapes  de  l'évolution  ont  dû  être  les  suivantes  : 
péctinem  >  *pieitnè  >  *pitm>  pinte.') 

pirs  (vieux)  =.  pitjor  <  péjor  ; 

pit  «  poitrine  >•  <  péctus  ; 

pitja  <  pédica  '  ; 

projit  "  profit  »  <C  proféctum  ; 

sis  «  six  »  <C  s  ex  ; 

sitja  ^  <C  *sédicum,  -a  ; 


1.  Cette  étymologie  me  parait  également  satisfaisante  quant  au  sens  et  à  la 
forme.  Les  dictionnaires  catalans  traduisent  ce  mot  par  «  filàstica  ».  Voici  la 
définition  qu'en  donne  le  Diccionario  de  la  Academia  espanola  :  «  hilos  de 
que  se  forman  todos  los  cabos  y  jarcias.  Sâcanse  las  filâsticas  de  los 
trozos  de  cables  viejos  que  se  destuercen  para  atar  con  ellos  lo  que  se 
ofrezca  >>. 

2.  Les  formes  provençales  suivantes  ne  s'expliquent  que  par  celte  forme  : 
///,  ;■/('/  (mars.),  jièit  (dauph.). 

3.  Ce  mot  signifie  d'après  Labernia  :  i.  puntal  o  altra  cosa  pera  sostenir 
(cast.  puntal)  ;  2.  massô,  pitjador  ;  3.  ant.  =  pitjada.  —  Pitjada  est  défini 
parle  même  :  1°  =r  cast.  pisada,  huella  ;  2°  =  cast.  apretôn,  empujôn  ; 
y  =  trepitjada.  —  A  côté  de  pitja  et  pitjada  on  a  des  formes  avec  e  :  petja 
(=:  «  pitjada  »  et,  en  majorquin,  «  pied  de  table  »)  et  petjada,  dont  Ve 
provient  de  l'infinitif /le/yi/r  <  pêdicare.  Ce  verbe  a  dû  exister,  et  existe 
peut-être  toujours  dans  quelque  dialecte,  quoique  Labernia  ne  donne  que 
pitjar.  Un  autre  dérivé  de  *petjar  est  le  vieux  mot  peig  =  «  pis,  sol,  pavi- 
ment  ».  Trepitj  «  acciô  de  trepitjar  »  est  également  un  dérivé  postverbal.  — 
A  la  forme  pitja  correspondent  lès  formes  provençales  piejo,  pijo  «  étai, 
pointai  ». 

4.  Labernia  définit  ce  mot  comme  suit  :  «  lloch  sôta  terra  pera  posar  lo 
blat  :  gruta  o  presô    sôta  terra.    »   Outre  ces  acceptions  le  mot  présente  à 


5^8  p.    ROKSHTH 

tix  «  il  tisse  »  <  texit  ; 

vil  «  membre  viril  »  ■<  vëctem. 

B.  i^  : 

avn\  ((  aujourd'hui  »  ■<  hôdic  (vieille  forme  liiiv  = 
(rni'iiy)  ; 

rerfiill  «  cerfeuil  »  <<  caîrefoliu  m  ; 

ciiyda  «  il  soigne  »  <  *côgiiat  ; 

ciill  «  il  cueille  »  <  *c6lligit  ; 

ciixr,  ciiyro  «  cuir  »  <  corium  ; 

ciiyt  a  cuit  »  <C  côctum  (mots  dérivés  cuyln  «  fournée  »  et 
deciiyi  «  décoct  »)  ; 

cuxa  "  cuisse  »  <C  côxa  ; 

despitU  «  dépouille  »  •<  de  -]-  spolium  (ou  plutôt  post- 
verbal de  i/M/)////rtr  <<  despôliare)  ; 

âiiU  (vieux)  =  dàl  <C  dôlium  ; 

ejiiiig  (anntx)  «  ennui  »  <C  *inôdium  ; 

escull  «  choix  «  <C  ex  -|- côlligit  ; 

escuU  '  (vieux)  «  écueil  ;  risque,  péril  »  <  scopulum  *scô- 
clum  ; 

fiill,  fiiJla  ((  feuille  »  <;fôlium  fôlia  ; 

oniix  =  gi'îiixa  -  «  grosseur  »  ■<  *grôssia  ; 

huix  5  (vieux)  «aversion,  dégoût  »  podium  (d'où  hiijar  = 
fastiguejar  et  hiijat  «  fatigué,  dégoûté  »)  ; 

//////,  jiill,  juy  «  ivraie  »  <^  16 Hum  (majorquin  jiiyvoi 
«  persil  )))  ; 

Uitny  «  loin  »  <;  longe  ; 

iiiiiyr  a  je  meurs  »  <C  môreo  ; 

viiig  *<  (vieux)  «  muid  »  <  modium  ; 


Majorque  celle  de  «  meule  de  bois  pour  carbonisation  ».  —  La  vieille  forme 
setge.  au  sens  militaire  de  siège,  ainsi  que  son  synonyme  sctjaiiieiit,  dérive 
d'un  verbe  5ei!/i7/- <  sëdicare,  qui  a  sûrement  existé. 

1.  Les  formes  mod  :rnes  «c:o//,  majorquin  f5Co//o  (cependant,  nom  propre, 
escny)  sont  empruntées  au  castillan. 

2.  Prov.  oroisso,  au  sens  de  grossesse.  Montaigne  a  groissi'. 
5.  La  forme  boy  n'est  pas  populaire. 

\.  La  forme  »wy  paraît  empruntée. 


LA    DIPHTONGAISON    EX    CATALAN  5  39 

miilla  '  <  *môllia  ; 

;///  «  nuit  »  <  nôctem  (de  *iiiiyt  on  a  le  verbe  tramiylar); 

orgull  -  «  orgueil  »  <  *orgôli  ; 

phija  «  pluie  »  <  plôvea  (d'où  sopliiig  «  abri  contre  la 
pluie  »)  ; 

priiixine,  prux  me  (vieux)  i<^  prochain  »  subst.  <  prôximum; 

ptii^  '  «  puy  »  <C  podium  ; 

pHÏx,  ptiys,  plis  «  puis,  depuis  »  <C  pôsteo  (d'où  ilcpiiix 
«  depuis  »  et  despruix,  croisement  de  depuîx  et  després)  ; 

piiix,  pusch  (vieux),  mod.  pue  «  je  peux  »  <  *pôssio  ; 

reciiU  «  recueil  »  <C  re  -|-  côlligit  ; 

reinull  «  mouillure  »,  postverbal  de  remiiUar  <C  re  -|-  môl- 
liare  ; 

suny  (.^  sommeil  »  ^sômnium; 

ireniulja  «  trémie  »  <C  trimôdia  ; 

iruja  «  truie  »  -<  *trôia  ; 

/;•////  «  treuil  >;  -<  tôrculum,  *trôculum  ; 

uJl  «  œil  »  <C  ôculum  ; 

viill  «  je  veux  »  <C  vôleo,  viilla  «  veuille  »  -<  vôleam  ; 

vtiyl,  huyt  «  vide  »  <  *vôcitum  ; 

vu\t  «  huit  »  <C  ôcto. 

J'inclus  dans  la  liste  les  formes  verbales  ciiyda,  ciil!  et  les 
substantifs  postverbaux  despnll,  escnll  «  choix  »,  recuJl  et 
remiill,  dont  1'?/  appartient  originairement  aux  formes  verbales 
à  radical  accentué,  desquelles,  par  analogie,  il  s'est  introduit 
plus  tard  dans  les  autres  formes. 

Il  ressort  de  ces  listes  que  la  diphtongaison  de  1'^'  et  de  l'p, 
avec  réduction  ultérieure  delà  diphtongue,  s'est  produite  quand 
ces  voyelles  étaient  suivies  des  représentants  romans  des  pho- 
nèmes et  groupes  de  phonèmes  latins  suivants  :  /  final,  /,  di, 


1.  Labernia  :  c  carn  de  bestiar  que  penja  sens  estar  aferrada  a  cap  os  »  = 
cast.  faUa. 

2.  Il  est  douteux  qu'il  faille  ranger  ce  mot  ici  ;  quelques  formes  françaises 
paraissent,  cependant,  présenter  la  diphtongue  :  a.  fr.  orgiiel,  orghiex  (Gode- 
froy)  et  prov.  ergiiel.  Vu  catalan  s'expliquerait  d'ailleurs  par  1'/  final  de 
orgôli. 

5.  apoi  «  appui  »  est  emprunté  au  castillan. 


5^0  p.    ROKSETH 

gi,  li,  ni,  mni,  ri,  ssi,  sti,  vj,  et,  c't,  g't,  cl,  x,  d'c',  U'g 
et  ng'  '. 

Les  groupes  ti,  ci,  cei  se  sont  dépalatalisés  de  très  bonne 
heure  sur  la  plus  grande  partie  du  territoire  roman  et  n'ont 
exercé  aucune  influence  sur  les  voyelles  ouvertes  ni  en  catalan 
ni  en  provençal  :  prèu  «  prix  »  <;  prétium,  péssa  «  pièce  » 
<  *péttia,  tèrs  «  tiers  »  <<  tértium,  noces  «  noces  »  <C  *nôp- 
tias  *nôctias,  llbssa  «  louche  »  ■<  *lôcchea.  De  même  ils 
sont  restés  sans  influence  en  castillan,  où  une  palatale  aurait 
empêché  la  diphtongaison  :  fiin^a,  pie^a,  simien^a  «  semence  » 
<;seméntia,  etc. 

Le  passage  au  >  o  ne  s'est  pas  encore  accompli  à  l'époque  de 
la  diphtongaison,  celle-ci  n'ayant  pas  aff"ecté  cet  o  secondaire  : 
gbig  «  joie  »  <  gaudium,  Jlotja  «  loge  »  <C  laubja,  nosa 
«  obstacle  »  •<  nausea,  big  «  j'entends  »  <C  audeo.  Le  déve- 
loppement-11-  >■  /  est  également  de  date  postérieure,  puisque 
cette  palatale  est  restée  sans  influence  sur  la  diphtongaison. 

Les  quelques  formes  qui  semblent  être  en  contradiction  avec 
la  loi  formulée  plus  haut,  admettent  une  autre  explication. 
gèni  «  génie  »  <<  génium,  gJbria  «  gloire  »  ■<  gloria,  bstra 
«  huître  »  <<ôstrea,  maj.  espbnja  «  éponge  »  <  spôngia, 
remèy  «  remède  »  <C  remédium,  tèdi  (.(^  ennui  »  <Ctaedium, 
novi  iiuvi  «  fiancé  »  ■<  *nôvium  sont  tous  des  mots  savants 
ou  d'emprunt.  Il  en  est  de  même  pour  nervi  nirvi  «  nerf  » 
•<  *nérvium  (au  lieu  de  nërvum),  cf.  prov.  nerviy  sard. 
nerviu  esp.  nervioÇicôté  de  niervo  <C  nërvum)  ;  — prènys,  maj. 
prœnys  «  enceinte  »,  comme  ital.  pregno,  suppose  une  forme 
primitive  *prignum  et  non  pas  *praegnis,  cf.  prignum 
iumentum  dans  les  Leges  Alamannoruni  ^  ;  —  èrdi  «  orge  » 
•<  hordeum  ne  paraît  pas  plus  que  prov.  ordi  présenter  un 
développement  régulier;  —  àJi  «  huile  »  <C  oleum  est  savant 

1 .  Est-ce  une  condition  pour  que  la  diphtongaison  puisse  avoir  lieu  que  la 
palatale  soit  contiguë  à  la  voyelle  tonique  ?  Les  mots  ôstra  «  huître  » 
<;  ôstrea,  ordi  «  orge  »  <hôrdeum,  esponja  «  éponge  »  <  spôngia 
sembleraient  l'indiquer,  s'il  ne  faut  pas  les  expliquer  autrement,  voir  plus 
loin.  Je  fais  remarquer  que  le  groupe  ng'  de  spôngia  diffère  par  la  syllaba- 
tion  de  celui  de  longe,  ce  qui  a  amené  la  différence  du  traitement. 

2.  Cité  par  Max  L.  Wagner,  Lautlehre  der  siidsard.  Miindnrten  (Zs.  f.  rovi. 
Phil.,  Beiheft  12). 


LA    DIPHTONGAISON    EN    CATALAN  54I 

comme  dans  plusieurs  autres  langues,  cf.  ital.  olio,  prov.  oli;  — 
7iici  neci  «■  niais  »  <  nésci uni  n'est  pas  entièrement  populaire 
non  plus;  —  métgc'  «  médecin  »  •<  me  dieu  m  est  à  moitié 
savant  comme  en  provençal  et  en  ancien  français;  — vétulum 
*véclu  présente  dans  presque  toute  la  péninsule  ibérique  des 
développements  irréguliers,  sans  qu'on  en  ait  pu  donner  une 
explication  satisfaisante.  Le  castillan,  qui  ne  diphtongue  pas 
devant  une  palatale,  ne  connaît  de  ce  mot  que  la  forme  diph- 
tonguée  viejo,  à  côte  de  espejo  <C  spéculum.  Le  mirandais, 
qui  pour  la  voyelle  e  se  comporte  de  même  que  le  castillan, 
présente  également  bielho,  et  non  beilho,  comme  on  s'y  atten- 
drait '.  C'est  ainsi  que  nous  trouvons  aussi  en  catalan 
moderne  véll,  au  lieu  de  vill,  que  demanderait  la  loi  énoncée 
ci-dessus.  Cette  dernière  forme  a  existé,  cependant,  et  s'est 
conservée  dans  des  noms  de  lieu  :  Castellviy,  Castellvî  \ 

Le  mot  cadira  «  chaise  »  •<  cathedra  est  embarrassant.  Je 
ne  vois  pas  pourquoi  le  groupe  dr  (devenu  }';■)  aurait  provoqué 
la  diphtongaison  plutôt  que  tr  dans  pétra  '^  péra  pédra,  les 
deux  groupes  ayant  dû  passer  presque  simultanément  à  yr.  Le 
fait  est  quecathédra  présente  également  en  provençal  nombre 
de  formes  diphtonguées  où  la  diphtongue  est  aussi  peu  de 
mise  qu'en  catalan  :  cadiero,  cadiro,  cadire  (béarnais),  cadièiro 
(langued.),  chadiero  (périg.).  etc. 

Au  risque  de  paraître  prolixe  je  donnerai  une  liste  de  mots 
qui  montre  le  traitement  de  Ye  et  de  Vo  fermés  soumis  aux 
mêmes  influences  palatales  '  : 

A.  e  : 

cat.  artell  (vieux)  «  griffe  »  •<  articulum  ; 
bateig  «  baptême  »  ■<  de  baptidiare  ; 
bçya  «  abeille  »  •<  apïcula  ; 
cat.  calell  cast.  «  caliche  »  ■<  caliculum  ; 

1.  Leite  de  Vasconcellos,  Esludos  de  philologia  iitiratidesa,  I,  p.  218,  note. 

2.  Balari  y  Jovanv,  Orhjenes  historicos  de  Catalunya.  Barcelona,  1899, 
p.  26. 

3.  Je  donne  pour  l't'  de  préférence  la  forme  majorquine  comme  celle  qui 
accuse  le  mieux  la  qualité  de  la  vovelle.  On  sait  que  Vœ  majorquin  repré- 
sente un  e  primitif. 


542  p.    ROKSETH 

•  cçya  «  cil  »  <C  Cl  lia  ; 
cervçx^  «  bière  »  <C  cerevisia  ; 
conçxcr  «connaître  »  <  *cognésccre  ; 
consçy  «  conseil  »  <C  consilium  ; 
corrçtja  «  courroie  »  -<  corrigia  ; 
envçja  «  envie  »  -<  envidia  ; 
esplçt  «  récolte  abondante  »  <C  explicitum  ; 
estrenyer  «  étreindre  »  <  strïngere  ; 
estrçt  «  étroit  »  <C  strictum  ; 
fçnyer  «  pétrir  »  <C  fingere  ; 
fret  «  froid  »  <  frigidum  ; 
Uénya  «  bois  »  <C  ligna  ; 

Ueveig  '  «  vent  du  ouest-sud-ouest  »  <;  *libiticum  ; 
oreya  «  oreille  »  <  au  ri  cul  a  ; 
ormeig  «  outil  »,  de  *ormidiare,  grec  =p[j.{;c'.v  ; 
parçy  (<■  paire  »  <  pariculum  ; 
péix  «  poisson  »  <C  piscem  ; 
rçya  a  soc  »  <.'  régula  ; 
r(7i'0'  «  rouille  »  <C  rubiculum  -  ; 
sedçny  «  corde  de  crins  »  <"  *saetêneum  ; 
jgMj'a  «  signe  »  <C  signa  ; 
verçma  «  vendange  <  vindcmia. 

B.(): 

lui^oxa  «angoisse  >>  <i  angùstia; 

bat  alla  «  fléau  »,  <C  *battùcula  ; 

bôix  «  buis  »,  <C  buxum  ; 

carrônya  «  charogne  »,  <C*carônia; 

codôny  «  coing  »,  ■<  cotôneum; 

cslôig  «  étui  »,  de  stùdiare; 

fenôll,  ma].fonôy  «  fenouil  »,  <<  fenîiculum  ; 

1.  Ce  terme  de  marin  a  passé  du  catalan  en  italien  (liheccio,  d'où  anc. 
franc.  Hheche),  en  castillan  (leveche)  et  en  provençal  (Jabech,  hhech).  La  forme 
du  latin  classique  est  libs  libis,  du  grec  À!'},  /.tjio;  «  vent  de  Lybie  »,  pour 
les  Grecs. 

2.  Et  non  pas  de  rubëllus  :  MM.  Meyer-Lùbke  et  Koerting  ont  tort. 
L'a-  niajorquin  demande  un  e  fermé,  et  l'v  exclut  17  double  qui  se  serait  con- 
servée comme/,  tandis  que  F/  <  cl  passe  à  v. 


LA    DIPHTONGAISON    EN    CATALAN  543 

genôll,  mu'],  jonôy  i<.  genou  »,  <  genùculum; 

gorgôll,  <  gurgùHo; 

inôix  «  mousse  »,  <  mustium  (?); 

ronya  c  rogne  »  <C  *rônia; 

roslôU,  niaj.  rostôy  «  étcule  »  <  re  +  *stupula  ; 

rot  «  rot  >',  <C  rùctus  ; 

vcrgônxa  «  honte  »,  <C  verecùndia. 

'  Il  est  inutile  de  multiplier  davantage  ces  exemples;  ceux  que 
je  viens  de  citer  suffisent  pour  démontrer  que  Ve  et  Va  fermés 
n'ont  subi  aucun  changement  du  fait  du  voisinage  du  phonème 
palatal.  Il  convient  pourtant  d'excepter  les  cas  d'unilaitt  :  tnyt, 
vieux  pluriel  de  tôt,  fin  «  je  fis  »  <<  fêci,  etc.  Les  autres 
cas  qui  n'entrent  pas  dans  la  règle  générale  se  laissent  presque 
tous  expliquer  autrement;  dit  «<dïctum,  dntduyt  <C  dûctum, 
citllita  «  récolte  »  <C  collecta  tiennent  leur  voyelle  de  l'infi- 
nitif (cf.  la  forme  régulière  maj.  beneyt  «  sot  »  <Cbenedictum); 
albir  alhire  «  jugement  »  <C  arbïtrium,  hatestiri,  haptisteri 
(vieux)  «  baptistère  »<[  hâptisièrium,  monastir  «  monastère  » 
-<  monastêrium,  caltiri,  cauteri,  cementiri,  cristiri,  cristeri, 
saltiri  ^,  ciri  «  cierge»  <Ccéreum,  sipia,  sèpia  «  sèche  » 
<[  sèpia  sont  tous  des  mots  savants.  —  Les  dérivés  de  bêstia 
présentent  aussi  en  catalan  des  anomalies  :  maj.  bèsti  «  brute  », 
surtout  au  figuré,  à  côté  de  maj .  bisti  «  bête  de  somme  ou  de 
trait  ».  — Voux  dit  «  doigt  »  <C  dïgitum,  cf.  ital.  dito,  log. 
didii,  gasc.  dit;  — estrljol  «étrille  »  ne  vient  pas  de  strïgilis 
ni  de  *strïgula,  mais  plutôt  du  germanique  striegel;  —  fnill 
«  millet  »  <;mïlium  montre  des  formes  avec  un  i  dans  d'autres 
langues  :  ital.  iniglio,  anc.  franc,  mil,  esp.  mijo,  port,  niilho. 
L'explication  qu'en  donne  Groeber  -  n'est  pas  entièrement 
convaincante;  elle  vaut  pourtant  mieux  que  celle  de  Baist  '. 

Les  mots  avec  f  ou  (>  -j-  "  +  explosive  présentent  aujour- 
d'hui généralement  /  et  u  :  cingle  «  sangle  »  <Ccingula,  ungla 
«  ongle  »  <  ùngula,  cinta  «  ceinture  »  <  cincta,  piint  «  point  » 
<C  pûnctum,  ««/«  oint  »  <C  ûnctum.C'est  un  développement 

1.  Mussafia,  Sete  savis,  p.  7,  note  5 . 

2.  Arch.  f.  ht.  Lex.  u.  Gr.,  t.  6,  p.    592. 

3.  Dans  Grôber,  Gn(i!driss,l',p.  886. 


544  P-    KOKSETH 

phonétique  dû  au  phonème  complexe  subséquent  '.  —  C'est  peut- 
être  de  même  un  développement  régulier  que  nous  observons  dans 
quelques  mots  en  ç  ou  o  +  n  mouillée  :  destinyer  -=  destenyir  <  des 
-j- 1  i  n  g  e  r  e,  tinya  «  teigne  »  <C  t  ï  n  e  a,  cuny  «  coin  »  <C  c  ù  n  e  u  m , 
puny  «  poing»  <C  pùgnum,  y/zn^rr,  ('/////t/^'er  «  atteler  »,  des- 
ji'iuyer  «  dcteler  »  <<  jïingere,  à  côté  de  esirenyer,  enipenycr 
<Cimpïngere,  fenyer,  llénya,  sedeny,  carrôuya,  codôny,  rônya, 
etc.  fe  ne  vois  pas  comment  on  pourra  concilier  les  deux 
séries    de  formes. 


Une  fois  l'étendue  du  phénomène  déterminée,  nous  pou- 
vons mieux  juger  de  la  nature  de  celui-ci.  Comme  nous  l'avons 
vu,  une  palatale  subséquente  ne  suffisait  pas  à  fermer  un  f  en  / 
et,  par  conséquent,  moins  encore  à  amener  un  e  ouvert  à  /. 
Mais,  après  avoir,  grâce  à  des  propriétés  qui  restent  à  déterminer, 
provoqué  la  diphtongaison  de  Ve,  l'action  fermante  de  la  palatale 
sur  la  voyelle  tonique  a  été  renforcée  par  celle  du  premier 
élément  très  fermé  de  la  diphtongue.  L'gde  "iiiicdy  <  médium 
s'est  trouvé  exposé  à  la  double  attraction  de  1'/  et  du  dy.  Ces  deux 
phonèmes  le  tiraillant  sans  cesse,  chacun  dans  son  sens,  ont 
fini  par  le  hausser  jusqu'à  leur  niveau,  c'est-à-dire  à  se  l'assi- 
miler. Ou,  pour  parler  physiologiquement,  la  langue,  au  lieu 
de  descendre  de  1'/  jusqu'à  la  position  basse  de  Yc  pour  remonter 
ensuite  à  la  position  de  l'occlusion  palatale,  a  de  plus  en  plus 
raccourci  le  chemin  et  a  fini  par  prendre  le  plus  court  : 
*mlèdy  >>  *miédy  >-  midy  ^.  C'est  ce  qui  s'appelle  assimilation 
par  contact  ;  en  l'espèce,  par  contact  double. 

Les  choses  ne  se  sont  pas  passées  autrement  pour  Va.  Ve, 
dâns*uèl  <[  uol  <C  ôculum,  se  trouvait  resserré  entre  deux 
phonèmes  très  fermés,  qui  ont  fini  par  le  fermer  à  son  tour. 
La  langue,  pour  passer  de  Vu  à  1'/,  au  lieu  de  prendre  le  détour 
par  ê,  a  pris  la  traverse  :  *ijél  >  *tiél  >  *////.  Vi  ayant  été  fina- 

1.  Voir  Millardét,  A  propos  du  piov.  dios,  Rev.  des  langues  roui.,  t.  57, 
p.  189. 

2.  On  trouve  chez  les  vieux  auteurs,  p.  ex.  chez  Ramnn  Lull,des  grapliies 
comme  pioJîiL  qui  représente  l'avant-derniére  étape  :  profëctum>  */"oA'T/ > 
*profiéyl  '^  profiyl  '^profil. 


LA    DIPHTONGAISON    EN    CATALAN  545 

lement  absorbé  par  la  palatale,  on  a  eu  //// .  De  même  *}iiu'yt  >> 
*nuiyt  >  *nuit  >  nuyt  ou,  avec  chute  de  1'»,  nit.  —  L'accent, 
qui  originairement  devait  porter  sur  1'/  (cf.  ////),  s'est  ensuite 
transporté  sur  le  premier  élément  de  la  diphtongue.  On  croirait 
retrouver  en  alghérois  l'accent  primitif  :  viiit  <  ôcto,  cuit 
<C  coctum;  mais  nous  sommes  là  plutôt  en  présence  d'un 
déplacement  secondaire,  d.  fruit  <C  frûctum. 


Nous  croyons  avoir  démontré  que  l'hypothèse  d'une  diphton- 
gaison conditionnée  est  nécessaire  pour  l'explication  phonétique 
de  certains  phénomènes  du  vocalisme  catalan.  Disons  mainte- 
nant un  mot  de  la  diphtongaison  elle-même,  considérée  du 
point  de  vue  physiologique.  Il  ne  saurait  naturellement  être 
question  d'aborder,  à  propos  du  catalan,  les  problèmes  de  la 
diphtongaison  dans  toute  leur  ampleur  ;  néanmoins,  quelques 
indications  rapides  pourront  contribuer  à  éclairer  les  questions 
qui  font  l'objet  de  cette  étude. 

Le  phénomène  de  la  diphtongaison,  telle  que  nous  l'avons 
observée  en  catalan,  consiste  dans  l'anticipation  de  la  fermeture 
du  phonème  palatal  au  moment  où  l'organe  phonateur  attaque 
la  voyelle  tonique.  Une  objection  se  présente  tout  de  suite  à 
l'esprit.  Pourquoi  cette  anticipation  n'a-t-elle  pas  lieu  lorsque 
la  voyelle  tonique  est  suivie  de  phonèmes  aussi  fermés  que  les 
consonnes  palatales  ou  palatalisées,  tels  que  les  occlusives 
en  général  ?  Il  est  facile  d'y  répondre.  Les  phonèmes  ou  groupes 
palataux  énumérés  plus  haut  sont  de  beaucoup  plus  complexes 
que  n'importe  quelle  occlusive  simple  :  à  l'articulation  spécifique 
du  t,  du  d,  du  k,  de  1'/,  de  Vu,  etc.,  vient  s'ajouter  l'articula- 
tion palatale.  Or,  il  est  évident  que  l'émission  du  son  double 
ainsi  produit  nécessite  une  plus  grande  dépense  d'énergie 
que  l'émission  d'une  occlusive  simple,  et  même  que  celle  de 
deux  occlusives  consécutives,  où  la  dépense  est  répartie  en 
deux  temps.  C'est  précisément  cette  complexité  des  phéno- 
mènes palataux  précités  qui  a  déclenché,  en  catalan,  le  méca- 
nisme de  la  diphtongaison.  L'appareil  phonateur,  au  moment 
d'attaquer  la  voyelle  ouverte  tonique,  pressent  la  proximité  du 
phonème  complexe  et,  sous  l'obsession  de  l'effort  à  fournir,  il 

Roinania^  XLIII.  J5 


54<^  !'•    ROKSETII 

prend  son  clan  un  peu  trop  tôt  et  commence  la  voyelle  trop 
fermée,  c'est-à-dire  il  anticipe  les  mouvements  articulatoires 
exigés  par  la  phonation  de  la  palatale  subséquente.  La  vacilla- 
tion n'est,  cependant,  que  l'affaire  d'un  instant  ;  l'appareil 
phonateur  se  reprend  et  se  corrige  aussitôt  pour  émettre  le 
reste  de  la  voyelle  avec  l'ouverture  requise.  Or,  dans  cette 
anticipation  de  la  fermeture  de  la  palatale  se  cache  l'embryon 
d'un  nouveau  phonème,  qui  ne  demande  qu'à  se  faire  jour, 
et  si  l'anticipation  arrive  à  se  généraliser,  la  diphtongue  est 
née. 

Les  changements  multiples  qu'ont  occasionnés  les  palatales 
dans  l'évolution  phonétique  delà  plupart  des  langues  n'ont  pas 
d'autre  cause  que  la  complexité  des  mouvements  articulatoires 
que  demande  l'émission  de  ces  phonèmes.  De  ce  principe 
découlent  leur  action  diphtongante,  leur  action  assimilatrice,  etc. 
Les  organes,  en  soi  imparfaits,  ne  sauraient  exécuter  avec  une 
exactitude  mathématique  les  différents  mouvements  articulatoires 
qui  concourent  à  l'émission  d'un  phonème  quelconque.  Plus  ce 
phonème  est  complexe,  plus  l'imprécision  de  leur  fonctionne- 
ment s'accentuera  en  raison  du  surcroît  d'effort  musculaire 
qui  leur  est  demandé,  comme  c'est  le  cas  pour  les  palatales.  Les 
sons  voisins  en  sont  toujours,  par  compensation,  plus  ou  moins 
les  victimes  :  d'une  façon  partielle,  quand  une  ouverte  tonique 
est  brisée  en  deux  parties,  l'une  plus  fermée,  l'autre  plus 
ouverte  (la  diphtongaison)  ;  totalement,  quand  une  voyelle 
suivie  d'une  palatale,  en  vertu  du  principe  du  moindre  effort, 
s'est  fermée,  comme  nous  l'avons  vu  pour  la  réduction  de  la 
diphtongue. 

Pierre   Rokseth. 


ÉTYMOLOGIES 
WALLONNES     ET     FRANÇAISES  ' 


HR.  ANACOSTE,  ANASCOTE,  W.  HANSCOTE 

Le  Dict.  gén.,  \°  anacosk  («  espèce  de  serge  »)  nous  apprend 
qu'on  disait  au  xvur'  siècle  aiiascot,  ascot,  arscot  et  qu'il  faut  y 
voir  «  des  altérations  du  nom  de  la  v\\\ç.(\'Arschot  ou  Aerschoot, 
en  Brabant  ^  ».  Sans  prétendre  examiner  par  le  menu  ces  formes 
françaises  et  leur  authenticité,  je  crois  utile  de  signaler  ici  un 
terme  qui  mérite  d'entrer  dans  le  débat  et  qui  ne  s'accommode 
guère  de  la  dérivation  proposée  :  c'est  le  \v.  baiiscolc  (espèce 
d'étoffe  :  anciennement,  bure  ;  aujourd'hui,  tissu  de  coton 
duveté).  G.,  I  272,  écrit  hansecote  et  ne  donne  pas  d'étymo- 
logie  5.  Bormans,  Glossaire  des  Drapiers  (B  S  W  9,  p.  26e), 
cite  des  textes  anciens  de  1589,  1637,  1659,  etc.,  où  le  mot 
est  écrit  hanskotte.  Enfin  Hécart  note  le  rouchi  anscote  v  étoffe 
grossière  en  laine  ». 

La  forme  liégeoise  hanscoie  est  assurément  la  plus  pure  :  elle 
atteste  que  le  primitif  doit  avoir  à  l'initiale  une  aspirée  germa- 
nique, laquelle  disparaît  normalement  en  français  et  en  rouchi. 

1.  Abréviatious  :  G  =  Grandgagnage,  Dict.  etynt.  wallon  ; 
God.  =  Godefroy,  Dict.  de  raiiciome  langue  française  ; 
BSW  =  Bulletin  de  la  Société  de  Litt.  ivallonne  ; 

BD  =  Bulletin  du  Dict.  ivallon. 

2.  Pourquoi  citer  en  dernier  lieu  et  présenter  comme  «  altérée  «  cette 
forme  arscot  qui  reproduirait  si  manifestement  l'étymou  Arschot  ?  Dans  le 
même  article,  on  renvoie  à  ascot  qui  manque  ;  lire  escot.  God.  ne  donne  aucun 
de  ces  mots . 

3.  Plus  loin  (II,  606),  G.  prétend  que  Lobet  a  une  forme  anascote,  sans 
faire  attention  que  Lobet,  p.  236,  vo  hanskott,  ne  donne  ce  mot  que  comme 
traduction  française.  Martin  Lejeune,  Voc.  de  Vapprèteur  en  draps  du  pays  de 
Verviers  (B  S  W  40,  p.  431)  insère  bravement  anascote,  d'après  Lobet, 
comme  étant  un  terme  verviétois  !  En  revanche,  il  n'a  pas  d'article  hans- 
coie ! 


5-48  J.    HAUST 

Des  lors,  ne  faudrait-il  pas  remonter  au  flamand  Hondschoole, 
nom  d'une  petite  ville  du  département  du  Nord,  située  sur  la 
frontière  non  loin  de  Dunkerque  ?  Cette  ville,  déchue  aujour- 
d'hui, fut  très  florissante  au  x.vi^  siècle  et  comptait,  comme  tant 
de  localités  de  la  Flandre,  des  filatures  renommées. 

Pour  la  phonétique,  on  noterait  le  changement  de  la  nasale 
on  :  au  et,  dans  le  fr.  anascote  (d'où  anacosle  par  métathèse), 
l'insertion  de  a  (comparez  le  \v.  hanacofc,  s.  m.,  «  ancien 
meuble  qui  servait  à  la  tois  de  banc  et  de  cofl^re  »  \  du  flam. 
bank-koffer). 

LIÉG.  BÈGA,  BIGA  ;  MALM.  DIGÂ 

G.,  I  5 1  et  54,  n'explique  pas  le  liég.  bègâ  «  fange,  bourbe  », 
nam.  bigaii  «  vase,  limon  ;  jus  de  fumier  ».  La  forme  bigâ  existe 
aussi  à  Liège  (Forir),  à  Jupille,  Verviers,  Sprimont,  etc.  '. 
Ailleurs,  on  dit  begau  (Ciney),  bigâ  (Huy,  Vielsalm),  bigau 
(Awenne,  Namur,  Dinant),  bigau  ou  bigâr  (Charleroi),  bugau 
(Wavre),  bœgau  (Jodoigne,  Perwez,  Chastre-Villeroux),  et, 
avec  ;•  épenthétique,  brigaii  (Lavacherie,  Ortheuville).  On  voit 
que  le  mot  n'appartient  qu'au  dialecte  wallon  proprement  dit. 
Dans  les  villes,  telles  que  Liège  et  Verviers,  on  lui  attribue  le 
sens  général  de  «  fange,  bourbe,  margouillis  »  ;  une  flaque 
d'eau  répandue  par  mégarde  s'appelle  ou  bigâ  d'êice  -.  A  la  cam- 
pagne, le  mot  a  l'acception  technique  de  «  purin,  eau  de 
fumier  »,  —  ce  qui  est,  pour  moi,  le  sens  étymologique. 

Je  tiens  en  effet  bégâ,  bigâ  pour  un  dérivé  du  moyen  h.  ail. 
bîge  (ail.  mod.  beige  :  amas,  tas,  monceau),  formé  à  l'aide  du 
suffixe  -â  {-à,  -ô,  -âr\  fr.  -ard.  Le  tas  dont  il  s'agit,  c'est  pour 
les  campagnards  le  tas  par  excellence,  le  fumier.  Reste  à  déter- 
miner le  sens  du  suff^.  -â.  Attaché  à  des  thèmes  nominaux,  il  a 
d'ordinaire  une  valeur  augmentative,  comme  dans  hîrâ  «  bière, 

1 .  De  même,  dans  Jean  d'Outremeuse  (Geste  de  Liège,  II,  i  iSs)  :  «  dedens 
un  grant  fosseit  de  bigautles  biuioit  ».  Godefroy  a  un  article  begart  2,  dont 
il  ignore  la  signification  et  qui  est  évidemment  notre  mot.  Voy.,  ci-après, 
l'art,  embegaré. 

2.  Syn.  tnâssî  poté.  —  Entendu  à  Scraing  :  de  café  qu'est  tieiir  covie  de  bigd 
(  <  du  purin  »). 


ÉTYMOLOGIES    WALLONNES    ET    FRANÇAISES  549 

civière  »,  hocâ  «  trouée  d'une  haie  »  (dér.  de  boke  «  bouche  »■), 
cohâd'vê  «  jarret  de  veau  «,  propr.  «  cuissard  n,féssâ  «  fessier  », 
fouîuâ  «  feu  en  plein  air  »,  hurâ  «  hure  de  sangUer  »,  etc.  Pkis 
rarement,  il  peut  avoir  un  sens  moins  précis  et  marquer  un 
simple  rapport  de  proximité,  de  dépendance  :  le  câvâ,  c'est  le 
palier  de  la  cave,  la  trappe,  le  plancher  mobile  ou  suspendu 
donnant  accès  à  la  cave  ;  le  niyà,  c'est  le  nichct  qu'on  met  dans 
le  nid.  Dans  ce  dernier  cas,  l'explication  de  hic;â  est  aisée  :  c'est 
la  fosse  adjacente  au  tas  de  fumier.  Dans  le  premier  cas,  on 
admettra  que  bigâ  a  signifié  d'abord  :  «  gros  tas  [de  fumierj  » 
—  sens  disparu  sans  laisser  de  trace  —  ;  d'où,  par  extension  : 
«  le  liquide  qui  sort  de  ce  tas  et  qui  est  recueilli  dans  une  fosse 
adjacente  »  {com^p- fosseit  de  higatit  :  Jean  d'Outremeuse)  ;  puis, 
en  général  :  «  eau  sale  et  bourbeuse,  bourbier  ». 

Le  liég.  bigâ  est  remplacé,  dans  la  région  de  Malmed}',  par 
digâ,  qui  signifie  :  i.  «  bourbier  »  (Malmedy  :  Villers)  ;  2. 
«  purin  »  (dans  les  campagnes,  par  exemple  à  Faymonville  : 
trôd'  digâ  «  fosse  à  purin  »).  C'est  l'augmentatif  de  ^/^«^  (pron, 
diJî)  «  fosse  remplie  d'eau,  mare  »,  qui  dérive  de  l'anc.  h.  ail. 
dich  «  marais,  étangs  réservoir  (ail.  mod.  teig  ;  à  Eupen  deïk  ; 
à  Elberfeld  decg  ;  des  dialectes  néerlandais  ont  de  même  con- 
servé à  dyk  le  sens  de  «  fossé,  mare,  bourbier  »). 


ANC.  W.    BERCKMOESE,  ANC.  FR.  BECQUEMOULX, 
LEROUENOUX 

L'anc.  w.  berchnoese  (Liège,  1527)  et  l'anc.  fr.  becquemoulx 
(Lille,  146 1)  figurent  dans  des  textes,  cités  à  l'article  oirielJe,  qui 
contiennent  l'énumération  de  matières  tinctoriales.  Godefroy 
traduit  vaguement  becquemoulx  par  :  «  sorte  de  teinture  ».  Pour 
Bormans  (B  S  W  9,  p,  244),  berckmoese  est  peut-être  le  même 
mot  que  le  liégeois  moderne  laknioûse  «  bleu  corrosif  qui  sert 
aux  maçons  »,  c.-à-d.  «  tournesol  ».  G.,  II  557,  enregistre 
dubitativement  cette  opinion  ;  mais,  se  demande-t-il,  comment 
expliquer  l'élément  berck  ? 

Si  une  seule  des  deux  formes  berck-  ou  becque-  était  attestée, 
on  pourrait  supposer  une  graphie  erronée  ou  une  fausse  lecture 
du   moyen    néerl.    lecnioes,    leecmoes,  type  primitif  de   lahnoes 


5  50  J.    HAUST 

«tournesol  »  '.  Mais  la  même  erreur  a-t-elle  pu  se  produire  de 
deux  côtés  si  différents  ?  Ce  n'est  guère  plausible.  D'autre  part, 
le  néerlandais  ne  paraît  pas  connaître  berckmocs.  Nétait  cette 
dithCLilté,  le  premier  élément  pourrait  être  le  moyen  néerl. 
herck  «  écorce  »,  que  possèdent  encore  des  dialectes  modernes  ^. 
D'après  nos  anciens  textes,  Tècorce  de  certains  arbres  (aune, 
noyer,  pommier)  fournissait  une  teinture  K 

Enfin  un  type  lerqiienoiix  se  rencontre  dans  un  texte  de  1464  : 
«  que  doresnavant  (les  drapiers)  pourront  taindre  tous  petis 
draps  non  .scellez,  de  ozeille  ou  de  krqiiemux  »  {Roiiiauia, 
XXXIII,  564).  Il  faut,  je  crois,  lire  berquemoux,  en  rapprochant 
cette  forme  de  herckinoese,  bccqiiemoulx  '.  Il  est  remarquable  que, 
dans  les  trois  textes,  la  matière  ainsi  dénommée  figure  à  côté 
de  l'orseille. 


LIÉG.  BODJE 

L'ancien  liégeois  boige  «  fût,  tronc  »  se  lit  dans  le  Mwair  des 
Histors,  I,  640.  En  liégeois  moderne  hodje,  s.  m.,  signifie  :  1° 
tronc  du  corps  humain  (G.,  I  60  ;  sens  disparu  aujourd'hui, 
mais  dont  la  trace  subsiste  dans  le  suivant)  ;  2°  corps  d'une  che- 
mise d'homme  ;  3°  tronc  d^un  arbre  vivant  ou  du  moins  encore 
debout  (seul  sens  donné  par  Remacle,  i^  éd.,  et  par  Hubert)  : 
aspoyî  'ne  hâle  so  /'-  ;  on-^-a  côpé  /'  tièsse  ai  l'âbe,  i  n   dimeûre  qui 


1.  Franck-van  Wvk  tire  Iccnioes  (vers  1500  ;  west-flam.  lekiuoes)  de  lekkeu, 
moyen  néerl.  lêken  «  égoutter  »,  altéré  sous  l'influence  de  lak  «  laque  ». 
Nom  d'une  matière  tinctoriale  dont  on  fait  une  bouillie  (vioes,  pop'),  qu'on 
fait  ensuite  égoutter. 

2.  Les  dialectes  de  Groningue  et  de  la  Drenthe  lui  donnent  le  sens  spécial 
de  «  écorcè  de  chêne,  tan  ».  Le  west-flam.  bark,  hork  signifie  «  croûte  d"é- 
corce,  épiphlœum,  enveloppe  subéreuse  ». 

3.  Voy.  G.,  II,  625  ;  Godefroy,  Brugnier. 

4.  M.  Behrens,  Beitrcige,  p.  150,  fait  le  même  rapprochement,  mais  il 
paraît  admettre  l'opinion  de  Bormans  qui  voit  dans  ces  mots  des  variantes 
de  lahuûtise.  —  M.  Roques  (Ronicinia,  XXXVI,  276)  dit  que  krqueiwux  est 
peut-être  Voramile  en  supposant  l'incorporation  de  l'article  et  une  substitu- 
tion de  désinence.  Cette  conjecture  n'est  guère  admissible. 


ÉTYMOLOGIES    WALLONNES    KT    FRANÇAISES  55  I 

/'.  ;  po-i-avni  âs  cohes  i  fât  priiulc  li-  ;  spécialement,  endroit  où 
naissent  les  branches  :  i-tt-a  Ofiiiid  J-  '. 

Pour  Tétymologie,  l'article  de  G.,  I  éo,  est  indécis.  Il  nous 
dit  que  le  nam.  appelle  biic  le  tronc  d'un  arbre  ou  du  corps 
humain  ;  il  suggère  successivement  l'anc.  h.  ail.  pi'ih  et  l'anc. 
h.  ail.  botah,  sans  s'arrêter  à  une  conclusion  solide. 

Il  est  pourtant  bien  clair  que  le  nam.  biic  représente  le  néerl. 
biiik,  flam.  beiik,  ail.  bauch  (ventre  ;  anciennement  :  tronc). 
Quant  au  liég.  bodjc,  anc.  liég.  boige,  c'est  le  diminutif  flamand 
beiikje  qui,  d'après  Vercoullie,  signifie  aujourd'hui  «  chemise 
sans  manches  ».  Pour  la  phonétique,  comp.  i°  le  néerl.  Jjiiik 
(manteau,  capuchon),  anc.  fr.  hucque,  heucqiie,  anc.  w.  hoike 
(1.^15),  hcukc  (1420),  «  cape,  capuchon  »,  qui  subsiste  notam- 
ment dans  le  vv.  5'  mète  a  hoh  (Pellaines),  a  yuk  (Givet)  «  se 
mettre  à  l'abri  de  la  pluie  »  (B  D  1911,  p.  90  ;  G.,  II  608)  ; 
2°  le  flam.  fiiik  (blouse)  :  anc.  liég.  focke  (voy.  ci-après  l'art. 
coxhc). 

ANC.  FR.-W.  DULAIKE  ?,   OUILAINE  ? 

Bulainc  ne  se  rencontre  que  dans  Jean  d'Outremeuse,  Geste 
de  Liège,  v.  8991  : 

CascLin    l'escarnissoit  ;  les  femmes  de  bulaine, 
Femmes  aus  chevalirs  et  princesse  hautaine... 

L'éditeur  Borgnet  laisse  passer  le  mot  sans  sourciller.  Dans 
son  excellent  Glossaire  de  la  Geste  ^,  Scheler  relève  ce  terme  inso- 
lite, mais  sans  pouvoir  en  pénétrer  la  signification.  Le  passage, 
s'éclaire  si  on  lit  butaiiie,  qui  est  une  ancienne  forme  wallonne 
de  l'anc.  fr.  but  tenue,  bustaue  «  sorte  d'étofi^e  fabriquée  jadis  à 
Valenciennes  K  Le  sens  serait  :  «  Les  femmes  vêtues  d'étoffe 
commune  »,  par  opposition  aux  dames  de  haut  parage. 


J.  11  a  donné  le  dérivé  boudjcye  (liég.),  bodjèye  (verviétois),  s.  f.,  touffe, 
ensemble  des  rejetons  sortant  d'une  même  souche  :  iiie  b.  di  croutpires,  di 
waion,  di grtiT^all,  etc.  Le  suffixe  répond  au  fr.  -ille.  Synonyme  boiihèyc. 

2.  Mémoires  de  VAcad.  voy.  de  Belgique,  t.  XLIV  0882),  3^  fasc. 

3.  God.  BuTTENNE  ;  Hécart  Busténe.  —  En  anc.  w.,  nous  trouvons  : 
«  ung  costreal  de  futaine  et  ung  de  butane  »  (testament  de  1422,  cité  dans 


5)2  J.    HAUST 

Une  correction  analogue  permet  d'élucider  un  autre  endroit 
obscur  de  la  Geste,  v.  38389.  Il  s'agit  du  récit  d'une  bataille  : 

L'endemain  fait  drechier  une  bêle  quilaine 
C'on  apelle  espringallc  en  paiis  d'Aquitaine  '. 

Le  Glossaire  de  Scheler  dit  à  ce  propos  :  '<  Je  ne  connais  pas 
ce  nom  de  baliste  et  ne  m'en  explique  pas  l'origine  ;  il  doit 
cependant  appartenir  au  domaine  wallon  puisqu'il  est  opposé 
au  mot  étranger  espringale  ».  Le  mot  étant  inconnu  en  wallon, 
je  lis  quitame,  forme  variée  de  quintaine  -  qui,  au  sens  propre, 
désigne  certain  appareil  servant  dans  un  exercice  militaire  du 
moyen  âge.  Ici,  le  rimeur  liégeois,  par  une  de  ces  hardiesses  qui 
caractérisent  son  style  et  sa  versification,  lui  assigne  le  sens  très 
général  de  «  merveilleux  engin  de  guerre  ».  Je  rangerai  donc 
quitaine  parmi  les  innombrables  mots  que  Jean  d'Outremeuse 
revêt  arbitrairement  d'acceptions  extraordinaires  et  dont  le 
patient  Scheler  a  dressé  la  liste  forcément  incomplète. 


FR.   CANHPIN,  W.    ARD.  KEN'PIN 

Le  fr.  canepin  signifie,  d'après  le  Dictionnaire  général  «  peau 
fine  d'agneau  ou  de  chevreau  dont  on  se  sert  pour  essayer  '  la 
pointe  des  lancettes,  bistouris,  etc.  »  L'origine  en  est 
inconnue.  Il  faut  remarquer,  comme  le  dit  Littré,  que  caîie- 
piii  a  aussi  signifié  la  pellicule  prise  au  dedans  du  tilleul.  C'est 
même  le  seul  sens  que  donne,  en  171 5,  le  Grand  Dictionnaire 
royal  du  P.  Pomai  :  «  peau  d'arbre  fort  déliée  dessus  ou 
dessous  de  l'écorce,  lat.  philyra,  cuticula  pertenuis  arborum  ». 


Bull.  Soc.  tvatt.,  VI,  2^  partie,  p.  107  :  voy.  ihid.,  t.  IX,  p.  248)  ;  «  ung 
cottreal  de  luttainc  »  (en  1445  :  Avoucric  de  Fléron,  reg.  2,  p.  36  v  ;  com- 
munication de  M.  Jean  Lejeune). 

1.  Voy.  Godefroy  Quilaixe. 

2.  La  G«/fc' donne  une  {ois  quitiiine  et  huit  fois  (/«/«/a/wc  ;  voy.    Scheler, 
0  c,  et  Godefrov. 

3.  On    lit    essuya-  dans    le  Dicl.  univ.   du  Cowtueice,  I,  500  (Guillaumin, 
1859). 


ÉTYMOI.OGIES    WALLONNES    ET    FRANÇAISES  553 

D'autre  part,  Godcfroy  a  cet  exemple  :  «  Du  fust  (du  papyrus) 
on  en  fait  des  barquerolles,  et  de  sa  teille,  de  la  pelure  ou 
canepin,  on  en  f;iit  des  voiles,  nattes,  linges,  etc.  »  (E.  Binet, 
Merv.  de  nat.,  p.  368)  '.  On  peut  se  demander  si  le  mot  ne 
s'est  pas  dit  d'abord  de  la  pellicule  du  papyrus.  Dans  ce  cas,  le 
terme  de  mégisserie  peau  de  canepin,  qu'on  trouve  dès  13  10, 
signifierait  «  peau  aussi  fine  que  du  canepin  »,  et  canepin,  au 
sens  donné  par  le  Dict.  i^én.,  serait  proprement  une  métaphore. 
S'il  m'était  permis  d'émettre  une  conjecture  étymologique,  je 
verrais  dans  ce  mot  une  altération  de  *canopin,  dérivé  de  Canope, 
Kivw^oç,  ville  du  Delta.  Pour  la  dérivation  et  pour  la  séman- 
tique, comparez  godenietin  (Ant.  Thomas,  Mélanqes  d'étyin.  fr., 
p.  85  :  «  cuir  de  Gadamès  »),  marocain,  chagrin. 

Quoi  qu'il  en  soit,  si  le  mot,  en  France,  n'appartient  qu'à  la 
langue  technique,  il  est  intéressant  de  constater  que,  dans  un 
coin  de  l'Est  de  la  Belgique,  le  langage  courant  le  prend  au 
sens  figuré  de  «  acabit,  genre,  espèce,  caractère  ».  J'ai  relevé 
en  effet  dans  nos  Ardennes  (au  Sud  de  la  province  de  Liège) 
les  exemples  suivants  de  ce  terme  inédit  :  cè-st-on  kènpin 
d'  tchin  insi  (Stoumont,  Troisponts)  «  c'est  une  espèce  de  chien 
ainsi  faite  »  ;  césf  dès-ornes  d'on  bon  hèn'pin  (Stavelot)  «  des 
hommes  bien  portants  et  d'humeur  joviale  ».  De  môme,  à 
Erezée  (uu  nord  de  la  prov.  de  Luxembourg)  :  on  fzvêrt  kènpin 
«  un  solide  gaillard  »  ;  on  drôle  di  kènpin  «  un  original  »  ;  cèst 
dès  cis  qnont  on  droIe  di  kènpin  «  des  gens  qui  ont  un  singulier 
genre  de  vie  ».  Pour  la  métaphore,  comparez  le  w.  coyin 
«  caractère  »  %  dont  le  sens  propre  «  peau  [de  mouton],  cuir 
[de  porc]  »  survit  à  Malmedy  K 

1.  God.  (I,  776,  VIII,  419)  donne  les  formes  canepin,  canequin,  qitenepin. 
Joignez-y  carpin  (?)  dans  Jean  d'Outremeuse,  que  Scheler,  Gloss.  de  la  Geste 
de  Liège,  ne  peut  définir. 

2.  A  Liège  et  Vervicrs  :  //  est  d'on  niâva  coyin,  d'on  si  bon  coyin  ;  dji  «'  so 
nin  di  ç' coyin  la  ;  c'est -on  si  bon  coyin  ;  métaphore  analogue  en  français  : 
«  c'est  une  si  bonne  pâte  ». 

5.  D'après  une  note  de  VArmonac\  Malmedy,  191 1,  p.  66,  à  propos  du 
texte  :  on  bouquin  rloyi  rf'  coyin.  Villers,  Dict.  maJnièdien  (1793),  donne 
seulement  :  coyin  «  couenne  ou  coine,  peau  de  lard  ».  —  On  ne  trouve  rien, 
dans  Grandgagnage  sur  ce  mot,  non  plus  que  sur  la  forme  féminine  coyinne 
{kôyèii')  «  couenne  »  (Liège,  Verviers,  Stavelot),  -ine  (Wardin),  -t'H«(Stave), 


5  54  J'    HAUST 

ANC.    FR.    CHAON 

Godcfroy  détînit  chaon  :  «  partie  du  lard  qui  ne  fond  pas  à  la 
poêle  et  S5  grille,  grésillon  ».  Il  ne  cite  que  deux  exemples, 
l'un  tiré  du  Méncigicr,  Tautre  de  la  traduction  des  Psaumes 
(début  du  xii^  siècle)  :  «  et  mis  os  cum  chaons  sechirent  » 
(God.,  t.  II,  Errata^.  Il  f;iut  y  ajouter  cet  article  du  Catholicon 
de  Lille,  éd.  Scheler,  p.  49  :  «  creiitiuni,  chaon,  creton,  c'est  la 
char  qui  demœure  après  la  craisse  ».  Je  vois  dans  ce  mot  un 
diminutif  en  -on  du  moyen  néerlandais  câde  «  croûton  de 
graisse  grillée  »;  moyen  bas  ail.  kâile;  ncçrl.  kaan  (contraction 
du  pluriel  hacyeii),  que  Plantin  traduit  par  «  ratons  du  sain  de 
pourceau  ».  Le  flamand  kade,  haai  existe  encore  aujourd'hui 
avec  le  même  sens  en  Campine  et  dans  les  provinces  belges 
d'Anvers  et  de  Brabant  '.  —  L'anc.  fr.  chaon  se  retrouve  dans 
les  patois  modernes  de  Metz  et  du  département  de  la  Meuse, 
sous  les  formes  chakm,  choïon,  chaon,  chon  ^  ;  je  ne  sache  pas 
qu'on  ait  déjà  proposé  une  explication  de  ce  mot  dialectal. 

FR.  CHICANER,  ^\^  CHAKIXER,  TCHAKINER 

Pour  le  Dict.  général,  le  fr.  chicaner  est  d'origine  inconnue. 
A  côté  des  propositions  qu'on  trouvera  dans  Litt.ré,  Scheler, 
Kôrting,  etc.,  le  wallon  suggère  une  explication  des  plus  simples  : 
chicaner  serait  altéré  de  Çt)chakiner,  forme  conservée  dans  nos 
dialectes  et  dérivant,  à  l'aide  du  suffixe  diminutif  -incr,  de  l'o- 
nomatopée (j)chac,  qui  exprime  un  petit  choc  brusque. 

La  forme  v^Mllonne  existe  sur  des  points  très  divers  :  à  Mal- 
medy,  tchakiner,  -eûr  (Villers,  1793)  «  chicaner,  -eur  »  ;  — 
dans  les  Ardennes,  chakincr  «  tricher  au  jeu  »  '  ;  —  à  Givet, 
chakinc  «  i.  chicaner,  tracasser  :  /  ni  chakine  toudi  ;  2.  v.  intr., 
tromper  au  jeu  »   (J.  Waslet)    ;  —  dans  le  Brabant,  chakiner 

-(ï'Aîe  (Pécrot-Chaussée,  au  N.  de  Wavre).Sur  l'étj'm.  lat.  cûtina,  cf.  Meyer- 
Lùbke,  11°  2451. 

1.  Cf.  Schuermans,  Franck-van  Wyk.  — ■  Voy.  ci-après  l'article  ci'ètou . 

2.  Voy.  les  glossaires  de  M.  Lorrain,  de  Labourasse  et  de  Varlet. 

3.  Ce  sens  dérive  naturellement  de  celui  de  «  chicaner,  vétillcr  »  ;  conip. 
étriver  «  tricher  au  jeu  »  (Watteeuw,   Vocab.  de  Tourcoing). 


ÉTYMOLOGIF.S    WALLONNES    ET    FRANÇAISES  5)5 

(Nivelles,  Bornival)  «  r.  chicaner,  quereller  :  il  ont  couminchi  a 
chakhier  intré  yeih'  ;  2.  tricher  au  jeu  »  ;  chakine  (ibid.),  s.  f., 
«  dispute  :  uos-avons  yei'i  'ne  chakine  »  ;  chahèner,  -He,  -ënade, 
-èneii  (Chastre-Villeroux)  ;  etc.  '. 

Nous  trouvons  le  primitif  à  Awenne  (prov.  de  Luxembourg, 
entre  Grupont  et  Saint-Hubert)  dans  l'expression  clmkê  lès 
uiu'ins  «  battre  des  mains,  applaudir  »  :  à  Stave  (Namur), 
fcbdké  «  frotter  brusquement  (par  ex.  une  allumette)  »,  tchake- 
Icù  «  briquet  avec  silex  et  amadou  »  ;  à  Buzenol  (près  de  Vir- 
ton),  lihakûr  «  faire  du  bruit  (en  mangeant)  »  :  lès  poucbes 
(porcs)  Ichakanl  avoii  Icû  giieilyc.  A  Faymonville-lez-Malmedy, 
tchacant  se  dit  de  l'œil  vif,  brillant  de  joie,  dont  le  regard 
frappe,  vous  donne  un  choc  quand  vous  le  rencontrez  :  //  a 
lès-iis  tchacants  ;  conie  i  lonke  ichacant  !  —  L'onomatopée  tchac 
entre  dans  les  expressions  suivantes  :  coula  tome  a  tchac  (Fontin- 
Esneux)  «  cela  tombe  à  point  »  ;  avou  coula,  ci  ièrè  V  tchac 
(ib .  )  «  avec  cela  ce  sera  parfait  »  ;  ccsteût  des  ichic  et  dès  tchac 
a  n  nin  fini  (Liège)  «  c'étaient  des  coups  de  langue,  des  pointes, 
de  vertes  ripostes  à  ne  pas  finir  »  -  ;  djoiuer  al  tchac  (Verviers  : 
Lobet),  espèce  de  jeu  de  billes  ;  d'où  tchakète,  tchak'ter,  etc.  K 

De  chakiner  à  chicaner  le  passage  est  facile  :  il  s'explique  par 
une  métathèse  naturelle  et  par  l'influence  de  chiche,  chiquet, 
chicoter,  etc.  On  objectera  :  i°  qu'un  primitif  chicaner  a  pu  lui- 
même  s'altérer  chez  nous  en  {t)chakiner  sous  l'influence  de 
(t)ihac  et  de  taquiner  ;  2°  qu'il  peut  ne  pas  exister  de  rapport 
d'origine  entre  chicaner  et  (t)chakiner,  dont  la  ressemblance 
serait  donc  purement  fortuite.  Sans  doute  ;  mais  je  me  per- 
suade que  l'autre  thèse  est  plus. vraisemblable  et  qu'elle  mérite 
tout  au  moins  d'être  prise  en  considération. 

FR.  COU  ET 

Le  fr.  coiiet,  terme  de  marine,  désigne  une  «  grosse  corde 
qui  s'amarre  au  bas  d'une  voile  de  navire  ».  Kôrting  {Etym. 

1.  G.,  I  149,  donne  simplement  le  nam.  chakine  «  chicane  ».  — Le 
liégeois  ne  connaît  que  (l)chicaue,  -er,  -eu,  -èdje,  -erèye  et  même  (l)chicaiiicr  : 
c'est  du  français  à  peine  wallonisé. 

2.  Le  liégeois,  en  français  familier,  dira  de  même  :  «  ils  sont  toujours  en 
rhk-chac  ». 

3.  Sur  le  dérivé  tchalc'irèce,  voy.  Feller,  Notes  de  philol.  iluiII.,  p.  219. 


5  56  J.    HAUST 

ÎVôrt .  dcr  fr.  Spr.,  1908),  se  fondant  sur  le  nom  allemand  de 
ce  cordage  (Hais  aines  Segels),  y  voit  un  diminutif  de  cou  ; 
mais  un  tel  dérivé  ferait  singulière  figure  à  côté  de  collet. 
D'après  le  Dictionnaire  général,  coiiet  est  une  autre  forme  de 
écoute  :  Cotgrave  donne  en  effet  escouette  pour  écoute.  Toutefois 
l'argument  ne  paraît  pas  décisif,  escouette  pouvant  être  une 
erreur,  ou  une  contamination  de  écoute  et  de  couct.  D'autres 
dictionnaires  ont  bien  écouet  pour  couet,  mais  c'est  sans  doute 
le  résultat  d'une  fausse  perception  :  le  pluriel  les  couets  est 
devenu  Vécouet.  A  mon  avis,  couet  représente  le  masculin  de 
couette  (petite  queue).  La  définition  de  Godefroy  {couet  :  «  un 
cordage  qui  va  diminuant  par  un  bout  »)  me  paraît  sugges- 
tive à  cet  égard,  surtout  si  on  la  compare  à  celle  du  liégeois 
cowète,  terme  de  houillerie,  «  partie  du  câble  relié  à  la  cage  »  : 
cette  partie  inférieure  est  d'ordinaire  en  section  décroissante; 
de  là  son  nom,  qui  signifie  proprement  :  «  petite  queue,  petit 
bout.  » 

W.  ARD.  COYONKE,  COYONGUE 

La  coyonke,  dans  nos  Ardennes  (Stavelot,  Bovigny,  Villers- 
Sainte-Gertrude),  c'est  la  longue  courroie  qui  fixe  le  joug  sur 
la  tête  du  bœuf.  M.  Ch.  Bruneau  a  relevé  cette  même  forme 
au  sud  de  Givet,  à  Hargnies  et  Sévigny-la-Forêt  '.  Par  con- 
traction, à  Faymonville-Weismes,  le  mot  devient  coke,  avec  0 
mi-nasal  -.  On  dit  cÔyonpe  à  Cherain,  Lutrebois,  Ortheuville, 
Houffalize,  Recogne,  Neufchâteau  et  aussi,  d'après  M.  Ch, 
Bruneau,  à  Cugnon-sur-Semois  et  à  Louette-Saint-Pierre.  J'ai 
relevé  de  plus:  i.  cloyonbe,  à  Alle-sur-Semois,  avec  /  épenthé- 
tique  sous  l'influence  probable  de  clore  «clore»  etde^%^ 
«  claie  »  ;  2.  le  verbe  coyoîibè,  à  Ortheuville  :  //  coyonpe  po  cèyonbè 
Thoû,  c.-à-d.  po  loyè  Vboû  après  /'  djeû  (au  joug)  ;  à  Bonnerue-lez 
Houifalize,  le  substantif  seul  existe  :  one  coyonpe  po  noké  Fboiî 
âtoû  dèl  tièsse. 

L'origine  de  ce  mot  intéressant  est  pleinement  assurée  :  il 
reproduit  le  lat.  co(n)jungula  (petite  chose  servant  à  con- 

1.  Ch.  Bruneau,  Eiiquèti'  sur  les  patois  cVArdcniie  (191/]),  I,  p.  499. 

2.  J.  Bastin,  Voc.  de  Fraynionville,  BSW  50,  p.  555. 


ÉTYMOI.OGIES    WALLONNES    ET    FRANÇAISES  557 

joindre),  qui  a  donné  Tanc.  fr.  co{ji)jongle,  d'où  la  torme  con- 
tracte congle  dans  une  charte  namuroise  de  1265  '.  Le  w. 
coyonke  —  ou,  étyniologiquement,  coyongue,  —  s'est  altéré  en 
coyonpc  {-bc)  comme  rauonkc  «  renoncule  »  en  ramnpe  (G.,  II 
279). 

Meyer-Liibke,  n°  21 51,  énumère  des  représentants  du  type 
conjungula  en  italien,  en  espagnol  et  en  ancien  français.  Il 
conviendrait  d'y  ajouter  les  formes  wallonnes  que  nous  venons 
d'étudier. 

ANC.  LIÉG.    COXHE,    FOHE 

G.  II,  571  :  coxhes  Chartes  [des Métiers],  I,  233  (1527)  :  au  fait  des  draps 
qui  seront  drappés  de  vilaines  coxhes  et  pellins  tondus  entre  le  mois  de  may 
et  Saint-Remy.  [Note  de  Scheler  :  «  Voy.  Bormans,  Drapiers  (B  S  W,  t.  9, 
p.  253),  qui  assimile  coxbe  à  cote,  ce  qui  n'est  guère  admissible.  »J 

G.,  II,  593:  fohes  Chartes  [des  Métiers],  I,  305.10(1575):  pourpoint, 
chausses,  henches  ■',  fohes,  cottreaux  (jupons),  goUiers  et  autres  habillements 
d'hommes  ou  de  femmes. —  Quid?  [Note  de  Scheler:  «S'il  y  âvâh  Jlohes ,  on 
pourrait  songer  Àfloscus,  autre  forme  du  b.  lat.  Jîocctis,  froccus  »>.] 

Le  Glossaire  de  Reichenau  a  un,  article  leiia  :  loxa  (=  lat. 
vulg.  tosca,  lat.  tusca;  d'après  Hetzer,  Reich.  Glosseii,  «  étoffe 
grossière,  manteau  de  cette  étoffe  »).  M.  Marchot,  à  qui 
j'emprunte  ces  détails  %  prétend  retrouver  le  même  mot, 
estropié  par  l'éditeur,  dans  les  deux  textes  liégeois  du  xvi^  siècle 
que  cite  Grandgagnage.  J'estime  qu'il  se  trompe  doublement 
et  qu'on  doit  tenir  coxbe  et  fohe  pour  des  types  corrects. 

I.  Si  le  texte  de  1527  était  isolé,  on  pourrait  à  la  rigueur 
suspecter  la  forme  coxbe;  mais  une  charte  de  1435  ne  laisse 
aucun  doute  :  «  pour  cascun  drap  fait  de  grayt  mons  (?),  de 
fleur,  de  koxbe,  de  simple  gris  *^.  » 

1 .  «  Les  congles  dont  on  joint  les  buves  ki  mainent  le  laigne  el  castiel  de 
Namur  »  ;  texte  cité  par  Ducange,  conjugla,  et  reproduit  par  Godefroy  qui 
définit  cojigle  :  «  joug  (!)  pour  les  bœufs  » .  M.  A.  Thomas  cite  l'anc.  fr. 
cojongle  dans  Roniania,  1910,  p.  237  ;  cf.  Meyer-Lùbke.  nos  4621  et  4646. 

2 .  Corrigez  henches,  et  voyez  ci-dessus   l'art .   hûdje, 

3.  Zeitschrift  fur  frani.  Spr.  und  Litt.,  XXXIX  (1912),  p.  148.  —  Cf. 
Diez,  Anciens  gloss.  rûnians,\.xs.à..  Bauer,  p.  40. 

4.  Texte  cité  par  Bormans  (BSW  9,  p.  213).  Dans  son  Gloss.  des  Dra- 
piers (ib.  p.  265),  Bormans  confond  koxbe  avec  cote  ! 


3)8  J.    HAUST 

Nous  y  voyons  le  liég.  cohe,  qui  aujourd'hui  a  seulement  le 
sens  figuré  de  «  branche  »,  mais  qui  jadis  a  signifié  <<  cuisse  », 
lat.  coxa  (d.  G.,  II,  571).  Du  drap  de  coxhe  (prononcé  a^y) 
désigne  du  drap  fait  avec  la  laine  prise  aux  cuisses  des  moutons. 
Comparez  l'anc.  fr.  ciiissetle  «  sorte  d'étoffe  »  :  viauieaii  de 
cuissettes  noires  (i^86  :  God.). 

II.  Les  archives  liégeoises  de  1530-33  portent  à  plusieurs 
reprises  :  «  une  focke  de  drap  noire  forée  de  penne  condist  fin 
gry  »,  «  une foucke  de  drap  »,  une  fock  de  drap  sanguinne  forée  »  ', 
etc.  On  y  reconnaîtra  le  moyen  néerl.  focke,  que  Kilian  tra- 
duit par  «  superior  tunica  »  et  qui  subsiste  en  flamand 
moderne  (Schuermans)  sous  la  forme //«^  «  blouse,  sarrau  ». 
De  foke  à  fobe  le  passage  ne  fait  pas  difficulté  -. 

W.  CRÈTE  ET  DÉRIVÉS 

Il  existe,  dans  les  dialectes  wallons,  au  moins  six  substantifs 
féminins  crête,  d'origine  et  de  sens  différents.  Les  deux  premiers 
n'offrent  guère  d'intérêt;  le  troisième  a  été  expliqué  de  façon 
très  plausible  ;  nous  nous  étendrons  davantage  sur  les  trois 
derniers,  qui  sont  moins  connus. 

1.  crête  (Malmedy  :  Villers,  1793;  Houdeng)  «crèche»; 
altération  isolée  du  liég.  crcpe:  ail.  hrippe. 

2.  crête  (Liège:  BSW  3^,  p.  189),  terme  d'armurerie; 
probablement  emprunté  du  fr.  crête. 

3.  crête  di  mitches  (Verviers  ;  anc.  liég.)  «  carré  de  petits 
pains  cuits  ensemble  »  ;  emprunté  de  l'anc.  h.  ail.  cretto,  moyen 
h.  ail.  grcitc  «  corbeille,  panier  »  ^ 

Dérivé:  crétin  (Erezée)  «  grand  panier  de  paille  tressée, 
pouvant  contenir  quatre  setiers  de  blé  et  pourvu  d'une  petite 
ouverture  en  haut  »  ;  rouchi  hcriin  (Hécarr,  Sigart)  «  panier 
d'osier  à  anse  »  ;.  anc.  fr.  crétin  (God.)  «  sorte  de  hotte  »  *. 

1 .  Registres  aux  Arrêts  (Archives  de  Liège). 

2 .  Comp.  soke  (Forir)  «  socle  »  ==  sohe  (Hub.  ap,  G .)  ;  tah  (G. )  «  cadenas  » 
==  tiihe  (Forir)  ;  voy.  l'art,  dronhe,  dans  BD  1920,  p.  10. 

3.  Behrens,  Beitrâge,  p.  65  :  G.,  I  140,  II  562  (vo  hrosder),  573  n.,  et 
625. 

4.  G.,  I  140,  donne  d'après  Dejaer,  le  liég.  crétin  «  bassin  de  fer  blanc  »  ; 
Forir  reproduit  cet  article,  En  réalité  le  mot  est  inconnu  à  Liège. 


ÈTYMOLOGIES    WALLONNES    ET   FRANÇAISES  5  59 

4.  crête  (in  bwas  (Malmedy  :  Villers.  1793)  «  monceau  de 
bois  arrangés,  pile,  bûclier  »  ;  à  Faymonville  crête  de  hués  ; 
esse  hnmlé  sol  crête  du  Imuis  (Malmedy,  Ariii.,  1906,  p.  49-50). 
Un  vocabulaire  français  malmédien,  manuscrit  du  xviii'^  siècle, 
donne  «  crêpe  du  bois  :  pile  de  bois  »  (par  confusion  avec  crêpe  : 
crèche).  — G.,  I  140,  note  le  nam.  crête  «  pile  de  bûches  dispo- 
sées par  lits  croisés  »  ;  l'explication  qu'il  en  donne  est  sans 
valeur.  Nous  savons  de  plus  que  crête,  à  Neuville-sous-Huy,  est 
un  terme  de  bûcherons  désignant  «  un  tas  de  cinquante 
fagots  »  (H.  Gaillard);  à  Liège,  pour  les  meuniers,  c'est  «  un 
tas  de  sacs  superposés  contre  un  mur  »  (Ed.  Remouchamps)  ; 
enfin,  à  Stave  au  Sud  de  Namur,  c'est  «  un  amas  de  dix  à 
vingt  gerbes  placées  debout»  (L.  Loiseau).  —  Les  langues 
germaniques  n'offrent  rien  d'analogue,  tandis  que  Littré  et  le 
Dictionnaire  général  ont  l'expression  :  «  mettre  du  blé  en  crête  : 
l'entasser  en  lui  donnant  une  forme  pyramidale.  »  Le  wallon, 
qui  devrait  dire  crêsse  dans  ce  cas,  paraît  avoir  emprunté  le  mot 
français. 

A  Leuze  (Hainaut),  le  talus  ou  la  berge  d'un  fossé  s'appelle  : 
éne  crête,  et  le  cantonnier:  rcbampête[=--  le  garde  champêtre] 
dès  crêtes.  C'est  évidemment  le  fr.  crête  (voy.  Littré). 

) .  crête  («  frette  »  :  cercle  de  fer  dont  on  garnit  le  moyeu 
d'une  roue  et,  en  général,  l'extrémité  d'une  pièce  de  bois  pour 
l'empêcher  de  se  fendre)  est  signalé  à  Verviers  (Lobet),  à  Spa 
(Body,  Foc.  des  charrons)  et  à  Neufchàteau  (Dasnoy,  pp.  80, 
86).  Ce  terme  technique  a  échappé  à  nos  autres  lexicographes. 
Je  l'ai  entendu  à  Glons-sur-Geer,  à  Jupille  (près  de  Liège),  à 
Ben-Ahin,  Gives,  Solières  (près  d'Andenne)  et  à  Neuvillers- 
Recogne  ;  le  dérivé  crêt'lê  «  fretter  »  existe  dans  cette  dernière 
localité.  Nous  y  verrons  un  emprunt  fait  par  le  wallon  aux 
dialectes  germaniques  :  le  luxembourgeois  kratt  et  le  west- 
flamand  kerte,  karte  ont  en  effet  le  même  sens  '. 

On  doit  sans  doute  rapporter  ici  l'article  suivant  du  Diction- 
naire liégeois  manuscrit  de  Rouveroy  :  (.<■  crette,  s.  f.,  déchar- 
geoir,  pièce  de  bois  rond,  autour  de  laquelle  le  tisserand  roule 

1 .  L'origine  du  mot  germanique  est,  je  crois,  inconnue.  De  Bo  n'en  parle 
pas.  Le  Wôrt.  der  luxemh.  Mundart  (1906)  a  cet  article  :  «  kralt,  {.,  eiserner 
Reifen,  Zwinge  aus  Metall  ;  fr.  cravate.  »  Si  ce  dernier  terme  est  allégué 
comme  ét\mologie,  il  y  a  sûrement  erreur. 


5éO  J.    HAUST 

la  besogne  qu'il  lève  de  dessus  h  poitrinière  '.  »  La  frette  de 
cette  pièce  de  bois  aura  donné  son  nom  à  l'ensemble  ;  cf.  Lobet, 
v°  krett. 

Godefroy  a  l'anc.  fr.  crefer  avec  cet  exemple  :  «  pour  creter 
l'arbre  sour  quoi  on  fist  le  dist  molle  »  (\'alenciennes,  1358). 
Il  faut  évidemment  traduire  par  «  fretter,  garnir  d'une  frette  », 
et  non  par  «  entailler  »,  comme  le  propose  Godefroy  et  comme 
l'admettent  Bonnard  et  Salmon  ^. 

6.  crête  enfin  existe  comme  nom  de  lieu,  dans  le  voisinage 
de  Liège:  1°  à  Esneux  :  lés  crêtes,  en  amont  d'un  ravin  ;  2°  à 
Vaux-sous-Chèvremont  :  èl  crête  «  en  la  crette  »  ;  ce  nom 
désigne  un  fond.  M.  Jean  Lejeune  l'a  rencontré  plusieurs  fois 
dans  les  archives  de  l'Avouerie  de  Fléron  concernant  cette 
commune:  «  terre  gissant  en  le  crête  deseur  les  mauvais  preis  » 
(14 18  et  1460);  «  en  le  crette  dessoulx  Chamont  »  (1479  et 
1505);  «  preit  qdist  les  crettes  »  (1549);  <f  en  la  crête  en 
Vaulx  »  (1624),  etc.  —  J'ai  relevé  aussi  le  diminutif  lès 
crètales,  lieu  dit  de  Ferrières  ;  dans  les  crètales,  nom  d'un  ravin 
à  Esneux  ;  sur  lès  crètales,  nom  d'un  raidillon  à  Erezée  ;  ainsi 
que  «  sortie  des  crétias  »,  sur  une  carte-vue  de  Waulsort. 

Le  namurois  crètia  est  bien  connu  pour  désigner  une  fronce, 
un  pli  dans  une  robe  (Vezin),  une  ride  au  front  (Huy).  Il 
répond  au  rouchi  kèrliau  (Mons  :  Sigart)  «  pli  fait  au  linge 
par  le  fer  à  repasser  »  ;  hërtian  (EUezelles)  «  faux  pli  dans  une 
étoffe  »;  et  au  verviétois  crête  (Dison  :  BSW  53,  p.  418; 
Thimister,  Trembleur)  «  ribaudure,  mauvais  pli  dans  une 
étoffe;  ride  du  visage  ».  De  là  le  double  diminutif  crèt'lê 
(Liège  :  même  sens)  et  le  verbe  crèt'Ier  (ibid.)  «  rider,  crisper, 
plisser,  froncer,  goder  »,  qu'on  retrouve  jusqu'à  Fosses-lez- 
Namur  (dès  canadas  crèflés  :  pommes  de  terre  à  peau  rugueuse) 


1 .  Le  mot  ne  figure  pas  dans  le  Foc.  an  tisserand,  par  V.  Willem,  de 
Dison  (BSW  38,  p.  193). 

2.  A.  Houdeng  (Hainaut),  un  gourdin  s'appelle  un  cicti  ;  à  Braine-le- 
Comte  criti.  On  pourrait  y  voir  un  [bâton]  ferré  ou  frette  ;  mais  il  vaut 
mieux  en  rapprocher  l'anc.  fr.  cretu  «  bâton  dont  l'extrémité  supérieure  est 
en  forme  de  crête  »  (God.,  crestu)  ;  comp.  crêtu  dans  le  Larousse  iltuslré. — 
A  Braine-le-Comte,  on  connaît  de  plus  un  verbe  crèter  «  travailler  ferme, 
marcher  très  vite  «(proprement:  manier énergiquemeut  le  crèlî}). 


ÉTYMOLOGIES    WALLONNES    ET    FRANÇAISES  561 

et  à  Dom-\cy.-\\ons  ÇcérteJé  :  froissé,  chiffonné,  en  parlant  d'une 
robe)  '. 

Pour  expliquer  crètlê,  cnH'lcr,  M.  Behrens,  faisant  table  rase 
des  conjectures  de  Grandgagnage  et  de  Bormans  -,  s'adresse  au 
bas  ail.  kràte,  krele  «  ride,  sillon,  pli,  fronce,  coche,  entaille, 
éraillure,  etc.  »  On  ne  peut  que  lui  donner  raison,  d'autant 
plus  que  les  dialectes  flamands  possèdent  aussi  kerte  «  entaille, 
fente,  crevasse  »,  kertelen  «  se  crevasser  «  (voy.  Schuermans  et 
De  Bo).  —  Nous  étendrons  la  même  explication  aux  noms  de 
lieu  crête  et  crctalc.  Enfin  nous  verrons  dans  crclon  un  autre 
dérivé  de  la  même  source;  voy.  l'article  suivant. 

W.  CRÈTON,  FR.   CRETON 

D'après  Littré  et  le  Dictionnaire  général,  le  fr.  creton  «  résidu 
de  graisse  fondue  »,  qui  se  rencontre  dès  le  xiii''  siècle,  est 
d'origine  inconnue.  On  ne  peut  admettre  en  effet,  comme 
certains  l'ont  proposé  ^,  qu'il  dérive  de  crête  par  un  type  *creston, 
ou  de  crotte  en  se  fondant  sur  le  picard  croton  «  graillon  »  +. 
L'ancien  français,  qui  a  plusieurs  ïo'is  creton  et  une  fois  craton  '>, 
postule  un  primitif  cr^/g  ou  crate  ;  de  même  les  dérivés  cretonne, 
cretonnée  (God.,  t.  II). 

Selon  toute  vraisemblance,  le  mot  français  est  venu  de  la 
frontière  germanique  du  Nord-Est,  par  l'intermédiaire  des 
dialectes  rouchi,  wallon  et  gaumais  :  kértoii  (Chimay,  Givet  ; 
rouchi  :  Hécart  ;  altéré  enguèrdon  à  Eugies  et  à  Mons  :  Letellier, 
Sigart);  ^t;r/^;;  (gaumais);  curton  (Bastogne)  ;  creton  (Dinant, 

1.  Comparez  l'anc.  fr.  creli  (que  Godefroy  ne  peut  traduire  dans  cet 
exemple  :  «  jupes  et  grailles  cretis  »)  et  le  lorrain  Jinvti,  dans  Zeliqzon, 
Lotl}riiig.  Mtiiidarten,  p.  92. 

2.  Behrens,  Bcilràge,  p.  64;  G.,  I,  140;  Bormans,  Gîoss.  des  Drapiers 
('BSW9,p.  254). 

5.  M.  Wilmotte,  in  Revue  Iiislr.  puht.  en  Belgique,  XXX  (1887),  p.  45  ; 
Scheler,  Dict.  d'elyni.  française. 

4.  Le  picard  croton  et  le  rouchi  crolelin  (Hécart)  peuvent  se  rattacher  à 
crotte,  soit  directement,  soit  par  le  croisement  de  creton  et  de  crotte. 

5.  Voy.  Godefroy,  Conipî.,  qui  cite,  entre  autres,  cet  exemple  significatif; 
«  crever  et  defrire  et  desscchier  comme  un  craton  ».  Ajoutez  le  texte  du 
Catholicon  de  Lilte  que  nous  citons  à  l'art,  chaon. 

Roinama,  XLVU.  36 


562  J.    HAUST 

Xamur,  Marche-en-Famenne,  Liège,  iMalmedy,  etc.).  On 
entend  par  là,  en  général,  un  petit  morceau  de  lard  frit  qui 
sert  à  préparer  certains  mets  ' .  En  attribuant  au  mot  le  sens 
originel  de  «  petit  objet  recroquevillé  »,  j'estime  qu'il  appartient 
à  la  même  famille  que  crèlé,  kêrtiau,  crêtler,  kêrleîé,  et  qu'il 
représente  un  diminutif  du  bas  ail.  ktâte,  krcte  «  ride,  fronce, 
pli  »,  flam.  kerle  «  crevasse  »  %  dont  nous  avons  parlé  à  la  fin 
de  l'article  précèdent, —  Au  surplus,  deux  autres  termes  français 
désignant  le  même  objet  sont  également  dérivés  d'un  radical 
germanique  à  l'aide  du  suffixe  -en  :  l'anc.  fr.  chaon  (voy.  ci- 
dessus  cet  article),  et  le  genevois  grciiboii,  de  l'ail,  griebe. 

ANC.  NAM.  DISPATUER,  W.  DŒSPATOUIVEK  (BRABANT) 

J'ai  entendu  à  Sainte-Marie-Geest  (près  de  Jodoigne,  à  l'Est 
du  Brabant)  l'expression  inédite:  dœspatoiiuer  âèscôrts  '  «dépen- 
ser, distribuer  de  l'argent  ».  Nous  y  trouvons  une  curieuse 
survivance  de  l'ancien  namurois  dispatiier,  que  Godefroy  tra- 
duit par  «  écarter,  détourner  »,  sans  autre  explication  +.  Il  faut 
se  reporter  à  l'anc.  fr.  despostuer  «  déposséder  »  (trois  exemples 
dans  God.),  altéré  de  despocster  (ibid.),  par  l'intermédiaire  d'une 
forme  *despoiister.  C'est  proprement  i.  déposséder  quelqu'un, 
le  priver  de  sa  pocsté  >  sur  quelque  chose;  2.  faire  sortir  quelque 
chose  de  la  propriété    de   quelqu'un-,  c'est-à-dire  déménager  ^ 


1 .  Villers  (Malmed)',  1795)  ajoute  :  crèloii  d'hvace  «  chiquet  d'ccorce  »  et 
crèton,  au  fig.,  «  trésor,  amas  d'argent  que  l'on  conserve  ». 

2.  Le  Nor-iv.-diin.  elym.  IVôrt.  de  Falk  çt  Torp  assigne  de  même  au 
norvégien-suédois  kart  «  fruit  vert  >>  et  à  Test-frison  krct  «  fruit  ratatiné  »,  le 
sens  fondamental  de  «  rugosité,  objet  recroquevillé  ». 

3.  Le  nam.  côrl  ou,  étymologiquement,  qttatirt,  c'est  proprement  le 
«  quart  »  d'un  sou,  comme  le  fr.  liard  et  le  liég.  êdant.  Côit  désigne  encore 
dans  quelques  localités  (Perwez,  Sainte-Marie-Geest,  etc.)  la  pièce  de  deux 
centimes;  mais  d'ordinaire,  il  s'emploie  au  pluriel,  comme  le  fr.  «  dessous», 
pour  dire  «  de  l'argent  ».  Comp.  l'espagnol  ciiaiios,  même  sens. 

4.  Dans  ce  seul  texte:  «  Comme  aussi  seroit  si,  après  toutes  les  dites 
solennités  achevées,  estoit  trouvée  icelle  vefve  avoir  dispahic,  absconse  ou 
recelé,  faict  dispatiier,  absconser,  receler  ou  porter  dehors  la  susdite  maison  » 
{Coiit.  de  Kamiir,  Nouv.  Coût,  gén.,  I,  886). 

5.  Lat.  potestatem,  puissance.  La  iormç. potisté  &i,\.  dans  Godefroy, 

6.  God.  attribue  ce  sens  à  l'anc.  fr.  dcspoestir. 


ÉTVMOI.OG1E8    WALLONNES    ET    FRANÇAISES  563 

OU  aliéner  quelque  chose.  De  ce  dernier  sens,  le  wallon  a  passé 
naturellement  à  celui  de  «  dépenser  ».  Pour  la  forme  wallonne, 
on  notera  dans  dispatuer  la  chute  de  s  par  dissimilation  et  le 
changement  si  fréquent  de  o  protonique  en  a. 


A\X.  FR.  EFFRIBOTER 

Ce  mot  se  rencontre  dans  un  texte  de  1542: 

S'on  ne  Feust  osté  de  sus  moy, 

Morde,  je  l'eusse  effriboté  (Roiiiaitia,  XXXIII,  346). 

M.  Behrens,  Beitràge,  p.  88,  le  rattache  à  l'anglais //w^oo/ 
«  agir  en  flibustier,  piller  » .  M.  Ant.  Thomas  déclare  cette 
conjecture  peu  vraisemblable,  mais  ne  met  rien  à  la  place 
{Ro?iiania,  XXXWl,  264).  Ne  pourrait-on  pas  invoquer  le  w. 
fribole  «  bribe,  lambeau  »,  d'friboter  «  effilocher,  dégueniller  »  ? 
Pour  la  composition  et  pour  le  sens,  effriboter  serait  analogue  au 
fr.  écharper,  écharpilkr  «  mettre  en  pièces  » . 


ANC.  FR.  EMBEGARE,  BEGART 

Froissart,  dans  ses  poésies,  parle  d'un  «  porcel  ort  et 
etnhegaré  ».  Scheler  et  Godefroy  traduisent  le  dernier  mot  par 
«  souillé  »  ;  dans  son  Glossaire  des  poésies  de  Froissart,  Scheler 
ajoute  cette  note:  «Il  y  a  probablement  connexité  entre /'^o-ar^jr, 
troubler,  salir,  souiller,  et  bagarre,  trouble,  mêlée,  bruit  confus. 
Le  mot  est-il  identique  avec  bigarrer  ?  Cela  reste  à  examiner.  » 
Ces  rapprochements  sont  hors  de  propos.  Le  mot  dérive  de 
l'anc.  fr.  hegart  2,  que  Godefroy  ne  sait  pas  traduire  (dans  ce 
passage  :  «  tel  coup  li  a  doné .  .  .  ke  gambes  reverses  le  trebuce 
el  begart  »)  et  que  nous  expliquons  sans  peine  grâce  au  liég. 
bègâ  «  purin,  jus  de  fumier  »  ;  voy.  l'article  bègâ.  Le  sens  précis 
de  «  embegaré  »  est  donc  :  «  souillé  de  purin  » .  La  forme 
*begard  a  pu  donner  eiubegaré,  comme  dard  donne  le  \v.  dârer 
«  darder  ».  Cependant,  le  mot  rimant  dans  le  texte  de  Froissart 
avec  regardé,  il  faut  peut-être  corriger  *embegardé.  Le  liég. 
bigârder  «  arroser  de  purin  »  (les  fosses  de  houblon)  existe 
encore  à  Jupille. 


564  J-  HAUST 

ANC.  W.-I-R.  FORECE,  FUERESSE 

L'anc.  w.  fiieresse  se  rencontre  dans  une  charte  namuroise 
de  1248  :  «  vint  boniers  et  set  verges  fueresses  en  terre  a  le 
mesure  de  Liège  »  (Romania,  XIX,  86).  Pour  l'expliquer, 
M.  A.  Thomas,  Nouveaux  essais,  p.  <)6y  propose  un  type  *foerei 
signifiant  :  «  dont  on  se  sert  pour  mesurer  les  terres  fouies  (?)  ». 
M.  ¥d\er,  Notes  de  phil.  ivalL,  p.  200,  y  voit  de  son  côté  un 
*foi{reréce,  dérivé  de  foûre  «  foin  »;  d'après  lui,  «  c'est  l'étendue 
de  terre,  comprenant  20  boniers  7  verges,  qui  est  qualifiée  de 
fuerese,  c.-à-d.  propre  à  donner  du  foin  ».  D'autres  textes 
liégeois,  qui  ont  échappé  à  MM.  Thomas  et  Feller,  infirment 
ces  deux  conjectures  et  permettent  de  formuler  une  troisième 
proposition. 

Godefroy  a  un  ànicle  forece  «  s.  f.,  sorte  de  mesure  déterre», 
avec  ce  précieux  exemple  :  «  v  boniers  et  [?]  xix  verges 
petites  moins  c'on  d\si  foi eces  (trad.  du  xiii'  siècle  d'une  charte 
de  1265,  Cart.  du  Val-Saiut-Lambert,  Richel.  1.  10176,  f°  61''). 
Lat.,  quinque  bonnaria  decem  et  novem  virgatis  parvis  minus 
quam  '  foreces  dicuntur.  »  —  Dans  son  Inventaire  des  archives  de 
V Abbaye  du  Val-Benoit,  M.  J.  Cuvelier  cite  ce  texte  du  15  juin 
1392  :  •■<  XXII  grandes  verges  et  x\  foreche  de  terre  situées  en 
Bruwier  »  ;  il  ajoute  cette  glose  sur  foreche  :  «  nom  de  la  petite 
verge  dans  les  environs  d'Andenne  -.  »  —  Enfin,  dans  les 
registres  de  la  Cour  Féodale,  37,  90  v°,  conservés  aux  archives 
de  Liège,  feu  S.  Bormans  a  noté  :  «  xxiii  verges  fowereches  de 
terre  erule.  » 

On  voit  qu'il  s'agit  de  terre  arable,  crule,  et  non  de  prés  à 
produire  du  foin.  Ce  mot  féminin  en  -ece  Ç-eche,  -esse^  qualifie 
uniquement  verge.   Quant  au  sens,  le  texte  de  1392  oppose  la 

1.  Sic;  il  faut  lire  que  (=  tjiiae).  Dans  la  iraduction  française  et  est 
sûrement  interpolé.  —  Des  papiers  de  feu  S.  Bormans  contiennent  ces  deux 
extraits  dont  la  source  n'est  malheureusement  pas  assez  précise  :  «  8  verges 
grandes  et  2  verges  fouietes  (var.  foresles)  de  terres  et  de  prés  »  (1274  : 
Charte  du  Val-Saint-Lambert)  ;  «  deniey  bonier  de  vingne,  vintez  petites  vergez 
forèiches  moins  »  (xv^  s.  :  Val-Saint-Lambert). 

2.  BuU.  de  l'Inst.  Aichéol.  liég.,  XXX,  589.  Ce  texte  a  paru  dans  le 
Carlnl .  de  l'Abbaye  du  Vul-Bciioit,  édité  par  le  même,  p.  697. 


ÉTYMOLOGIES    WALI.ON'XES    ET    FRANÇAISES  565 

verge  foreche  à  la  gratnie  verge  ;  celui  de  1265  (=  5  bon  ni  ers, 
moins  19  petites  verges  appelées /o/w«)  est  encore  plus  précis. 
Pour  expliquer  le  radical /(7r-  fuer,  fo{iu)er-,  on  s'adressera  au 
lat.  torum,  anc.  tVanç.  et  anc.  \v.  fuer,  foer,  feur,  four,  etc., 
devenu  par  exception  fur  en  fr.  moderne  et  signifiant  «  valeur, 
taux,  mesure,  coutume  ».  Le  type  *forîcia  aboutit  régulière- 
ment à /^r^f^  (comp.  f^rtW/V,  mèri  :  courage,  mourir)  ;  cependant 
forèce  pourrait  être  aussi  bien  une  réduction  de  forerèce: 
*foraricia  '.  En  somme,  verge  forece  équivaut  à  «  verge  cou- 
rante ».  C'est  la  petite  verge,  considérée  comme  étant  «  de 
commun  fuir  et  mesure  »  -,  c'est-à-dire  comme  unité  de 
mesure  adoptée  par  la  coutume  du  pays.  Cette  unité  variait 
selon  les  lieux. 


ANC.    FR.    FREFEL,    ROUCHI    FOURFÉLE,  FOUFÈLE,   FOUFÈTE 

On  lit  plusieurs  fois  dans  Froissart  Tanc.  (r.frefel  «  trouble, 
agitation  »  (^étre  en  grand  frefel),  dont  Scheler  déclare  ignorer 
l'étymologie  '.  Le  mot  a  survécu  en  rouchi  moderne  dans  la 
locution  être  in  fourféle  (Valenciennes  :  Hécart),  qui  devient  in 
foufèle  (L'ûÏQ  :  Vermesse  ;  Tourcoing:  Watteeuw)  et,  par  une 
nouvelle  dégradation,  in  fonfète  (Frameries  :  Dufrane)  «  être  en 
émoi,  affairé,  agité  ». 

On  ne  trouve  aucune  trace  d'explication  dans  les  glossaires 
de  la  région.  Il  est  hors  de  doute  que  nous  avons  affaire  au 
moyen  h.  ail.  vrevel  (ail.  mod.  frevel)  «  violence,  audace, 
présomption,  arrogance,  pétulance  »,  néerl.  wrevel  (dans  Kilian  : 
«  stomachus,  iracundia  »).  Je  vois,  par  une  note  laconique 
d'Ulrix,  n°  620,  que  M.  Genelin  invoque  de  même  VaW.frevel 


1 .  Les  formes  fuej--,  fo(w)er-  ont  subi  l'influence  du  primitif  fuer,  four. 

2.  Comp.  «  une  ayme  de  commun  fuir  et  mesure  »  (Cart.  Sainte-Croix, 
1324).  —  A  Liège,  la  verge  courante  est  de  16  pieds  de  Saint-Lambert;  la 
petite  verge  (16  X  16)  vaut  218  centiares;  la  verge  grande  vaut  20  petites 
ou  4  ares  359  milliares  ;  le  bonnier  vaut  20  grandes  ou  87  arcs  188  milliares. 
—  Dans  le  langage  ordinaire,  verge  se  dit  pour  verge  grande  ;  cf.  Forir, 
vo  vech. 

3.  Gloss.  des  Chrouiqxus  de  Froissart,  Bruxelles,  1874.  Voy.  Godefroy. 


5^6  J.    HAUST 

pour  le  rhéto-roman  frefel  '  ;  mais,  comme  Ulrix  n'étend  pas 
cette  explication  au  groupe  septentrional  dont  on  vient  de 
parler,  je  crois  utile  de  combler  la  lacune. 


LIÉG.  GARSÎ 

Le  w.  o^arsl  -  «  ventouser  »,  v.  tr.,  n'existe  plus  qu'à  l'extrême 
Nord-Est  (Verviers,  Malmedy,  environs  de  Liège).  Le  sens 
technique  tend  à  se  perdre  ;  du  moins,  je  n'ai  jamais  entendu  à 
Verviers  que  la  locution  :  vas'  tufé  ^arsî !  (va-t'en  au  diable!); 
au  sens  propre,  on  emploie  la  périphrase  :  on  H  a  mêton  dès 
Invéles  («  boîtes  »  :  ventouses).  —  G. ,  I,  231,  se  contente  d'y 
reconnaître  l'anc.  fr.  garscr  «  scarifier  ».  Or  gercer  (fendiller) 
est  la  forme  moderne  de  garser,  jarser  (piquer,  scarifier),  dont 
les  patois  de  Champagne  et  de  Franche-Comté  possèdent  encore 
des  dérivés  '.  Pour  expliquer  gercer,  Diez,  suivi  par  le  Dict. 
gé}i.,  proposait  le  lat.  pop.  carptiare.  Meyer-Lûbke,  n°  2871, 
rejette  ce  type  pour  des  raisons  de  phonétique  ^  ;  il  admet  un 
primitif  *charassare,  tiré  du  grec  èY^/apadasiv  (scarifier)  et 
conservé  dans  l'ancien  napolitain  carassare.  Ainsi  s'éclaire  ce 
groupe  intéressant,  où  notre  garsl  mériterait  de  ne  pas  être 
oublié,  car  c'est  lui  qui  reproduit  le  mieux  la  forme  et  le  sens 
de  l'anc.  fr.  garscr. 

W.  G  LIN  DIS' 

L'ard.  glindis'  «grillage  d'étang»  est  signalé  à  Saint-Hubert  par 
M.  Marchot,  qui  le  dérive  du  lat.  cUngere  «  enclore,  entourer  »  >. 
La  tentative  est  infructueuse  :   ce  mot  latin  a  dû  être  très  peu 

1.  Genelin,  Geini.  Bestandteile  des  râlorom.  IVortschal-es,  Progr.  Innsbruck, 
1900,  p.  23.  Je  n'ai  pu  me  procurer  cet  ouvrage,  que  je  cite  d'après  Ulrix, 
Germ.  Elevienteii  in  de  Rom.  Talen,  Gand,  1907. 

2.  G.  et  Forir  écrivent  à  tongârsî. 

3.  Voy.  A.Thomas,  Mélanges,  p.  96;  ajoutez  le  pic.  guersi,  giierchiné 
«  raccorni,  desséché  »,  en  parlant  d'un  végétal  (Jouancoux,  II  42-3). 

4 .  Le  /  ne  pourrait  en  effet  que  produire  ç  et  non  5  ;  or  la  forme  constante 
des  anciens  textes  csxgarser,  jarcer  et  non  -c/Vr.  Pour  la  même  raison,  on  ne 
pourrait  invoquer  l'anc.  h.  ail.  garl  «  pointe,  aiguillon  »,  dont  nous  avons 
parlé  à  l'article  djàrdeùs  (dans  Remania,  t.  XLIII,  p.  432). 

5.  Marchot,  Phonol.  dèlaillée  d'un  palois  wallon,  p.  76. 


KTYMOLOGIES    WALLONNES    ET    FRANÇAISES  567 

répandu  et  n'a  donné  aucun  rejeton  '.  En  revanche,  les  dialectes 
flamands  connaissent  i^eliiit  «  treillis  de  lattes  ou  de  barreaux 
de  fer  »  '  et  l'on  trouve,  en  bas  allemand,  ^^lind  «  clôture  de 
planches  et  de  lattes  »  '.De  là  le  w.  sylinciis',  dérivé  sur  le  type 
de  trèyis'  «  treillis  »  et  du  fr.  lattis  «  ouvrage  fait  en  lattes  ». 
Ce  mot  a  jadis  existé  à  Liège  ;  on  le  rencontre  maintes  fois 
dans  les  textes  anciens  avec  le  sens  de  «  clôture,  grillage, 
treillis  ».  Voici  quelques  témoignages  :  (1311)  «  juskes  a  glen- 
dice  Watelet  ,  »  +  ;  —  (xiv^  siècle)  «  ont  steppeis  et  ars 
[extirpé  et  brûlé]  les  arbres,  useries  [portes],  fineistres,  bans 
[corr.  ba//s:  poutres],  weires  et  lattes  et  destruis  les  glendis 
entour  les  vergiers  »  ^  ; —  1540  «  muchier  en  la  scaillie  [cour] 
de  la  maison  et  rompre  ung  glendice  »  '^;  —  (1564)  «  arat 
entrée  le  glendice  pour  aller  joindre  au  puits  »  ^.  —  Aujour- 
d'hui même,  gUudis'  survit  comme  nom  de  lieu  à  Crehen 
(Hesbaye)  :  il  y  désigne  une  partie  du  ruisseau  qui  passe  dans 
cette  commune  et  qu'une  clôture  longeait  sans  doute  à  cet 
endroit. 

ANC.  FR.  HOVALON 

Godefroy  ne  peut  traduire  ce  mot  dans  le  texte  suivant  : 
«  Que  toutes  les  compaignies  et  troupes  estrangeres  eussent 
a  sortir,  tant  les  Espagnolz  que  Neapolitains,  lanquenetz  et 
hovalons  »  (^i\^/\,  Journal  d'Olier,  dans  leCah.  hist.,  t.  XXVI, 
i'"  part.,  p.  15e). —  WhnlYwthoualons  =  Wallons.  On  connaît 
le  rôle  joué  par  les  gardes  wallonnes  dans  les  guerres  des  xvi^ 
et  xvir  siècles  :  c'était  un  corps  de  troupes  des  armées  d'Espagne, 

1 .  \'oy.  Walde,  Lat.  etytn.  IVôrterbuch.  —  C'est  à  tort  que  Ducange,  vo 
clingere,  dérive  de  là  le  fr.  cleiwJie  et  l'ane.  fr.  clicorgne. 

2.  Schuermans,  hiiolicon  et  Suppl.  ;  De  Bo.  —  Le  rouchi  ,;'/'"  «  porte  à 
claire-voie  »  (Luingne-lez-Mouscron)  est  emprunté  du  flamand. 

5.  Cité  par  Weigand,  vo  geliinder,  comme  étant  une  forme  parallèle  de 
l'ail,  geliinde.  Nous  retrouvons  ce  radical  dans  le  picard  landon. 

4.  Cartiûaire  de  V abbaye  du  Val-Benoit,  éd.  Cuvelier,  p.  342. 

5 .  Jean  d'Outremeuse,  Myretir  des  Instars,  VI,  674.  —  Godefroy,  qui 
cite  ce  texte,  vo  lueire  (chevron),  n'a  pas  d'article  glendis. 

6.  Cris  du  Péron,  reg.  71,  p.  118. 

7.  Rendages  proclamatoires,  reg.  3,  15  v». 


568  J.    HAUST 

levé  dans  la  partie  wallonne  de  la  Flandre.  La  graphie  Jiona 
(=  u<a)  est  analogue  à  hiii  (=  u'/)  dans  le  fr.  huile  et  dans 
l'anc.  fr.  huihot,  hiiigner,  huiUcbrequin .  De  même  aujourd'hui 
ou  =  îf  dans  ouest,  ouate,  ouaicbe. 


ANC.  FR.  HURICLE 

Godefroy  a  cet  article: 

HURICLE,  S.  f.,  sorte  de  plante:  «  De  la  huricle  dient  les  maistrcs  qu'on  la 
doit  mangier  pour  aler  a  chambre  »  (Liv.  defisiq.,  ms  Turin,  ff'  lo  r"). 

On  reconnaîtra  dans  ce  mot  le  mo3'en  néerl .  hederich,  herick 
«  rapistrum  arvorum  »  (Kiliaen),  qui  est  l'ail .  hederich  «  rave 
sauvage,  faux  raifort;  moutarde  sauvage,  erysimum  ;  lierre 
terrestre,  etc.  »  Des  dialectes  flamands  (Brabant,  Limbourg) 
connaissent  encore  herik,  barik,  etc.  «  moutarde  sauvage,  velaret, 
sénevé  »  (Schuermans,  De  Bo).  Enfin  Kramers  fait  de  hérrik 
le  synonyme  de  dolik,  ivraie.  —  Quant  à  la  forme,  huricle  se 
laisse  ramener  sans  peine  à  herik:  la  protonique  s'est  assourdie 
en  u  et  un  /  parasite  s'est  ajouté  à  la  fin,  comme  dans  l'anc. 
fr.  houtick,  musicle,  triade,  etc. 


ANC.   FR.  MANSER 

L'anc.  fr.  manser,  v.  tr.,  est  un  mot  rare  '.  Il  figure  trois  fois 
dans  une  page  des  Trouvères  belges  (2^  série,  p.  122),  où  l'éditeur 
Scheler  ne  sait  comment  le  traduire.  Dans  son  édition  du  Jeu 
de  la  Feuilïée  d'Adam  le  Bossu  -,  M.  E.  Langlois  a  corrigé  de 
façon  très  heureuse  un  passage  altéré,  en  y  rétablissant  le  verbe 
viauseï ,  que  les  éditeurs  précédents  n'avaient  pas  compris.  Il 
vient  de  consacrer  à  ce  mot  obscur  un  arùdcÇRouiania,  t.  XLV, 
pp.  259-261),  où  l'on  trouvera  tous  les  textes  en  question:  sa 
conclusion  est  qu'on  peut  hésiter  entre  le  sens  de  «  étreindre  » 
et  celui  de  «  griffer  ».  On  va  voir  qu'il  faut  sans  hésitation 
choisir  le  premier. 

1 .  L'article  de  Godefroy  (nninser  =  peigner  !)  est  sans  valeur. 

2.  Les  classiques  français  du  luoveu  dge,  no  6;  au  vers  314. 


I^.TYMOI.OGIHS    WALLONNES    ET    FRANÇAISES  *  569 

Je  signalerai  d'abord  un  article  de  Grandgagnage,  II,  541,  qui 
iraduir  le  rouchi  luanser  par  «  étouffer»;  une  note  de  Scheler 
y  reconnaît  que  ce  sens  «  convient  assez  bien  »  pour  le  passage 
qui  l'avait  embarrassé.  J'ajoute  que,  dans  le  nord  du  Hainaut 
belge,  mansè  (Leuze),  -œ  (Ath),  -i  (Ellezelles)  s'emploie  cou- 
ramment avec  l'acception  de  «  prendre  (quelqu'un)  à  la  gorge 
pour  l'étrangler  »  :  on  est  iiiausé  par  une  main  qui  étrcint  la 
gorge  ou  par  un  col  qui  serre  trop  fort  '.  Le  sens  de  notre 
mot  dans  les  textes  du  moyen  âge  se  trouve  donc  pleinement 
assuré. 

L'étvmologie  de  ce  verbe,  dont  la  signitication  exacte  était  si 
mal  connue,  n'a  tenté  personne  jusqu'ici.  Je  me  contenterai  de 
remarquer  que  des  dialectes  allemands  ont  une  expression 
analogue,  notamment  le  bavarois  e'uien  niàu-eii  «  tenir  quel- 
qu'un en  bride  ou  sévèrement  »  -,  l'eifélien  Diaiissen  (bezwingen  : 
dompter,  subjuguer),  le  luxembourgeois  sich  mân::jin  «  se 
défendre,  faire  assaut  »  >.  En  west-flamand,  pour  expliquer 
/»///i-(7  (virole,  ail.  zwinge),  De  Bo  suppose  un  verbe  *iiiirisen, 
dont  il  ne  peut  préciser  le  sens  et  qui  me  paraît  ne  faire  qu'un 
avec  l'eifélien  nianssen  (bezwingen).  Ce  chaînon  rattacherait  le 
rouchi  manser  aux  dialectes  germaniques. 

ANC.  LIÉG.  OIRZELLE 

Une  charte  liégeoise  de  1527,  imprimée  dcns  les  Chartes  et 
Privilèges  des  Métiers,  I,  238,  prescrit  aux  teinturiers  l'emploi  de 
«  bonnes  et  lealles  denrées,  sens  user  de  nois  de  galle, 
coperoise,  oir^elle,  brusille,  berckmoese.  .  .  ».  Plus  loin,  dans  une 
charte  de  1577,  on  lit  :  «  coperose,  sumacque,  or::^ées  ',  bois  de 
Brésil  »  et  :  «  coperose,  sumack,  or:(ées,  brusil  »  (II,  321,  327). 

1 .  L'expression  donc  'ne  nnmsure  (Leuze)  signifie  de  même  «  serrer  à  la 
gorge,  secouer  quelqu'un  en  l'étranglant  à  moitié  ».  Dans  toute  cette  région 
stnvi-nè,  -rt' (strangulare)  signifie  1°  égorger  (un  chat  sfraii->t'  une  souris), 
2^  engouer. 

2.  Cité  par  Grandgagnage,  II,  155,  vo  nwnse.  —  Comparez  aussi  Meyer- 
Lùbke  :  inatisiis  (apprivoisé). 

3.  Dérivé  de  l'adjectif  manns  (Eifel),  mdiis  (Lux.)«  adulte,  fort  »  ?  Ou 
bien  l'adjectif  est-il  tiré  du  verbe  ? 

4.  Le  texte  porte  par  erreur  .•  «  sumac,  queorzées  ». 


570*  y.   HAUST 

Le  sens  de  oii\eUc,  or:(ée  n'est  pas  douteux  et  G.,  II,  623,  l'a 
bien  reconnu  :  il  s'agit  de  l'oseille  ',  dont  le  nom  figure  pour 
!a  première  fois  en  1461,  dans  une  charte  de  Lille  relative  au 
même  objet  :  «  Les  tainturcs  de.  .  .  poupre,  becquemoulx, 
orseiUe,  bresil,  sont  taintures  fiuilses  et  deslealles  ^  » 

Cependant^  Bormans,  dans  son  mémoire  sur  le  Bon  Métier 
des  Drapiers  à  Liège,  émet,  cà  propos  de  nos  textes  liégeois  de 
1527  et  de  1577,  cette  glose  inattendue:  v  oir  selle  [sic\  s.  f., 
oirseille  [sic],  noir  de  fumée  que  l'on  obtient  par  le  bois  de 
vigne.  .  .  Comparez  le  flamand  :(U'fl;t5c/,  suie,  noir  de  fumée  »  K 
L'auteur,  on  le  voit,  prend  notre  mot  pour  le  liég.  warsèle(i. 
noir  de  fumée;  2.  cirage  de  bottes:  G.,  II,  482),  qui  vient  en 
effet  du  fl.  :{ivartsel,  mais  qui  n'a  évidemment  rien  à  voir  ici. 
Si  je  relève  son  erreur,  c'est  surtout  parce  qu'elle  a  fait 
récemment  une  victime.  Après  avoir  cité  l'article  de  Bormans 
dans  ses  Beitràge,  p.  189,  M.  Behrens  affirme  que  l'anc.  \v. 
oirselle[sic]  provient  du  fl.  7:ivarlsel:  «  On  pourrait  le  prouver, 
dit-il,  par  le  w.  luarsèle  qui  a  le  même  sens  (!)  et  dont  G.,  II, 
482,  donne  l'étymologie  exacte,  tout  en  négligeant  de  le 
rapprocher  de  l'anc.  w.  oir~elle,  qu'il  mentionne  également 
p.  623.  La  graphie  oir::;elle  a-t-elle  subi  l'influence  du  fr.  écrit 
7/0/;'?  On  ne  peut  l'assurer.  »  Tout  cela  porte  à  faux:  Grandga- 
gnage  ne  doit  pas  être  taxé  dé  négligence  pour  n'avoir  pas 
confondu  l'orseille  avec  le  noir  de  fumée. 

Dans  oir^elle,  la  graphie  oi  a  le  même  /  parasite  que  oir 
(fréquent  dans  Henricourt  et  Jean  d'Outremeuse)  =  w.  ôr: 
au  ru  m,  or;  oirfeure  (Htv\ncouxi),\\.  ôrf'cve  :  orfèvre;  coperoise 
(charte  de  1527,  citée  ci-dessus),  w.  côp'rôse:  couperose,  etc. 
Elle  indique   que  0  est  fermé,  ce  que  confirment  les  formes 

1 .  Lichen  qui  donne  une  belle  couleur  violette.  Au  xv^  siècle,  orsolle, 
onrsoUe  (God.),  d'origine  incertaine,  qui  a  modifié  sa  terminaison  d'après 
oseille  (Dict.  géti.).  «  C'est  la  même  chose  que  Vorclvl  ou  VtirsoUe,  qui  croît 
dans  les  Canaries  »  (Furetière) . 

2.  Godefroy  qui  cite  ce  texte  v"  hccqiicntoitlx,  l'oublie  vo  orscillc.  lien 
résulte  que,  pour  le  Dict.gcii.,  vo  orseilte,lc  plus  ancien  exemple  du  mot  est 
de  15 18.  —  On  trouve  o:ieille  en  1464  {Ronntiiiii,  XXXIIl,  p.  564;  Behrens, 
Beitràge,  p.  150).  Voy.  aussi  dans  Godefroy,  /m'/, /»<•//(-,  et,  ci-dessus,  notre 
article  berkmnese. 

3.  BSW  9,  p.  276  (1867).  L'article  de  G.  n'a  paru  qu'en   1880. 


ÉTYMOLOGIES    WALLONNES    ET    FRANÇAISES  57I 

J'anc.  fr.  oursoJIc,  nrsolle.   L'anc.  w.  iv-êe  se    prononçait   donc 
oi-cye. 

ANC.  FR.  RACUEUDRF.,  RACHEUDRE  (!) 

Godefrov  fait  un  article  :  «  raciteiidre,  rachenârc,  v.  a.,  atteindre, 
rejoindre  »,  pour  deux  exemples  du  chroniqueur  liégeois 
Jean  d'Outremeuse,  Myreiir  des  Instars,  I,  iS8,  II,  403.  Nous  y 
lisons:  'il  le]  rachusiit  ou  raciisiit,  ce  qui  signifie  en  effet  :  «  il 
l'atteint,  il  le  rejoint  »  ;  mais  Godefroy  a  tort  d'y  voir  un 
composé  de  cueudre  (cueillir).  Il  oublie  que,  trois  pages  plus 
haut,  son  article  ;ïrr(W.s-7/à'/-^  enregistre  deux  exemples  du  même 
auteur  ',  où  raconsuil  et  raconseut  ont  exactement  la  même 
signification.  En  réalité,  /■<7r(/;)//5/// n'est  qu'une  forme  wallonne 
de  raconsuil  ;  le  liégeois  moderne  dit  encore  rak'sûf,  du  verbe 
ralisûre  «  rattraper  »  (quelqu'un).  Il  faut  donc  rayer  l'article 
raciieudre  et  ranger  sous  racoiisiiivre  les  deux  textes  qui  en  sont 
arbitrairement  séparés. 

ANC.  W.  RÙLAVE 

Godefroy  ne  peut  définir  •  riilane  {sic)  dans  ce  texte  liégeois  : 
«  Quant  ies  massuirs  veulent  pessier  [=  pêhî,  pêcher]  se  pessent 
d'autres  bons  harpatz  rulanes  »  (145 1,  Ch.  des  finances,  XI, 
p.  22.  Arch.  Liège).  Il  faut  lire  harnat~  (liég.  hèrna,  anc.  fr. 
harnois,  «  engin,  outil  »)  ridavcs  ou  mieux  riîJâves.  Ce  mot 
d'ancien  liégeois,  qui  ne  se  rencontre  que  dans  ce  texte,  dérive 
à  l'aide  du  suiRxe  âve,  fr.  -able,  du  w.  rûle,  anc.  fr.  rieule,  lat. 
régula.  Il  signifie  «  régulier,  conforme  à  la  règle,  légal  ».  Pour 
la  formation,  comp.  raisonnable  «  conforme  à  la  raison  ».  Voy. 
rûnan^nint. 


W.  RÙNAXMIST  (Malmedy,  Stavelot) 

G.,  II,  332,  a  cet  article  : 
runant-chemin    Malm.    («grand   chemin    ».  D'un  verbe   ruiier  =^  ràier 


I.  Myreiir,  II  472,  IV  192.  Ajoutez  II,  1 1 1  :  «  'ûhoiit  laconseKS  les  Huens  ». 


')-2  J.    HAUST 

(courir)  ;  comp.  angl.  ruii  ?  —  runanmint  Malm.  («  communément,  vulgai- 
rement »).  Du  même  nv/t^r  (courir,  être  en  cours)  que  le  précédent. 

La  forme  runer  n'existe  pas.  Villers,  en  1793,  donne  seu- 
lement le  malm.  rene:{  «  aller  et  venir  »,  reneur,  «  couratier  », 
reuajnit  «  le  juif  errant  »  cà  côté  de  runan  cJjmin,  runanmin.  Il 
faut  écrire  rèner,  rèneûr,  rênâ  [=  venant]  djwi,  et  nhianî  tcVmin, 
rûiianuiint.  Il  ne  peut  y  avoir  de  rapport  entre  rener  et  les  deux 
derniers  mots  qui  ont  tl  long  '.  Dans  mon  Vocabulaire  de. 
Stavelot,  j'ai  noté  riinanuiint  ou  ruianinint,  d'après  deux  vieux 
stavelotains.  J'aurais  pu  écrire  n  long;  si  je  ne  l'ai  pas  fait,  c'est 
qu'en  réalité,  cet  u  est  de  longueur  moyenne;  il  tend  à  s'abré- 
ger sous  l'influence  du  préfixe  ru-  (fr.  re-).  Quoi  qu'il  en  soit, 
la  forme  rûJaninijit  parle  assez  clairement  :  il  faut  partir  de 
rûle  «  règle  »  (voy.  l'art,  rûlâve').  De  là  l'adjectif  rûlant 
«  régulier,  conforme  à  la  règle  »  et  l'adverbe  rûJanmint  :  «  i . 
régulièrement,  normalement  ;  2.  communément,  vulgairement, 
couramment  » .  Les  liquides  /  et  n  permutent  souvent  ;  ainsi, 
Villers  écrit  ralongue,  altéré  du  liég.  ranonke  «  renoncule».  Le 
malmédien  archaïque  rûuant  tcUmin,  que  Villers  traduit  par 
«  grand  chemin  »  sans  donner  d'exemple,  doit  être  pris  au  sens 
moral  plutôt  qu'au  sens  propre;  on  pensera  au  vers  de  Régnier  : 
«  Je  vay  le  grand  chemin  que  mon  oncle  m'aprit.  »  C'est  le 
chemin  régulier,  la  voie  droite  et  naturelle  que  suit  le  commun 
des  mortels,  par  opposition  aux  détours,  aux  chemins  de 
traverse. 

W.  SÈRON,  CÈRON 

Ce  mot  archaïque,  que  nos  dictionnaires  écrivent ^tv'o;/  signifie 
«  écheveau  de  lin  ou  de  chanvre  »  (Villers,  Lobet),  c  tresse  de 
chanvre  ou  de  lin  qui  a  passé  par  le  séran  »  (G.),  «  quenouillée  » 
(Hubert,  Forir)  ^.  Meyer-Lûbke,  n°  7841,  le  tire  du  lat.  sero 

I  .  Fores  qui  s'rép'etèl  riinàiniut  {Arvwnac,  Malmedy,  1887,  p.  27)  «  foires  qui 
se  répètent  régulièrement  »  ;  Scius  (1895)  écrit  nhianmitil.  D'après  Bchrens, 
Beitiàge,  p.  87,  ruinuit-chemiu,  ninaiiDiint  appartiennent  sûrement  au  néerl. 
riiiinen  «  courir  ».  Je  ne  puis  partager  cette  opinion. 

2.  J'ai  noté  à  Erezée  houle  ai  shou  (syn.  h.  di  tchène,  h.  J'èsse),  «  boule  de 
chanvre  »  ;  à  Leignon-lez-Dinant  et  à  Awenne,  le  se  ton  désigne  le  fil  le  plus 
fin. 


ÉTYMOLOGIKS    WALLONNES    ET    FRANÇAISES  573 

(au  soir)  !  Quanta  G.,  II,  556,  il  y  voit  une  modification  du 
fr.  séran  qui  désigne  l'instrument  pour  sérancer  ;  mais  ce  n'est 
là  qu'une  hypothèse  spécieuse.  Il  faut  écrire  ccivii  et  rapprocher 
le  mot  wallon  du  norm.  chéiion,  diminutif  du  norm.  cer  ou 
cher,  où  M.  Antoine  Thomas  a  reconnu  le  lat.  cirrus  (propr. 
«  boucle  ou  touffe  de  cheveux,  de  plumes  »)  '. 

UÈG.Q)SINDRÈSE 

Ce  mot  ne  figure  pas  dans  les  dictionnaires  wallons  et  n'a 
sûrement  jamais  été  populaire  à  Liège.  Je  ne  le  trouve  que 
dans  un  manuscrit  du  curé  Duvivier  (1850)  :  «  sindress  del 
mwer,  a.gome.  »  C'est  le  fr.  sytiiiérése, terme  didactique  emprunté 
du  grec,  «  reproche  que  nous  adresse  notre  conscience  »  (voy. 
Godefroy,  t.  X).  Tel  est  le  sens  qu'il  a  dans  ce  passage  de 
Mélart  :  «  effrayé  de  la  perte  de  son  sang,  ou  touché  de  quelque 
sinderesse,  s'il  y  en  peut  avoir  dans  une  âme  effrontée  et  inique  ^» 
Les  sindrèses  dèl  miucrt  désignent  donc,  plutôt  que  l'agonie  en 
général,  les  angoisses  de  la  conscience  à  l'approche  de  la 
mort. 

ANC    FR.-W.    SPERIAL.  SPUREL,  SPIER;  W.SPURÊ,  -lA. 

Godefroy  donne  sans  définition  l'anc.  fr.  spoial  dans  ce 
texte  liégeois  de  1430  :  «lis,  serins,  stramaires,  speriah  et  autres 
menues  fustailles.  »  Behrens,  p.  83,  y  voit  le  west-flamand 
spèiel  sperrel  <'  barre  de  bois  pour  fermer  une  porte  ou  une 
fenêtre  ».  Pour  moi,  sperial  ne  fait  qu'un  avec  spiirel,  que 
Godefroy  donne,  également  sans  définition,  dans  cet  autre 
texte  liégeois  de  1401  :  «  Les  eschevins...  puissent  entrer  ens 
maisons  des  boUengiers  querans  en  leurs  spureaux  et  autre  part 
pain  et  ce  peser '.  »  G.,  II,  639,  pour  ce  dernier  passage, 
renvoie  avec   raison  à  Tard,  spurê  «    armoire  »,    diminutif  de 

1.  A.  Thomas,  'Nouv.  Essais,  p.  200;  cf.  Meyer-Lùbke,  n"  1949- 

2.  Hist.  de  la  ville  et  chasteau  de  Huy,  p.  38  (Liège,  1641). 

3.  Ajoutez,  dans  BSW,  t.  5,  p.  408,  un  acte  de  1406,  qui  contient  six  fois 
spier,  une  fois  spiet  ;  —  Charles  et  Privil.  des  Métiers,  II  144  et  149  :  «dedans 
maison,  ::picj  ou  lieu  secret  »    1321);  etc. 


574  J-    HAUST 

lanc.  liég.  spier,  lat.  spicarium  «  grenier  ».  On  peut  voir 
quatre  exemples  de  spir  (1367),  spier  (1406),  cités  par  God., 
V  j.-^/V;  «  petite  chambre  pour  mettre  les  provisions  ou  con- 
server les  marchandises»  '. 

A  propos  de  spicarium  (<  anc.  h.  ail.  spîhhâri,  mod.spei- 
chei-),  qui  est  dans  les  Gloses  de  Reichenau  —  et  déjà,  au 
v^  siècle,  dans  la  Loi  salique  —  Diez  croit  que  «  ce  mot  ne 
s'est  maintenu  nulle  part,  parce  que  le  lat.  granarium  suffisait; 
mais  —  ajoute-t-il  -  d'après  notre  glose,  il  faut  supposer  qu'à 
côté  de  granier,  grenier,  un  syn.  espigiiier,  espier  était  usité  en 
France  -  ».  Si  Diez  avait  connu  l'anc.  liég.  spier,  il  aurait  vu 
que  spicarium  s'est  maintenu  longtemps  en  Wallonie.  Au  reste, 
le  souvenir  en  survit  dans  Spy,  commune  du  canton  de  Namur- 
Nord  '  et  dans  le  diminutif  spiïré. 

Ce  dernier,  qui  a  disparu  du  liégeois  moderne,  subsiste  au 
Sud  et  à  l'Ouest  de  Liège.  Nous  relevons  spurê  (Marche-en- 
Famenne)  «  armoire  à  serrer  les  provisions  »  ;  spure  (Awenne) 
«  petit  placard,  ordinairement  au-dessus  de  la  porte,  où  l'on 
serre  le  pain,  le  beurre,  etc.  »  ;  spuria  (Namur,  Givet)  «  ar- 
moire »  ^  ;  enfin  le  nam.  spurgna,  m.  s.,  qui  présente  un  cas 
remarquable  de  durcissement  du  yod  >.  L'assourdissement  de  i 
en  u  à  la  protonique  est  régulier. 

LIÉG.    SPINÂ,  NÉERL.  SPIKAAL 

Voici,  sur  ce  sujet,  ce  que  disent  nos  auteurs  : 

G.,  II,  386  :  spinâ  (sorte  de  fil  de  lin),  rouchi/  d'espiihil  (sorte  de  fil 
blanc).  De  l'ail,  spinneii,  ûlcr}  ou  dérivé  de  spène,  épine? 

1.  Ajoutez  cet  exemple  de  1393':  «  les  espirias  qui  sout  en  le  cuisine  »  ; 
dans  un  testament  cité  par  Bormans,  Cartiil.de  Diiiant,  t.  I,  p.  135  (Namur, 
1880). 

2.  Diez,  Anciens  glossaires  romans,  trad.  Bauer,  p.  17.  —  Ni  Kôrting  ni 
Meyer-Lùbke  n'ont  d'article  spicarium. 

5.  Spicarium  en  840;  Spiers,  Spies  en  1228,  1278,  etc.  :  voy.  Roland, 
Toponymie  nam.,  ^.  561. 

4.  Le  mot  tend  à  disparaître  devant  armuvre  et  dresse  ;  à  Givet,  par 
exemple,  il  ne  survit  que  dans  l'enfantine:  Zoiip-\ou-:{oiip  su  li  spuria... 

5.  Pirsoul,II,  273,  écrit  spurnia;  j'ai  entendu  spurgna  à  Dorinue. —  Pour 
y  >  orti  après  r,  comparez,  en  namurois,  machuria,  tahuria  rr:  machurgna, 
lahur£iui,  -nia. 


ÉTYMOLOGIKS    WALLONNES    ET    FRANÇAISES  57) 

I-orir,  Diit.  lit-^eois,U,  655  :  s(i)pinâ,  fil  de  lin  pour  les  cordonniers  : 
on  lonhèiU-,  une  pelote  de  fil  de  lin;  tchèlè  di-,  ligneul  de  fil  de  lin  ;  voy. 
H-a-djoiiile .  I  fi  a  djonde  (I,  566)  [=  «  fil  à  joindre  »],  fil  d'Epinai  [sic; 
lire  :  -alj,  fil  gris  pour  ligneul.  |  fi-blanc  (I,  367),  fil  de  Cologne,  fil  blanc 
pour  ligneul. 

Lurquin,  Glossaire  de  Fosse-lei-Ndiniir  (BSW  j2,  p.  161):  spinal,  m.,  lil, 
ligneul  blanc. 

Scius,  Dict.  malincdien  (manuscrit,  1887):  spinâte,  (.  épinard  ;  2.  lil  de 
lin  pour  les  cordonniers. 

Le  nam.  spinal  est  la  forme  première,  altérée  d'une  part  en 
spiiiâ  sous  l'inriuence  de  spinâ  «  épinard  »  (Liège),  d'autre  part 
en  spinâte  sous  l'influence  de  spinâte,  ail.  spinat  «  épinard  » 
(Malmedy).  Nous  la  retrouvons  dans  le  néerl.  spinaal  «  ligneul  », 
qui,  en  Flandre  occidentale,  désigne  aussi,  d'après  De  Bo,  le 
«  gros  fil  retors  dont  on  fait  des  bas  et  des  chaus.sures  «.Chose 
curieuse,  ni  Vercoullie  ni  Franck-van  Wyk  ne  connaissent 
l'origine  de  ce  mot  néerlandais;  on  nous  dit  seulement  que 
VElyniologiciini  de  Kilian  ne  le  mentionne  pas.  L'introduction 
du  mot  dans  les  Pays-Bas  est  donc  postérieure  au  xvi^  siècle. 
On  va  voir  que  le  néerlandais  le  tient  du  wallon,  qui  le  tient 
lui-même  du  Sud. 

Les  conjectures  de  G.  portent  à  foux;  il  aurait  dû  plutôt 
tenir  compte  du  rouchi  fi  d'espinnl,  que  Hécart  définit  :  «  fll 
blanc  à  l'usage  des  cordonniei"s  ;  on  s'en  sert  aussi  pour  la 
bonnetterie  ».  Le  Glossaire  wallon  de  Ph.  Delmotte  '  confirme 
ce  témoignage;  il  traduit  fil  ifEspinal  ou  cfEspinard  par  :  «  fil 
de  chanvre  »  et  cite  un  inventaire  manuscrit  de  137 1  :  «  item 
autres  fringes  blanques  de  fil  d'Espinart  ».  Forir  traduit ^-û;- 
djonde  par  :  fil  d'bpinal  »  ;  il  a  tort  seulement  d'oublier  cette 
excellente  définition  à  l'article  spind.  -  En  résumé,  à\xspinâ(J), 
c'est,  à  n'en  pas  douter,  du  fil  provenant  de  la  ville  d'Épinal 
(jadis  Espinal,  Spinal),  qui  possède  des  filatures  renommées . 
Comparez,  en  français,  tulle  «  tissu  très  fin  de  fil  »  ;  bolduc 
«  ruban  étroit  de  coton  »  ^\tiircoin  «  poil  de  chèvre  filé  »  '  ;  en 

1.  Écrit  en  1812  et  publié  en  1907,  à  Mons,  chez  L.  Bolland. 

2.  De  Bois-le-Duc,  ville  de  Hollande  (et  non  de  Belgique,  comme  dit  le 
Dict.  gén.).  Voy.,  ibid.,  le  Traité  de  la  foniiation  delafr.,  5  36,  où  manque 
bolduc  ;  en  revanche,  on  y  cite  alençoii,  qui  n'a  pas  d'article  dans  le  Diction- 
naire génêrul. 

5.  De  Tourcoing  ;  voy.  .V.   Thomas,  Mélanges  d'êly m.  jr.,  p.  160. 


57é  J.    HAUST 

allemand,  Rasch  (=  Arras)  «  tissu  léger  de  laine  ».  C'est  l'his- 
toire de  calicot,  de  verdin,  de  bout^ie,  de  anascole  (cf.  l'art,  ci- 
dessus)  et  de  tant  d'autres  mots. —  Pour  d'autres  noms  dialec- 
taux du  ligneul,  voyez  l'article  tchèlc  dans  le  Bull,  du  Dict.  lu., 

I913,   p.    ICI. 

LIÉG.  SJVÈLIH 

D'après  G.,  11,372,  soilihc  signifie  «  i.  finàtre  :  soie  de  mau- 
vaise qualité  ;  2.  toile  jaune,  gommée  et  luisante,  qui  sert  à 
envelopper  les  pièces  de  drap  '  ».  G.  croit  y  reconnaître  le  fr. 
soie  lisse  ;  mais  il  est  certain  que  swèlih  représente  l'ail,  ^icillich 
«  coutil  »  (anc.  h.  ail.  -luilîh  «  tissu  fait  de  deux  fils  »).  Pour  le 
traitement  delà  finale,  comparez  vi  ri  ih  (BD  1914,  p.  36).  La 
protonique  wallonne  è  pour  /  s'explique  par  une  dissimilation 
plutôt  que  par  l'influence  de  soie,  qui,  dans  ce  sens,  se  dit  sôye 
en  liégeois.  — Nos  Chartes  des  Métiers,  II,  336,  1.  19,  ont  en 
1534  une  torme  ancienne  :^uiuilick  -,que  G.,  II,  64e,  écrit  à  tort 
Xjiiiuillich  et  rapporte  avec  raison  à  l'ail.  ::^zc'illicb. 

LIÉG.  TAFKÈNE,A}iC.FR.    TOUPPEOUIN 

G.,  II,  417,  note  sans  explication  le  liég.  tap'hcne  «  tinette  « 
(d'après  Duvivier),  «  bassin  de  garde-robe  »  (d'après  Forir). 
La  terminaison  indique  une  origine  flamande.  Il  faut  en 
effet  s'adresser  au  flamand  limbourgeois  ioh  «  seau  »,  néerl. 
tohhe  «  cuvier,  cuve  »,  diminutif  tohbelje  «  tinette  »  (cf.  angl. 
luh,  ail.  Zuber,  Zober^.  Le  mot,  archaïque  en  liégeois,  lui 
vient  du  nord  :  nous  relevons  en  effet  sur  le  Geer  iap'kène 
«  tinette  »(Roclenge),  «  demi-seau  en  bois  »(t.arch.,  à  Glons). 
Pour  la  forme,  on  sait  que  le  wallon  change  souvent  la  proto- 
nique 0  en  a  ;  l'influence  de  taper  (jeter)  est  d'ailleurs  ici  des 
plus  vraisemblables.    Pour    le  sens,  comp.  le  verviétois  til'uète 

1.  Le  sens  i  n'est  attesté  que  par  Lobet,  p.  548  ;  le  sens  2  est  donné  par 
Lobet,  par  Remacle  (2«éd.,  vo  teull  ;  syn.  djaie  teûle  di sHchê)  ex  par  Forir. 
Voy.  aussi  BSW  40,  p.  458,  où  il  faut  lire  soilibe,  au  lieu  desorlilie. 

2.  Godefroy,  VIII,  344,  elle  ce  passage  sans  pouvoir  définir  notre  mot, 
qu'il  estropie  en  :(muilisk. 


ÉTYMOLOGIES    WALLONNES    ET    FRANÇAISES  577 

«  I.  cuvette,  2.  pissoir»  (Lobet),  altéré  de  tinlète  (G.,  II,  431), 
dérivé  de  tène  «  tine  ». 

Godefroy  a  un  subst.  masc.  touppeqiiin  dont  il  ignore  le  sens. 
Il  cite  deux  textes  de  Tournai  (1446,  1515),  où  il  est  question 
de  toiippcquins  de  raisin,  hvidemment,  il  s'agit  du  même  mot, 
moins  altéré  qu'en  liégeois  moderne. 


ANC.  FR.  TENREUX 

Godefroy  ne  peut  traduire  ce  mot  qu'il  donne  d'après  un 
texte  tournaisien  de  1444  :  il  y  est  question  d'un  ouvrier  qui 
«  sera  tenu  de  livrer  toutes  pierres  sans  fendans,  sans  crouste 
ne  tenant,  et  toutes  mortures  et  tenreux  mettre  hors  ».  —  Ce 
subst.  fém.  (et  non  masc,  comme  prétend  God.)  se  retrouve 
dans  le  verviétols ter eûr  «  partie  tendre  au  milieu  de  la  pierre  '». 
Il  faut  renvoyer  le  texte  susdit  à  l'art.  Icndror,  où  manque 
d'ailleurs  le  sens  technique  que  nous  venons  d'indiquer. 

LIÉG.    TIRE 

G.,  11,429,  dérive  le  liég.-  na.m.tîke  «taie  d'oreiller  »  du  lat. 
theca,  qui  a  aussi  donné  le  fr.  taie,  l'ail,  z^iecheti  l'anc.  flam. 
^3'^^^  (culcita).  Mais  têca  aurait  donné  *tôye,  commt  le  gaulois 
rïca  donne  le  w.  rôye,  fr.  raie  \  On  ne  peut  pas  non  plus  pro- 
poser *tëcula,  qui  serait  devenu  *tûlc,  *tîle,  comme  têgula  a 
donné  l'anc.  fr.  tiule,  fr.  tuile,  w.  tille,  tile  ;  régula  :  anc.  fr. 
riide,  w.  rûle,  rile.  —  Nous  voyons  donc  dans  le  w.  tîkeun 
emprunt  du  moyen  néerlandais  tîke  (taie),  qui  lui-même  pro- 
vient du  lat.  théca.  Le  néerl.  moderne  tyk  ne  désigne  plus  que 
l'étoffe  dont  on  faisait  la  taie  d'oreiller  :  c'est  le  «  coutil  »  au 
lieu  de  la  «  coûte  ».  Lew.  tîke  a  mieux  conservé  la  signification 
primitive  :  «  taie  d'oreiller  »  (Liège,  Verviers,  Malmedy,  Mar- 
che-en-Famenne,  Stave,  etc.).  Le  diminutif  tîklête  (Glons),  qui 

1.  Lobet,  vo  taireur.  La  forme  liég.  serait  linreùr.  Pirsoul  donne  le  nam. 
tinreû  «  tendreté  (de  la  viande)  » . 

2.  Marichal,  Mundart  voti  Guettiaine-JVeismes  (Bonn,  191 1),  croit  éluder  la 
difficulté  en  donnant  tîlie  :  tecam  comme  une  «  formation  savante  »  ! 

Romania,  XLVII.  37 


578  J.    HAUST 

devient  tîgléte  à  Roclenge  (et  à  Liège,  d'après  Simonon,  ap.G., 
II  429)  a  le  même  sens  de  «  taie  d'oreiller  à  carreaux  rouges 
et  blancs  ».  Le  dimïnuùi  tîkéte  signifie  «  taie  »  à  Wardin-lez- 
Bastogne  '  ;  ailleurs  (par  ex.  à  Verviers,  d'après  Remacle  et  Lobet, 
ap.  G.,  II,  431  ;  à  iMalmedy  et  à  Faymonvillc),  il  désigne  la  toile 
à  carreaux,  le  coutil  dont  on  fait  les  taies  d'oreiller.  G.,  11,43  i,  '^ 
tort  d'écrire  tikète  et  de  penser,  pour  expliquer  ce  mot,  à  tiket 
«  moucheture  ».  —  Enfin,  dans  l'anc.  liég.  ticle  (=  ttke),  l  est 
parasite,  comme  dans  l'anc.  fr.  hoiitich,  niusicle,  tunicle,  etc.  ^. 

Jean  Haust. 

1.  En  chestrolais,  Dasnoy,    p.  481,    donne    «    tiéque,  tiéquette,  paillasse, 
taie  » . 

2.  Vov.  Godefroy,  tike. 


i 
I 


MÉLANGES 


*CAPSEA 


Cl.  Brunel,  Rom.,  XLVI,  115  ha  dimostrato  che  il  prov. 
caissa  risale  non  a  cap  sa,  ma  a  *capsea  -ia,  base  che  occupé 
sopra  mtto  il  Sud-Est  délia  Francia.  Non  sarà  inutile  qualche 
altro  chiarimento  suUa  diffusione  o  sull'  estensione  dell'  area  di 
capsea.  Chè  il  genovese  ha  kasa  (ia),  corne  ha  già  veduto  il 
Parodi,  Arch.  glott.,  XVI,  351,  il  côrso  ha  cascia  (Falcucci, 
p.  134)  e  gascia  {gaea,  Atlas,  292),  cascionu,  casciapanca  ecc, 
Tant.  pist.  ebbe  cascia,  il  lucch.  ha  cascione  cassone  (Pieri, 
Arch.  glott.,  XII,  120)  ed  ebbe  cascione  «  erario  »  (Salvioni, 
Arch.  glott.,  XVI,  436)^  Non  si  vede  dunque  perché  il  Meyer- 
Lûbke  derivi  il  tosc.  cascia  dal  prov.  caissa  (REW.,  1658).  In 
toscano,  le  due  basi  capsa  e  *capsea  vissero  l'una  accanto 
air  altra  (ital.  cassa,  lucch.  cassapanca,  ecc).  Il  sardo  ha  cascia 
(Guarnerio,  Arch.  glott.,  XIII,  114).  Si  aggiunga  poi  che  anche 
nel  lomb.-alp.  caçina  (cassina^  e  casina,  genov.  casina  abbiamo 
un  derivato  di  capsea,  poichè  la  voce  non  si  potrà  disgiungere 
dair  ital.  cascina,  che  va  con  cascia  (Salvioni,  Mise.  Ascoli, 
p.  80).  E  cosîilpiem.  cassia^f.  cassa,  cataletto  »  (Ponza,  p.  180), 
con  un  -ssi-  che  présenta  un  'alterazione  evolutiva  di  -psj-,  e  il 
valtell.  borm.  kasa,  kasôn,  kaset,  ecc.  (Ponza,  p.  105),  cfr.  pa- 
sàr,  tosir  {-ç-),  ecc.  L'abruzzese  ha  casce,  cascebhanghe,  cascettere 
«  accattino,  chi  nelle  strade  raccoglie  con  una  cassettina  oft'erte 
pei  santi  »  (Finamore,  p.  156).  Anzi  cassa  è  addirittura  centro- 
meridionale  (Merlo,  Rend.  Ist.  Lonib.,  XLVIII,  97).  Ant.sicil. 
caxa.  Si  vede  da  questi  rilievi  quanto  sia  estesa  l'area  di  *capsea. 
E  lecito  pensare,  per  ragiôni  geografiche,  che  nel  lomb.-emil. 
caça  si  annidino  capsa  e  *capsea  (cfr./ûfdsfascia,  ecc).  Basso- 
bologn.  cassénna  stalla(Ungarelli,77).  Elospagn.  caja{à\  fronte 
2.  yeso  gesso,  eso  ipsu-)  deve  pure  postulare  *capsea. 

G.  Bertoni. 


5  8o  MÉLANGES 

POUR   LE    COMMENTAIRE    DE   VILLON 

Notes  sur  le  vocabulaire. 

Si  la  phrase  de  Villon  est  d'un  tour  très  personnel  et  très 
original,  sa  langue  est  celle  de  son  siècle.  Et  la  lecture  de  ses 
prédécesseurs  immédiats  ou  de  ses  contemporains  peut  nous 
aider  à  éclaicir  un  grand  nombre  des  difficultés  qui  subsistent 
dans  le  texte  de  ses  oeuvres.  C'est  ce  que  nous  voudrions 
montrer  ici  par  l'examen  de  quelques  mots  ou  locutions  des 
Lais  et  du  Testament. 

I.  —  d'avantage. 

Item,  pour  ce  que  le  Scelleur 

Maint  estront  de  mouche  a  maschié, 

Donne,  car  homme  est  de  valeur, 

Son  seau  d'avantage  crachié.  T.  1 198-1201. 

Littré  note  que  c'est  au  xvi^  siècle  seulement  que  d'avatitage 
ou  davantage  prend  le  sens  de  plus,  mais  que  la  locution 
apparaît  dès  le  xiv^  siècle  et  qu'elle  paraît  alors  signifier  «  sans 
ressource  »,  «  inévitablement  ».  Il  cite  plusieurs  exemples  de 
Froissart  du  tvpe  «  nous  sommes  perdus  d'avantage  »,  qui 
justifient  son  interprétation.  Cependant  la  nuance  précise  est 
«  d'avance  »,  <■<-  avant  toute  action  de  notre  part  »,  «  d'entrée 
de  jeu  ».  La  locution  revient  souvent  chez  Froissart,  en  par- 
ticuHer  dans  la  description  des  fameuses  joutes  de  1390:  «  Et 
envoya  heurter  sur  la  targe  de  Messire  Boucicaut.  Le  chevalier 
fut  tantôt  prêt  de  répondre,  car  jà  étoit  il  à  cheval  d'avantage, 
car  il  avoit  eu  devant  joute  au  seigneur  de  Cliffbrt.  »  (Éd. 
Buchon,  t.  III,  p.  43,  col.  i.)  C'est-à-dire  «  il  était  monté 
d'avance  »,  «  il  était  tout  monté  ».  Un  passage  de  la  Passion 
de  Gréban  montre  combien  cet  emploi  était  répandu  : 

Or  souffle  dedans  et  l'alume 
D'ung  bon  soufflet.  —  Je  n'en  ay  nul  ; 
Mes  ou  souffleray  ?  —  En  mon  cul  : 
Le  Xuyâu  y  es\.  d'avantage.  v.  19416-19. 

(Ed.  Paris  et  Raynaud.) 


POUR    LE    COMMENTAIRE    DE    VILLON  58 1 

Voir  un  passage  analogue,  tout  aussi  grossier  et  tout  aussi 
concluant,  dans  les  Cent  nouvelles  nouvelles,  éd.  Wright,  t.  I, 
p.  136.  On  voit  maintenant  ce  que  Villon  a  voulu  dire  :  «  son 
sceau  crache  d'aVance,  tout  craché  (sans  que  le  scelleur  ait 
besoin  de  mâcher  sa  cire)  '.  »  Du  reste  la  locution  est  déjà 
courante  au  xiii"^  siècle  :  voir  Chansons  satiriques  et  bachiques, 
éd.  Jeanroy  et  Lângfors,  xxviii,  52. 

II.    BROUILLER. 

Farce, /'/-0H//r,  joue  des  fleustes.  T.    1702. 

Le  glossaire  interprète  hrouUer  par  «  faire  des  sortilèges  ». 
Godefroy,  qui  cite  notre  passage,  traduit  par  «  parler  ou  chanter 
d'une  manière  confuse,  bavarder  »,  et  les  exemples  qu'il  cite, 
empruntés  au  Franc  Archer  de  Bagnolet,  à  Coquillart  et  à  Roger 
de  Collerye,  lui  donnent  raison.  Le  vers  du  Franc  Archer  «  Je 
chantoye  et  broilloyes  des  flustes  »  est  même  probablement 
imité  de  celui  de  Villon.  La  définition  de  Palsgrave  montre 
combien  était  naturel  le  rapprochement  entre  brouiller  ei  fliîte  : 
«  Je  brouille.  I  jumble,  as  one  dothe  that  can  play  upon  an 
instrument.  »  On  augmenterait  facilement  le  nombre  des 
exemples  du  mot.  En  voici  un  emprunté  au  Mistere  du  vieil 
Testament  : 

A  !  je  regny  !  je  seray  maistre, 

Quelque  chose  que  aillez  hroulJant  !  v.  46600-01. 

(Éd.  Rothschild,  t.  VI,  p.  102.) 

«  Chante  ce  que  tu  voudras,  c'est  moi  qui  suis  le  maître.  » 
Il  est  probable  que  la  définition  «  faire  des  sortilèges  »  a  été 
empruntée  à  l'édition  du  Mystère  de  la  Passion  d'Arnoul  Gréban 
donnée  en  1878  par  G.  Paris  et  Raynaud.  Le  mot  revient 
souvent  dans  ce  texte,  où  on  trouve  brouiller,  vv.  19725, 
22356,  25628,  brouleur,  (broulleur,  broullieur),  vv.  143 12, 
19739,  21507,  23083,  broulenieiis  22353.  Le  glossaire  traduit, 
suivant  les  cas,  par  «  faire  des  sorcelleries  »,  «  sorcier  »,  «  opéra- 

I.  Villon  fait-il  allusion  dans  ce  passage  à  une  coutume  réelle  ?  Nous  ne 
l'avons  vue  mentionnée  nulle  part  ailleurs. 


82  MÉLANGKS 


tion  magique  ».  Par  une  coïncidence  curieuse  la  plupart  de  ces 
passages  se  prêtent  en  effet  à  être  ainsi  rendus  ;  mais  les 
exemples  contemporains  montrent  que  cette  coïncidence  est 
fortuite  et  que  l'interprétation  manque  la  nuance  juste.  Quand 
Gréban  écrit  : 

Il  voUei'oit  avant  aux  cieulx 

Qu'il  se  sceust  de  la  depescher 

Ou  s'en  voist  maintenant  prescher, 

BrouUier  et  ramener  les  mors  v.  19722-25 

il  faut  entendre  «  prêcher,  débiter  ses  sornettes  et  ressusciter  les 
morts  ».  BroiiJler,  c'est  toujours  «  parler  d'une  façon  rapide  et 
peu  distincte  ».  Tantôt  ce  sera  «  marmotter  des  paroles  rituelles  » 
comme  chez  Gréban,  tantôt  «  débiter  des  boniments  »  comme 
chez  Villon.  Et  plus  qu'au  sorcier  le  mot  nous  fait  penser  au 
saltimbanque  ou  au  charlatan  :  «  Veezcy  leens  venir  ung  homme 
qui  s'appelle  Trenchecoille,  lequel  se  mesle  de  taillier  gens, 
d'arracher  dens,  et  d'un  grand  tas  d'aultres  brouilîerîes.  »  (^Cent 
Nouvelles  Nouvelles,  II,  p.  78.) 

III.    —    PAR   CŒUR. 

Si  prieray  pour  lui  de  bon  cuer, 

Par  l'ame  du  bon  feu  Cotart  ! 

Mais  quoy  ?  ce  sera  donc  par  cuer, 

Car  de  lire  je  suis  fetart.  T.  33-36. 

L'expression /)rt/-  cœur  veut  dire  aujourd'hui  «  de  mémoire  »  : 
savoir  par  cœur,  c'est  avoir  retenu  fidèlement  quelque  chose 
qu'on  a  entendu  dire,  ou  plus  souvent  quelque  chose  qu'on  a 
lu.  Et  en -effet  l'expression  suggère  presque  toujours  qu'il  y  a 
eu  un  livre  ou  un  écrit  dans  le  cas.  Ce  sens  est  ancien  dans  la 
langue.  En  voici,  pour  ne  pas  remonter  plus  haut,  un  exemple 
de  Charles  d'Orléans  : 

Parler  de  Beaulté  n'oseroye, 
Pour  le  présent,  comme  j'ay  fait  jadiz. 
Par  ciieur  retiens  ce  que  j'en  ay  apris. 
Car  plus  ne  sçay  lire  ou  Livre  de  joye.     Rondeau  LIV. 
^       (Éd.  d'Héricault,  t.  II,  p.  109.) 


POUR    LE    COMMENTAIRE    DE    VILLON  583 

Mais  si  l'on  considère  quelques  exemples  cités  par  Godefroy, 
on  s'aperçoit  que  la  locution  a  dû  avoir  au  xv^  et  au  xvi''  siècle 
un  autre  sens  encore,  et  tout  différent  : 

J'en  sçây  par  ciieiir  plus  qu'ilz  ne  font  par  livre. 
(Les  ditz  de  maistre  Aliborum.) 
Je  sçay  bien  ce  que  je  dis  et  ne  parle  point  par  cœur.  (Tournebus,  Les 
Contins.') 

Je  ne  dis  rien  par  cœur  :  je  l'ay,  je  l'ay  trouvée. 
(Schelandre,  Tyr  et  Sidon.) 

Ici  la  traduction  «  de  mémoire  »  proposée  par  Godefroy  ne 
convient  plus.  Il  est  clair  que  dans  le  premier  exemple  par 
ciieur  s'oppose  à  par  livre  non  comme  la  mémoire  s'oppose  à 
une  simple  lecture,  mais  comme  l'invention  personnelle  se  dis- 
tingue de  la  science  livresque.  Dans  les  deux  autres  exemples 
on  voit  que  l'idée  de  «  trouvaille  personnelle  »  a  passé  à  celle 
d'«  arbitraire  »  et  de  «  caprice  ».  Dire  quelque  chose  par  cœur,  à 
la  lumière  de  ces  exemples,  c'est  dire  quelque  chose  qui  vient 
entièrement  de  vous,  c'est  laisser  parler  votre  fantaisie  ou  votre 
imagination,  —  et  pas  du  tout  votre  mémoire.  Voici  un  autre 
passage  de  la  même  époque  qui  confirmera  notre  interprétation  : 

Le  MARY.  Puisqu'en  ces  bons  propos  nous  sommes, 

Ces  paroUes  que  m'avez  dit 

Ont  le  trouvez  vous  par  escript  ? 

Dictes  le  moi,  je  vous  en  prie. 
Le  Docteur.  —  C'est  bien  raison  que  je  le  die. 

J'en  sçay  plus^ar  cueur  que  par  lettre. 
{Ane.  Th.  fr.,  p.p.  VioUet  le  Duc,  Le  Conseil  au  nouveau  marié,  t.  I,  p.  9-10.) 

On  retrouve  ici  la  même  opposition  entre  «  par  cœur  »  et 
«  par  écrit  »  que  nous  signalions  tout  à  l'heure,  et  très  certaine- 
ment c'est  bien  cette  opposition  encore  que  nous  retrouvons 
chez  Villon.  Villon,  trop  paresseux  pour  tourner  les  pages 
d'un  livre,  inventera  une  prière  au  gré  de  sa  fantaisie.  Et  ce  sera 
une  prière  «  de  Picart  »,  c'est-à-dire  probablement  une  prière 
intérieure,  qu'on  n'entendra  pas.  Nous  savons  qu'il  ne  tardera 
pas  à  se  raviser  (v.  41-48).  Villon  a  employé  une  seconde  fois 
«  par  cœur  »  au  même  sens  : 


584  MÉLANGES 

Deux  estions  et  n'avions  qu'ung  cuer  ; 
S'il  est  mort,  force  est  que  dévie, 
Voire,  ou  que  je  vive  sans  vie 
Comme  les  images,  par  cuer, 

Mort!  T.  985-989. 

c'est-à-dire  «  en  idée  »,  «  en  imagination  ».  Nous  retrouvons 
le  même  sens  dans  une  expression  qui  n'a  pas  encore  disparu 
de  la  langue,  ciiner  par  cœur.  Littré  ne  semble  pas  avoir  raison 
quand  il  explique  :  «  Cette  locution  paraît  s'être  dite  d'abord 
de  celui  qui,  au  lieu  de  dîner,  parlait,  racontait,  récitait,  et  de 
la  sorte  se  passait  de  manger.  »  Il  est  presque  assuré  que  dès  le 
début  la  locution  a  signifié  «  dîner  en  idée  ».  Finalement  on 
trouve  le  mot  dire  associé  au  mot  cœur  dans  la  locution  si  le 
cœur  vous  en  dit,  qui  semble  avoir  abouti  à  son  sens  moderne  de 
«  si  c'est  votre  fantaisie  »  sous  l'influence  du  par  cœur  que  nous 
venons  d'étudier.  Elle  est  très  ancienne  dans  la  langue  et 
originairement  elle  avait  un  sens  plus  étendu  :  «  Car  se  Dieu 
plaist  vous  aurés  par  tant  miex  que  //  cuers  ne  vous  dist.  » 
(^Lancelot,  éd.  Sommer,  III,  p.  303,  1.  41-2.)  L'imagination 
ici  se  mêle  de  sensibilité,  c'est  un  «  pressentiment  ».  Même 
emploi  dans  Gréban,  Passion,  v.  30686  et,  sauf  une  légère 
nuance,  dans  Villon  lui-même.  Testament,  v.  282.  Dans  le 
v.  280  des  Lais,  «  pour  prier  comme  le  cuer  dit  »,  nous  retrou- 
vons au  contraire  l'idée  de  fantaisie  personnelle,  mais  il  s'y 
ajoute  aussi  une  note  d'émotion  :  c'est  une  prière  qui  ne  vien- 
dra pas  des  lèvres,  mais  du  cœur. 

IV.    ADJOINDRE    A    LA    CROSSE. 

Item,  et  fadjoings  a  la  crosse 

Celle  de  la  rue  Saint  Anthoine.  L.  225-226. 

La  «  crosse  »  de  la  rue  Saint-Anthoine  est  évidemment 
l'enseigne  d'un  cabaret  (mentionné  p.  ex.  dans  le  Jourhal 
Parisien  de  Jean  Maupoint,  Méni.  de  la  Soc.  de  l'Hist.  de  Paris, 
t.  IV,  p.  38).  Quant  au  premier  vers,  il  renferme  une  locution 
proverbiale  de  l'époque,  qu'on  retrouve  chez  Commynes  :  «  Le 
duc  de  Bourgongne  estoit  retourné  en  son  païs,  et  avoit  le 
cueur  très  élevé  pour  ceste  duchié  qu'il  avoit  joincte  a  sa  croce. 


POUR    LE    COMMENTAIRE    DE    VILLON  585 

et  trouva  goust  en  ces  choses  d'Almaignes.  »  (Ed.  de  Mandrot, 
I,  p.  262  ;  déjà  cité  par  Littré.)  Quelle  que  soit  l'origine  de 
cette  locution,  et  que  la  crosse  en  question  soit  un  bâton  pour 
jouer,  ou  plus  vraisemblablement  la  crosse  de  l'évêque,  on 
entrevoit  que  le  sens  est  «  arrondir  par  un  coup  bien  exécuté  », 
«  couronner  l'œuvre  ». 

V.    —    LE    FRAIN    AUX    DENS. 

Je,  Françoys  Villon,  escollier. 

Considérant,  de  sens  rassis, 

Le  frain  aux  liens,  franc  au  collier..  L.  2-4. 

Aujourd'hui  «  prendre  le  mors  aux  dens  »  signifie  au  figuré 
comme  au  propre  «  s'emballer  »,  «  s'emporter  ».  Il  s'y  joint 
facilement  l'idée  de  colère  et  de  caprice  déraisonnable.  Ce  n'est 
pas  tout  à  fait  le  sens  de  la  locution  au  xiv^  et  au  xv=  siècle. 
Charles  de  Blois  est  fait  prisonnier,  mais  sa  feijime  continuera 
la  lutte  à  sa  place  :  «  Nequedent  elle  prist  et  rcqiiclli  le  frain 
aux  dens  et  monstra  corage  d'onme  et  de  lions.  »  (Chroniques,  ta.. 
Luce,  t.  IV,  p.  268.)  Ainsi  parle  Froissart  et  il  avait  déjà 
employé  'e  même  mot  en  pareille  circonstance  pour  la  comtesse 
de  Montfort.  Ici  il  s'agit  évidemment  d'initiative  et  de  volonté. 
Voici  d'autres  exemples,  dune  note  moins  hautaine  : 

Si  îtvamt  prent  le  frein  aux  dens, 
Comme  un  coursier  ou  un  cheval, 
Quand  son  marv  la  traicte  mal. 
Que  fera  elle  ? 

(Farce  des  Cris  de  Paris,  Picoi,  Recueil  de  Sotties, 
t.  III,  p.  132.) 

Madame  [parlant  de  son  mari  dont  elle  est  jalouse,  non 
sans  raison]  : 

Si  je  l'aperçois,  il  faudra 
Qu'il  ait  bon  pié  et  bonne  main, 
Si  je  prens  une  fois  le  frain 
Que  je  ne  le  mette  à  raison. 
Et  ne  luy  fais  perdre  l'arçon. 

(Rcmy  Belleau,  La  Reconnue,  VioUet-le-Duc,  Ane. 
n.  fr.,  IV,  p.  402.) 


586  MÉLANGES 

Nous  sommes  ici  assez  près  du  ton  même  de  \'illon,  et 
chez  lui,  comme  dans  ces  comédies  du  wi"  siècle,  «  prendre 
le  frein  aux  dens  »  c'est  avant  tout  échapper  au  contrôle  gênant 
d'un  partenaire  ou  d'un  maître,  c'est  faire  acte  d'indépendance. 

VI.    —    ÊTRE    EN    QUENOUILLE. 
Autre  que  moy  est  en  quehngiie.  L.,  52. 

Le  glossaire  explique:  «  Etre  comme  la  fusée  sur  la  quenouille; 
au  figuré,  être  en  faveur.  »  La  nuance  précise  est  un  peu 
différente.  Villon  a  abrégé  ici  une  locution  fréquente  de 
l'époque  dont  la  forme  complète  est  «  avoir  (bien)  des  estoupes 
en  sa  quenouille  »  et  le  sens  «  être  aux  prises  avec  une  situation 
complexe  qui  vous  donne  à  réfléchir  »  et  parfois  «  courir  plu- 
sieurs lièvres  à  la  fois  ».  «  Et  la  gouge  en  ce  lieu  avait  bien  des 
estoupes  en  sa  qne?ioil!e,  qui  veoit  et  savoit  très  bien  que  ceulx 
qu'elle  entreteix)it  se  doubtoient  et  percevoient  chacun  de  son 
compaignon,  mais  pourtant  ne  laissa  pas  de  leur  bailler  tousjours 
audience,  chacun  a  sa  foiz,  puis  qu'ils  la  requeroient,  sans  en 
donner  a  nul  congié.  »  (Cent  Nouvelles  Nouvelles,  I,  p.  213.) 
«  Nostre  bon  gentilhomme,  quand  il  vit  cest  appareil  [le  chape- 
lain prendre  sa  place  auprès  de  sa  femme  la  première  nuit  de 
noces],  pensez  qu'il  eut  bien  des  estoupes  en  sa  quenoille.  »  (Ibid., 
II,  p.  12.)  De  même  dans  les  Cent  Nouvelles  Nouvelles  encore 
(I,  p.  55)  :  «  Monseigneur,  qui  a  des  nouvelles  étoupes  en  sa 
quenoille.  »  Le  passage  suivant  de  Froissart  ne  laisse  pas  le  plus 
léger  doute  sur  le  sens  de  l'expression  ;  [Le  duc  de  Bretagne 
vient  de  recevoir  une  lettre  du  roi  de  France]  :  «  Regardez  et 
entendez  que  Monseigneur  m'écrit.  Il  a  empris  de  partir  à  ce 
mars  et  d'aller  vers  Rome  et  détruire  par  puissance  de  gens 
d'armes  le  pape  Boniface  et  les  cardinaux.  Si  m'aist  Dieu  et  les 
saints,  il  n'en  fera  rien  ;  //  aura  en  bref  temps  autres  étoupes  en 
sa  quenouille  :  de  ce  que  fol  pense  assez  remaint...  De  tout  ce 
qu'ils  ont  proposé  et  dit  il  n'en  sera  rien  fait.  >>  (Ed.  Buchon 
t.  III,  p.  103,  col.  2.)  Le  vers  de  Villon  signifie  donc  tout 
simplement  :  «  c'est  à  un  autre  que  moi  qu'on  pense  »,  «  ce 
n'est  pas  à  moi  qu'elle  en  a  »,  «  elle  court  un  autre  lièvre  ». 


POUR    LE    COMMEXTAIRR    DE    VILLON  587 

VIL    SE    REVANCHER. 

De  ce  je  tue  puis  revcnchier.  T.    191. 

Il  ne  pas  faut  dire 
Se  gens  sont  pour  eux  revenchier.  T.   1188-89. 

Malgré  les  indications,  du  reste  assez  hésitantes,  des  diction- 
naires le  mot  se  revancher  n'est  plus  guère  employé,  dans  la 
langue  ordinaire,  relevée  ou  familière.  Toutefois  il  s'est  main- 
tenu dans  le  français  de  certaines  provinces  et  les  écrivains  ont 
parfois  tenté  de  le  réintroduire  dans  la  langue  littéraire.  Mais  ils 
y  voient  presque  toujours  un  synonyme,  plus  énergique  et 
plus  pittoresque,  de  se  venger.  Et  il  n'est  pas  douteux  que  dès  le 
xV  siècle  déjà  le  mot  n'ait  eu  ce  sens.  «  Semblablement  plusieurs 
seigneurs  d'Angeleterre,  qui  ung  temps  faisaient  mourir  leurs 
ennemys  ;  après  les  enfFans  de  ceux  là  se  revenchoient,  quant  le 
temps  tournoit  pour  eulx,  et  foisoient  mourir  les  aultres.  »  (Com- 
mynes.  Mémoires,  éd.  de  Mandrot,  t.  I,  p.  453-4.)  Plus  fréquem- 
ment, dans  cette  signification  on  trouve  l'emploi  actif:  revenchier 
=1:  «  venger  »  (Jehan  Le  Fèvre,  Livre  de  Leesce,  éd.  Van  Hamel, 
V.  3584,  Commynes,  t.  I,p.  149),  et  parfois  l'emploi  intransitif: 
revenchier  zzz  «  se  venger  »  ÇOuin:{e  joyes  de  mariage,  éd.  Jannet, 
p.  109).  Mais  à  la  même  époque  le  mot  a  couramment  un  autre 
sens  encore,  celui  de  «  se  protéger  »,  «  se  défendre  »  :  «  [II]  lui 
donna  une  bufe,laquele  en  soy  revenchànt  lui  en  donna  une  autre.» 
(Lettre  de  rémission  de  1 3  8 1 ,  Douet  d' Arcq,  Choix  de  pièces  inédites, 
II,  p.  224.)  «  xA-utour  de  Paris.,  n'osoit  homme  aller  qu'il  ne 
fust  desrobé,  et,  s'il  se  revenchoit  ou  deffendoit,  il  estoit  tué  des 
gens  d'armes  de  Paris  mesmes.  nÇJonrjial  d'un  bourgeois  de  Paris, 
éd.  Tuetey,  p.  82.)  «  Et  lors,  pour  son  refus,  ledit  bastard  du 
Maine  tira  son  espée  pour  fraper  icellui  archer,  et  ledit  archer 
tira  aussi  la  sienne  pour  se  revencher.  »  {Journal  de  Jean  de  Roye, 
éd.  de  .Mandrot,  p.  90.)  De  même  Journal  d'un  bourgeois  de 
Paris,  p.  163,  Chronique  du  bon  duc  de  Loys  de  Bourbon,  éd. 
Chazaud,  p.  13,  et,  dans  l'emploi  actif,  Gréban,  Passion, 
V.  16678.  Il  est  clair  qu'au  v.  191  du  Testament  nous  avons  ce 
second  sens  :  «  Je  puis  parer  cette  attaque  repousser  cette 
accusation,  me  défendre  de  ce  reproche.  »  Au  v.  1189  on 
peut   hésiter,   mais    le    second    sens   nous  senible  ici   aussi    à 


588  MÉLANGES 

préférer  :  «  Il  ne  faut  pas  demander  s'ils  sont  gens  à  savoir  se 
défendre.  » 

Lucien  Foulet. 


SUR  DEUX  EPISODES   DE  GAUTIER   DE  COINCY 

Les  miracles  de  la  Sainte  Vierge  qu'a  rimes  Gautier  de 
Coincy  '  au  commencement  du  xiii^  siècle  se  rattachent, 
comme  tous  les  spécimens  français  de  ce  genre  littéraire,  à  des 
récits  latins,  utilisés  avec  plus  ou  moins  de  liberté.  Mais,  Gau- 
tier fait  généralement  preuve  de  plus  d'imagination  et  d'indé- 
pendance à  l'égard  de  ses  modèles  que  les  autres  auteurs  de 
miracles,  et  son  recueil  est,  au  point  de  vue  littéraire,  le  plus 
remarquable  de  tous  les  recueils  analogues  en  vers  français. 

Jusqu'ici  on  a  fait  honneur  à  Gautier  de  tous  les  traits  de  ses 
miracles  qui  manquent  aux  originaux  latins  ;  j'essaierai  de 
montrer  que  certains  au  moins  de  ces  traits  ne  sont  pas  dus  à 
l'imagination  du  poète  français.  A.  Mussafia  qui  a  déjà  étudié 
si  utilement  cette  question  des  sources  de  Gautier  de  Coincy  -, 
estime  que  notre  auteur  a  dû  suivre  un  seul  ms.  latin  aujour- 
d'hui perdu  '  et  qu'il  déclare  lui-même  avoir  trouvé  dans 
l'abbaye  de  Saint-Médard  près  de  Soissons  ■*  ;  on  sait  que 
Gautier  appartint  très  longtemps  à  cette  abbaye.  Ce  ms.  conte- 
nait un  grand  nombre  de  récits  latins,  dont  la  plupart  >  se 
retrouvent  sous  la  même  forme  dans  d'autres  recueils,  ce  qui 
nous  permet  de  nous  faire  une  idée  précise  de  la  plupart  des 
originaux  directs  de  Gautier  de  Coincy .  On  trouve  dans  l'ou- 

1.  Il  n'existe  toujours  des  Miracles  de  Gautier  que  l'édition  incomplète  et 
très  fautive  de  l'abbé  Poquet  (Paris,  1857). 

2.  Ueber  die  von  Gautier  de  Coincy  henïititen  Oiiellcii,  dans  les  Mémoires  de 
l'Académie  de  Vienne,  Classe  de  Philosophie  et  d'Histoire,  t.  44,  1896 
(=  GC).  Nous  devons  aussi  à  Mussafia  une  œuvre  magistrale  sur  toute 
cette  littérature  :  Stiidien  :^ii  den  mittelalterlichen  Marienlegenden,  I-V,  Vienne 
1886- 1898  (:=  Marienlegenden) . 

3.  GC,  p.  1-2. 

4.  Cf.  le  prologue  du  deuxième  livre,  éd.  Poquet,  col.  375. 

5.  Quelques  miracles  n'ont  pas  pu  être  identifiés  par  Mussafia,  GC,  p.  50 
et  suiv. 


SUR    DEUX    ÉPISODES    DE   GAUTIER    DE    COINCY  589 

vrage  de  Mussafia  une  liste  complète  de  ces  récits  latins  et  des 
mss.  où  ils  sont  conservés. 

Je  pense  que  le  ms.  latin  de  Soissons  devait  renfermer  aussi 
un  ouvrage  latin  très  connu  qui  n'est  pas  mentionné  par 
Mussafia  et  qu'on  n'a  pas  indiqué  comme  une  des  sources 
de  Gautier  de  Coincy.  C'est  la  série  de  trois  sermons  intitulée 
Senno  de  conccptione  bcatœ  Marix  '  et  qui  a  été  attribuée,  proba- 
blement à  tort,  à  saint  Anselme  de  Cantorbéry.  Ces  sermons, 
qui  traitent  trois  sujets  différents  ^,  ont  cela  de  commun  qu'ils 
se  rapportent  tous  à  la  fête  de  la  Conception,  dont  ils  racontent 
les  origines  d'une  manière  populaire. 

Cet  ouvrage  n'a  pas  servi  à  Gautier  de  Coincy  de  source 
proprement  dite  ;  celui-ci  s'est  contenté  d'y  prendre  des  épi- 
sodes isolés  qu'il  a  insérés  dans  ceux  de  ses  miracles  où  le  récit 
rappelle  la  situation  décrite  dans  le  Sermo.  Gautier  de  Coincy 
a  obtenu  ainsi  une  certaine  apparence  d'originalité,  relativement 
aux  récits  latins  et  aux  autres  versions  françaises  qui  les  suivent 
plus  exactement. 

Le  premier  de  ces  récits  est  l'histoire  bien  connue  du  sacris- 
tain qui  se  noya  et  dont  les  anges  disputèrent  ensuite  l'âme  aux 
démons  '  ;  en  fin  de  compte,  la  cause  est  portée  devant  le 
souverain  juge  qui  la  tranche  en  faveur  des  esprits  du  bien  +. 

Le  récit  de  Gautier  de  Coincy  comme  les  rédactions  corres- 
pondantes d'Adgar  5  et  de  la  collection  anonyme  du  ms.  Old 
Royal  20  B  xiv  ^  du  Musée  britannique,  remontent  à  une 
seule  et  même  source  latine  "  finsant  partie  de  la  série  de  dix- 
sept  miracles  désignés  par  Mussafia  ^  sous   le  nom  de  HM  et 

1.  Migne,  Patr.  lat.,  t.  159,  col.  320  et  suiv. 

2.  Voir  Mussafia,  Marienlegendcn,  I,  p.  930. 

3.  Poquet,  col.  461  et  suiv, 

4.  Dans  mon  édition  du  recueil  de  miracles  conservés  dans  le  ms.  Old 
Royal  20  B  XIV,  je  passe  en  revue  les  rédactions  difi'érentes  basées  sur  ce 
thème  populaire. 

5.  Voir  Roniaiiia,  XXXII,  p.  403,  où  la  rédaction  d'Adgar,  qui  ne  se 
trouve  pas  dans  le  ms.  Egerton  612,  est  imprimée  d'après  le  ms.  Hopc 
Edwards. 

6.  Cette  dernière  rédaction  sera  insérée  dans  l'édition  indiquée  ci-dessus. 

7.  Voir  Mussafia,  GC,  p.  7. 

8.  Cf.  Marienlegenden,  I,  p.  952. 


590  MELANGES 

OU  notre  récit  tigure  sous  le  n°  2  ' .  La  rédaction  latine  et  les 
récits  français,  excepté  celui  de  Gautier  de  Coincy  racontent 
tout  simplement  que  le  sacristain  en  question  est  poussé  dans 
Teau  par  le  diable  pendant  qu'il  traverse  un  fleuve.  Gautier  de 
Coincy  seul  donne  sur  la  mort  du  moine  une  série  de  détails  ; 
celui-ci  passe  l'eau  en  bateau,  et  c'est  quand  il  est  arrivé  au 
milieu  du  fleuve  que  le  diable  apparaît  et  qu'il  le  pousse  dans 
l'eau  «  grant  et  hideuse  ».  A  mon  avis,  il  faut  voir  dans  les 
termes  employés  par  Gautier  de  Coincy  pour  raconter  l'aven- 
ture du  sacristain,  une  réminiscence  du  troisième  des  récits  que 
renferme  le  Seniio.  Pour  permettre  une  comparaison,  je  repro- 
duis ici  en  regard  des  textes  latins  de  HM.  et  du  SeiDio  les  par- 
ties correspondantes  des  poèmes  français  de  Gautier  de  Coincy 
et  de  la  rédaction  conservée  dans  le  ms.  Old  Royal  : 

Servio.  Gautier  de  Coincy,  v.  43-63  =. 

In    pelago   Gallico  canonicus    qui-  Au  fiun  s'en  vint  et  au  passage  ; 

dam,    ordine    sacerdos,     solitus     B.  Cil  qui  le  cuer  n'avoit  pas  sage 

Marise  Virginis  horas  canonicas  decan-  En  la  nef  entre  ignelement  ; 

tare,  a  villa  quadam,   ubi  cum  uxore  La  mère  Dieu  moult  doucement 

alterius  fornicatus  fuerat.,  rediens,  ad  Va  depriant  que  le  consaut. 

oppidum    in  que  morabatur  tendere  Près  est  de  faire  mauves  saut 

curans,...     solus     navem     ingressus  Se  Nostre  Dame  nel  >  conseille  ; 

Dominicas    Matris    horas    navigando  S'il  a  peour  n'est  pas-  merveille, 

canere  cœpit.  Cumque  invitatorium.  Car  l'eve  *  voit  grant  >  et  hideuse, 

Ave,    Maria,    gratta   plena,  Dominus  Noire,  ondoiant  ^'  et  périlleuse. 

li'ciun,  diceret,  et  jam  in  medio  flumi-  Encor  viegne  ^  il  de  sa  folie, 

nis  esset,  tcct  turba  magna  daemo-  Si  requiert  il  merci  et  prie 

num    in  profundo   pelagi,    una  cum  La  douce  mère  au  Roy  de  gloire  ; 

ejus    navicula,  eum    prxxipitavit,    et  Ja  commençoit  l'invitatoire 

ejus  animam  rapuit  ad  tormenta.  Des  matines  la  douce  dame  », 

1.  L'édition  la  plus  récente  du  texte  latin  est  due  à  Neuhaus,  Die  latei- 
nischen  Vorlagen  ^u  den  Adgarschen  Marienlegenden,  p.  5 1 . 

2.  Poquet,  col.  462;  j'ai  collationné  les  morceaux  cités  dans  cette  notice 
SUT  le  ms.  Harl.  4401  du  Mus.  brit. 

3.  Poquel  n'el. 

4.  Poquel  levé  (!)  ;  Ms.  Harl.  l'egue. 

5.  Poqiifit  noire  ;  ms.  Harl.  granz. 

6.  tus.  Harl.  verdoianz. 

7.  Poquel  vient  ;  fiis.  Harl.  vcigne. 

8.  A  la  fête  de  l'Immaculée  Conception  de  la  B.  V.  M.,  (8  déc),  l'offert. 
de  la  messe  est  précisément  Afe  Maria. 


SUR    DEUX    EPISODES    DE    GAUTIER    DE    COINCY  59 1 

Q.uaut  li  deable  qui  mainte  anie 
Par  sa  guile  engigne  cl  confont, 
En  mi  le  flun,  ou  plus  parfont 
Sa  nef  li  verse,  si  le  noie. 
L'ame  de  lui  a  moult  grant  joie 
Ont  ravie  li  anemi. 

HM  Old  Royal  V.  27-42. 

Quadam  itaque  nocte  volens  ire  ad    A  une  nuit  par  deverie 

scelus    assuetum....,     ad     praedictum    Si  vout  aler  a  sa  folie 

fluvium  pervenit.  Q.uem  dum  transire    Les  us  overe,  si  s'en  vent 
vellet,  a  diabolo  impulsus  in  eundem    Deske  a  l'ewe  e  ren  ne  crent, 
cecidit  et  mox  demersus  ibidem  inte-    Le  punt  '  quide  passer  a  dreit, 
riit.  Cujus  animam  mox  rapuit   mul-    Mes  le  deble  ke  fu  maleit 
titudo  dxmonum,  cupiens  eam  déferre    L'enpoint  par  grant  félonie 
in  baratrum.  Ke  il  chet  en  l'ewe  e  si  nie. 

Le  deble  kant  out  fet  le  damage, 
Il  fu  prest  od  sun  maleit  barnage, 
Si  unt  la  dolerouse  aime  saisie 
En  lur  doleruse  compainie. 

Il  résulte  d'une  comparaison  entre  ces  textes  que  le  récit  de 
Gautier  de  Coincy,  loin  désaccorder  avec  HM,  sa  source  indu- 
bitable en  ce  qui  concerne  le  reste  du  miracle,  renferme  ici  des 
éléments  qui  rappellent  trop  le  récit  du  Senno  pour  qu'on  ne 
soupçonne  pas,  chez  l'auteur,  la  connaissance  de  cette  version. 
D  autre  part,  l'identité  n'est  pourtant  pas  complète,  et  j'admets 
qu'à  elle  seule  cette  ressemblance  ne  serait  qu'une  preuve  assez 
taible  de  l'emprunt  supposé.  La  petite  digression  de  notre  poète 
—  qui  n'est  pas  d'ailleurs  la  seule  qu'il  se  permette  dans  ce 
miracle  —  pourrait  très  bien  être  de  sa  propre  invention.  Ce 
récit  est  en  effet  raconté  si  diversement  dans  les  nombreuses 
versions  -  qu'une  variation  de  ce  genre  n'a  rien  d'extraordinaire 
en  soi.  Mais  le  même  fait  se  retrouve,  comme  on  va  le  voir,  et 
avec  une  évidence  plus  grande  encore  dans  un  autre  miracle. 

Pour  l'histoire  du  clerc  de  Pise,  qui  rompit  son  mariage  et 
suivit  la  sainte  Vierge,   la  source  de  Gautier  est  un  autre  des 


1.  Innovation  dans  Roy.  Adgar  (v.  25)  :  Vint  al  fliivie,  passer  qiiida. 

2.  Voir   mon  étude    sur   ces    variantes    dans    mon    édition    précitée  des 
miracles  du  ms.  Old.  Royal. 


592  MELANGES 

miracles  de  HM  '.  D'accord  avec  l'original,  les  rédactions  des 
mss,  8i8  et  Old  Royal  racontent  qu'en  se  rendant  chez  sa 
fiancée,  chez  qui  va  être  célébré  le  mariage,  le  clerc  passe 
devant  une  chapelle.  Il  y  entre  et  dit  ses  prières  à  la  Vierge. 
Celle-ci  lui  apparaît  dans  une  vision.  Elle  lui  reproche  de  l'avoir 
quittée  pour  une  autre  femme  moins  belle  et  moins  parfaite 
qu'elle,  et  l'engage  à  abandonner  sa  fiancée.  Effrayé  de  cette 
apparition,  le  clerc  va  rejoindre  ses  compagnons,  bien  résolu  à 
se  vouer  entièrement  au  service  de  Marie  ;  il  laisse  cependant 
célébrer  le  mariage  et  feint  d'être  gai  et  content  ;  mais  le  soir 
même,  il  quitte  sa  femme  et  disparaît  on  ne  sait  où.  D'après 
Gautier  de  Coincy  qui,  sans  aucun  doute,  a  suivi  le  même  ori- 
ginal latin,  c'est  pendant  le  repas  de  noces  qu'a  lieu  la  visite  à 
l'église.  Le  clerc  se  souvient  soudain  qu'il  n'a  pas  dit  son 
office  ;  voulant  remplir  comme  de  coutume  cette  obligation,  il 
quitte  la  réunion  et  va  s'agenouiller  devant  l'image  de  la  Vierge, 
qui  lui  apparaît  au  milieu  de  ses  prières.  Après  la  vision,  il 
retourne  à  la  fête,  et  le  miracle  se  termine  comme  dans  les 
autres  rédactions. 

Sur  ce  point,  la  rédaction  de  Gautier  de  Coincy  est  d'accord 
avec  le  deuxième  des  récits  contenus  dans  le  Sermo,  où,  en  ce 
qui  concerne  le  reste,  le  miracle  est  cependant  tout  différent  ^ 
Voici  les  deux  textes  : 

Sermo  Gautier  de  Coincy,  v.  217-288.  3 

Parentum  autem  suorum  consilio,        Quant  retolu  l'ont  Nostre  Dame, 

nubere  volens  cum  quadam  adoles-  Une  pucele,  gentil  famé 

centula  valde  pulcherrima,  accepta  a  Qui  bêle  et  joenne  est  a  devise 

presbytero  nuptiali  benedictioue,  qua-  Pourchaciee  li  ont  et  quise... 

dam  die,  missa  etiam  celebrata,  recor-  Grant  feste  y  a  et  moult  planiere 

datus  quod  ejusdem  beatissimae  Vir-  Quant  espousee  a  la  pucele, 

ginis  horas    illa    die,    juxta    morem  Mainte  harpe  et  mainte  viele 

solitum,    non    cantaverat,     sponsam  Et  maint  estrument,  sanz  mentir, 

1.  HM  14,  cf.  Mussafia,  GC,  p.  7  et  mon  édition  des  miracles  du  ms.  Old 
Royal. 

2.  L'événement  est  supposé  avoir  eu  lieu  au  temps  de  Charlemagne  et  se 
rapporte  à  un  clerc  «  Hungaria;  régis  germanus  ».  Le  clerc  refuse  de  retour- 
ner chez  lui  après  la  vision. 

3.  Poquet,  col.  635 . 


•  SUR    DtlX  EPISODES  DE  GAUTIER  DE  COINCY  593 

domum    mittens...  ipse  juxta   altare    I  oissiez  le  jour  retentir  '... 
Virginis     solus    remansit.     Cumque    Si  com  Dieu  plest,  ainsi  avient 
horas    Dominicas  Matris    decantarct,    Qu'a  l'espousé  adonc  souvient 
et   hanc    antiphonam     Piilcbra  es    et    Que  ses  heures  n'a  mie  dites.. . 
décora,  fiUa  Jérusalem,  diceret,  subito    Ainz  que  menjut,  dire  les  viaut  ^ 
apparuit  ei  virgo  Maria...  dicens  ei  :    Ainsi  com  il  faire  le  siaut  '. 
«  Si  ego  sum  pulchra  et  décora,  quid    La  feste  lesse  ;  en  la  chapele, 
est    quod   dimittis  me,    et    sponsani    Qui  assez  est  plaisant  et  bêle 
aliam    accipis    ?   Nunquid    ego  sum    Aies  s'en  est  ignelement, 
optime  formosa  ?  Numquid  egosum    Agenouilliez  s'est  humblement 
pulchrior  illa  ?  Ubi  vidisti  tam   pul-    Devant  Tymage  nostre  dame 
chram  ?  »  Que  joie  li  doint  *  de  sa  famé... 

Toutes  ses  heures  jusqu'à  none, 
Jointes  mains,  a  jambes  ployés. 
Moult  doucement  a  salmoiés  î... 
Quant  pulchra  es  et  décora  ^ 
Guida  par  dire,  7  ahsqiie  niora 
Endormis  s'est  devant  l'ymage. 
La  mère  Dieu  qui  douz  courage... 
Ignelement  en  la  chapele 
A  lui  s'apiert  issi  très  bêle... 
Iréement  li  prent  a  dire 
La  mère  au  Roy  de  Paradis  : 
«  Di  moi,  di  moi,  tu  qui  jadis 
«  M'amoies  tant  de  tout  ton  cuer, 
«  Pourquoi  m'as-tu  jeté  fuer  ^  ? 
«  Di-moi,  di-moi,  ou  est  donc  celé 
«  Qui  plus  de  moi  bone  est  et  bêle  ?  » 

Il  est  à  remarquer  que  ce  récit,  pas  plus  que  le  précédent, 
ne  se  trouve,  en  dehors  du  Serrno,  dans  aucun  autre  recueil 
latin.  Dans  aucune  autre  rédaction  latine  ou   française  de  ce 


1.  Poquet  J'oissiez. 

2.  Ms.  Harl.  ;  Poquet  vient. 

3.  Ms.  Harl.  ;  Poquet  sent. 

4.  Ms.  Harl.  ;  Poquet  daint. 

5.  Ms.  Harl.  ;  Poquet  salmoié. 

6.  Poquet  Quant  ;  le  comnieucenicut  de  ce  vers  est  corrompu  dans  le  ms.  Harl . 
Q\ia.m  d'après  les  mss.  fr.  ^S6  et  ij]6  de  laRibl.  nat. 

7.  Ms.  Harl.  et  ms.  fr.  ()S6  ;  Poquet  Guida  dire. 

8.  Poquet  et  ms.  Harl.  puer  (?). 

Romania.  XLVII.  î8 


594  MELANGES 

miracle,  appartenantà  la  série  de  récits  que  Mussatia  désigne  sous 
le  nom  de  «  Marienbniutigam  »,  il  n'est  non  plus  question  de 
l'antienne  Pidchra  es  et  décora.  Gautier  de  Coincy  n'a  donc  pas 
pu  puiser  ailleurs  ce  détail.  Il  est  frappant  que  dans  les  deux 
cas,  les  rédactions  du  Senno  et  de  Gautier  de  Coincy  concordent 
jusqu'à  mentionner  le  même  chant  liturgique,  et  il  me  paraît 
en  effet  vraisemblable  que  c'est  précisément  pour  avoir  l'occa- 
sion de  citer  ce  chant  que  Gautier  de  Coincy  s'est  permis  de 
s'écarter  de  son  original  '.  Tous  deux  étaient  bien  connus  de 
ses  auditeurs  ;  outre  une  recherche  d'originalité,  c'était  donc 
une  manière  de  faire  appel  à  leur  sentiment  pieux  et  d'enrichir 
son  récit,  destiné  certainement  à  être  lu  dans  une  réunion  reh- 
gieuse  et  peut-être  à  illustrer  un  sermon  abstrait,  d'un  trait 
bien  famiher  à  son  auditoire. 

Il  me  paraît  probable  qu'en  étudiant  de  près  tous  les  miracles 
de  Gautier  de  Coincy,  on  trouverait  d'autres  cas  où  les 
variantes  apportées  par  lui  aux  récits  latins  s'expliqueraient  par 
des  emprunts  à  des  recueils  de  sermons  ou  à  d'autres  ouvrages 
dont  il  s'est  servi  de  la  même  manière  que  du  Sermo. 

Hilding  Kjellman. 


I.  Le  premier  des  récits  du  Sermo,  qui  raconte  l'aventure  de  l'abbé 
Elsinus  envoyé  en  mission  au  Danemark  par  le  roi  d'Angleterre,  ne  contient 
ni  prière  ni  psaume.  Ce  miracle  raconté  en  français  par  Adgar  et  l'auteur 
anonyme  de  la  collection  conservée  dans  le  ms.  Old  Royal  ne  se  trouve  pas 
chez  Gautier  de  Coincy,  qui  paraît  ne  s'en  être  servi  en  aucune  manière. 


COMPTES    RENDUS 


Sepulcri.  Lat.  camisia,  it.  cdiuice  ecc.  {ReinUœnti  delV  hliluto  hmhmlo, 
vol.  L,  i-ii):  —  intorno  al  nome  di  un  singolare  tipo  di 
costruzione  pugliese  {Ihid.,  LU,  92-97)  ;  -  ital.  faiiuoh,  fa^^o- 

letto;  lat.  faciale  econtinuatori(Ibid.,Ln,  206-220)  ;— Franc,  tnibîe 
«  specie  di  rete  »  (Ibid.,  LU,  751-735). 

I.  —  On  semblait  être  d'accord  pour  considérer  le  lat.  camisia  comme 
une  relique  gauloise,  quoique  les  langues  celtiques  se  refusent  à  nous 
donner  un  appui  solide.  Or  voici  que  M.  Sepulcri  propose  d'orienter  les 
recherches  vers  le  grec  x.a|j.aaov,  qui,  dès  le  ive  siècle,  est  attesté,  comme 
camisia,  au  sens  de  «  tunica  ».  Mais  s'il  est  vrai  que  le  grec  xa'aaaov 
peut  aboutir  à  càmisa  (conservé,  selon  M.  Sepulcri,  dans  le  frç.  chlinsil) 
et  même  à  (vestis)  camisea  (cf.  céresus  :  cerésea),  il  reste'plus  d'un 
point  obscur.  En  effet,  comment  expliquer  l'apparition  presque  simultanée 
de  •/.-iu.acrov  et  de  camisia  dans  l'Occident  latin  du  ive  siècle  ?  N'y  a-t-il  pas 
là  l'indice  d'un  emprunt  à  une  langue  étrangère  (qui  ne  doit  pas  nécessaire- 
ment être  le  gaulois)  ?  Voilà  un  problème  chronologique  à  élucider  pour 
M.  Sepulcri.  Quant  au  vfrç.  cbainsil,  ital.  camice  ',  M.  Sepulcri  les  ramène  à 
une  forme  câmisa  =,  entrée  dans  la  langue  ecclésiastique  «  grec,  xauiaov). 
^  II.  —  Les  tnilli  de  la  Fouille  jouissent  d'une  grande  renonmiée  dans 
l'ethnographie  comparée  :  ce  sont  des  «  casolari  campestri,  costruiti  a  secco, 


I.  Cf.  atitsuii!  >  Ital.  anice,  asinu  >  aret.  acino.  Mais  l'accord  de  l'aret 
sucina  avec  le  chiischina  (p.  8)  du  Val  Mùstair  des  Grisons  est  purement  for- 
tuit, tout  s  devant  /  passa  à  i  ou  ^  (intervocalique)  dans  les  parlers  rétoro- 
mans  des  Grisons  -si  <  sic,  favtaîia,  <  phantasia,  kurtaHa  :  c'est  la 
consonne  initiale  qu  1  vaudrait  la  peine  d'éclaircir  (cf.  Erto  Min  «  prune  » 
Gartner,  Z./.  row.  P/;//.,  XVI,  347).  ^  Hunc  », 

V,  ^ç  ^^"^;  '^^   représentants  du   mot   ecclésiastique  camice  (frc.    cbainsil) 
^1.  b.  cite  le  sousselv.  (Sursett)  chiomasch  «  che  è  notevolissimo,   perché  ha 
tutti  1  caratteri  délia  popolarità  ».  Je  ne  vois  pas  la  raison  pour  laquelle  cette 
torme  serait  plus  «populaire»  que  l'anc.  engad.   f/;/flw/i//;  :  l'o  protonique 
est  même  i<  anormal  »,  puisque  cam  isia  ne  donne  pas  k'omiïa,  mais  yt'a;;/?|« 


•c)6  COMPTKS    RENDUS 

in  torma  conica,  usando  dclle  piètre  di  cui  abbonJa  il  tcrrcno  »  et  corres- 
pondent aux  fameuses  «  nuraghe  »  de  la  Sardaigne.  Ce  tniddu  de  Lecce, 
qui  a  plus  d'une  fois  attiré  l'attention  des  étymologistes,  n'est  autre  chose 
que  le  latin  trulla  «  vase,  coupe,  truelle  »,  passé  dans  le  moy.  grec. 
TGouXXa  «  luinap  »  -oojXIo;  «  coupole  de  l'église  ».  Le  mot  grec  est  revenu 
en  Italie  pour  désigner  la  coupole  des  églises  (cf.  à  Rome  :  S.  Stefano  del 
Trullo,  vénit.  anc.  tiirb  «  cupola  del  campanile  )))et,  par  métonymie,  le  mot 
a  désigné  aussi  les  huttes  ayant  la  même  forme  que  la  coupole.  Toute  la 
discussion  de  M.  Sepulcri  est  nette  et  aboutit  à  des  résultats  assurés.  Dans 
une  seconde  note,  M.  Sepulcri  examine  l'origine  de  l'otrant.  chipùri,  autre 
nom  de  ce  qu'on  désigne  ailleurs  par  tniddu,  et  lui  donne  comme  point  de 
départ  le  grec,  y.fj-o;  «  jardin  »,  *z7i;iojp'.ov  (grec.  mod.  -/.riTToûpi)  qui  aurait 
abouti  au  sens  de  «  hutte  »  :  l'auteur  rappelle  le  double  sens  de  h  or  tus 
«  maison  de  campagne  »  et  «  jardin  »  et  en  consultant  la  carte  jardin  de 
VA.L.F.,  il  aurait  enrichi  sa  liste  d'exemples  qui  dénotent  un  passage 
identique  :  gasc.  casau  *casale  «  jardin  »  et  lorr.  mwè  <,  »/«  mansu. 

III.  —  Depuis  que  Diez  a  rattaché  l'ital.  fanuoh,  fanuoletto,  au  moy. h. 
ail.  vetie  (qui  se  serait  ensuite  croisé  par  étymologie  populaire  avec  le  lat. 
facie),  on  s'est  contenté  de  répéter  l'opinion  du  maître  de  Bonn  :  or  voici 
que  Salvloni  {Rendiconli  delF  ht.  lomb.,  XLIX,  1037)  et  M.  Sepulcri  ■,  à 
l'aide  de  matériaux  très  complets,  démontrent  que  l'ital.  fanuoh,  fanoletlo 
remontent  à  une  forme  faciolum,  dont  le  sens  primitif  serait  «  bande 
enveloppant  la  tète,  le  cou  et  les  épaules  »  et  qui  est  attestée  dès  le  x^  siècle 
dans  les  chartes  du  Midi  de  l'Italie.  Ce  faciolum,  qui  a  l'air  d'un  mot  latin, 
est  ensuite  retrouvé  sous  la  forme  çaztoX'.ov  par  M.  Sepulcri,  dans  les  textes 
byzantins  du  vi«=  siècle  ;  il  en  résulte  que  le  mot  (et  la  chose  !)  auraient  eu 
comme  point  de  départ  le  Midi  de  l'Italie,  région  grecque  restée  longtemps 
sous  l'empire  et  l'influence  de  l'empire  de  Byzance.  Le  grec  çaxtoAiov,  à  son 
tour,  représenterait  le  résultat  d'un  croisement  entre  le  latin  fasciola  et  le 
grec  çazcÀo;  «  fascis  ».  Enfin  le  latin  faciale  se  continue  dans  l'espagn. 
/;  laleja  «  essuie-mains  »,  ainsi  que  dans  le  bavar.  fciicale.  Toute  cette 
enquête  où  l'auteur  aborde  aussi  en  passant  l'histoire  du  mouchoir  =  en 
Italie  est  bien  conduite  et  n'appelle  que  peu  de  remarques  complémentaires. 

Les  suisse  aW.  Jacilelli,  faienetli  n'ont  certainement  rien  à  faire  avec  un 
faciletum  qu'on  lit  dans  les  documents  latins  de  la  Hongrie  :  il  n'y  a  ici  que 
l'ital.  faiioktt,  muni  du  suffixe  diminutif  -li  :  faneleiU  et,  par  dissimilation 
consonantique,  1-tl  >  n-tl  :  faneiietli. 

Est-il  absolument  nécessaire  de  recourir  pour  le  moy.  grec  çazioXiov  au 

1.  Cf.  aussi  G.  Bertoni,  Arch.  rom.,  I,  432. 

2.  L'auteur  aurait  trouvé  des  matériaux  précieux  pour  l'histoire  du  mou- 
choir dans  Krctschnier,  IVoiigeographic  der  deutscheu  Uiiigaiiossprache,  1918, 
p.  516. 


SEPULCRi,   ÎMl.  camisia,  ccc.  597 

lat.  fasciola  ?  Une  formation  *faciola  «  mouchoir  qui  entoure  le  visage  » 
du  latin  vulgaire  ne  pourrait-elle  pas  se  justifier  au  point  de  vue  sémantique 
par  l'exemple  du  vfrç.  braçiiel  «  armure  qui  recouvre  le  bras  »  (<^  bra  chiolu) 
ou  du  lat.  facile  >  logud.  facchile,  campid.  faccili  «  visiera  clie  mcttcsi  ail' 
asino  per  evicare  le  vertigini  »  ?  Quoi  qu'il  en  soit,  le  moy.h.all.  vd:ie  est 
définitivement  écarté  :  reste  seul  le  burgond.  fata  «  habits  »  qu'on  considère 
comme  ancêtre  du  franco-prov. /«/«  «  haillon,  poche  ». 

IV.  —  L'histoire  du  frç.  tnible  «  filet  en  poche  »,  rattaché  par  M.  Schu- 
chardî  au  frç.  troubler  «  troubler  l'eau  pour  prendre  les  poissons  »  (<;tur- 
bulare)  joue  un  certain  rôle  dans  la  question  de  l'origine  du  frç.  trouver  : 
en  effet,  M.  Schuchardt  ',  en  se  basant  sur  le  sens  du  frç.  troubler,  avait 
cru  pouvoir  postuler  pour  le  lat.  turbare  la  signification  non  attestée  de 
«  troubler  l'eau  avec  des  engins  pour  capturer  les  poisons  ».  M.  Sepulcri  se 
propose  de  renverser  l'un  des  piliers  de  l'édifice  de  l'illustre  professeur  de 
Graz  en  niant  le  rapport  étymologique  du  frç.  truble  «  filet  »  avec  le  terme  de 
pêche  frç.  troubler. 

1 .  La  famille  qui  se  groupe  autour  du  frç.  truble  est  attestée  au  sens  de 
«  filet  »  dans  toute  la  France  d'où  le  mot  aurait  passé,  selon  M.  Sepulcri, 
dans  l'Italie  du  Nord  (cf.  par  ex.  piém.  trubid)  et  l'Espagne  du  Nord  (astur. 
trullou). 

2.  Le  frç.  truble  et  ses  congénères  n'auraient  rien  à  faire  avec  le  frç.  trou- 
bler, mais  devrait  être  mis  en  rapport  avec  le  norm.  truble  (Val  de  Saire) 
«  bêche  dont  la  partie  supérieure  est  en  bois  ». 

3.  Les  deux  truble  «  filet»  et  «  bêche  »  remonteraient  au  même  mot 
gréco-latin:  trublium(cf.  par  ex.  Corp.  gloss .  lat.,iy,  398,32  -.parcipside  ^) 
attesté  au  sens  de  «  jatte  »  «  grec.  Tp'j,3/.'.ov).  Le  trublium  «  jatte  »  se 
serait  croisé  avec  le  lat.  trulla  «  truelle,  jatte  »  pour  aboutir  à  trubla, 
attesté  par  la  glose  :  trubla  :  Çwaà&uCT-rov  (Corp.  gloss.  lat.,  III,  420,  44). 

4.  A  côté  du  frç.  truble  «  filet  »,  un  grand  nombre  de  patois  français 
offrent  des  formes  sans  -b-  :  ainsi  le  wallon,  troùl,  trûl,  trulle,  le  champ. 
truille,  le  poitev.  truille,  Ile  de  Ré  trulot  ;  les  unes  refléteraient,  toujours 
selon  M.  Sepulcri,  un  lat.  trulla,  «  jatte,  bassin  »,  les  autres,  -///-  un  lat. 
trulleu  «  bassin  »,  attestés  aussi  dans  le  Corp.  gloss.  lat. 

5.  Le  passage  du  sens  de  «cuiller,  truelle  »  des  lat.  trulla,  trulleu, 
trublium  à  «  filet  en  poche  dont  l'embouchure  est  attachée  à  un  cercle  de 
bois  ou  de  fer  qui  porte  un  manche  »  n'off'rirait  pas  de  grandes  difficultés  : 
la  «  truelle  »  ou  la  «  cuiller  »  sert-  à  remuer  la  chaux  ou  le  potage  comme 
la  truble  est  un  filet  destiné  à  troubler  l'eau  pour  capturer  le  poisson.  En 
effet,  le  prov.  mod.  oîre  côte  à  côte  d'après  Mistral  : 

1.  Roman.  Elymologien,  II,  177. 

2.  Triblia  vel  trlplia  :  lebil  anglos.  est  assuré  par  le  Corp.  gloss.  lat.,  V, 
396,  16. 


598  COMPTES    KKNDUS 

Tiblo,  tn'blo  (daiipli.),  liplo  (limons.)  «  truelle,  outil  de  maçon,  plane  de 
plombier,  taureau,  constellation  »  trublo,  tiph  (Quercy)  «  truble,  trouble, 
filet  eu  forme  de  poche  »  ;  il  ne  serait  pas  douteux  que  le  ti^lo  «  truble  «  du 
Quercy  et  le  liplo  »  truelle  »  '  du  Limousin  soient  le  même  mot  et 
remontent  à  la  même  origine  2. 

Je  crois  que  c'est  le  mérite  de  M.  Sepulcri  d'avoir  repris  un  problème  qui, 
il  est  vrai,  n'a  pas  encore  reçu  de  solution  satisfaisante.  Mais  avant  de  se 
prononcer  sur  l'origine  du  frç.  Iruhle,  il  conviendrait  de  commencer  par 
examinera  fond  les  questions  suivantes  : 

1.  En  consultant  les  textes  de  Du  Gange,  on  constate  que  les  formes  avec 
-bl-  sont  certainement  les  plus  anciennes  :  il  resterait  donc  à  examiner  si  les 
formes  offrant  -/-  ou  -lit-  à  l'intérieur  du  mot  (cf.  wall.  troule,  poitev.  Iniille), 
au  lieu  d'être  détachées  de  truble,  ne  devraient  pas  être  considérées  comme 
identiques  avec  truble  >. 

2.  Selon  M.  Sepulcri,  il  existerait  unvfrç.  truble  «  bêche  »  :  mais  lorsqu'on 
détermine  la  patrie  des  témoignages  du  mot  enregistrés  dans  Godefroy,  il  est 
facile  de  voir  que  ce  mot  est  surtout  attesté  dans  des  textes  normands,  ce  qui 
s'accorde  parfaitement  avec  les  données  des  glossaires  patois,  truble  «  pelle 
de  bois  garnie  en  fer,  servant  généralement  aux  travaux  du  pressoir  ;  bêche 
dont  la  partie  supérieure  est  en  bois  et  forme  corps  avec  le  manche,  duquel 
elle  est  la  continuation  et  dont  la  partie  inférieure,  qui  est  en  fer  et  tranchante 
s'encastre  dans  la  première  «  (Moisy),  est  nettement  restreint  au  territoire 
normand  :  Bessin.  truble  «  bêche  dont  la  partie  supérieure  est  en  bois  »,  La 
Hague  truble  m.  «  sorte  de  bêche  dont  la  partie  supérieure  est  en  bois,  à 
l'usage  des  jardiniers  ».  Comment  s'expliquer  que  seule  la  Normandie  ait 
conservé  un  sens  qui  se  rapproche  un  peu  de  trubla  «  truelle  »  ',  tandis  que 
partout  ailleurs  Iruble  désigne  le  «  filet  en  poche  ». 

3.  Même  en  admettant  l'origine  commune  du  querc.  tiplo  ^  truble  »  et 
tiplo  t  truelle  »,  il  faudrait  rendre  compte  du  flottement  de  bl-  et  -pi-  dans 
les  formes  du  Midi  :  qu'on  consulte  la  carte  truelle  de  VAtlas  et  qu'on 
nous  cite  alors  d'autres  exemples  de  mots  latins  ou  grecs  offrant  tour  à 
tour  des  formes  en  -bl-  (tiblo)  et  en  -pi  (tiplo)  s. 

1.  Sur  la  répartition  du  mot  tiplo  «  truelle  »  dans  le  Midi,  cf.  A.L.F. 

TRUELLE, 

2.  On  pourrait  alléguer  connue  exemple  du  passage  du  sens  de  «  truelle 
à  long  manche  »  à  «  filet  à  long  manche  »  le  prov.  mod.  sartan,  i  «  poêle  à 
frire  »,  2  «  truble  ». 

3.  En  effet  une  forme  telle  que  truie,  troule  n'a  rien  d'étonnant  dans  un 
territoire  qui  dit  estol  <  stabulu  (>  stavle  >  staule).  —  En  ce  qui  concerne 
les  mots  tels  que  frç.  trouiller,  plutôt  que  de  les  rattacher  à  trulla,  on 
tiendra  compte  des  successeurs  du  lat.  torculu  (-are)  et  detudiculare 
(vfrç.  tooillier). 

4.  Encore  faudrait-il  connaître  exactement  l'outil  normand  pour  se  rendre 
compte  de  sa  prétendue  ressemblance  avec  une  «  truelle  ». 

5 .  Les  formes  telles  que  triblo  sont  situées  sur  la  limite  entre  tiblo  et 
Irnelle  et  par  là  secondiircs. 


E.   LF.vi,    Ugiiccioiie  da  Lodi.  599 

Je  ne  doute  pas  que  M.  Sepulcri  reprenne  le  problème,  qui  mériterait  d'être 
fouillé  à  fond. 

J.    JUD. 

Ezio  Levi,  Uguccione  da  Lodi  e  i  primordi  délia  poesia  ita- 

liana;  Firenzc,  Luigi  Battistelli,  editore  [1921];  in-i6,  193  pages. 

Ce  volume,  très  brillant  et  quelque  peu  aventureux,  inaugure  une  collec- 
tion nouvelle,  la  Bihlioteca  uieâievah  (Ezio  Levi  directeur),  analogue,  dans  ses 
traits  généraux,  à  celle  des  «  Classiques  français  du  moyen  âge  »,  mais  qui  ne 
la  doublera  pas  :  elle  publiera  en  effet,  avec  de  brèves  introductions  historiques, 
des  glossaires  et  des  notes,  non  seulement  des  textes  romans  inédits  ou  rares, 
mais  des  textes  latins,  les  uns  et  les  autres  intéressant  surtout  l'histoire  des 
idées,  institutions  et  mœurs.  Elle  formera,  on  le  voit,  une  sorte  d'appendice 
aux  StiuU  inedievali  de  Novati,  dont  la  disparition  avait  laissé,  dans  nos 
movens  d'études  et  de  publication,  un  vide  regrettable.  Sont  annoncées 
comme  prochaines  des  éditions  ou  rééditions  des  glossaires  de  Ugutio  et 
Jean  de  Gênes,  des  Cannina  medii  xvi,  de  textes  juridiques  et  politiques  des 
xiiie-xiye  siècles  (en  latin),  du  NoveUino,  de  Bestiaires  italiens,  etc. 

Le  présent  ouvrage  a  eu  pour  point  de  départ  la  découverte,  faite  par  M .  Levi 
dans  la  Bibliothèque  de  l'Escorial,  où  il  dormait  ignoré  depuis  plus  de  trois 
cents  ans,  d'un  poème  sur  l'Antéchrist,  qui  occupe  la  fin  d'un  manuscrit  exé- 
cuté en  Jtalie,  probablement  en  Ombrie,  au  commencement  du  xive  siècle 
et  contenant  d'autres  textes  de  caractère  ascétique  ou  religieux.  L'édition 
(diplomatique  et  critique)  de  ce  poème  n'occupe  ici  que  cinquante  pages 
(143-91),  le  reste  du  volume  étant  consacré,  comme  l'indique  le  titre,  à 
«  Uguccione  da  Lodi  et  aux  origines  de  la  poésie  italienne  ». 

Dans  ce  poème  en  effet  M.  Levi  a  cru  pouvoir  reconnaître  une  œuvre  du 
vieux  rimeur  lombard,  auquel  il  n'hésite  pas  à  attribuer  d'autres  ouvrages 
analogues  déjà  connus,  et  dont  il  essaie  de  reconstituer,  à  l'aide  de  tous  ces 
documents,  la  physionomie  littéraire  et  morale. 

Il  commence  par  montrer  que  le  Libro  (publié  en  1884  par  Tobler)  '  se 
compose  en  réalité  de  deux  poèmes  indépendants,  dont  l'un  (Vlstoria  en 
octosyllabes)  serait  une  œuvre  de  jeunesse,  l'autre  (le  Lihro  proprement  dit, 
en  alexandrins  et  décasyllabes),  une  œuvre  d'âge  avancé-.  A  ces  trois  poèmes 
il  conviendrait  d'ajouter,  non  seulement  une  «  Méditation  sur  la  Mort  » 
insérée  dans  la  version  toscane  du  Libro'i,  mais  encore  le  petit  poème  (en 

1.  Voy.  Romania,  XIII,  492. 

2.  Il  y  a  en  effet  dans  le  Libro  (y.  547-60,  628,  643)  des  allusions  évidentes 
à  une  longue  vie  d'erreurs  et  à  un  repentir  tardif,  mais  le  passage  de  VIstoria 
allégué  comme  indice  de  la  jeunesse  de  l'auteur  (p.  13)  est  une  simple  com- 
paraison qui  ne  prouve  rien. 

3.  Publiée  par  G.  Bertoni  d'abord  dans  les  Stiuii  inedievali  (I,  235-62),  puis 
dznslts  Atti  deirAccademia  dei  Lincei,  XXI,  607-84. 


60O  COMPTES    KbNDUS 

quatrains  de  décasyllabes)  publié  par  Mussafia  en  1864  d'après  un  manu- 
scrit de  Venise,  et  intitulé  par  lui  Delhi  caducità  délia  vita  iiniana'.  M.  Levi 
croit  pouvoir  relever,  dans  ces  divers  poèmes,  les  traces  d'un  art  de  plus  en 
plus  conscient,  en  reconnaissant  toutefois  qu'il  est  impossible  d'en  retrouver 
la  succès  ion  chronologique.  Ils  apporteraient  du  moins,  sur  la  personnalité 
de  l'auteur,  des  renseignements  fort  curieux  :  on  y  trouverait  en  effet  des 
traces  évidentes  des  doctrines  cathares  ;  et  M.  Levi,  élargissant  la  question, 
insiste  sur  l'importance  qu'aurait  eue  la  prédication  de  ces  doctrines  sur  l'éclo- 
sion  et  les  débuts  de  la  littérature  italienne  :  ce  serait  à  l'esprit  de  révolte 
contre  l'Église,  à  la  réaction  violente  contre  le  latin  qui  en  résultait,  au  désir 
éprouvé  par  les  Patarins  de  se  catéchiser  et  de  s'édifier  entre  eux  que  serait 
due  la  floraison,  en  Lombardie,  vers  le  début  du  xiiie  siècle,  de  toute  une 
littérature  ascétique  et  morale,  émanée  principalement  de  laïcs. 

Voilà  des  idées  intéressantes  autant  que  nouvelles,  et  qui  sont  non  seule- 
ment appuyées  sur  une  érudition  du  meilleur  aloi,  mais  exposées  avec  une 
chaleur  et  un  agrément  qui  tout  d'abord  nous  séduisent.  Mais  je  dois  dire 
que,  si  l'on  réussit  à  secouer  le  charme  qui  se  dégage  de  ces  pages  si  vive- 
ment écrites,  on  ne  peut  s'empêcher,  à  la  réflexion,  de  trouver  faibles,  ou 
même  inexistants,  quelques-uns  des  arguments  invoqués. 

Je  ne  discuterai  pas  en  détail,  la  discussion  risquant  de  ne  pas  aboutir,  l'attri- 
bution à  Uguccione  des  cinq  poèmes.  Il  y  a,  entre  divers  passages  de  plu- 
sieurs d'entre  eux,  des  ressemblances  indéniables,  mais  qui  pourtant  n'en- 
traînent pas  la  conviction,  tout  ce  «  matériel  phraséologique  et  stylistique  » 
pouvant  être  en  efïet  propre  ar.  genre  et  non  à  un  auteur  déterminé.  Beau- 
coup portent  sur  de  simples  formules  -  ;  d'autres  peuvent  s'expliquer  soit  par 
l'imitation  du  même  modèles,  soit  par  des  contaminations  émanant  de 
copistes +  .  On  ne  se  représente  guère  un  auteur  reprenant  les  mêmes  thèmes 

1.  Mommieiiti  antichi  di  diahtli  it aliani  àans  les  Sit:^n)igsberichte  de  l'Aca- 
démie de  Vienne,  XLVI,  115-235. 

2.  C'est  ce  qui  résulte  de  l'étude  attentive  du  tableau  dressé  à  la  page  55 
(rapports  entre  le  Lib7v  et  la  «  Méditation  »),  d'où,  au  reste,  trois  articles 
sur  six  (les  deuxième,  cinquième  et  sixième)  doivent  être  éliminés,  les  pas- 
sages visés  ne  présentant  aucune  ressemblance  ni  de  fond  ni  de  forme.  Le 
rapprochement  le  plus  significatif  est  celui-ci,  qui  ne  l'est  guère  : 

Lo  vaio  e  lo  grig[iJo  e  l'armellino 
E  llo  scharlato  et  çabulino... 

(Ed.  Bertoni  473-4.) 
Pâli,  scerlate  et  armelin 
Riqi  cendali  e  cibilin... 

(Ed.   Tobler  881-2.) 

3.  Notamment  du  traité  De  contemptii  w/n/i// d'Innocent  III. 

4.  C'est  ainsi  que  M.  Parodi  explique  la  présence,  dans  le  sermon  de  Bar- 
segapé,  de  quelques  vers  qui  se  trouvent  dans  le  Lihro  (cf.  Levi,  p.  78,  note) 
et  que  nous  allons  retrouver  aussi  dans  V  Anticristo.  De  même  des  passages 
du  Besant  de  Dieu  de  Guillaume  le  Clerc  (un  autre  traducteur  du  traité  d'In- 
nocent) ont  été,  dans  plusieurs  manuscrits,  annexés  au  texte  de  son  Bestiaire 
(voy.  éd.  Martin,  p.  xxvi  ss.). 


E.  LEVi,    Ui^ituio)ie  dû  Lodi.  60 1 

pour  les  traiter  sous  des  formes  ne  différant  guère  que  par  la  versification, 
sans  améliorations  vraiment  notables  '  ;  on  conçoit  très  bien  au  contraire 
qu'un  amateur  ait  réuni  dans  le  même  manuscrit  des  morceaux  de  même  ins- 
piration. J'irais  pour  ma  part  jusqu'à  assigner  à  deux  auteurs  les  deux  parties 
du  Lihro  :  ce  serait  certainement  la  façon  la  plus  satisfaisante  d'expliquer  ces 
répétitions  qui  Ont  choqué  tous  les  critiques.  Quant  au  poème  sur  VAvvenlo 
(/«•//'  Anticristo,  je  ne  vois  pas  de  raison  probante  pour  l'attribuer  à  l'auteur 
du  morceau  sur  le  même  sujet  inséré  dans  la  seconde  partie  du  Libro  (y. 
1263-15 58).  Les  deux  poèmes  ont  puisé  à  des  sources  différentes,  le  second  à 
Vlipistola  ad  Gerbergaiii  du  moine  Adson-,  qu'il  abrège  ou  traduit  littérale- 
ment, le  premier  à  une  version  dramatisée  analogue  au  Ludiis  de  Antichristo  ; 
ils  diffèrent  en  outre  sur  un  point  important  :  le  second,  traduisant  Adson, 
croit  que  l'Antéchrist  n'est  pas  encore  né  (v.  1 270-1),  tandis  que  l'autre  est 
persuadé  du  contraire  (v.  17).  La  prétendue  promesse  que  Uguccione  aurait 
faite  d'écrire  un  nouveau  poème  sur  le  même  sujet  se  trouve  dans  deux  vers 
altérés  (1356-7)  qui  paraissent  plutôt  faire  allusion  à  d'autres  ouvrages  bien 
connus  à  son  époque  '.  Les  passages  communs  me  paraissent  aussi  sans  im- 
portance :  ils  se  réduisent  à  une  formule  toute  faite  +  et  à  une  brève  descrip- 
tion du  jugement  dernier  >,  ne  dépassant  pas  une  dizaine  de  vers,  qui  devait 
être  une  sorte  de  passe-partout,  puisque  nous  la  retrouvons  aussi  dans  le  ser- 
mon de  Barsegapé  ;  cette  description  se  décèle  au  reste  comme  une  addition 
de  copiste,  puisqu'elle  n'est  pas  écrite  dans  le  même  mètre  que  le  reste 
du  poème. 

Il  est  avéré  que  quelques-uns  de  ces  textes,  qu'on  attribuait  jadis  à  des 
clercs,  ont  des  laïcs  pour  auteurs.  Si  celui  du  Libro  parle  bien  en  son  propre 
nom  dans  les  vers  rappelés  plus  haut  (p.  599,  n.  2),  il  avait  longtemps  porté 
les  armes,  et  Barsegapé  était  un  fanion,  qui  parait  identique  à  un  condottiere 
découvert  par  M.  Torraca  dans  un  document  de  1260  ^.  Mais  ces  laïcs  étaient- 
ils  des  zélateurs  des  doctrines  cathares  ?  Je  ne  réussis  vraiment  à  trouver 
aucune  trace  de  celles-ci  dans  le  Libro.  L'auteur  mentionne  bien  en  passant 

1.  M.  L.  n'arrive  pas  à  définir  nettement  (p.  67)  les  «  fins  artistiques  » 
et  les  «  méthodes  bien  définies  »  que  Uguccione  se  serait  proposées  aux 
diverses  époques  de  sa  vie. 

2.  J'ai  consulté  l'édition  E.  Sackur,  SibylliniscJie  Texte  (Halle,  1898),  p.  104- 
113. 

3.  E  s'el  ve  plas  ancor  audir, 
D'alquanti  cre  q'eu  ue  n'o  dir 
De  quel  falsissemo  maesto. 

(Ed.  Tobler  1355-8.) 

4.  L'Antéchrist,  lisons-nous  dans  les  deux  poèmes  (Libro,  1322  ;  Avvento, 
56),  mai  nofarà  de  pera  pa  :  «  il  ne  transformera  pas  les  pierres  en  pain  », 
c.-à-d.  il  ne  fera  pas,  comme  Jésus,  de  miracles  bienfaisants. 

5.  Awento,  427-8  et  433-8,  correspondant  à  Lihro,  1769-70  et  1739-44.  Cf. 
Levi,  p.  79. 

6.  Studi  sulla  lirica  de!  Diiecenlo,  p.  357. 


602  COMPTES    RENDUS 

l'opinion  que  la  destinée  de  l'homme  est  «  prévue  «  dès  riieure  de  sa  nais- 
sance (Paradis  et  iiifenio,  tut  è  perdestinadho),  mais  il  la  traite  de  billevesée, 
de  propos  de  buveur,  et  il  engage  ses  auditeurs  à  s'en  tenir  aux  enseignements 
de  l'Évangile,  qui  seul  nous  guide  dans  le  droit  chemin  (v.  580  ss.). 

Dans  le  poème  sur  l'Antéchrist,  on  trouve,  il  est  vrai,  dans  un  vers  au 
reste  très  obscur,  une  allusion  aux  doctrines  fatalistes,  mais  non  précisément 
à  celle  de  la  prédestination  des  âmes  :  le  roi  d'Italie,  qui  vient  d'arriver  à 
Jérusalem  avec  une  immense  armée,  bien  décidé  à  combattre  l'Antéchrist, 
change  tout  à  coup  d'avis,  terrifié,  semble-t-il,  par  les  prodiges  que  déchaîne 
son  adversaire  : 

Vederà  lo  re  ke  non  porà  far  bernaço 
Ne  anbataia,  ke  no  è  destinato, 
De  la  sua  vita  sera  considerato. 

Cela  est  en  somme  assez  vague.  Les  autres  indices  de  doctrines  patari- 
niques  reposent  sur  des  corrections  ou  interprétations  qui  me  paraissent  fort 
hasardeuses.  Le  troisième  des  vers  cités  ci-dessus  peut  signifier  que  le  roi,  ayant 
réfléchi  sur  la  fragilité  de  la  vie,  se  décide  à  renoncer  au  monde  et  à  ses 
pompes,  ce  qu'il  fait  en  effet  aussitôt  après.  M.  L.  corrige  en  sera  [vial} 
siderato,  c'est-à-dire  «  mal  influencé  par  les  astres  »  ;  mais  siderato  n'est  con- 
nu en  ancien  italien  qu'au  sens  de  «  impotent  «,  n  paralytique  »  (voy.  Uguc- 
cione,  v.  359,  et  le  Glossaire  même  de  M.  Levi). 

Enoch  et  Elle,  les  deux  prophètes  envoyés  par  Dieu  pour  combattre  l'An- 
téchrist, sont  nommés  (v.  392)  li  noslri  patarini,  et  M.  L.  voit  là  un  hom- 
mage aux  doctrines  patariniques.  Mais  il  serait  bien  étrange  d'enrôler  dans 
une  secte  récemment  née  deux  personnages  de  l'Ancien  Testament.  Et  que 
signifierait  ce  possessif  ?  Palarini  doit  être  corrigé,  à  mon  avis,  en  padrini, 
et  interprété  dans  le  sens  de  «  protecteur  »,  «  défenseur»  '. 

On  regrettera  sans  doute  que  M.  Levi  n'ait  pas  consacré  le  même  zèle  atten- 
tif et  passionné  à  l'étude  directe  de  ce  texte,  qui  nous  est  arrivé  dans  un  état 
vraiment  pitoyable.  Il  eût  valu  la  peine  d'en  rechercher  la  source,  les  rap- 
ports avec  les  autres  versions  du  même  thème,  d'en  étudier  de  prés  la 
langue  et  la  versification.  La  forme  métrique  même  en  est  très  incertaine. 
M.  L.  n'arrive  à  restituer  des  alexandrins  qu'en  introduisant  pas  mal  de 
chevilles.  J'ai  l'impression  qu'en  rétablissant  les  formes  oxytoniques  et  en 
faisant  l'enclise  des  pronoms  (usuelle  dans  les  textes  de  la  Haute-Italie)  on 
obtiendrait  plus  facilement  des  décasyllabes.  L'auteur  me  paraît  sûrement 
avoir  admis  à  l'assonance  le  mélange  de  0  fermé,  0  ouvert,  et  même  de  11. 
M.  L.,  qui  en  est  choqué,  est  obligé,  pour  l'écarter,  de  recourir  à  de  très 
nombreuses  et  arbitraires  corrections  et  transpositions  ;  il  obtient  ainsi  une 


I.  Le  mot,  appliqué  au  bon  confesseur,  se  trouve  sous  les  formes  pariu, 
padrin,  dans  Uguccione,  v.   1395,  1598. 


A.   WALLEN'SKOLD,  Les  Chausous  de  Conon  de  Béthnne.    603 

quantité  de  laisses  très  courtes  (plusieurs  de  trois  ou  quatre  vers)  avec  enjambe- 
ment du  sens,  ce  qui  n'est  guère  conforme  aux  habitudes  de  versification  de 
cette  époque  '.  Le  glossaire  enfin  pourrait  être  plus  complet  et  explicite. 

Je  termine  par  quelques  observations  sur  le  texte. 

C'est  certainement  à  tort  que  M.  L.  introduit,  à  deux  reprises  (v.  103 
et  1 12),  comme  acteur  Néron,  qui  ne  joue  et  ne  pouvait  jouer  aucun  rôle.  La 
leçon  du  manuscrit  in  por  Nerrone...  en  rneJio  para  Neroiie  (p.  145)  est  aisée 
à  corriger  :  il  s'agit  de  ces  Près  Noiron,  si  célèbres  au  moyen  âge,  et  où  il  est 
naturel  que  le  poète  situe  la  grande  assemblée  des  Chrétiens.  —  V.  275- 
82.  Cette  invective  contre  l'Antéchrist,  qui  ne  s'explique  pas  dans  la  bouche 
de  l'auteur,  est  la  suite  du  discours  du  roi  d'Italie,  comme  le  prouve  le  vers 
288,  où  l'Antéchrist  reconnaît  avoir  été  insulté  par  lui.  —  Le  dernier  hémis- 
tiche de  368  (seiiipre  ne  fo  contar)  n'a  pas  de  sens  ;  il  fallait  conserver  le  con- 
trarii  du  manuscrit,  et  corriger  ne  en  me  :  l'Antéchrist  veut  déloger  du  ciel 
ces  gens  (les  anges)  qui  lui  ont  toujours  été  hostiles.  —  En  tète  de  la  laisse 
LX,  M.  L.  introduit  le  nom  d'Enoch,  de  sorte  que  l'horrible  mort  décrite 
dans  ces  vers  serait  celle  du  prophète  ;  mais  on  noub  a  dit  plus  haut  qu'Enoch 
et  Elie,  crucifiés,  étaient  restés  trois  jours  en  croix  (351-4)  :  par  leur  supplice 
en  effet  comme  par  leur  résurrection  (394)  ils  doivent  figurer  le  Christ.  Le  per- 
sonnage en  question,  tué  par  saint  Michel  et  un  second  envoyé  de  Dieu,  n'est 
autre  que  l'Antéchrist  :  son  corps  est  brûlé  par  lospiritudivino,  et  mille  diables 
emportent  ce  qui  en  reste.  Au  vers  380  le  aciraiio  du  manuscrit  (==  iiccide- 
ranno)  doit  être  conservé.  Le  rapport  étroit  de  ce  passage  avec  le  texte  d'Adson 
et  la  conclusion  (Gloria  te,  bel  re  di  paradiso,  etc.)  ne  laissent  aucun  doute  à 
cet  égard.  Ainsi  tombent  les  pages  (95-100)  consacrées  à  la  comparaison 
entre  les  deux  prophètes  (et  non  paladins)  et  les  deux  martyrs  patarins, 
Ariald  et  Erlembard.  —  Au  v.  73  et  339,  resone  ei  prudor  sont  des  fautes 
d'impression  pour  rasone  et  pudor.  —  Glossaire  :  harcar  (183  et  198)  a  nette- 
ment le  sens  de  «  franchir  «  (la  mer)  ;  c'est  le  moderne  varcare  et  non  le 
nbalcare  de  Bonvesin.  —  Le  enbatajada  de  Uguccione  (365)  se  rattache  à 
l'ancien  français  bateiller  et  n'a  rien  de  commun  avec  bataia,  v  bataille  »  ; 
c'est  au  reste  à  ce  dernier  mot  qu'on  a  affaire  dans  le  texte. 

A.  Jeanroy. 

Les  Chansons  de  Conon  de  Béthune,  éditées  par  Axel  Wallen- 
SKÔLD  (Les  Classiques  français  du  moyen  âge,  publiés  sous  la  direction  de 
Mario  Roq.ues,  no  24)  ;  Paris,  Champion,  1921  ;  in-8,  xxni-39  pages. 

M.  Wallenskôld  donne  ici  une  édition  réduite  de  sa  thèse,  parue  en  1891 . 
Des  quatorze  pièces  qui,   d'après  la  Bibliographie  de  G.  Raynaud,  figurent 

I .  Dans  la  première  partie  du  Libro  la  longueur  moyenne  des  laisses  (au 
nombre  de  18)  est  de  39  vers  ;  la  plus  courte  en  compte  16,  la  plus  longue 
94. 


é04  COMPTES    RENDUS 

dans  diflférents  manuscrits  sous  le  nom  de  Conon  de  Béthune  on  ne  trouve 
ici  que  dix,  celles  dont  l'attribution  à  ce  trouvère  paraît  le  mieux  établie.  Il 
est  vrai  qu'on  peut  encore  avoir  des  doutes  sur  l'authenticité  de  certaines 
pièces  accueillies  dans  la  nouvelle  édition,  mais  je  n'entamerai  pas  ici  une 
discussion  à  ce  sujet  ;  je  dirai  seulement  que  mes  doutes  portent  surtout  sur 
ks  no*  VII  (anonyme  ?)  et  X  (Richart  de  Fournival  ?).  J'approuve,  par 
contre,  sans  hésitation,  les  exclusions  faites  par  l'éditeur.  On  peut  en  effet 
convenir  que  le  jeu-parti  (Raynaud  2000)  dont  les  partenaires  se  nomment 
sire  Guichars  et  Bertrans  ne  peut  rien  avoir  affaire  avec  Conon  ;  que  la 
chanson  satirique  (Raynaud  15)  publiée  dernièrement  par  M.  Jeanroy  et 
moi-même  '  est  probablement  de  Gilles  de  Vieux-Maisons  ;  que  la  chanson 
classée  par  G.  Raynaud  sous  le  no  1859  est  de  Guillaume  le  Vinier,  et, 
enfin,  que  le  no  i960  est  plutôt  de  Gautier  d'Épinal  que  de  Conon  de 
Béthune.  Je  me  borne  ici  à  quelques  remarques  critiques  que  M>  W.  voudra 
peut-être  prendre  en  considération  quand  il  aura  à  préparer  une  troisième 
édition  du  célèbre  trouvère. 

I.  —  L'envoi  est  imprimé  d'après  MTe  ainsi  : 

Noblet,  je  sui  fins  amans, 
Si  aim  la  millor  eslite 
45  Dont  onques  cançons  fust  dite. 

C'est  R  qui  a  la  bonne  leçon  :  Si  ai  la  millor  eslite.  Le  nombre  des  manu- 
scrits qui  donnent  la  leçon  adoptée  par  M.  W.  ne  met  pas  d'obstacle  à  ce  que 
l'on  adopte  la  leçon  de  R,  puisqu'il  apparaît  de  l'arbre  généalogique  dressé 
par  M.  W.  lui-même  que  MTe  sont  étroitement  apparentés.  «  J'ai  choisi  la 
meilleure  »  est  une  expression  dont  il  serait  facile  de  fournir  un  nombre 
infini  d'exemples,  tandis  que  la  leçon  adoptée  par  M.  W.  se  traduirait  diffici- 
lement et  n'a  certainement  pas  d'analogue  dans  la  poésie  lyrique  du  moyen 
âge. 

II.  —  M.  W.  imprime  les  v.   5-8  ainsi,  d'après  U  : 

Que  tel  désir  en  ai  et  tel  voloir. 
Ou  tant  ou  plus,  Deus  en  seit  la  verte, 
Si  con  malades  desirre  santé, 
8  Désir  je  li  et  s'amor  a  avoir. 

Tel  au  vers  5  demande  un  complément,  qui  se  trouve  en  effet  au  vers  7 
(Si con,  etc.).  Mais  tel  si  con  n'est  pas  une  construction  acceptable.  D'autre 
part,  ou  tant  ou  plus  (v.  6)  ne  s'emboîte  pas  dans  le  contexte.  Si  l'on  regarde 
aux  variantes,  on  voit  qu'au  v.   6,  H  lit  Deus  tant  et  plus  ;  au  v.  7,  C  lit 


I.  Chansons  satiriques  et  bachiques  du  XIII^  siècle  (Classiques  français   du 
moyen  âge,  n»  23),  p.  20. 


A.  Wali.exskôld,  Les  Cl.hiNSotis  dc  Cono>i  lie  ÈélhiDic.     605 

Com  a  malades,  et  H  Ciiiii  hovt  malades,  deux  leçons  également  acceptables. 
Je  lirais  donc,  avec  H  et  C  : 

Que  tel  désir  en  ai  et  tel  voloir, 

Deus  tans  et  plus,  Deus  en  seit  la  verte, 

Con  li  malades  desirre  santé 

Désir  je  li  et  s'amor  a  avoir. 

Ce  qui  veut  dire  :  «  Car  j'en  ai  un  tel  désir  que  deux  fois  autant,  et  plus, 
qu'un  malade  désire  la  santé  désiré-je  l'avoir,  elle  et  son  amour.  »  —  V.  19. 
Et  or  sai  bien  d'altrui  geu  enseignier.  On  peut  se  demander  si  d'  n'est  pas  de 
trop.  C'est  en  effet  la  leçon  de  U  seul  que  M.  W.  suit.  H  omet  le  verset 
C  a  la  construction  courante  altrul  geu. 

III.  —  Aux  deux  rimes  grammaticales  signalées  dans  l'Introduction  (p. 
xvi),  il  y  a  à  ajouter  cois  (y.  2),  coise  (v.  3).  Trover  étant  employé  aux  v.  18 
et  19  dans  deux  acceptions  différentes,  ce  fragment  est  donc  particulièrement 
riche  en  rimes  grammaticales  et  équivoques. 

VI.  —  Voici  le  premier  couplet  de  cette  chanson  dans  l'édition  de  M. 
W.  : 

Se  raige  et  derverie 

Et  destrece  d'amer 

M'a  fait  dire  folie 
4     Et  d'amors  mesparler, 

Nus  ne  m'en  doit  blasmer. 

S'ele  a  tort  m'i  f;iusnie, 

Amors,  qui  j'ai  servie, 
8     Ne  me  sai  ou  fïer. 

Ele  au  V.  6  ne  peut  être  qu' Amors,  comme  personnification.  Il  faut  donc 
l'imprimer  avec  une  majuscule  au  v.  4.  Ele  (v.  6)  fait  ainsi  double  emploi 
avec  Amors  (v.  9),  ce  qui  est  assez  choquant.  C'est  M  qui  a  la  bonne  leçon 
au  V.  6  :  Se  a  tort.  Au  lieu  de  m^i,  il  faut  imprimer  nii,  qui  équivaut  à  me, 
comme  souvent  (de  même  au  v.  30).  J'imprimerais  donc  les  trois  derniers 
vers  ainsi  : 

Se  a  tort  mi  fausnie 
Amors,  qui  j'ai  servie, 
8     Ne  me  sai  ou  fier. 

«  Si  Amour,  que  j'ai  servi,  me  trompe,  je  ne  sais  plus  en  qui  me  fier.  »  — 
V.  2^.  Puisque  l'éditeur  imprime //>/•  avec  tréma  au  v.  8,  il  faut  aussi  impri- 
mer ICI pïeur  et  non  pieur.  —  Après  le  vers  34  il  faut  une  virgule,  la  propo- 
sition relative  qui  suit  se  rapportant  à  terre  (y.  33),  et  non  à  humor  (v.  34). — 
Aux  V.  31  (^Je  li  renc  son  homaigc)  et  40  {Ke  li  rende  s'amor'),  rendre  a  le  sens 
1'  «  abandonner  «  et  devrait  figurer  au  glossaire. 


6o6  COMPTES   REKt)US 

VII.  —  M.  W.  signale  (Introduction,  p.  xvn)  l'absence  chez  Conon  de 
Béthunc  des  formes  oitire  et  maiiire.  Il  a  tort  de  mettre  ces  deux  formes  sur 
le  même  pied  :  ciitire  étant  la  forme  normale  (même  au  point  de  vue  phoné- 
tique), non  seulement  en  picard,  mais  aussi  dans  les  autres  anciens  dialectes 
français,  n'est  nullement,. comme  le  fait  M.  W.,  à  classer  parmi  «  certains 
traits  picards  prononcés  ».  —  Cette  pièce  n'a  dans  le  texte  critique  que  deux 
couplets,  et  encore  est-il  incertain  s'ils  appartiennent  à  la  même  pièce.  Aux 
variantes  sont  donnés  quatre  autres  couplets,  probablement  adventices.  Dans 
ces  conditions,  il  est  difficile  de  se  prononcer  sur  la  valeur  des  leçons.  Je  note 
seulement  que,  pour  introduire  dans  son  texte  critique  la  forme  dissyllabique 
fuissies  (y.  8  et  12),  l'éditeur  a  dû  adopter  pour  ces  vers  la  leçon  de  O  seul 
et  rejeter  celle  de  TM  (M.  W.  s'est  rendu  lui-même  compte  de  l'arbitraire 
de  ce  procédé,  appliqué  aussi  à  la  pièce  X  ;  voir  l'Introduction,  p.  xvii, 
note  4).  D'autre  part,  TM  donnent  au  vers  20  la  forme  avérai,  remplacé  au 
texte  critique  par  avrai. 
V.  21-24  '■ 

Fous  est  ki  en  vous  se  fie, 
Ke  vos  estes  l'Abeïe 
As  Soflfraitous, 
24     Si  ne  vous  amerai  mie. 

«  Les  vers  22-23  contiennent  une  allusion  obscure,  écrit  M.  W.  au  glos- 
saire (p.  37,  s.  v.  soffraitous)  ;  M.  Jeanroy  {Romania,  XXI,  421)  propose  de 
traduire  VAheïe  as  soffraitous  par  «  le  rendez -vous  des  misérables  »  :  le  poète 
aurait  voulu  dire  que  la  situation  que  lui  a  faite  sa  dame  n'est  pas  de  son 
goût.  Comme,  un  peu  plus  haut  (v.  17),  le  poète  dit  à  sa  dame  qu'elle  est 
«  plus  inconstante  qu'une  pie  »,  c'est  sans  doute  dans  ce  sens  qu'il  faut  inter- 
préter l'Abeïe  as  soffraitous  :  la  dame  est  peut-être  l'abbaye  trop  hospitalière 
qui  accueille  tous  les  mendiants  d'amour.  —  Au  v.  4  (Ke  se  iere  eni  Paradis) 
je  serais  tenté  d'imprimer  Ke  se  f  ère,  pour  éviter  l'hiatus. 

VIII.  —  Un  hiatus  choquant  se  trouve  au  v.  27  :  Et  cil  ki  dîent  lie  i  ai 
mespris.  Le  couplet  étant  dans  un  seul  manuscrit  (C),  je  corrigerais  sans  hési- 
tation l:e  gl  ai  mespris. 

IX.  —  Le  couplet  III  est  dans  CC7  seuls.  M.  W.  imprime  le  v.  19  d'après  U: 
Que  m'est  ou  cuer  une  autre  avior  assise .  Ce  vers  oft're  une  inversion  inadmis- 
sible. C'est  17  qui  a  la  bonne  leçon  :  Cune  autre  amor  m'est  cl  cuer  si  assise. 
—  V.  27  pavor.  Si  T,  dont  M.  W.  suit  la  graphie  pour  ce  couplet,  a  vraiment 
paver  (Jpauor),  ce  ne  peut  être  qu'une  inversion  mécanique  con.mise  par  le 
copiste.  Citsxpaour  qu'il  faut  imprimer,  pavor  n'a  sans  doute  jamais  existé. 

Arthur  LÂngfors. 


(;.  coHHK,  Myslches  d  -Moral i tes.  607 

Mystères  et   Moralités  du  Manuscrit  617  de  Chantilly, 

publiés  pour  la  première  fois  et  précédés  d'une  étude  linguistique  et  litté- 
raire par  Gustave  Cohen.  Paris,  Champion,  1920  ;  in-4,  cxlix4-  158  pages. 

Dans  ce  volume  magnifiquement  édité,  M.  Cohen  fait  connaître  pour  la 
première  fois  cinq  pièces  dramatiques,  deux  mystères  et  trois  moralités,  con- 
servés dans  un  manuscrit  de  Chantilly  de  la  fin  du  xv^  siècle.  Des  recherches 
habilement  menées  ont  permis  à  l'éditeur  d'identifier  une  «  suer  Katherine 
Bourlet  »  qui  signe  comme  copiste  deux  de  ces  «  jeux  »,  avec  une  certaine 
«  Katon  Bourlet  »,  religieuse  chez  les  Dames  Blanches  de  Huy,  et  qui  fit  là 
son  noviciat  de  1478  à  1484.  Il  a  pu  fixer  ainsi  une  date  assez  précise  pour  le 
manuscrit.  Mais  les  pièces  qui  s'y  trouvent  sont  en  partie  plus  anciennes. 
La  «  Moralité  de  l'Alliance  de  Foy  et  Loyahé  »  (no  IV)  dont  l'auteur  Bon- 
verier  se  nomme  dans  l'épilogue,  et  la  «  Moralité  des  sept  péchés  mortels  et 
des  sept  vertus  »  (n°  III)  remontent  certainement  au  xive  siècle  ;  la  «  Mora- 
lité du  Pèlerinage  de  la  vie  humaine  »  (no  V)  est  directement  inspirée  du 
célèbre  poème  de  ce  nom  de  Guillaume  de  DiguUeville  (de  1350)  dont  une 
partie  est  textuellement  reproduite  ;  l'arrangement  dramatique  même  pour- 
rait bien  n'être  que  du  xv^  siècle.  Quant  aux  deux  mystères  de  la  Nativité, 
M.  Cohen  penche  à  attribuer  le  premier  au  xiii^  ou  à  la  première  moitié  du 
xive  siècle,  l'autre  à  la  deuxième  moitié  du  xive  siècle  (p.  cxLViii).  L'étude 
des  textes  m'a  donné  sur  ce  point  un  résultat  très  diff'érent,  qu'il  m'est  im- 
possible d'exposer  ici  dans  tous  les  détails,  mais  sur  lequel  je  reviendrai  dans 
un  prochain  numéro  de  cette  revue. 

Nos  textes  n'ont  pas  seulement  un  intérêt  considérable  pour  l'histoire  lit- 
téraire, et  eu  particulier  pour  l'histoire  du  théâtre  médiéval  ;  écrits  en  fran- 
çais fortement  dialectal,  ils  n'ont  pas  moins  d'importance  pour  l'histoire  de  la 
langue  et  de  la  dialectologie  française.  Aussi  ne  peut-on  que  vivement  ap- 
prouver l'éditeur  d'en  avoir  donné  une  édition  presque  diplomatique  qui 
reproduit  toutes  les  singularités  graphiques,  métriques  et  linguistiques  du 
manuscrit  en  n'introduisant  dans  le  texte  que  les  signes  diacritiques  indis- 
pensables pour  en  faciliter  la  lecture.  Les  corrections  jugées  nécessaires  se 
trouvent  en  note,  soit  au  bas  de  la  page,  soit  à  la  fin  du  volume  dans  les 
«  Notes  complémentaires  »  où  sont  réunies  et  discutées,  par  un  procédé  ori- 
ginal et  qui  me  paraît  excellent,  des  observations  que  le  savant  dialectologue 
wallon,  M.  Haust,  de  l'Université  de  Liège,  et  moi-même  avons  soumises  à 
l'éditeur  pendant  l'impression  du  volume. 

La  publication  est  faite  avec  le  soin  le  plus  méticuleux.  Voici  cependant 
quelques  remarques  que  nous  a  suggérées  une  nouvelle  lecture  de  ces  textes  : 

Mystère  I.  —  Ne  faut-il  pas  supprimer  au  vers  150  la  virgule  qui  sépare 
(Ui  dit  de  son  complément  de  Vescripiure  ;  de  même,  au  v.  200,  la  virgule  dcr- 
nère  z'Of,  et  celles  qui  encadrent ^fl?'  iiioy  au  v.  367  (le  sens  est:  «  que  vous 


6o8  COMPTES    RENDUS 

retourniez  par  chez  moi  »)  ?  —  Je  pense  toujours  que  les  vers  424  et  42 > 
forment  une  seule   proposition. 

Mystère  II.  —  La  virgule  dernère pur ijiire,  au  v.  37,  est  à  supprimer.  — 
V.  41  lisez:  Mon  père  !  eiisy  nous  couient  faire.  —  Au  v.  124  on  peut  conser- 
ver la  leçon  se  m  pont  de  fauU.  Il  suttît  de  lire/rt(/)^(f)  (voy.  matalau  95, 
ajourdhux  75  et  les  nombreux  cas  de  a  pour  al,  p.  Lx),  pour  obtenir  une  as- 
sonance avec  tart,  qui  est  bien  dans  le  genre  de  celles  dont  notre  texte  se 
contente  si  souvent. 

Moralité  III.  —  Ici  les  choses  se  présentent  un  peu  autrement.  Derrière 
la  forme  actuelle  de  la  pièce,  on  découvre  aisément  un  état  plus  ancien  qu'il 
serait  assez  facile  de  rétablir,  en  introduisant  dans  le  texte  les  formes  de  la 
langue  de  la  première  moitié  du  xive  siècle.  En  copiant  ce  poème,  la  sœur 
Catherine  Bourlet  l'a  fortement  dénaturé  ;  mais  une  partie  de  ses  nombreuses 
erreurs  se  laisseraient  facilement  éliminer  par  des  corrections  assez  simples. 
On  obtiendrait  alors  un  texte  à  peu  près  correctement  versifié.  M.  Cohen  a 
préféré  donner  la  pièce  telle  qu'elle  se  trouve  dans  son  manuscrit,  et  il  a  bien 
fait.  Aussi  nous  contenterons-nous,  pour  notre  part,  de  ne  discuter  ici  que 
les  cas  qui  présentent  un  intérêt  particulier  et  où  nous  ne  somm.es  pas  tout  à 
fait  d'accord  avec  l'éditeur.  Nous  n'insistons  pas  sur  les  passages  que  nous 
n'avons  pas  plus  que  lui  réussi  à  améliorer. 

V.  31.  —  L'abréviation  au-dessus  de  voy,  une  sorte  de  9,  est  sans  doute 
ci  :  Tu  qui  toy  voy  ci  en  estant.  —  104.  puisset,  pour  piiist,  nie  paraît  douteux  ; 
il  faut  simplement  lire  que  il,  au  lieu  de  qti'il,  pour  obtenir  un  vers  correct, 
ou  encore  pefist  pour  piiist.  —  226.  La  syllabe  qui  manque  est  probablement  : 
.VIL,  comme  au  vers  145.  —  170.  puissance  n'est  pas  une  leçon  fautive  pour 
puissant,  mais  une  graphie  phonétique  pour  l'ancien  nominatif  puissans. 
L'articulation  de  la  consonne  finale  est  souvent  indiquée  dans  le  texte  par 
l'adjonction  d'un  e  final.  —  180.  maintenant  est  sans  doute  une  erreur  pour 
maintienent.  —  195.  Il  est  préférable  de  conserver  .VI.  et  de  lire  :  S'ay  desou:^^ 
moi  ces  .FI.  princesse,  que  dame  Orgueil  présente  en  même  temps  au  public. 

—  284.  La  correction  proposée  en  note  est  inutile  ;  on  lira  :  assefiree.  —  322. 
Virgule  ou  double  point  derrière  dy;  àcomuienchier  se  rapporte  au  vers  suivant. 

—  342.  A  lire  :  Car  al  hosteil  Saint  Juliens.  —  496.  L'interprétation  de 
M.  Haust  me  semble  juste:  «  Les  pauvres  vont  à  la  cervoise...,  et  li  aulcuns 
(se.  vont)  en  le  godalle . ..,  et  les  plus  riches  vont  au  vin.  »  —  519.  La  virgule 
est  à  placer  à  la  fin  du  vers.  —  528.  II  faut  garder /);w/;<'!<r,  non  precheux 
(paresseux)  que  propose  M.  Haust  ;  car  prêcheur  se  rapporte  au  vice  à'Accide, 
comme  les  autres  adjectifs  qui  l'entourent  aux  autres  vices.  —  607.  Lisez  : 
A  niy  vus  trestous  vos  comniand  (voy.  v.  2489).  —  672.  O.u'ici  et  au  v.  674 
Dieu  compte  pour  deux  syllabes,  me  paraît  difficilement  admissible.  On  pour- 
rait lire  au  v.  672  [«/]  mon  fils  et  au  v.  674  par  [grant  ou  sa]  cortoisie.  —  857. 


G.  COHEX,  Myslcres  et  moralités  609 

Sans  doute  l'osii  pour  Lisa.  —  891.  Iresdoulx  est  probablement  une  faute  du 
copiste  pour  tresdoncx  :  «  aussitôt  que,  depuis  que  »  ;  il  faut  donc  lire  :  Car 
tresJoiicx  qu'en  moy  descendi  La  vostre  dette  divine,  Devenist,  c'est  vérité  fine, 
Fo;-.<  (faute  pour  Prtr5  ?)  al  humaine  tignie,  S'est  drois...  Le  vers  894  reste 
obscur.  Le  sens  est  évidemment  :  «  En  descendant  en  moi,  votre  divinité  prit 
part  à  l'humanité.  »  —  898.  Lire  Yestre.  —  1325.  Lire  t'orde.  —  1586  ss. 
Le  passage,  évidemment  corrompu,  présente  de  grandes  difficultés.  Je  l'en- 
tends autrement  que  M.  Cohen  :  le,  laisse  (=  lasse),  qui  en  le  palus  De  hayne 
jvoie  (=  marche),  et  d'envie  Me  sui  (pour  Me  soit)  en  ce  monde  soulhie.  Or  ne 
sai  mais...  —  1525 .  douche  est  encore  une  faute  de  la  sœur  Bourlet;  il  faut 
lire:  et  don  tout  encline.  —  1948.  Jaie  est  une  faute  du  ms.  pour/a.  —  2035. 
Lire  confesser.  —  2057.  Le  vers  est  facile  à  rétablir  ;  il  faut  lire  :  sans  nul 
Jemeur .  —  2247.  L'explication  que  je  proposais  de  ce  vers,  à  savoir  sens  à 
prendre  dans  le  sens  de  saint,  trouve  un  appui  dans  la  graphie  es  viens  {z=  es 
mains)  du  vers  1759.  Comparez  aussi  la  graphie  Sente  pour  «  ceinte  »  dans 
Bartsch,  Rom.  u.  Past.,  II,  4,  5. 

Moralité  IV.  —  V.  46  :  je  ne  pense  pas  que  heul  soit  l'ancien  français 
helt,  comme  il  est  dit  en  note,  mais  une  graphie  assez  curieuse  pour  ueil 
(comp.  V  215),  appuyée  par  la  rime  avec  veulh.  — Le  vers  64  pourrait  être 
complété  ainsi  :  Car  je  ne  [puis']  sens  [z'os],  par  voir,  Mahesongne  bien  aquieueir. 

—  96.  Je  lirais  plutôt  :  Foys  que  Qpourqui)  Loyalté  vciilt  auoir...  —  1 1 1 .  On  peut 
conserver  la  leçon  du  manuscrit,  en  prenant  voy  dans  le  sens  de  vois  («  je 
vais  »);  comp.  les  vers  94-95  dont  le  sens  est  repris  ici.  —  136.  Lire  :  Lequeil. 

—  185  ss.  est  une  question  ;  donc  un  point  d'interrogation  au  v.  190.  —  553 
J'entends  :  Entrues  feran  {=z  ferons  ou  fera  on,  contraction  usitée  au  xiv^ 
siècle)  Vasembiement  Des  amis  Loyaultê  et  Foy  (ces  derniers  comme  génitifs). 

MoR.\LiTÉ  V.  —  192.  M.  Cohen  propose  qu'elle  pour  qu'il  le.  Le  vers  cor- 
respondant de  DiguUeville  indique  la  bonne  leçon  :  qu'el  li.  —  209.  Les 
deux  syllabes  manquantes  peuvent  être  trouvées,  en  lisant:  Ne  doit  que  il  vus 
plaist[a]  faire.  —  461.  Supprimer  le  pointa  la  fin  du  vers  ;  Carité,AU  v.  461, 
est  le  complément  indirect  de  bailhe.  —  485.  D'après  DiguUeville,  il  faudrait 
lire  bourc  au  lieu  de  bois  ;  c'est  sans  doute  encore  une  faute  du  copiste.  —  784 
et  785  lisez  envielhie  et  enlaydie.  —  810  n'entcndois  est  une  négligence  de 
sœur  Catherine;  il  faut  évidemment  lire  :  ne  t'en  dois.  ■ —  887.  Plutôt iTf/a?///- 
hier}  —  888.  Ici,  comme  aussi  souvent  ailleurs,  il  me  semble  que  la  graphie 
aie  et  autres  du  même  genre  ne  sont  pas  toujours  simplement  à  considérer 
comme  une  graphie  particulière  avec  un  e  final  inutile,  mais  qu'on  peut  quel- 
quefois y  voir  une  graphie  contractée  pour  ai  je:  ici,  par  ex.,  le  vers  devient 
excellent,  si  l'on  lit  :  Le  t'ai  je  hailhiet  si  legier.  Un  cas  analogue  se  trouve 
dans  III  84:  Ensi  les  aye  tout  VII  pris,  qui  devient  correct  quand  on  lit  :  ay 
je.  Dans  un  certain  nombre  de  cas,  on  obtient  ainsi  de  bonnes  leçons. 
RoiHuniu,  XL  VII.  59 


élO  COMPTES    RENDUS 

En  une  introduction  riche  et  copieuse,  M.  Cohen  examine  les  principales 
questions  hngiiistiqiies  et  littéraires  qui  se  rattachent  aux  textes  qu'il  publie. 
L'étude  linguistique,  avec  plus  de  80  p;iges,  y  occupe  la  place  d'honneur. 
Elle  la  mérite  bied.  La  langue  dans  laquelle  ces  jeux  sont  transcrits  est  en 
effet  intéressante  au  plus  haut  degré.  La  sœur  Catherine  Bourlet  ne  paraît 
avoir  eu  que  des  notions  fort  vagues  et  incomplètes  du  français  littéraire  de 
son  époque  ;  elle  écrit  le  plus  souvent  le  plus  pur  dialecte  wallon  et  en  donne, 
je  ne  dirai  pas  une  transcription  exactement  phonétique,  mais  quelque  chose 
d'approchant.  Il  y  a  donc  là  pour  l'étude  du  dialecte  liégeois  du  xvc  siècle 
une  mine  riche  et  précieuse.  Aussi  l'éditeur  n'a-t-il  pas  pu  résister  à  la  tenta- 
tion d'en  donner  une  description  aussi  détaillée  que  possible.  Des  tableaux 
des  rimes  et  des  assonances  intéressantes,  très  commodes  à  consulter,  four- 
nissent des  renseignements  utiles  sur  la  phonétique  ;  d'autres  listes,  non 
moins  riches,  présentent  l'état  à  peu  près  complet  de  la  morphologie.  La 
syntaxe  est  traitée  un  peu  plus  sommairement.  Le  caractère  si  nettement  dia- 
lectal de  ces  textes  permet  leur  localisation  avec  une  rare  précision.  M.  Cohen 
n'a  pas  de  peine  à  prouver  d'une  manière  indubitable  leur  origine  liégeoise. 
Il  croit  même  pouvoir  les  localiser,  du  moins  les  deux  mystères,  plus  exacte- 
ment «  dans  une  région  située  au  nord-est  de  Liège  »  (p.  XLViii).  J'avoue 
que,  pour  ma  part,  je  n'ose  aller  aussi  loin.  D'abord,  on  peut  se  demander  si 
M.  Cohen  n'a  pas  quelquefois  accordé  une  trop  grande  confiance  aux  asso- 
nances et  aux  rimes  de  ses  textes.  Dans  ses  listes  il  réunit  parfois  des  mots 
dont  les  rapports  phonétiques  paraissent  bien  douteux,  p,  ex.  humaine  : 
monde  :  miséricorde  {\,  127  ss.)  parmi  les  rimes  en  an  (p.  xxii).  Dieu  :  jour 
(I  266  ss.)  parmi  celles  en  eul^  eur  etc.,  le  même  dieu  avec  ciel  et  anonchie 
(I  124  ss.)  parmi  celles  en  le,  i  (p.  xxxv)  '.  Je  crois  que  nous  avons  là  sim- 
plement des  vers  isolés  dus  à  l'incapacité  du  poète  et  qu'aucune  assonance 
ne  rattache  aux  vers  qui  les  encadrent.  Des  cas  de  ce  genre,  qui  sont  d'ailleurs 
assez  nombreux,  n'ont  donc  que  peu  ou  pas  de  valeur  pour  l'étude  linguis- 
tique. 

Quelquefois  aussi  M.  Cohen,  malgré  toutes  les  réserves  qu'il  fait  à  ce 
sujet,  me  semble  s'appuver  un  peu  trop  sur  les  données  du  liégeois  actuel 
pour  expliquer  certaines  particularités  linguistiques  de  ses  textes  ou  pour  les 
localiser.  En  voici  un  cas  frappant  :  pour  M.  Cohen,  la  combinaison  Mahai  : 
angneax(l,  iPi-102)  est  une  preuve  certaine  de  la  réduction  du  suffixe  -eal 
(de  -ellum)  à  ç  qui  se  trouve  dans  le  dialecte  d'aujourd'hui.  Cette  réduction, 
que  MM.  Doutrepont  et  Haust  considèrent  comme  moderne,  remonterait 
donc  au  milieu  du  xv^  siècle,  sinon  au  xiv*  (p.  xvi  et  xxvi  ss.).  Mais  est-il 
bien  sûr  que  nous  ayons  là  une  assonance  en  [•  ?  N'aurions-nous  pas,  si  asso- 
nance il  V  a,  aussi  bien  une  assonance  en  a,  la  diphtongue  <//  combinée  avec 


I.  Le  renvoi  à  III,  855  ne  prouve  rien.  Nous  avons  là  péris  (=  périls)  : 
dieu  ;  c'est  évidemment  la  rime  perieus  :  dieusou  perius  :  dius. 


G.  coiiKX,  MysU'rci  cl  inoniJités  6ii 

la  diphtongue  ed  ?  Un  pou  plus  bas  (v.  vv.  112-113),  le  nicnie  Mabuy  se 
trouve  en  assonance  avec  gras.  Or,  gras  est  lui-même  précédé  de  aingneah 
Pour  obtenir  la  rime  en  e,  le  poète  n'aurait-il  pas  dit  un  g7-as  aingneal  ? 
C'était  si  simple.  Cependant  M.  Cohen  admet,  encore  avec  le  liégeois  mo- 
derne, la  prononciation  if  m  pour  gras,  de  même  qu'il  admet  Isè  :  hrcs  pour 
Isay  :  hras,  II,  76-77  (p.  xxiv).  Mais,  dans  ce  cas,  le  manuscrit  n'aurait  cer- 
tainement pas  manqué  de  donner  pour  des  mots  de  ce  genre,  ne  fût-ce 
qu'accidentellement,  une  graphie  e  ou  ai.  Je  ne  crois  pas  qu'il  eu  con- 
tienne un  seul  exemple.  Mais  il  y  a  plus:  dans  II,  238-239,  il  y  a  l'asso- 
nance champs  :  troppeaux.  Ici,  e  paraît  bien  exclu.  Il  est  vrai  que  l'éditeur  pro- 
pose de  lire  champeaux.  Mais  a-t-on  le  droit  de  modifier  le  texte  qui  nous  est 
trausmis,  sans  nécessite  absolue?  Et  puis,  I,  95-94,  combine  yraie  avec  aiigele, 
où  nous  trouvons  encore  l'assonance  ai:  à,  si  toutefois  nous  admettons  qu'il 
V  ait  assonance.  Finalement,  la  graphie  aie  pour  ai,  si  fréquente  dans  le  ma- 
nuscrit, ne  s'explique-t-elle  pas  mieux,  si  l'on  prononçait  une  diphtongue 
ai,  qu'un  t'?  Cependant  il  v  a  les  cas  comme  terre  :  plaisl  (I,  162-163),  plaist  : 
arest  (I,  192-195).  Mais  il  s'agit  ici  di'ai  en  syllabe  fermée  où  la  réduction  à  ç 
s"est  opérée  plus  rapidement  qu'en  position  finale  de  mot.  On  n'oubliera 
pas  non  plus,  comme  le  dit  très  judicieusement  M.  Cohen,  que  «  les  formes 
liégeoises  s'entrecroisent  non  seulement  avec  les  formes  méridionales  wal- 
lonnes et  picardes,  mais  avec  les  formes  d'importation  littéraire  française  » 
(p.  xxviij.  En  tout  cas,  le  phénomène  linguistique  dont  nous  nous  occupons 
prête  à  des  interprétations  diverses,  et  le  dialecte  actuel  ne  suffit  pas  à  tran- 
cher la  question  ^ 

Pour  remplacer  le  glossaire  absent,  M.  Cohen  consacre  un  chapitre  de  son 
Introduction  aux  mots  rares  et  curieux  du  vocabulaire  de  ses  textes.  C'est 
encore  un  chapitre  riche  en  résultats  nouveaux  et  en  suggestions  intéres- 
santes. Cependant  l'auteur  y  relève  «  pour  la  différence  de  genre  »  dans  I 
107  iwslre  panthier  (fr.  panetière),  95  ma  flaiot  (fr.  flûte),  313  la  orior 
(p.  Lxxxvii).  Je  ne  crois  pas  que  panthier  doive  être  considéré  comme  mas- 
culin, malgré  la  rime  avec  soppeir.  Le  même  mot,  orthographié  de  la  même 
manière,  se  trouve  avec  le  pronom  possessif  féminin  (en  me  pantier)  dans  IV 
268  d'où  a  été  tiré  I  107  ;  dans  IV  355  il  reparaît  sous  la  forme  pannelier  ;  la 
mesure  du  vers  exige  là  le  rétablissement  de  1'^  final  que  M.  Cohen  a  en 
effet  rétabli.  Quant  à  ma  flaiot,  cela  me  paraît  être  simplement  un  lapsus  du 
copiste.  Il  avait  d'abord  écrit  ma  miiset  (lisez  :  musette)  ;  après  coup  muset  a 
été  remplacé  en  surcharge  t^^lX  flaiot,  mais  le  correcteur  a  sans  doute  omis  de 
corriger  le  féminin  du  pronom  possessif  ma  et  du  pronom  relatif  de  la  queil 

I.  Je  laisse  de  côté  le  cas  analogue /rtz7;  owai  (V,  11-12),  car  j'ai  quelques 
doutes  au  sujet  de  cette  «  rime  ».  Le  copiste  a,  ici,  abandonné  son  modèle, 
et  dans  ce  cas  ses  vers  aussi  bien  que  ses  rimes  sont  presque  toujours  sujets 
à  caution.  Le  texte  de  DiguUeville  donne  à  la  rime  la  forme  «  o\sel  »  ;  c'est 
peut-être  celle-ci  qui  a  suggéré  à  l'adaptateur  la  rime////. 


6  12  COMPTES    RENDUS 

du  texte  piiniitil'.  Le  féminin  la  onor  n'offre  rien  de  particulier,  le  mot  étant 
généralement  féminin  en  anc.  français.  Peut-être  aurait-on  dû  relever  la  for- 
mule Et  a  bien  qui  paraît  deux  fois  dans  le  même  texte  (I,  105  et  161) 
introduisant  chaque  fois  une  exhortation.  Le  terme  de  boise  à  oiiociiieut  dans 
IV,  342  que  l'éditeur  interprète  par  «  boite  à  parfum  »  trouve  une  meilleure 
explication  dans  un  passage  des  pastourelles  de  Froissart  (VII,  44)  où  le  poète 
cite  parmi  les  objets  qui  font  partie  de  l'attirail  d'uu  berger,  «  ongement  à 
oindre  brebis  ».  C'est  sans  doute  cette  sorte  d'onguent  que  contenait  la  boîte 
de  la  jeune  pastoure  ;  elle  cadre  bien  avec  le  caractère  rustique  du  personnage. 
Un  travail  aussi  riche  en  faits  nouveaux,  qu'accompagne  souvent  une 
explication  ou  une  appréciation  très  personnelles,  suscite  évidemment  des 
remarques,  voire  des  objections  nombreuses.  Nous  en  avons  présenté  ici  un 
certain  nombre,  quand  nous  pensions  pouvoir  soumettre  à  l'éditeur  des  sug- 
gestions peut-être  utiles.  II  va  sans  dire  que  nous  avons  par  contre  passé  sous 
silence  les  cas  infiniment  plus  nombreux  ou  nous  sommes  tout  à  fait  d'accord 
avec  lui.  Nos  critiques  ne  diminuent  en  rien  les  qualités  et  la  valeur  de  cette 
belle  et  bonne  publication. 

E.  Hœpffner. 


PÉRIODIQUES 


Archiv  fur  das  Studium  der  neueren  Sprachen  und  Literaturen, 
CCXXIII  (191 5),  fasc.  I  et  2.  —  P.  97-114.  S.  Hofer,  Rabelais  (suite  et  fin)  : 
III.  Das  Prohlem  des  V.  Bûches.  —  P.  120-32.  H.  Tiktin,  Fr;ç.  curée  uud 
Veriuandtes.  Terme  de  chasseur  étudié  dans  ses  rapports  sémantiques  et  éty- 
mologiques avec  curer,  cuir  et  Tanc.  fr.  coree,  couree.  —  Mélanges  :  p.  135- 
141,  A.  Hilka,  Zuni  Crescentiastoff.  Trois  versions  pieuses,  en  latin,  du  conte 
de  la  femme  chaste  convoitée  par  son  beau-frère,  dont  la  première  se  trouve 
dans  le  ms.  I.  Fol.  115  (milieu  du  xive  siècle)  de  la  Bibliothèque  de  l'Uni- 
versité de  Breslau,  la  deuxième  dans  les  mss.  IV.  Fol.  64  et  IV  Qu.  164 
(xve  siècle)  de  la  même  collection,  et  la  troisième,  la  plus  intéressante  de 
toutes,  dans  le  ms.  latin  11726  (xve  siècle)  de  la  Bibliothèque  Royale  de 
Munich  ;  elle  avait  déjà  été  imprimée,  sans  commentaire,  en  1902,  par 
H.  Fischer.  —  P.  142-47.  Ph.  A.  Becker,  Clément  Marot,  Nachlese  (cf. 
Archiv,  CXXXI,  334  et  suiv.).  —  P.  147-51.  L.  Spitzer,  Fr-{.  allons 
donc  !  Diverses  analogies  entre  le  français  et  d'autres  langues  romanes.  — 
P.  151-155.  A.  Hilka,  Ein  neuer  Text  der  Florentiasage.  Deux  textes  latins, 
tirés  du  ms.  468  de  Tours.  —  P.  156-68.  A.  Kolsen,  Wilhelm  von  la  Tor, 
Ges  cil  que's  blasmon  d'Amor.  Édition  critique  d'une  chanson  de 
Guillem  de  la  Tor  (Bartsch,  Grundriss,  236,  4).  —  P.  162-6.  A.  Camilli, 
quatre  notes  exégétiques  se  rapportant  aux  v.  [12-3  et  135-6  du  chant  V  du 
Purgatorio,  aux  v.  34-5  du  sonnet  de  Pétrarque  Chiare,  fresche  t  dolci  acque, 
etàVIfiferno,  III,  58-63.  —  P.  167.  E.  H.  Tuttle,  Remanie  notes  :  antenna, 
auguria,  integer,  niger,  piger.  —  P.  170.  Le  même,  Ronianic  *àkwia.  Etude 
phonétique  sur  les  tvpes  latins  requis  par  les  formes  romanes  correspondant 
à  aqua.  — Comptes  rendus  :  p.  187-91.  Ph.  Pelizaeus,  Beitràge  :^ur  Ge- 
schichte  der  Légende  vom  Judenknahen  (A.  Hilka  :  méthode  serrée  et  sûre).  — 
P.  191-2.  E.  Lutsch,  Die  aJtfran-^ôsische  Prosaversion  der  Alexiuslegende,  kri- 
tisch  herausgegeben  mit  Einleitung  (A.  Hilka:  trop  de  variantes  inutiles,  sou- 
vent inexactement  indiquées).  —  P.  203-10.  H.  Soltmann,  Syntax  der-- 
Modi  im  Fran~ôsischen  (L.  Spitzer:  travail  important).  —  P.  211.  Percival 
,  Bradshaw  Fay,  EUiptical  partitiv  usage  in  affirtnativ  clauses  in  French  prose  of 
the  fourteenth,  fifteenth  and  sixteenth  centuries  (K.  Schmidt).  — ■  P.  211. 
A.  Schinz,  Les  accents  dans  V écriture  française  (E.  Pariselle).  —  P.  211-12. 


<^I  I  PHUIOniQUES 

A.  Wulfl",  Die fraïunft'if^Uichen  Dicbtuugen  in  den  romanischen  Liteniluteii  des 
MittelalUrs  bis  :{iint  Etule  des  i}.  Jahrhunderts  (E.  Pariselle  :  exposé  intéres- 
sant). —  P.  215-18.  A.  Stimming,  Bcrtran  von  Boni,  ^weile,  verbesserte 
Auflih^e  (K.  Lewent  ;  propose  diverses  corrections).  —  P.  218-23.  ^-  O. 
Farusworth,  Uncle  and  Xepheic  in  the  ohî  frencii  chansons  de  geste.  A  Stitdy  in 
the  survival  of  matriarchy  ;  W.  A.  Nitze,  The  sisters  son  and  Ihe  Conte  del 
Graal  (L.  Jordan).  —  P.  226.  F.  Torraca,  Per  la  biografia  di  Giovantii  Boccac- 
cio  (G.  Hartmann).  —  P.  228.  C.  Parpal  y  Marqués,  Menênde:(  y  Pelayo  his- 
toriador  delà  literalura  espivlola  ;  Andrés  Gonzalez-Blanco,  Marcelino  Menài- 
i/t'^  Pelayo  (A.  Hàmel).  —  P.'  229-30.  K.  Pietsch,  Concerning  Ms  2  G  j  0/ 
the  Palace  Library  at  Madrid  (E.  Brugger).  —  Dans  la  clironique  sont  signa- 
lés entre  autres:  p.  254,  W.  Foerster,  Kristian  von  Troyes,  IVorterbuch  ■:^u 
seinen  sâmtUchen  Werken;  —  p.  258.  H.  Carstens,  Die  Ten:ionen  ans  dem 
Kteise  der  Trobadors  Gui,  Eble,  Elias  und  Peire  d'Uisel;  —  p.  260.  L.  Spitzer, 
Syntaktische  Kotiien  \uni  Katalanischen. 

Arthur  Langfoks. 

Neophilologus,  V,  I  (1919).  —  P.  i-ii.  Salverda  de  Grave,  Évolution  de 
certains  groupes  iutervocaliques  de  consonnes  en  français.  Il  s'agit  des  groupes  de 
deux  consonnes  dont  le  second  élément  est  une  liquide,  /■  ou  /,  un  /  ou  un  u. 
Ces  groupes  ont  en  français  des  développements  doubles  ou  triples  (-cl  > 
-i-  ou  à  -gl-  ;  itia  >•  eise  et  -ece,  etc.)  dont  on  a  tenté  d'expliquer  la  diversité 
en  admettant  qu*un  seul  de  ces  développements  est  régulier  et  populaire, 
l'autre  étant  le  fait  d'emprunts  savants  ou  dialectaux.  M.  S.  de  Gr.  pense 
que  c'est  une  mauvaise  méthode  que  de  recourir  ainsi  régulièrement  à  des 
explications  exceptionnelles,  qui  sont  d'ailleurs  souvent  sans  vraisemblance. 
Il  propose  un  autre  système  d'explication  :  les  groupes  dont  il  traite  sont 
sujets  à  deux  prononciations  suivant  que  les  deux  éléments  qui  les  composent 
forment  vraiment  groupe  ou  sont  séparés  par  la  coupe  syllabique  (pop-lo  ou 
po-plo,  it-ya  ou  i-tya).  — P.  21-32.  H.  Sparnaay,  Zur  Entiuicklung 
der  Gregorsage.  L'intérêt  de  cette  étude  est  dans  le  rapprochement  entre  une 
partie  delà  légende  de  Grégoire  et  le  romau  de  Richarsli  biaus,  ce  qui  met  au 
moins  justement  en  lumière  l'aspect  chevaleresque  des  poèmes  français  et, 
par  eux,  du  Gregorius  de  Hartmann  von  Aue.  —  P.  58-79.  Frantzen,  Zur 
Vagantendichtung.  A  propos  du  livre  de  Holm  Sùssmilch,  Die  lat.  Vaganten- 
poesie  des  12  und  ij.  Jahrhundert  als  Kulturerscheinung  (Leipzig,  191 8).  — 
Comptes  rendus.  P.  79.  T.  Navarro  Tomâs,  Manualde  pronunciaciôn  espanola 
(G.  J.  Geers);  —  p.  80.  C.  Appel,  Provenialische  Lautleke  (K.  Sneyders  de 
A'^ogel)  ;  —  p.  81.  E.  Lerch,  Die  Bedcutung  der  Modi  im  Fran^ôsischen  (K. 
Sne3'ders  de  Vogel)  ;  —  p.  83.  C.  S.  R.  Collin,  Etude  sur  le  développement 
de  sens  du  suffixe  -ata  dans  les  langues  romanes  spécialement  au  point  de  vue 
du  français  (Salverda  de  Grave)  ;  —  p.  85.  E.  Brall,  Lat.  foris,  foras  in  Gallo- 
rom  inischcn  besonders  ini  Franiosischen  (K.  S.  de  V.). 


PÉRIODIQ.UKS  6l5 

2  (1920).  —  P.  97-104.  L.  Delibes,  Le  subjonctif  dans  la  phrase  adjective 
après  un  superlatif  relatif  ou  autres  tournures  exprimant  une  idée  de  relativité. 
Le  subjonctif  y  est  amené  par  l'idée  de  relativité,  qui  comporte  une  idée 
négative.  —  P.  170-79.  Frantzcn,  Die  Gedichte  des  Archipoeta.  Remarques 
critiques  et  interprétations  nouvelles. —  P.  iSo-i.  G.  van  Poppel  et  Frantzen, 
Der  «  Genitivus  »  bei  dcn  Va^anten.  —  Comptes  rendus  :  p.  18 1-3. 
M.  Henschel,  Zur  Sprachgeographic  Sïukvestgalliens  (K.  Sneyders  de  Vogel). 

3  (1920).  —  P.  195-9-  G.  J.  Geers,  El  problema  de  las  romances.  Les 
essais  pour  faire  remonter  les  romances  à  des  poèmes  épiques  ou  inversement 
sont  à  rejeter  :  les  romances  sont  des  œuvres  lyriques  à  mettre  sur  le  même 
plan  historique  que  les  poèmes  épiques.  —  Comptes  rendus:  p.  274-7. 
L.  Poulet,  Petite  syntaxe  de  rancien  français  (K.  Sneyders  de  Vogel)  ;  — 
p.  278-9.  Robert  Grosseteste,  Le  Château  d'Amour,  éd.  J.  Murray  (Salverda  de 
Grave). 

4  (1920).  —  P.  289-97.  C.  B.  Lewis,  The  origin  of  the  Aalis  song.  Rappro- 
chement curieux,  plus  peut-être  que  convaincant,  entre  le  thème  de  Bêle  Aélis 
et  le  récit  de  l'apocryphe  appelé  Prolevangelium  facobi  Minoris  où  l'on  voit 
sainte  Anne,  la  mère  de  la  Vierge,  se  vêtir  et  se  parer  et  aller  au  jardin,  non 
pas  au  matin,  il  est  vrai,  mais  à  la  neuvième  heure.  —  P.  365-7.  V.  W.  Post, 
Sur  la  prononciation  des  palatales.  Tableau  d'après  VAtlas  linguistique  de  la. 
répartition  des  différents  représentants  dialectaux  de  k  latin. 

VI,  I  (1920).  —  P.  1-5.  B.  H.  J.  Werenbeck,  A  propos  de  «galimatias  ». 
Ce  serait  le  latin  médiéval  ballimatia  <grec  hypothétique  *|5aXXtap.a-ta,  dési- 
gnant des  danses  ou  des  accompagnements  de  danse,  peut-être  croisé  avec 
galer  n  s'amuser  »  ;  aucun  témoignage  n'est  apporté  qui  vienne  corroborer 
cette  filiation  et  les  difficultés  sémantiques  ne  sont  pas  examinées.  ■ —  Compte 
rendu  :  p.  95.  R.  Th.  Holbrook,  Etude  sur  Pathdin  (S.  de  G.). 

2(1921).  —  P.  97-104.  M.  Boas,  De  raetoromaansche  versie  der  «  Disticha 
Catonis^K  —  P.  130-36.  Frantzen,  Ein  spàter  Zeugniss  lateinischer  Kleiikerdi- 
chlung.  Pièces  copiées  entre  1395  et  1598  sur  le  premier  et  le  dernier  feuillet 
du  ms.  d'Erfurt  Amplon.  Perg.  Q..  332  ;  elles  se  présentent  sous  une  double 
forme  allemande  et  latine,  mais  de  même  construction  rythmique,  la  forme 
allemande  étant  l'originale.  Le  copiste,  sans  doute  en  même  temps  l'auteur, 
est  un  certain  Johann  Barba,  chapelain  de  Sainte-Catherine  à  Aix.  — 
Comptes  rendus:  p.  136-8.  E.  Tappolet,  Die alemannischen  Lehnuôrter  in  den 
Mundarten  der  fran:;psischen  Schu-ei^  (J.  J.  Salverda  de  Grave)  ;  —  p.  1 39-40. 
J.  B.  Besançon  et  W.  Struik,  Précis  historique  et  anthologie  de  la  littérature 
française  (Salverda  de  Grave)  ;  —  p.  140.  Lihro  de  Apolonio,  éd.  C .  C  Marden 
(K.  S.  d.  V.). 

3  (1921).  —  P.  145-8.  G.  B.  Huet,  «  Tartuffeti.  Un  exemple  de  tartuffe 
(féminin)  signifiant  sans  doute  «  trompeur,  charlatan  »,  dans  le  Mastigophore 
d'Antoine  Fuzy  qui  parut  en  1609. 

4  (1921).  —  Comptes  rendus  :   p.   272.  L.  Spitzer,  Die  L'mschreihung  der 


6l6  PÉKIOLHQUES 

Begriffes  «  Huuger  »  iiu  iLiUenischen  (Salverda  de  Grave)  ;  —  G.  Cohen, 
M\stlres  et  moralités  du  manuscrit  6iy  de  Chantilly  (Salverda  de  Grave: 
corrections  ;  discussion  de  l'origine  liégeoise)  ;  —  p.  280.  Li  esches  amoureux, 
fraïuinetiti  trascritti  dal  codice  Marciano,  éd.  par  A.  Rivoire  (K.  Sn.  de  V.). 

M.  R. 

Rkvista  Lusitana,  XX  (1917).  —  P.  5.  A.  G.  Pires  de  Lima,  Tiadiçôes 
populares  de  Santo  Tirso.  Deuxième  série  (à  suivre).  —  P.  40.  S.  R.  Dalgado, 
Dialecto  iudo-poriuguês  de  Negapatào. —  P.  54.  J.D.  Ribeiro,  Turqnel  Jolhlorico. 

—  P.  81.  G.  de  Brito,  Estudos  camonianos.  —  P.  107.  B.  Barbosa,  Contos  popu- 
lares de  Evora  (suite).  —  P.  119.  O.  de  Pratt,  Nomes  de  veutos  (suite).  — 
P.  129.  Maria  de  C.  P.  Dias,  Tradiçôes populares  do  Baixo  Alemtejo  (Ouriqué). 

—  P.  137.  F.  B.  Barreiros,  Vocahulario  barrosào.  A-E  (à  suivre).  —  P.  162. 
Mélanges.  —  P.  167.  Bibliographie.  —  P.  174.  J.  A.  Guerreiro  Gascon, 
As  Jath'iras  e  os  Rets  (Algarve).  Chants  du  51  décembre  et  du  5-6  janvier.  — 
P.  185.  J.  y.  Nunes,  Textos  antigos  portiigiieses.  Deux  vies  de  sainte  Marie 
l'Egytienne.  —  P.  206.  J.da  Silva  Correia,  Migalhas  etnograficas.  —  P.  239. 
F.  Alves  Pereira,  Glossario  dialectologico  do  concelho  dos  Arcos  de  Valdeve\ 
(Alto-Minho).  Suite  (C-I)  et  à  suivre.  —  P.  257.  A.  T.  Pires,  Investigaçôes 
ethnograficas.  —  P.  294.  J.  L.  de  V.,  As  cantigas  em  honra  do  Condestavel. 
Conclut  au  caractère  apocryphe  de  ces  poésies.  —  P.  248.  J.  M.  Adriào, 
Retalhos  de  uni  adagidrio.  Suite. —  P.  316.  Mélanges. —  P.  528.  Bibliographie. 

—  P.  540.  Nécrologies:  A.  Oliveira  ;  G.  Pitre.  —  P.  343.  Chronique. 

XXI  (1918).  P.  5.  Carolina  Michaelis  de  Vasconcellos-.  Introduçào  a  liçôes 
de  filologia  portuguesa  na  Universidade  de  Coimhra  (curso  de  19 17-19 18).  — 
P.  33.  J.  M.  Adriào,  Retalhos  de  um  adagidrio.  Suite.  —  P.  58.  J.  Leite  de  Vas- 
concellos, Aniostra  de  toponimia portuguesa.  Noms  préromans,  romans,  germa- 
niques, arabes  (à  suivre).  —  P.  64.  A.  C.  Pires  de  Lima,  Tradiçoes populares 
deSanto  Tirso.  Suite  età  suivre. — P.  89.  J.  J.  Nunes.  Textos  antigos  portugueses. 
Suite  :  Règle  de  S.  Benoit.  —  P.  146.  J.  Leite  de  Vasconcellos,  «  Ex-lihris  » 
mamiscritos  de  caracter  tradicioual{estudo  de  etnografiacomparativa~).  —  P.  202. 
Mélanges.  —  P.  204.  Bibliographie  :  Syntaxe  historica  portuguesa  do  A.  E.  de 
Silva  Dias  (A.  C.  Pires  de  Lima).  —  P.  209.  Cl.  Basto,  Falar  do  povo.  — 
P.  223.  A.  C.  Pires  de  Lima,  Tradiçoes  populares  de  Santo  Tirso.  Suite.  — 
P.  246.  P.  d'Azevedo,  O  trovador  Martim  Soares  e  sua  familia  (Documentos) . 
Copie  de  vingt-deux  documents  de  1282  à  1370.  —  P.  280.  J.  de  Ribeiro, 
Turquel  folldorico.  Suite.  —  P.  316.  J.  Leite  de  Vasconcellos,  Enquisas  ono- 
viatologicas.  Liste  de  noms  de  A  à  J  (à  suivre).  —  P.  337.  Mélanges.  — 
P.  341.  Bibliographie. 

XXII  (1919).  —  P.  5.  J.  Leite  de  Vasconcellos,  Importancia  da  etnografia. 

—  P.  19.  F.  Alves  Pereira,  Glossario  dialectologico  do  concelho  dos  Arcos  de 
Valdevei  (Alto-Minho).  Suite  (I-M)  et  à  suivre.  —  P.  35.  A.  C.  Pires  de 
Lima,  Tradicâes populares  de  Santo  Tirso.  Troisième  série.  —  P.  291.  G.  de 


PKiuoDiauES  617 

Brito,  Estiidos  cavionianos.  —  P.  100.  B.  Barbosa,  Contos  popuhres  de  Evora. 
Suite.  —  P.  108.  S.  R.  Dalgado,  Bevço  dunia  cantiga  eiu  indo-portugtiès.  — 
P.  II).  J.  D.  Ribeiro,  Turqiwl  folklorko.Suke. — P.  158.  J.  J.  Nunes,  Texlos 
antigos  portiigiifscs.  Histoire  de  D.  Rodrigue,  dernier  roi  goth.  —  P.  170. 
P.  M.  Laranjo  Coelho,  Os  «  cardadoies  »  de  Castelo  de  Vide  ;  subsidios  pava 
a  etiiograpa  (Jndûstrias)  do  distrito  de  Portalegre.  Histoire  et  outillage  de 
rindustrie  des  cardeurs  de  laine.  —  P.  197.  J.  Leite  de  Vasconcellos, 
Atiiost>ii  de  toponivtia  portuguesa.  Suite  :  noms  portugais.  —  P.  200.  J.  A. 
Guerreiro  Gasgon,  Pestas  e  costumes  de  Monchique . —  P.  211 .  P.  de  Azevedo, 
Algun's  nomes  vioiarabes  no  sul  de  Portugal.  —  P.  215  A.  C.  Pires  de  Lima, 
Os  serôes  de  fora.  —  P.  218.  Mélanges.  —  P.  239.  Bibliographie.  —  P.  247. 
Nécrologie:  E.  Monaci  (C.  Michaelis  de  Vasconcellos);  F.  A.  Coellio 
(J.  Leite  de  Vasconcellos).  M.  R. 

Mémoires  de  la  Société  de  Linguistique  de  Paris,  t.  XXI  (1919- 
1920).  —  P.  92.  A.-C.  Juret,  Latin  c  ôgnitus,,  non  côgnitus.  Le  prov. 
cii^Hi/^  atteste  à.  —  P.  93-107  et  166-86.  A.-C.  Juret,  Influence  de  la  position 
sur  révolution  du  timbre  des  voyelles  brèves  en  latin.  C'est  surtout  la  seconde 
partie  de  cet  article,  où  sont  étudiés  l'époque  post-classique  et  le  bas-latin, 
qui  intéresse  les  romanistes;  cependant  l'auteur  montre  que  les  innovations 
de  date  récente  ne  sont  qu'une  prolongation  de  celles  qui  se  sont  produites 
en  latin  ancien  et  à  l'époque  classique  ;  la  syncope  de  la  brève  intérieure  ne 
se  produit  réellement  en  latin  que  pour  //  devant  /  et  après  c  ou  t. 

M.  R. 

Zeitschrift  fur  romanische  Philologie,  XL.  —  C'est  à  M.  Alfons 
Hilka,  professeur  à  Greifswald,  que  la  direction  de  la  Zeitschrift  a  été  confiée 
à  partir  du  premier  fascicule  de  ce  volume. 

I  (1919).  —  P.  I.  H.  Breuer,  Wendelin  Foerster  :(um  Gedàchtnis  (avec  un 
portrait).  —  P.  9.  E.  Richter,  Grundlinien  der  Wortstellungslehre.  M"e  R., 
reprenant  un  sujet  auquel  elle  a  déjà  consacré  des  études  précises,  tente  de 
dégager  les  principes  psychiques  et  rythmiques  de  l'ordre  des  membres  dans 
la  phrase  et  des  mots  dans  chaque  membre  et  les  conséquences  de  l'accord 
ou  de  la  contradiction  de  ces  principes.  —  P.  62.  W.  Meyer-Lûbke,  Beitriige 
:^ur  romauischen  Laut- und  Forntenlehre  :  4.  Geschichte  der  betonten  lat .  au. 
Histoire  et  répartition  des  trois  traitements  romans  :  au  maintenu,  réduit  à  «, 
passé  à  0.  —  P.  83.  W.  Kùchler,  Ueher  den  sentimentalen  Gehalt  der  Haupt- 
handlung  in  Crestiens  «  Erec  »  und  «  [vain  ».  Il  n'y  a  pas  de  thèse  dans  Erec, 
ni  dans  Ivain,  mais  seulement  des  romans  d'amour  dont  le  premier  est  une 
idylle,   le   second     une  comédie  d'intrigue. 

Mélanges.  —  P.  100  et  489.  H.  Schuchardt,  Romano-lmski sches  «  Schaf  », 
«  Lamm  ».  Survivance  en  basque  de  aries,  *haediol us,  agnus.  —  P.  105. 
L.  Spitzer,  Fr:;.  marmouset,  marmot.  Rattachés  au  gr.  uopsj-w,  gén.  aoçao^i 


él8  PÉRIODIQ.UES 

«  démon  ». —  P.  107.  L.  Spitzer,  Fri.,  échelle  «  Laiidinigsplati  ».  —  P.  108. 
L.  Spitzer,  Rum.  porumb  «  Mois  ».  L'on  a  essayé  d'expliquer  cette  désigna- 
tion par  une  analogie  de  couleur  brune  entre  le  maïs  et  le  pigeon  ;  M.  Sp. 
pense  qu'il  s'agit  d'une  analogie  de  couleur  blanche  entre  le  grain  de  maïs 
cuit  et  éclaté  et  le  pigeon  blanc  ou  la  colombe,  et  il  cite  à  l'appui  Vesp.  palo- 
tnitiu,  qui  désigne  justement  le  grain  de  maïs  transformé  sous  l'action  du  feu 
en  une  sorte  de  fleurette  blanche.  —  P.  109.  M.  L.  Wagner,  Oherital .  fers(a) 
«  Rotcln  yy  ;  loiiib.  bonza  «  Fcisschen  ».  Fersa  «  éruption  cutanée,  rougeole  »  est 
expliqué  comme  un  emprunt  à  l'ail.  Friesel  «  éruption,  fièvre  miliaire,  etc.  »  ; 
hon:^d  est  de  même  rattaché  à  l'ail,  des  régions  alpines /'ow:^  «  tonneau»,  etc.  ; 
ce  seraient  là  deux  nouveaux  exemples  de  mots  empruntés  par  les  parlers  du 
nord  de  l'Italie  aux  dialectes  allemands  des  Alpes.  —  P.  112.  H.  Schuchardt, 
Oberengad.  sutember  «  September  ».  La  modification  vocalique,  qui  se  retrouve 
dans  le  siUambàr  de  l'Afrique  du  nord,  est  expliquée  par  l'influence  de 
*octember  october.  —  P.  115.  L.  Spitzer,  Ziir  Motivgeschichte.  Une 
adaptation  moderne  (Léon  Blov,  Sueur  de  sang,  1894)  de  la  légende  du 
cœur  mangé  ;  on  se  demande  pourquoi  M.  Sp.  parle  de  «  chauvinisme  »  à 
propos  de  cette  atroce  histoire  de  vengeance. 

Comptes  rendus.  —  P.  1 14.  G.  A.  Cesareo,  Vita  Kuot'a  di  Dante  Alighieri  ; 
E.  G.  Parodi,  c.  r.  de  cet  ouvrage  (Fr.  Beck).  —  P.  124.  Hunbaut,  éd.  par 
J.  Sturzinger  et  H.  Breuer  (E.  Hœpffner).  —  P.  126.  J.  M.  Heer,  Ein  karo- 
lingischer  Missions-Katechismns  (J.  Pirson  :  textes  latins  de  700,  conservés 
dans  un  ms.  du  ix^  siècle,  intéressants  par  leurs  vulgarismes  qui  mériteraient 
un  examen  détaillé).  —  P.  126.  Fr.  .Mùller-.Marquardt,  Die  Sprache  der  alten 
Vita  Wandregiseli  (J.  Pirson). 

2  (1919).  —  P.  129.  E.  Gamillscheg,  Fran:{dsiscJje  Etyinohgien.  Cette 
première  série,  complétée  par  de  copieux  index,  comprend  les  mots  suivants  : 
anicroche  (de  harneis  -\-  croche,  adj.  verbal  de  cracher'),  baguenaude  (de  l'anc. 
prov.  baganau  «  inutile,  vain  »),  bancal  (néerl.  bankaard  «  bâtard  »),  barbou- 
qnet  (préf.  péjor.  bal  -f-  bouche'),  barioler,  bastringue  (néerl.  bas  drinken),  bauche 
(d'orig.  celtique,  cf,  \r\.bah),  bcauvotte  (dimin.de  bove),  belle-dame  (^u  sens 
d'  «  amaryllis  belladone  »  calque  de  bella  donna,  au  sens  d'  «  arroche  des 
jardins  »  euphémisme  pour  l'ancien  nom  folles ,  folasse  qui  serait  foliacea), 
belle  (anc.  beisle  «  partie  du  pont  entre  misaine  et  artimon  »,  du  flam.  baelie 
«  barrière  ■>),  bergelade  (le  prov.  mod.  barjclado  remonterait  à  un  bra-{elada  de 
*bracellata  dérivé  d'un  diminutif  du  gaul.  brake  «  orge  égrugée  »),  béguine 
(néerl,  baghine  «  religieuse  »,  cf.  beggaert  «  mendiant  »  ;  cf.  même  vol. 
p.  382,  mais  aussi  p.  690,  ci-dessous,  p.  624),  bernard  Vhermite (ranaché  au 
gaul.  *bernos  v  eau,  marais  »),  bétuse  (gaul.  *bosta,  cf.  bret.  bô:(,  etc.  «  creux 
de  la  main  »),  bihoreau  (de  *bûtùrnum,  dérivé  de  but  io  «  butor  c),  /'cw- 
/awo^er  (de  bùlla  «  pain  rond  »;  mais  voir  ci-dessus,  p.  207),  bouqueton 
(d'après  les  formes  bouquetout,  bouquetou,  la  finale  représenterait  lesuff".  -atô- 
rium,  mais  que  valent  ces  formes  ?),  bourgin  (rattaché  au  gr.  ppoyo;  ;  mais 


PHRIODIdUES  619 

d.  même  vol.  p.  602,  ci-dessous,  p.  624),  brinide  (*bramita  <  gaul.  *bran, 
correspondant  au  h:\s- a\\.  brd  ni  «bruyère  n),  bref  auder  (gâllo-rom.  *h\  s -^ 
tositare  intensif  de  tondere),  /tz  (nom  de  la  cuve  à  lessive  dans  les  départ, 
du  Jura,  de  Saône-et-Loire,  du  Rhône,  avec  les  variantes  bru,  bure,  de  *bui- 
rier  dérivé  de  Ta.  fr.  buie,  buée),  briser  (du  celt.  bresk  -(-  suiï. -uos,  pour  expli- 
quer l'a.  fr.  bruisier,  mais  la  transformation  phonétique  reste  incertaine 
malgré  le  rapprochement  avec  sequo>  sui),  brocot te  {ga\\o-rom.  *broccia 
d'un  celt.  *brokk-  apparenté  à  l'anc.  ht-all.  brokko),  brouée  (gallo-rom.  broda, 
du  germ.  brodh),  bure  «  nasse  «(francique  *Inirjan  «  pêcher  »),  buselte-biinette 
(non  de  buse,  mais  de  buser  «  se  conduire  sottement  »  d'où  businer  et  *biisi- 
tutte  ;  mais  cf.  même  vol.  p.  602,  ci-dessous  p.  624),  cagerotte  (non  de  cage, 
mais  de  caserette  dérivé  de  casière  <  casearia),  cagfiard  (le  sens  originel  est 
celui  de  «  coin  ».  d'où  les  dérivés  acagnarder  et  cagnard  «  indolent  »  etc.  ; 
rattaché  à  *c al  in  a  «  chaleur  »),  cagneux  (expliqué  par  rapprochement  avec  le 
wall.  cak-gim,  litt.  chie-genonx),  caieu  «  bulbe  »  (rattaché  à  caillouel  de  cail- 
lou :  au  sens  de  «  moule»  rattaché  à  *caculium  pour'conchylium  :  le 
nom  même  du  port  de  Cayeux  pourrait  être  *Caculiis,  cf.  Romatiia, 
XXXIV,  287  sq.),  cailîebote  (d'un  *caiUeboter  qui  serait  pour  caiet-boter,  du 
dial.  caiel  «  pièce  de  bois»  -\-  bo(n)ler),  caillette  «  pétrel  »  (pétrel  devant  s'ex- 
pliquer par  petra  et  non  par  Petrus,  caillette  serait  apparenté  à  caillou  par 
un  dérivé  *caillouiel,  *cailletel),  calandre  «  charançon  »  (charançon  remonte  à 
caries  par  l'intermédiaire  d'un  dérivé  en  -ing,  *charcnc  ;  de  ce  même  dérivé 
ou  d'une  forme  picarde  en  ca-  viendrait  calandre,  forme  augmentée  et  dissi- 
milée),  calire,  chalut  etc.  (remarques  sur  les  modalités  de  la  transformation 
du  prov.  calelh  dans  ces  diverses  désignations  de  filets  de  pêche),  camard 
(gaul.  *commusos  de  mû  s  us),  caniveau  (le  rapprochement  avec  les  norm. 
caleheau,  wall.  caribou,  amène  M.  G.  à  reconstruire  une  forme  caledel  qui  pro- 
viendrait d'un  gallo-rom.  *calata  d'un  gaul.  *kalos  «  pierre  »  apparenté  au 
goth.  ballus;  à  *kalos  devrait  se  rattacher  aussi  chail,  caillou'),  copie,  capieuse, 
capter,  prov.  cdpio,  capiuro  (de  c  a  p  p a),  capoter  (d'un  prov.  *cap-botar),  carcaise 
(po\\r*cari]Maire,  *calquaire,  de  cal  cari  a  «  four  à  chaux  »),  carmagnole,  cassis 
(comme  nom  de  plante  de  cassia,  au  sens  de  rigole  empierrée  »  de  caps  a), 
catiche,  anc.  castiche  (du  bas  lat.  casticia,  de  castrum),  chagrin  (rangé 
dans  la  série  des  mots  à  préfixe  ca-  et  expliqué  à  l'aide  des  formes  dialec- 
tales chagrainer  etc.  représentant  un  composé  de  ca-  -(-  ail.  gràmen  ;  notes 
sur  divers  mots  à  préfixe  ca-),  chanlepleure  (décomposé  en  chant  du  gaul. 
*kantos  «  tamis  »  +  espeleor  de  expelle  re),  chauvir  (névrl.  schouwen  «  avoir 
peur  »),  choucas,  prov.  caiicala  (gallo-rom.  *calcalla  pour  *cor-calla  dont  le 
premier  élément  serait  celui  de  cor- vus,  cor-nix),  cihaudière  «  fileta 
prendre  les  mulets  »  (de  *cibaud,  nom  du  mulet  non  attesté,  mais  qui  s'ex- 
pliquerait par  le  grec  /.Iça/.o?),  cligner  (german.  *hlungan),  clisse  (*cletia  du 
celt.  delà),  cocagne (has-A\ .  kokenje  ^(  sorte  de  gâteau  »),  cochon  (le  lat.  cutio 
où  cucio  désigne  le  cloporte,   lequel  est  désigné  fréquemment  ailleurs  par 


620  Pl-RIODldUES 

des  noms  sii^nitîant  «  porcelet  »  ;  on  aurait,  à  l'inverse,  donné  au  porcelet  le 
nom  du  cloporte),  coffin  ^  étui  pour  la  pierre  à  aiguiser  la  faux  »  (ce  serait  un 
succédané  de  cafotin  qui  a  le  même  sens  et  aussi  le  sens  de  «  sexe  de  la 
femme  »),  compcie-loriot  «  orgelet  »  (confusion  de  liordeolum  et  aureo- 
1  um),  coq-souris  (angl.  cox-reef).  La  série  se  termine  par  une  note  d'un  genre 
un  peu  différent  :  dans  la  région  de  la  Drôme  et  de  l'Ain  des  représentants 
légèrement  différenciés  de  salix  désignent  d'une  part  le  saule  et  d'autre  part 
le  cuvier  à  lessive  ;  M.  G.  explique  cette  rencontre  singulière  comme  un 
héritage  d'un  conflit  homonymique  où  se  seraient  heurtés  des  représentants 
de  vergue  «  aulne  »  et  des  formes  du  type  l'une,  vagne  dont  le  dérivé  vagnon 
est  très  attesté  au  sens  de  «  cuvier  »  ;  le  recours  à  des  formes  diverses  de 
salix  aurait  résolu  le  conflit.  —  P.  191.  L.  Jordan,  Zutii  allfrau::;^.  Joufrois. 
Analyse  des  thèmes  narratifs  utilisés  dans  Joufrois  ;  remarques  sur  les  indica- 
tions sentimentales  personnelles  que  l'auteur  mêle  à  son  roman  peut-être  à 
l'imitation  de  Partonopeus  ;  remarques  sur  la  langue. 

Méiauges.  —  P.  206.  W.  Meyer-Lùbke,  Proven:^alisch  un  aus  en.  Sauna  à 
côté  de  saiia  «  saignée  »,  cieune  à  côté  àecicne  «  cygne  »  permettent  d'expli- 
quer eshreuna  «  brisée  »  par  un  radical  *hrekii  =  germ.  hrek-  (hrechen).  — 
P.  208.  W.  Meyer-Lùbke,  Die  iheroromanischen  Patronymika  auf  -ez.  — 
P.  210.  W.  Meyer-Lùbke,  Katal.,span.,  portg.  garvâ^f  Klaiie  ».  Rapproché  du 
goth.  *kralla.  —  P.  212.  M.  Meyer-Lùbke,  Altfran:{dsisches,  proven-alisch 
isnel.  L'z  initial  serait  l'impératif  t  de  ire.  —  P.  212.  K.  Lew^-ent,  Proi'., 
pois  (que)  «  ohgleich  »  ?  soutient  contre  Kolsen  que  l'expression  n'a  jamais  le 
sens  concessif,  mais  seulement  le  sens  causal.  —  P.  215.  L.  Spitzer,  Katala- 
nische  Elyviologien  :  asit,  atoheîl,  axalo,  axonar,  fer  s'ehré,  hach,  perhocar,  sen- 
cer,  viatje,  xollar.  —  P.  226.  K.  Lewent,  Hat  Gaiicelm  Faidit  franiôsisch 
gedichlet  ?  M.  L.  pense  que  la  pièce  Ouan  vei  reverdir  losjardis  est  un  essai  de 
Gaucelm  pour  composer  en  français.  —  P.  231.  W.  Meyer-Lùbke,  Zu  Pons 
von  Capduelh.  Correction  à  l'interprétation  de  la  str.  V  de  la  chanson  de  croi- 
sade de  P.  de  C.  —  P.  231.  W.  Meyer-Lùbke,  Zu  Peire  Vidal.  Correction  à 
l'interprétation  des  derniers  vers  de  la  pièce  Ab  Valen  tir  vas  me  Paire 
(Anglade,  XIX).  —  P.  233.  E.  Hoepffner,  Die  Folie  Tristan  und  die  Odyssée. 
A  ajouter  à  la  liste  des  oeuvres  médiévales  où  Settegast  a  vu  un  souvenir  de 
V Odyssée  (d.  ci-dessus,  p.  430).  —  P.  235.  E.  Hoepïïner,  Die  An spielutig  juf 
Chrestien  de  Troyes  im  Hunbaut.  Précise  ce  que  l'auteur  à'Hunhaut  a  pris  à 
Erec,  c'est-à-dire  la  scène  de  l'armement  de  Gauvain  (Hunbaut  207-35  = 
Erec  2624-66). 

Comptes  rendus.  —  P.  239.  P.  Barnils  Giol,  Die  Mundari  von  Alacant 
(L.  Spitzer).  —  P.  242.  A.  Hilka,  Die  Wanderimg  der  Eriàhhing  von  der 
«  luclusa  »  aus  dem  Volkshuch  der  sieben  weisen  Meister  (E.  Hoepffner).  — 
P.  244.  Giornale  storico  délia  Letteratura  italiana,  LXIV-V  (B.  Wiese;  cf. 
Romania,  XLIV,  138,  et  XLV,  294).  —  P.  250.  Revista  de  filologia  espahola, 
I  (A.  Hàmel  ;  cf.  Romania,  XLIII,  607,  XLV,  302). 


PÉRIODIQUES  621 

5  (1920).  —  P.  257.  Fr.  Beck,  Textkritische  und  granuiialisch-exfgetische 
Bemerkuugen  :^u  Danti's  Vita  Nova.  —  P.  286.  M.  L.  Wagner,  Anierihanisch- 
Spanisch  und  Vulgàrlatein,  I  (à  suivre).  —  P.  515.  J.  Brûch,  Zu  Meyer-Lùbkes 
etytnologiscben  IFdrterhuch  (6471  a-7506). 

Mélanges.  —  P.  326.  H.  Schuchardt,  Lat.  coturnix,  ruin.  potîrnîche. 
Les  noms  de  la  caille  sont  modelés  sur  son  cri.  —  P.  528.  E.  Ohmann, 
Xochmals  fr~.  noël.  Le  changement  de  i/  en  0  dans  natale  >  noël  est  un 
phénomène  celtique,  cf.  natalicia  >moy.  irl.  uotlaic:  cf.  ci-dessous  p.  624. 
—  P.  529.  Th.  Braune,  German.  * gan  utid  i t.  g.\na,  ingannare,  ci/r.enga.ner,sp. 
ganon,  a/r.  gente,/r.  ganache  u.  a.  Tous  ces  mots  sont  rattachés  à  un  german. 
*ganô  qui  aurait  signifié  «  appétit  violent  ».  —  P.  354.  Th.  Braune,  Frati^.' 
japper,  afr.  jangler,  u.  urgerm.  kamp.  Le  premier  tnot  est  rattaché  à  un 
german.  kapen,  le  second  au  néerl.  jangeln,  le  german.  *kamp  =kampf  serait 
l'origine  de  champion.  —  P.  337.  G.  Rohlfs,  Zur  Lokalisierung  von  it.  andare. 
Ire  est  le  seul  mot  indigène  pour  le  sud  de  l'Italie.  —  P.  540.  G.  Rohlfs, 
Span.  judia,  kalahr.  surâka  «  Bohne>).  De  ces  deux  noms  du  haricot  le  premier 
représente  (faba)  judaea,  le  second  (faba)  syriaca,  ce  qui  est  conforme  à  l'ori- 
gine orientale  de  la  plupart  des  espèces  delà  plante.  —  P.  340-5.  G.  Rohlfs, 
Siulil.  jumenta  «  Si  nie  ».  Extension  géographique  de  ce  type  très  répandu 
dans  le  sud  de  l'Italie.  —  P.  341.  G.  Rohlfs,  Die  Entwickelung  von  lut.  gr  im 
Romani schen.  Complément  à  l'article  de  iM.  Meyer-Lûbke  au  t.  XXXIX  de 
la  Zs.  (cf.  ci-dessus,  p.  430).  —  P.  543.  G.  Rohlfs,  Fr:;^.  vite.  Expliqué, 
avec  l'it.  visto,  comme  venant  du  part.  pas.  *visitus  de  videre.  —  P.  345 . 
G. -G.  Nicholson,  Un  passage  controversé  des  «  Serments  de  Strasbourg  ».  Il 
s'agit  du  groupe  n  los'tanit  que  M.  N.  propose  de  lire  in  h  s[agramen]t  anit, 
en  vovant  dans  aiiit  le  représentant  du  subj.  abneget  ;  à  ce  verbe  aneier 
appartiendrait  aussi  le  prétendu  raneiet  de  VEuJalie  dont  Vr  initial  est  exponc- 
tué  dans  le  ms.  —  P.  351.  G.  Bertoni,  Due  cobboîe  proveniali  inédite.  Dans  le 
chansonnier  provençal  D,  240  a  et  242  c,  au  milieu  de  compositions  de  Peire 
Cardenal  à  qui  elles  pourraient  appartenir  ;  elles  commencent  par  Ries  hom 
aschargat  et  El  goils  contra  niaior  forsa.  —  P.  353.  O.  M.  Johnston,  Inferno, 
XXIV,  119-20.  —  P.  354.  J.  de  Perott,  Ueher  dus  Bild  des  Geliebten  luieder- 
spieoelnde  Quelle  in  den  «  Winterniichten  »  von  Antonio  de  Eslava. 

Comptes  rendus.  —  P.  359.  E.  Parai,  Recherches  sur  les  sources  latines  des 
contes  et  romans  du  moyen  âge  (G.  Bertoni).  —  P.  361.  Fr.  Schùrr,  Romagno- 
lische  Dialektstndien  (E.  Gamillscheg).  —  P.  367.  A  Kolsen,  Zwei proven^a- 
liscbe  Sirventese  nebst  einer  An~ahl  Ein^elstrophen  (K.  Lewent).  —  P.  379. 
.M.  Scherillo,  Dante  e  la  sua  «  Vita  Nuova  »  (Fr.  Beck).  —  P.  381.  Casopis 
pro  moderni  filologii,  I  (J.  Reinhold  ;  cf.  Romania,  XLII,  152). 

4  (1920).  —  P.  385.  M.  L.  Wagner,  Amerikanisch-Spanisb  und  Vulgàrla- 
tein.  Suite  et  fin  de  cette  très  intéressante  étude,  riche  de  faits  et  prudente 
dans  ses  conclusions,  qui  permet  une  représentation  vivante  de  ce  qu'ont  pu 
être  les  progrès  du  latin  dans  les  pays  latinisés  :  faible  influence  des  parlers 


622  PÉRlODiaUES 

indigènes,  fond  de  dialectismes  apportés  par  des  colons  d'origine  provinciale 
diverse,  extension  de  la  langue  commune  surtout  chez  les  indigènes  peu  à 
peu  conquis  linguistiquement,  développement  d'innovations  régionales  com- 
battues par  l'influence  de  centres  de  civilisation  ;  c'est  sur  ce  dernier  point 
que  la  différence  entre  l'espagnol  d'Amérique  et  les  langues  romanes  paraît 
devoir  être  le  plus  marquée  :  la  ruine  de  l'empire  romain  a  permis  la  diver- 
sité romane,  les  contacts  avec  la  culture  espagnole  ramènent  vers  l'unité  les 
difTérences  régionales  de  l'espagnol  américain.  —  P.  404.  K.  Christ,  Dns 
iiltfraii{dsische  Passionspiel  der  Palatitia  (avec  un  facsimilé).  Nous  avons 
signalé  (Rommiia,  XLVJ,  151)  la  trouvaille  que  M.  Ch.  a  faite  de  ce  texte 
dans  le  ms.  Palat.  lat.  1969  de  la  Vaticane.  Le  mystère  est  ici  publié  (1996 
vers)  avec  une  introduction  et  un  court  glossaire.  L'on  notera  l'emploi 
de  formes  métriques  assez  variées  mêlées  aux  couplets  d'octosN'llabes.  Langue 
et  manuscrit  indiquent  comme  date  pour  cette  copie  le  début  du  xiv*  siècle. 
Une  édition  nouvelle  de  cette  Passion  sera  publiée  dans  la  collection  des  Clas- 
siques français  (In  moyen  d^e  par  miss  Grâce  Frank  qui  a  fait  paraître  en  Amé- 
rique plusieurs  articles  sur  ce  texte  et  notamment,  dans  les  Modem  Laiiguage 
notes  (XXXVI,  193  sq.),  une  série  de  notes  critiques  à  l'édition  de  M.  Christ. 

Mélanges.  —  P.  489.  H.  Schuchardt,  supplément  à  l'article  de  la  p. 
180.  —  P.  490.  H.  Schuchardt,  Hopp.  Variantes  et  productivité  lexicale 
de  cette  interjection.  M.  Schuchardt  note  les  additions  de  consonnes  à  l'ini- 
tiale en  roumain  :  top,  ^iip,  etc.,  ;  le  français  fournirait  des  tvpes  analogues, 
lop,  loup,  youp,  et  surtout  pour  le  couple  hip-hop  :  e  yip  e  yop,  e  jip  e  jop,  e 
lipe  lop,  e  d^ip  e  d^op.  —  P.  491.  H.  Schuchardt,  Intell igere  ini  Bask.  Le 
basque  endelgatu  qui  représente  le  latin  intell  igere  permet  d'expliquer 
l'esp.  endilgar  «  observer,  conduire  ».  —  P.  492.  H.  Schuchardt,  Siidfrati:^. 
bigord  «  tordu  ».  De  *bitortus.  —  P.  493.  H.  Schuchardt,  Alban. 
miVingrz.  De  melandrya  ;  alban.  ihtre  «  arbre  »,  de  œsculus  ;  ital. 
ghigigogolo  de  l'ail.  Kriekelkrekel  -j-  girare.  —  P.  493.  G.  Baist,  Alfonso  und 
Alonso.  —  P.  497.  K.  Jarecki,  Ueber  die  heidnische  Dreieinigkeit  im  Roland- 
epos.  Dans  cette  trinité,  Tervagans,  qui  correspond  au  S<-Esprit,  est  le  démon 
terra  vagans  ;  Mahomet  est  fîls  du  démon  ;  Apolin,  qui  paraît  correspondre 
au  Père,  est  bien  l'Apollon  de  la  mythologie  gréco-romaine  :  celui-ci  a  été 
considéré  comme  un  démon  sous  l'influence  de  la  légende  de  saint  Georges, 
qui  raconte  comment  le  saint  fit  redescendre  aux  enfers  l'esprit  immonde  de 
la  statue  d'Apollon.  —  P.  500.  G.  Bertoni,  Ancora  il  «  port  de  lautis  ». 
M.  B.  avait  proposé  de  comprendre  cette  expression  du  Fierahras  provençal 
comme  désignant  les  colonnes  d'Hercule  :  il  préférerait  aujourd'hui  com- 
prendre port  de  Lautis  comme  nous  l'avions  indiqué  (Remania,  XLVI, 
603). 

Comptes  rendus.  —  P.  soi.  E.  Gamillscheg,  Studien^ur  Vorgeschichle  einer 
romanischen  Tcmpuslehre  (G.  Rohlfs).  —  P.  506.  K.  v.  Ettmayer,  Vademecum 
jûr  Stiuiierende  der  romanischen  Philologie  (V/ .  v.  Wartburg).  — P.  511.  J. 
Schwabe,  Der  Konjunktiv  ivi  italienischen  Adirrbialsat^  (M.  Miltchinsky). 


PÉRIODIQUES  625 

5  ('929)-  -^  P-  3  ^5-  ^-  Ganiillscheg,  Frauiôsische  Etyinologien.  Deuxième 
;,érie  :  coqueluche  («  capuchon  de  femme  >-,  de  l'anc.  fr.  coquille,  m.  s.,  m. 
néerl.  ko<^(^el,  m.  s.,  modifié  peut-être  par  capuche  ;  l'emploi  de  coqueluche  au 
sens  de  «  toux  «  serait  amené  par  l'influence  de  cornette  «  coiffure  de  femme  » 
en  rapport  étymologique  apparent  avec  corner  au  sens  de  «  râler  »  en  par- 
lant d'un  cheval  ;  M.  G.  ne  cite  pas  d'ailleurs  d'emploi  de  cornette  à  ce  sens 
spécial  de  cor  nage  (de  cheval),  la  toux  de  la  coqueluche  ne  ressemble  que  très 
imparfaitement  au  carnage,  enfin  il  y  aurait  à  tenir  compte  du  texte  de  Paré 
(dans  Littré)  qui  semble  bien  établir  un  rapport  entre  le  nom  de  la  maladie 
et  la  douleur  de  tête  qui  en  est  le  premier  symptôme),  cocon,  cornier  (au 
sens  de  «  coin  »  se  rattacherait  au  gaul-  *korro  restitué  d'après  l'irl.  corr,  m. 
s.),  conseau  (de  consecale),  cravan  (pour  *cravenc,  d'un  gaul.  *kraoos), 
crépinière  (dérivé  de  *crespin,  de  Christi  spina),  creux  (celt.  *kros),  cuffat 
(d'origine  wallonne,  dérivé  de  kuf  =:  cuve),  culave  (fris,  kœl-afen),  curage 
«  poivre  d'eau  »  (pour  scurage  de  scurrago), <fflî7  «  faux  »  (gaul.  *dalgis,  et. 
irl.  delg),  dame-jeaime  (ar.  damaganà),  dariole  (pour  "doriole  dérivé  de  dorer), 
déhancher  (de  *ex-bodicaf  e  «  défricher  »),  débiter  (moy.  b.  ail.  Mien  «  cou- 
per »),  dègoter  (de  dégoutter),  déhait  (franc,  haip),  délabrer  (pour  *dolahrer  de 
dolabra),  délayer  (deliquare),  derle  (gaul.  "dergila  «  terre  rouge  »), 
désertes  (de  desserter  =:  de  -f-  essarter),  despareiller  (le  sens  anc.  fr.  de 
«  dépouiller  »  proviendrait  de  desparer),  destrier  (non  directement  dedextra, 
mais  du  vb.  *dextrare  «  conduire  »,  donc  non  pas  le  cheval  qu'on  mène 
à  droite,  mais  le  cheval  de  tête,  celui  qui  mène),  détalinguer  (rattaché  au 
néerl.  staag-lijne),  disette  (gaul.  *dis-étto,  de  dis  privatif  et  de  *étlo  gaulois 
supposé  d'après  le  germ.  «5  «  aliment  »),  dorine  (dérivé  de  dore'),  dosse  (celt. 
'dosto,  cf.  irl.  dos  «  buisson  »),  douille  (anc.  ht  ail.  dâla  «  rigole  »),  dravière 
«  mélange  de  grain  «  (du  franc.  *dragipa  «  grains  »),  drenne  (d'un  gaul. 
*truidila,  celt.  tru::idi  «  grive  »  ;  remarques  sur  divers  types  dialectaux  dési- 
gnant la  grive,  trè,  tro,  trui),  drille  «  variété  de  chêne  »  (pour  druille,  de 
'drullia,  forme  gallo-rom.  dérivée  du  gaul.  *derua  «  chêne  »),  drille  «  sou- 
dard »  (du  bret.  druillad  «  troupe  »,  s.  e.  de  soldats),  drousser  la  laine 
(néerl.  drus  «  lie,  résidu  »),  druge,  drugeon  (rattachés  par  druger  et  un  gallo- 
rom. 'rfru/iVa/ïî  au  gaul .  dlutos  «vigoureux  »).  Nous  avons  dû  résumer 
d'une  façon  si  sommaire  les  notes  étymologiques  de  M.  G.  que  l'argumen- 
tation souvent  très  forte  qu'il  présente  n'a  pas  laissé  de  traces  dans  ce  compte 
rendu.  Il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  les  notes  de  M.  G.  sont  le  plus  sou- 
vent elles-mêmes  extrêmement  sommaires  et  son  argumentation  un  peu 
courte.  Sa  défiance  des  étymologies  acceptées  est  le  plus  souvent  très  légi- 
time et  son  désir  d'effacer  du  dictionnaire  un  certain  nombre  d'  «  origine 
inconnue  »  fort  louable.  Encore  voudrait-on  que  M.  G.  ne  s'exposât  pas  au 
reproche  d'avoir  trop  peu  fait  l'histoire  des  mots  qu'il  se  propose  d'expliquer, 
comme  nous  l'avons  indiqué  rapidement  pour  coqueluche,  ou  d'avoir  accepté 
uop  facilement  les  formes  ou  les   sens  que  lui  donnaient  les  dictionnaires. 


624  PÉRIODiaUES 

comme  M.  Schuchardt  le  note  (p.  602)  à  propos  de  hnsctte.  —  P.  545.  M.L. 
Wagner,  Jiuletispauisch-Jrabisches.  —  P.  350.  A.  Stimniing,  Die  Eutwich- 
liifiijsgescbicbte  der  «  Destruction  de  Rome  ».  Remarques  critiques  sur  l'ar- 
ticle de  iM.  V.  Ettmayer  (Z5.,  XXXVill,  665  ;  cf.  ci-dessus,  p.  145),  en 
particulier  discussion  de  l'hypothèse  sur  la  conservation  dans  la  Destruc- 
tion de  fragments  d'un  ancien  poème  en  strophes  de  12  vers.  Cela  dit, 
M.  St.  s'applique  à  son  tour  à  distinguer  dans  la  Destruction  entre  parties 
anciennes  et  parties  récentes,  et  surtout  à  marquer  les  modifications  appor- 
tées au  poème  par  l'auteur  de  la  rédaction  qui  le  soude  à  Fierabras.  —  P. 
589.  A.  Kolsen,  Altprot'en:{^alisches  (6-8).  Chansons  A  vion  vers  darai  chanso 
de  R.  d'Aurenga,  Beui  plat^  e  ^nes  gen  de  Gaucelm  Faidit  et  notes  à  Bel  m'es 
quicufass'  ueimais  un  vers  de  Peire  d'Alvernhe. 

Mélanges.  —  P.  601.  M.  Mever-Lûbke,  à  propos  de  l'article  de 
M.  Oehmann  sur  noi-l  {Zs.  XL,  529  ;  cf.  ci-dessus,  p.  621),  rappelle  que  le 
passage  de  a  à  0  n'est  pas  un  phénomène  celtique  général,  mais  seulement 
britannique,  ce  qui  rend  douteuse  l'explication  de  M.  O.  —  P.  602. 
H.  Schuchardt,  Buseite  (cf.  ci-dessus,  p.  619),  nom  donné  à  la  fauvette  d'hi- 
ver en  raison  de  sa  couleur  ;  hourgin  (cf.  ci-dessus  p.  618)  non  de  IJoo'yo; 
mais  du  verbe  mérid.  hourja;  p.  602,  remarques  rapides,  mais  à  méditer,  sur 
la  présence  de  m-  à  l'initiale  des  conjonctions  adversatives  dans  diverses 
langues  ;  p.  605,  Sonica,  terme  français  du  pharaon  ou  de  la  bassette,  est 
passé  en  suédois,  polonais,  allemand,  hongrois,  et  en  Italie,  au  moins  à 
Venise  :  Vienne  a  pu  être  le  centre  d'expansion  du  jeu  et  du  mot  ;  p.  604, 
ital.  visto  etc.  :  à  propos  de  l'étymologie  proposée  {Zs.,  XL,  545  ,  cf.  ci- 
dessus,  p.  621)  par  G.  Rohlfs,  M.  Sch.  rappelle  et  maintient  son  explication 
devisto  par  le  développement  d'une  onomatopée  du  type  pst  !,  en  insistant  sur 
le  rôle  de  l'onomatopée  dans  la  formation  du  vocabulaire.  —  P.  612. 
A.  Zauner,  Ziir  Geschichte  der  Labialcn  und  Palatalen  ini  Fran:^ôsischen. 
Remarques  sur  les  articles  de  Stimming  et  de  Meyer-Lûbke  (cf.  ci-dessus, 
p,  429).  —  P.  619.  M.  L.  Wagner,  Sardisch  kenâbura  «  Freitag  ».  De  cenâ 
purâ  à  l'ablatif,  la  longueur  de  Vo  expliquant  le  déplacement  d'accent  ; 
l'existence  de  cette  expression  en  Sardaigne  serait  en  relation  avec  la  pré- 
sence de  forts  éléments  juifs  déportés  en  Sardaigne  au  i^r  et  au  ii^  siècle. 
—  P.  621.  M.  L.  Wagner,  Altpisan.  moccobello,  alog.  muccubtllu 
«  Besteclmngsgeld  »,  altkai.  mogobell  «  H- echselgitvinn  ».  Rattaché  à  l'arabe 
kabala  «  tirer  de  l'argent  de  qqn  ». 

Comptes  rendus.  —  P.  623.  Beitràge  ^ur  Lope  de  Vega-Bibliographie  {k. 
Hàmel).  —  P.  633.  O.  Schultz-Gora,  Pr(yi'en:;^ilische  Studien,  I  {C 
Appel). 

6  (192 1).  —  P.  641.  J.  Brûch,  Zu  Meyrr-Lûbkcs  etymologischen  Wùrterlmch 
(7521-8491).  —  P.  655.  W.Simon,  Charakteristik  des  judenspanischen  Dialekts 
von  Saloniki.  Textes  et  traductions,  grammaire  et  lexique. 

Mélanges.    —  P.  690.  J.    Bruch,  Fr:^.  béguine.  Cf.  ci-dessus,  p.   618.  Le 


PÉ1UODIQ.UES  62  5 

néerl.  beghine  n'est  pas  k  source  du  mot  fra;içais,  c'est  au  contraire  un 
emprunt  au  français  :  le  mot  original  pourrait  être  le  néerl .  he^gaert  qui 
aurait  subi  en  franc,  un  changement  de  suffixe  ;  ces  échanges  réciproques 
s'expliquent  par  la  diffusion  de  l'ordre  en  divers  pays.  —  P.  691.  J.  Briich, 
Fr^.  champion  und  nhd.  Kampf.  Cf.  ci-dessus,  p.  621.  — P.  6^)^.  L. 
Spitzer,  Fran-^ôsiiche  Elyiiiologien.  i.  Fr~.  bernard-l'hermite,  cf.  ci-dessus 
p.  618,  rattaché,  contre  l'opinion  de  M.  Gamillscheg,  au  nom  propre 
Bernard  ;  —  2.  Fr:;^.  brouiller  «  verivirreii  »,  grouiller  «  tvimnieln  »,  ail. 
brodeln  et  grudehi  ;  —  3.  Fr^.  cagnard,  cagneux,  critique  des  étymologies 
proposées  par  M.  Gamillscheg,  cf.  ci-dessus  p.  619  ;  4  Fr:^.  caillebote 
«  Zap/t'H  itiin  Verhinden  der  Mastenhôl:^er,  Liïckeiistiick  »  ;  —  5.  Fi^.  exaucer 
une  prière  «  ein  Gehet  erhoren  »,  origines  bibliques  de  l'expression  ;  —  6. 
Fr^.  pauvre  hère  «  elender  Schluckher  »,  ranaché  à  ha  ire. — P.  703.  L.  Spitzer, 
VolhstïmiUch-dtsch.  Mackes  u  Schlâge  »,  del'hébr.  niakkah  a  coup  ».  —P.  704. 
L.  Spitzer,  Ital.  ette,  du  lat.  et  désignant  la  ligature  &,  considérée  comme 
signe  d'une  valeur  minime.  —  P.  706.  L.  Spitzer,  Tessin.  papadû  «  Kessel- 
haken  ».  —  P.  706.  E.  Herzog,  cifri.  acouder,  acouter  «  niederlegen  »,  de 
accubitare  dérivé  de  cubare  ;  étude  intéressante  des  emplois  du  mot  en 
anc.  fr.  —  P.  713.  H.  Tiktin,  Zii  niiii.  porumb  «  Mais  ».  —  P.  715.  O. 
Schulz-Gora,  Nochinals  lu  Pons  de  Capduelh  und  Peire  Vidal.  —  P.  718. 
E.  Winkler,  Vom  eiigadiniscbeii  Psalter  des  Durich  Chiampel.  Sur  un  exem- 
plaire de  la  ii'fi  édition  (1562)  avec  dédicace  de  Chiampel  au  comte  de 
Tarasp,  Eustache  a  Stanipa. 

Comptes  rendus.  —  P.  721.  E.  Lercli,  Die  Bedeulung  der  Modi  ini  Fran:{osi- 
schen  (W.  v.  Wartburg).  —  P.  724.  E.  Seifert,  Zur  Entiuicklung  der  Propa- 
roxytona  aus  'iXQ,  -ita,  -itu  ini  Galloronniiiisclmi  (E.  Breuer).  —  P.  728.  E. 
W'mkXcx,  Marie  de  France  (E.  Richter).  —  P.  732.  Comedia  faniosa  de  Las 
Hurlas  Feras  de  Julian  de  Armendari^,  éd.  S.L.  M.  Rosenberg(A.  Hâmel). — 
P.  733.  Romania,  XLIII-XLV  (A.  Hilka).  —  P.  753.  Livres  nouveaux.  — 
Index. 

M.  R. 


Romania,  XLVll.  40 


CHRONIQUE 


La  section  des  sciences  historiques  et  philologiques  de  l'École  pratique  des 
Hautes  Études  (Paris),  fêtera  le  i"  décembre  1921,  avec  un  retard  de  trois 
années  qui  s'explique  suffisamment,  le  cinquantenaire  de  sa  fondation  par 
Victor  Duruv.  Elle  publiera  à  cette  occasion  un  volume  de  Mélanges  dont 
nous  rendrons  compte. 

—  M.  J.-U.  Jarnik,  professeur  à  l'Université  tchèque  de  Prague,  a  pris  sa 
retraite  en  1919.  Il  a  été  remplacé  comme  professeur  de  langues  romanes 
par  M.  Max  Kfepinsky  ;  M.  V.  Tille,  professeur  de  littérature  comparée,  a 
été  chargé  de  la  chaire  de  httérature  française  à  la  même  Université.  A 
l'Université  Masaryk  à  Brno,  M.  P.  M.  Haskovec  a  été  nommé  professeur 
de  langues  et  littératures  romanes  et  M.  Ch.  Titz  professeur  extraordinaire 
de  philologie  romane  (1920). 

Publications  annoncées. 

MM.  Brandin,  Jeanroy  et  Langfors  viennent  de  mettre  sous  presse,  pour 
la  Société  des  Anciens  textes  français,  l'édition,  annoncée  ici  il  y  a  vingt  ans 
(XXX,  157)  des  Jeux  partis  du  XIII^  siècle.  Elle  formera  deux  volumes  : 
l'impression  du  premier  est  fort  avancée. 

—  Dans  la  collection  des  Classiques  français  du  moyen  dge  les  Poésies  de 
Charles  d'Orléans,  éd.  par  Pierre  Champion. 

Collections  et  publications  en  cours. 

Dans  la  Bibliothèque  du  XV^  siècle,  t.  XXII  et  XXIII,  M.  Pierre  Champion 
a  publié  le  Procès  de  condamnation  de  Jeantie  d'Arc,  texte,  traduction  et  notes 
(xxxii-428  et  cx-4i3  P3ges  avec  6  planches).  L'éditeur  ne  s'est  pas  contenté 
de  reprendre  le  célèbre  travail  de  Jules  Quicherat  et  il  a  fait  vraiment  œuvre 
originale.  Le  premier  volume  donne  le  texte  complet  de  l'expédition  authen- 
tique en  latin  établie  par  Thomas  de  Courcelles,  assisté  de  Guillaume  Man- 
chon, d'après  la  minute  française  des  interrogatoires.   Cette  minute,  oeuvre 


C11KOMU.UL  627 

Je  Guillaume  Manchon,  est  perdue,  mais  nous  en  avons  un  fragment  écourté, 
commençant  à  la  douzième  séance  du  procès  dans  quelques  cahiers  du  ms. 
lat.  8858,  connu  sous  le  nom  de  manuscrit  d'Urfé.  M.  Ch.  a  reproduit,  sous 
les  passasses  correspondants  de  l'expédition  en  latin,  le  texte  français  du  ms. 
d'Urfé.  Un  index  analytique  des  faits  et  des  noms  de  personnes  et  de  lieux 
termine  ce  premier  volume.  Le  deuxième  volume  nous  donne  une  traduction 
moderne  complète  de  l'expédition  latine  ;  il  faut  remercier  M.  Champion 
d'avoir  mené  à  bien  ce  long  et  difficile  travail  ;  il  l'a  commenté  non  seule- 
ment dans  une  introduction  étendue,  mais  aussi  dans  de  précieuses  notes 
qui  marquent  fortement  ce  que  notre  connaissance  de  l'époque  de  Jeanne 
d'Arc  a  gagné  depuis  Q.uicherat.  La  physionomie  des  personnages  mêlés  au 
procès  y  apparaît  avec  cette  précision  à  laquelle  M.  Pierre  Champion  nous 
avait  déjà  habitués  par  ses  travaux  sur  Charles  d'Orléans  et  sur  Villon  et  qui 
fait  revivre  pour  nous  une  des  périodes  les  plus  complexes  et  les  plus  troublées 
de  notre  histoire  nationale.  —  M.  R. 

—  Pour  son  17e  exercice  (19 18)  la  Geselhchaft  fur  romanische  Literalur 
a  distribué  son  42^  volume,  Der  festlàiidiiche  Biievc  de  Hanslone,  Fassung  IJI, 
t.  11,  Einleitung,  Entwicklungsgeschichte  der  Sage,  Anmerkungen,  Glossar 
und  Namenverzeichniss  ;  éd.  par  A.  Stimming. 

—  Dans  la  collection  des  Beihefte  iiir  Zeitscbrift  fur  ron/aniscbe  Philologie 
ont  paru  les  n°^  suivants  : 

61.  Die  Muiidart  voH  Aniane  (Hérault)  itii  aller  und  neuer  Zeit  von  Otto 
Zaun  ;  1917,  xxiil-285  pages  et  8  cartes.  —  Pour  l'époque  ancienne  les  docu- 
ments utilisés  sont  les  cartulaires  d'Aniane,  de  Gellone  et  des  Guillems  de 
Montpellier,  l^s  livres  de  compte  des  consuls  d'Aniane,  et  des  documents  des 
archives  communales  d'Aniane  :  l'état  moderne  a  été  étudié  dans  une 
enquête  sur  place  à  Aniane,  S'-Guilhem-du-Désert,  etc. 

62.  Der  Ausdruck  des  kon:{essivens  Gedankens  in  den  alttwrdilaUeiiiscbeii 
Mundarlen  nebst  einem  Anhange  das  Proveiiialiscbe  hetreffeiid  von  Margarete 
xMiLTSCHiNSKY-WiEN  ;  1917,  VIII-188  pages. 

65.  Der  Roman  von  Claris  und  Laris  in  seinen  Beiiebungen  ^ur  altfraniôsi- 
scben  Artusepik  des  XII.  und  XIII.  fahrbunderts  unter  hesonderer  Berikksichti- 
gung  der  Werhe  Cresliens  von  7 rayes  von  Martin  Klose  :  1916,  xix-320 
pages. 

64.  Die  «  Dauw  d' intrigue  «  in  der  franiôsischen  Original-komodie  des  XVI. 
und  XVII.  Jabrhunderts  des  XVI.  und  XVII.  Jahrhunderts  von  Charlotte 
DiETscHY  ;  1916,  v-74  pages. 

6).  GlosMire  der  romanischoi  Muiularten  von  Zell  {La  Basoche)  und  Schônen- 
herg  ini  Breuscbtal  (Behnont)  in  den  Vogesen  von  Adolf  Horning  ;  1916.  iii- 
200  pages. 


62N  CHKOXIQUK 

Comptes  rendus  sommaires. 

B.  A.  Terracini,  Questioni  di  vietodo  nella  liuguisticu  storica  ;  Firenze,  Ariani, 
192 1  ;  in-8,  58  pages  (extrait  de  Atcnc  e  Roiini,  II,  1-6,  192 1).  — Analyse 
vigoureusement  poussée  des  principes  et  des  méthodes  des  néo-grammai- 
riens, d'une  part,  avec  leur  insuffisance  historique,  et,  d'autre  part,  des 
aperçus  qu'ouvre  sur  l'histoire  d'innovations  Unguistiques  déterminées  la 
considération  des  répartitions  géographiques  ;  la  conclusion  marque  le  pro- 
grès de  la  linguistique  historique  dans  le  sens  de  la  réalité  historique, 
comme  un  aspect  de  l'histoire  de  la  cuhure.  L'ensemble  de  l'étude  est 
d'un  extrême  intérêt  en  ce  qu'elle  replace  avec  netteté  l'effort  d'invention 
scientifique  de  l'école  née  autour  de  M.  Gilliêron  dans  le  développement 
des  conceptions  linguistiques  et  permet  ainsi  à  tous  une  conscience  plus 
exacte  des  positions  respectives  et  des  gains  acquis.  —  M.  R. 

M.  L.Wagnbr,£)/>  Beiiehiingeii  iwischen  Wort-  iind  Sachfoischung{Geiiiuinisch- 
Romanische  Monatschrift,  VIII,  1920,  p.  45-58).  —  Dans  cette  conférence 
par  laquelle  M.  Wagner  a  inauguré  son  enseignement  universitaire,  l'au- 
teur s'est  proposé  d'examiner  de  nouveau  les  rapports  entre  l'étude  du  mot 
et  l'étude  des  choses.  Après  avoir  passé  en  revue  les  méthodes  en  usage  pour 
trouver  l'étymologie  en  se  basant  sur  la  connaissance  des  lois  phonétiques, 
il  insiste  avec  énergie  sur  le  profit  que  le  linguiste  saura  tirer  d'une  fami- 
liarité de  plus  en  plus  intime  avec  la  vie,  les  coutumes,  la  façon  de  penser 
et  de  croire,  les  superstitions  religieuses  du  peuple  dont  il  étudie  la  langue. 
Tour  à  tour  il  nous  montre,  à  l'aide  d'exemples  bien  choisis,  l'influence  de 
la  terminologie  des  marins  et  pêcheurs  grecs  sur  les  langues  de  la  Méditer- 
ranée (turc,  sarde,  parlers  de  l'Italie  méridionale,  p.  50-51),  il  étudie  la 
transformation  de  la  sémantique  d'un  mot  transplanté  dans  des  climats  ou 
des  conditions  d'existence  fort  différents  de  ceux  de  son  pays  d'origine 
(p.  ex.  l'esp.  ~ocalo  «  socle  d'un  monument  »  arrivant  à  désigner,  au 
Mexique,  «  la  place  où  le  monument  est  érigé  »,  ou  le  mot  invieino  abou- 
tissant au  sens  de  «  pluies  torrentielles  caractéristiques  pour  la  mauvaise 
saison  dans  les  zones  tropiques  «).  M.  Wagner  invite  enfin  les  linguistes 
occupés  à  délimiter  les  groupements  linguistiques  à  l'intérieur  de  la  Roma- 
nia,  à  étudier  en  même  temps  les  différences  d'ordre  ethnologique.  Les 
aires  du  berceau  fait  en  osier  (France,  Espagne,  Portugal)  ou  en  bois  (Italie 
et  ailleurs)  pourraient  fort  bien  coïncider  avec  certaines  isophones  linguis- 
tiques. On  aimerait  qu'un  dialectologue  français  vérifiât  sur  les  lieux  l'as- 
sertion de  Vidal  de  la  Blache  qui  attribue  à  la  Champagne  du  Nord  un 
autre  type  de  maison  rurale  qu'à  la  Champagne  du  Sud  ;  cette  ligne  d'ordre 
ethnologique  coïncidera-t-elle  avec  une  orientation  dialectologique  diffé- 
rente des  deux  régions?  Et  en  remontant  plus  haut  dans  le  passé  du  pays 
aboutirait-on  à  une  ancienne  frontière  séparant    des  populations  d'origine 


CHRONiaUE  629 

différente  ?  Inutile  de  dire  que  M.  Wagner  si  familier  avec  la  vie  et  les  par- 
lers  de  la  Sardaigne  discute  en  passant  plus  d'un  problème  étymologique 
du  lexique  sarde  '.  A  la  fin  de  son  intéressante  étude,  M.  W.  relève 
le  fait  que  le  contraste  des  parlers  «  italiens  »  de  la  Gallùra  et  des  parlers 
sardes  proprement  dits  du  Logudoru  s'associe  à  des  différences  très  pronon- 
cées en  ce  qui  concerne  les  outils  ou  la  disposition  de  la  maison  ;  p.  ex.  : 
la  meule  en  main,  certaines  formes  du  fuseau,  la  ferme  «  isolée  »  à  la 
campagne,  etc.,  sont  inséparables  de  la  région  où  le  dialecte  italien  de  la 
Gallura  s'est  superposé  à  un  fonds  sarde  aujourd'hui  presque  entièrement 
effacé.  —  J.  JuD. 

Le  latin  d'Jniobe,  par  Fr.  Gabarrou;  Paris,  Champion,  1921  :  in-8,  n-257 
pages.  —  Quelques  indications  sur  l'influence  du  latin  vulgaire,  notam- 
ment pour  le  vocabulaire  :  extension  des  substantifs  dérivés  en  -lor,  -tas, 
-tio,  adjectifs  en  -bilis,  verbes  composés. 

Clemento  Merlo,  /  iionii  ro;«i7«^t  Jel  d'i  feriale;  Pisa,  tipogr.  éditrice  Cav. 
F,  Mariotti,  1918;  in-8,  21  pages.  — M.  Merlo  rassemble  les  noms  du 
jour  ouvrable  et  du  jour  de  fête  dans  les  langues  romanes  et,  grâce  à  des 
matériaux  très  abondamment  recueillis,  il  réussit  à  en  expliquer  la  forma- 
tion et  l'histoire  sémantique.  Même  après  son  exposé  sobre  et  clair  il 
subsiste  plus  d'une  question  obscure  que  l'auteur  ne  tardera  pas,  nous 
l'espérons,  à  écîaircir.  Pourquoi  le  mot  ecclésiastique  feria,  au  sens  de 
«  jour  de  semaine  »  (cf.  pong.  setrunda,  terça  feird),  n'a-t-il  nulle  part  formé 
un  substantif  populaire  pour  désigner  le  «  di  feriale  »  ?  Depuis  quel  siècle 
la  nécessité  de  distinguer  nettement  le  «  jour  du  travail  »  et  le  «  jour  de 
fête  »  s'est-elle  imposée  aux  peuples  romans  ?M.  M.  cite  le  latin  profestus 
comme  la  désignation  latine  du  «  jour  ouvrable  »,  mais  s'agit-il  d'un  mot 
usité  en  dehors  de  l'église  (cf.  Du  Gange)?  La  variété  des  termes  pour  le 
jour  ouvrable  ne  réside-t-elle  pas  dans  l'absence  d'un  terme  directeur  du 
latin  du  me  et  iv^  siècle?  Enfin  la  coïncidence  de  dl  da  lavorare,  de  l'ail. 
Werktag,  de  l'angl.  ivorMay,  du  pol.  robtiiy  est-elle  purement  fortuite  ? 
N'}'  a-t-il  pas  là  des  calques  sémantiques  du  même  genre  que  l'ail. 
Selbslmord,  Rechtschreibiing  créés  sur  siiicidium  et  ars  orthographica  du 
latin  savant? —  Dans  un  appendice,  M.  M.  aborde  le  problème  de  l'it. 
nocca,  benioccolo  avec  la  documentation  précise  et  la  vue  claire  des  diffi- 
cultés qui  rendent  ses  travaux  si  profitables.  —  J.  JuD. 

T.  G.  BuLAT,  Incercare  de  bibliografie  a  istorii  Roiiidiiihr  ;  Râmnicu-\"âlcea, 
Sândulescu,  191 9  ;  2  fasc.  in-8,  176  pages.  —  Ces  deux  fascicules  touchent 

I.  Sur  les  thithidos  «  pierres  munies  de  deux  protubérances  ressemblant 
à  des  seins  »  Qhttha  <^tittia),  voir  aussi  S.  Reinach,  Cultes,  ttivthes  et  reli- 
^iptis.  2e  éd.,  III,  381  et  note  10. 


630  CHRONIQUE 

aux  généralités  de  l'histoire  roumaine,  mais  par  là  même  ils  offrent  de 
rintérèt  pour  le  philologue.  Les  répertoires  bibliographiques  sont  si  rares 
en  Roumanie  qu'il  convient  de  faire  bon  accueil  à  celui-ci,  encore  que 
le  classement  des  ouvrages  ou  articles  dans  chaque  section  ne  soit  ni  aussi 
méthodique  ni  aussi  clair  qu'on  l'eût  souhaité.  —  M.  R. 

G.  I.  Brati.\ku,  Les  fouilles  de  Curiea  de  Argesh  {Roumanie)  ;  extrait  de  la 
Rei'ue  archéologique,  cinquième  série,  t.  XIII,  avril-juin  192 1,  p.  1-23  avec 
I  planche.  —  Les  fouilles  méthodiques  effectuées  depuis  191 5,  dans  la 
vieille  église  princière  de  Saint-Nicolas  à  Curtea-de-Arge;>,  ancienne  capi- 
tale de  la  Valachie,  ont  fait  découvrir  des  tombeaux  princiers  du  xive  siècle 
avec  des  fragments  de  costumes  et  de  bijoux,  dont  le  caractère  occidental 
est  indiscutable.  Ces  découvertes  ne  sont  pas  seulement  intéressantes  pour 
l'histoire  politique  de  la  Roumanie  :  elles  montrent  que,  dès  le  xive  siècle, 
des  influences  occidentales,  d'origine  latine,  s'exerçaient  sur  les  princi- 
pautés roumaines  en  même  temps  que  les  influences  grecques  et  slavoces, 
et  l'on  voit  assez  de  quelle  conséquence  cette  constatation  peut  être  pour 
l'histoire  de  la  langue  et  de  la  littérature  roumaine.   —  M.  R. 

G.  Pascc,  Istoiiea  Uteraturii  si  limhii  roinîiie  din  secohil  XVI:  Bucarest, 
Cartea  romuieascà,  1921  ;  in-8,  217  pages.  —  Ce  n'est  pas  là,  malgré  le 
titre,  une  histoire  de  la  langue  et  de  la  littérature  roumaines  au  xvi»  siècle  ; 
mais  une  série  de  notices  sur  les  documents  manuscrits  ou  imprimés, 
textes  religieux  ou  juridiques,  lettres,  documents  d'archives,  qui  sont 
connus  jusqu'à  ce  jour  pour  cette  période.  Ces  notices  sont  d'importance 
et  d'intérêt  très  variables,  et  M.  P.  n'y  a  pas  toujours  marqué  avec  une 
netteté  suffisante  ce  qu'il  y  apportait  de  nouveau  et  ce  qu'il  devait  à  ses 
devanciers.  Ce  volume  peut' rendre  service  comme  inventaire  de  documents 
et  comme  répertoire  de  questions  posées.  Mais  le  classement  général, 
fondé  sur  la  présence  ou  l'absence  du  rotacisme,  n'est  pas  commode  et  je 
ne  comprends  pas  le  plan  suivi  par  M.  P.  pour  le  classement  des  notices 
sur  les  documents  d'archives.  Un  index  réunit  les  mots  signalés  qui  ont 
un  intérêt  lexicographique  :  une  table  chronologique  aurait  été,  je  crois, 
utile.  Il  eût  été  bon  d'autre  part,  pour  les  textes  imprimés,  de  renvoyer 
avec  précision  à  la  Bibliografia  româtieascà  veche  de  Bianu  et  Hodoç,  y 
compris  les  addditions.  —M.  R. 

G.  PaSCU,  Mii'on  Costiii  :  De  iieaiiiul  Moldoveiiilor,  scrierea  rowîneascà  si pre- 
lucrârile  le^ejti  ;  Letopisâful  tdiii  Moldovci,  scrierea  romîncascà  jf/  traducerea 
latineascd;  extrait  de  V Archiva  de  la^i,  1921,  29  pages.  —  Étude  sur  la 
composition,  les  sources  et  l'intérêt  linguistique  des  deux  oeuvres  du  chro- 
niqueiîr  roumain. 

M.  L.  Wagn'ek,  Die  Beiichuiii^wii  des  Griecheiitniiis  in  Sardiiiieii  uiid  die  grie- 


CHROX1Q.UE  6}î 

chischni  BesUindteile  des  Sardischen  {By:;j.iȔinisch-Netigriechische  Jahrbucher, 
1,  158-169).  —  Dans  cet  article  qui  intéressera  tous  ceux  qui  étudient 
l'histoire  des  parlers  sardes,  M.  Wagner  se  propose  d'examiner  les  rap- 
ports politiques,  ecclésiastiques  et  économiques  de  l'île  avec  Byzance  qui, 
en  somme,  s'efforça  vainement  de  rester  maîtresse  de  l'ancienne  province 
romaine.  Des  deux  thèses  en  présence,  l'une,  celle  de  M.  Besta,  admet 
une  influence  profonde  de  l'empire  byzantin  sur  les  institutions  de  la  Sar- 
daigne,  tandis  que  l'autre,  celle  de  M.  Solmi,  considère  les  effets  de  la 
domination  byzantine  comme  assez  faibles.  M.  Wagner  se  rallie  à  la 
seconde  en  s'appuyant  sur  les  mots  d'emprunt  grecs  particuliers  à  la  Sar- 
daigne  et  souvent  inconnus  en  Italie.  Ces  emprunts  caractéristiques  pour 
le  sarde  se  rattachent  à  la  langue  de  V administration  :  anc.  sarde  arconte 
<"  àsyovTT];,  cavallare  <<  m  grec  K  a  |;  a  À  X  a  0 1  ; ,  condake  <  moy .  grec 
KovTâxt(ov)  qui  a  laissé  des  traces  dans  les  formules  en  usage  dans  les 
chartes  de  l'Ile.  D'autres  emprunts  sont  constatés  dans  la  langue  de  Véglise  : 
anc.  log.  miinisterc,  vmristere  <^  |j.ova<îTr;p[(ov)  ;  et  de  même  Vonomas- 
tiqiie  sarde  s'est  enrichie  de  noms  des  saints  de  l'église  orientale,  p.  ex. 
log.  Comita  <Ko[jiT|-x;,  Miiscu  <Mo'îyoî,  etc.  Il  y  aurait  évidem- 
ment lieu  d'examiner  à  nouveau  lesquels  de  ces  noms  de  saints  grecs  sont 
communs  à  l'onomastique  chrétienne  du  iv-vie  siècle  telle  qu'elle  est  attes- 
tée sur  les  inscriptions  de  l'Italie  méridionale  de  Rome  et  de  l'Afrique  ;  il 
faudrait  préciser  l'apport  direct  introduit  dans  l'île  par  les  Byzantins  au 
cours  du  vMxe  siècle  en  étudiant  les  noms  grecs  conservés  dans  les  chartes 
du  Codex  Cavensis  et  d'autres  de  l'Italie  méridionale,  enfin  il  faudrait 
avoir  recours  aux  noms  de  lieu  formés  à  l'aide  du  nom  de  saint  dans  l'an- 
cien exarchat  de  Ravenne  pour  déterminer  les  chemins  par  lesquels  ces 
noms  ont  pénétré  dans  l'onomastique  des  anciennes  provinces  occidentales* 
de  l'empire  Byzantin.  M.  W.  profite  de  l'occasion  pour  passer  en  revue  les 
autres  mots  d'origine  grecque  qui  se  sont  établis  dans  le  vocabulaire  sarde  : 
à  l'aide  de  critères  d'ordre  phonétique  il  distingue  un  fonds  plus  ancien 
commun  aux  dialectes  de  l'Italie  méridionale  et  à  la  Sardaigne  (p.  ex. 
log.  campid.  allaccanare,  -ai  «  se  faner»  «c^Xâyava  (cf.  aussi  le  sicil. 
allaccanari)  et  un  fonds  d'éléments  plus  récents  (p.  ex.  campid.  hàvuni 
«  écrevisse  »  <  grec  vulg.  Kâ|îO'joa^,  mais  aussi  en  Tunisie,  qabrôs) 
qui  se  sont  propagés  le  long  des  côtes,  grâce  aux  voyages  des  voiliers 
et  bateaux  pêcheurs  grecs  habitués  à  fréquenter  dès  la  plus  haute  anti- 
quité le  bassin  de  la  Méditerranée.  —  J.  Jud. 

Reduplikatiotisbildungen  im  Franiosischen  und  Italienischen  von  D^  Frieda 
Rocher  ;  Aarau,  Sauerlànder,  1921  ;  in-8,  iv-434  pages.  —  Cette  étude 
envisage  le  redoublement  dans  la  mesure  où  il  sert  à  former  des  mots 
{bonbon,  maman,  pépère,  etc.)  et  non  comme  moyen  de  style  {joli  joli, 
loin   loin,  etc.).  Dans  ces  limites  l'auteur  étudie  les   redoublements  dans 


6^2  CHRONIQUE 

la  langue  enfantine  ou  ses  imitations  et  dans  la  langue  commune  et  tente 
de  déterminer  les  notions  qui  comportent  le  plus  volontiers  l'emploi  de 
mots  à  redoublement  et  les  particularités  de  forme  que  présentent  ces  mots. 
Son  travail  est  fondé  sur  des  matériaux  nombreux,  auxquels  il  serait 
cependant  possible  d'ajouter  encore  beaucoup  (p.  ex.  pour  les  formes  abré- 
gées et  redoublées  de  prénoms,  pour  lesquelles  la  brochure  de  M.  Grégoire 
sur  Edmond  aurait  fourni  des  indications  utiles)  ;  mais  l'intérêt  n'en  serait 
pas  sensiblement  accru,  ni  les  cadres  de  classement  modifiés.  Dans  l'en- 
semble, travail  soigneux  et  utile.  —  M.  R. 

El  Cid  €71  la  hisioria,  por  R.  Mexéndez  Pidal  ;  Madrid,  1921  ;  pet.  in-8, 
52  pages.  —  L'auteur  a  reproduit  dans  cette  plaquette  l'essentiel  d'une 
conférence  donnée  à  Burgos  à  l'occasion  de  la  translation  des  restes  du  Cid 
à  la  cathédrale  :  il  s'y  efforce  de  dégager  des  embellissements  des  poètes  et 
des  dénigrements  des  adversaires  les  caractéristiques  de  la  vie  du  Cam- 
peador  qui  apparaît  comme  un  «  réalisateur  de  droit  »,  placé  par  le  jeu 
même  du  droit  médiéval  dans  des  situations  diverses  et  même  contradic- 
toires ;  c'est  l'aspect  que  nous  ofïre  la  vie  ou  la  légende  de  bien  des  per- 
sonnages du  moven  âge  français.  —  M.  R. 

Angevin  Britain  and  Scandinavia  by  Henry  Goddard  Leach  (Harvard  Studies 
in  comparative  Literature,  vol.  VI);  Cambridge  (Mass.),  Harvard  Univer- 
sity  Press,  192 1  ;  in-8,  xi-452  pages.  —  Dans  la  même  collection  ont 
déjà  paru  deux  études  dont  nous  regrettons  de  n'avoir  pu  rendre  compte  : 
Chevalry  in  Eiiglish  Literature,  Chaiicer,  Malory,  Spenser  and  Shakespeare 
by  W.  H.  ScHOFiELD  (19  )  et  Mediaeval  Spanish  Allegory  by  Ch.  R. 
PosT  (19  ).  L'étude  de  M.  H.  G.  L.,  dédiée  à  la  mémoire  de  Schofield, 
est  un  inventaire  des  influences  littéraires  exercées  sur  les  pays  Scandinaves 
par  l'Angleterre  et  indirectement  par  la  France.  Les  établissements  Scan- 
dinaves en  Angleterre  ont  été  le  point  de  départ  de  cette  influence,  dont 
l'Église  et  l'enseignement  ont  été  les  intermédiaires  puissants.  M.  L. 
examine  successivement  les  divers  groupes  d'œuvres  littéraires  :  histoire, 
légendes  occidentales,  roman  de  Tristan,  lais  bretons,  histoires  d'Arthur  et 
de  Charlemagne,  contes  orientaux,  etc.  pour  en  noter  les  transformations 
et  le  retentissement  dans  les  pavs  Scandinaves. 

AuCASSiN  ET  NicOLETTE,  kritischer  Texi  mit  Paradignien  und  Glossar  von 
Hermann  Suchier.  Neunte  Auflage,  bearbeitet  von  Walther  Suchier  ; 
Paderborn,  Ferdinand  Schôningh,  1921  ;  in-8,  Lx-iii  pages.  —  l^^Roina- 
iiia  a  rendu  compte  en  leur  temps  des  éditions  successives  de  cette  utile 
publication.  Hermann  Suchier  avait  muni  les  dernières  éditions  d'un  com- 
mentaire français.  Dans  celle-ci  on  est  revenu  à  l'allemand.  Ce  change- 
ment rendra  le  travail  moins   utilisable  pour  l'enseignement  du  français 


CHRONiaUE  633 

dans  les  universités  étrangères.  Le  texte  critique  a  suhi  peu  de  change- 
ments; le  nouvel  éditeur  a  rétabli,  en  huit  endroits,  la  leçon  du  manuscrit, 
ce  qui  est  très  louable.  L'exposé  grammatical  a  été  quelque  peu  modernisé, 
le  glossaire  revu  et  augmenté.  —  A    L.\ngfors. 

Le  dialecte  liégeois  au  XVIh  siècle  ;  les  trois  plus  anciens  textes  (1620-16 jo), 
édition  critique  avec  commentaire  et  glossaire  par  Jean  Haust  (Biblio- 
thèque de  la  Faculté  de  Philosophie  et  Lettres  de  l'Université  de  Liège, 
XXVIII)  ;  Liège,  Vaillant-Carmanne,  et  Paris,  Champion,  1921  ;  in-8, 
84  pages.  —  De  ces  trois  textes  le  premier  est  l'ode,  de  ton  très  acadé- 
mique, adressée  en  1620  au  curé  Mathieu  Naveau  ;  le  second  est  un  sonnet 
de  1622  contre  un  ministre  protestant,  le  troisième,  dont  la  composition 
peut  se  placer  en  1623  et  1630,  est  une  moralité  plaisante,  qui  se  trouve 
être,  en  fait,  le  plus  ancien  monument  du  théâtre  proprement  liégeois.  — 
M.  R. 


ERRATA  ET  ADDENDA 


p.  398-9.  Aus  deus  exanplesde  l'anc.  fr.  sisme  «  sisième  »  qe  j'ai  cités,  il 
faut  joindre  celui  qi  figure  au  v.  824  de  la  troisième  des  Trois  versions  rimées 
de  révangile  de  Nicodème  (éd.  G.  Paris  et  A.  Bos,  1885,  p.  167): 
Il  ert  [ms.  esteyt]  la  situe  ore  du  jur. 
La  première  version  porte  au  v.  81 1  (//'.,  p.  26)  : 
Ço  fu  la  siste  hure  del  jur.  —  A.  Th. 

P.   451.  Au  titre  du  n"  58  des  Beihefte  ajouter  le  nom  de  l'auteur,  M.  J. 

U.  HUBSCHMIED. 


TABLE    DES    MATIERES 


Pages. 

Bkdihu  (].'),  Les  assonances  en  -c  et  en  -ic  dans  la  Chanson  de  Roland.  465 

FouLET  (L.),  Comment  ont  évolué  les  formes  de  l'interrogation.  .  .  .  243 

Glixelli  (S.),  Les  Contenances  de  Table i 

H.A-UST  (J.),  Étymologies  wallonnes  et  françaises 547 

JuD  (J.),  Mots  d'origine  gauloise  ?  (2=  série) 481 

LÂNGFORS  (A.),   Le  Miroir  de    Vie  et  de  Mort  par  Robert  de  TOmme 

(1266),  modèle  d'une  moralité  wallonne  du  xve  siècle 511 

LoT-BoRODiNE  (M.),    Les  deux  conquérants   du    Graal  :   Perceval  et 

Galaad 41 

M.^RCHOT  (P.),  Notes  étymologiques 207 

PiAGET  (A.),  Les  Princes  de  Georges  Chastelain 161 

RoKSETH  (P.),  La  diphtongaison  en  catalan 532 

Studer  (P.),  Notice  sur  un  manuscrit  catalan   du  xve  siècle  (Bodley 

Oriental  9) ,  98 

Weston  (J.),  The  Perlesvaus  and  the  Vengeance  Raguidel 349 

MÉLANGES 

Bertoni  (G.),  *Capsea 579 

—  Intorûo  a  una  denominazione  alto-italiana  dell'  «  ape  »  :  anvida.  362 
Poulet  (L.),  Pour  le  commentaire  de  Villon  :  notes  sur  le  vocabulaire.  580 
Hœpffner  (E.),  Chanson  française  du  xiiie  siècle 367 

—  Le  Chansonnier  de  Besançon 105 

HuET  (G.),  Un  épisode  de  VYsengriniiis  et  quelques  récits  apparentés..  383 

KjELMAN  (H.),  Sur  deux  épisodes  de  Gautier  de  Coincy 588 

Marchot  (P.),  Wallon  /;/  <  ancien  ht-all.  scaro 117 

—  Wallon  7tôrè  <  *oraricium 116 

Morawski  (J .  ),  L'auteur  de  la  seconde  Vie  des  Pères 381 

Prixet  (M.),  Remarques  onomastiques  sur  le  IVallhariiis 3H2 

Thomas  (A.),  Ane.  franc,  sisme  «  sixième  » 388  et  633 

—  Nouveaus  témoignajes  sur  le  jargon  (1464  et  1484-1486) 389 

—  Percoindar  dans  la    Passion  de  Clermont-Ferrand 360 


TABLE    DES    MATIÈRES  635 


COMPTES  RENDUS 

Brunot  (F.),  Le  renouvellement  des  méthodes  grammaticales  (L.  Pou- 
let)       130 

Cohen  (G.),  Mystères  et  moralités  du  manuscrit  617  de  Chaniilly 
(E.   Hoepffner) 607 

Dragan  (N.),  Doua  manuscripte  vechi  :  codicele  Todorescu  ^i  codi- 
cele  Marpan,  studiu  si  transcriere  (A.  Rosetti) 123 

Lambley  (K.),  The  teachiug  and  cultivation  of  the  Prench  Language 
in  England  during  Tudor  and  Stuart  times  (H .  Lemaître) 403  ' 

Levi  (E.),  Ugucclone  da  Lodi  e  i  primordi  délia  poesia  italiana 
(A.  Jeanroy) 599 

Massera  (A.  P.),  Sonctti  burleschi  e  realistici  dei  primi  due  secoli 
(A.  Parducci) 393 

Meillet(A.),  Linguistique  historique  et  linguistique  générale  (L. Poulet).     119 

Sëpulcri,  Lat.  camisia,  it.  cdmice  tcc.  ;  —  Intorno  al  nome  di  un  sin- 
golare  tipo  di  costruzione  pugliese  ;  —  IvaX.  fanuolo,  fn:^iohtto; — 
Franc,  truhle  «  specie  di  rete  »  (J.  Jud) 595 

Wallenskôld  (A.),  Les  Chansons  de  Conon  de  Béthune  (A.  Lâng- 

fors) 605 

—    Strassburger-ederna,  den  iilsta  bevarade  texten  pâ  franske  spra- 

kct  (E.  Muret) 421 


PÉRIODIQUES 

Archiv    fur   das    Studium    der   neueren    Sprachen    und  Litteraturen, 

CXXXIII  (1915),  1-2  (A.  Làngfors) 613 

Literaturblatt  fur  germanische  und  romanische  Philologie,  XL-XLI, 

1919-20  (E.  M.) 152 

Mémoires  de  la  Société  de  linguistique  de  Paris,  XXI,  1919-20  (M.  R.).  617 

Modem  Philology,  I-XVII,  1903-20  (M.  R.) 443 

Neophilologus,  V-VI,  1919-21  (M.  R.) 614 

Revista  lusitana,  XX-XXII,  1917-19  (M.  R.). 616 

Romanic  Review,  X-XI,  1919-20  (M.  R.) 135 

Studier  i  modem  Sparkvetenskap,   IV-VI,    1908-17  (M.  R.) 426 

Zeitschrift  fur  romanische  Philologie,  XXXVIIL  I9i4-I7(M.  R.) 137 

—  —  XXXIX,  1917-19  (M.  R.) 128 

—  —            XL,  1919-20  (M.  R.) 617 


6^6  TABLE    DF.S    MATIÈRES 

ANNONCES  ET  COMPTES  RENDUS  SOMMAIRES 

.■iliXiViiiir  (RoiulII!  d')  en  prose,  cd.  par  A.   Hii.ka  (M.  R.) 457 

Anglade  (J  .  ),  Las  Leys  d'amor 148 

Appel  (C.)-  Voir  E.  Levy. 

7-  Arnaud  (F.)  et  G.  Morin,  Le  langage  de  la  vallée  de  Barcelonnette .  15$^/ 

AucASsiN  ET  NicoLETE,  éd.  par  H.  et  W.  Suchier  (A.  Langfors). .  . .  632 
Barrau-Dihigo  (L.).  Voir  Foulché-Delbosc. 

B.\TTiSTi  (C),  Testi  dialettali  italiani 449,  450 

Bkdier   (J.),    L'esprit    de   nos    plus    anciens   romans  de   chevalerie.  149 

—  Quelques  scènes  de  la  Chafison  Je  Roland 447 

Bertoni    (G.),   Per  l'elemento  germanico  nella  lingua  italiana  e  per 

altro  ancora;  Anticritica  (M.  R.) 454 

—  Poésie,  leggende,  costumanze  del  medio  evo  (A.  Jeanroy). . . .  458 

Bonnaffé  (E.),  Dictionnaire  des  anglicismes  (L.   Foulet) 154 

Bratianu  (G.  L),  Les  fouilles  de  Curtea  de  Argesh  (M.  R.) 630 

Breuer  (H.),   Altfranzôsisch-veronesische  Fassung  der   Légende   der 

heiligen  Katharina  von  Alexandrien 449 

Bueve  de  Hansfone,  Fassung  III,  t.  II,  éd.  par  A.  Stimming 627 

Bul.\t(T.  g.),  Incercare  de  bibliografie  a  istorii  Românilor  (M.  R.)...  629 

Bulletin  du  Jubilé  de  Dante  Alighieri 147 

Burn.\m  (J.  M.),  Palaeografia  iberica,  fasc.  2 448 

Champion  (P.)>  Procès  de  condamnation  de  Jeanne  d'Arc  (M.  R.).  . .  626 
Chansons  satiriques  et  hachiques  du  XIII^  siècle,  éd.  par  A.   Jeanroy  et 

A.  LÂNGFORS 147 

Cbastelaine  (La)  de  Vergi,  éd.  avec  une  version   en  français  moderne, 

par  A.  Mary  (L.  Foulet) 158 

Clédat  (L.),  Manuel  de  phonétique  et  de  morphologie  historique  du 

français  (A.  Jeanroy) 153 

CoNON  de  Béthune,  Chansons,  éd.  par  A.  Wallenskôld 148 

Denis  Piramus,  La  Fie  Seint  Edniwul,  éd.  par  H.  E.  H.\xo  (L.  Foulet).  156 
DiETSCHY  (Ch.),  Die  «  Dame  d'intrigue  »  in  der  franzôsischen  Origi- 

nal-komôdie 626 

DuRRiEU  (P.),  Une  «  Pitié  de  Notre  Seigneur  »  (A.  Langfors) 158 

Ed.mont  (E.).  Voir  J.  Gilliéron 

Ernout  (A.),  Recueil  de  textes  latins  archaïques  (O.  Bloch)   455 

EsposiTO  (M.),  Mélanges  philologiques,  premier  fascicule  (M.  R.)..  ..  457 

Falorsi  (G.),  Le  concordanze  dantesche 460 

Farinelli  (A.),  Viajes  por  Espana  y  Portugal  desde  la  edad  média..  464 
Foulché-Delbosc  (R.)  et  L.  Barrau-Dihigo,  Manuel   de   l'hispani- 
sant, t.  1 464 

Gabarrou  (Fr.),  Le  latin  d'Arnobe 629 


TABLE    DES    MATIERES  637 

Gavel  (H.),  Essai  sur   l'évolution  de   la  prononciation  du   castillan 

depuis  le  xiv«  siècle 455 

Gelis  (F.  de),  La  vraie  langue  d'oc  (C.  Brunel) 152 

Gerhard  (J.),  Beitrage  zur  Kentniss  der  prahistorischen  franzôsischen 

Synkope  des  Pànultimavokals 450 

Gerold  (Th.),  Le  manuscrit  de  Bayeux,  texte  et  musique  d'un  recueil 

du  xv^  siècle • 448 

GiLLiÉRON  (J.)  6t  E.  Edmoxt,  Supplément  de  Y  Atlas  linguistique  de 

la  France,  t.  I 1 48 

GoRCEix  (S.).  Voir  N.  JORGA. 

Grammoxt  (M.)>  Traité   pratique  de  prononciation  française,  2^  éd. 

(L.  Poulet) 153 

Haust  (J.),  Le  dialecte  liégeois  au  xviie  siècle  (M.  R.) 633 

—         Notes  d'étymologie  wallonne  (M.  R.) 456 

Haxo  (H.  E.).  Voir  Dexis  Piramus. 

HiLKA  (A.).  Voir  Alexandre. 

Hornix'g  (A.),  Glossare  der  romanischen  Mundarten  von  La  Baroche 

und   Belmont 627 

HuBER  (A.),  Eine  altfranzôsische  Fassung  des  Johanneslegcnde 450 

HuBscHMiED  (J.  U.),  Zur  Bildung  des  Imperfekts  im  Frankoprovenza- 

lischen,  cf.  Err.\ta,  p.  640 451   y 

Jacques  de  Longuyon,  Les  Vœux  du  Pmu,  éd.  par  R.  L.  G.  Ritchie 

(M.R.) 452 

Jeanrov  (A.).  Voir  Chansons  satiriques 147 

JORGA  (N.)  et  S.  Gorceix,  Anthologie  de  la  littérature  roumaine  des 

origines  au  xx*  siècle 151 

Juret  (C.),  Glossaire  du  patois  de  Pierrecourt '  449 

Klose  (M  .),  Der  Roman  von  Claris  und  Larls 627 

Kocher  (Fr.),  Reduplikationsbidungen  im  Franzôsischen  und  Italie- 

nischen  (M.  R.) 63 1 

Kuersteiner  (A.  F.).  Voir  Lofez  de  Ayala 148 

LÂNGFORS  (A.),  Un  jeu  de  société  du  moyen  âge,  Ragemon  le   Bon 

(M.  R.) 462 

—     Voir  Chansons  satiriques. 

Laxglois  (Ch.-V.),  L'esprit  de  Gui  (A.  Lângfors) 465 

/Laubscher  (G.  G.),  The  syntactical  causes  of  case  réduction  in  Old 

French 45  3 

Leach  (H.  G.),  Angevin  Britain  and  Scandinavia 652 

Levé  (A.),  La  tapisserie    de    la  reine   Mathilde,  dite    tapisserie    de 

Bayeux  (M.  R.) 156 

Levi    (E.),    Antonio  da  Ferrara,  rimatore    del  secolo  xiv  (A.  Jean- 
rov)      459 

—       I  lais  brettoni  e  la  leggenda  di  Tristano  (L.  Foulet) 159 


638  TABLE    DhS    MATlÈRliS 

Levy  (E.)i  Provenzalisches  Supplement-Worterbuch 148  et  448 

Uys  iVAinor  (Las),  éd.  par  J.  AxGLADE, 148 

Libro  Jf  Apohnio,  an  old  spanish  poem,  éd.  par  C.  C.  Marden 45} 

LoPEZ  DE  Ayala,  Pofiias,  éd.  par  A.  F.  Kukrsteinek. 148 

Maccarone  (N.),  La  vita  dcl  latino  iu  Sicilia  fino  ail'  ctà  normanna 

(M.  R.) 150 

Mardem  (C.  C).  Voir  Lihro  de  Apohnio.    . 

.Marouzeau  (J.),  La  linguistique  ou  science  du  langage 150  »^  , 

Mary  (.A..),  Les  amours   de  Frêne  et  Galeran,  suivies  du  Bel  Inconnu  ' 

(L.  Foulet) 158 

—  Voir  Chaslelaine  de  Vergi. 

Menendez  Pidal  (R.),  El  Cid  en  la  historia 652 

Merlo  (C),  I  nonii  romanzi  del  di  feriale  (J.  Jud) 629 

—  Parole  e  idée 454 

Meyer-Lûbke  (W.),  Romanisches  etymologisches  Wôrterbuch 149 

MiLTCHiKSKY-WiEN  (M.),  Der  Ausdruck  des  konzessiven  Gedankes  in 

den  norditalienischen  Mundarten 627 

Mœrner  (M.).  Voir  Purgatoire  de  saint  Patrice. 
MoRix  (G.;.  Voir  F.  Arnaud. 

Mulertt  (W.),  Laissenverbindung  und  Wiederholung  in  den  Chan- 
sons de  geste 149 

Naudieth  (Fr.),  Der  Trobador  Guillem  Magret 449 

Neri  (F.),  La  famiglia  di  Golia 458 

NiESTROY  (E.),  Der  Trobador  Pistoleta 449 

NiLSSON  (M.  P.),  Primitive  time-reckoniog 149 

Paetz  (H.),  Ueber  das  gegenseitige  Verhàltnis  der  venetianischen,  der 
franko-italienischen  und  der  franzôsischen  gereimten  Fassungen  des 

Bueve  de  Hantone 449 

Pascu  (G.),  Eeitriige  zur  Geschichte  der  rumànischen  Philologie. ...      151 

—  Istoriea  literaturii  si  limbii  romane  din  secolul  xvi  (M.   R.).     630 

—  Miron  Costin,  De  neainuJ  Moldovenilor ,  etc 630 

Pianto  (Un)  di  Maria  in  dialetto  siciliano  del  sec.  xiv  (M.  R.) 460 

PsiLAKDER  (Hj.),  En  fragment  af  den  tyska  Trojasagani  det  Wrangel- 

ska  Biblioteket  pâ  Skokloster 462 

Purgatoire  (Le)  de  saint  Patrice  du  ms.  B.  N.  fr.  25545,  éd.  par  M.  Mœr- 
ner (A.  Jeanroy) 157 

Pu§cariu  (S.),  Istoria  literaturii  romane  (M.  R.) 152 

Rajna  (P.),  I  centenarii  danteschi  passati  e  il   centenario   présente 

(M.  R.) 460 

—  Letterature  ncolatine  e  «  medioevo  universitario  »  (M.  R.)..  464 

—  Sur  le  Lancelot  eu  prose 447 

RiTCHiE  (R.  L.  G.).  Voir  Jacques  de  Longuyox. 

Saixéax  (L.),  Le  langage  parisien  au  xixe  siècle I5S  v 


TABHi    DES    MAllÈRHS  639 

Salonius  (A.  H.),  Vilœ  Palrum,  Ivritische  Untersuchungen,  etc 149 

Salverda  de  Grave  (J.  J.),  Over  de  beklemtoonde  klinker  in  Amour 

en  enkele  andere  woorden  (G.  G.) 455 

Salvioni  (C),  Dell'  elemcnto  germanico  nella  lingua  italiana 152 

ScHMiDT  (Fr.),   Die   spanischen  Elomente  ini   franzôsischon    Worts- 

chatz  (M.  R.) 450 

ScHWARTZ  (W.),  August  Wilhelni  Schlegels  Verhàltnis  zur  spanis- 
chen und  portugiesischen  Literatur 149 

SoRRENTO  (L).  Voir  Pianto  di  Maria. 
y^SpiTZER  (L.),  Aufsàtzc  zur  romanischen  Syntax  und  Stilistik 1511^ 

—  Katalanische  Etyniologien 456 

Spoerri  (T.),  Il  dialetto  délia  Valsesia 455 

Stiefel  (H.),   Die  italienische  Tenzone  des  xiii.  Jahrhunderts 149 

Stimming  (A.).  Voir  Biuve  de  Hanstone. 

4  Stimming  (E.),  Der  Accusativus  cum  Infinitivo  im  Franzôsischcn.  . .     451  «-^ 

SucHiER  (H.  et  W.).  Voir  Aucassin  el  Nkolete. 

Terracini  (B.),  duestioni  di  metodo  nella  linguistica  storica  (M.  R.).     628  ^ 

Theodor  (H.),  Die  komischen  Elemenre  der  altfranzôsischea  Chan- 
sons de  geste 449 

Thierri  de  Vaucouleurs,  Vie  de  saint  Jean  l'Évangéliste,  éd.  Huber.     450 

Troie  (Roman  de)  allemand.  Voir  Psilander. 

Urena  (P.  H.),  Tablas  cronolôgicas  delà  literatura  espanola  (M.  R.).     152 

Vettermann  (E.),  Die  Balen-Dichtungeu  und  ihre  Quellcn  (M.  R.).     451 

Vie  de  sailli  Edmond.  Voir  Denis  Piramus. 

Vœux  du  Paon.  Voir  Jacques  de  Longuvon. 

Wagner  (M.  L.),  Die  Beziehungen  des  Griochentums  in  Sardinien, 
und  die  gricchisdien  Bestandteile  des  Sardischen  (J.  Jud) 630 

—  Die  Beziehungen  zwischen  Wort-  und  Sachforschuug  (J.  Jud).     628 

—  Sùd-sardische  Trutz-  und  Liebes,  Wiegen-  und  Kinderlieder.     450 
Wallenskôld  (A.).  VoirCoNON  de  Béthune. 

WuLFF  (A.),  Die  frauenfeindlichen  Dichtungen  in  den  romanischen 
Literaturen  des  Mittelalters 149 

Zal'N  (O.),  Die  Mundart  von  Aniane  (Hérault)  im  alter  und  neuer 
Zeit 627 

CHRONIQUE 

Nécrologie  :  H.  Andrescn,  G.  Baist,  A.  Birch-Hirscht'eld,  W.  Foerster, 
E.  Freymond,  E.  Levy,  H.  Morf,  A.  Rambeau,  H.  Schneegans,  Fr.  Set- 
tegast,  G.  Thurau,  446. 

Nominations  :  Universités  allemandes,  446  ;  Universités  autrichiennes,  447  ; 
Universités  tchéco-slovaques,  626. 

Retraites  :  M.  J.-U.  Jarnik,  626. 


640  TABLK    DES    MATIERES 

Centenaire  de  l'Kcole  des  Chartes,  147;  — Cinquantenaire  de  l'École  des 
Hautes  Kiudes,  section  des  sciences  historiques  et  philologiques,  626  ;  — 
Sixième  centenaire  de  la  mort  de  Dante,  147,  447. 

Congrès  de  l'histoire  de  la  médecine,  147. 

Universités:  M.  Kr.  Nyrop,  docteur  honoris  causa  de  l'Université  de  Paris, 
446  :  M.  R.  Menéndez  Pidal,  docteur /.'o»();/5  causa  de  l'Université  de  Tou- 
louse, 446  ;  —  Tableaux  de  coordination  des  enseignements  littéraires  de 
Paris  (1920-21  et  1921-22),  447. 

Projets  de  publication  :  Alain  Chartier,  Le  Ouadrilogue  iuveclif,  éd.  par 
M"e  E.  Droz,  448  ;  —  Cercanion,  Poésies,  é^.  par  A.  Jeanroy,  448  ;  — 
Guernes  de  Pont-Sainte-Maxence,  Vie  de  saint  Thomas  de  Cantorbéry,  éd. 
par  E.  Walberg,  149;  — Jeux  partis  de  XI 11^  siècle,  éd.  par  L.  Brandin, 
A.  Jeanroy  et  A.  Lângfors,  626;  —  Charles  d'Orléans,  Poésies,  éd.  par 
Pierre  Champion,  626  ;  —  Dictioiniaire  historique  du  parler  iieujchdtelois  et 
suisse  romand  par  W.  Pierreliumbert,  147;  —  Dictionnaire  des  patois 
romans  de  la  Moselle  par  L.  Zeliqzon,  147. 

Collections:  Acta  Societatis  humaniorum  litterarum  Lundensis,  149;  — 
Atlas  linguistique  de  la  France,  148  ;  —  Beihefte  zur  Zeitschrift  fur  roma- 
nische  Philologie,  149,  449,  627  ;  —  Bibliothecahispanica,  148  ;  —  Biblio- 
thèque du  xve  siècle,  626;  —  Bibliothèque  méridionale,  148  ;  —  Biblio- 
thèque de  la  Faculté  des  Lettres  de  Strasbourg,  448  ;  —  Classiques  fran- 
çais du  moyen  âge,  147  ;  —  EUiott  monographs  in  the  romance  languages 
and  littératures,  453  ;  —  Gesellschaft  fur  romanische  Literatur,  626  ;  — 
Publications  de  la  Scottish  Text  Society,  452;  —  Romanische  Arbeiten, 
149  ;  —  Romanische  Texte,  448. 

Errata  et  addenda,  633. 


Le  Propriétaire-Gérant,  É.  CHAMPION. 


MAÇON,     PROTAT    FRERES,    IMPRIMEURS 


ROMANIA 


MAÇON,  PROTAT  FRERES,  IMPRIMEURS 


ROMANIA 

RECUEIL    TRIMESTRIEL 

CONSACRÉ    A    l'kTUDE 

DES    LANGUES    ET    DES    LITIÉRATURES    ROMANES 

FONDÉ    EN     1872    PAR 

Paul  MEYER  et  Gastok  PARIS 

PUHLIh    PAR 

MARIO    ROQUES 

Pur  remembier  des  aiiccssurs 
Les  diz  e  les  faiz  e  les  murs 
Wace. 


Tome  XLVIIl 
51e  ANNÉE.  —   1922 


PARIS    (VIO 

LIBRAIRIE  ANCIENNE  EDOUARD   CHAMPIOÎs 


5,    Q.UAI    MALAQ.UAIS,    ) 
TOUS    DROITS    RÉSERVÉS 


VA     MÉDIAL     POSTTONIQUE 
DANS  LES   LANGUES   ROMANES 


Si  Ton  tait  abstraction  d'un  très  petit  nombre  de  formes  où 
Va  médial  posttonique  est  le  produit  d'une  assimilation  régres- 
sive, telles  qu'alàcer  à  côté  d'alecer  et  anas,-àtis  pour  le 
primitif  anes,-itis,  encore  en  usao^e  au  temps  de  Plante,  les 
mots  latins  qui  ont  un  a  bref  à  la  pénultième  sont  tous  d'ori- 
gine étrangère.  Il  ne  saurait  d'ailleurs  en  être  autrement  puisque 
Va  que  nous  avons  en  vue  représente  une  sonnante  brève  indo- 
européenne et  que  ces  sortes  de  sonnantes  sont  rendues  par  / 
<*('  ou  par  u  en  italique,  tandis  qu'elles  le  sont  par  a  en  grec, 
en  celtique  et  en  ibère  :  lat.  ex-timu-s,  :  gaul.  *ex-tamos,  v. 
gall.  eilhain;  lat.  sept-imu-s  :  ibère  *sept-amo-s,  esp.  Siétamo, 
ville  de  la  province  de  Huesca  ;  lat.  simul  :  gr.  ôixaXc-ç,  crall. 
hafal;  lat.  cam-ura:  gr.  /.ai^.-apz,  ibère  Camàra,  esp.  Câmara, 
ville  de  la  province  d'Oviedo. 

Si  nous  en  étions  réduits  pour  l'étude  des  proparoxytons  qui 
présentent  un  a  bref  à  la  pénultième,  aux  seuls  renseigne- 
ments que  nous  apportent  les  rares  noms  communs  empruntés 
au  grec  par  les  grammairiens  de  l'époque  impériale,  plus  d'un 
point  risquerait  de  rester  obscur  ;  par  bonheur,  l'ancienne 
nomenclature  géographique  des  pays  qui  devaient  entrer  un 
jour  dans  le  domaine  roman,  contient  un  nombre  considérable 
de  noms  formés  au  moyen  des  sufBxes  -aro-,  -alo-,  -aco-, 
-ato-,  -amo-ou  -a no-  ;  ce  sont  ces  dérivés  onomastiques  que 
je  me  propose  de  consulter  sur  les  destinées  de  Va  médial  post- 
tonique; mais  avant  de  les  appeler  en  témoignage,  il  sera  bon 
d'entendre  quelques-unsdes  mots  de  même  formation  qui,  après 
avoir  pénétré  dans  le  lexique  latin,  se  sont  irradiés  dans  les  divers 
idiomes  romans  ;  de  cette  façon,  nous  embrasserons,  d'un  seul 

Romania,    XLVIII. 


2  t:.    PHILIPON 

coup  d'œil,  les  traitements  divers  que  ces  idiomes  ont  tait  subir 
à  chacun  des  suflixes  qui  font  l'objet  de  l'étude  qu'on  va  lire. 

SuFFixH-aro-.  Les  noms  formés  au  moyen  de  ce  sutfixe  que 
le  latin  a  légués  au  roman  sont  en  nombre  considérable.  Voici 
d'abord  quelques-uns  de  ceux  qui  appartiennent  au  Icxicon  : 

Barbarus,  du  grec  [iâpSapo-;,  adonné  l'italien  et  l'espagnol 
bârbaro  «  barbare  »,  l'italien  bàrbero  et  le  milanais  barber 
«  cheval  de  course  »,  le  v.lyon.  barbro  «  sauvage,  désert  »  et  le 
français  barbe  «  cheval  de  sang  oriental  ». 

Cammarus  «  écrevissc  »,  du  grec  y.x;j,aapc-r  «  crevette  »,est 
représenté  par  le  napol.  gàmmaro,  le  vénit.  gàmbaro,  le  gen. 
gàmbao.  le  sarde  kdnibaru,  Vh^l.  gâtubero,  le  bologn.,  le  milan, 
et  le  piém.  gâiiiber,  l'esp.  gàmbaro,  le  prov.  cambre  et  le  rhoda- 
nien ou  franco-provençal  chambra. 

Le  latin-grec  camara  s'est  fait  conspuer  par  VAppendix 
Probi,  ce  qui  ne  l'a  pas  empêché  d'ailleurs  de  faire  son  chemin 
dans  le  monde  :  sauf  l'italien  littéraire,  le  provençal  et  le  fran- 
çais, qui  se  reclament  de  cam  era,  tous  les  autres  parlers  romans 
sont  les  clients  de  camara:  napol.  càmmara,  vénit.  câinara, 
milan.  càiTura  en  regard  de  camarér,  bologn.  camara  à  côté 
de  camaràda,  esp.  et  ptg.  camara. 

Le  latin  passer,  qui  jusqu'à  ce  jour  s'est  montré  réfractaire  à 
l'analyse  étymologique  des  latinistes  ',  n'est  sans  doute  pas 
autre  chose  que  l'adaptation  latine  du  mot  passàr  que  son 
mode  de  formation  dénonce,  à  lui  seul,  comme  étant  d'ori- 
gine exotique.  Quoi  qu'il  en  soit,  ce  qu'il  y  a  de  certain  c'est 
que  passer  n'a  pas  eu  de  succès  en  roman  :  à  part  l'italien 
littéraire  passera,  passerolto  et  le  provençal  passer,  passerai  ^  qui 
se  sont  adressés  à  lui,  tous  les  autres  parlers  romans  ont  été 
frapper  à  la  porte  de  passar,  en  dépit  de  l'anathème  lancé 
contre  lui  par  VAppendix  Probi  :  napol.  pdssaro  postulé  par  pas- 
sariello,  \émi.  pAssara  ïtxn.^mxl^^n. passer  etpassarin  <■  friquet  », 
piém.  passera  et  passarera  a  cage  pour  la  chasse  aux  petits 
oiseaux  »,  roum.  pasâre,  esp.  pâjaro,  ptg.  pàssaro,  catal.   pàs- 

1.  Cf.  A.  Walde,  Lateinisches  Etymohgiiches  Vôrterhuch,  p.  451. 

2.  R.-iynouard,  Lexique    roman,   IV,   446,  447  ;  E     Lévy,    Proven^^alisches 
Supplenieiil-lVorle?bnch,yi,  125,  126. 


V.-i    MEDIAL    POSTTONIQ.UE    DANS    LES    LANGUES    ROMANES         3 

lira  «  alcvon  »,  v.  franc,  pàsserc,  passe,  tx.  passereau  <<passa- 
i-ellu-. 

Parmi  les  suffixes  étrangers  au  latin  qui  ont  participé  à  la 
formation  du  vocabulaire  géographique  des  pays  romans,  il 
n'en  est  aucun  dont  le  rôle  ait  été  plus  important  que  celui  du 
suffixe  -aro-.  Les  noms  auxquels  ce  suffixe  a  donné  nais- 
sance nous  apparaissent  nombreux  en  Sicile,  en  Italie,  en 
Espagne  et  en  Gaule.  En  voici  quelques-uns  : 

Le  nom  de  Tamarus  désignait  une  rivière  du  Samnium, 
pays  primitivement  occupé  par  des  populations  ibéro-sicanes  ', 
c'est  aujourd'hui  le  Tdminaro.  C'est  à  des  cours  d'eau  homo- 
nymes de  ce  fleuve  que  Tamara,  ville  d'Espagne,  et  Tamara, 
ville  du  Portugal,,  ont  emprunté  leur  nom.  L'affaiblissement  de 
ïa  médial  posttonique  se  remarque  dans  Tâniera,  province  de 
Ferrara.  Tous  ces  noms  dérivent  d'une  racine  hydronymique 
indo-européenne  bien  connue  que  le  celtique  possédait  égale- 
ment, aussi  trouvons- nous  en  Grande-Bretagne  un  fleuve 
'['y.'j.xzz-:,  auj.  le  Tamer  qui  a  donné,  son  nom  à  la  ville  rive- 
raine de  Tx;j.âp-^,  auj.  Tamertowîi,  dans  le  Devonshire^.  Le 
Tamarus  de  la  Grande-Bretagne  avait  un  homonyme  en  Nor- 
mandie, ainsi  qu'en  témoigne  le  nom  de   Tamerville,  Manche. 

Le  Tan  a  rus,  affluent  du  Pô,  que  la  langue  officielle  désigne 
sous  le  nom  de  Tânaro,  s'appelle  dans  la  langue  du  pays  Tane, 
pour  un  plus  ancien  *  làiier  5.  La  gémination  de  la  consonne 
suffixale  explique  le  nom  de  Tauarro,  ville  de  la  province  de 
Ségovie. 

LeTartàrus,  rivière  de  Vénétie,  auj.  le  Tàrlaro,  porte  un 
nom  que  nous  retrouvons  développé  au  moyen  du  suffixe 
-ôna,  dans  Tartarouue,  torrent  de  la  Lozère. 


1.  Sur  l'occupation  de  l'Italie  méridionale  par  les  Sicanes,  voy.  Viigile, 
Aeu.  VIII,  328  et  son  commentateur  Servius  ;  Caton,  fragm.  56  ;  Pline, 
N.H,  III,  69.  Quant  à  l'origine  ibère  des  Sicanes,  elle  est  attestée  par  Thucy- 
dide, \T,  2,  Denys  d'Halicarnasse,  I,  22,  Hphore,  fragm.  5]  et  Philiste  de 
Syracuse,  fragm.  5. 

2.  Ptolémée,  2,  3,  3. 

3.  Toppino,  Il  dialetto  di  Castellinaldo,  dans  VArchivio  glottolojyico  italiano, 
t.  XVI,  p.  535.  Sur  l'étymologie  de  ce  nom,  voy.  Whitlev  Stokes,  IVorl- 
schat^  der  keltischfii  Sprachcinbeil ,  p.  122. 


4  E.    PHILIPON 

La  rivière  de  Calabre  qu'Aviénus  nomme  Aesarus  est 
aujourd'hui  VEsaro. 

C'est  au  même  mode  de  formation  que  sont  dus  les  noms  du 
Rôsaro  ,  affluent  de  la  Magra,  du  Pâiiam,  affluent  du  Pô,  de  la 
Sûvara,  rivière  de  Toscane,  et  du   Téllaro,  fleuve  de  Sicile. 

Le  nom  de  g  a  bar  us,  qui  signifiait  «  torrent  »  dans  la  langue 
des  régions  pyrénéennes,  nous  apparaît  pour  la  première  fois 
dans  les  écrits  du  célèbre  évèque  d'Orléans  Théodulfc,  à  la  fin 
du  viii^  siècle.  C'est  par  gabarus  ou  plutôt  guabarus  que  s'ex- 
pliquent le  nom  du  Gave  de  Pau  qu'un  acte  de  i3-)3  écrit  Gnave 
et  celui  du  Gave  tfOhron  qu'un  titre  de  1388  appelle  Gaver  '. 
C'est  également  à  guabarus  que  remontent  le  nom  du  Gabre, 
ruisseau  de  l'Ariège,  et  celui  du  Gaure,  ruisseau  de  l'Aude.  La 
gémination  de  la  consonne  suffixale  s'est  produite  dans  Gabarra, 
ville  de  la  province  de  Lérida,  sans  doute  redevable  de  son  nom 
à  un  gabarus  espagnol. 

Guabarus  dérive,  au  moyen  du  suffixe  ibère  -aro-,  de  la 
racine  hydronymique  *guab  qui  explique  le  nom  du  Gabas, 
affl.  de  l'Adour  qu'un  titre  de  1548  appelle  Giiaba:(<C  *Gu  a  bâ- 
tis^ et  peut-être  aussi  celui  du  Gabellus,  affluent  du  Pô  (Pline 
3,  118).  Le  dérivé  Gaveronne,  avec  gémination  de  Vti  suffixale, 
désigne  un  ruisseau  de  la  Charente.  11  va  de  soi  que  la  persis- 
tance de  la  gutturale  dans  les  dérivés  de  guab-  exclut  toute 
idée  d'origine  gauloise,  puisque  le  gaulois  répond  par  /»  à  la 
iabio-vélaire  gu.  Quant  à  rapprocher  gabarus  de  gabaia,  ainsi 
que  le  fait  M.  Dauzat  5^  on  n'y  saurait  songer,  puisque  le  g  de 
gabata  est  un  g  palatal  indo-européen,  comme  le  montrent  le 
gascon  jaie  en  regard  de  gave  et  le  poitevin  jède  à  côté  de 
Gaveronne. 

Dans  l'hydronymie  de  la  péninsule  ibérique,  le  suffixe  -àri- 
a  été  préféré  au  suffixe  -aro-:  au  sud,  l'a  s'est  maintenu: 
Tiétar  <cTétare,  affl.  du  Tage.  Alniar  <C  A.\ma.r\,  affl.  du 
Tormes  ■*.  Au  nord,  il  est  tombé  :  Tanibre<C  Ta  mari,  fleuve 
de  Galice. 


1.  Raymond,  Diction,  topogr.  des  Basses-Pyrénées,  s.  v, 

2.  Raymond,  loc.  cit.,  s.  v. 

3.  Roi>iania,X\y ,  252. 

4.  Cf.  Alnui,  fleuve  d'Étrurie. 


LA    MÉDIAL    POSTTOMIQ.UH    DANS    LES    LANGUES    ROMANES         5 

Dans  la  vallée  du  Rhône,  on  peut  citer  Vlcanis,  aujourd'hui 
VEygue,  rivière  du  département  de  la  Drôme  ',  ainsi  que  le 
*Tavarus,  aujourd'hui  le  Tave,  pour  un  plus  ancien  *Taver, 
torrent  du  département  du  Gard  -. 

Dans  le  domaine  de  la  langue  d'oïl,  les  formations  féminines 
en  -ara,  abondent. 

VEvre,  aujourd'hui  VYèvre,  affluent  du  Cher,  est  une 
ancienne  Avara.  Dès  l'époque  mérovingienne,  l'a  médial  post- 
tonique s'était  affaibli  en  c,  ainsi  que  le  montre  la  forme  Avéra 
qui  se  lit  dans  la  vie  de  saint  Austrégésile,  évêque  de  Bourges, 
mort  au  commencement  du  vu''  siècle.  C'est  aussi  par  Avara 
que  s'explique  le  nom  de  VEvre,  rivière  de  Maine-et-Loire. 

Arvara,  VAvre,  affluent  de  l'Eure,  est  nommée  Arva  dans 
un  acte  de  965,  Arve  dans  la  chronique  de  Benoît  (II,  28101) 
et  Arvre  dans  un  titre  de  150.3  qui  copie  une  forme  archaïque. 
Ce  nom  dérive  du  thème  Arva-  que  l'on  retrouve  dans  le  nom 
de  YArve,  affluent  du  Rhône. 

Avant  d'arriver  à  Oise,  le  nom  d'Isara  a  dû  passer  par  les 
formes  intermédiaires  Isera  >,  Esera  '*,  *Eisere,  *Eise,  et  Aise 
qui  est  la  forme  constante  dans  les  textes  parisiens  du 
xiii^  siècle  i. 

La  rivière  que  Grégoire  de  Tours  désigne  sous  le  nom  d'Os- 
CâraÇH.  F.,  III,  I9)est  aujourd'hui  YOiiche,  plus  anciennement 
VOusche,  affluent  de  la  Saône.  Son  nom  actuel  implique  les 
étapes  successives  *  Oschara,  *  Oschere  :  il  nous  montre  que  l'at- 
ténuation en  e  de  1'^  médial  posttonique  est  postérieure  à  la 
transformation  en  chuintante  de  la  gutturale  sourde  devant  a. 

C'est  par  Incara  que  s'explique  le  nom  d'Ancre  porté  par 
trois  rivières  de  France,  dont  Tune  appartient  à  la  Cliampagne, 
l'autre  à  la  Picardie  et  la  troisième  à  la  Normandie.  La  ville 
picarde   qui  avait    emprunté  son  nom  à  VIncara  et  qui    reçut 

1.  Brun-Durand,  Diction,  topogr.  de  la  Drôme,  s.  v. 

2.  C'est  du  thème  Tavaro-  que  dérive  le  nom  de  la  Tavaria,  fleuve  de 
Corse. 

3.  Diplôme  de  Clovis  II,  apud  D.  Bouquet,  Recueil,  IV,  637;  Aimoin,  De 
gestis  Franconiiu,  ibidem,  III,   110. 

4.  Fortunat,  Cannina,  7,  4,  15:  et".  Esera  dans  un  diplôme  de  Louis  le 
Bèguede  879,  apud  D.  Bouquet,  IX,  415. 

5.  Sur  les  représentants  successifs  de  e  en  français,  voyez  Romania,  XXXIX» 
519- 


6  E.    PHII.IPON 

d'Albert  de  Luvnes  celui  qu'elle  porte  aujourd'hui,  est  appelée 
Encra  dans  un  diplôme  de  Charles  le  Chauve  de  870  '.  Le 
champenois  Ancre,  en  regard  du  bourguignon  Ousche,  manque 
de  clarté. 

L'Ose,  rivière  de  la  Côte-d'Or,  est  apparemir.ent  une  ancienne 
*Ausàra,  à  en  juger  du  moins  par  le^  nom  de  YOierain  qui 
s'explique  par  A  us àrân  e^  cas  oblique  d'Ausàra. 

Nous  avons  signalé  en  Italie  une  riricre  du  nom  de  Rôsaro; 
c'est  une  ancienne  Rosàra  qu'on  doit  reconnaître  dans  la 
rivière  du  département  de  l'Allier  qui  porte  aujourd'hui  le  nom 
de  Rose.  Développé  au  moyen  du  suffixe  -ia- ,  le  thème  Rosara 
a  donné  naissance  au  nom  de  Rosar-ia,  aujourd'hui  Rosière, 
nom  porté  par  un  ruisseau  du  département  de  l'Orne. 

Le  ru  de  Sévrc  est  nommé  Savara  dans  un  diplôme  de  Chil- 
debert  P""  de  558  et  Savra  dans  un  diplôme  de  Charles  le 
Chauve  de  870  ^ 

La  rivière  qu'un  document  de  Tépoque  carolingienne 
désigne  sous  le  nom  de  Salera  s'appelait  à  l'origine  Salara, 
ainsi  qu'en  témoigne  le  dérivé  *Salarenna,  la  Salerenne, 
rivière  du  département  du  Cher.  C'est  aujourd'hui  la  Grande- 
SaiiJdre. 

En  arrivant  dans  la  vallée  de  la  Somme,  les  Gaulois  chan- 
gèrent le  nom  ligure  de  Sunicna  que  portait  cette  rivière  en 
celui  de  Sa  maru-s  ',  d'où  le  nom  de  Samaro-briva  -^  qu'ils 
donnèrent  à  la  ville  qui  est  aujourd'hui  Amiens.  Le  nom  origi- 
naire de  la  rivière  ne  s'en  maintint  pas  moins  dans  l'usage 
populaire  ;  c'est  le  seul,  notamment,  que  connaisse  Grégoire  de 
Tours  5.  Le  féminin  Sa  ma  r  a  eut  un  sort  plus  prospère;  il  se 
survit,  en  effet,  dans  le  nom  de  la  Sambre. 

1.  D.  Bouquet,  Recueil,  VIII,  625. 

2.  D.  Bouquet,  Recueil,  IV,  623,  et  VIII,  629.  Le  thème  Savo-  duquel 
dérive  Sin'-i.ira  a  été  germanisé  en  Sava,  les  langues  germaniques  répondant 
par  a  à  \'o  indo-européen  ;  de  là  le  nom  de  la  Save  que  nou5  donnons  à  l'af- 
flueni  du  Danube  que  les  Latins  nommaient  Saz'os  ;  cf.  Œsterley,  Histor.- 
geogr.    IVôrlerhuch  des  deutschen  Miltelalters,p.  598. 

5.  Ptolémée  2,  9,  4  :  Saaaoo;.  Le  nom  de  Siimena  que  Foilunat  épelle 
Sômëna  (7,  4,  15)  a  été  latinisé  en  Sumina. 

4.  Caesar.  B.  G.,  V,  47. 

5.  Grégoire  de  Tours,  H  .F.,  II,  9,  éd""  W.  Arndt,  p.  77,  1.   15,  note  e. 


L'-^    MEDIAL    POSTTONiaUE    DANS    LES    LANGUES    ROMANES         7 

Le  suffixe  -aro-  et  sa  forme  consonnantique  -ar-  ont  joué 
un  rôle  considérable  dans  la  toponomastique.  Parmi  les  innom- 
brables villes  qui  leur  doivent  leur  nom,  il  me  suffira  de  citer 
Càmaro  en  Sicile  et  Càmara  en  Asturie,  Albare  en  Vénitie  et 
Alhar  en  Galice,  CAntara  à  l'ancien  royaume  de  Naples  et  Càntaro 
à  l'ancien  royaume  de  Grenade,  Pcllaro  ville  de  Calabre,  Sâr- 
dara  ville  de  Sardaigne,  Albaro  du  thème  indo-eur.  albho- 
«  blanc  '),  ville  de  Galice. 

La  ville  portugaise  de  Bràga  se  nommait  Brâcârâ  au 
temps  de  l'empire  romain  '.. 

L'esp.  gândara  «  terre  inculte  »  désigne  une  soixantaine  de 
localités  de  Galice;  à  côté  de  Gândara,  on  rencontre  la  forme 
syncopée  Garnira,  ainsi  que  la  forme  Ganda  qu'il  faut  rappro- 
cher de  Braga  <  B  r  a  c  à  r  a . 

Lâttero,  nom  d'un  village  napolitain,  remonte  àLattaru, 
ainsi  que  le  montre  le  dérivé  Lattarico  qui  désigne  une  petite 
ville  de  la  province  de  Cosenza.  En  Espagne,  Lattarusest 
passé  dans  la  déclinaison  en-i,  et  c'est  là  ce  qui  explique  le 
nom  de  Latre,  village  d'Aragon. 

Mêla  (II,  80)  donne  le  nom  de  castelluiu  Latara  et  le  géo- 
graphe de  Ravenne  (IV,  28)  celui  de  civiias  Latara,  corr.  Lat- 
tara,  à  l'ancien  port  commercial  de  Montpellier  qu'un  titre  du 
xiii^  siècle  appelle  portiis  Lataruiii.  Lattarum  a  donné  Latte{s^ 
comme  Gi.  barus  d.  àonwé  Gaves .  Quant  à  1'^  finale,  elle  est 
peut-être  due  à  ce  que,  de  très  bonne  heure,  Lattarum  a  été 
pris  pour  un  génitif  pluriel  -. 

Des  actes  du  moyen  âge  cités  par  Du  Gange  donnent  au 
palais  du  Louvre,  le  nom  de  L  up  ara,  devenu  Lupera  dans  un 
diplôme  de  Charles  le  Chauve  de  857  K  C'est  cette  dernière 
torme  qu'emploie  l'auteur  de  la  Passion  de  saint  Justin  pour 
désigner  un  bourg  du  Parisis  qu'on  identifie  à  Loiivre{s),  Seine- 
et-Oise. 

C'est  par  la  gémination  de  la  consonne  suffixale   que  s'explique  le  nom  de 
Smiiène  que  portent  des  affluents  de  la  Loire,  de  l'Hérault  et  de  la  Dordogne. 

1.  Ptolémée  2,6,38;  Itin.  d'Antonin,  420,  422  ;  Ausone,  Oïdû  urh.  nohil. 
85. 

2.  E.  Thomas,  Diction,  topogr.  de  V Hérault,  p.  89.  Des  titres  du  xii^  siècle 
désignent  Lattes  sous  les  noms  de  Latas,  Lotis,  castrnvi  ou  portiis  Latanini. 

3.  D.  Bouquet,  Recueil,  t.  VIII,  p.  550. 


h  E.    PHII.IPON 

Le  village  qu'un  document  carolingien  nomme  Dovera 
et  qui  est  aujourd'hui  Dciivie.  commune  de  S;iint-Georges- 
sur-la-Prée,  Cher,  a  dû  s'appeler  primitivement  Dovara,dela 
racine  dCib  qui  est  dans  le  gaulois  dub-ro-n  «  eau  ». 

La  gémination  de  IV  suftixale  n'est  pas  rare  :  Albâiro,  ville 
d  Asturie,  à  côte  à'Albaro,  ville  de  Galice,  Gabàrra,  province 
de  Lerida,  à  côté  de  Gâbarus,  Segàrra,  province  d'Àlicante, 
Tanâno,  prov.  de  Ségovie  en  regard  de  Tânaro  province  de 
Parme . 

Suffixe  -alo-.  C'est  ce  suffixe,  auquel  les  Latins  répon- 
daient par  -ulo-,  qui  explique  les  noms  suivants  : 

Amygdala  du  grec  ijj.'jvciXrj  :  ital.  viàndorla,  napol.  avi- 
mànela^  sicil.  incnnola,  sard.  méndula,  bologn.  màndela,  vénit., 
piém.  niândola,  mil.  arviândola,  esp.  alméndra,  prov.  améndola, 
V,  lyon.  amândola  et  amandra,  v.  franc,  amandre. 

Bùfàlus,  traduction  osque  du  grec  [icûoaXcç  :  ital.  biïjalo 
et  bi'ifolo,  mil.  bi'ifol,  esp.  bi'ifalo,  prov.  briifel,  brûfe  et  brûfol,  v. 
lyon.  bofio  ',  franc,  biijfie. 

L'origine  desécâle  n'est  pas  claire  :  on  a  voulu  voir  dans 
ce  mot  un  dérivé  de  la  racine  qui  est  dans  le  latin  sécare 
«  couper  »,  mais  deux  raisons  péremptoires  s'y  opposent  :  la 
première,  c'est  la  quantité  certainement  longue  de  l'e  du  radical 
de  sêcale,  la  seconde,  c'est  que  le  suffixe  -àli-  n'est  pas  latin. 
Voici  ce  que  sêcale,  ou  sa  forme  basse  se  cal  a  ont  donné  en 
roman  :  irai,  ségak,  ségaJa,  venir,  ségale,  frioul.  siale,  bologn. 
séghela,  lomb.  ségber,  ségra,  piém.  seil,  roum.  sêcara,  engad. 
séjel,  prov.  sêgal,  ségiiel,  segle,  segue,  ^i-'gol,  v,  dauphin  segla, 
sigla,  bugeys.  ségJya,  bourg,  soille,  norm.  seille. 

Les  noms  formés  au  moyen  du  suffixe  -alo-  abondent  dans 
la  nomenclature  géographique  de  la  péninsule  ibérique  ;  je  me 
bornerai  à  citer  Cartala,  capitale  des  Olcades  -,  qu'il  faut 
reconnaître  dans  Cârtala,  province  de  Salamanca,  Carbala, 
ville  de  la  région  de  Cordoue  dont  le  nom  se  lit  sur  des  mon- 
naies frappées  dans  cette  ville,  alors  que  d'autres  monnaies  de 


1.  Sur  la  persistance  en  rhodanien  de  la  sonorité  vélaire  de  Vu  latin,  voy 
Roviaiiia,  XL,  i. 

2.  Tite  Live,  XXI,  5. 


L'.-/    MEDIAL    POSTTON'IQUH;    DANS    LES    LANGUES    RO.MAXKS         9 

même  provenance  portent  le  nom  huini.^é  de  Carhnla  ',  Cas- 
thalê  f.  que  Polybe  nomme  KajTaXwV  et  Pline  Castulo  '  et 
qu'il  faut  peut-être  identifier  à  CdstaJa  province  d'Almeria, 
Argalo,  province  de  la  Coruiia  et,  avec  gémination  de  la  con- 
sonne sufhxale,  Castalla,  province  d'Alicante,  et  Sardalla,  prov. 
d'Oviedo.  C'est  notre  suffixe  qui  explique  l'espagnol  rôbalo 
«  perche,  sorte  de  poisson  »,  sàhalo  «  alose  »  et  carvàllo,  nom 
galicien  du  chêne  rouvre. 

Le  suffixe  -alo-  appartenait  également  au  celtique  :  *lrogalo- 
«  fronde  »,  irl.  trochal,  lat.  torculum  '.  C'est  ce  suffixe  que 
l'on  trouve  dans  le  nom  des  Gahali,  peuple  gaulois  qui  s'était 
établi  dans  le  pays  qui  prit  de  lui  le  nom  de  Gévaiidan 
<C  Gahali  ta  nu.  La  capitale  de  ce  pays  se  nommait  Anderitum, 
mais  suivant  un  usage  bien  connu,  les  conquérants  lui  impo- 
sèrent leur  nom  que  l'on  reconnaît  dans  celui  de  Jàvols,  petite 
ville  du  département  de  la  Lozère  *.  C'est  la  gémination  de  la 
consonne  suffixale  qui  explique  le  nom  de  CirâJ,  village  du 
département  de  l'Orne  qu'une  monnaie  mérovingienne  nomme 
Sirallum  pour  un  plus  ancien  *Siralum. 

A  l'époque  gallo-romaine,  on  voit  apparaître  dans  la  topono- 
mastique  de  la  Gaule,  le  suffixe  composé -oialo-  '.  Ce  conglo- 

1.  Hùbncr,  Monmneuta  linguae  ibericae,  Nummi.  11°  125  a,  b. 

2.  Hùbner,  ibidem,  Nummi,  no  118;  Polybe,  X,  58,  7  ;  Pline,  H.  X.,  III, 
29. 

5.  Whitley  Stokes,  Urkeltisches  Sprachschati,  p.  138. 

4.  Caesar,  5.  G.  VII,  7  ;  Ptolémée,  2,  7,  11  ;  d.  Desjardins,  La  géogra- 
phie de  la  Gaule  d'après  la  Table  de  Peiitinger,  p.  306. 

5.  Cf.  D'Arbois  de  Jubainville,  Recherches  sur  rorigine  de  la  piopricW  fon- 
cière, p.  528  et  suiv.  et  le  compte  rendu  que  G.  Paris  a  fait  paraître  dans  la 
Romania,  XIX,  468.  C'est  certainement  à  tort  que  d'Arbois  voyait  dans  les 
formations  en-oiahnii  du  type  Maroialuni,  dts  «  notations  basses  »  d'un -oiohiiii 
hypothétique  qui  aurait  été  obtenu  par  l'adjonction  du  suffixe  -wlo-  à  des 
thèmes  en  -0  ;  c'est  en  effet  une  règle  bien  connue  de  la  dérivation  indo- 
européenne  que  la  voyelle  thématique  disparaît  devant  un  suffixe  commen- 
çant par  une  vovelle  ou  une  semi-voyelle  :  gr.  aov-jpo-;  d'ipyo-i;  ;  lat. 
Flav-iu.s  de  flavu-s,  de  telle  sorte  que  le  nom  d'homme  Seuo-  développé  au 
moyen  du  suffixe  -[olu-  aurait  donné  Scn-lolu-  et  non  pas  Seiioialn-  postulé 
par  le  prov.  Seneujol{s). 


10  E.    PHILIPOK 

mérat  sufrixal,  de  formation  obscure,  s'est  ajouté  à  des  noms 
d'homme  ou  à  des  noms  de  chose^  pour  former  des  noms  de  ville. 

Dans  le  nord  de  la  France,  l'a  s'est  atténué  en  e,  puis  en  i, 
d'où  les  formes  -oielo-,  -onlo-,  d'ordinaire  notées  par 
-ôgelo-,  -ôgilo-  :  Argentoialum  dans  un  diplôme  méro- 
vingien de  697,  Argentogelmn  dans  un  précepte  de  Pépin  de 
768,  Argentogilum,  dans  un  acte  de  824.  La  {orme  Argentoilum 
qui  apparaît,  en  1137,  dans  le  testament  de  Suger,  n'est  pas 
autre  chose  que  la  latinisation  du  roman  Argentoil  qui  par  la 
suite  s'est  développé  en  Argentneil,  ArgenteuU  '. 

Développé  au  mo3^en  du  suffixe  -oialo-,  le  nom  d'homme 
gaulois  Maros  a  donné  naissance  au  nom  de  lieu  Maroialum 
qui  se  lit  dans  une  lettre  adressée  par  Paulin  dé  Noie  à  Ausone, 
mort  en  390  ^.  Au  temps  de  Grégoire  de  Tours,  ce  nom  de 
Maroialum  désignait  les  villages  de  Mareuil,  Loir-et-Cher  et 
de  Mareil,  Sarthe.  La  première  de  ces  localités  est  encore 
appelée  Maroialum  dans  un  texte  de  la  fin  du  viii'  siècle  '. 
Je  n'ai  pas  rencontré  la  forme  Marogeliim,  mais  Mareuil-sur- 
Ay,  Marne,  est  nommé  Marogihivi  dans  un  acte  du  ix'  siècle. 
Le  roman  Maroil  latinisé  en  Maroiluni,  se  lit  dans  un  titre  de 
ii8é^ 

Dans  le  Midi  de  la  France,  les  choses  se  sont  passées  autre- 
ment :  sous  l'action  de  1'/  qui  le  suit,  \'a  s'est  vélarisé  en  0, 
puis  l'i  s'est  consonnantisé  :  *Senoialum  du  nom  d'homme 
gaulois  Se  nos,  Senoiolnin  dans  un  acte  de  1 178,  Senojol  en  121 3, 
Sennéjol  en  13  13,  aujourd'hui  SeneujolÇs),  Haute-Loire  >.  De 
même  *Maroialum  Maroioliini  en  11 60,  Marojol,  MariiejolÇs), 
Gard  ^';  *Lanoialum,  LanuejoJ,  Gard  et Laniicjoiils,  Aveyron. 
Pour  ce  qui  est  des  noms  en  -eiiil  tels  que  Casseuil  Gironde,  en 


1.  Pertz,  Diploinata,  p.  63  ;  Tardif,  Monuments  historiques,  nos  62,   118, 
425. 

2.  Paulin  de  Xole,  Cm  ni.  10,  242.  Le  nom  de  Maroialum  se  déduit  de 
l'ad).  Maroial-icu-s. 

5.  Grégoire  de  Tours,  /.'.  F.  VII,  12  et  X,  5  ;  Longnon,  Géographie  de  la 
Gaule  au  Vh  siècle,  p.  278  et  296  et  Atlas  historique,  texte,  p.  188. 

4.  A.  Longnon,  Diction,  topogr.  de  la  Marne,  p.  156. 

).  A  Chassaing  et  A.  Jacotin,  Diction,  topogr.  de  la  Haute-Loire,  p.    267. 

6.  Germer-Durand,  Dict.  topogr.  du  Gard,  s.  v. 


L.4    MEDIAL    POSTTONIQUE    DANS    LES    LANGUES    ROMANES      I  I 

regard  de  Cassitejouls,  Aveyron,  je  crois  qu'il  huit  y  voir  des 
adaptations  françaises  d'anciens  noms  provençaux  en  -ucjol  '. 

En  Auvergne  et  dans  le  Velay,  à  une  époque  récente,  la 
linale  -ciijol  s'est  réduite  à  -ctige  :  Chanteiigc(^s)  s'appelait  Chan- 
téjol  en  1598,  Chabreuge{s),  Chabréjol  en  1632  et  Venicugc,  Ver- 
ueiigeol  en.  IJ44.  -.  Dans  le  Puy-de-Dôme,  trois  localités  portent 
le  nom  de  Mareuge,  une  seule  a  conservé  l'ancien  nom  de 
Mareiijol  qui  nous  apparaît  sous  la  forme  de  Maioiolmn  dans 
un  acte  de  loéo  environ  \ 

Voici  maintenant  quelques  noms  de  lieu  tirés  de  noms  de 
chose  au  moyen  de  notre  suffixe  :  *Cassanoialum  du  gaulois 
cassanos  «  chêne  »,  est  représenté  par  le  Casseneuil  du  Lot  et 
par  les  Chasseiieiiils  de  la  Charente,  de  l'Indre  et  de  la  Vienne  '*. 

Nantoialum  qui  se  lit  dans  un  texte  carolingien,  est  le  nom 
primitif  de  Nantcuil-Jc-Haiidoiiin  et  de  dix-huit  autres  localités 
de  France.  Ce  nom  dérive  du  thème  nanhi-  a  vallée  ». 

Vernoialum  de  vernos,  nom  que  les  Gaulois  donnaient  à 
l'aune,  en  français  Fenieitil,  en  provençal  Verueùjol. 

Spinoialum   de   spina,   Epineuil. 

Carpinoialum  de  carpinu  «  charme  »,  Charneuil. 

Le  suffixe  -oialo-  est  spécial  à  la  Gaule,  mais  il  s'en  faut 
qu'il  ait  pris  possession  du  pays  tout  entier.  Son  domaine 
d'élection  paraît  être  l'Ile-de-France  et  la  Champagne.  De  là, 
par  le  Berry  et  la  Touraine,  il  rejoint  le  Poitou,  l'Angoumois 
et  la  Guyenne,  puis,  par  le  Bourbonnais,  il  gagne  l'Auvergne, 
le  Limousin  et  le  Velay.  L'Artois,  la  Normandie,  la  Bretagne, 
la  Gascogne,  le  Roussillon  et  la  majeure  partie  du  Languedoc 
lui  échappent.  Enfin,  il  est  inconnu  dans  le  bassin  du  Rhône, 
des  Alpes  à  la  mer,  c'est-à-dire  dans  une  région  oi!i  après 
l'arrivée  des  Gaulois,  les  Ligures  avaient  continué  à  vivre  en 
groupes  distincts  et  compacts,  conservant  leur  langue  et  leur 

1.  C'est  ainsi  que  le  bressan  Colegiia  <C  Coloniacum  est  devenu  le 
français  Coligiiw 

2.  A.  Chassaing  et  A.  Jacotin,  loc.  cit.,  p.  64,  53,  295. 
5.  H.  Doniol,  Cartulaire  de  Saiixilhmges,  n°^  321,  326. 

4.  D'Arbois  de  Jubainville  qui  croit  que  le  suffixe  -oialo-  n'a  servi  à 
développer  que  des  noms  de  personne  (/.  c,  p.  531)  explique  Chasseneuil  par 
Cassino-iolum,  mais  Cassïn-oiol  u-m  aurait  donné  Clmsnciiil,  comme 
A  s  ï  n  a  r  i  a  s  a  donné  Asniéres. 


12  E.    PHILIPON 

organisation  politique  '.  C'est  là  précisément  ce  qui  explique 
comment  aux  premiers  siècles  de  notre  ère,  les  suffixes  topo- 
nomastiques  ligures  -âti-,  -sco-  et  -enco-,  étaient  encore 
pleins  de  vie  dans  l'ancienne  Ligurie,  alors  que  le  suffixe 
gaulois  -ojalo-  n'avait  pas  réussi  à  y  pousser  racine. 

Suffixes  -aco-,  -ac-.  Il  y  avait  en  grec  un  suffixe  -ay.c-, 
-xj.'  auquel  les  Latins  répondaient  par  -ko-,  -\c-  :  gr.  Irr-ayi-;  : 
lat.  be!l-kii-s  ;  gr.  'jp-xy.-zz  :  lat.  sor-k-îs  gén.  C'est  ce  suffixe 
qui  nous  apparaît  dans  le  grec  i'îtp-xy.o-v  «  écaille  de  tortue, 
poterie  en  forme  de  coquille  »  dont  Isidore  de  Séville  rapproche 
le  mot  ostracus  qu'il  traduit  pzv paviiiieiituin  teslarium  ^.  Il  faut 
sans  doute  voir  une  déformation  de  ce  mot  dans  Vastracum 
glosé  tcrliDu  que  Carpentier  a  relevé  dans  les  Constiiutiones 
Neapolitanae.  Ce  même  aslracum  est  traduit  par  pavimeuimn  dans 
le  Glossaire  de  Simon  de  Gênes.  C'est  lui  qui  explique  le  sicilien 
et  le  calabrais  àstraku  «  terrasse  au-dessus  de  la  maison  »,  le 
napol.  àstreho  même  sens,  le  moy.  italien  àstraco  «  carrelage  » 
(Duez),  le  génois  âstrego,  le  comasque  dstrach,  le  milanais 
âstrcch  «  dallage  »  et  le  français  astre  «  partie  dallée  de  la  che- 
minée ».  L'adaptation  latine  astricum  rend  compte  du  moy. 
ital.  àstrico  (Duez)  et,  avec  agglutination  de  l'article,  lâsfrico 
«  pavé,  dallage  »  '. 

Le  suffixe  latin-grec  -acho-  avant  perdu  de  très  bonne  heure 
son  aspiration,  il  convient  de  classer  ici  monac(h)us  et 
stomac(h)us.  Le  premier  de  ces  noms  ou  sa  forme  féminine, 
ont  donné  l'ital.  et  le  napol.  iiwnaco,  le  milan,  et  le  gén.  mônega, 
le  piém.  mônia,  l'esp.  iiiôna^o  «  enfant  de  chœur  »,  le  prov. 
niôuegue,  mongue,  l'engad.  miioug,  le  v.  lyon.  )uoini  «  religieuse  » 
et  le  franc,  moine. 

1.  Polybe  XXXIII,  4.  7;  Strabon,  4,  i,  10.  11  ;  4,  6,  1-6;  Pline  III,  34- 

57-  47.  137- 

2.  Sur  les  dallages  en  tessons  de  poterie,  voy.  Pline,  H.  N.  XXXVI,  184- 
189;  cf.  le  grec  o^Tazo-zovîa. 

3.  C'est  au  même  procédé  de  traduction  qu'est  dû  le  nom  de  Raiirici  que 
Pline  donne  au  peuple  gaulois  que  César  appelle  de  son  vrai  nom  Rauràci. 
La  contre-épreuve  nous  est  fournie  par  le  cch.  *toualcâ,  v.  irl.  tonach,  <\\i\ 
n'est  pas  autre  chose  que  la  traduction  celtique  du  lat.  liiiiïca  ;  cf.  Whitley 
Stokes,  Urkeliisihes  Sprachschati,  p.  133. 


L'.^    M1:DIAL    POSTTOXIQl'H    DANS    LES    LANGUF.S    ROMANES      I3 

Quant  au  second,  il  se  reflète  en  roman  de  la  fai^on  sui- 
vante :  ital.  slôiimco,  tarant,  sloniekii,  sicil.  stôniikii,  nap.  slôm- 
inaco,  vénit.  slômego,  bologn.  skhneg,  gén.  stêumago,  roum. 
stômac,  esp.  ptg.  estômago,  piém.  et  engad.  stomi,  lyon.  estoine. 

Les  Celtes  employaient  également  les  suffixes  -ùco-,  -àc-  : 
V.  irl.  hoJach  «  bosse  >■'  ■<  *bulàcà  et  gaul.  Bibrac-te  abl.  Ce  sont 
les  Gaulois  qui  ont  donné  le  nom  d'Atàxau  fleuve  qui  s'appe- 
lait avant  eux  Narbon  ',  d'un  nom  extrêmement  répandu  dans 
l'hvdronymie  de  l'Europe  du  sud-ouest  et  dans  celle  de  la  vallée 
du  Rhône  ^  M.  Thomas  a  montré  qu'Atàce  était  arrivé  à 
Aude  après  avoir  passé  par  Ata^e  (a.  914)  devenu  par  métathèse 
A:{ate  (a.  978),  A^ete  (xi^  s.),  *A:(ede,  A^de,  Auxde  '.  Je  n'ai 
rien  à  ajouter  à  la  démonstration  de  mon  savant  confrère  ;  je 
me  borne  à  noter  qu'en  catalan,  l'^;;  médial  posttonique  est 
tombé  après  s'être  atténué  en  e. 

Les  Ibères  ont  fait  souvent  usage  du  suffixe  indo-européen 
-âco-  qui  leur  a  servi  à  former  1°  des  noms  de  peuple  :  Arcvàci 
«  les  riverains  de  Y Areva  »  ■+  ;  2"  des  noms  de  cours  d'eau  : 
MaXây.r^  >,  fleuve  et  rivière  qui  ont  donné  leur  nom,  le  premier  à 
Màlaga,  cap.  de  province,  la  seconde  à  Màlaga,  prov.  de  la 
Guadalajara^;  Aràca,  VAraga,  rivière  de  TLstramadure ;  3°  des 
noms  de  ville:  *01acu  Hnélago,  Obago,  Sâniago,  Lilago  etc.  ; 
4°  des  appellatifs  :  vâstago  «  rejeton  »,  rà:{ago  «  toile  grossière  », 
târtago  «  euphorbe  »,  âlaga  «  épeautre  »,  râfaga  «  rafale  » ,  bâlago 
«  paille  longue  ». 

Dans    le  nord  de    la  péninsule,    Va    pénultième    atone    est 

1.  C'est  le  nom  que  donnaient  à  l'Aude  les  anciens  géographes  grecs  que 
Polybe  a  compulsés  pour  écrire  le  livre  III  de  ses  Histoires. 

2.  Ct'.  sur  Tibère  *Narlni,  l'étude  que  j'ai  fait  paraître  dans  la  Revue  cel- 
tique, t.  XXX,  p.  252.  J'ai  enregistré  dans  mon  Dictionnaire  topographique 
de  l'Ain  une  rivière  du  nom  de  Narhona  et  deux  sources  du  nom  de  Narbon . 

3.  A.  Thomas,  Essais  de  philologie  française,  p.  214  ;  l'abbé  Sabarthès, 
Dict.  topogr.  de  F  Aude,  p.  14. 

4.  Silius  ItaHcus,  III,  362  ;  Tite  Live,  XLI,  3  ;  Pline  H.X.  III,  27. 

S-  Etienne  de  Byzance,  d'après  Artémidore  qui  écrivait  à  la  fin  du  second 
siècle  avant  notre  ère. 

6.  La  préseuce,  au  centre  de  l'Espagne,  d'une  rivière  et  d'une  ville  du 
nom  de  Malaca  suffirait  pour  ruiner  l'étymologie  phénicienne  malaclia 
«  salaisons  »  proposée  par  Movers. 


14  E.    PHILIPON 

tombé  :  Aràca  W-lrga  affl.  de  l'Ebro,  Pisorâca  la  Pi  suer ga 
affl.  du  Duero.  C'est  sans  doute  la  ville  que  Ptolémée  nomme 
ZiTapy.x  qu'il  faut  reconnaître  dans  Sisargas,  prov.  de  la 
Coruna. 

Il  ne  sera  peut-être  pas  sans  intérêt  de  constater  que  le 
suffixe  ibère  -âco-  a  survécu  à  la  romanisation  de  la  péninsule  ; 
c'est  ce  qui  ressort  avec  évidence  de  l'esp.  ciénaga  «  marc  »  qui 
a  été  tiré  du  lat.  caenum«  boue  »,  au  moyen  du  suffixe -àca-, 
à  moins  que  l'on  ne  préfère  y  voir  un  dérivé  de  l'esp.  cimo 
«boue»,  ce  qui  prolongerait  singulièrement  la  longévité  de 
notre  suffixe. 

Le  latin-grec  pelàgus  «  haute  mer  »  se  reflète  dans  l'ital. 
pélago,  le  vénit.  piélego  «  barque  de  haute  mer  »,  l'esp.  piclago 
et  le  prov.  pékc. 

Dans  sa  belle  étymologie  du  prov.  ai:^e,  franc,  aise  ',  M.  Tho- 
mas pose  la  série  préliminaire  adjàcens,  aiàces,  aiàce,aiece,  qui 
se  suffit  à  elle-même,  puisque,  dès  l'époque  pré-romane,  l'affai- 
blissement en  e  de  Va  pénultième  était  un  fait  accompli  :  Ësèra 
<C  Isàra  dans  Fortunat  {Canii.,  7,  4,  15).  Pas  n'est  donc 
besoin  de  faire  intervenir  le  latin  mérovingien  adiecencies,  sans 
compter  que  cette  forme  et  les  formes  analogues  citées  par 
M.  Schuchardt(rb^'.,  I,  193),  paraissent  empruntées  à  des  actes 
du  Nord  de  la  France,  et  qu'à  en  juger  du  moins  par  le  prov. 
jaT^er,  il  n'est  pas  probable  qu'on  en  rencontre  de  semblables 
dans  les  actes  du  Midi.  Quoi  qu'il  en  soit,  ce  qu'il  y  a  de  cer- 
tain, c'est  que  si,  au  vii^  siècle,  adjacentias  était  représenté 
par  adiecencies,  adjàcens  devait  l'être  par  adiecens;  de  telle  sorte 
que  c'est  d'aiece  et  non  pas  d'aiace  qu'il  faudrait  partir.  En  d'autres 
termes,  l'affaiblissement  du  second  a  d'aiace  en  e  serait  dû  à 
l'apophonie,  au  lieu  d'être  la  conséquence  de  la  situation  de 
cette  voyelle  à  la  pénultième  atone.  Mon  savant  confrère  qui 
n'avait  cité  adiecencies  que  pour  justifier  la  chute  de  Va  contre- 
tonique  dans  aisance,  n'en  est  pas  moins  resté  fidèle,  pour  aise, 
à  la  base  aiace.  Je  crois  qu'il  a  eu  raison  et  qu'on  en  peut 
rapporter  la  preuve.  Cette  preuve,  je  la  trouve  dans  le  nor^u. 
aiese  que  M.  Thomas  cite  d'après  Guill.  de  Saint-Pair  ^  et  qui 

1.  A.  Thomas,  Essais  de  philologie  française,  p.  207  et  suiv. 

2.  Ibidem,  p.  225. 


V•^    MKDIAL    POSTTONiaUE    DANS    LES    LANGUES    ROMANES       I5 

nous  indique  la  dernière  étape  franchie  par  aiace  avant  d'ar- 
river à  aise.  Sans  doute,  c'est  un  proparoxyton  et  comme  tous 
les  proparoxytons,  il  ne  compte  que  pour  deux  syllabes  dans  le 
vers;  mais  cela  n'empêche  pas  l'éî  pénultième  à'aiese  d'a.vo'u-  son 
existence  propre,  de  même  que  celui  d'ôrgiieiie,  par  exemple. 
Or  comme  en  français,  la  persistance  à  la  pénultième  atone  des 
voyelles  autres  que  a  est  extrêmement  rare,  comme  on  ne  la 
rencontre  guère  que  dans  des  mots  de  formation  littéraire  tels 
que  virgene,  et  que  aise  est  incontestablement  de  formation 
populaire,  il  faut  voir  dans  le  premier  e  d'aiese,  un  e  secondaire 
venu  de  ïa  pénultième  d\ùacc.  C'est  la  persistance  de  cet  c 
pendant  un  certain  temps,  qui  a  laissé  au  c  palatal  le  loisir  de 
passer  à  s,  tandis  que  la  chute  hâtive  de  1'/  de  pollice  explique 
le  franc,  pouce. 

Suffixes  -àto-,  -ati-.  C'est  par  le  latin  classique  anâti- 
«  canard  »  que  s'explique  {'qs^^.  ànade  et  le  v.  prov.  ànet  ;  le 
latin  populaire  anata  se  retrouve  dans  le  milan,  àneda,  le  piém. 
àuia  venu  d'*anca,  le  prov.  âiiedo,  le  réto-rom.  anda  et  le  v. 
franc,  anne  sorti  de  *ande. 

A  côté  d'anata,  il  y  avait  en  latin  populaire  une  forme 
anàtra  que  reproduisent  l'ital.  àiiatra,  le  vénit.  âiiara,  le 
bologn.  ànadra  et  le  trent.  àuedra. 

Le  mot  d'origine  sémitique  sabbàtum  avait  une  variante 
sambàtum  :  la  première  de  ces  formes  rend  compte  de  l'ita- 
lien littéraire  sàbhaio.  du  napolitain  sàhbeto,  du  toscan  sàhcto, 
sàbiîo,  du  romain  sâbbcle,  du  milanais  et  du  bolognais  sdl^et,  du 
frioul.  sàbide,  du  vén.  sàbo,  du  piémontais  sâba,  de  l'espagnol 
sdbado  et  du  provençal  sabte,  saîe,  sabde  ;  la  seconde  nous  appa- 
raît dans  le  roumain  sâinbdla,  le  sopra-silvan  sonda,  le  pro- 
vençal saiide,  le  lyonnais  sandoen.vQgSLrd  du  vieux-français  saiiibe. 

A  la  suite  d'une  série  d'aventures  plus  merveilleuses  les  unes 
que  les  autres,  le  latin  fîcâtumest  entré  dans  le  champ  de  nos 
observations  '.Ce  mot  qui,  à  l'origine,  avait  le  sens  de  «  foie  d'oie 
engraissée  avec  des  figues  »  avait  fini  par  désigner  toute  espèce 


I.  Ficatimi  a  fait  l'objet  de  toute  une  littérature  dont  on  trouvera  l'énumé- 
ration  dans  Kôrting. 


l6  E.    PHILIPON 

Je  foie.  C'est  avec  cette  signification  qu'il  nous  apparaît  dans 
le  roumain  ficat,  le  sicilien  ficàtu,  le  sarde //V^//,  le  \(^w\\\cnfigâo, 
l'espagnol  higàdo  et  le  portugais /^^/Jd.  Comment,  dans  l'Italie 
centrale,  ficâtu-  a-t-il  pu  se  changer  en  fie  a  tu-,  alors  que  le 
suffixe  -àto-  n'existait  pas  en  latin,  tandis  que  le  suffixe  -âto- 
y  était  légion,  c'est  ce  que  je  ne  me  chargerais  p;is  d'expliquer  ; 
toujours  est-il  que  l'italien  fégaio  et  le  bolonais /^o'/;<'^  ne  peuvent 
pas  avoir  d'autre  père  que  ficàtu-.  Dans  l'Italie  du  Nord-Ouest, 
les  mots  qui  signifient  toie  se  rattachent  à  un  pré-roman 
fiticu-,  métathèse  d'un  *fîcïtu-  hypothétique  qui  fait  songer  à 
fic-ïtas  et  qui  aurait  pu  sortir  de  fîca-,  comme  sonitus  est 
sorti  de  sono-  :  hergam.  fi dech,  milan,  fidegb,  p\ém.  fîdich .  En 
Gaule,  les  mots  qui  signifient  foie  s'expliquent  tantôt  par 
*fiticu-  :pYOv.  fetge,  \yon,feijo,  tantôt  par  *fédïcu-  :  v.  franc. 
feie,  firie  qu'on  a  depuis  longtemps  rapprochés  de  nieie,  niirie 
<.  médicu-. 

Le  mot  gabàta  «  écuelle  »  n'est  certainement  pas  d'origine 
latine.  Holder  et  après  lui  A.  Walde  y  ont  voulu  voir  un  mot 
gaulois  qui  serait  représenté  par  le  bret.  javed,  jaod  «  joue  »  ; 
mais  M.  J.  Loth  objecte,  avec  raison,  qu'en  brittonique  le  g  reste 
guttural  devant  a  '  ;  j'ajouterai  que  dans  les  langues  néo-cel- 
tiques, l'a  indo-européen  se  maintient  sans  changement,  de  telle 
sorte  que  gabàta  aurait  abouti  à  gavât  %  et  non  pas  à  javed 
qui  paraît  emprunté  directement  à  un  très  vieux  français  javede, 
sorti  régulièrement  de  gabàta.  Au  su ï])\us  javed  est  spécial  au 
breton  :  on  n'en  trouve  pas  trace  dans  les  autres  langues  de  la 
famille.  Il  faut  donc  se  résoudre  à  reconnaître  dans  gabàta  un 
mot  d'origine  ibérique.  Ce  mot  nous  apparaît  d'ailleurs  pour 
la  première  fois,  dans  les  poésies  de  Martial  qui  était,  comme 
on  sait,  originaire  de  Bilbilis  (7,  47,  3),  et  ses  descendants 
romans  se  rencontrent  nombreux  non  seulement  en  Espagne, 
mais  encore  daiis  l'Italie  Méridionale  et  en  Sicile,  c'est-à-dire 
dans  des  contrées  qui  étaient  encore  habitées,  au  temps  de 
Thucydide,  par  des  populations  ibéro-sicanes  ^  :    esp.  gâbata 

1.  Cf.  J.  Loth,  Les  mots  latins  dans  les  langues  h  rit  toniques,  p.  180  ; 
V.  Henry,  Lexique  étymologique  du  Breton  moderne,  p.  176. 

2.  J.  Loth,  loc.cit.,  p.  107,  121  ;  cf.  ca/fl/de  caLîmu. 

3.  Voy.  la  note  i  de  la  page  3 . 


L'.V    MÉDIAL    POSTTONIQUE    DANS    LES    LANGUES    ROMANES       I7 

«  gamelle  »,  napol.  gàveta  «  auge  pour  la  volaille  »,  calabr. 
gàvata  «  baquet  à  laver  »,  tarent,  gâvita  «  cuvier  »,  abruzz. 
gàvetc  et  sicil.  gàvita  «  caisse  à  gâcher  le  plâtre  '  ».  Le  mot 
manque  au  lombard  et  au  vénitien,  mais  c'est  certainement  lui 
que^  Ton  doit  reconnaître  dans  le  piém.  gàvia  «  baquet  »  venu 
de  *oaveda.  L'ital.  oavetta  «  gamelle  »,  s'explique  par  une  con- 
tusion de  suffixes.  L'ancien  provençal  nous  prc'^sente  gàvcda  et 
gaitda  «  jatte  ».  Quant  au  provençal  moderne,  les  formes  enre- 
gistrées par  Mistral  peuvent  se  répartir  ainsi  :  gâveto,  jâveto 
«  jatte,  auge  »  ;  gàvcdo,  gâvco,  gaudo  ;  gato,  jato.  L'Atlas  Unguis- 
ligne  (carte  715)  signale  dans  la  Creuse  les  formes  djado,  jèdo  à 
côté  de  jato. 

Il  a  dû  y  avoir  en  très  ancien  français  une  forme  jdvede  qui 
explique  le  breton  d'emprunt  javed  et  qui,  si  elle  eût  vécu 
aurait  abouti  -a  jade,  cf.  le  poitev.  jède,  ou  a  jave,  cf.  sambe  àt 
samhatH.  Le  rôle  de  jade  ou  de  jave  est  tenu  par /«//g,  normanno- 
\>ïc.gatle,  qui  nous  montre  la  chute  anormale  de  l'a  pénultième 
atone,  avant  le  passage  de  la  ténue  à  la  movenne,  chute  que 
Ion  contaste  également  dans  le  prov.  gato,  sabte  et  Aie 
<  Agatha,  tranç.  Agde.  A  côté  de  jatte  on  trouve  dans  l'Ouest 
du  domaine  d'oïl,  jade  et  jède  qui  sont  réguliers  et  qui,  comme 
on  l'a  observé  plus  haut,  impliquent  la  nature  palatale  du  cr 
indo-européen  de  gabata.  * 

Le  gaulois  possédait  un  suffixe  -àt-,  -àti-  qui  lui  a  servi  à  for- 
mer des  noms  de  ville  et  des  noms  de  peuple  :  Briv-àti  neut. 
du  gaulois  bnvâ  «  pont  »,  Atreb-àt-es  pour  *Ad-lreb-àt-es  %  du 
celt.  treho-n  «  demeure  »,  v.  irl.  treb.  Ce  suffixe  a  été  traité  en 
roman  de  deux  façons  différentes  :  tantôt  Va  est  tombé  après, 
sans  doute,  s'être  afiaibli  en  e,  tantôt  au  contraire  il  s'est  main- 
tenu sous  la  forme  à'e  et  c'est  la  syllabe  finale  qui  a  disparu. 

Comme  exemple  du  premier  traitement,  nous  citerons  : 
Bnvâti,  Mi  mât  i  et  Atrebdles. 

Les  deux  premiers  de  ces  noms  sont  devenus  respectivement 
Bnoiide  et  Mende,  après  avoir  passé  par  *Brhete  et  *Mimete.  Le 


1.  .■\ndreoli,  Vocabotario  uapoletano-itatLmo,  s.  v.  ;  M.  Ponza,  Focal'ol.irio 
piemonlese-italiano,  s.  v.  ;  Meyer  Lûbke,  Roman.  Etymol.  Wôrterbncl},  s.  v. 

2.  La  quantité  du  second  a  d'Atrebates  nous  est  donnée  par  Sidoine  Apolli- 
naire, Qinn.,  5,  212  :  Atrëbàtiim.  var.  Atràbâtim. 

Ronuiiiiii,   XU'III. 


l8  E.    PHILIPON' 

peuple  gaulois  que  César  appelle  Atrcbates  est  déjà  nommé 
par  assimilation  Atrabates  dans  la  Nolilia  Galliarum  (VI,  6). 
Conformément  à  un  usage  qui  semble  particulier  aux  Gaulois, 
les  Aînihates  avaient  donné  leur  nom  à  leur  capitale.  De  bonne 
heure,  Va  médial  posttonique  s'était  atténué  en  e  ;  d'où  la 
forme  Atravetes  que  nous  ont  conservée  deux  légendes  moné- 
taires mérovingiennes.  Cette  forme  nous  apparaît  réduite  cà 
Adradis  <  *Adravdis  sur  un  denier  de  Charlemagne.  De  là  à 
VAras  du  xii^  siècle,  il  n'y  a  qu'un  pas  '. 

Voici  maintenant  quelques  exemples  du  second  traitement 
subi  par  -àti-  : 

Il  y  avait  dans  la  seconde  Lyonnaise,  un  peuple  gaulois  du 
nom  d'Ab rinçâtes.  Ce  peuple  lui  aussi  avait  donné  son  nom 
à  sa  capitale  qui  est  aujourd'hui  Avranches, 

L'Itinéraire  d'Antonin  situe  chez  les  Séquanes  une  ville  du 
nom  deCambàtis,  à  Tablât.  Cambâte,  du  gaulois  camho- 
«  courbe  »  ;  cette  ville  a  disparu,  mais  il  faut  évidemment  recon- 
naître d'anciens  Ca m  bâtis,  dans  les  Cambes  du  Calvados,  de  la 
Gironde,  du  Lot  et  du  Lot-et-Garonne  ;  on  en  peut  rappro- 
cher le  V.  franc,  sambe  de  sambatum. 

Le  gaulois  avait  un  neutre  Côn-dâti  «  confluent  »  latinisé 
en  Condâte.  L'accentuation  celtique  portant  sur  le  préfixe,  Va 
atone  de  date  a  fini  par  s'abréger,  d'où  la  forme  pré-romane 
*Côndàtis  qui  rend  compte  de  Condes,  Haute-Marne,  qu'un 
titre  de  1 154  appelle  Condedas,  latinisation  maladroite  de  *Con- 
dedes  \  de  Condes,  Jura,  de  Candeh,  Indre-et-Loire  '  et  de  Conne 
pour  un  plus  ancien  *Conde,  que  l'on  écrit  arbitrairement  Cosne, 
Nièvre,  mais  qu'un  diplôme  de  Charles  le  Chauve  appelle  Con- 
dida  ^.  Dans  certaines  contrées,  la  quantité  originaire  de  Va 
s'étant  maintenue,  l'accent  latin  s'est  porté  sur  la  pénultième  ; 
d'où  le  nom  des  nombreux  Condai,  Condé,  ou  Cfl?/^^' de  France, 
qui  tous  s'expliquent  par  le  neutre  Conddte. 

1.  Holder,  loc.  cit.,  I,  268  ;  le  comte  de  Loisne,  Diction,  topogr .  du  Pas- 
de-Calais,  p. '14  ;  cf.  A.  Thomas,  Essais,  p.  268.  Sur  la  réduction  à  s  du 
groupe  finaUs  en  picard,  voy.  Van  Hamel,  Li  romans  deCarité,  t.  I,  p.  cxi. 

2.  A.  Roserot,  Dict .  topogr.  de  la  Haute-Marne,  s.  v. 

3.  Grégoire  de  Tours,  H.  F.,  I,  43  ;  Fortunat,  Fito  Radegiiiidis,  14,  34- 

4.  Itin.  Aut.  367:  Condate;  De  Soultrait,  Diction,  topogr.  de  la  Nièvre,  s. 
V.;  D.  Bouquet,   Keciieil,  VIII,  52 j. 


L'A    MÉDIAL    POSTTONIQ.UE    DANS    LES    LANGUES    ROMANES       I9 

On  sait  que  le  sufHxe  ligure  -nti-  a  été  d'une  extrême  ferti- 
lité dans  l'onomastique  de  l'Italie  supérieure,  de  la  vallée  du 
Rhône,  du  Languedoc  et  de  la  Guyenne.  Les  noms  géogra- 
phiques auxquels  ce  suffixe  a  donné  naissance  ont  franchi,  sans 
encombre,  les  dominations  successives  des  Gaulois  et  des 
Romains  ;  bien  plus,  un  grand  nombre  d'entre  eux  ont  pour 
base  des  thèmes  celtes  ou  latins  '.  A  leur  arrivée,  les  Gaulois 
qui  ne  possédaient  pas  ce  suffixe,  se  sont  avisés  parfois  de  lui 
substituer  leur  suffixe  -àti-  ^  ;  c'est  ainsi  qu'ils  changèrent  les 
noms  ligures  de  Teleinâtis,  Arelonâtis  et  Arelàlis  '  en  Teleinâtis, 
Arekniàlis  et  AreJàtis  ;  et  c'est  en  effet  de  ces  dernières  formes 
qu'il  f.mt  nécessairement  partir,  si  l'on  veut  arriver  à  Talendes, 
Arkmpdes  ou  Arles  ■*.  Pour  ce  qui  est  du  dernier  de  ces  noms, 

1.  Je  citerai,  à  titre  d'exemples,  deux  noms  de  commune  du  département 
du  Rhône  :  OrUenas  du  latin  Aureliaiius  et  BriuJas,  anciennement  Bn'endiis 
de  *Brigiiido-,  v.  bret.  Brieitd-tis,  Brieiit,  auj.  Bridiid,  ClialeaiL-Briaud  \  cf. 
A.  de  Coursou,  Cartulaire  dr  Redon,  nos  j^^  213,  25^,  et  Aug.  Bernard, 
Cdiiiilaire  de  Savigny,  p.  iiio. 

2.  Il  va  de  soi  que  ces  changements  de  suffixe  dont  les  exemples  sont 
nombreux,  ne  s'opérèrent  pas  en  un  jour  ;  la  lutte  fut  longue  et  son  dénoue- 
ment se  trouva  naturellement  conditionné  par  la  plus  ou  moins  grande  den- 
sité de  la  population  envahissante  par  rapport  à  la  population  autochtone  ; 
elle  se  termina  le  plus  souvent  d'ailleurs  par  le  triomphe  de  la  forme  indi- 
gène. 

3.  En  ce  qui  concerne  AreJatis,  d'Arbois  de  Jubainville  en  était  arrivé  à 
reconnaître  que  ce  nom  de  ville  pourrait  bien  dériver  du  thème  Arelo-  ;  et. 
A.  Holder,  loc.cil.  s.  v.  Arelatis  ;  or  ce  thème  est  certainement  ligure, 
puisque  le  nom  d'Arelenco  auj.  Ariane,  auquel  il  sert  de  base,  a  été  formé  au 
moyen  d'un  suffixe  qui  n'appartenait  pas  au  celtique,  d.  Roniania,  XXXI,  i. 
C'est  ce  même  thème  qui  explique  le  nom  à' Arelica,  auj.  Peschiera,  sur  le 
lac  de  Garde,  en  plein  pays  réto-ligure,  ainsi  que  celui  d'Arlos  <;*Arelôtis, 
auj.  Arlod,  Ain  et  Arlod  <  *Areldti,  dans  la  vallée  d'Aoste,  cf.  E.  Phili- 
pon.  Dhiionnaire  topographique  de  V  Ain,  p.  III  et  16. 

4.  L'origine  ligure  de  ces  noms  ressort  des  suffixes  -enio-  et  -elo-  qui 
entrent  dans  la  formation  des  thèmes  Tel-emo-  Arel-emo-  et  Ar-elo-,  suffixes 
auxquels  le  gaulois  répondait  par  -amo-  ou  par  -aie-.  Sur  le  second  de  ces 
suffixes,  vov.  K.  MûUenhoff,  Deutsche  Altertiimsknnde,  t.  III,  p.  183  ;  quant 
au  suffixe -^;»o-,  il  nous  apparaît  dans  Las-emu-s  nom  d'homme  corse  (C.I.L. 
X,  8058,  20)  et  dans  les  noms  de  villes  siciliens  Biisc-emi,  Salenii  qui 
remontent  sûrement  à  des  primitifs  avec  e,  ainsi  que  le  montre  leur  compa- 
raison avec  le  sxcWxnn  urtintu  d' ultïmus,  cf.  H.  Schneegans,  l.ault'...des 
SiciUanischen  Dialectes,  p.  125  et  184. 


20  E.    PHILIPON 

le  doute  n'est  pas  permis  ;  c'est  bien  le  nomin.  Arclâtis  qui  est 
la  forme  primitive  du  nom  de  la  ville  d'Arles.  Nous  en  avons 
pour  garants  non  seulement  Ausone  qui  épelle  Arélâte,  au 
vocatif,  et  dont  il  n'y  a  aucune  bonne  raison  pour  rejeter  le 
témoignage  ',  mais  encore  le  nom  à'ArJàle  que  porte  un  village 
de  la  province  de  Côme,  nom  qui  ne  peut  s'expliquer  que  par 
Arélâti  ^ 

Tandis  que  le  gaulois-ligure  *Telemàtis,  nommé  à  Tablât. 
Teleiiiete  sur  des  monnaies  mérovingiennes,  a  suivi  le  sort  de 
Mimàti,  Mende,  et  est  devenu  Taleudes,  Arelâtis  a  subi  le 
traitement  de  Cambàtis,  aujourd'hui  Catnbes.  L'e  placé  entre 
deux  consonnes  dont  la  première  est  un  r,  a  dabord  disparu, 
conformément  à  une  règle  qui  remonte  au  temps  de  l'empire 
romain,  puis  l'on  a  eu  la  série  *Arlâtis,  *Arletes,  *Arledes, 
Arles  qui  fait  en  quelque  sorte  pendant  à  la  série  *Côndatis, 
*C6ndeles,  *Côndedes.  aujourd'hui  Candes,  village  du  Tarn-et- 
Garonne,  situé  au  confluent  de  deux  petites  rivières. 

Les  proparoxytons  avec  ?  à  la  pénultième,  n'ont  pas  été  trai- 
tés difi"éremment  :  pallidus,  *paJledes,  prov.  pales,  ïém. paJesa, 
tepidus,  *lebedes,  tebes,  fém.  lebesa.  Quant  à  la  série  sapidus 
*sabedes,  sabes,  fém.  sabesa,  elle  est  avec  sade  <C  sap(i)du-  dans 
le  même  rapport  qu'Arlâtis  *Arledes,  Arles  '  avec  Mende  ■< 
Mimàte. 

C'est  sous  la  forme  du  nominatif  que  le  nom  de  la  ville 
d'Arles  est  entré  en  roman,  ainsi  d'ailleurs  que  les  innom- 
brables noms  de  lieu  en  -âtis,  qui  sont  répandus  sur  plus  d'un 
tiers  du  territoire  français,  tels  que  Conrtras  <C  Corteratis, 
Gironde  (T.  P. J,  Cesserais  <i  Cesseratis  113 5,  auj.  Cesseras, 
Hérault,  Nantnas  <^  Nantuatis,  Albie:;^  <C  Albia tis.  Bien 
loin  d'aller  à  l'encontre  de  l'origine  que  j'attribue  au  nom  de  la 
ville  d'Arles,  le  fait  que  ce  nom  nous  est  parvenu  sous  la  forme 

1.  Ausone,  Ordo  nohil.  nrb.,  73  ;  cf.  epist.  25,  85.  La  forme  contractée  -as 
pour  -Atis  que  Plaute  ne  connaissait  pas,  était  inconnue  également  de  l'ono- 
mastique ligure  ;  Arelàs  est  donc  une  forme  créée  arbitrairement  par 
Ausone,  sur  le  type  latin  penâs  contraction  du  primitf  penâlis  ;  elle  n'en 
témoigne  pas  moins  de  la  longueur  du  second  a  à' Arelâtis. 

2.  Sur  l'origine  ligure  de  Côme,  voy.  Pline,  H.N.,  III,  124,    125. 

3.  La  forme  Arle  que  cite  M.  Thomas  (l.c,  p.  124)  d'après  Peire  Vidal, 
est  le  cas  oblique  de  Arles. 


L'A    MÉDIAL    POSTTONIQUE    DANS    LES    LANGUES    ROMANES     21 

du  cas  sujet,  me   paraît   être  une  raison  de  plus  en  faveur  de 
l'explication  que  je  viens  d'en  proposer  '. 

Le  latin  populaire  grec  lampada  a  donné  l'italien,  l'es- 
pagnol et  le  portugais  làmpada,  le  vénitien  et  le  milanais  làvi- 
peda,  le  bolognais  landa  %  le  piémontais  lâuipia,  le  provençal 
laiiipc::^a,  laiiipea,  le  vieux-lyonnais  la)}ipi  et  le  français  lampe. 
Ce  suffixe  -ada-  se  retrouve  dans  l'onomastique  de  l'Espagne  : 
Mêla  cite  les  fleuves  Celadns  et  Magrada  dont  les  noms  se  sont 
perdus,  mais  il  y  a  en  Portugal  un  fleuve  du  nom  de  Càvado  '\ 

Suffixe  -amo-. — Les  Grecs,  les  Celtes  etleslbères  rendaient 
par  -amo-  le  suffixe  indo-européen  du  superlatif  auquel  les 
Latins  répondaient  par  -imo-  et  les  Ligures  par  -emo-.  Ce  suf- 
fixe nous  apparaît  dans  les  deux  noms  suivants  : 

Calamu-s,  du  grec  ■/m.-x^z-;  «  roseau  »  :  ital.  esp.  ptg. 
càlamo,  calabr.  et  sarde  kâlamn,  milan,  câlani,  prov.  càlam, 
«  roseau  »,  franc,  chaume. 

Balsamu-m,  du  grec  ;iâAff-a[/o-v  «  baumes,  ital.  esp.  ptg. 
bàlsamo,  gén.  bàrsamo,  n^i^oX.  bàr:^emo,  bologn.  et  milan,  bàhem, 
roum.  bàlsam,  engad.  bâlsam,  prov.  basme,  v.  lyon,  bâlsemo,  v. 
franc,  baiisme,  basme. 

Le  nom  de  ville  Bergamum,  auj.  Bérgamo,  milan.  Bérgom, 
est  un  nom  hybride  formé  du  thème  ligure  berga  «  hauteur  » 
auquel  correspondait  le  gaulois  briga,  et  du  suffixe  celtique 
-amo-  qui  nous  apparaît  au  féminin  dans  le  nom  de  femme 
Vind-ama  «  la  Très  Blanche  »  +.  A  leur  arrivée  dans  l'Italie 
supérieure,   alors  occupée  par  des  populations  de  race  ligure  % 

1.  Sur  les  nombreux  noms  de  lieu  entrés  en  roman  sous  la  forme  du 
nominatif  voy.  Rowaniu,  XXXVIII,  407.  On  trouvera  dans  Mistral  un  texte 
du  moyen  âge  où  Arles  est  appelé,  au  cas  oblique,  «  Arles  lou  Blanc  «. 
Joinville  écrit  de  même  :  «  A  Lyon,  entrâmes  ou  Rone,  pour  aler  a  Ailes 
le  Blanc  ».  Ed.  N.  de  Wailly,  Paris,  1906,  p.  53. 

2.  A.  Gaudenzi,  I  suoHi...delV  odierno  dtaletto  délia  città  di  Bologua,  p.  20. 

3.  C'est  probablement  notre  suffixe,  développé  au  moyen  du  suffixe  -/(/, 
qu'il  faut  reconnaître  àzns gaiigadia,  nom  qui,  au  dire  de  Pline  (XXXIII,  72), 
était  donné  par  les  Espagnols,  à  une  sorte  d'argile  très  dure  ou  gangue  qui  se 
trouvait  dans  les  mines  d'or  ;  cf.  .Em.  Hûbner,  Moinimenla  linguae  ihericae, 
p.  LXXXII. 

4.  Holder,  loc.  cit.,  III,  329. 

5.  Cf.  Strabon,  4,  6,  6  :  5,  i,  4.  10  et  Tite  Live,  V,  35. 


22  E.    PHILIPOX 

Icb  Gaulois  changèrent  en  Bergamon  le  nom  ligure  de  Berge- 
mu  m  '  qui  s'est  maintenu  dans  les  dérivés  Bergonolo,  prov.  de 
Cuneo,  et  Bergemulum,  ancienne  ville  de  la  région  de  Mar- 
seille ^  ;  le  féminin  Berge  m  a  survit  dans  le  nom  de  Bargème, 

Les  Asturiens,  peuple  ibère,  donnaient  à  leur  dieu  suprême  le 
nom  de  Candamus  «  le  Brillant  »  ',  de  la  racine  *(s)qend 
qui  est  dans  le  latin  candeo.  L'espagnol  Càndamo  désigne 
aujourd'hui  une  montagne  et  deux  villes  delà  province d'Oviedo. 
C'est  apparemment  le  même  mot  que  l'on  doit  reconnaître 
dans  càndamo^  nom  d'une  ancienne  danse  villageoise. 

Le  nom  de  paràmos  qui  se  lit  sur  une  inscription  d'Astu- 
rie  ',  ne  peut  pas  être  gaulois,  puisque  le  p  indo-européen 
tombe  dans  les  langues  celtiques  ;  quant  à  son  origine  indo- 
européenne, on  n'en  saurait  douter  en  présence  du  sanscrit 
paramà-s  «  le  plus  élevé  »  et  du  nom  d'homme  illyrien  Para- 
iiion  ^.  L'esp.  pâraiito  a  le  sens  de  plateau  ouvert  à  tous  les 
vents  et  très  froid;  il  a  servi  à  désigner  une  quinzaine  de  loca- 
lités situées  au  nord-ouest  de  la  péninsule. 

C'est  au  même  mode  de  formation  qu'est  dû  âlaïuo  «  peu- 
plier »  nom  porté  de  nos  jours  par  cinq  localités  espagnoles. 
Comme  noms  de  lieux  habités,  on  peut  citer  encore  :  Hiiclamo, 
Râgdma,  Sérramo,  Baldérrania,  Cârdaino,  Sésamo  '  et  Siétaino  ^. 
Le  passage  à  la  déclinaison  en  /  se  constate  dans  Bérgaiiie  et 
.  Argame,  de  la  racine  indo-européenne  arg  «  briller  »  ^,  qu'on 

1.  Sur  l'origine  ligure  de  cette  ville  que  les  Latins  nommaient  Bergi- 
mum,  voy.  Pline,  H.N.  III,   124-125  ;  cf.  C.  I.  L.,  V,  4200-4202. 

2.  B.  Guérard,  Cartiilairede  Saint- Victor  de  Marseille,  t.  II,  p.  651. 

3.  Moris  et  Blanc,  Cartulaire  de  l'abbaye  de  Lèrins,  p.  81  ;  cf.  pour  le  dépla- 
cement d'accent  Septéiiies  <<  *Septëmus,  Bouches-du-Rhône,  Septëmc, 
Isère,  Marénimo   à  côté  de  Màrenio,  localités  de  la  province  de  Gênes,  etc. 

4.  C.  I.  L.,  II,  2695.  Sur  l'origine  ibérienne  des  Astures,  voy.  Strabon, 

3'  3>  3- 

5.  CI.  L.,  II,  2660;  Espana  sagrada,t.  XVIII,  p.  325  etXXXVIII,  p.  333. 

6.  Grassmann,  Wôrterbuch  luni  Rig-Veda,  col.  780  ;  C.  I  L.,  III,  2527. 

7.  Cf.  le  ligure  Sesme,  prov.  de  Cuneo. 

8.  De  Siéiamo  <  *Septamo,  il  faut  rapprocher  5e///wc)  <  Septimu,  nom 
de  douze  localités  italiennes  et  Septême  •<  Septemu,  nom  d'une  commune 
de  l'Isère  et  d'une  commune  des  Bouches-du-Rhône. 

9.  Cf.  Brugmann,  Grundriss,  I-,  479. 


L'.v  medial  postto\iq.ue  dans  les  langues  romanes    25 

retrouve  dans  Argania  nom  d'une  rivière  et  dune  localité 
d'Asturie. 

La  vélarisation  de  Va  devant  m  n'est  pas  rare  :  Mârotiia  et 
Sàrdoma,  prov.  de  Pontevedra,  Bâlsoma,  prov.  de  la  Coruiia, 
Bando»i~il,  prov.  de  Lugo,  en  regard  de  Bàndama,  prov.  des 
Canaries;  cf.  Bcrgomiim  (Pline,  n.  h.  III,  124)  et  Berganie  (I. 
A.  127),  ital.  Bérgamo. 

L'û!  esttombédans  Zf^^^/z/^z  de  Letisama,  O^wod'Usamu  ', 
Sesmude  *Sexama  et  Beresmo  de*Berisamu,  villes  situées  dans 
la  moitié  septentrionale  de  la   péninsule  ibérique. 

Notons  que  de  même  que  le  suffixe  -àco-,  le  suffixe  ibère 
-àmo  a  survécu  à  la  romanisation  :  esp.  préslanio  «  prêt  »,  du 
radical  qui  est  dans  prestar,  lat.  prestare. 

Le  suffixe  !-///n;/o- que  le  latin  rend  par  -timo-,  nous  appa- 
raît dans  Cfl;7a/;/fl  ville  de  l'Espagne  méridionale  que  les  inscrip- 
tions latines  nomment  Cartima  %  mais  dont  le  nom  ibère  sur- 
vit dans  l'espagnol  Cârlama,  ville  de  la  province  de  Mâlaga  ; 
on  en  peut  rapprocher  le  dérivé  Cartamis,  nom  d'une  localité 
de  la  province  de  Lugo. 

Les  Celtes  possédaient,  en  commun  avec  les  Italiotes,  les  suf- 
fixes indo-européens  -sqimo-  et  -isinvio  qui  manquent  au  grec. 
C'est  le  premier  de  ces  suffixes  qui  nous  apparaît  dans  Auxi- 
mum,  ville  de  Picenum,  aujourd'hui  Osimo  et  dans  Uxama, 
nom  primitif  de  la  commune  de  Villiers-le-Morhier  qu'un 
texte  de  730  latinise  en  Uxinia  et  dont  la  variante  Oxuna 
explique  le  nom  de  Hiiesme  que  ce  village  portait  encore  au 
xiii^  siècle  5  ;  cf.  0/5/;/é'(5)  dans  Wace,  Rou  III,  3369. 

C'est  à  un  gaulois' Vindo-samu  que  remonte  le  nom  Ven- 
dôme *.  La  ville  que  Réginon  appelle  Brantosvia  et  qui  est 
aujourd'hui  Brantôme  devait  se  nommer  à  l'origine  *Brinto- 
sama. 

La  toponomastique  a  souvent  fait  usage  du  suffixe  -isàma-. 
Une  dizaine  de  communes  de  France  portent  encore  le  nom  de  la 

t.  Letisama  et  Usaiiiu  se  lisent  sur  des  monnaies  ibères  publiées  par 
Hùbner  dans  les  Monumenta  linguae  ihericae,  p.  68-74. 

2.  C.  I.  L.,  II,   1949,  1951,  etc. 

}.  Merlet,  Diction,  topogr.  d'Eure-et-Loir,  cite  la  forme  Oxiiia,  d'après  un 
acte  de  690. 

4.  Viiidociiiiiii!  qui  se  lit  au  liv.  IX,  chap.  20  de  VHistoriu  FramoruDi  est 
une   mauvaise  leçon  pour  Veiidosiiiuiii  ;  Vindocinuvi  aurait  donné  Veiiduisne. 


24  E.    PHILIPON 

Minerve  gauloise  Belisàma  ;  il  me  suffira  de  citer  Beleymas,  Dor- 
dogne,  qu'un  pouillé  du  xiii^  siècle  appelle  Belesnias  ',  Bellévie, 
Orne,  et  Bksines,  Marne,  qui  se  nommait  Belesma  en  1094  ^• 
Le  nom  de  Solesmes  qui  désigne  deux  communes  françaises 
remonte  au  gaulois  Solisama.  Les  villes  bourguignonnes  de 
Molesnie  et  de  Moloisiiic  sont  d'anciennes  Mo  li  sa  m  a.  L'eth- 
nique gaulois  \'enïsàmus  ',  se  retrouve  dans  le  nom  de 
Venesme,  Cher.  Enfin  le  nom  de  la  ville  d'Anooulênie  remonte 
à  un  primitif  gaulois  *Icolisàma  qu'une  monnaie  mérovin- 
gienne latinise  en  IcoJisiiiia  •*. 

Suffixe  -ano-.  —  Le  suffixe  indo-européen  -nno-  que  les 
Latins  rendaient  par  -hio-  et  l'onomastique  des  pays  ligures  par 
-mo-  ',  était  représenté  par  -àno-  en  grec,  en  celtique  et  en 
ibère  :  gr.  yspavo-ç,  gaul.  garano-s  «  grue  ».  ibère  -t/.xvol,  ';ivzz 

I6£p'//.SV   ^. 

Voici  ce  que  sont  devenus,  en  roman,  quelques-uns  des 
noms  formés  au  moyen  de  notre  suffixe  : 

Orgànum,  orgâna,  du  grec  cp^avc-v  :  ital.  ôrgano,  napol. 
ôrgheno,  milan,  et  bologn.  ôrghen,  roum.  ôrgau,  esp.  buérga?io, 
ôrgano,  ptg.  ôrgào,  cd.ta.l.6rga,  v.  prov.  ôrguena,  orgue  f.,  v.  lyon. 
ôrguenes,  orgue,  ïrânç.  orguene,orgre{em. 

Organum,  organa,  du  grec  ip-.'avc-v  «  instrument  de  iia- 
vail,  outil  »,  latin  populaire  arganum  (Du  Cange)  :  ital. 
àrgano  «  machine  pour  soulever  les  poids  lourds,  grue  »,  vénit. 
ârgana  bresc.  ârghena,  milan,  bologn.  àrghen,  esp.  àrgano, 
ârgana,  ptg.  àrgào,  prov.  argue  msc,  franc,  argue  f. 

Orphânus,  du  grec  ipoavi-;:  ital.  ôrfarw,  milan,  ôrfen,  réto- 
rom.  ôrfen,  fém.  ôrfena,  roum.  ôrfaii,  esp.  huérjano,  ptg.  orjào^ 
prov.  ôrfene,  orfe,  v.  franc,  ôrfene,  ôrfe  msc.  et  fém. 

Platânu-s,  du  grec  -AXTavo-;  :  napol.  chiàtano,  abruz.  pià- 
tene,  milan,  plàden,  franc,  plane. 

1.  De  Gourgues,  Diction,  topogr.  de  la  Dordogiie,  p.  18. 

2.  A.  Longnon,  Diction,  topogr.  de  la  Marne,  p.  27. 

3.  C.  I.  L.,V,  7251. 

4.  Holder,  loc.  cit.,  t.  II,  col.  25. 

5.  Cf.  le  ligure  Cewewoi,lesCévennes  :  lat.  Cniiïnus,  mont  d'Etrurie  (Virg.) 
et  Lemênos,  var.  Lemennos  :  gaul.  Lemannos,  le  Léman. 

6.  Denys  d'Halicarnasse,  I,  22  ;  Thucydide,  VI,  2. 


L'A    MÉDIAL    POSTTOXIQUE    DANS    LES    LANGUES    ROMANES      25 

Stephanu-s,  du  grtc^-ioy.ic-z  :  ital.  S téfa no,  n:\po\.  Stéjenc, 
milan.  Sléven,  Val  Soana,  Htéven,  esp.  Estébaii,  catal.  Estéve,  v. 
prov.  et  V.  lyon.  Esléven,  prov.  Esteve,  franc,  Esliefne,  Estienne. 

Pour  désigner  le  sarment  garni  de  ses  feuilles,  le  latin  popu- 
laire se  servait  d'un  mot  d'origine,  étrangère,  pampanus  ', 
que  les  lettrés  traduisirent  par  pampïnus,  mais  qui  n'en  passa 
pas  moins  dans  la  plupart  des  idiomes  romans  :  ital.  vénit.  gén. 
esp.  portug.  pànipano.  L'espagnol  pànipaua  «  feuille  de  vigne  » 
postule  un  iéminin  pampàna.  La  forme  latine  pampinus  ^u 
son  féminin  pampina  se  retrouvent  dans  l'italien  littéraire 
pâmpmo,  le  sarde,  pâmphiu,  le  sicil.  et  le  calabr.  pâiiipiiia.  Le 
franc,  pampre,  panipc  peut  s'expliquer  aussi  bien  par  pampànu 
que  par  pampïnu;  cï.  orgre,  orgue  d'ovganu  et  t)//<:'  d'or- 
phanu.  Quant  au  v.  prov.  panipol,  prov.  mod.  pampre,  painpe 
(Mistral),  il  n'y  a  pas  de  raison  pour  le  rattacher  à  l'une  plu- 
tôt qu'à  l'autre  des  deux  formes  pré-romanes,  si  comme  on 
l'admet  généralement,  la  vélarisation  a  pu  se  produire  à  l'étape 
e,  cf.  l'ital.  aiigiolo  \ 

Un  scholiaste  de  Virgile  nous  apprend  que  les  Gaulois  don- 
naient le  nom  de  cavannus  à  l'oiseau  de  nuit  que  les  Latins 
appelaient  ullucus  ;  c'est  ce  nom  que  l'on  reconnaît  dans  le 
lyonnais  chavan  ainsi  que  dans  le  picard  cavan  et  le  français  de 
l'Ouest  chouan  '.  La  forme  cavannus  est  due  au  phénomène 
bien  connudelagémination  spontanée  de  la  consonne  suffixale; 
la  forme  primitive  cavànusest  attestée  par  l'un  des  textes  que 
cite  Du  Gange,  et  c'est  son  féminin  cavâna  qui  rend  compte 
du  picard  cave  et  du  vieux  français  choue  «  chouette  »  4. 

G'est  aussi  au  redoublement  de  la  consonne  du  suffixe  -àna- 
qu'est  due  la  forme  capanna  qui  explique  l'ital.  crtp^7/;/fl',  le  prov. 
et  le  portug.  cahâna  et  le  rhodan.  chavanna. 

1 .  L'origine  de  ce  mot  est  inconnue  :  tout  ce  qu'on  en  peut  dire,  c'est 
qu'il  n'appartient  ni  au  fonds  latin,  ni  au  fonds  grec  ;  à  la  vérité  Aloïs  Walde 
{Latein.  Elymol.  IVôrterh.)  l'a  rapproché  du  lat.  papula  «  pustule  »  mais  le 
sens  aussi  bien  que  la  forme  v  répugnent. 

2.  Cf.  A.  Thomas,  Essais,  p.  217.  Le  fém.  pampa  est  incompréhensible, 
quelle  que  soit  la  forme  de  laquelle  on  parte. 

3.  Voy.  la  carte  694  de  V Atlas  linguistique . 

4.  Holder,  loc.  cit.,  t.  I,  c.  872  ;  Du  Cange  s.  wcavaiiiia  ;  A.  Thomas, 
Nouveaux  Essais,  p.   301 


26  E.    PHII.IPON 

Le  mot  cassanub  «  chênt  »  se  déduit  de  formes  telles  que 
Cassania/flî  Chassngiie,  Cassanaiolum  Chassenenil ,  Cassa- 
niola  rhodan.  Chassagniola,  prov.  Cassanhola  :  c'est  lui  qu'on 
doit  reconnaître  dans  les  Câssano  de  l'Italie  supérieure.  Ascoli 
vovait  dans  cassanus  le  grec  •/àz-.-j.-izi^  ce  qui  est  inadmissible  '  ; 
on  a  proposé  d'y  voir  un  mot  gaulois,  mais  il  n'y  a  pas  trace 
de  ce  mot  dans  les  langues  néo-celtiques  et  M.  Holder,  à  l'ordi- 
naire si  accueillant,  lui  a  fermé  la  porte  de  son  Altcellischer 
St>rachschai:;^.  Quoi  qu'il  en  soit,  cassanu  a  donné  l'ital.  câssano, 
le  prov,  casser,  casse,  le  v.  lyon.  cbasno  et  le  v.  franc,  chasne  -. 

Le  prov.  cassaii,  chassan  (Mistral)  s'explique  par  la  gémina- 
tion  de  la  consonne  suffixale. 

A  côté  de  cassanu,  il  a  dû  y  avoir  une  adaptation  latine  cas- 
sinu  qui  rend  compte  de  l'ital.  Casnedo,  prov.  de  Côme,  du  v. 
franc,  chasnaisse  «  fagot  »  ',  et  du  îvAnç.Chasnoy,  Chasuay,  noms 
de  lieu. 

De  même  que  le  suffixe  -aro-,  le  suffixe  -ano-  a  été  d'une 
grande  fertilité  dans  l'hydronymie  et  la  toponymie.  En  Italie, 
nous  trouvons  le  ^r^â'//o  <C  Bradanus  (I.A.),tieuve  delà  Basi- 
licate  et  le  Ti'irano,  rivière  de  la  Sabine,  En  Espagne,  c'est  par 
notre  suffixe  que  s'expliquent  les  noms  de  lieu  Bdr^ana,  prov. 
d'Oviedo,  Bràcana,  prov,  de  Cordoue  et  Argana,  prov.  de  la 
Coruna,  Dans  le  Icxicon,  ]e  cherzi  vârgano,  «  claie,  palissade  », 

Le  nom  du  Rodanos  -^,  aujourd'hui  le  Rhône,  ne  peut  pas 
être  celtique,  puisqu'Eschyle  le  mentionne  deux  siècles  environ 
avant  l'arrivée  des  Gaulois  dans  le  bassin  du  grand  fleuve  médi- 
terranéen >.    Ce    nom    est  devenu   en    provençal    Ro:;er,    puis 

1.  Arcbiuio  glottologico  ilaliano,  XI,  426. 

2.  M.  Meyer-Lûbke  explique  les  formes  françaises  cbaistie,  chesne  par  l'ac- 
tion analogique  de  fraisne,  fresiie.  En  tout  cas,  la  base  caxanu  est  exclue  par 
le  V.  Ivon.  clhistio  an  regard  da  fraisno. 

3.  Godefroy,  II,  83. 

4.  La  graphie  latine  Rhodanus  est  une  imitation  du  grec  'Pooavd:;  elle 
nous  montre  que  c'est  par  les  géographes  grecs  que  les  Latins  ont  eu  con- 
naissance de  ce  fleuve. 

5.  Pline,  H.N.,  XXVII,  32,  d'après  Eschyle  qui  plaçait  le  Rhône  chez  les 
Ibères;  un  siècle  plus  tard,  Aristote  le  placera  chez  les  Ligures  (Meteorologi- 
corum,  1,13,  30).  Sur  le  Rhône,  fleuve  d'Ibérie,  voy.  D'Arbois  de  Jubainville, 
Les  premiers  habitants  de  TEurope,  t.  I,  p.  38  et  suiv. 


L'.^    MKDIAI.    I'O.STTONIQ.UE    DANS    I.FS    LANGUES    ROMANES      27 

Ro:;e,  ci.  casser,  casse  de  cassa  nu-,  et  en  vieux  lyonnais  Rosiie 
pour*  Ro^ene,  venu  lui-même  de  Rodenus,  nom  donné  au  Rhône 
par  une  charte  de  Chmy  de  941  (n°  538).  Parmi  les  sept  ou 
huit  cours  d'eau  qui  ont  reçu  le  nom  ibère  de  Rodanus,  il  en 
est  un  qui  coule  en  Lomhardie,  c'est  le  Râdano,  sous-affluent 
du  Pô,  éponyme  d'une  commune  de  la  province  de  Milan.  La 
rivière  qu'un  titre  du  ix*^  siècle  nomme  Rhodanus  est  aujour- 
d'hui le  i?()m',  affluent  de  laSarthe.  Le  féminin  Rodana  explique 
le  nom  de  la  Rhône  d'Authon,  ruisseau  d'Eure-et-Loir  qu'un 
acte  de  1081  appelle  Rodna. 

La  gutturale  vélaire  labialisantc  qui  nous  apparaît  dans  le 
nom  de  la  Sêquàua  exclut  la  possibilité  d'une  origine  gauloise  "'. 
Ce  nom  a  abouti  au  français  Seiniie,  Sainne,  Soiiine  avec  nasa- 
lisation de  la  voyelle  accentuée,  après  avoir  passé  par  Sécàna  ^, 
*Secna. 

Par  contre,  c'est  le  celtique  Dëvàna  ',  latinisé  en  Dîvàna 
qui  explique  le  nom  de  la  Dive  de  M'ontcontonr  et  celui  de  la 
Dive  de  Morteiiier,  rivières  du  département  de  la  Vienne.  Le 
premier  de  ces  cours  d'eau"  est  appelé  flitvius  Divanae  dans  un 
titre  de  994  et  le  second  ftuvius  Divane  dans  un  acte  de  91e. 
Dès  la  fin  du  x*-'  siècle,  Dîvàna  s'était  réduit  à  Dive  après  avoir 
passé  p2ir*Di-venc  ■^,  cf.  le  picard  cave  à.Q  cavàna,  et  le  franc. 
or  Je  d'orphâna 

Il  y  a  dans  le  département  de  la  Côte-d'Or,  une  rivière  qu'on 
appelle  indifféremment  Dine  ou  Dijanne.  Voici,  je  crois,  le 
mot  de  l'énigme  :  Dine  remonte  à  Dîviàna  par  les  intermé- 
diaires *Di/ne,  *Dijene  ;  quant  à  la  forme  Dijanne,  elle  s'explique 
par  la  gémination  de  la  consonne  suffixale.  Dine  se  trouve 
ainsi  avec  Dive,   dans  le  même  rapport  que  Ancre  -<  Incara 

1.  On  trouve  des  fleuves  du  nom  de  Sequanos,  en  Espagne  (Hécatée,  fragm. 
1 5  et  Avienus,  Ora,  v.  479),  dans  la  région  de  Marseille  (Etienne  de  Byzance, 
d'après  Artémidore),  dans  l'Italie  inférieure  (Thucydide,  VI,  2)  et  en  Sicile, 
dans  la  région  d'Agrigente  anciennement  occupée  par  les  Ibéro-Sicanes 
(Apollodore, /rfl^.  140). 

2.  La  forme  Secana  se  lit  dans  un  précepte  de  Thierr\-  III  de  673,  apud 
D.  Bouquet  IV,  653. 

3.  Cf.  Dêvthhi,  ville  dé  la  Grande-Bretagne,  apud  Ptolémée,  2,  3,  9. 

4.  Redet,  Diction,  topogr.  de  la  Vienne,  p.  152.  Il  ne  peut  pas  s'agir  ici  de 
Divâne  cas  oblique  de  Dtva  qui  aurait  donné  Diva  in. 


28  E.    PHII.IPON 

avec  Oitsche  <  Oscara,  ou  que  le  prov.  Gabre  <C  Gabaru  avec 
Gave. 

Les  Gaulois  avaient  une  divinité  des  eaux  thermales  qu'ils 
appelaient  Borniàna  ;  c'est  sans  doute  par  ce  nom  que  doit 
s'expliquer  celui  de  Borne  qui  est  porté  par  trois  rivières  de 
France.  Que  si  l'on  m'objectait  que  les  eaux  de  rivière  n'ont 
pas  pour  habitude  d'être  chaudes,  j'appellerais  à  la  rescousse  le 
Tbennôdoiide  Béotie  et  le  Fonii ion  (ïlsirie  dont  les  noms  dérivent 
l'un  et  l'autre,  de  la  même  racine  que  Borniàna. 

Des  documents  du  moyen  âge  nomment  Malvànus  un  tor- 
rent des  Alpes-Maritimes  qui  s'appelle  aujourd'hui  k  Malvan, 
par  suite  du  redoublement  de  la  consonne  suffixale  '.  C'est 
apparemment  le  féminin  Malvàna  qui  rend  compte  du  nom  de 
la  Mauve,  ruisseau  du  Loiret. 

La  gémination  de  1';/  suffixale  est  fréquente  :  à  l'exemple  du 
Malvan  qui  vient  d'être  cité,  on  peut  joindre  ceux  de  ÏAlbanne 
rivière  de  la  Côte-d'Or,de  la  Vingeanne,  rivière  du  même  dépar- 
tement dont  le  nom  remonte  au  gaulois  Vindiàna  «  la 
Blanche  »,  du  mont  Avéran  dans  les  "Pyrénées  et  de  la  Barbanne 
rivière  de  la  Gironde  qui,  au  temps  de  l'empire  romain,  avait 
une  homonyme  en  Dalmatie  (Live  44-31).  Enfin,  les  deux 
formes  Conseranis  et  Conserannis  «  le  Couserans  »  se  lisent 
sur  des  monnaies  de  l'époque  mérovingienne. 


Voici  maintenant  comment  peuvent  se  formuler  les  résul- 
tats de  l'enquête  à  laquelle  nous  venons  de  procéder. 

Dans  les  parlers  italiens,  à  l'exception  du  piémontais.  Va 
pénultième  atone  se  maintient  toujours,  soit  sous  sa  forme 
originaire,  soit  atténué  en  e,  lequel  e  dans  certains  dialectes 
s'amincit  en  /,  soit  enfin  vélarisé  en  0  devant  un  /  ou  une  labiale. 
En  piémontais,  en  lombard  et  en  émilien,  les  voyelles  finales 
autres  que  a  tombent. 

L'atténuation  en  e  se  produit  en  lombard  et  en  émilien  : 
lomb.  astrech,  àneda  ;  émil.  Tàniera,  balsem.  En  napolitain  a 
alterne  avec  e  :  Tàmniaro  et  dslreco,  gdveta,  ôrgheno.  De  même 

I.   Guérard,  Carlulaire  de  Saint-Vkto>-de-\hvseiUe,  t.  II,  p.  138,  148. 


L'.-/    MKDIAL    POSTTONIQUK    DANS    LES    LANGUES    ROMANES     29 

en  toscan  :  civitaro  et  càntero.  En  sicilien,  l'alternance  s'établit 
entre  a  et  /  venu  de  e  :  càniaro  et  stoniikii.  Ua  se  maintient 
sans  changement  en  calabrais,  en  sarde,  en  vénitien  et  en 
génois. 

La  vélarisation  s'est  produite  dans  ital.  vénit.  mândola,  sicil. 
mennola,  en  regard  du  napol.  ainiiiaiiehi,  ital.  cànope  à  côté  de 
cànape,  cànepà  (Duez),  lomb.  canov   et  ca?iev,  milan.  Bergom. 

Les  pénultièmes  atones  autres  que  a  se  maintiennent  presque 
toujours  en  italien  :  pôvero,  guk'iiie,  pêrtica,  âsiuo,  tiépido,  révère, 
pipolo,  mais  lèpre. 

Le  roumain  conserve  toutes  les  pénultièmes  atones  :  pâsàre, 
inigdala  à  côté  de  bivol  ■<  butfalo,  sdinhâlâ,  balsa  m  ;  —  pi'il- 
here,  rânced,  diâvol,  pôpor. 

Le  piémontais  nous  introduit  dans  le  domaine  de  la  dualité 
des  traitements  phonétiques  subis  par  Va  médial  placé  après 
l'accent  :  gâinber,  Rôsera  en  regard  de  mascra,  tartra,  seil.  Après 
la  chute  de  la  dentale  suffixale,  1'^  secondaire  s'est  consonnan- 
tisé  en  /  :  àuia  d'âneda,  lâinpia  de  lampeda,gàvia  de  gàveda.  L'a 
peut  se  vélariser  devant  /  et  devant  une  labiale  :  mândola,  cànoa. 
Les  pénultièmes  atones  autres  que  a  persistent  :  pôver,  paies 
pôpol,  mania  et  mani  msc.  mais  povra. 

A  la  différence  des  parlers  italiens,  l'espagnol  ne  connaît  pas 
l'affaiblissement  de  1'^  en  e,  non  plus  que  le  passage  de  a  à  o 
devant  /  :  Albaro  ville,  bi'ifalo,  ciénaga  «  marc  «,  Mâlaga  ville, 
sâbado,  Siétamo  •<  sep  ta  mu  ville,  pâramo,  sàbano  «  drap  de  lit  », 
Argana  ville.  La  vélarisation  peut  se  produire  devant  m  : 
Mdroina,  Sârdoma  villes.  Dans  le  nord  de  la  péninsule  la 
pénultième  tombe  et  la  syllabe  finale  persiste  '.aUnendra,  Tambre, 
Pisuerga  <C  Pisov^ca,Ledesiiia<i  Letisama, ou  bien  l'^z persiste 
et  la  syllabe  finale  tombe  :  Braga  ■<  Bracàra.  Gauda  <C  Gan- 
dâra. 

Pour  les  voyelles  autres  que  a,  leur  chute  ou  leur  maintien 
pourrait  bien  être  aussi  une  question  de  latitude  :  roble 
<robore  et  ârbol,  aima  et  anima,  cobdo,  raudo  <  rapïdu  et 
hiiesped,  amargo  et  àbrego  en  regard  dé  l'alternance  Pisuerga 
<;  Pisoraca  et  Mâlaga.  Demêmedans  l'onomastique  :  Asiorga, 


30  E.    PHILIPON 

Baselgas,  en  Asturie,  a  côté  de  Ca;^a/t'^aj."  (Tolède)  et  dAbentigo 
(Teruel),  Aninga  en  Galice  et  Arânega  dans  l'ancien  royaume 
de  Grenade. 

En  provençal,  aussi  haut  que  l'on  peut  remonter,  Va  médial 
des  proparoxytons  nous  apparaît  atténué  en  e.  Cet  e  a  ensuite 
été  soumis  à  deux  traitements  différents  :  dans  certains  cas,  il 
s'est  maintenu  et  la  voyelle  finale  est  tombée,  sauf  bien  entendu 
si  cette  voyelle  était  un  a  ;  dans  d'autres,  Ve  secondaire  a  dis- 
paru et  la  syllabe  finale  a  persisté  :  Gaver,  le  Gave  d'Oloron,  et 
Gabre,  ruisseau  de  l'Ariège,  tempe  et  temple  pour  *tempne  de 
tympanu.  Les  voyelles  autres  que  a  n'ont  pas  été  traitées  dif- 
féremment :  elles  ont  commencé  par  s'uniformiser  en  e  :  covede 
<C  cubitu,  roi'er  <  robore  ;  puis  suivant  les  dialectes,  elles 
se  sont  maintenues  ou  sont  tombées  :  covede  et  cobde,  sabe  et 
sade,  rouve  et  roure. 

Le  tableau  suivant  montrera  l'identité  des  traitements  subis 
par  toutes  les  voyelles  médiales  placées  après  l'accent  : 

L  T a V a r u ,  Taver,  T^i'^  ri vière  :  c i c e r i , ce:(er, u\e  et  robore, 
rover,  rouve  \  —  se  cale  séguel,  segue  :  angelu,  angel,  ange;  — 
monachu,  mônegue,  et  canonicu,  canônegue  ;  —  Arlatis, 
Arledes,  Arles  et  sapidu,  *sabed,  sabe  ;  —  cassanu,  cassen,  cas- 
ser, casse  et  fraxinu,  fraîssen,  fraisser,  fraisse  ;  —  sa  ban  a, 
sAvena  «    voile  »  et  asina,  àsena. 

IL  cammaru,  cambre  à  côté  de  pi  père,  pebre  e/  de  robore, 
roure  ;  —  s  e  c  a  l  e,  stgle  et  f  1  ë  b  i  1  i ,  freble,  p  o  p  u  1  u  poble  ;  — 
sabbatu,  *sabede,  sabde  et  subitu,  *sobede,  sbbde  ;  —  gabata, 
gaveda,  gauda  :  semita,  *seineda,  senda  ;  —  balsamu,  *balsetiie, 
basme  :  decimu,  des)iie  ;  —  platanu,  *pladene,  bladre:  carpinu, 
*carpene,  calpre. 

Devant  /  la  vélarisation  de  a  est  fréquente  :  amendola,  briifoJ, 
ccmboJ,  segol.  Je  ne  connais  pas  d'exemple  de  la  vélarisation  de  e 
primaire. 

Le  rhodanien  nous  présente  également  la  dualité  du  traite- 
ment de  1'^  pénultième  atone  :  v.  lyon.  chânevo,  ôrguena,  Estie- 
ven,  bdlsemo,  en  regard  de  chambra  «  écrevisse  ^),bof/o,  chasno,  sando. 

Le  maintien  des  voyelles   médiales  métaroniques  autres  que 


L'A    MÉDIAL    POSTTOXIQUE    DANS    LES    LANGUES    ROMANES      3I 

a  est  fréquent  :  v.  lyoïi.  àngelo,  ôidenojdqneino,  hôiiien,chàrpcna, 
<l  carpîna  ;  v.  dauphin,  hôiiiens,  Scplcino,  Jâtjiitino,  nyévola, 
fâbola,  Graynôvol  <C*Grationopoli  '. 

Le  V.  lyon.  laiiipi  remonte  à  lampada  par  les  intermédiaires 
lantpiii,  laiiipca,  laiiipeda  ;  cf.  Iiiiici  de  lancea.  C'est  par  la 
même  voie  que  nioiiii  est  venu  de  monacha. 

En  français  de  même  qu'en  provençal  et  en  rhod;mien,  Va 
médial  posttonique  commence  par  s'atténuer  en  e  :  Eséra 
<C  Isâra  dans  Fortunat  et  dans  Frédégaire,  passere  ■<  passa  ru 
dans  |e  Psautier  d'Oxford,  puis  cet  e  se  maintient  et  la  syllabe 
finale  tombe,  ou  bien  il  tombe  et  la  syllabe  finale  se  main- 
tient :  Oscar  a,  *Oschere,  Ousche  ;  samh^tu,  sambede,  sambe, 
orpha  na  orpheiie,  orphe,  en  regard  de  Lazaru,  La::^ere,  La:(dre  ; 
organa,  orguene,  orgre;  canapu  *chaneve,  chauve. 

Il  est  à  croire  qu'à  l'époque  primitive  du  français,  les  médiales 
posttoniques  autres  que  a  se  maintenaient  sous  forme  d'^  : 
àngele,  jovene  f.  dans  Alexis,  ànenie  dans  le  Psautier  d'Oxford  ; 
mais  de  très  bonne  heure,  la  pénultième  est  tombée  :  angre,juo- 
vne,anine,  ordne,pms  juene,  âme,  orne.  Si  l'on  fliit  abstraction  des 
mots  littéraires  ou  ecclésiastiques  tels  que  prince,  sene  <  s  y  n  o  d  u , 
page,  ange.,  virge,  on  voit  que  la  pénultième  atone  ne  s'est 
maintenue  que  dans  quelques  mots  formés  au  moyen  du  suf- 
fixe -ido- .  vfr.  ave, pâle, pave,  rance  et  tieve,  à  côté  de  rade,  sade, 
tiède. 

E.  Philipon. 


I.  L'abbé  Devaux,  Essai  sur  la  Luigue  vulgaire  du  DaitpJiinc  septentriouah 
p.  211-221.  Sur  la  base  *Gra  ti  onopol  i,  vûv.  P.  Mever  dans  7?owa«/a, 
XX  78. 


NOTES    CRITIQUES 

SUR 

LES    PLUS    ANCIENS    TEXTES     FRANÇAIS     ET     PROVENÇAUX 


I 

LOSTAXIT   DANS    LES    SERMENTS  • 

Le  français  prélittéraire  a  dû  posséder  un  verbe  lostenir  avec 
la  signification  de  «  tenir  (une  chose)  par  honneur,  respecter  », 
car  c'est  bien  le  participe  passé  lostenit  de  ce  verbe  qui  figure 
dans  le  second  serment  de  Strasbourg  sous  la  forme,  légèrement 
divergente,  lostanit,  qui  n'a  jamais  pu  être  expliquée.  Le  verbe 
lostenir  était  une  formation  composée  par  subordination,  qui 
fait  tout  de  suite  penser  à  une  composition  similaire  de  tenir, 
à  savoir  le  verbe  maintenir,  formé  de  tnain  et  de  tenir  et  dont 
la  signification  originelle  est  «  tenir  de  la  main,  avec  la  main  »  : 
le  premier  élément  du  verbe  lostenir  était  le  mot,  usuel  en 
vieux  français,  los,  dont  un  des  sens  premiers  est  «  honneur  »  ; 
lostenir  signifiait  donc  :  «  tenir,  garder,  observer,  respecter  par 
honneur,  par  sentiment  d'honneur.  » 

Pour  la  graphie  losianit  des  Serments,  un  peu  insolite  à  pre- 
mière vue,  elle  provient  de  ce  que  le  transcripteur,  qui  vrai- 
semblablement n'avait  pas  présent  à  l'esprit  le  mode  de  com- 
position du  mot,  a  voulu  rendre  par  a  le  son  de  Ve  féminin 
qui  se  trouvait  à  la  pénultième  atone,  comme  il  a  fait  du  reste 
dans  d'autres  cas,  pour  salvumrnl ,  saJvarai  et  sagrament. 

Quant  à  la  formation  même  du  participe  en  -//,  elle  ne  sau- 
rait être  une  véritable  objection,  car  des  dialectes  forment  le 
parfait  et  le  participe  passé  de  venir  et  de  tenir  sur  le  modèle 
de  la  2^  conjugaison  faible  (en  -//-),  et  c'est  ainsi  que  la  langue 
du  mystère  de  Y  Epoux  a  une  3^  sg.  parf.  venit  (y.   16)'. 

Ceci  dit,  je  me  hâte  d'en  venir  au  passage  même  du  serment  : 

.  .  .et  carlus  meos  sendra  desuo  partn  lostanit, .  .  . 

I.  Voir  Cloetta,  Romania,  XXII,  21X. 


SUR    LES    PLUS    ANCIENS    TEXTES    FRANÇAIS    ET    PROVENÇAUX     33 

Ce  p.issage,  tel  quel,  est  toujours  resté  indéchiffrable,  et 
cela  parce  que,  toujours,  depuis  qu'on  essaie  de  l'expliquer,  on 
a  interprété  desiiopart  par  v  de  son  côté  ».  Or,  il  n'y  a  absolu- 
ment rien  de  tel  dans  le  texte  allemand,  qui  dit  :  .  .  .indiliidhii- 
nuig  min  herro  theucriino  gesuor  forbrihchit .  .  .  Le  mot  part  est 
l'indicatif  présent,  correspondant  au  verbe  allemand,  du  verbe 
de  l'ancien  français  partir,  qui,  construit  avec  de  {partir  de), 
peut  avoir  le  sens  de  «  se  dégager  de,  se  délier  de,  se  libérer 
de  »  ;  quant  à  suo,  c'est  le  pronom  possessif  de  la  troisième 
personne,  répondant  directement  Çsagrament  étant  sous-entendu) 
à  l'allemand  tben  er  imo  gesuor.  Les  deux  textes  se  corres- 
pondent donc  bien  parle  sens,  et  le  français  doit  se  traduire  : 

.  .  .et  [si]  Charles,  mon  seigneur,  se  libère  du  sien  (de  son  serment). 

Toutefois  le  français  part  île  est  incontestablement  un  peu 
plus  faible  et  moins  expressif  que  l'allemand  forbrihchit,  c'est 
pourquoi  il  est  renforcé  par  non  lostanit.  Et  tout  le  passage  se 
traduit  donc  ainsi  (je  m'efforce  de  rester  aussi  littéral  que  pos- 
sible) : 

.  .  .et  [si)  Charles,  mon  seigneur,  se  libère  du  sien  non  gardé  d'après  l'hon- 
neur . .  . 

Il  se  peut,  au  reste,  que  l'expression  technique  allemande 
pour  «  se  parjurer  »  fût  telle  que  la  donne  le  texte  et  que 
l'expression  française  fût  de  son  sairement  partir  non  lostenut. 

Le  dictionnaire  de  Godefroy  donne  un  exemple  de  se  partir 
de  au  sens  de  «  se  dégager  »  pris  aux  Établissements  de  saint 
Louis  (VioUet,  I,  lxxx,  p.  131)  : 

Je  ne  me  vueil  pas  partir  de  vostre  foi,  se  je  ne  w'an  part  corne  de  foi 
partie. 

En  vieux  français,  se  partir  de  et  partir  de  sont  équivalents 
au  sens  premier  de  «  s'éloigner  »  ;  ils  doivent  donc  aussi  pou- 
voir permuter  au  sens  dérivé  de  «  se  dégager  ». 

Quant  au  possessif  suo  (à  la  position  accentuée),  qui  peut 
paraître  hétéroclite  (dans  le  domaine  français  on  doit  s'attendre 
à  suen'),  il  n'est  pas,  en  somme,  moins  explicable,  qu'un  autre 
suo,  identique,  qui  est  dans  le  S.  Léger  (y.  69)  : 

Quandius  al  suo  consiel  edrat 

Roinaniu,  XLVllL  , 


34  P-    MARCHOT 

En  conclusion,  je  terai  remarquer  que  la  version  que  je 
viens  de  donner  du  passage  du  second  serment  :  i"  est 
claire  et  naturelle  ;  2"  correspond  au  texte  germanique  ;  3" 
a  l'avantage  de  ne  pas  devoir  changer  une  seule  lettre  au  texte. 

Les  recherches  faites  jusqu'ici  sur  la  langue  des  Serments  ont 
amené  à  l'opinion  que  ces  textes  devaient  appartenir  à  un  dia- 
lecte du  Sud,  le  poitevin  pour  certains,  un  dialecte  franco- 
provençal  pour  d'autres;  les  deux  formes  siio  et  lostanil  (avec  -//) 
viennent  renforcer  cette  opinion. 

II 

L'AUBE    BILINGUE 

L'aube  bilingue  forme  le.  numéro  8  du  Supplément  qui  a 
été  ajouté  par  Foerster  aux  dernières  éditions  de  son  Alljran^o- 
sisches  Uebungsbnch.  On  trouve  là  toute  la  bibliographie  de  la 
question,  ainsi  qu'un  résumé  substantiel  des  divers  essais  d'in- 
terprétation du  court  texte  roman  inséré  dans  l'aube,  qui  avaient 
été  tentés  jusqu'alors  :  il  n'y  en  avait,  en  191 1,  pas  moins  de  dix, 
ayant  pour  auteurs  Suchier,  Laistner,  Stengel,  Rajna,  Monaci, 
Gorra,  Marchot,  Dejeanne,  Angeloni,  Novati.  Foerster  fait 
suivre  son  résumé  d'un  essai  d'interprétation  personnel,  qu'il 
introduit  du  reste  par  le  préambule  modeste  :  «  SoU  ich  nicht 
auch  einen  Versuch  wagen  '  ?  » 

Voici  le  texte  de  l'aube  bilingue  d'après  Foerster  (l'italique 
indique  la  résolution  des  abréviations  paléographiques)  : 

Phebi  claro  nondum  orto  jubare  ;  Fert  aurora  lumen  terris  tenue 
Spiculator  pigris  clamât  surgite  ;    Lalba  par  um  &  mar  atra  sol 
Poypas  abigil  miraclar  tenebras  ;   En  incautos  ostium  insidie 
TorpcntesqM^  gliscunt  intercipere  ;  Quos  suad&i  preco  clamât  surgere 
Lalba  part  um&    mar  atra  sol  ;  Poy   pas  abigil  miraclar  tenebras 
Abarcturo  disgregatwr  aquilo  ;   Poli  suos  condunt  astra  radios 
Orienti  tenditwr  scptemtrio.  Lalba  part  um&  mar  atra  sol  ;  Poy  pas  abigil 
(Je  reste  manque.') 

Il  n'est  pas  difficile  de  voir  qu'on  a  là  trois  couplets  d'aube 

I.  4=  éd.,   191 1. 


SUR    LES    FLUS    ANCIENS    TEXTES    FRANÇAIS    ET    PROVENÇAUX    35 

en  latin  suivis  chacun  du  même  refrain  roman.  Chaque  couplet 
est  formé  de  trois  endécasyllabes  assonances.  Il  y  a  deux  vers 
par  ligne,  comme  dans  certains  manuscrits,  notamment  celui 
<XEiilalie;  chaque  vers  commence  par  une  lettre  majuscule. 
Le  refrain  roman  compte  pour  deux  vers  et  occupe  la  première 
fois  la  seconde  moitié  d'une  ligne  et  la  première  moitié  de  la 
suivante  et,  la  seconde  fois,  une  ligne  entière.  La  dernière 
ligne  du  manuscrit,  par  exception,  compte  plus  de  deux  vers 
et  est  formée  d'un  vers  latin,  de  la  première  moitié  du  refrain 
roman  et  du  commencement  de  la  seconde  moitié  de  ce  refrain 
(à  laquelle  manquent  les  deux  derniers  mots  miraclar  tenebras). 
Tout  premier  vers  d'une  ligne  finit  par  un  point  et  virgule, 
sauf  à  la  dernière  ligne,  où  le  dernier  vers  du  troisième  couplet 
finit  par  un  point,  ce  qui  semble  indiquer  que  ce  couplet  était 
le  dernier  de  l'aube.  La  fin  de  cette  ligne  est  occupée  par  la 
première  moitié  du  refrain  roman  et  le  commencement  de  la 
seconde  moitié;  un  point  et  virgule  et  une  majuscule  marquent 
ici  nettement  la  séparation.  Il  est  probable  que  si  la  dernière  ligne 
a  ainsi  une  terminaison  insolite,  c'est  que  le  scribe  a  voulu 
faire  l'économie  d'une  ligne  dans  le  manuscrit,  le  refrain  roman 
étant  transcrit  deux  fois  en  entier  plus  haut. 

L'interprétation  de  ce  refrain,  malgré  son  aspect  bizarre  à 
première  vue,  me  paraît  assez  simple  ;  mais  on  ne  s'est  pas 
avisé  jusqu'ici  de  la  chercher  où  elle  se  trouve,  c'est-à-dire  dans 
le  texte  latin.  La  première  moitié  du  refrain  n'est  autre  chose, 
en  effet,  que  la  traduction  assez  exacte  en  provençal  du 
deuxième  vers  du  premier  couplet 

Fert  aurora  lumen  terris  tenue 

et  la  seconde  moitié  la  traduction,  un  peu  paraphrasée,  du  troi- 
sième vers  de  ce  couplet 

Spiculator  pigris  clamât  surgite. 

J'examinerai  en  premier  lieu  la  première  moitié  du  texte 
roman,  c'est-à-dire 

Lalba  part  (ou  par)  umct  niar  alra  sol. 

Lalba  traduit  aurora,  part  (ou  par  i  fois)  traduit  feri  et  est 
la  3.  sg.    indic.   du  verbe  partir  «  distribuer,  répartir  «,  nuiet 


36  p.    MAKCHOT 

inar  traduit  liiinen  tenue  et  alra  sol,  qui  doit  se  corriger  en 
atra[s]  sol,  traduit  terris.  Le  sens  de  toute  la  phrase  provençale 
est  donc  : 

L'aube  répartit  (épand)  une  mer  humide  à  travers  la  terre. 

On  trouve  dans  le  dictionnaire  de  Levy  un  exemple  du  mot 
mar  employé  en  provençal  au  sens  métaphorique  de  «  FùUe  », 
c'est-à-dire  «  masse  »  :  une  «  masse  humide  »  est  une  «  masse 
vaporeuse,  brumeuse  »,  donc  une  demi-clarté.  Mar  est  employé 
au  genre  masculin  en  vieux  provençal  dans  le  débat  des  Vices 
et  Vertus  (Raynouard),  chez  Sordello,  Serveri  de  Gérone,  dans 
la  Vie  de  saint  Honorât,  etc.  (Levy). 

Omet  n'est  pas  attesté  sous  cette  forme,  mais  le  Bréviaire 
d'amour  a  huniit  ',  le  Petit  Dict.  prov.- français  de  Levy  enre- 
gistre un  ///;///  et  le  gascon  moderne  dit  encore  tnnit  ^. 

Le  mot  atras,  qui  est  d'ailleurs  adverbe  et  pas  très  fréquent 
en  provençal,  avec  seulement  le  sens  passablement  dévié  de  «  en 
arrière  »,  est  ici  préposition  et  a  la  signification,  beaucoup  plus 
conforme  à  son  étymologie  ad-trans,  de  «  à  travers  ».  Il 
arrive  dans  les  plus  anciens  textes  qu'il  manque  la  dernière 
lettre  d'un  mot,  lorsque  le  mot  suivant  commence  par  la  même 
lettre  :  ainsi  coni  arde  tost  dans  Eulalie  (19).  Donc  atra  sol  peut 
s'interpréter  par  atras  sol. 

La  fin  du  refrain  est  une  traduction  assez  libre  ou,  si  l'on 
veut,  une  paraphrase  du  vers  latin 

Spiculator  pigris  clamât  surgite 

dans  lequel  le  mot  spiculator,  qui  signifie  en  latin  de  la  déca- 
dence «  sorte  de  bourreau  »  ',  désigne  métaphoriquement  le 
personnage,  appelé  plus  bas,  au  deuxième  couplet,  preco  (crieur, 
héraut),  chargé  d'assurer  le  réveil.  Le  texte  roman  qui  rend  ce 
vers  est  : 

Pûy  pas  (ou  poypas  i  fois)  abigil  viiraclar  tenebras 


1.  Lexique  de  Raynouard,  III,  549. 

2.  Trésor  don  Felibiige,  II,  1072. 

3.  Benoist  et  Goelzer,  Noui\   dict.  lat. -franc.,  7e  éd.  ;  d'.  Du  Gange,  spi- 
culator ou  specnlator  4. 


SUR    LES    PLUS    ANCIENS    TEXTES    FRANÇAIS    ET    PROVENÇAUX    37 

OÙ  poy  compte,  d'après  la  musique,  pour  deux  syllabes  '.  C'est 
le  mot  spiculator  qui  est  glosé  par  poy  pas  et  surgite  qui  est  para- 
phrasé par  tout  le  reste  abigil  iniraclar  tenebras. 

L'ancien  espagnol,  pour  dire  «  bourreau  »,  ayant  boya  et 
l'italien  boia,  le  bizarre  poy  pas  doit  être  corrigé  en  boiy  pas 
(c'est-à-dire  :  le  bourreau,  le  tourmenteur  fait  son  passage,  it 
passttiit).  Il  n'y  a  pas  de  témérité  à  restituer  en  provençal  pré- 
littéraire (l'aube  est  antérieure  au  x*  siècle)  un  mot  ^om  au  sens 
de  «  bourreau  »,  qui  survit  en  ancien  espagnol,  en  italien  et,  par 
un  dérivé,  en  rétique  ^.  Dans  l'écriture  Caroline  minuscule  un 
b  et  un  p,  avec  la  haste  incomplète,  peuvent  parfois  être  pris 
l'un  pour  l'autre.  Il  n'y  a  pas  de  témérité  à  restituer  une  3 .  sg. 
indic.  y,  puisqu'en  portugais  un  impératif/  est  bien  resté  usuel 
jusque  dans  le  xvi^  siècle. 

Comment  le  reste  du  texte  roman  abigil  iniraclar  tenebras 
peut-il  paraphraser  surgite  ?  Seul  le  premier  mot  abigil  peut 
paraître  déroutant  et  j'avoue  qu'il  m'a  tenu  quelque  temps  en 
échec;  la  fin  a  déjà  été  coupée  plus  rationnellement  en  mira 
clar  tenebras  et  elle  doit  se  traduire  par  «  regarde  (voilà)  les 
ténèbres  clarté  ». 

Abigil,  en  supposant  qu'il  ne  contienne  pas  de  faute,  est  un 
mot  estropié  ;  c'est  l'équivalent,  en  langue  vulgaire,  du  latin 
evigila  «  éveille-toi  »,  qui  a  dû  être  au  moyen  âge  un  appel  fré- 
quemment employé  dans  les  monastères,  pour  réveiller  les 
moines  dormeurs  qui  n'avaient  pas  obéi  à  la  cloche,  et  dans  les 
écoles,  pour  raviver  l'attention  de  jeunes  clercs  somnolents.  Les 
mots  savants  qui  passent  au  moyen  âge  des  milieux  lettrés  ou 
monastiques  dans  la  langue  commune  sont  généralement 
déformés  ',  à  preuve  planiuser,  parchemin,  olifant,  licorne,  etc. 

Un  adjectif c/fl/'  employé  substantivement  au  sens  de  «  clarté  » 
n'est  pas  attesté  par  Raynouard  ni  Levy,  mais  il  a  sûrement 
existé,  car  le  provençal  moderne  le  possède  dans  l'idiotisme 
entre  bu  clar  et  loii  treu  «  entre  chien  et  loup  »  t. 


1.  Voir  Restori,  Riv.  mtisic.  ital.,  Il,  20. 

2.  Meyer-Lùbke,  R.E.W.    1190.  Le  wallon  dit  aussi  tejy  «  bourreau  ». 

3.  Voir  ce  que  j'ai  dit  à  ce  propos,  Romania,  XLVII,  237. 

4.  Trésor  dôu  Felibrige,  1,  )66. 


38  p.    MARCHOT 

Toute  1:1  seconde  partie  du  rctrain  provençal  se  traduit  donc 
de  la  manière  suivante  : 

Le  bourreau  passe  :  «  Eveille-toi,  voilà  les  ténèbres  clarté  !  » 

On  remarque  dans  ce  plus  ancien  monument  de  la  langue 
provençale  des  consonances  qui  sont  apparemment  des  rimes, 
d'un  côté  mar,  clar,  de  l'autre  pas,  tenebras.  Il  est  donc  extrê- 
mement probable  que  ce  refrain  provençal  de  couplets  d'aube 
latins  a  été  à  l'origine  le  refrain  d'une  aube  provençale.  Il  se 
rétablirait  ainsi  dans  §a  forme  primitive  : 

L'iilha  par  umet  mar 
Atras  sol  ;  bot'  y  pas  : 
«.  Abigil,  tu  ira  clar 
Tenebras  !  » 

La  structure  strophique  serait  :  6  a  6  b  6  a  '^  b. 

On  pourrait  supposer  avec  une  certaine  vraisemblance  que 
c'est  par  la  transmission  orale  que  les  mots,  déjà  sortis  de 
l'usage,  diras  (prép.),  boia  et  abigil  se  seraient  corrompus. 

III 

LES    DEUX    DERNIERS    VERS    DU    FRAGMENT    D'ALEXAXDRE 

On  n'entend  pas  grand'chose  aux  deux  derniers  vers  de  ce 
fragment.  Voici  la  strophe  entière,  dont  ils  sont. la  finale,  d'après 
la  copie,  prise  sur  le  manuscrit,  que  donne  VAlllran:(dsisches 
Uebuugsbuch  de  Foerster  '  : 

Liquarz  lo  duyst  corda  toccar 

et  rotta  et  leyra  clar  sonar 

et  entoz  tons  corda  temprar 

persemedips  cant  adlevar 

li  quinz  desterra  misurar 

cum  ad  de  cel  entrobe  mar. 

Les  deux  mots  qui  font  surtout  difficulté  sont  desterra  à 
lavant-dernier  vers  et  enlrobe  au  dernier,  et,  faute  de  mieux, 
on  en  est  réduit  à  l'expédient  des  corrections  :  à  propos  de 
desterra,   Foerster  dit  :  «  vielleicht  zu  bessern  duist  terra  ^  »  ; 

1.  4*  éd.,  col.  242. 

2.  Op.  cit.,co\.  299-300. 


SUR    LES    PLUS    ANCIENS    TEXTES    FRANÇAIS    ET    PROVENÇAUX    39 

pour  entrobe,  il  va  déjà  longtemps,  en  1856,  Heyse  voulait  le 
corriger  en  cniro  la  ;  Hofmann  préfère  entra  que.  Cornu  entro  he 
{he  égalant  eii^  ',  Foerster  entro  he  ^  Les  corrections  ]a  et  que 
pour  be  pourront  paraître  un  peu  trop  radicales,  ce  sont  plutôt 
des  substitutions  ;  he  pour  représentera  est  une  orthographe  au 
moins  bizarre  ;  he  n'est  guère  admissible,  parce  que  le  manu- 
scrit n'écrit  jamais  que,  conjonction  ou  pronom,  de  cette 
manière.  La  correction  qui  me  paraît  avoir  le  plus  de  chances 
d'être  la  bonne  est  :  entro  de  (entra  de  mar  signifiant  dans  la 
mer,  en  mer),  et  je  veux  la  proposer. 

Avec  cette  seule  correction  et,  en  coupant  ou  rejoignant  les 
mots  autrement  que  ne  l'a  fait  le  scribe,  je  crois  bien  obtenir 
un  sens  satisfaisant. 

J'établis  le  texte  ainsi  qu'il  suit  : 

Li  quinz  de  stena  misurar, 
Cum  addecel  entro  de  mar. 

Sierra  représente  le  lat.  Stella  (sans  doute  évolué  sous  une 
influence  germanique  :  anc.  ht  ail.  stërro  5)  et  addecel  est  la 
3.  sg.  indic.  d'un  verbe  *adecelar  (ad,  de  et  celare)  signifiant 
«  découvrir,  dévoiler,  faire  savoir,  renseigner  )>  •*.  Le  texte  offre 
des  exemples  de  redoublements  arbitraires  de  consonnes  (p. 
ex.  fellon  29,  coUet  68,  caualleyr  76,  esspaa  95)  et  souvent  e  final 
est  èlidé  devant  un  mot  commençant  par  voyelle  (ainsi  fa^^  7, 
lanci  ^6,  faiJIenti  97). 

J'obtiens  ainsi  le  sens  suivant  : 

Le  cinquième  [maître  lui  enseigna]  à  calculer  une  étoile, 
Et  comment  elle  renseigne  sur  mer. 

Cette  interprétation  concorde  absolument  avec  la  version 
allemande  du  clerc  Lamprecht,  qui  dit  : 

1.  Ibid.,  col.  241-2. 

2.  Ilud.,  co\.  299-300.  Les  deux  mots  corrigés,  le  passage  se  traduit  donc  : 
«  Le  cinquième  [maître  enseigna]  à  mesurer  la  terre  et  ce  qu'il  y  a  de  ciel 
dans  ou  jusqu'à  la  mer  »  (!).  Il  n'y  a  rien  de  pareil  dans  la  version  du 
clerc  Lamprecht. 

3.  Comp.  spuma  +  germ.  scùm  >  prov.  esctima. 

4.  L'a.  prov.  connaît  un  descelar  ou  decetar  (Raynouard)  et  l'a.  fr.  un  des- 
celer (Compl.  de  Godetroy). 


40  p.    MARCHOT 

der  (Aristotiles)  lartin  al  di  cundicheit, 
wi  der  himel  unibe   geit, 
und  stach  ime  di  list  in  sînen  gedanc, 
zerkennene  daz  gestirne  unde  sînen  ganc, 
dâ  sih  [di]  wisen  vercn  mite  bewarint, 
dà  si  in  dem  tiefen  mère  varint  '. 

Ce  qui  se  traduit  par  : 

il  (Aristote)  lui  apprit  toute  la  science. 

comment  le  ciel  tourne, 

et  il  lui  inculqua  les  signes  du  zodiaque  dans  l'esprit, 

pour  reconnaître  les  astres  et  leur  cours, 

ce  par  quoi  les  hommes  prudents  se  préservent, 

alors  que  sur  la  mer  profonde  ils  vont  à  la  voile. 

P.   Marchot. 


I.  Foerster,  op.  cit.,  col.  246  (vers  221-9  '^^  Lamprecht). 


SUR  DEUX  PARTICULARITÉS  MÉTRIQUES 

DE    LA 

VIE    DE    SAINT    GRÉGOIRE 
EN  ANCIEN  FRANÇAIS 


La  Vie  de  saint  Grégoire  nous  a  été  conservée  en  deux  ver- 
sions '  à  peu  près  identiques  pour  le  fond,  très  souvent  iden- 
tiques de  forme,  parfois  aussi  très  différentes.  Il  est  difficile  de 
déterminer  laquelle  de  ces  versions  est  originale  ;  peut-être  taut- 
il  admettre  que  toutes  deux  sont  des  remaniements  indépen- 
dants d'un  original  plus  ancien  :  ni  l'examen  des  épisodes  du 
récit,  ni  l'étude  de  la  langue  ne  permettent  de  décider  avec  cer- 
titude ;  tout  au  plus  peut-on  penser  que  la  version  B,  plus  brève, 
moins  riche  en  discours  ou  en  monologues,  moins  ornée,  et 
peut-être  moins  banale  que  la  version  A,  aurait  mieux  conservé 
le  caractère  de  l'original.  En  l'absence  d'autres  traits  probants, 
l'étude  de  la  constitution  métrique  des  deux  versions  peut-elle 
donner  des  indications  utiles  ? 

La  Vie  de  saint  Grégoire  est  écrite  en  octosyllabes  à  rimes 
plates,  mais  :  i°  les  deux  versions  présentent  quelques  qua- 
trains monorimes  ;  2°  il  semble  que  le  groupement  des  couplets 
d'octosyllabes  obéisse  à  une  règle.  Ce  sont  ces  deux  points  que 
je  voudrais  examiner. 

Les  six  manuscrits  qui  nous  ont  conservé,  trois  à  trois,  les 
deux  versions  de  la  Vie  de  saint  Grégoire  ipréseniânt  sur  ces  points 

I.  De  ces  deux  versions,  désignées  par  les  sigles  A  et  5,  l'une  (A)  a  été 
publiée,  d'après  le  seul  ms.  de  Tours,  par  Luzarche,  Vie  du  pape  Grégoire  le 
Grand,  légende  française  publiée  pour  la  première  fois  par  Victor  Luzarche  ; 
Tours,  Bouserez,  1857.  Un  fragment  étendu  de  A  et  de  B,  d'après  deux 
manuscrits  pour  chaque  version,  a  été  imprimé  par  H.  Suchier,  en  textes 
parallèles,  dans  le  recueil  de  Bartsch-Horning,  La  langue  et  la  littérature  fran- 
çaises (/Xe-X/Fe  siècles),  col.  83  sqq. 


42  M.    ROQUES 

des  ditîérences  notables,  il  est  indispensable  de  connaître  les 
principales  caractéristiques  de  chacun  ;  j'attribue  à  ces  manu- 
scrits les  sigles  A  ei  B  suivant  qu'ils  présentent  l'une  ou  l'autre 
des  versions  : 

Bi  (British  Muséum,  Egerton  612)  est  un  manuscrit  d'ori- 
gine anglaise,  écrit  à  la  fin  du  xii^  ou  au  début  du  xiii'=  siècle, 
et  qui  contient  les  Léoeudes  île  la  Vierge  d'Adgar  '. 

Al  (Bibliothèque  de  Tours,  927)  est  le  manuscrit  célèbre 
qui  contient  le  mystère  à' Adam  ;  Léopold  Delisle  estime  que  ce 
manuscrit  «  a  été  copié  dans  le  Midi  de  la  France,  vers  le  milieu 
du  xiii'^  siècle,  d'après  un  manuscrit  qui  avait  dû  être  exécuté 
un  demi-siècle  plus  tôt  dans  une  des  provinces  septentrionales 
soumise  à  la  domination  des  Plantagenets  ^  ». 

A2  (Bibliothèque  de  l'Arsenal,  3516)  paraît  provenir  de  la 
région  de  Thérouanne  et  a  dû  être  écrit  en  1267  ou  1268. 

B2  (Bibliothèque  de  l'Arsenal,  3527)  est  un  manuscrit  du 
xiv^  siècle,  présentant  des  picardismes  et  même  quelques  traces 
de  formes  wallonnes. 

^3  (Bibliothèque  de  Cambrai,  812)  est  sans  doute  du  début 
du  xv=  siècle;  il  a  appartenu  à  l'abbaye  du  Saint-Sépulcre  de 
Cambrai,  et  provient  certainement  du  Nord  de  la  France. 

A-^  (Bibliothèque  Nationale,  français  1545)  a  été  écrit  en 
1469  à  Fixin,  commune  de  Gevrey-Chambertin  (Côte-d'Or). 

L'étude  de  ces  manuscrits  m'a  permis  d'établir  que,  pour  la 
version  A,  Ai  et  A.^  représentent  une  famille  unie  par  des  fautes 
communes,  en  regard  de  A2  dont  les  leçons  attestent  de  leur 
côté  des  remaniements  de  forme  destinés  à  donner  au  texte 
plus  de  régularité  grammaticale  et  à  en  rapprocher  la  langue 
des  habitudes  de  la  région  picarde;  pour  la  version  B,  B.  et^^ 
sont  unis  par  des  fautes  ou  des  remaniements  communs  ;  enfin, 
la  famille  à  laquelle  appartiennent  B.  et  B^  pourrait  avoir  subi 
l'influence  d'un  manuscrit  apparenté  à  A.  (il  convient  de  se 

1.  Publiées,  mais  sans  la  Vie  de  saint  Grégoire,  dans  Adgar's  Marienlegen- 
den  nach  der  Londoner  Handschrifl  Egerton  612  :{um  crsteni  Mal  ivUstUndig 
heratisgegehen  von  Cari  Neuhaus  {AJlfran-^ôsische  Bibliolhek,  X),  Heilbronn, 
1886. 

2.  Kuiininid,  II,  95. 


LA  11  F.  DE  SAIKT  GRÉGOIRE  43 

rappeler  que  oes  trois  manuscrits  sont  du  Xord  de  la  France), 
SI  bien  que  5.  et  B-^  présenteraient  une  version  composite  où 
des  leçons  et  des  fragments  de  la  version  A  seraient  venus 
s'ajouter  au  texte  de  la  version  B. 

* 
I 

LES    QUATRAINS    MOKORIMES 

Les  manuscrits  Ai,  Az,  A-^  et  B^,  présentent,  vers  la  fin  du 
poème,  un  certain  nombre  de  quatrains  monorimes.  Tout 
1  épisode  auquel  appartiennent  ces  quatrains  manque  dans  5,. 
Pour  5;.,  qui  a  l'épisode  sans  les  quatrains,  il  est  visible  que 
l'auteur  de  ce  remaniement  a  volontairement  réduit  à  un  cou- 
plet de  deux  vers  les  quatrains  monorimes  conservés  dans  B^ 
ou  les  a  supprimés  ;  ainsi,  ces  quatrains  se  trouvaient  au  moins 
dans  la  version  A  et  dans  le  manuscrit  auquel  remontent  Bz  et 

Il  n'est  pas  rare  que  dans  des  poèmes,  surtout  normands  ou 
anglo-normands,  composés  en  octosyllabes  à  rimes  plates,  deux 
couplets  successifs  d'octosyllabes  soient  construits  sur  la  même 
rime  '.  Pour  nous  en  tenir  à  la  Vie  de  saint  Grégoire,  nous  trou- 
vons quelques  quatrains  de  ce  genre  dans  la  version  A  et  en 
particulier  dans  le  manuscrit  Ai,  mais  ils  restent,  comme  dans 
les  autres  poèmes,  très  peu  nombreux  et  isolés  -  et  nulle  part 
ils  ne  paraissent  répondre  à  une  intention  précise  du  poète.  Tout 
au  contraire,  les  quatrains  monorimes  que  présente  la  dernière 
partie  de  la  T/V  de  saint  Grégoire  sont  groupés,  et  bien  qu'il  y  ait 
sur  ce  point  des  divergences  entre  les  manuscrits,  il  est  impos- 
sible de  supposer  que  ces  quatrains  se  soient  rencontrés  là 
par  hasard.  Je  donne  ci-dessous    le  texte  de  ces   quatrains  en 

1.  Voir  sur  cette  particularité  Paul  Meyer,  Introduction  à  l'édition  des 
Fragments  de  la  Vie  de  saint  Thomas  de  Canlorbéry  (Société  des  Anciens 
Textes),  p.  xxxv,  et  Introduction  à  l'édition  de  VEscoufle  (même  collection), 
p.  LU. 

2.  Ils  se  rencontrent  dans  A,  aux  vers  205-6,  415-18,  947-50,  1015-18, 
1077-80,  1260-5,  1270-5.  1610-15,  1636-9,  1706-9,  2022-5,2038-41,  2269- 
72,  2277-80. 


44 


M.    ROQUES 


prenant  pour  base  Bi,  complété  à  l'occasion  par  Ai.  avec  l'in- 
dication, pour  chacun  des  vers,  des  manuscrits  qui  le 
contiennent. 


B 


I  Quant  la  dame  entent  la  parole, 
Tel  leeche  a  ke  ses  cuers  vole, 
Les  pies  11  baise  et  li  acole  : 

Or  li  plaist  molt  icele  escole. 

II  Estroitement  les  pies  li  baise 
Por  cou  ke  lieu  en  a  et  aaise, 
Onques  li  cors  ne  li  apaise, 
Ce  li  samble  que  trop  se  taise 

III  Que  a  sa  gent  soit  demostree 
La  grant  leeche  c'a  trovee. 
Car  ele  est  plus  bone  eùree 
Que  ne  soit  feme  qui  soit  née. 

IV  De  la  joie  pleure  et  souspire, 
Tel  leeche  a  ne  set  que  dire, 
Li  plors  de  joie  li  tait  l'ire  : 
Ne  puet  avoir  ne  duel  ne  ire. 

V  Ele  porpense  :  «  Que  ferai  ? 
Çou  est  mes  fix  et  trové  l'ai  ; 
Lèverai  sus,  sel  baiserai.  » 

El  puis  redist  :  n  Pas  nel  ferai  ! 

VI  «  Molt  sui  foie  quant  de  ce  pens. 
Quant  seul  des  pies  baisier  ai  tens 
A  mon  plaisir  sans  nul  desfens, 
Se  or  cuisse  point  de  sens. 

VII  «  Or  deuisse  estre  toute  lie. 
Quant  Damediex  qui  m'a  crie 
A  ma  joie  m'a  ramenée 

Que  jou  avoie  entroubliee. 

VIII  «  Jors  beneois  qui  m'as  garie, 
Jor  que  de  joie  m'as  saisie, 


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I.  y4w  modifie  les  rimes  de  Vc  et  VU  pour  en  faire  un  couplet. 


I.A  VIE  DE  SAINT  GRÉGOIRE  45 

Car  soies  hui  fins  de  ma  vie. 
Mors,  c'or  t'en  prenge  il  envie  !  » 

IX  El  se  porpense  en  son  corage 
Et  dist  :  «  Or  sui  je  molt  poi  sage  : 
Mort  désirer,  çou  est  folage. 
Or  doi  conjoir  lonc  eage 

X  «  Et  moi  travellier  et  pener 
Que  coronne  puisse  achater 
O  cheus  que  Diex  velt  coroner 
Et  en  se  gloire  o  lui  poser.  » 

XI  La  dame  ensi  se  dementot, 
Ses  piez  teneit,  sils  embraçot. 
Cil  esteit  lez  e  Deu  loot 
Qui  a  bien  taire  l'atornot. 

XII  Dont  reparla  la  dame  avant  : 
«  He  Diex  !  biaus  pères  tos  poissant. 
Estruiés  m'ame  a  vo  commant 
Et  mon  cors  très  hore  en  avant. 

XIII  «  Sire  frans  hom,  por  Dieu  le  vrai, 
Conseillés  moi  que  jou  ferai  ; 
Jamais  de  toi  ne  partirai 
Ne  de  chi  ne  m'eslongerai.  » 

XIV  Quant  11  apostoles  Tentent, 
A  Damedieu  grasses  en  rent  ; 
Si  li  plaist  molt  que  ore  sent 
Que  de  bien  faire  a  bon  talent. 

D'autres  œuvres  médiévales  nous  offrent  des  exemples  de 
quatrains  monorimes  introduits  avec  intention  dans  des  com- 
positions en  couplets  à  rimes  plates.  Sans  parler  des  cas  où  un 
quatrain  monorime  sert  d'introduction  ou  de  conclusion  à  un 


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1.  Bj  modifie  cette  rime  et  ajoute  5  vers  qui  forment  ainsi  deux  nouveaux 
couplets . 

2.  Ai    modifie  tn  folie  :    vie  les  rimes  de  IX  c  et  d,    formant  ainsi  deux 
couplets  au  lieu  d'un  quatrain. 

3.  Nouvelle  modification  des  rimes   de  XII  c  et  d  dans  Bi,   qui   de  plus 
ajoute  des  vers  et  brise  ainsi  le  quatrain . 


46  M.    ROQ.UES 

poème  ',  il  est  un  exemple  bien  connu  de  ce  mélange:  c'est 
le  mystère  d'Adam  ;  au  milieu  des  couplets  d'octosyllabes, 
qui  sont  la  forme  du  dialogue,  s'intercalent  des  quatrains  de 
décasyllabes  dans  les  passages  suivants  de  ton  plus  soutenu  : 
1°  recommandations  de  Dieu  à  Adam,  2°  réponse  d'Eve  à 
Dieu  après  le  péché,  3°  lamentations  d'Adam  et  d'Eve,  4° 
première  discussion.  d'Abel  et  de  Caïn  ^  De  même  dans  le 
jeu  de  Courtois  d^Arras,  les  couplets  d'octosyllabes  font  place 
aux  quatrains  de  dodécasyllabes  pour  les  lamentations  de 
Courtois  \  Nous  trouvons  encore  des  quatrains  monorimes 
mêlés  aux  couplets  à  rimes  plates  dans  une  œuvre  récemment 
retrouvée  et  qui  est,  elle  aussi,  une  composition  dramatique, 
la  Passion  du  Palatiuus  :  cette  Passion  présente  un  assez  grand 
nombre  de  mètres  et  de  combinaisons  strophiques,  et  notam- 
ment des  quatrains  monorimes  octosyllabiques  aux  vers  1785- 
88,  1805-08,  1825-48,  c'est-à-dire,  ici  encore,  dans  des  passages 
d'un  caractère  lyrique  très  prononcé,  les  plaintes  de  Marie- 
Madeleine,  de  Marie-Jacobée  et  de  Marie-Salomée  •*. 

C'est  aussi  dans  un  épisode  où  le  ton  lyrique  convient  à 
merveille  que  les  quatrains  monorimes  apparaissent  dans  la 
Vie  de  saint  Grégoire  :  nous  sommes  arrivés  au  dénouement 
glorieux  d'un  sombre  drame  ;  Grégoire,  né  d'un  inceste,  cou- 
pable à  son  tour,  sans  le  savoir,  d'un  nouvel  inceste  avec  celle- 
là  même  qui  lui  a  donné  le  jour,  a  obtenu,  après  une  terrible 
pénitence,  le  pardon  de  Dieu  ;  il  est  devenu  pape  par  la  volonté 
divine  miraculeusement  exprimée  ;  c'est  alors  que  sa  mère 
souillée  d'un  double  inceste  involontaire,  vient,  après  des 
années  de  vie  pieuse,  chercher  à  Rome  le  suprême  pardon  ;  et 
tout  d'un  coup  les  deux  misérables  pécheurs  se  trouvent  réunis 

1.  Cf.  Naetebus,  Die  iiicht-lyrischen  Strophenfonnen  des  Attfran^ôsischen, 
Leipzig,  1891,  p.  4. 

2.  Vers  48-79,  460-71,  518-89,  590-621  de  rédition  K.  Grass,  Das 
Adamspiel,  Halle,  1894  (Ronianiscl^e  Bibliothek,  VI). 

3.  Vers  428-46  de  l'éd.  E.  Faral  (Classiques  fnviçais  du  moyen  dge,  n"  3, 
deuxième  édition  sous  presse). 

4.  \'oir  K.  Christ,  Das  altfran:{ôsisc}ie  Passionsspiel  der  Palatiiui  (Zeit- 
scbrijt  fiir  lomanische  Philologie,  XL,  1920,  p.  404  sq.).  Une  nouvelle  édition 
de  ce  texte,  préparée  par  miss  Grâce  Frank,  est  eu  cours  d'impression  dans 
la  collection  des  Cliissiques  fiaiiçais  du  moyen  dge. 


LA  VIE  DE  SAINT  GRÉGOIRE  47 

dans  la  joie  de  la  miscricorde  céleste  qui  s'est  enfin  étendue 
jusqu'à  eux. 

La  situation  diffère  de  celles  du  mystère  à^Adam  ou  de  la 
Passion  du  Palatinus,  mais  c'est  toujours  une  situation  à  la  fois 
dramatique  et  sublime,  et  l'on  comprend  qu'un  poète  ait  voulu 
chanter  cette  apothéose  dans  des  strophes  de  forme  particulière 
et  de  caractère  lyrique  plus  marqué  que  le  reste  du  récit  '. 

Ce  poète  est-il  l'auteur  de  la  Fie  de  saint  Grégoire  originale, 
source  des  deux  versions  que  nous  avons  conservées  ?  Ce  que 
nous  avons  dit  des  rapports  des  divers  manuscrits  explique 
que  nous  devions  rester  sur  ce  point  dans  le  doute.  La  version 
A  possédait  certainement  ce  chant  en  quatrains  monorimes, 
mais  dans  B,  le  dernier  épisode,  avant  l'épilogue  propre  à  ce 
manuscrit,  est  l'accession  de  Grégoire  au  trône  pontifical  et  il 
n'est  plus  question  de  la  mère  infortunée.  On  peut  admettre 
que  la  Fie  de  saint  Grégoire,  en  entrant  dans  la  collection  de 
légendes  miraculeuses  qu'est  le  manuscrit  B,,  a  été  amputée 
d'un  épisode  qui  n'intéressait  pas  le  seul  Grégoire  et  qui  n'était 
pas  strictement  indispensable  au  récit  ;  mais  il  n'est  pas 
impossible  que  Bi  nous  conserve  la  version  originale  plus 
courte,  qui  aurait  été  accrue  de  ce  nouvel  épisode  par  l'auteur 
de  la  version  A  :  le  manuscrit  représenté  par  B2  et  B.  aurait 
emprunté  cette  addition  à  la  version  A. 

Quand  on  examine  le  tableau  que  nous  avons  dressé  de  ces 
quatrains,  on  est  plutôt  tenté  de  croire  qu'ils  figuraient  déjà 
dans  la  version  originale,  car  tous  les  manuscrits,  A  l'exception 
de  B2,  qu'ils  soient  du  xiii*,  du  xiv^  ou  du  xv^  siècle,  attestent 
que  le  sens  de  cette  disposition  strophique  n'était  plus  compris 

I.  Nos  lyriques  modernes  ont  fait  un  grand  usage  du  quatrain  d'octo- 
syllabes, mais  nous  avons  trop  perdu  l'habitude  des  strophes  monorimes 
pour  apprécier  exactement  l'impression  que  pouvaient  donner  aux  auditeurs 
de  la  rie  Je  saint  Grégoire  les  quatrains  du  dénouement.  Même  dits,  et  non 
chantés,  ils  devaient  frapper  l'oreille  plus  fortement  que  les  groupes  de 
couplets  de  deux  vers  qui  les  précédaient,  et  peut-être  d'ailleurs,  ici  comme 
dans  bien  des  cas,  l'effet  obtenu  tenait-il  moins  à  la  forme  strophique  elle- 
même  qu'au  changement  de  forme.  Enfin  il  ne  faut  pas  oublier  que  le  qua- 
train de  vers  courts  monorimes  a  sa  place  dans  la  Ivrique  latine  profane  du 
moyen  âge  ;  voir  par  exemple  dans  Ed.  Du  Méril,  Poésies  populaires  latines 
antérieures  au  Xlh  sikh,  p.  297,  le  chant  Jérusalem  mirabilis,  et  dans  les 
Poésies  populaires  latines  du  moyen  âge  du  même  auteur,  p.  255  {Hienisalem 
laetare)  et  pp.  260-75  (série  de  complaintes). 


48  M.    ROaUES 

ou  goûté  des  remanieurs  '.  Quoi  qu'il  en  soit,  cet  essai  d'adap- 
tation de  la  strophe  à  la  situation  et  aux  sentiments  des  per- 
sonnages n'a  toute  sa  valeur  c^ue  dans  une  œuvre  écrite  pour 
un  auditoire  et  non  pour  des  lecteurs  et,  plus  encore  peut  être, 
dans  une  œuvre  faite  pour  être  chantée,  au  moins  partiellement, 
et  non  pas  seulement  pour  être  dite.  Le  fait  intéressant  est  que 
nous  le  trouvions  dans  une  composition  qui  n'est  pas  un  poème 
dramatique.  La  Fie  de  saint  Grégoire,  dans  l'une  ou  l'autre  de 
ses  formes,  se  place  par  là  à  côté  de  ces  vies  de  saints  chantées 
en  public  qui  valaient  aux  jongleurs  l'indulgence  de  Thomas 
Cabham  %  à  côté  de  cette  Vie  de  saint  Maurice  qu'un  jongleur 
chante  pendant  la  veillée  des  armes,  aux  «  bachelers  »  pour 
les  préparer  à  être  adoubés  chevaliers  \  et,  pour  nous  en  tenir 
à  des  œuvres  bien  connues,  à  côté  de  la  Fie  de  saint  Léger  et 
de  la  Vie  de  saint  Alexis  ^. 

II 

LE  GROUPEMENT  DES  COUPLETS  DE  DEUX  VERS 

La  Fie  de  saint  Grégoire  est  écrite  en  couplets  de  deux  vers 
très  exactement  soumis  aux  règles  dont  Paul  Meyer  a  jadis 
donné  la  formule  '\  c'est-à-dire  qu'une  phrase  ne  finit  jamais 
avec  le  premier  vers  d'un  couplet,  mais  peut  s'étendre  sur 
deux  ou  plusieurs  couplets,  à  la  condition  de  finir  toujours 
avec  le  second  vers.  La  phrase  n'étant  jamais  dans  ce  texte  ni 
très  longue,  ni  très  compliquée,  l'on  doit  s'attendre  à  y  trouver 
surtout  des  groupements  d'un  petit  nombre  de  couplets  :  en 
effet  un  sens  complet  s'y  rencontre  le  plus  souvent  enfermé 
dans  des  séries  de  vers  allant   de  2  à  12.  Mais  l'un   des  grou- 

1.  A-2,  plus  conservateur  cependant  que  les  deux  autres  mss.  de  la  famille 
A,  supprime  des  quatrains,  et  B-.,  qu'on  pourrait  soupçonner  d'avoir  étendu 
la  série  des  quatrains,  et  qui  en  a  au  moins  compris  l'intérêt,  pratique,  lui 
aussi,  des  coupures. 

2.  Voir  Faral,  Les  jongletirs  en  France  au  moyen  dge  (Bibliollicqiie  de  r Ecole 
des  Hautes  Études,  CLXXXVII),  Paris,  19 10,  p.  44. 

3.  Ibid.,  pp.  45  et  285. 

4.  Ce  rapprochement  avec  des  textes  archaïques  ne  préjuge  d'ailleurs  en 
rien,  dans  ma  pensée,  de  la  date  à  attribuer  à  la  version  originale  de  la  Vie 
de  saint  Grégoire. 

5.  Romania,  XXIII,  6. 


LA  FIE  DE  SAINT  GREGOIRE  49 

pements  les  plus  fréquents  est  celui  de  quatre  couplets  ou  de 
8  vers,  surtout  dans  5,  ;  et  les  groupes  de  2,  4  ou  6  vers  s'y 
coordonnent  facilement  eux-mêmes  en  groupes  de  8  vers. 

Le  début  du  poème,  très  semblable  dans  les  six  manuscrits 
et  comprenant  dans  la  plupart  le  même  nombre  de  vers,  pré- 
sente clairement  cette  disposition.  Je  l'imprime  ci-dessous 
d'après  le  manuscrit  B,,  en  corrigeant  à  l'aide  des  autres 
manuscrits  quelques  leçons   évidemment  fautives  '. 

De  saint  Gre^orie 

OEZ,  seignurs,  pur  Dcu  amur, 
La  vie  d'un  bon  pécheur: 
De  la  terre  fud  de  Aquitaine  ; 

Pur  ses  péchiez  suffri  grant  peine  4 

Ke  grant  pour  est  a  retraire; 
Mais  ne  purquant  sil  deit  l'en  faire 
As  altres  pécheurs  despendre, 
Ke  remembrance  i  puissent  prendre.  8 

Icil  pechié  dunt  parler  voil 

Ne  funt  a  dire  par  orguil, 

Mais  pur  essample  d'altre  gent 

Ke  il  i  prengent  chastiement.  12 

Sainte  Escripture  nus  comande 

Ke  quant  culpe  est  [onques]  plus  grande, 

Dunt  le  deit  [on]  mielz  eshalcier 

Por  l'altre  poeple  castier.  16 

Une  manière  sunt  de  gent 

Ki  despeirent  mult  malement, 

Mes  s'il  volent  tant  demurer 

Ke  cest  cunte  puissun  finer  20 

I .  Les  leçons  corrigées  et  la  source  des  corrections  sont  indiquées  au  bas 
du  texte,  les  additions  placées  entre  crochets,  les  suppressions  nécessaires 
entre  parenthèses.  Pour  rendre  plus  claire  la  disposition  en  groupes  de  huit 
vers,  j'ai  séparé  ces  groupes  par  des  espaces  qui  n'existent  pas  dans  les 
manuscrits  et  j'ai  indiqué  la  place  des  lettres  ornées  qui  marquent  les  coupes 
du  récit. 

7  reprendre  B-i-s,  entendre  A  —  14  onques  Bi,  A  —  15  on  B^-i,  A  —  18 
Qui  mescreient  A^-^  —  Apres  20  A^  ajoute  :  Et  remambrance  v  vueilliez 
prendre  A  Dieu  porres  voz  âmes  rendre. 

Rùmania.  XLVIIl .  . 


50  M .    ROQ.UES 

De  cest  mcime  dunt  vuil  escrire, 

Purrunt  il  sempres  trestut  dire 

Ke  par  malveise  négligence 

Perdent  le  fruit  de  pénitence.  24 

Cil  qui  ne  seivent  a  fiance 

Cum  faite  chose  est  des(es)perance, 

Jo  lur  acuinterai  trop  bien  : 

Cum  cil  sunt  certes  crestien  28 

Ki  tant  quident  estre  forfait 

Ke  mes  ne  quident  par  nul  plait 

De  leur'pechié  merci  trover, 

Par  ceo  n'unt  cure  d'amender.  32 

Or(e)  vus  dirai  par  grant  anuir 

La  vie  d'un  bon  pécheur 

E  de  la  grant  remissiun 

K'il  receut  par  confessiun .  36 

Ke  se  ci  ad  nul  des(es)peré, 

Ke  bien  sache  par  vérité 

Que  ausi  sera  Deus  pius  de  li 

S'il  s'amende,  cum  fist  cesti.  40 

Grant  fut  la  culpe  al  crestien  ; 

Mes  lui  ala  de  ceo  tresbien 

K'il  ne  chaï  en  des(es)perance, 

Ainz  s'amenda  par  pénitence,  44 

Si  ke  puis  fud  sainz  apostoiles 

E  si  out  nun  li  bon  Gregoires. 

Sauf  pour  le  dernier  groupe  qui  ne  comprend  que  6  vers,  et 
sauf  variantes  isolées  des  manuscrits  tardifs  A.^  et  B-^  et,  une 
fois,  de  B2,  l'on  voit  que  ce  début  se  laisse  répartir  sans   dif- 

21  De  cest  seignor  Bi-i,  A  —  26  desperance  Bi-^,  mescreance  ^i-j,  peni- 
tance  A'i.  —  28  Signor,  ce  sont  cil  cr.  B-i-^  —  32  demander  5i,  d'amender 
52-3,  A\-i\  Al  fait  de  29-52  un  quatrain  en  ait  ;  Bi  ajoute  2  vers.  —  33  Ini- 
tiale ornée  dans  A  et  Bi  ;  Or  entendes  Bi-^,  escoutés  A  —  34  de  cest  p.  5-2-.,, 
Ai-i,  d'un  saint  p.  A-i  —  35  grant  miséricorde  B>-i,  A —  56  Qu'il  recevra 
au  roi  de  glore  B2,  leçons  semblables  dans  A  —  37  desperé  £2,  A  — ■38 
C'autresi  recevra  Dé  lui  A\  —  Après  40  Bi  ajoute  2  x'ers  —  42  lui  avint 
^2,  '4  —  43  desper.mce  B>  —  Après  46  B^  ajoute  6  vers . 


LA  VIE  DE  SAINT  GRÉGOIRE  5  I 

hcLilté  en  groupes  de  8  vers  enfermant,  en  une  ou  deux  phrases, 
un  sens  complet.  Il  y  a  plus  :  trois  sur  cinq  des  groupes  ainsi 
constitués  (i,  3  et  4)  forment  chacun  un  ensemble  indivisible, 
une  véritable  strophe  dont  tous  les  vers,  jusqu'au  dernier,  sont 
nécessaires  pour  compléter  le  sens.  Est-ce  là  pur  hasard  ou  dis- 
position particulière  à  l'exorde  du  poème  ?  Pour  en  décider 
continuons  notre  lecture,  en  nous  permettant  maintenant  de 
marquer  nettement  les  strophes. 

Tant  fud  forfait  icil  bons  sires, 
Dunt  jo  vus  voil  la  vie  dire, 
Ke  uns  ses  uncles  l'engendra 

E  la  sue  ante  le  porta.  50 

Uncore  fist  H  enemis 
A  ce!  saint  home  faire  pis, 
Ke  sorurges  devint  son  père, 
Si  fud  mari  sa  charnel  mère.  54 

Mult  par  est  [or]  icil  perduz 
E  as  mains  d'enemis  chaûz, 
Si  Deu  ne  fust  si  merciables 

Ki  le  receut  puis  des  diables.  58 

Uimés  orez  par  escripture 
Cum  faitement  ceste  aventure 
Avint  a  icel  bon  Grégoire 
Dunt  jo  vus  cunt  ci  la  memorie.  62 

SAINTE  Escripture  nus  reconte 
Ke,  al  tens  antif,  ont  un  cunte 
En  Aquitaine  la  cuntree. 

Si  out  un  fil  de  s'espusee  66 

E  une  fille  itant  bêle 
Ke  mult  en  fud  luin  la  nuvele; 
Mais  sun  gent  cors  mar  unkes  vit, 
Kar  a  grant  duel  li  ravertit.  70 


55  Molt  les  ot  enemis  laciés  A  —  56  De  fors  et  d'oribles  pechiés  A  ;  après 
56  A  ajoute  2  vers  —  58  le  rescost  52-3,  A\  —  59-^1  a  »"^  initiale  ornée  — 
62  vos  vueil  conter  Testoire  A  —  63  Initiale  ornée  dans  B  et  Ai  —  70  Kai"  si 
cuni  i'escripture  dit  /?i,  B>  el  A  oui  la  leçon  introduite  dans  le  texte. 


52  M.    ROaUES 

De  ccst  enfant  murut  la  mtre, 
E  en  après  prist  mal  al  père. 
Quant  il  se  senti  aculchié 

E  de  la  mort  si  anguissié,  74 

Cel  son  chier  fiz  a  li  apele 
E  celé  sue  fille  bêle, 
E  ses  baruns  fist  tuz  venir 
Ke  sa  raisun  peussent  oïr.  78 

«  Amis  bel  fiz,  ceo  dist  li  cuens, 
Pri  tei  por  Deu  que  seies  boens, 
Kar  je  murai  proceinement  ; 

Ja  ne  vivrai,  tresbien  le  sent.  82 

Mult  s'en  vait  or(e)  m'aime  dolente 
Pur  ta  surur  ki  si  est  gente, 
Ke  [en]  mun  vivant  ne  l'ai  mise 
U  sa  bealté  fust  bien  asise.  »  86 

Quant  li  vadlet  le  père  entent, 
Si  en  plore  mult  tendrement. 
E  cil  li  dit  :  «  Laissez  ester  ! 

Te  n'estovera  nient  plurer,  90 

Kar  tu  tendras  ma  grant  honor  ; 
Mes  li  doel  ert  ta  sorur 
Ki  remeindra  descunseillee. 
Mar  fud  la  lasse  unkes  criée  !  »  94 

Quant  la  [fille]  ot  que  dit  li  sire, 
Plure  des  oiîz,  del  cuer  suspire, 
E  sa  face  ki  tant  est  gente 

Descire  e  grate  la  dolente,  98 

E  pur  la  sue  grant  dolur 
Plurent  trestuit  li  vavassur 
E  les  dames  e  li  barun 
Ki  l'esgardoent  environ.  102 

76  E  sa  fille  qui  molt  (tant)  est  bêle  B^-^^A  —  81  Je  me  morrai  ^2-3,  A 

—  83  Mais  molt  s'en  vait  m'arme  52-3,  A  —  Après  86  A\-i  développent  la 
même  idée  en  10  vers,  A2  en  6  vers  seulement  —  87  Initiale  ornée  dans  Ai  et  Bi 

—  95  fille  Bi,  A  —  97-100  sont  remplacés  dans  A  par  :  Sa  face  qui  en  bêle  et 
clere,  Por  le  duel  qu'elle  a  de  son  père,  Pu  tote  muée  et  nercie,  Descoloree  et 
amatie  ;  Por  la  dolor  qu'elle  menot,  Quar  par  confort  ne  se  tardot,  Ploroent 
tuit  comunaument  Li  vavassor  et  l'autre  gent. 


LA   VIE  DE  SAIXT  GREGOIRE  )  3 

Quant  li  père  veit  la  pucele, 
Sa  face  ki  tant  par  est  bêle 
Que  ambes  mains  grate  e  descire. 
Sin  out  el  queor  pesance  e  ire.  io6 

Par  le  puign  ad  sa  fille  prise 
E  al  vadlet  en  la  main  mise  ; 
Si  li  preat  mult  ducement, 
Pur  amur  Deu  omnipotent, 
K'il  la  garde  a  tel  honur 
Cum[e]  frère  deit  sa  surur.  112 

Es  vus  li  père  défini 
(E)  li  barun  l'unt  enseveli 
Mult  richement  e  a  barnage 

Cum[e]  cunte  'de  tel  lignage.  116 

E  li  frères  ad  la  sorur 
Lunges  gardée  a  tel  honur 
Ke  [il]  trestur  li  ad  dune 
E  quanqu'ele  volt  li  ad  trové.  120 

Ensemble  vont,  ensemble  vienent, 
Ensemble  estunt,  ensemble  seent  ; 
Lur  vest[ejùre  sunt  cummune 

Elur  esquiele  tut  une;  124 

Ensemble  burent  d'un  vaissel 
E  si  taillèrent  d'un  cultel, 
[E]  lur  liz  furent  si  [de]  près 
Qu'il  s'entrevirent  tut  adés.  128 


Q 


UANT  li  diables cest  plait  veit... 

Dans  ce  nouveau  fragment  nous  avons  déterminé  regroupes 
dont  9  sont  des  hiuitains  et  un  seul  (103-112)  un  dizain.  Ici 

109-10  Si  li  comande  en  celé  feit,  Que  il  l'ame  son  père  desit  B2,  A  — 
Avant  WT,  A  intercale  2  vers  :  Quant  li  pères  ot  si  parlé,  Ileuc  devant  tôt 
son  barné  —  Après  11}  2  vers  ajoutés  par  A3  —  1 17-8  remplacés  dans  A  par  : 
La  suer  remest  oveuc  son  frère  En  après  la  mort  de  son  père  Et  cil  l'a  bien 
lonc  tens  gardée  Et  a  tel  enor  démenée  (Et  il  la  garde  a  tel  honor  Et  se  li 
porte  tel  amor  A2)  —  119  Que  il  trestôt  li  doue  et  treuve  B2,  leçon  analogue 
dans  A  —  120  Quant  qu'ele  li  demande  et  reuve  B2-S,  A  —  122  A  grant  joie 
ensamble  se  tieiient  A  —  127  leçon  de  B^-i,  A-i-i  —  128  s'esgardoient,  s'en- 
tresgardoient  A  —  129  Initiale  ornée  dans  Bi-i. 


54  M-    ROQUES 

encore  4  sur  9  de  ces  huitains  forment  des  strophes  indivisibles 
(str.  4,  5,  7  et  8).  Si  nous  poursuivions  notre  lecture  du 
manuscrit  B,,  nous  déterminerions  encore  10  huitains  avant 
de  rencontrer  un  sizain,  puis  de  nouveau  1 1  huitains  avant  un 
autre  sizain  et  ainsi  de  suite,  avec  une  proportion  de  huitains 
un  peu  moindre  dans  certaines  parties  du  poème  et  surtout 
vers  la  fin,  sans  que  cette  proportion  descende  d'ordinaire  au- 
dessous  de  7  huitains  sur  10  groupes  possibles  et  jamais  au- 
dessous  de  5  sur  10. 

Le  groupement  de  couplets  de  2  vers  en  quatrains,  en 
doubles  quatrains  et  même  en  huitains,  est  à  coup  sûr  naturel 
et  facile,  et  il  suffit  de  parcourir  un  poème  en  couplets  pour 
en  trouver  un  grand  nombre  d'exemples.  Je  ne  crois  pas 
cependant  qu'aucun  calcul  de  probabilités  puisse  permettre 
d'attribuer  au  hasard  la  formation  de  séries  de  huitains  aussi 
longues  et  aussi  répétées  et  une  proportion  de  huitains  aussi 
élevée  par  rapport  aux  autres  groupements  possibles  des  couplets, 
quatrains  simples,  sizains,  dizains,  etc.  Tout  au  moins  aucun 
des  poèmes  en  couplets  de  2  vers  que  j'ai  pu  examiner  ne  m'a 
rien  montré  de  semblable  '.  J'en  conclus  que  le  manuscrite, 
de  la  rie  de  saint  Grégoire  nous  a  conservé  une  version  de  ce 
poème  composée  essentiellement  en  strophes  de  8  octosyllabes. 

Cette  forme  strophique  est-elle  originale  ou  bien  est-elle  le 
résultat  d'un  remaniement  représenté  par  les  manuscrits  de  la 
famille  5  ?  La  première  hypothèse  semble  la  plus  probable.  En 
eftet,  d'une  part  A  et  B  sont  d'accord  pour  présenter  un  grand 
nombre  de  huitains,  isolés  ou  en  série,  qui  figuraient  par 
conséquent  déjà  dans  une  version  antérieure  ;  d'autre  part  les 
vers  qui,  dans  A,  viennent  briser  la  forme  du  huitain,  appa- 
raissent souvent  comme  des  additions,  parfois  heureuses,  mais 
parfois  aussi  assez  inutiles.  La  comparaison  des  versions  A  et 

I.  J'ai  fait  pour  la  plupart  des  textes  signalés  par  PaulMever  dans 
l'article  cité  ci-dessus  l'analyse  métrique  de  fragments  étendus  :  la  proportion 
des  huitains,  même  déterminés  très  largement,  est  toujours  inférieure  au 
moins  de  moitié  à  celle  de  la  Vie  de  saint  Grégoire,  et  ces  huitains  ne  se 
trouvent  pas  en  séries  aussi  continues.  —  11  y  aurai:  lieu  d'examiner  de  près 
la  constitution  métrique  du  mystère  d'Adam,  où  l'on  déterminerait  assez 
facilement  des  huitains  d'octosvllabes  à  rimes  plates  dans  le  premier  dialogue 
de  Dieu  avec  Adam  et  Eve. 


LA   FIE  DE  SAINT  GRÉGOIRE 


55 


B  pour  un  court  passage  choisi  au  hasard   dans  le  corps  du 
récit  suffit  pour  vérifier  ces  deux  faits. 

l'imprime  ci-dessous  l'épisode  de  Grégoire  abandonné  en 
mer  et  sauvé  par  la  volonté  divine,  d'après  B,  et  A,,  corrigés 
à  l'aide  des  autres  manuscrits  de  même  famille.  Dans  ce  frag- 
ment, sur  10  groupes  la  version  B  présente  9  strophes  de 
8  octosyllabes  :  or,  3  de  ces  huitains  se  retrouvent  au  même 
endroit  et  constitués  de  même  dans  la  version  A.  Pour  le 
caractère  adventice  des  vers  supplémentaires  de  A  l'on  notera 
les  développements  771-78,  809-ié,  829-;2. 


B 


De  la  dame  larrum  atant 
E  si  redirum  del  emfant  : 
Enz  en  la  nuit  [k]e  il  fud  nez 
E  qu'il  fud  eu  la  mer  portez,  599 

Le  prist  le  vent  en  mi  le  port 
Ke  bien  près  l'eut  neié  e  mort, 
Si  Deu  ne  fust  si  merciables, 
Ki  as  pécheurs  est  sucurables.        603 


Li  baltels  vait  forment  brandant 
Par  mi  les  undes  odl'emfant. 
Li  venz  le  bute  e  estrue, 
Une  unde  a  l'altre  le  rue  ;  607 

Mais  li  balteals  en  va  si  dreit, 
Ke  Damnedeus  le  conduiseit, 
Ke  bien  matin  a  l'enjornee 
Il  eut  bien  la  mer  passée.  61 1 

Atant  es  vos  najant  sur  destre, 
Par  le  plaisir  le  rei  celestre, 
Dui  pescheur  d'un  abbeïe 


A 


De  la  dame  lairons  atant, 
Si  reparlerons  del  enfant, 
Que  en  la  nuit  que  il  fu  nés 
Pu  el  batel  en  mer  getés,  770 

La  o  il  en  la  mer  esteit, 
Si  com  fortune  le  voleit, 
Molt  près  de  péril  et  de  mort, 
Sans  nuil  conduit  e  sanz  confort    774 
Fors  sol  Dé  qui  le  conduiseit 
Si  com  li  suens  plaisir  esteit, 
Que  set  tresbien  tos  seaus  sauver 
Que  il  plaist  en  terre  et  en  mer.    778 

Quant  le  batels  s'aleit  gaucrant 
O  le  tonel  et  o  l'enfant, 
Si  com  li  venz  le  demenoit 
E  l'onde  qui  le  debotot,  782 

Que  aprez  esteit  ja  d'ariver 
A  un  droit  port  outre  la  mer. 


E  vos  iluec  errant  sor  destre 
For  le  plaisir  le  rei  celestre 
Deus  pecheors  d'une  abaïe  ; 


B.  596  Initiale  ornée  dans  les  trois  mss.  —  602-5  Se  Diex  ne  fust  par  ses 
mercis,  K'as  pecheors  est  dous  et  pis  B>  et  partiellement  Bs  —  607  a  l'autre  si 
le  rue  Bi  —  611  Fu  bien  en  aise  m.  p.  B2 


A.  767  Initiale  ornée  dans  les  trois  mss.  —  775    sol  l'onde  quil  A\ 
Initiale  ornée  dans  Ay  —  780  E  le  Ai  —  785  Atant  es  vos  errant  .r42 


779 


5é 


V  moines  out  de  sainte  vie  : 
Li  abes  meïmes  li  suen  cors 
Les  out  la  nuit  enveié  hors 
Pur  peissuns  prendre  en  celé  mer 
Ovoc  les  moines  conreer. 

Li  pescheur  dunt  jo  vus  chant, 
Bien  matinet  al  jor  luisant, 
Sur  le  batel  sunt  embatu 
U  Gregories  li  emfes  fu. 
De  chief  en  chief  l'unt  engardé  ; 
Quant  il  n'i  unt  nuli  trové, 
Si  quiderent  trestot  de  fi 
Ke  li  home  fuissent  péri. 

Li  pescheur  se  dementerent, 
Ke  il  cremerent  et  duterent 
Que  cil  fuissent  péri  en  mer 
Ki  le  batel  durent  guier. 
Dune  duna  Dieus  li  spiritables 
A  ambesdous  en  lur  curages 
Ke  le  tonel  e  l'emfant  pristrent 
E  enz  en  lur  batel  [le]  niistrent. 


M.    ROaUES 

615 


Mais  li  orages  e  li  vent 
E  les  undes  e  le  turment 
Si  grant  entente  lur  livrât 
Qu'il  ne    sevent    qu'el(e)    tunel  ad  ; 

659 
Cum  il  ainz  purent  il  l'unt  mis 
E  al  nagier  se  sunt  repris  ; 
Dune  si  nagent  a  tel  esforz 
Que  a   prime  vindrent  a  dreiz   porz.    A  terre  trahent  lur  'oatel 

643    E  dedenz  esteit  li  tonel. 


Moines  i  ot  de  sainte  vie  : 
Li  abes  meïsmes  sis  cors 
Les  ot  la  nuit  enveié  hors 
Por  peisson  prendre  en  sele  mer 
619    A  tos  ses  moines  conreer. 

Sil  pcchcor  dont  je  vos  di, 
Quant  li  jors  fu  bien  esclarsi, 
Sor  le  batei  sont  enbatu 

623    O  li  enfes  el  tonel  fu. 
Par  le  batel  ont  regardé  ; 
Quant  il  n'i  ont  orne  trové. 
Si  quiderent  trestuit  de  fi 

627    Que  li  ome  fussent  péri. 

Ne  vuelent  le  batel  moveir, 
Mais  le  tonel  vuelent  aveir, 
Si  com  fortune  le  faiseit, 

631    Qui  encore  pas  ne  voleit 
Que  li  petis  enfes  perist 
Qui  la  dedens  el  tonel  gi.st. 
En  lur  batel  sus  l'ont  sache 

635    E  l'autre  batel  ont  laissé. 

N'erent  que  dui  tant  solenient 
E  la  mer  les  cuitoit  forment, 
Por  ce  que  fors  iert  li  orages, 
Si  en  estoit  griés  li  plus  sages  ; 
Tant  les  cuitoit  la   tormente 
Qu'il  ne  metent  a  el  entente 
Fors  seul  a  issir  de  la  mer  : 
Ne  lor  laist  el  tonel  guarder. 
Tant  ont  sil  dui  nagié  a  fort  ; 
Que  primes  sont  venu  a  port  ; 


788 


792 


796 


800 


804 


808 


812 


816 


820 


Ke  li  abes  tant  sulement 
Lur  vint  encuntre  a  la  mer, 
Dune  si  lur  prist  a  demander 


D' 


647 


Que  li  abes  tant  solement 
Vint  encontre  eaus  al  ariver, 
Si  leur  comense  a  demander  824 


628  Initiale  ornée  dans  Bi  —  631  ke  la  b.  B\ 

788DÔmesiot^i  —  792  Aoes//2  —  796  E  li  A^  —  797  Car  le  .4,  —  798 
n'i  ot  A\.  —  813-15  A,  n'a  qu'un  vers  :  Quar  tant  fort  les  grevot  la  mer.  • — 
821  Iniiiahornée  dans  Ai  et  A  . 


LJ  VIE  DE  SAIXr  GRÉGOIRE 


«   Feïstes  liiii  alkes  d'espleit .-' 
—  Nenil  veir,  sire,  ke  pru  seit  : 
Si  grant  turment  ad  en  la  mer 
Ke  enz  n'i  peûmes  rei  geter.  » 


Se  il  ont  fait  auques  d'expleit 
Ne  chose  dont  il  miaus  lor  scit. 
Si  li  on  dit  c'onques  en  mer 
6)1    Ne  porrent  sor  lur  res  geter 
Ne  de  rien  entendre  a  pescher 
Por  l'orage  por  le  temper, 
Mais  a  grant  peine  ont  tant  fait 
Que  il  ne  sont  a  port  retrait. 
Li  abes  vint  vers  le  batel  Li  abes  s'aprisme  el  batel 

Tant  qu'il  choisist  le  bel  toncl  ;  Tant  que  il  choisist  le  tonel  ; 

Il  lur  dit  demeintenani  :  Dons  demande  que  se  esteit 

«  K'ad  ci  dedenz,  mi  bel  enfant.  »  655  Iluec  dedenz  que  il  veeit. 
Cil  respunent  :  <(  C'est  nostre  afaires  ;  Il  li  ont  dit  :  «  De  nos  afaires, 
N'i  ad  de  chose,  sire.guaires.  »  Sire,  n'i  a  de  chose  guaires.  » 

Es  vus  l'emfant  lues  esperi  A  tant  li  enfes  s'esperit, 

Dune  si  geta  un  grant  cri.  659  Si  a  en  haut  geté  un  crit.    . 


Si  cum  li  abes  l'entent, 
Si  s'esmerveille  mult  forment 
E  ambedui  li  pescheur 
En  ont  eu  molt  grant  pour. 
Il  leur  demande  :  «  Kar  me  dites, 
Si  fait  vaissiel  u  presistes  ?  » 

Cil  li  respundent  maintenant  : 
(«  Sire,  hui  matin,  al  jor  luisant, 
Encuntrames  un  voi  batel, 
N'i  trovames  que  cest  tonel. 
Si  le  meimes  caenz  od  nus; 
Mais,  par  la  fei  que  devons  vus, 
Uncor(e)  ne  sai  qu'il  i  ad  de  fi, 
Kar  une  certes  dedenz  ne  vi .  » 


Quant  li  abes  la  vois  entent, 
Si  s'en  est  merveilés  forment 
Que  enbedui  li  pecheor 

663   En  ont  eu  molt  grant  poor. 
Heur  demande:  «Dites  mei, 
Nel  me  selez  en  vostre  fei, 
Icest  tonel  ou  avés  pris  ?» 

666  Li  uns  li  dist  :  v  Se  qu'avés  quis 
O  bien  matin,  au  bel  jor  cler, 
Que  esteions  en  celé  mer, 

669  Si  trovames  un  batel 

Tôt  vuit  ne  mais  icest  tonel  ; 
Le  tonel  a  notre  hues  preïmes 
E  le  batel  iluec  guerpimes  ; 

675  Nos  ne  savons  que  dedens  a  : 
Onques  uns  de  nos  n'i  guarda. 


57 


828 


856 


840 


844 


848 


552 


856 


Si,  comme  j'espère  l'avoir  rendu  au  moins  probable,  la  forme 
strophique  était  déjà  celle  de  la  version  originale  de  la  Fie  de 
saint  Grégoire,  source  des  deux  versions  A  et  B,  le  rapport  des 
divers  manuscrits  se  trouve  largement  éclairé  :  la  version  B  est 


652  Initiale  ornéedans  B^  —  659  un  si  grant  cri  B2  —  660 Quant  li  abes  le 
vois  entent  Bi-^  —  663  En  eurent  g. p.  B,  —  665  ule  pr.  B>—  672  ne  savun  B, 

837-8  sont  développés  par  Ai  en  4  vers  —843  Et  ambedoi  At-,  —  851  Iluec 
trovames  A-it. 


58  M.    ROQUES 

la  plus  proche  de  l'onginal  ;  B,  est,  malgré  des  fautes  et  aussi 
des  modifications  voulues,  le  meilleur  représentant  de  cette 
fiunille  ;  la  version  A  est  l'œuvre  d'un  remanieur  désireux  à  la 
fois  d'embellir  sa  matière  et  de  la  présenter  sous  une  forme 
métrique  plus  courante,  plus  conforme  sans  doute  au  goût  du 
public  auquel  elle  était  destinée,  mieux  adaptée  peut-être  à  des 
conditions  nouvelles  de  récitation  ou  de  lecture. 

C'est  un  état  de  choses  analogue,  mais  non  identique,  à  celui 
que  présente,  par  rapport  à  la  forme  ancienne  de  la  Fie  de  saint 
Alexis  en  strophes  de  cinq  vers  assonances,  la  rédaction  inter- 
polée du  xii""  siècle  en  laisses  ou  la  rédaction  rimée  du  xiii"^. 


Nous  avons  ainsi  atteint  le  but  de  notre  recherche,  mais  n'y 
a-t-il  pas  à  tirer  des  constatations  que  nous  avons  faites  d'autres 
conclusions  encore,  et  qui  garderaient  quelque  valeur  même 
dans  l'hypothèse,  peu  vraisemblable,  où  la  forme  en  huitains 
ne  serait  pas  originale  dans  la  Fie  de  saint  Grégoire  ? 

Qu'est-ce  en  effet  que  cette  strophe  de  huit  vers  à  rimes 
plates  que  nous  avons  reconnue  dans  la  Fie  de  saint  Grégoire  ? 
Comment  en  expliquer  l'emploi  ?  Sans  doute  la  littérature 
poétique  de  l'ancienne  Fraiice  connaît  des  strophes  analogues 
qui  groupent,  depuis  quatre  jusqu'à  trente-six  vers,  des  octo- 
syllabes, des  décasyllabes  ou  des  alexandrins  à  rimes  plates.  On 
en  trouvera  dans  le  répertoire  de  Naetebus,  sous  les  numéros 
XL  à  LVII,  une  série  assez  abondante  ;  mais,  dans  la  plupart 
des  cas,  l'individualité  de  la  strophe  est  marquée,  d'une  façon 
certaine,  par  un  trait  immédiatement  saisissable  :  répétition 
d'une  même  formule  à  la  fin  ou  au  début  de  la  strophe,  inter- 
calation  de  phrases  latines,  présence  au  premier  vers  d'un  nom 
propre  ou  d'un  mot  d'un  texte  connu,  comme  ÏAve  Maria, 
etc.  Dans  la  Fie  de  saint  Grégoire,  rien  de  semblable  :  les 
strophes  se  succèdent  dans  un  récit  continu  et  rien  ne  marque 
la  division  strophique  en  dehors  des  pauses,  bien  légères  et  sou- 
vent incertaines,  exigées  par  le  sens.  Pourquoi  donc  le  poète 
s'est-il  imposé  de  donner  à  son  œuvre  une  forme  à  la  fois  si 
rigoureuse  et  si  difficile  à  discerner  ?  Une  seule  explication 
paraît  possible  :   l'individualité  de  la  strophe  était  assurée  par 


LA   VIE  DE  SAIXr  GRÉGOIRE  59 

un  moyen  indépendant  du  texte  kii-mème.  Ce  moyen,  ce  ne 
pouvait  être  une  simple  disposition  graphique,  que  les  copies 
(nous  en  avons  la  preuve  même  dans  les  manuscrits  de  la  ver- 
sion B)  n'auraient  pas  su  respecter  ;  mais  ce  pouvait  être  la 
musique.  Deux  autres  œuvres  au  moins  du  moyen  âge  se  pré- 
sentent à  nous  dans  les  mêmes  conditions,  deux  œuvres 
célèbres,  les  poèmes  de  Clermont,  la  Passion  et  la  Fie  de  saint 
Léger. 

La  Passion  est  écrite  en  quatrains  d'octosyllabes  à  rimes 
plates,  le  Saint  Léger  en  sizains  d'octosyllabes  à  rimes  plates  ; 
rien  cependant,  en  dehors  des  grandes  initiales  heureusement 
conservées  par  le  précieux  manuscrit  de  Clermont-Ferrand,  ne 
permettrait  de  retrouver  la  division  des  strophes  dans  ces  deux 
poèmes,  si  ce  n'est,  comme  dans  la  Vie  de  saint  Grégoire,  «  l'u- 
nité de  forme  et  de  sens,  qui  les  détache  naturellement  l'une 
de  l'autre  »  ' .  Mais  nous  savons  que  la  Passion  était  un  poème 
chanté,  car  le  manuscrit  nous  a  conservé  la  notation  de  la 
mélodie  qui  l'accompagnait,  et  l'on  ne  peut  guère  douter  que 
le  Saint  Léger  ne  fût  aussi  destiné  à  être  chanté  ou  dit  en 
musique.  Strophe  et  couplet  mélodique  sont  dès  lors  insépa- 
rables :  l'une  est  faite  pour  l'autre  qui  lui  assure  en  retour  une 
individualité  certaine,  en  dehors  de  toute  disposition  graphique 
et  malgré  les  confusions  que  peut  créer  la  succession  inin- 
terrompue des  rimes  plates. 

Et  nous  voici  ramenés,  avec  plus  de  précision  et,  je  pense 
aussi,  de  certitude  à  la  même  conclusion  que  pour  la  première 
partie  de  cette  étude  :  la  Vie  de  saint  Grégoire,  sous  la  forme 
dont  la  version  B  nous  a  conservé  les  restes,  n'a  pas  été  écrite 
pour  la  lecture  silencieuse,  ni  pour  la  récitation,  mais  pour 
l'exécution  musicale,  comme  la  Passion,  comme  la  Vie  de  saint 
Léger,  comme  la  Vie  de  saint  Alexis,  etc. 

L'on  ne  peut  objecter  à  cette  conclusion  le  fliit  que  dans  les 
différentes  strophes  de  la  Vie  de  saint  Grégoire  apparaissent  aux 
mêmes  places  tantôt  des  vers  féminins  et  tantôt  des  vers  mas- 
culins, ce  qui  créerait  une  difficulté  pour  la  mise  en  musique  : 
le  poème  de  la  Passion,  qui  est  noté,  est  en  effet  construit  exac- 
tement de  même  ^ 

1.  Gaston  Paris,  Roviania,  I,  292. 

2.  Cf.  Naetebiis,  0.  c,  p.  4. 


6o  M.    ROQUES 

Je  ne  pense  pas  qu'il  faille  non  plus  attacher  d'importance 
aux  expressions  conter,  dire,  lire  et  même  escrire  qu'emploient 
les  divers  manuscrits  pour  le  récit  de  la  Fie  de  saint  Grégoire  : 
les  deux  premières  ne  sont  pas  incompatibles  avec  un  récit 
chanté  ;  mais  surtout  elles  peuvent  être  toutes  du  fait  des 
adaptateurs  successifs  du  poème  le  plus  ancien.  A  l'inverse  l'on 
trouverait  d'ailleurs,  au  moins  une  fois,  dans  B  la  trace  de  cet 
état  plus  ancien,  fait  pour  le  chant,  que  je  crois  nécessaire 
d'admettre:  au  vers  619,  cité  ci-dessus,  nous  lisons 

Li  pescheur  dunt  je  vus  cha7it. 
Bien  matinet,  al  jor  luisant,.  .  . 

La  version  A  a  remplacé  ce  mot  et  modifié  la  rime  : 

Sil  pescheor  dont  je  vos  di. 
Quant  le  jors  fu  bien  esclarci, .  . . 

on  pourrait  voir  là  une  preuve  de  plus  de  l'antériorité  et  du 
caractère  conservateur  de  B. 

* 

*  * 

Résumons  maintenant  les  résultats  de  notre  étude  : 
1°  Il  a  existé  de  la  Fie  de  saint  Grégoire  une  forme  destinée  à 
être  chantée  ;  cette  œuvre  était  composée  en  strophes  de  huit 
octosyllabes  à  rimes  plates  ; 

2°  Cette  rédaction  a  été  copiée  ou  remaniée  par  un  auteur 
que  cette  disposition  strophique  n'intéressait  plus,  mais  qui  ne 
s'en  trouvait  pas  gêné,  et  qui,  tout  en  l'altérant  souvent,  ne  l'a 
pas  sj'stématiquement  modifiée  '  ;  cette  nouvelle  forme  est  la 
source  des  deux  versions  A  et  5  ;  la  version  B-est  la  plus  fidèle, 
elle  est  malheureusement  représentée  par  un  manuscrit  qui 
paraît  abrégé,  surtout  vers  la  fin,  Bi,  et  par  des  manuscrits 
peut-être  contaminés,  B^  et  B^  ; 

I .  Il  me  paraît  difficile  d'admettre  que  les  nombreux  groupes,  communs 
k  A  i:t  à.  B,  qui  ne  sont  pas  des  huitains,  existaient  déjà  dans  la  forme 
originale,  dont  la  disposition  strophique  aurait  été  ainsi  très  irrégulière  ;  si 
l'on  admettait  que  ces  irrégularités  ont  pu,  en  dépit  de  la  musique,  se  ren- 
contrer dans  l'original  chanté,  il  serait  inutile  de  supposer  l'existence  de  la 
rédaction  2. 


LA  VIE  DE  SAI.Wr  GRÉGOIRE  6î 

3°  La  version  A  est  un  remaniement  systématique,  dont 
l'auteur  a  éliminé  la  disposition  strophique  originale  ; 

4°  Dans  sa  forme  originale,  la  Fie  de  saint  Grégoire  appartient, 
par  sa  disposition  strophique  taite  pour  le  chant,  au  genre  de 
nos  plus  anciennes  vies  de  saints  ;  c'est  seulement  dans  des 
copies  ou  des  remaniements  postérieurs  au  xii'^  siècle  qu'elle  a 
revêtu  la  forme  plus  répandue,  mais  plus  moderne,  d'un 
poème  fait  pour  la  récitation  sans  musique  ou  la  lecture,  silen- 
cieuse ou  à  voix  haute  \ 

Mario  RoauES. 


I.  Je  ne  reviens  pas  sur  la  question  des  quatrains  monorimes,  mais  rien 
n'empêche  d'admettre  qu'ils  aient  déjà  figuré  en  tout  ou  en  partie,  malgré 
leur  absence  de  fi,,  dans  la  première  version  en  huitains. 


DATE    ET    COMPOSITION 

DES 

JEUX    DRAMATIQUES    DE    CHANTILLY 


Les  cinq  jeux  dramatiques  du  manuscrit  617  de  Chantilly 
qui  viennent  d'être  publiés  par  M.  Gustave  Cohen  '  se  classent, 
au  point  de  vue  de  la  versification,  en  trois  groupes  :  le 
premier  est  formé  par  les  deux  «  Mystères  de  la  Nativité  » 
(n°^  I  et  II),  le  deuxième  par  la  «  Moralité  des  sept  Péchés 
mortels  et  des  sept  Vertus  »  et  la  «  Moralité  de  l'Alliance  de 
Foy  et  Loyalté  »  (n°'  III  et  IV)  ;  le  troisième  par  la  «  Moralité 
du  Pèlerinage  de  la  Vie  humaine  »  (n°  V). 

Ce  qui  caractérise  le  premier  groupe,  c'est  une  arythmie 
bizarre  et  déconcertante  dans  la  versification.  L'auteur  des  deux 
mystères  semble  avoir  ignoré  les  lois  les  plus  élémentaires  et 
les  principes  fondamentaux  de  la  prosodie  française.  Les  vers 
y  sont  d'une  inégalité  choquante  ;  à  peine  si,  par-ci,  par-là,  on 
rencontre  un  groupe  de  deux  ou  trois  vers  successifs  de  la 
même  mesure.  Voici,  par  exemple,  rangés  dans  l'ordre  dans 
lequel  ils  se  suivent,  les  vers  dont  se  compose  le  Prologue 
de  la  première  de  ces  pièces  :  9  syllabes  ;  13  ;  7  ;  10  ;  11  ;  7 
(ou  6,  selon  qu'on  lit  que  une  ou  quunc);  10  (ou  9)  ;  9.  A 
côté  des  moules  habituels  de  7,  8  ou  10  syllabes,  figurent  les 
formes  les  plus  rares  de  la  poésie  française  :  des  vers  de  9,  11, 
13  et  plus  de  syllabes  encore.  Les  longs  vers  restent  sans  la 
coupe  régulière  à  l'intérieur  qui  détermine  leur  rythme  ;  la 
césure,  si  toutefois  on  peut  en  parler  ici,  est  placée  tout  au 
hasard.  Il  est  impossible  de  dire  si  les  syllabes  finales  muettes 

I.  Mystères  et  Moralités  du  Manuscrit  6/7  de  Chantilly,  publiés  pour  la 
première  fois  et  précédés  d'une  étude  linguistique  et  littéraire  par  Gustave 
Cohen  (Bibliothèque  du  xv^  siècle),  Paris,  Champion,  1920. 


LES    JKUX    DRAMATIQ.UES    DE    CHANTILLY  63 

doivent  être  comptées  ou  non  ;  d'ailleurs,  qu'on  les  compte  ou 
qu'on  ne  les  compte  pas,  cela  n'a  aucune  importance,  les  vers 
n'en  deviennent  ni  meilleurs  ni  plus  réguliers.  Cependant  l'in- 
tention d'écrire  en  vers  est  bien  là.  Elle  apparaît  dans  la 
manière  dont  le  texte  est  transcrit  dans  le  manuscrit,  où  chacun 
de  ces  prétendus  vers  occupe  assez  régulièrement  une  ligne,  un 
peu  moins  régulièrement  dans  la  seconde  pièce  que  dans  la 
première.  Elle  apparaît  surtout  dans  la  recherche  de  la  rime  qui 
doit  relier  par  groupes  de  deux  ces  vers  amorphes.  Mais  cette 
rime  n'est  elle-même  pas  moins  informe  que  le  vers.  A  une 
époque  où  les  poètes  cultivaient  avant  tout  la  rime  riche  et 
léonine,  ici  ce  n'est  souvent  qu'une  vague  assonance,  unissant 
même  une  voyelle  nasale  à  une  voyelle  orale  ou  combinant 
une  rime  masculine  avec  une  rime  féminine  '.  Bien  souvent 
aussi,  les  vers  restent  isolés,  sans  qu'aucune  rime  ou  assonance 
ne  les  rattache  au  texte  précédent  ou  suivant.  Sous  ce  rapport, 
je  suis  tenté  d'aller  plus  loin  que  l'éditeur,  et  je  verrais  volon- 
tiers des  vers  isolés  là  où  M.  Cohen  croit  pouvoir  reconnaître 
de  très  vagues  assonances,  fondées  sur  des  particularités  lin- 
guistiques propres  au  dialecte  de  l'auteur  -.  Quelquefois  encore, 
on  pourrait  supposer  que  le  poète  ait  songé  à  des  rimes  croisées 
ou  embrassées,  par  exemple  I  93-98;  142-145  ;  146-149.  Mais 
comment  attribuer  un  pareil  souci  artistique  au  pauvre  rimeur 
de  nos  mystères  ?  Ce  sont  des  combinaisons   dues  au  hasard 

1 .  Voici  par  exemple  le  début  de  la  première  Nativité  : 

En  l'honneure  de  Dieu  tout  puissant 
Et  sa  mère  Marie,  la  royne  des  angele, 
Une  jeux  vos  veulhe  comenchire 
Por  resjoiir  la  bonne  compaingnie. 

2.  Comment  par  exemple  expliquer  la  «  rime  »  Dieu  :  humaine  I,  125- 
126  ?  Veut-on  rattacher  Dieu  au  groupe  ciel  :  anonchié  précédent,  et  humaine 
au  groupe  monde  :  miséricorde  qui  suit  ?  Mais  alors,  comment  de  nouveau 
entendre  la  combinaison  Dieu  :  jour  (I,  266-267),  placée  entre  paiis  :  maris 
et  nomeit  :  cytè}  Voyez  des  cas  analogues  aux  vers  I  132,  136,  168,  181, 
212,  etc.  Il  ne  s'agit  pas  de  graves  négligences  imputables  au  copiste,  car  dans 
les  autres  pièces,  copiées  par  la  même  personne,  des  «  rimes  «  de  ce  genre  ne 
se  rencontrent  pas  ;  c'est  l'incapacité  même  du  poète  qui  seule  est  en  cause. 
Il  est  évident  que  certaines  conclusions  de  l'étude  linguistique,  basées  sur 
des  assonances  de  ce  genre,  perdent  par  là  même  leur  valeur. 


64  E.     HOEPFFNER 

et  le  produit  de  la  maladresse  même  de  l'auteur.  Quant  aux 
«  laisses  monorimes  »  qui  paraissent  de  temps  à  autre,  je  ne 
puis  y  voir  ni  une  intention  de  l'auteur  ni  des  restes  d'une 
forme  plus  ancienne,  mais  simplement  une  autre  preuve  de  la 
gaucherie  et  de  l'incapacité  du  poète  qui.  ayant  rencontré  une 
rime  commode  et  facile,  s'en  sert  sans  scrupule  et  sans  craindre 
d'en  abuser.  Bref,  l'auteur  a  évidemment  la  très  louable  inten- 
tion d'écrire  une  belle  pièce  de  vers,  mais  il  lui  manque  à  peu 
près  tout  ce  qu'il  faut  pour  cela,  au  moins  sous  le  rapport  de 
la  forme  ;  le  talent  de  versificateur  aussi  bien  que  la  pratique 
des  formes  poétiques  et  la  connaissance  des  lois  de  la  versifi- 
cation lui  font  totalement  défaut. 

Les  choses  se  présentent  sous  un  tout  autre  aspect  dans  le 
deuxième  groupe.  Ici,  les  vers,  des  octosyllabes,  sont  tout  à 
fait  corrects,  sauf  dans  quelques  cas,  assez  peu  nombreux,  où 
ils  sont  trop  courts  ou  trop  longs  d'une  ou  de  deux  syllabes. 
Une  très  légère  correction  suffit,  le  plus  souvent,  pour  rendre 
à  ces  vers  une  forme  absolument  régulière.  Il  s'agit,  par  exemple, 
tout  simplement  de  rétablir  à  l'intérieur  des  mots  le  hiatus 
habituel  de  l'ancien  français,  à  la  place  des  formes  contractées 
qui  se  trouvent  dans  nos  textes  '.  Les  cas  sont  si  nombreux  et 
ils  se  répètent  avec  une  telle  régularité  qu'il  faut  y  voir  une 
preuve  très  sûre  du  fait  que  nos  textes  remontent  à  une  époque 
plus  ancienne  où  ces  hiatus  étaient  encore  de  règle.  Les  irrégu- 
larités de  la  versification  que  nous  trouvons  da:ns  ce  groupe 
sont  donc  évidemment  l'œuvre  du  copiste  qui  y  a  introduit 
des  formes  plus  récentes  de  son  propre  dialecte.  Il  en  est  de 
même  pour  les  rimes  :  elles  sont  non  seulement  correctes,  à 
quelques  exceptions  près,  mais  elles  laissent  encore  parfaitement 
entrevoir  le  souci  qu'avait  leur  auteur,  de  composer  son  œuvre 
en  rimes  riches  et  léonines  -.  On  ne  rencontre  donc  pas  ici 
d'autres  fautes  que  celles  qu'on  trouvera  dans  tous  les  textes 
qui  sont  copiés  par  un  copiste  négligent,  peu  scrupuleux,  et 
qui  introduit  dans  le  texte  reproduit  par  lui   les  formes  et  les 

1.  Voyez  les  cas  assez  nombreux  signalés  aux  Notes  Complémentaires 
(m  470,  813,  828,  946,  1832,  2013);  le  nombre  pourrait  être  augmenté 
sans  peine  :  284  (asscOrec)  ;   557  (ei'it);  1068  (;vestei'ires),  etc. 

2.  Ceci  apparaît  plus  nettement  dans  III  que  dans  IV. 


LES  JEUX    DRAMATIQUES    DE    CHANTILLY  65 

habitudes  linguistiques  Je  son  propre  parler,  sans  trop  tenir 
compte  de  la  régularité  des  vers  ou  de  la  qualité  des  rimes. . 

Entîn,  la  pièce  V,  qui  forme  à  elle  seule  notre  troisième 
groupe,  présente  exactement  un  état  intermédiaire  entre  les 
deux  autres.  Dans  sa  plus  grande  partie,  le  texte  est  à  peu  près 
correctement  versiiié  ;  on  n'y  relèvera  que  les  négligences  rela- 
tivement peu  importantes  du  deuxième  groupe  ;  elles  ne  sont 
ni  plus  graves  ni  plus  nombreuses.  Mais  brusquement  on  passe 
à  d'autres  passages,  —  et  ils  sont  assez  nombreux  —  où  repa- 
raissent toutes  les  violentes  irrégularités  qui  caractérisent  les 
mystères  du  premier  groupe.  Ce  sont  les  mêmes  vers  amorphes, 
beaucoup  trop  longs  ou  trop  courts,  se  succédant  sans  aucune 
règle,  au  petit  bonheur  ;  des  vers  isolés  qui  restent  sans  vers 
correspondants  ;  de  simples  assonances  à  la  place  des  rimes  ; 
la  succession  de  plusieurs  vers  sur  la  même  rime  banale  et 
facile,  etc.  Bref,  la  pièce  offre  un  mélange  très  curieux  des  par- 
ticularités propres  à  chacun  des  deux  groupes  précédents  :  tan- 
tôt les  traits  les  plus  caractéristiques  de  l'arythmie  des  deux 
mystères,  tantôt  la  «  régularité  suspecte  »  des  deux  moralités. 

La  première  idée  qui  se  présente  à  l'esprit  serait  d'admettre, 
pour  expliquer  les  divergences  si  frappantes  entre  nos  trois 
groupes,  un  copiste  différent  pour  chacun  d'eux.  Mais  cette 
hypothèse  est  écartée  par  le  témoignage  formel  du  manuscrit. 
D'abord,  les  trois  moralités,  les  deux  régulières  aussi  bien  que 
l'irrégulière,  sont  évidemment  écrites  de  la  même  main  ;  ceci 
ne  fait  aucun  doute  d'après  les  données  paléographiques.  Le 
copiste  était  cette  sœur  Katherine  Bourlet  dont  la  signature 
se  trouve  au  bas  du  dernier  feuillet  du  manuscrit  et  que 
M.  Cohen  a  si  heureusement  réussi  à  identifier  avec  la  sœur 
Kathon  Bourlet,  novice  au  Couvent  des  Dames  Blanches  de 
Huy,  de  1478  à  1484  '.  Or,  la  même  signature  figure  encore 
à  la  fin  du  premier  mystère,  paléographiquement  assez  diffé- 
rent ds."  récriture  des  trois  moralités.  C'est  donc  encore  le 
même  copiste  qui  a  aussi  écrit  au  moins  l'une  de  nos  deux 
pièces  arythmiques.  Quant  au  deuxième  mystère,  on  peut 
hésiter.  Écrit  en  cursive  du  xv^  siècle,  il  n'a  paléographique- 
ment rien  de  commun  avec  les  quatre  autres  pièces  qui  sont 

I.  Cohen,  /.  /.,  p.  xcvii-ci. 

Romania.    XLI'IH.  r 


66  E.    HOEPl-rS'ER 

écrites  en  gothique.  Malheureusement,  la  fin  de  la  pièce 
manque;  nous  n'avons  donc  pas  ici  de  signature,  par  consé- 
quent la  question  reste  ouverte  '.  Cela  n'a  d'ailleurs  pas  d'im- 
portance pour  le  point  particulier  qui  nous  occupe  ici.  Il  suffit 
de  voir  que  les  différences  de  forme  entre  nos  cinq  pièces  ne 
peuvent  s'expliquer  par  une  différence  de  copiste.  C'est  donc 
sans  doute  dans  les  modèles  mêmes  qu'il  faut  en  chercher  la 
raison. 

Voyons  d'abord  la  dernière  pièce  où  nous  nous  trouvons  sur 
un  terrain  plus  solide.  Son  titre  même  nous  renvoie  en  droite 
ligne  à  la  source  d'où  elle  dérive  :  le  «  Pèlerinage  de  Vie 
humaine  »  de  Guillaume  de  Digulleville,  le  célèbre  poème 
allégorique  du  milieu  du  xiV-'  siècle.  Notre  jeu  n'a  utilisé  qu'une 
partie  de  la  vaste  composition,  à  savoir  les  vers  1471-5062, 
qu'il  a  réduits  par  des  suppressions  nombreuses  à  1255  vers. 
La  mise  à  la  scène  de  l'œuvre  de  Digulleville  était  d'une  e.^é- 
cution  fiicile.  L'original  lui-même  est  déjà  presque  entièrement 
dialogué,  et  par  conséquent  pas  très  loin  de  la  forme  drama- 
tique. Il  suffisait  de  quelques  retouches  légères,  d'établir  ici  et 
là  des  raccords,  ou  de  supprimer  de  temps  à  autre  les  rares  for- 
mules, des  «  dist  il,  dist  elle  »,  etc.,  qui  ne  faisaient  pas 
partie  du  dialogue,  en  les  remplaçant,  pour  rétablir  la  mesure 
du  vers,  par  quelques  mots  nouveaux. 

Or,  ce  travail,  si  modeste  cependant,  l'auteur  du  Jeu  n'a 
pas  été  à  même  de  l'exécuter  d'une  manière  satisfaisante.  Son 
texte  est  à  peu  près  correct  là  où  il  reproduit  purement  et 
simplement  le  poème  de  Digulleville.  Dans  ces  passages,  les 
irrégularités  ne  manquent,  certes,  pas  ;  mais  les  fautes  qui  s'y 
trouvent  ne  sont  guère  différentes  de  celles  qui  déparent  les 
deux  moralités  régulières.  Elles  sont  causées,  le  plus  souvent, 
par  la  substitution  de  formes  wallonnes  aux  formes  picardes 
de  l'original  où  par  le  remplacement  partiel  d'un  état  linguis- 
tique plus  ancien  par    un  autre  plus  récent.   Quelquefois   ce 

I.  Il  me  semble  que,  malgré  la  différence  d'écriture,  on  pourrait  attribuer 
cette  pièce  au  même  copiste  qui  a  écrit  tout  le  reste  du  manuscrit,  ce  qui 
précède  aussi  bien  que  ce  qui  suit.  Sœur  Catherine  avait  peut-être  des 
raisons,  qui  nous  échappent,  pour  choisir  ici  l'écriture  cursive.  Nous 
reviendrons  plus  loin  là-dessus. 


LES    JEUX    DRAMATiaUES    DE    CHANTILLY  éj 

sont  aussi  des  fautes  de  lecture,  comme  on  peut  les  retrouver 
partout  chez  des  copistes  peu  scrupuleux.  Mais  dès  qu'il  doit 
s'écarter  quelque  peu  de  son  modèle  et  qu'il  est  livré  à  ses 
propres  forces,  voilà  notre  poète  tout  désemparé.  Combien  de 
fois  n'a-t-il  pas  tout  simplement  supprimé  les  quelques  mots 
qui,  chez  DiguUeville,  introduisaient  ou  terminaient  un  dia- 
logue, sans  s'inquiéter  le  moins  du  monde  des  vers  de  cinq, 
six  ou  sept  syllabes  qu'il  faisait  ainsi  surgir  au  milieu  des  octo- 
syllabes !  A  d'autres  reprises,  il  met  bien  dans  le  texte  de  son 
modèle  quelques  mots  nouveaux  à  la  place  de  ceux  qu'il  a  dû 
supprimer,  mais  il  fait  alors  des  vers  d'une  longueur  déme- 
surée qui  dépassent  souvent  de  beaucoup  le  cadre  octosylla- 
bique.  Tantôt  deux  vers  de  l'original  sont  fondus  en  un  seul, 
qu'il  laisse  alors  sans  rime  correspondante  '  ;  tantôt  il  aban- 
donne son  modèle  sur  une  étendue  plus  considérable  et  crée 
des  vers  de  sa  propre  fiintaisie,  dans  lesquels  apparaît  aussitôt 
l'arythmie  bizarre  des  deux  mystères.  C'est  surtout  au  moment 
où  s'opère  un  changement  de  rôle  que  ces  irrégularités  sont 
particulièrement  fréquentes,  c'est-à-dire  exactement  là  où  le 
poète  se  voit  forcé  de  quitter  son  modèle  pour  faire  un  raccord. 
C'est  comme  s'il  profitait  de  ces  occasions  pour  donner  pen- 
dant quelque  temps  libre  cours  à  sa  fantaisie  ;  puis,  assagi,  il 
revient  à  sa  source  qu'il  suit  de  nouveau  plus  fidèlement.  En 
un  mot,  les  parties  correctes  de  notre  moralité  sont  une  repro- 
duction à  peu  près  exacte  du  poème  de  DiguUeville,  les  parties 
amorphes  sont  Tœuvre  personnelle  de  l'adaptateur  ^ 

Appliquons  à  présent  le  principe  que  nous  venons  d'établir 
aux  autres  pièces  de  notre  manuscrit.  La  régularité  frappante 
que  nous  avons  dû  constater  dans  les  moralités  III  et  IV  prouve 
bien  que  celles-ci  sont  des  copies  assez  fidèles  faites  sur  des 
textes  plus  anciens.    Les  irrégularités  qu'on  y  relève  sont  évi- 

1.  Voyez  p.  ex.  les  vv.    187,  251,  830,835,  1139,  ii84,etc. 

2.  La  pièce  contient  aussi  quelques  passages  indépendants  de  DiguUeville, 
et  qui  sont  pourtant  à  peu  près  correctement  versifiés.  A  vrai  dire,  ils  ne 
sont  ni  nombreux  ni  très  étendus  (vv.  889-894  ;  899-900  ;  917-920;  1030- 
1036;  1 104-1 107);  néanmoins,  leur  présence  ne  laisse  pas  de  nous  étonner 
quelque  peu.  Il  peut  s'agir  là  d'un  simple  effet  du  hasard  ;  dans  certains  cas, 
le  poète  a  sans  doute  aussi  utilisé  d'autres  passages  de  son  modèle,  ou 
quelque  source  poétique  étrangère. 


68  E.    nOEPFFNER 

demment  attribuables  à  la  sœur  Catherine  Bourlet.  L'étonnante 
absence  de  sens  rythmique  qui  se  révèle  si  curieusement  dans 
les  parties  indépendantes  du  cinquième  jeu  explique  sans  peine 
pourquoi  le  nombre  des  irrégularités  métriques  est  ici  peut-être 
un  peu  plus  grand  que  dans  la  moyenne  de  nos  copies  médié- 
vales. Mais  derrière  les  déformations  linguistiques  que  le  copiste 
a  fiiit  subir  à  ses  textes,  on  reconnaît  encore  très  bien  l'état 
linguistique  plus  ancien  des  poèmes  primitifs.  Dans  des  cas 
très  nombreux,  les  vers  irréguliers  redeviennent  corrects,  non 
seulement  par  le  rétablissement  des  hiatus  dont  il  était  déjà 
question,  mais  aussi  lorsqu'on  rétablit,  par  exemple,  les  formes 
de  la  déclinaison  à  deux  cas  ou  certaines  tormes  verbales  de 
l'ancien  français,  comme  la  première  personne  du  singulier 
sans  e  iînal  dans  les  verbes  de  la  première  conjugaison.  Le  fait 
est  particulièrement  frappant  dans  la  troisième  pièce,  mais  on 
le  retrouve  aussi,  quoique  un  peu  moins  régulièrement,  dans  IV  ' . 
Celui-ci,  à  ce  compte-là,  serait  un  peu  plus  jeune  que  l'autre. 
On  pourrait  en  dater  l'original  de  la  deuxième  moitié  du 
xiv^  siècle,  tandis  que  l'original  de  III  appartiendrait  encore  à 
la  première  moitié  de  ce  siècle  ou  même  au  xiii'.  Ceci  avec 
toutes  les  réserves  que  comporte  une  datation  basée  sur  des 
éléments  d'appréciation  aussi  flottants  et  incertains  '.  Quant 
au  pavs  d'origine  de  nos  deux  textes,  leur  état  linguistique  ne 
donne  aucune  précision  à  ce  sujet.  Ce  sont  des  preuves  d'une 
autre  nature,  déjà  alléguées  par  M.  Cohen,  qui  permettent  de 
les  attribuer  avec  quelque  vraisemblance  à  la  partie  septentrio- 

1.  Dans  IV,  une  forme  contractée  comme,  pourveaiice  (392)  figure  à  côté 
des  formes  avec  hiatus  veoir  (33)  et  poiirveus  (332.339)  ;  les  formes  récentes 
comme  faime  et  autres  paraissent  plusieurs  fois  (85.200.322  où  la  forme 
prie  est  assurée  par  la  rime  avec  mie)  ;  la  rime  honeiir  :  ciier  (47-48)  est  égale- 
ment relativement  récente  ;  par  contre,  au  vers  76  il  faut  rétablir  le  nomi- 
natif //  h.ins  dieiis  puissaiis  pour  avoir  une  rime  correcte  avec  temps. 

2.  D'après  M.  Cohen,  le  troisième  jeu  serait  à  dater  entre  1380  et  1420, 
par  l'histoire  de  la  coiffure  féminine  et  l'emploi  du  mot  «  avalois  " 
(p.  cxLVUi).  Je  ne  pense  pas  que  ces  arguments  empêchent  de  faire  remon- 
ter notre  pièce  de  quelques  dizaines  d'années  plus  haut  dans  le  temps.  [Ces 
lignes  étaient  écrites,  quand  M.  A.  Lângfors  a  bien  voulu  me  confirmer 
qu'il  avait,  entre  temps,  découvert  le  modèle  de  la  5^  Moralité  dans  «  Le 
Miroir  de  vie  et  de  mort  »,  par  Robert  de  TOmme,  du  xiii^  siècle.  Le  texte 
vient  d'être  publié  par  ses  soins  dans  cette  revue,  t.  XLVII,  p.   511   ss.] 


LES    JEUX    DRAMATIdUES    DE    CHANTILLY  69- 

n.ilc  du  (Joniainc  français,  et  peut-être  même  en  particulier  à 
la  Wallonnic  :  allusions  aux  villes  de  Bruges,  d'Ypres,  de  Gand, 
de  Louvain  dans  III  (p.cv)  ;  dans  IV_,  quelques  détails  de  la  vie 
pastorale,  et  notamment  l'énumération  de  certaines  pâtisseries 
liégeoises  (p.  lxxxix  et  cxli).  Cette  origine,  pour  IV,  trouve 
un  appui  dans  la  forme  littéraire  de  la  pièce  :  son  caractère 
pastoral  la  rattache  étroitement  aux  pastourelles  du  xiv*  siècle, 
en  particulier  à  la  pastourelle  politique  dont  Froissart  est  le 
.représentant  le  plus  remarquable.  Or,  ce  genre  littéraire  était 
alors  presque  exclusivement  cultivé  dans  les  provinces  du 
Nord  '.  C'est  donc  probablement  ici  que  l'auteur  du  jeu  a 
trouvé  son  inspiration. 

L'hypothèse  que  les  moralités  III  et  IV  ne  sont  que  des 
copies  de  poèmes  antérieurs,  se  trouve  confirmée  par  le  fait 
que  l'épilogue  de  IV  indique  en  toutes  lettres  l'auteur  de  cette 
pièce.  Car  il  est  évident  que  ce  Bonverier  qui  se  nomme  au 
vers  -|I2  et  qui  termine  la  pastorale  par  une  courte  prière  à 
Dieu  et  à  sainte  Marie,  en  est  lui-même  l'auteur,  d'ailleurs 
tout  cà  fait  inconnu  jusqu'ici.  On  n'a  pas  de  preuve  tout  aussi 
décisive  pour  III  dont  la  fin  paraît  manquer  ;  mais  l'analogie 
que  cette  pièce  présente  partout  avec  IV  permtt  d'admettre 
qu'ici  aussi  nous  n'avons  que  la  copie  d'une  pièce  plus  ancienne 
d'un  auteur  inconnu,  pièce  qui  était  régulièrement  et  correcte- 
ment versifiée  ^ 

C'est  un  problème  bien  plus  compliqué  qui  se  pose  au  sujet 
des  deux  mystères  de  la  Nativité.  Et  d'abord,  on  peut  se 
demander  si  l'on  a  réellement  devant  soi  deux  pièces  différentes 
et  indépendantes  l'une  de  l'autre,  comme  c'est  le  cas  pour  III 
et  IV,  ou  s'il  ne  faut  pas  considérer  I  et  II  comme  étant  en 
réalité  une  seule  pièce,  divisée  en  deux  parties,  peut-être  pour 
les  besoins  de  la  représentation  ?  Il  est  certain  que,  par  leur 
contenu,  les  deux  mystères  n'en  font  qu'un.  Le  premier  finit 
au  moment  où  les  rois  mages  s'en  retournent  chez  eux, 
après  avoir  adoré  l'enfimt  Jésus  ;  le  second  dépeint  la  fureur 
d'Hérode,  lorsqu'il  apprend  le  départ  clandestin  des  rois.  C'est- 
à-dire  que  le  second  continue  exactement  là  où  s'était  arrêté  le 

1.  Je  me  permets  de  renvover  a  mon  article  sur  les  Pastourelles  de  Frois- 
sart dans  les  Mélanges  Picot,  II  (191  3),  30-31. 

2.  Voyez  p.  68,  n.   2. 


70  E.    HOEPFFNER 

premier.  Il  est,  «  à  toute  évidence,  la  suite  logique  de  la  pre- 
mière pièce  '  ».  C'est  plus  évident  encore,  si  l'on  accepte  une 
heureuse  suggestion  de  M.  E.  Langlois.  Dans  l'état  actuel  du 
manuscrit,  le  deuxième  mystère  commence  au  moment  où 
sainte  Anne  et  ses  filles  prennent  congé  de  Marie.  C'est  ensuite 
la  «  Purification  »,  puis  la  «  Colère  d'Hérode  »,  et  finalement 
de  nouveau  une  visite  de  sainte  Anne  et  de  ses  filles  à  la  Sainte 
Famille.  Il  est  bien  étrange  de  voir  figurer  cette  visite  deux 
fois  dans  la  pièce,  la  fin  d'une  visite  au  feuillet  8,  le  commen-. 
cément  d'une  autre  au  feuillet  ii.  M.  Langlois  remédie  à  cet 
état  de  choses  par  une  correction  aussi  élégante  que  simple  : 
en  plaçant  le  feuillet  8  derrière  le  feuillet  ii,  on  obtient  une 
succession  de  scènes  tout  à  fait  claire  et  logique.  Le  mystère 
débure  alors  par  la  «  Colère  d'Hérode  ».  Avant  de  passer  à 
l'exécution  des  menaces  du  roi,  le  poète  a  intercalé  la  scène  de 
la  visite  de  sainte  Anne.  Celle-ci  prend  congé  aux  vers  292  ss., 
ses  filles  la  suivent  (vers  r-i8);  et  puis  vient  la  «  Purifica- 
tion »  avec  l'adoration  de  saint  Syméon.  Ici  c'est  la  fin  d'une 
scène;  mais  ce  n'est  sans  doute  pas  la  fin  de  la  pièce  qui,  à  mon 
avis,  reste  fragmentaire.  Seulement  ce  n'est  plus  que  la  fin 
qui  lui  manque.  Le  commencement,  nous  l'avons  aux  vers 
94  ss.  Ceci,  me  paraît-il,  s'impose  absolument.  Je  n'hésite  pas 
à  considérer  la  suggestion  de  M.  Langlois  comme  tout  à  fait 
sûre  et  convaincante. 

Deux  faits,  me  semble-t-il,  viennent  à  l'appui  de  cette  hypo- 
thèse. L'un,  c'est  l'absence  d'un  Prologue  dans  II.  S'il  s'agissait 
là  d'un  drame  indépendant  et  nouveau,  on  l'aurait  certainement 
fà'ii  précéder,  comme  le  premier,  de  quelques  vers  d'introduc- 
tion. Mais  ceci  devenait  inutile,  si  la  pièce  n'était  que  la  suite 
de  la  pièce  précédente,  en  quelque  sorte  le  deuxième  acte  sui- 
vant le  premier.  L'épilogue  du  premier  mystère  marquait  bien 
un  arrêt  provisoire  qu'on  peut  se  figurer  plus  ou  moins  long  ; 
mais  quand  on  commençait  la  représentation  du  second  de  nos 
mystères,  celui-ci  ne  faisait  que  continuer  la  pièce  qu'on  avait 
déjà  entendue  auparavant  et  par  conséquent  il  n'était  plus  spé- 
cialement introduit  par  le  Prologue  habituel.  Mais  voici  un 
autre  argument  qui  me  paraît  plus  décisif.  Au    vers    230  ss., 

I.  Cohen,  /.  /.,  p.  cxxxn . 


LES    JEUX    DRAMATIQUES    DH    CHANTILLY  7I 

Marie  raconte  sommairement  à  sa  mère  les  événements  qui  se 
sont  déroulés  depuis  la  naissance  de  Jésus  jusqu'à  l'adoration 
des  rois  mages.  On  sait  qu'il  est  dans  les  habitudes  littéraires 
du  moyen  âge  de  donner  des  résumés  de  ce  genre.  Cependant, 
à  quoi  bon  résumer  ainsi  les  scènes  précédentes,  qui  auraient 
elles-mêmes  déjcà  été  représentées  dans  le  commencement  perdu 
de  notre  pièce  ?  Par  contre,  ce  résumé  s'explique  parfaitement, 
s'il  était  destiné  à  rappeler  brièvement  aux  spectateurs  le  con- 
tenu d'une  première  pièce  qui  avait  été  jouée  avant  celle-ci. 
C'est  même,  à  mon  avis,  la  véritable  raison  d'être  de  ce  mor- 
ceau que  le  poète  a  assez  naïvement  et  gauchement  amené. 
Or,  le  récit  de  Marie  reproduit  exactement  les  données  essen- 
tielles du  premier  mystère,  sauf,  bien  entendu,  la  scène  qui  s'est 
passée  à  la  cour  du  roi  Hérode  et  que  Marie  est  censée  ne  pas 
connaître.  Ce  sont  même  en  partie  les  mêmes  termes  que  ceux 
delà  première  pièce  '.  Il  est  clair  qu'au  moment  où  il  écrivit 
la  tirade  placée  dans  la  bouche  de  la  Vierge,  l'auteur  de  II  con- 
naissait le  texte  de  I  ;  sans  doute  l'avait-il  alors  même  sous  les 
yeux.  Cela  ne  prouve  pas  encore  que  les  deux  pièces  soient 
nécessairement  l'œuvre  d'un  même  poète,  mais  cela  prouve 
que  la  deuxième  est  très  étroitement  rattachée  à  la  première 
et  qu'elle  a  été  composée  en  regard  de  celle-ci. 

Littérairement  les  deux  mystères  offrent  des  ressemblances 
frappantes.  Ce  qui  les  caractérise  avant  tout,  l'un  aussi  bien 
que  l'autre,  c'est  la  rapidité  de  l'action  et  la  brièveté  des  dis- 
cours. Ce  que  M.  Cohen  relève  dans  la  première  pièce,  «  sa 
simplicité,  sa  sincérité,  son  absence  d'ornement  rythmique  et 
de  farciture  comique  »  (p.  cxxxi),  s'applique  aussi  à  la  seconde. 
Elles  ignorent,  l'une  et  l'autre,  les  hors-d'œuvre  fastidieux, 
les  grasses  plaisanteries,  les  scènes  grotesques  qui  envahissent 
de  plus  en  plus  le  thécâtre  du  xv^  siècle.  Par  contre,  dans  toutes 

I  .  Il  235  (//  (les  anges)  ont  chant eil  belle  chanchon)  se  rapporte  au  Gloria 
in  exceljis  chanté  par  les  chœurs  célestes  (I  86)  ;  et  de  même  II  245  (les  ber- 
gers adorant  l'enfant,  en  magnifiant  Dieu  leur  créateur)  vise  clairement  le 
Glorieux  Dieu  qui  fist,  chanté  par  les  pasteurs  (I  131).  La  remarque  II  237- 
258  (//,  se.  les  rois  mages,  Vont  recognu  vraie  roy  et  conjesseit)  paraît  reprendre 
les  paroles  de  Balthazar  (I  465-466)  :  Adieu,  noble  dame  soveraine,  Qui  asteis 
mère  a  roy  très  haltains  (voy.  aussi  I  405  ss.,  453  ss.).  On  pourrait  sans  peine 
multiplier  les  rapprochements  de  ce  genre. 


72  E.    HOEPFFXER 

les  deux,  le  texte  français  se  rattache  très  fidèlement  au  texte 
liturgique,  souvent  jusqu'cà  donner  presque  la  traduction  exacte 
des  paroles  mêmes  de  l'Evangile  :  p.  ex.  dans  I,  dans  la  scène 
des  anges  ou  des  bergers  ;  dans  II,  dans  celle  de  la  purification 
ou  dans  celle  du  cantique  de  Syméon.  L'invention  du  poète  est 
la  même  dans  l'une  et  dans  l'autre  :  et-  sont  des  scènes  naïves, 
d'une  familiarité  touchante  et  d'un  naturel  juste  et  charmant 
dont  les  éléments  sont  empruntés  à  la  vie  même  :  tels  la  naï- 
veté rustique  des  pasteurs,  sans  la  moindre  exagération  ridicule, 
l'entretien  simple  et  familier  des  rois  mages  avec  la  Vierge,  dans 
I;dans  II,  la  jolie  scène  de  la  visite  de  sainte  Anne  et  de  ses 
filles,  sainte  Anne  un  peu  pédante  et  sentencieuse,  quand  elle 
rappelle  les  paroles  prophétiques  qui  annonçaient  la  venue  du 
Christ,  et  notamment  les  vers  272-277  où  Marie  Jacob  s'extasie 
d'une  manière  si  touchante  et  si  vraie  devant  le  regard  de  l'enfant 
divin,  exprimant  si  justement  les  sentiments  qu'éprouvera 
toute  femme  à  l'aspect  d'un  enfant  nouveau-né.  Enfin,  dans 
toutes  les  deux,  le  même  emploi  des  chants  liturgiques,  des 
antiennes  et  des  tropes,  intercalés  dans  le  texte.  Il  est  vrai, 
comme  le  fait  remarquer  M.Cohen  (p.  cxxi),  que  ces  éléments 
liturgiques  sont  bien  plus  fréquents  dans  I  que  dans  II.  Mais  ceci 
ne  tiendrait-il  pas  simplement  au  fait  que,  dans  I,  le  sujet 
même  fournissait  bien  plus  souvent  l'occasion  de  les  employer, 
que  dans  II  ?  Là-bas,  il  y  a  le  Gloria  des  anges,  le  chant  des 
bergers,  les  différents  chants  des  rois  mages  ;  ici,  ni  la  scène 
de  la  Fureur  d'Hérode  ni  celle  de  la  visite  de  sainte  Anne  ne 
fournissaient  des  textes  liturgiques.  Mais  la  seule  scène  qui  se 
prêtât  à  des  hors-d'œuvre  liturgiques,  celle  de  la  Purification, 
amène  aussitôt  1  Adoration  de  Syméon.  La  pièce  entière  en 
contenait  peut-être  encore  d'autres  dans  la  partie  perdue. 

Nous  avons  déjà  signalé  plus  haut  l'identité  frappante  dans 
le  système  de  versification  des  deux  mystères.  Voici  encore 
un  point  sur  lequel  ils  sont  d'accord  :  tandis  que  les  poètes  de 
III  et  IV  ont  suivi  la  règle  bien  connue  du  théâtre  médiéval 
qui  répartissait  régulièrement  le  couplet  de  deux  vers  sur  deux 
interlocuteurs,  les  n°'  I  et  II  ont  adopté  l'autre  principe  qui 
était  de  terminer  chaque  tirade  par  un  couplet  entier  et  de 
faire  commencer  le  discours  suivant  par  un  nouveau  couplet. 
L'argument  n'a  en  soi  que  peu  de  valeur,  mais  il  gagne  en 
venant  s'ajouter  aux  autres. 


LES   JEUX    DRAMATIQUES    DE    CHANTILLY  73 

Entin,  il  v  a  aussi  identité  linguistique.  La  preuve,  c'est  que 
M.  Cohen,  dans  son  «  Étude  linguistique  »  de  ces  textes,  a 
presque  toujours  pu  réunir  I  et  II  en  un  groupe  unique,  séparé 
des  trois  autres  pièces.  Parmi  les  nombreuses  particularités  qui 
les  distinguent,  celles-ci  me  paraissent  être  les  plus  significa- 
tives '  :  la  rime  entre  à  et  ô,  et  la  rime  de  voyelle  orale  avec 
vovelle  nasale  ^  Les  cas  sont  assez  nombreux  pour  que  le 
hasard  soit  exclu  ;  il  faut  bien  y  voir  une  intention  du  poète 
à  qui  son  dialecte  permettait  évidemment  ces  sortes  de  rimes 
ou  d'assonances.  D'un  autre  côté,  ils  appartiennent  exclusive- 
ment à  nos  deux  pièces  et  sont  tout  à  fait  inconnus  dans  les 
trois  autres  (sauf  une  exception  dans  V).  Ceci  seul  serait,  pour 
M.  Cohen  (p.  xxi),  une  «  raison  suffisante  pour  attribuer  I 
et  II  à  un  auteur  unique  plus  indépendant  et  plus  ancien  ». 

Il  y  a  cependant  une  objection  dordre  littéraire  que  soulève 
l'éditeur  (p.  cxxxiii  et  cxlviii)  :  différente  en  cela  de  la  pre- 
mière Nativité,  la  deuxième  est  seule  à  posséder  le  personnage 
du  Sot.  Elle  contient  donc  un  élément  comique  qui  est  encore 
absent  dans  I.  Faut-il  vraiment,  pour  cette  raison,  attribuera 
nos  deux  pièces  une  origine  diff^^érente  et  assigner  à  II  une 
date  plus  récente  qu'à  I  ?  Je  ne  le  pense  pas.  D'abord  l'usage 
inème  qui  est  fait  du  Sot  est  conforme,  dans  sa  discrétion,  à 
la  sobriété  générale  des  deux  Nativités.  L'élément  comique  y 
est  à  peine  perceptible  et  réduit  à  son  minimum.  L'auteur  se 
contente  d'une  rapide  indication  et  passe  sans  insister.  C'est  le 
système  de  I  aussi  bien  que  de  IL  De  plus,  si  le  Sot  est  absent 

1.  Ce  sont  celles  qu'a  aussi  relevées  M.  Cohen  dans  sa  conclusion,  §  12, 
pp.   XLVII  ss. 

2.  Pour  ma  part,  je  ne  pense  pas  qu^il  y  ait  lieu  de  voir,  avec  M.  Cohen 
(p.  cm),  une  différence  significative  entre  I  et  II  dans  le  résultat  du  suffixe 
-elluiii,  qui  serait  -eal  dans  I  et  plutôt  -ial  dans  II.  A  pasturial,  signalé  dans 
II  237,  correspond  pasluriax  dans  I  iio,  et  d'un  autre  côxé  à  beal  l  400, 
nm-eal  I  348,  etc.  répondent  beau!  II  58,  137,  277,  279,  agneaul  II  280,  trop- 
peaux  II  259,  etc.  Je  ne  vois  ici  qu'une  particularité  graphique  sans  impor- 
tance, au  moins  pour  ce  qui  est  du  premier  élément  de  cette  diphtongue.  A 
remarquer  que  dans  III  on  trouve  aussi  bien /^rt/  2090,  oyseal  2159  et  beauls 
1914,  inorseaulx  191 5,  que  auniah  551  (:  ioweciux),  igniaux  161  3  (:  oyscaul\\'), 
etc.  Quant  à  la  valeur  phonétique  de  eal  =  è,  voyez  à  ce  sujet  nos  remarques 
dans  notre  compte  rendu  de  l'édition  de  M.  Cohen  dans  celte  revue  (t.  XLVII, 
p.  610  ss.). 


74  F"    HOEPFFNER 

dans  I,  c'est  qu'il  n'y  avait  pas  lieu  de  l'y  introduire.  Pour 
donner  la  réplique  à  Hérode,  le  Messager  seul  suffisait  ;  il  était 
tout  à  tait  inutile  de  dédoubler  ce  personnage,  en  lui  adjoignant 
le  Sot.  Or,  notre  auteur  s'est  toujours  bien. gardé  d'introduire 
un  seul  personnage  sans  nécessité  impérieuse  '.  L'absence  du 
Sot  dans  I  n'a  donc  pas  de  quoi  nous  étonner.  Il  n'en  était  pas 
de  même  dans  IL  Qui  donc  aurait  pu  répondre  à  Hérode 
dans  sa  fureur,  si  ce  n'est  le  Sot  ?  C'est  le  seul  personnage 
qui  ose  impunément  s'exposer  à  la  colère  du  tyran.  Il  est 
donc,  ici,  tout  à  sa  place  et  véritablement  indispensable.  Mais 
le  rôle  que  lui  attribue  l'auteur  va  plus  loin  encore.  Sa  fonction 
ne  consiste-t-elle  pas  surtout  à  souligner  par  ses  plaisanteries, 
d'ailleurs  bien  anodines,  l'inanité  de  la  fureur  du  roi  et  la  fan- 
faronnade de  ses  menaces  et  à  en  révéler  au  public  la  vanité 
et  le  ridicule  ?  Il  y  a  là  un  emploi  très  judicieux  et  ttès  heu- 
reux de  ce  personnage,  emploi  que  lui  seul  était  à  même  de 
remplir.  De  là,  la  nécessité  de  sa  présence  et  des  quelques  vers 
qui  lui  sont  accordés  dans  IL  Je  ne  crois  donc  pas  que  l'argu- 
ment tiré  de  l'emploi  du  Sot  puisse  suffire  pour  faire  remonter 
les  deux  pièces  à  des  sources  différentes,  quand  tous  les  autres 
faits  linguistiques  et  littéraires  s'accordent  pour  établir  l'identité 
de  leur  origine  ^. 

Nous  voilà  obligés  d'aller  encore  un  pas  plus  loin.  Du 
moment  que  nous  admettons  un  auteur  unique  pour  les  deux 
Nativités,  les  ressemblances  frappantes  qu'ofl're  la  facture  poé- 
tique de  ces  pièces  avec  les  parties  indépendantes  de  V,  soulèvent 
immédiatement  la  question  s'il  n'y  a  pas  lieu  d'attribuer  aussi 
ces  dernières  au  même  auteur  et  si  le  poète  des  deux  mystères 
n'est  pas  identique  avec  l'adaptateur  de  Digulleville.  Cette 
hypothèse,  M.  Cohen  l'a,  bien  entendu,  envisagée  ;  mais  il  la 
repousse  aussitôt,  principalement  pour  deux  raisons  :  i°  la 
forme  a;{  (=  aux)  est  inconnue  à  l'arrangeur  de  V  (p.  xviii). 
M.  Cohen  admet  en  effet  une  différence  entre  la  graphie  as  et 
fl:{  :  celle-ci  «  dans  les  textes  littéraires,  semble  plus  archaïque 


1 .  On  remarquera  p.  ex.  l'absence  des  obstetrices. 

2.  J'espère  faire  voir  plus  bas  que  la  question  des  dates  ne  doit  pas  nous 
embarrasser,  les  deux  pièces  étant  beaucoup  plus  récentes  que  ne  ladniet 
leur  éditeur. 


LES    JEUX    DRAMATIQUES    DE    CHANTILLY  J $ 

que  as  «  (p.  i,x\i).  Cela  me  parait  bien  invraisemblable,  sur- 
tout ici  où  les  deux  graphies  émanent  de  la  même  main,  car 
c'est  bien  la  même  Katherine  Bourlet  qui  écrit  rt~  dans  I(etll?), 
et  as  dans  les  autres  jeux.  Aurait-elle  vraiment  voulu  établir 
quelque  différence  entre  les  deux  graphies,  ou  se  serait-elle 
attachée  à  reproduire  ses  modèles  avec  une  exactitude  aussi 
scrupuleuse  ?  Ce  n'est  guère  dans  ses  habitudes.  Mais  par  contre 
c'est  bien  elle  qui,  dans  V,  a  remplacé  par  as  au  v.  547  la 
forme  es  et  au  v.  855  la  forme  ans  du  texte  de  Digulleville.  Ce 
dernier  cas  est  particulièrement  intéressant.  Il  prouve  que,  dans 
son  dialecte,  Katherine  Bourlet  employait  en  effet  la  forme  as, 
forme  qu'elle  orthographiait  rt;^  dans  les  Nativités,  as  dans  les 
moralités,  sans  que  nous  puissions  découvrir  la  raison  de  cette 
différence.  2°  Certaines  rimes,  comme  celle  de  la  nasale  avec  la 
voyelle  orale  correspondante,  manquent  dans  Y  (p.  cxLiii). 
D'abord,  M.  Cohen  lui-même  signale  (p.  xxxiv)  les  «  rimes  » 
bien  :  amye  (502-503)  eihien  :  tnise  (655-656),  rimes  douteuses 
d'ailleurs,  et  sur  lesquelles  je  me  garderai  bien  de  fonder  quelque 
raisonnement.  Mais  même  l'absence  de  cette  espèce  de  rimes 
ne  prouve  rien.  L'argumentation  ex  silenlio  est  toujours  hasar- 
dée, et  dans  notre  cas  particulier  surtout,  où  un  modèle  litté- 
raire offrait  des  rimes  excellentes  et  où  le  nombre  de  vers  indé- 
pendants est  relativement  petit.  L'absence  des  rimes  caractéris- 
tiques de  voyelles  nasales  et  orales  n'a  donc  rien  de  particuliè- 
rement frappant.  Je  ne  vois  donc  pas  ce  qui  empêcherait  de 
considérer  le  remanieur  de  Digulleville  comme  identique  avec 
l'auteur  ou  l'arrangeur  des  Nativités  '. 

Dans  ce  cas,  les  deux  Nativités  et  le  remaniement  de  Digul- 
leville dateraient  approximativement  de  la  même  époque  qui 
reste  à  établir.  Or,  ceci  nous  met  en  contradiction  complète 
avec  les  conclusions  auxquelles  a  abouti  l'étude  de  M.  Cohen. 
Il  placerait,  lui,  volontiers  la  première  Nativité  encore  au 
xiii'  siècle  (p.  cxLvii)  ou  dans  la  première  moitié  du  xiv%  au 
moins  dans   sa  forme  primitive,  avant  son  rajeunissement  au 


I.  Je  suis  heureux  de  me  trouver  d'accord  sur  ce  point  avec  M.  Salverda 
de  Grave  qui  est  arrivé  de  son  côté  au  même  résultat  et  ne  voit  pas  de  rai- 
son pour  séparer  le  remanieur  de  V  du  poète  de  I  et  II  (Neophilologus , 
VII(i92i),  p.  277,  n.  2). 


■j6  E.     IIOEPFPNER 

xV  (p.  cxLViii,  et  ih.,  note  i)  ;  la  deuxième,  un  peu  plus  tar- 
dive, serait  de  la  deuxième  moitié  du  xiv'  siècle,  et  de  la  même 
époque  l'arrangement  du  poème  de  Digulleville.  Le  problème 
chronologique  demande  donc  un  examen  approfondi. 

Nous  constatons  d'abord  que  la  langue  de  nos  pièces  ne 
fournit  aucun  argument  utile.  Si  l'on  peut  aisément  retrouver 
derrière  la  forme  actuelle  de  III  et  IV  un  état  linguistique 
antérieur  qui  fait  remonter  ces  jeux  au  xiv'  siècle,  s'il  en  est 
de  même  pour  les  parties  correctes  de  V,  il  n'en  est  plus  ainsi 
ni  pour  les  parties  indépendantes  de  cette  dernière  moralité, 
ni  pour  les  deux  m5'stères.  Ici,  rien  ne  nous  paraît  établir  avec 
certitude,  ou  seulement  avec  quelque  vraisemblance,  l'existence 
d'un  état  antérieur  à  celui  que  nous  avons  à  présent  sous  nos 
yeux.  Le  fait  syntaxique  «  que  la  place  du  complément,  de 
l'attribut  et  du  participe  est  beaucoup  plus  souvent  avant  le 
verbe  à  un  mode  personnel  dans  I  et  II  que  dans  les  autres 
textes»  (p.xciv),  n'est  pas  nécessairement  une  preuve  de  l'an- 
cienneté de  ces  deux  pièces;  il  peut  y  avoir  à  cela  des  raisons 
personnelles  au  poète.  Passons  aux  arguments  tirés  de  la  ver- 
sification. Faut-il  vraiment  voir  dans  les  «  laisses  monorimes  » 
et  l'emploi  de  l'assonance  des  survivances  d'un  état  plus  ancien 
(p.  cxLViii)  ?  Ici  encore,  j'ai  le  regret  de  ne  pouvoir  me  déclarer 
d'accord  avec  le  savant  éditeur  de  nos  poèmes.  Comme  je  le 
disais  plus  haut,  je  ne  puis  voir  ici  qu'un  effet  de  l'incapacité 
foncière  de  notre  poète  d'écrire  des  vers  français  corrects. 
D'ailleurs,  l'hypothèse  de  M.  Cohen  ne  nous  obligerait-elle 
pas  à  admettre  pour  nos  textes  un  état  antérieur  où  ils  étaient, 
au  moins  en  partie,  rédigés  en  laisses  assonancées  ?  Mais  jamais 
aucun  texte  dramatique  français,  que  je  sache,  n'a  revêtu  cette 
forme,  pas  même  le  Jeu  de  St.  Nicolas  de  Bodel,  si  varié  dans 
ses  mètres  et  si  proche  de  l'épopée  nationale  par  son  esprit. 
Nous  aurions  donc  là  un  fait  unique  dans  l'histoire  de  la  litté- 
rature dramatique  en  France.  Pour  l'admettre  il  faudrait  des 
témoins  autrement  sûrs  que  les  vers  naïfs  et  gauches  de  nos 
deux  Nativités  '.  Quant  à  l'assonance  de  voyelles  orales  et 
nasales,  appartenant  en  propre  au  dialecte  liégeois,  elle  ne 
prouve  rien  pour  l'âge  de  nos  textes. 

I.  C'e^l  également  l'avis  de  M.  Salverda  de  Grave. 


LES    JEUX    DRAMATIQUES    DE    CHANTILLY  77 

Restent  les  arguments  d'ordre  littéraire.  Hn  etfet,  personne, 
je  crois,  ne  voudra  nier  que  les  deux  mystères  sont  d'un  type 
tout  à  fait  archaïque.  A  l'époque  même,  où  s'étalent  sur  la 
scène  française  les  grands  Mystères  cycliques,  largement  déve- 
loppés, voilà  deux  pièces  qui,  par  leur  contenu,  par  leur 
caractère  religieux,  par  l'esprit  qui  les  anime,  ressemblent  sin- 
gulièrement aux  drames  bibliques  d'une  époque  bien  plus 
ancienne  et  qui  nous  ramènent  de  plusieurs  siècles  en  arrière, 
jusque  tout  près  du  berceau  même  du  drame  liturgique.  La 
première  explication  qui  s'impose  est  bien  celle-ci,  qu'on  a 
devant  soi  des  copies  récentes  de  quelque  drame  liturgique 
primitif  et  que  nous  touchons  probablement  à  l'un  des  plus 
anciens  documents  en  langue  vulgaire  de  notre  théâtre 
(p.  cxLVii).  xMais  une  autre  explication  me  paraît  tout  aussi 
possible,  et  même  plus  probable,  à  la  réflexion  :  faut-il  néces- 
sairement faire  remonter  nos  textes  à  quelque  modèle  français 
dont  nous  aurions  ici  une  reproduction  plus  ou  moins  fidèle  ? 
Ne  seraient-ils  pas  aussi  bien  directement  tirés  de  quelque 
drame  liturgique  latin,  tel  ce  drame  de  Bilsen  dont  M.  Cohen 
cite  à  différentes  reprises  des  ressemblances  avec  nos  Nativi- 
tés '  ?  La  présence  de  textes  liturgiques  latins  dans  nos  deux 
pièces  prouve  que  leur  auteur  entendait  le  latin  ;  par  conséquent, 
il  devait  être  à  même  d'adapter  un  drame  latin  à  la  scène  fran- 
çaise. Notre  hypothèse  explique,  de  plus,  bien  des  choses  qui 
s'expliqueraient  difficilement,  en  admettant  une  source  fran- 
çaise :  celle-ci  aurait  certainement  laissé,  comme  dans  les  jeux 
III,  IV  et  V,  des  traces  visibles  de  son  existence  dans  le  rema- 
niement qu'elle  a  subi  ici.  Nous  aurions  évidemment, 
comme  dans  'les  autres  jeux,  une  langue  plus  littéraire  et  une 
versification  moins  fantaisiste.  Le  caractère  dialectal  si  fortement 
prononcé  dans  la  langue  des  deux  mystères,  et  l'absence  totale 
d'une  versification  correcte,  ce  sont  là  deux  faits  qui  excluent,  à 
vrai  dire,  un  modèle  français,  à  moins  d'admettre  que  ce  modèle 
ait  déjà  été  dans  le  même  état  que  nos  textes  ;  mais  ils  s'ex- 
pliquent parfaitement  s'il  s'agit  d'un  poète,  ignorant  des  lois  de 

I.  Nous  n'entendons  pas  dire  par  là  qu'il  y  nit  quelque  parenté  réelle  entre 
le  drame  latin  de  Bilsen  et  nos  deux  pièces.  Au  contraire,  il  nous  semble 
qu'il  n'y  a  aucun  rapport  direct  entre  eux. 


yo  E.    HOEPFFNER 

la  prosodie  française,  qui  essaie,  de  ses  propres  moyens,  de 
faire  passer  dans  sa  langue  un  texte  de  langue  étrangère  '. 
Cett.^  absence  même  de  toute  tormation  littéraire  chez  notre 
auteur  explique  en  même  temps  cet  autre  fiiit  qu'il  ail  pu 
écrire  des  pièces  aussi  primitives  et  aussi  «  démodées  »  à  une 
époque  où  le  théâtre  s'était  depuis  longtemps  engagé  dans  des 
voies  nouvelles.  Loin  du  mouvement  littéraire  contemporain, 
comme  le  prouve  précisément  sa  versification,  l'auteur,  abrité 
sans  doute  derrière  les  murs  d'un  couvent,  ignore  soit  invo- 
lontairement, soit  de  parti  pris,  l'évolution  littéraire  qui  s'est 
accomplie  depuis  des  générations.  Naïvement,  gauchement, 
mais  avec  une  piété  touchante  et  une  ferveur  émouvante,  il 
transpose  dans  sa  langue  quelque  ancien  mystère,  sans  se  sou- 
cier de  la  correction  de  sa  langue,  de  son  style  et  de  ses  vers . 
Et  voilà  comment  on  peut  encore  rencontrer  à  la  fin  du  xv^ 
siècle,  en  pleine  floraison  des  grands  spectacles  dramatiques, 
un  mystère  de  la  Nativité,  délicieusement  archaïque,  d'une 
forme  des  plus  primitives,  en  pur  dialecte  wallon  et  en  vers 
raboteux  et  amorphes. 

Mais  il  y  a  aussi  des  témoignages  positifs  pour  une  origine 
récente  de  nos  mystères.  Un  premier  fait  qui  peut  nous  éclai- 
rer, c'est  l'existence  de  rapports  directs  de  la  première  Nativité 
avec  la  Pastorale  IV.  Il  y  a  en  effet,  dans  I,  deux  passages  qui 
répètent  à  peu  près  textuellement  certains  passages  de  IV.  Ce 
sont  les  épilogues  des  deux  pièces  (I,  ^ 79-49 3  et  IV,  403-417), 
et,  dans  le  corps  même  du  jeu  I,  107-111  =  IV,  267-270  et 
345-347.  Il  est  certain  que  l'une  des  deux  pièces  a  fait  un  em- 
prunt à  l'autre.  Reste  à  savoir  laquelle  des  deux  a  servi  de 
modèle.  Pour  M.  Cohen,  la  priorité  revient  à  la  Nativité  : 
«  On  ne  voit  pas  celui-ci  (c.-à-d.  Fauteur  du  mystère)  déran- 
geant, à  plaisir  et  tout  à  fait  inutilement,  un  modèle  donné  et 
régulier.  »  Au  contraire,  rien  de  plus  naturel  pour  Bonverier, 
«  qui  a  davantage  le  sens  du  rythme  »,  que  de  ramener  à  la 
régularité  un  modèle  irrégulier  (p.  cxli).  Mais  ce  raisonnement, 
fort  juste  en  principe,  est  cette  foi.s-ci  contredit  par  les  faits. 
Dans  notre  manuscrit  même,  on   voit  en  effet,  on  voit  même 

I.  On  pourrait  aussi  songer  à  quelque  modèle  allemand  ou  flamand. 
Cela  n'aurait  rien  d'étonnant  dans  la  province  de  Liège. 


LES   JHU\    DRAMATIQUES    DK    CHANTILLY  79 

très  nettement  comment  un  modèle  donné  et  régulier  est  sin- 
gulièrement dérangé.  11  suffit  de  se  reporter  à  la  moralité  V  ; 
c'est  là  qu'on  voit,  en  de  nombreux  passages,  le  texte  très  correc- 
tement versifié  de  Digulleville  violemment  défiguré  et  rem- 
placé par  des  vers  d'une  irrégularité  choquante.  Or,  l'épilogue 
de  I  occupe,  sous  le  rapport  du  rythme,  vis-à-vis  du  texte  de 
IV  exactement  la  même  position  que  l'arrangement  dramatique 
du  Pèlerinage  vis-à-vis  du  poème  de  Digulleville.  Qu'on  veuille 
bien  remarquer  ceci  :  dans  I,  le  passage  en  question  commence 
par  une  suite  de  neut  vers  (479-487)  qui  sont  des  octosyllabes 
presque  corrects  '.  Mais  nulle  part,  dans  toute  la  pièce,  on  ne 
trouvera  un  groupement  de  vers  réguliers  aussi  nombreux  qu'ici. 
D'après  tout  ce  que  nous  savons  de  notre  poète,  cette  régularité 
inusitée  ne  peut  s'expliquer  chez  lui  que  par  un  emprunt  fait  à 
une  source  étrangère  bien  versifiée  et  qu'il  aura  suivie  jus- 
qu'ici. L'arythmie  habituelle  ne  commence  qu'au  v.  488-.  Et 
pourquoi  ici  ?  Parce  que  notre  auteur,  ici,  se  voit  obligé  par  la 
force  des  choses  d'abandonner  son  modèle.  Dans  IV,  le  vers 
correspondant  au  v.  489  de  I  donne,  en  effet,  le  nom  de  l'au- 
teur: «  Ensi  (/é)  tesmogne  Bonverier».l\  est  évident  que  le  poète 
de  I,  en  suivant  le  texte  de  IV,  ne  pouvait  conserver  ce  vers. 
II  quitte  donc  ici  sa  source,  et  aussitôt  le  voilà  retombé  dans 
son  arythmie  ordinaire  qui,  alors,  s'étend  sur  les  quatre  vers 
suivants,  tout  en  continuant  à  s'inspirer  du  passage  correspon- 
dant de  IV.  C'est  donc  visiblement  l'auteur  du  Mystère  qui  a 
connu  l'épilogue  de  la  Pastorale  et  qui  l'a  exploité  pour  ses 
propres  besoins. 

En  voici  d'ailleurs  une  autre  preuve  qui  me  paraît  encore 
plus  décisive.  Dans  I,  le  premier  vers  de  l'épilogue  est  tout  à 
fait  isolé  ;  il  ne  rime  ni  avec  le  vers  précédent,  ni  avec  le  vers 
suivant.  Dans  IV,  le  même  vers  se  trouve  rattaché  par  la  rime 
au  vers  précédent.  Cette  différence  répond  au  procédé  technique 
déjà  signalé  et  qui  est  particulier  à  chacune  des  deux  pièces. 
Au  changement  de  personnage,  l'auteur  de  IV  partage  réguliè- 


I .  On  n'y  trouve  que  deux  irrégularités  :  omission  de  nostre  au  v.  480  et 
de  nos  au  v.  485  ;  cette  dernière  faute  est  aussi  dans  IV.  Au  v.  482.  prendre 
pour  plaist  est  un  lapsus  du  copiste  que  M.  Cohen  a  eu  raison  de  corriger 
dans  son  texte. 


80  E.    HOILPFFNER 

rement  le  couplet  de  deux  vers  sur  les  deux  interlocuteurs, 
tandis  que  le  poète  de  I  achève  et  commence  chaque  tirade  par 
un  couplet  entier.  Par  conséquent,  l'épilogue,  rattaché  par  son 
premier  vers  au  texte  précédent,  est  bien  à  sa  place  dans  IV. 
L'auteur  de  I,  au  contraire,  qui  vient  d'achever  le  discours  du 
dernier  personnage  par  un  couplet  entier,  comme  c'est  son 
habitude,  fait  suivre  l'épilogue  exactement  tel  qu'il  se  trouve 
dans  IV,  c'est-à-dire  que  son  premier  vers  restera  isolé  et  sans 
attache  avec  ce  qui  précède.  Nous  savons  que  ce  n'est  pas  pour 
gêner  notre  poète.  L'épilogue  s'ajoute  donc  purement  et  sim- 
plement à  une  pièce  achevée.  Sa  place  originale  était  derrière 
IV,  et  non  pas  derrière  I. 

On  peut  appliquer  les  mêmes  considérations  à  l'autre  pas- 
sage commun  à  I  et  à  IV.  A  des  vers  corrects  de  la  Pastorale 
correspondent  les  vers  amorphes  habituels  du  Mystère.  L'auteur 
de  ce  dernier  a  utilisé,  cette  fois-ci,  deux  passages  différents  de 
son  modèle.  Les  trois  vers  IV  267-268  et  270,  lui  ont  fourni 
les  vers  107  et  108,  tandis  que  109  et  1 1 1  sont  tirés  de  IV 
345  et  347.  Comme  résultat  il  a  obtenu  des  vers  absolument 
informes,  du  même  genre  que  ceux  qui,  dans  les  parties  indé- 
pendantes de  V,  résultent  de  la  libre  combinaison  de  plusieurs 
vers  de  DiguUeville.  Pourtant,  ici,  le  poète  a  ajouté  pour  la 
rime  le  vers  iio.  Ce  vers  était  nécessaire  pour  achever  la  tirade 
sur  un  couplet  entier.  L'invention  en  est  plus  que  modeste.  Par 
contre,  le  vers  1 1 1  reste  de  nouveau  isolé,  comme  il  l'est  dans 
IV  où  il  n'occupe  que  la  première  partie  de  l'octosyllabe.  Une 
fois  de  plus,  l'auteur  montre  son  incapacité  foncière  d'écrire  de 
ses  propres  moyens  des  vers  corrects  et  réguliers.  Tout  cela 
nous  prouve  que  c'est  IV  qui  a  été  le  modèle  que  le  poète  de  I 
a  gauchement  et  maladroitement  copié. 

Mais  un  épilogue  peut  s'ajouter  après  coup  à  une  pièce  bien 
plus  ancienne,  et  d'un  autre  côté,  nous  ferons  voir  plus  loin 
que  l'autre  passage  de  I,  emprunté  à  IV,  se  trouve  dans  une 
scène  qui  ne  fliisait  pas  partie  du  drame  primitif.  Que  nos 
deux  passages  soient  donc  vraiment  empruntés  à  IV,  cela 
prouve  bien  qu'ils  sont,  eux,  d'une  date  plus  récente  que  la 
Pastorale,  mais  cela  ne  fixe  pas  la  date  du  mystère  même. 

Mais  il  y  a  dans  nos  deux  pièces  d'autres  passages  qui 
semblent  indiquer  une  date  d'origine  assez  récente.  Ce  sont  des 


LES    JEUX    DRAMATIQ.UES    DE    CHANTILLY  ÔI 

allusions  à  des  faits  qui  no  peuvent  être  placés  que  vers  la  tin 
du  xV^  siècle.  Ainsi,  dans  I,  le  Prologue  s'adresse  à  de  «  très 
douche  suers  ».  Or,  nous  savons,  grâce  aux  savantes  recherches 
de  M.  Cohen  (p.  en),  que  ces  soeurs  ne  peuvent  être  que  les 
Dames  Blanches  de  Huy  :  c'est  dans  leur  couvent  qu'a  été  écrit, 
et  naturellement  aussi  représenté,  notre  mystère,  dans  les  der- 
nières années  du  xv^  siècle.  Ce  n'est  donc  qu'à  ce  moment 
qu'a  été  composé  le  Prologue  en  question.  La  deuxième  pièce 
contient  une  indication  analogue.  Marie  Jacob,  l'une  des  sœurs 
de  la  Vierge,  termine  sa  prière  à  l'enfant  Jésus  par  les  vers  sui- 
vants : 

Je  vous  prie  que  veulhiés  aiidiire 

Les  povres  seur  de  saint  Michiel  (vv.  219-220). 

Les  sœurs  de  St.  Michel,  ce  sont  encore  les  Dames  Blanches  de 
Huy.  Ces  vers  n'ont  évidemment  de  sens  que  dans  une  pièce 
qui  était  représentée  devant  la  communauté  sur  laquelle  on 
appelle  l'aide  divine.  C'est  précisément  sur  ce  passage  que  s'ap- 
puie M.  Cohen,  pour  déterminer  approximativement  la  date  de 
cette  représentation.  Nos  vers,  pour  lui,  se  rapportent  à  l'époque 
où  la  communauté  était  particulièrement  éprouvée  et  se  trouvait 
dans  la  plus  grande  détresse.  Ce  fut  entre  1466  et  1469.  Je  ne 
partage  pas  cette  opinion.  Le  secours  du  ciel  est  bon  à  invoquer 
à  tout  moment,  et  l'épithète  de  povres  ne  doit  sans  doute  pas 
être  prise  dans  un  sens  trop  précis  et  trop  matériel.  Les  deux 
vers  peuvent  avoir  été  composés  à  n  importe  quelle  époque 
dans  l'existence  de  la  communauté.  Mais  en  tout  cas,  ils  ne 
peuvent  être  antérieurs  à  l'année  1466,  car  c'est  à  cette  date 
seulement  que  le  couvent  de  Dinant  fut  transféré  cà  Huy,  dans 
le  couvent  de  St-Michel. 

Il  pourrait  donc  bien  s'agir  ici  d'interpolations  récentes,  intro- 
duites dans  des  textes  beaucoup  plus  anciens.  Un  prologue 
s'ajoute,  aussi  bien  qu'un  épilogue,  à  une  pièce  déjà  toute  faite, 
et  les  vv.  II,  219-220  peuvent  facilement  avoir  été  intercalés 
dans  le  texte  primitif  au  moment  même  delà  représentation  au 
couvent  de  St-Michel.  C'est  bien  l'opinion  de  M.  Cohen 
(p.  en).  Il  est  vrai  que  dans  le  manuscrit  même  rien  ne  vient 
à  l'appui  de  cette  hypothèse.  Nos  deux  vers  sont  écrits  à  la 
suite  de  ceux  qui    les  précèdent,  et  de  la  même  écriture,  sans 

Romania,   XLVlll.  6 


82  E.    HOEPFFNER 

que  rien  n'indique  une  surcharge  ou  une  addition  postérieure. 
Ceci  ne  prouve,  du  reste,  rien  :  le  copiste  a  très  bien  pu  les 
insérer  dans  le  texte  primitif  au  moment  même  où  il  copiait  ce 
dernier. 

C'est  finalement  l'examen  paléographique  du  manuscrit  qui 
donnera  une  solution  précise  de  la  question  qui  nous  occupe  '. 
Malgré  le  soin  minutieux  que  l'éditeur  lui-même  a  apporté  à 
cette  étude  paléographique,  certains  foits  qui  me  paraissent 
décisifs  semxblent  avoir  échappé  à  sa  sagacité.  D'accord  avec 
M.  Cohen,  nous  distinguons  deux  écritures  différentes  dans  la 
première  Nativité  (les  types  A  et  D,  d'après  M.  Cohen,  p.  x)  ', 
mais  nous  nous  écartons  de  lui  en  attribuant  à  D  non  seule- 
ment les  feuillets  4  et  5,  mais  aussi  le  feuillet  7.  L'écriture  A 
occupe  les  folios  i,  2,  3  et  6.  La  différence  apparaît  le  plus 
nettement  dans  les  majuscules  B,  M,  J,  O  et  Q,  dont  le  type 
est  très  différent,  selon  qu'elles  se  trouvent  dans  l'une  ou  l'autre 
de  nos  deux  parties  5.  Quelques  autres  différences  viennent 
s'ajouter  à  celle-ci.  Ainsi,  l'écriture  A  a  des  caractères  plus 
grands  et  plus  épais  quo  D  dont  les  caractères  sont  plus  ténus  et 
plus  serrés.  Ensuite,  dans  la  partie  écrite  par  D,  les  pages  sont 
toujours  entièrement  remplies  et  n'ont  plus  aucun  espace  libre; 
dans  A,  par  contre,  tous  les  feuillets,  à  l'exception  du  premier, 
ont,  ou  avaient  un  espace  vide,  soit  au  bas  de  la  colonne 
(2  r°,  3  r°  et  v°,  6  r°  et  v°),  soit  au  milieu  de  la  page  (2  v°)  +. 

1.  Nous  devons  à  l'amabilité  de  M.  Cohen  d'avoir  pu  nous  livrer  à  cet 
examen,  grâce  à  l'excellente  reproduction  photographique  du  manuscrit  que 
l'éditeur  a  bien  voulu  mettre  à  notre  disposition.  Nous  lui  en  exprimons  ici 
nos  sincères  remerciements. 

2.  Nous  laissons,  pour  le  moment,  de  côté  l'intercalatiou  des  vers  99-121, 
ainsi  que  les  parties  écrites  en  cursive  (type  B,  C,  E). 

3.  Les  facsimilés  de  l'édition  Cohen  font  voir  la  forme  arrondie  de  O  et 
E  du  t\-pe  D,  dans  la  première  colonne  de  la  planche  I  (O,  Or,  En,  ExpJicit), 
la  forme  anguleuse  du  type  A,  dans  la  deuxième  colonne  de  la  planche  II 
{Or,  Entre,  Et,  Eylison)  ;  de  même,  M  ouvert  en  haut  du  type  D  dans  MeJ- 
chior  (pi.  I,  col.  i),  ouvert  en  bas  du  type  A  dans  Mahay  (pi.  II,  col.  2). 
Malheureusement,  les  formes  encore  plus  caractéristiques  de  5  et/ ne  figurent 
pas  dans  les  facsimilés.  On  remarque  que  le  type  D  concorde  exactement 
avec  l'écriture  des  trois  Moralités. 

4.  L'espace  libre  de  2  vo,  3  r"  et  6  vo  a  été  rempli  par  des  vers  ajoutés 
ultérieurement. 


LES    JEUX    DRAMATIQ.UES    DK    CHANTILLY  83 

Enfin,  la  description  si  minutieuse  et  exacte  de  M.  Cohen  nous 
apprend  qu'aux  f"'  i,  2,  3  et  6,  c'est-à-dire  dans  la  partie  A, 
l'écart  des  pontuseaux  est  de  27  à  28  mm.,  et  de  22  à  23  mm . 
aux  f''  4,  )  et  7,  la  partie  D.  Devant  cet  ensemble  de  faits,  il 
ne  peut  subsister  aucun  doute  sur  la  part  qui  revient  à  chacun 
de  nos  deux  types  d'écriture. 

iMais  l'état  du  manuscrit  nous  révèle  encore  autre  chose.  Il 
nous  renseigne  d'une  manière  très  précise  sur  les  rapports  chro- 
nologiques entre  A  et  D.  Le  manuscrit  contient,  surtout  dans 
la  première  Nativité,  de  nombreuses  corrections,  surcharges  et 
additions.  Or,  celles-ci  sont  toutes  exécutées  par  A,  à  l'excep- 
tion peut-être  des  parties  en  cursive  qui  échappent  à  la  compa- 
raison. Ainsi,  dans  la  partie  D,  Jaspar,  écrit  en  remplacement 
de  Baltha^ar  (f°  5  r°),  a  le  /  caractéristique  de  A  ;  au  verso  du 
même  feuillet,  chevalier,  écrit  trois  fois  à  la  place  de  garchon, 
présente  clairement  l'écriture  épaisse  de  A.  Les  parties  inter- 
calées ou  ajoutées,  tels  les  vers  112-121  et  390-395,  émanent 
toutes  de  A.  Il  ressort  de  là  que  la  partie  B  était  déjà  écrite, 
quand  les  surcharges  de  A  sont  survenues.  A  est  donc  plus 
récent  que  D  '. 

En  partant  de  là,  je  crois  pouvoir  donner  d'un  fait  assez  sin- 
gulier, et  que  M.  Cohen  a  relevé  à  juste  titre,  une  explication 
différente  de  celle  qu! avait  proposée  le  savant  éditeur.  On  est 
frappé  de  rencontrer  dans  le  manuscrit  une  double  transcrip- 
tion des  vers  361-377,  suivis  d'une  rubrique  indiquant  l'appa- 
rition de  l'étoile,  et  du  texte  latin  Hoc  signuni...  el  rnirram.  Ce 
p.issage  se  trouve,  une  première  fois,  au  haut  du  f°  6  r°,  une. 
seconde  fois,  biffé,  au  haut  du  f°  7  x°.  M.  Cohen  voit  là  une  erreur 
du  copiste  qui  aurait  copié  deux  fois  le  même  passage  \  Ce  serait 
là  une  singulière  inadvertance.  Elle  serait  concevable  s'il  ne 
s'agissait  que  de   quelques   vers  '  ;   mais  il  paraît  bien  surpre- 


1.  Ceci  u'impllque  pas  nécessairement  l'existence  de  deux  copistes.  Les 
deux  parties  peuvent  très  bien  avoir  été  écrites  par  la  même  personne,  mais 
en  des  modules  différents  :  cette  différence  s'explique  précisément  par  la  dif- 
férence chronologique  qui  existe  entre  les  deux  écritures. 

2.  Voy.  la  note  de  la  p.  20  et  Introduction,  p.  x. 

5.  Voy.  par  exemple  la  répétition  des  vers  II  177-179  après  le  vers  229, 
où  le  copiste  s'est  arrêté  dès  le  troisième  vers  au  milieu  d'un  mot. 


84  E.    HOKPFFNER 

liant  que  le  copiste  ait  pu  recopier  ainsi  tout  au  long  un  pas- 
sage assez  étendu  et  que  la  rubrique  et  l'antiennejatine  qui 
l'accompagnent  rendaient  particulièrement  caracteristique.il  est 
peu  vraisemblable  que  ce  soit  une  simple  négligence  du  copiste, 
et  une  autre  explication  s'impose,  me  semble-t-il.  Comme 
nous  l'avons  dit,  le  feuillet  6  est  d'une  autre  écriture  que  les 
feuillets  5  et  7  qui  l'encadrent.  Il  ne  faisait  donc  pas  partie  du 
texte  primitif  et  paraît  avoir  été  ajouté  après  coup,  étant  écrit 
par  A.  En  effet,  le  texte  de  D  peut  parfaitement  se  passer  du 
contenu  du  f°  6  ;  il  nous  présente,  même  sans  ce  feuillet,  un 
ensemble  cohérent  et  satisfaisant  :  à  la  fin  du  f°  5,  les  rois 
mages  prennent  congé  d'Hérode,  scène  qui  continuait  et  était 
achevée  au  haut  du  f°  7  r°  ;  l'antienne  Hoc  signiiDi  en  marque 
la  fin.  Elle  était  immédiatement  suivie  delà  scène  des  offrandes 
qui  en  forme  la  suite  naturelle.  Il  n'y  a  ici,  en  vérité,  aucune 
lacune.  Mais  quelle  est  alors  la  raison  d'être  du  f°  6  ?  Ce  feuillet 
contient,  outre  la  répétition  des  vers  361-377  avec  la  rubrique 
et  l'antienne,  une  courte  prière  de  Jaspar  à  Dieu,  suivie  du 
texte  latin  Benedictio...,  et  puis  surtout,  au  verso,  une  petite 
scène  très  gracieuse  et  vivante,  d'un  caractère  tout  à  fait  réaliste, 
qui  nous  fait  assister  à  l'arrivée  des  rois  mages  auprès  de  Marie. 
Toute  cette  partie  devait  s'intercaler  entre  la  scène  chez  Hérode 
et  la  scène  des  offrandes.  Trop  étendue  pour  pouvoir  simple- 
ment être  ajoutée  au  texte  primitif,  elle  a  été  transcrite  sur  un 
feuillet  particulier,  comme  par  exemple  aussi  les  vers  II  19e- 
201.  Seulement,  au  lieu  d'indiquer  par  des  signes  et  des  ren- 
vois, comme  à  l'endroit  cité  de  II,  la  place  de  l'intercalation 
dans  le  texte  primitif,  ici  l'étendue  de  ce  passage  a  nécessité  le 
remaniement  du  texte  tout  entier.  On  a  naturellement  com- 
mencé par  recopier  la  fin  de  la  scène  chez  Hérode,  telle  qu'elle 
se  trouvait  déjà  au  f°  7,  puis  on  a  ajouté  les  parties  nouvelles 
jusque  là  où  elles  rejoignaient  la  scène  des  offrandes  déjà  trans- 
crite '.  Mais  alors  la  partie  déjà  transcrite  au  haut  du  f"  7  r", 
recopiée  au  f°  6,  devait  disparaître.  On  l'a  effacée  par  quelques 

I .  Les  additions  ne  remplissaient  pas  le  feuillet.  On  a  profité  de  la  place 
vide,  au  recto,  pour  ajouter  au  texte  ancien  la  prière  de  Jaspar  et  le  Benedictio, 
au  verso,  pour  élargir  la  scène  nouvelle  de  l'arrivée  des  rois  par  les  vers 
390-400,  dont  les  six  premiers  sont  écrits  par  A,  les  cinq  derniers  en  cur- 
sive,  comme  la  Nativité  II. 


LES    JEUX    DRAMATIQUES    DE    CHANTILLY  85 

traits  de  plume.  Par  conséquent,  ce  n'est  pas  une  erreur  attri- 
buableàune  inadvertance  du  copiste,  c'est  une  correction  vou- 
lue et  faite  avec  préméditation,  correction  qui  était  devenue 
nécessaire  après  l'intercalation  du  f"  6. 

Le  principe  ainsi  acquis  peut,  et  doit,  évidemment  aussi  s'ap- 
pliquer aux  autres  parties  écrites  par  A.  Les  feuillets  1-3  sont 
donc  à  considérer  comme  substitués  à  un  texte  antérieur  que 
nous  ne  possédons  plus.  Ils  nous  présentent  le  remaniement 
qu'a  subi  la  première  partie  primitive  du  Mystère.  Il  y  a  là  cer- 
tainement encore,  comme  dans  les  vers  361-377  du  f°  6,  des 
passages  entiers  de  la  version  première  qui  ont  été  transcrits 
sans  altération,  mais  ils  sont  mêlés  à  des  intercalations  nouvelles, 
sans  doute  assez  considérables,  puisqu'elles  ont  nécessité  un 
remaniement  complet  du  texte  primitif.  Malheureusement,  ici,  il 
n'est  pas  possible,  comme  au  f"  6,  de  déterminer  ce  qui  est 
ancien  et  ce  qui  est  nouveau. 

On  remarquera  que,  dans  la  partie  remaniée,  chaque  nou- 
velle scène  commence  avec  une  page  nouvelle  ',  ce  qui  n'est 
jamais  le  cas  dans  la  partie  transcrite  ^ar  D  :  le  premier  feuillet 
contient  la  naissance  de  Jésus  avec  l'adoration  de  ses, parents  ; 
le  f"  2  r''  Tannonciation  faite  aux  bergers  et  l'adoration  des 
anges;  les  f°'  2  v^*  et  3  r°  la  scène  des  bergers.  Avec  le  f°  3  v° 
commence  la  scène  des  rois  mages,  qui  au  vers  179  se  raccorde 
au  texte  primitif  du  f°  4  r" .  Cette  disposition  du  texte  nous 
permet  de  comprendre  les  vides  qui  se  trouvent  sur  certaines 
pages  et  qui  sont  si  caractéristiques  pour  la  partie  A.  Ils  viennent 
en  une  certaine  mesure  à  l'appui  de  notre  hypothèse  sur  la  for- 
mation du  manuscrit,  car  ils  ne  seraient  probablement  pas  là, 
si  ce  n'était  que  la  simple  copie  d'un  texte  donné.  Mais  quand 
il  s'agissait  de  substituer,  au  fur  et  à  mesure,  au  texte  primitif 
un  texte  remanié,  modifié  et  élargi,  qui,  à  certain  moment, 
devait  rejoindre  le  premier,  le  travail  était  différent.  Le  texte 
nouveau  ne  suffisait  pas  toujours  pour  remplir  exactement  le 
feuillet  entier,  et  dans  ce  cas,  il  devait  rester  des  places  vides  ^. 

1.  Le  même  principe  se  retrouve  au  f»  6,  intercalé. 

2.  Il  se  pourrait  aussi  que  le  remanieur,  tirant  profit  de  l'expérience 
acquise,  eût  ménagé  intentionnellement  dans  son  travail  des  places  vides,  en 
vue  d'additions  postérieures.  Cela  me  semble  cependant  moins  probable. 


86  E.    HOEPFFNER 

En  partie,  ces  blancs  ont,  à  leur  tour,  été  remplis  par  des 
additions  nouvelles.  Celles-ci  apportent  une  confirmation  pré- 
cieuse à  notre  hypothèse,  car  ici  on  voit  plus  nettement  que 
jamais  le  remanieur  à  l'œuVre.  La  première  de  ces  intercala- 
tions  se  trouve  dans  la  scène  des  bergers.  Cette  scène  était 
partagée  en  deux  parties:  la  première  allait  jusqu'au  vers  98  ; 
la  fin  en  était  indiquée  par  la  rubrique  :  «  Chi  aorent  les  pas- 
tore  I  Et  puis  chantent  Glorieux  dieu,  etc.  »(f°  2  v°).  Après  un 
espace  vide  assez  considérable  commençait  au  bas  du  même 
feuillet  la  deuxième  partie,  introduite  parla  rubrique:  «  Quant 
les  pastoreaz  sont  devant  nostre  damme  »  ' .  Elle  finissait  au 
t°  3  r",  par  le  chant  en  commun  des  bergers:  «  Entre  nos 
pasteurs  et  bergier  »  (vv.  142-145).  Entre  ces  deux  parties 
est  venue  s'ajouter  ultérieurement  la  scène  des  bergères  Eyli- 
son  et  Mahay,  qui  occupe  dans  l'édition  actuelle  les  vers 
99-121.  Les  vers  99-1 11  sont  écrits  en  cursive  dans  l'espace 
qui  était  resté  libre  au  f°  2  v°  (la  main  B  de  M.  Cohen),  les 
vers  112-121  en  gothique  comme  A  lui-même,  mais  en  carac- 
tères plus  fins,  dans  la  partie  inférieure  du  f°  3  r"  qui  était  éga- 
lement restée  en  blanc  (main  C  ^).  Cette  intercalation  rendait 
nécessaire  le  déplacement  de  la  rubrique  :  Chi  aorcuî  etc.  Celle- 
ci,  en  effet,  a  été  effacée  d'un  trait  de  plume  et  reportée  après  le 
vers  131.  L'écriture  cursive  nous  prouve  que  ce  changement  a 
été  opéré  par  le  scribe  des  Vers  99-1  r  i.  Il  s'agit  donc  de  nou- 
veau d'une  correction  voulue  et  nécessaire,  non  pas  d'une 
inadvertance  du  copiste  ' . 

1.  L'indication  qui  suit  :  «  Le  premire  pastore  »  est  ajoutée  après  coup  de 
la  même  main  qui  a  écrit  les  vers  112- 121. 

2.  Malgré  la  différence  d'écriture,  nous  n'avons  pas  là  deux  additions  dif- 
férentes. Les  deux  parties  de  cette  scène  se  tiennent  et  ne  forment  qu'un 
ensemble.  La  difierence  de  main,  à  mon  avis,  s'explique  ainsi  :  le  scribe  a 
employé  la  cursive  dans  l'espace  libre  du  f"  2  vo,  afin  de  mieux  profiter  de 
la  place  restreinte  dont  il  disposait  là.  C'est  pour  la  même  raison  que  l'indi- 
cation des  différents  personnages  a  été  mise  ici  à  la  marge.  Pour  le  reste,  au 
fo  3  ro,  où  il  disposait  d'une  place  beaucoup  plus  grande,  il  a  repris  l'écriture 
gothique  dans  laquelle  était  écrit  tout  le  reste  du  Mystère. 

3.  11  va  quelques  légères  différences  entre  le  texte  primitif  effacé  et  la 
nouvelle  transcription  :  v  pour  i  dans  Chy  et  puys  ;  adorent  pour  aorent  ;  pas- 
teurs pour  pastore.;  mais  surtout  celle-ci  que,  dans  le  texte  plus  récent,  Glo- 


LES    JEUX    DRAMATiaUES    DE    CHANTILLY  87 

Cet  élargissement  de  la  scène  des  bergers  est  inconnu  à  l'an- 
cien drame  liturgique.  Il  n'était  certainement  pas  non  plus 
prévu  dans  la  forme  primitive  de  notre  Nativité  I,  où  il  a, 
d'ailleurs,  tout  à  fait  l'air  d'un  hors-d'œuvre.  Il  est  probable 
que  c'est  seulement  pendant  la  préparation  de  la  représentation, 
sans  doute  au  cours  des  répétitions,  que  cette  scène  a  été 
conçue  et  ajoutée  au  texte  primitif,  et  je  crois  qu'il  n'est  pas 
difficile  de  deviner  la  raison  qui  l'a  amenée.  On  n'a  pas  oublié 
que  nos  pièces  étaient  destinées  à  être  jouées  devant  une  com- 
munauté de  religieuses  '.  Ce  fait  devait  assez  facilement  faire 
naître  l'idée  de  donner  à  l'élément  féminin  un  rôle  un  peu  plus 
important  que  ce  n'était  la  règle  dans  cette  sorte  de  représenta- 
tions. Or,  la  scène  des  bergers  en  fournissait  une  occasion 
excellente.  A  côté  des  pasteurs,  pourquoi  ne  pas  donner  aussi 
un  petit  bout  de  rôle  à  des  bergères  qui  offriraient  à  leur  tour 
à  l'enfant  Jésus  l'hommage  de  leur  adoration  ?  C'est  la  même 
inspiration  que  celle  qui  a  fait  ajouter  dans  la  Nativité  II  les 
vers  219-220  qui  implorent  l'aide  de  Jésus  pour  les  pauvres 
sœurs  de  Saint-Michel  ;  c'est  elle  aussi  qui,  à  mon  avis,  a  fait 
donner  dans  la  même  Nativité,  tant  d'importance  à  la  scène  de 
la  visite  de  sainte  Anne  et  de  ses  filles  à  Marie  où  des  femmes 
se  trouvent  pour  longtemps  tout  au  premier  plan,  et  qui  est 
en  somme  tout  aussi  inutile  et  superflue  pour  l'action  que  la 
courte  scène  des  bergères  ^. 

Une  autre  addition  se  trouve  au  bas  du  f°  6  v°,  dans  la  scène 
de  l'arrivée  des  rois  mages  devant  la  Vierge  Marie.  Ce  sont  les 
vers  390-400   qui   sont  écrits  dans    le  manuscrit  après  le  vers 

lieux  dieu  est  suivi  des  mots  qui  fist,  au  lieu  du  etc.  du  texte  primitif.  Je  ne 
crois  pas,  cependant,  qu'il  y  ait  rien  à  tirer  de  là  :  adore  parait  aussi  à  la 
rubrique  des  vers  22,  37  et  86  (ici  après  aorons  au  v.  86  même)  ;  pasletirs,  à 
côté  de  pastore  qui  est  plus  fréquent,  au  vers  145  et  à  la  rubrique  qui  pré- 
cède ce  vers.  Quant  à  l'addition  qui  fist,  elle  prouve  simplement  que  le  scribe 
connaissait  en  entier  le  texte  dont  on  n'avait  transcrit  d'abord  que  les  deux 
premiers  mots. 

T.  C'était  peut-être  même  des  sœurs  qui  tenaient  les  rôles  dans  la  repré- 
sentation de  ces  Mystères. 

2.  Je  suis  même,  personnellement,  tenté  d'attribuer,  pour  cette  raison,  nos 
Mystères  à  un  auteur  fétninin.  Le  gracieux  passage  II  272-277,  notamment, 
me  semble  dénoter  une  sensibilité  toute  féminine. 


88  E.    HOEPFFNER 

417,  mais  que  des  signes  d'intercalation  placent  entre  les  vers 
389  et  _|oi.  Pas  plus  que  pour  l'addition  aux  f°'  2  et  3,  il  ne 
saurait  s'agir  ici  d'une  omission  involontaire  due  à  la  négligence 
du  copiste,  et  réparée  après  coup.  Il  suffit  de  lire  le  texte  pour 
se  convaincre  qu'à  l'état  primitif,  en  passant  directement  du 
vers  389  au  vers  401,  on  avait  un  texte  meilleur  et  bien  plus 
satisfaisant  qu'il  ne  l'est  actuellement  '.  L'addition  n'est  donc 
pas  seulement  parfaitement  inutile,  elle  gâte  même  plutôt  la 
version  primitive  de  notre  drame.  On  a  évidemment  voulu 
profiter  de  l'espace  libre  qui  était  resté  au  bas  du  f°  6  v°,  pour 
élargir  la  scène  familière  de  la  conversation  des  rois  avec  la 
mère  de  l'enfant.  Nous  retrouvons  là  les  deux  types  d'écriture 
qu'on  a  déjà  rencontrés  dans  la  scène  des  bergères  :  l'écriture 
gothique  pour  les  vers  390-395,  tant  que  le  scribe  dispose 
encore  d'un  espace  assez  considérable,  puis,  la  place  suffisant  à 
peine,  l'écriture  cursive  pour  les  vers  396-400.  Malgré  cette  dif- 
férence d'écriture,  notre  addition  forme  certainement  un  tout 
dès  le  début  et  a  été  conçue  et  écrite  d'un  seul  jet. 

L'examen  de  la  Nativité  II  est  malheureusement  loin  de 
nous  fournir  des  indications  aussi  précises.  On  n'y  rencontre 
pas  les  corrections,  surcharges  et  additions  révélatrices,  comme 
dansl.  Seuls,  les  vers  196-201  ont  sans  doute  été  ajoutés  après 
coup  au  texte  primitif.  Ils  sont  écrits  dans  le  manuscrit  sur  un 
bout  de  feuillet  (f°  10  v°),  placé  en  regard  du  f°  ri  r°  et  rattaché 
au  texte  par  des  signes  d'intercalation.  Pas  plus  que  dans  les 
deux  cas  analogues  de  I,  il  ne  me  semble  qu'il  s'agisse  ici  de 
redresser  une  négligence  du  copiste.  C'est  pendant  la  visite 
de  sainte  Anne.  Celle-ci  a  demandé  à  voir  l'enfant  que  Marie 
va  lui  montrer  et  que  sainte  Anne  va  adorer.  Dans  les  vers 
intercalés,  Marie,  après  la  demande  de  sa  mère,  se  tourne  vers 
Joseph  et  le  prie  de  lui  passer  l'enfant  (vers  196-198).  Joseph 
le  lui  remet  (vv.  199-201).  Le  petit  jeu  de  scène  n'est  pas  indis- 
pensable, mais  on  comprend  bien  son  origine  et  sa  raison  d'être. 
Répondant  à  sainte  Anne,  Marie  vient  de  lui  dh'e  :  «  ...Volen- 

I.  On  reconnaît  aussi  l'addition  postérieure  à  la  répétition  erronée  de  la 
rubrique /fl^^rt?"  que  le  remanieur  a  oublié  d'eflfacer  avant  le  vers  401,  et  sur- 
tout à  la  double  apostrophe,  Mcuhmie  (399)  et  Noble  daine  (401),  dans  la 
luénie  tirade,  et  à  deux  vers  de  distance,  fait  unique  dans  notre  texte. 


LES    JtUX    DRAMATIQUES    DE    CHAN7ILLY  89 

ticr  Je  (se.  V cwhnl)  vous  )iiostreraic  par  loiuer  »  (vv.  194  s.).  C'est 
pour  préciser  et  illustrer  ce  mouvement  que  le  jeu  de  scène  entre 
Joseph  et  Marie  a  été  ajouté.  On  y  retrouve  le  caractère  fami- 
lier et  le  souci  de  .réalisme  si  caractéristiques  pour  les  additions 
du  drame  précédent,  et  la  tendance  de  donner  au  dialogue  plus 
de  vie  et  de  mouvement.  Dans  leur  esprit  et  dans  leur  inspira- 
lion,  ces  quelques  vers  cadrent  parfaitement  avec  les  intercala- 
tions  de  la  première  Nativité. 

Mais,  pour  le  reste,  on  ne  trouve  dans  II  aucune  trace  de 
remaniement  comme  dans  I.  Peut-être  la  forme  originale  était- 
elle  tout  de  suite  suffisante  pour  pouvoir  être  maintenue  telle 
quelle;  peut-être  aussi  avons-nous  cette  fois-ci  sous  les  yeux  la 
copie  d'une  forme  plus  ancienne,  copie  qui  n'aurait  été  exécu- 
tée qu'après  des  remaniements  pareils  à  ceux  de  I.  Pour  ma 
part,  j'incline  plutôt  vers  cette  deuxième  hypothèse.  D'une 
part  l'absence  même  de  toute  correction  dans  le  texte,  d'autre 
part  une  erreur  évidente  commise  par  le  scribe  '  nous  font  voir 
dans  notre  texte  plutôt  une  copie  qu'un  original. 

Peut-être  l'écriture  peut-elle  aussi  donner  quelques  indica- 
tions. La  pièce  II  est  écrite  dans  cette  même  cursive  qu'on  a 
rencontrée  dans  les  additions  de  I,  et  comme  là-bas,  nous  voyons 
aussi  ici  que  c'est  surtout  le  souci  de  gagner  de  la  place  qui  a 
déterminé  le  choix  de  l'écriture.  Le  texte  n'est  plus  partout, 
comme  dans  I,  écrit  de  manière  à  attribuer  une  ligne  entière  à 
cha.)ue  vers*,  le  plus  souvent,  nous  trouvons  deux  vers  à  la 
ligne  ;  certaines  parties  sont  même  écrites  en  lignes  de  prose  -. 
L'écriture  serrée  se  conçoit  bien,  quand  il  s'agit  de  copier  un 
texte  définitivement  établi  ;  elle  se  conçoit  moins,  s'il  s'agissait 
d'une  première  rédaction  qui  pourrait  encore  être  soumise  à 
des  modifications  et  à  des  remaniements  partiels.  Mais  ce  sont 
là  d'assez  faibles  indices  dont  il  est  assez  difficile  de  faire  état 
dans  la  question  qui  nous  occupe  ici. 

Nous  n'avons  donc  qu'à  nous  en  tenir  aux  révélations  que 
nous  fournit  la  première  Nativité.  Celles-ci  sont  d'ailleurs  suf- 
fisamment claires  et  du  plus  grand  intérêt.  Grâce  à  elles,  nous 

1.  Voyez  plus  haut  p.  83  n.  5. 

2.  On  peut  s'en  rendre  compte  dans  l'édition  Cohen,  où  les  lignes  du 
manuscrit  sont  marquées  par  de  simples  traits  verticaux.  11  n'est  pas  rare  de 
les  rencontrer  à  l'intérieur  du  vers. 


90  E.    HOEPFFNER 

voyons,  en  effet,  de  nos  propres  yeux  se  constituera  forme  que 
revêt  actuellement  le  Mystère.  On  distingue  nettement  trois 
étapes  dans  sa  formation  :  une  forme  première  dont  une  partie 
est  conservée  aux  t°^  4,  5  et  7  ;  une  forme  remaniée,  amplifiée, 
que  nous  donnent  les  f°'  r,  2,  3  et  6  ;  enfin  des  additions  nou- 
velles ajoutées  après  coup  au  texte  déjà  remanié  et  qui  sont 
facilement  reconnaissables  par  la  place  même  qu'elles  occupent 
dans  le  manuscrit.  Littérairement,  les  parties  primitives  repro- 
duisent à  peu  près  la  tradition  du  drame  liturgique  ;  les  parties 
ajoutées  par  contre  paraissent  être  de  l'invention  du  poète  ; 
elles  se  distinguent  par  un  caractère  plus  familier  et  plus  réa- 
liste. 

Cependant,  au  point  de  vue  de  la  langue,  du  style  et  de  la 
versification,  il  y  a  unité  complète  entre  ces  trois  couches. 
C'est  aussi,  au  fond,  le  même  esprit  qui  y  règne,  la  même 
conception  dramatique  et  la  même  inspiration  littéraire  et 
religieuse.  Par  conséquent,  la  pièce  tout  entière,  dans  ses  par- 
ties primitives  aussi  bien  que  dans  les  parties  remaniées  et  ajou- 
tées, est  l'œuvre  d'un  seul  et  même  poète,  poète  qui  s'inspire 
de  quelque  ancien  drame  liturgique  plutôt  latin  ou  allemand 
que  français,  mais  qui  crée  là-dessus  une  œuvre  toute  person- 
nelle et  très  originale.  C'est  le  manuscrit  même  de  l'auteur  que 
nous  avons  sous  les  yeux  avec  les  changements  et  les  additions 
qui  ont  successivement  été  apportés  au  poème  primitif,  sans 
doute  en  cours  de  répétition.  C'est  donc  une  œuvre  originale 
de  la  fin  du  xv^  siècle.  Qu'on  n'objecte  pas  le  caractère 
archaïque  de  la  pièce  :  nous  avons  fait  voir  plus  haut  qu'il  n'y 
a  là  rien  qui  soit  incompatible  avec  l'origine  récente  que  nous 
croyons  avoir  démontrée.  Mais  peut-être  y  a-t-il  une  objection 
linguistique  :  cette  3^  personne  du  futur,  eirt,  au  v.  67,  qui 
«  atteste  la  vétusté  de  certaines  parties  de  la  Nativité  I  » 
(Cohen,  p.  lxxi).  Il  est  vrai  que  dans  V  63e,  iert  de  Digulle- 
ville  est  remplacé  par  sera  ;  mais  ce  choix  peut  avoir  été  dicté 
par  la  nécessité  de  donner  au  vers  les  huit  syllabes  réglemen- 
taires, après  la  suppression  de  dist  elle.  D'autre  part,  dans  III 
1133,  2147,  2148,  2363,  nous  avons  bien  ers,  yers,  yert,  à  côté 
de  sera  (i  134,  etc.).  Il  n'y  a  rien  d'étonnant  à  voir  figurer  cette 
même  forme  dans  I.  Mais  il  y  a  plus  :  le  passage  où  paraît 
cette  forme  est  la   reproduction  exacte  du   texte  de  l'Evangile, 


LES    JEUX    DRAMATiaUES    DE    CHANTILLY  9I 

l'annonce  de  la  naissance  du  Christ  faite  aux  bergers  par  les 
anges.  Ce  texte  n'est  donc  probablement  pas  une  création  de 
l'auteur  ;  il  doit  reposer  sur  une  tradition  déjà  ancienne  et 
vénérable  à  l'époque  de  notre  poète,  depuis  les  siècles  qu'on  le 
répétait  chaque  année  dans  les  offices  de  Noël.  Ceci  en  expli- 
querait l'archaïsme.  Il  n'y  a  donc,  me  semble-t-il,  rien  qui 
s'oppose  à  la  conclusion  à  laquelle  nous  aboutissons,  à  savoir 
que  le  Mystère  I  date  du  temps  même  où  il  fut  écrit,  c'est-à- 
dire  des  dernières  années  du  xv*  siècle. 

La  Nativité  II,  que  nous  devons  attribuer  au  même  auteur, 
date  évidemment  à  peu  près  de  la  même  époque,  puisqu'elle 
forme  la  suite  immédiate  de  la  pièce  précédente.  Comme  celle- 
ci,  elle  contient  sans  doute,  à  côté  de  parties  primitives  qui  se 
rattachent  par  leur  inspiration  à  l'ancien  drame  liturgique, 
des  parties  neuves  et  originales.  Nous  avons  donc  devant  nous, 
non  pas  des  copies  ou  des  rajeunissements  d'œuvres  beaucoup 
plus  anciennes,  vieilles  de  plus  d'un  siècle,  mais  des  produc- 
tions récentes,  conservées  soit  dans  leur  forme  originale, 
comme  I,  ou  après  mise  au  net,  comme  II. 

Enfin,  c'est  encore  à  la  même  date  qu'il  faut  placer  la  trans- 
formation du  poème  de  Guillaume  de  Digulleville  en  moralité, 
les  parties  indépendantes  de  cette  pièce  ayant  le  même  auteur 
que  les  deux  Nativités.  Il  ne  resterait  donc  que  III  et  IV  comme 
copies  de  textes  beaucoup  plus  anciens,  du  xin^  et  du  xiv^  siècle. 

S'il  faut,  par  conséquent,  renoncer  à  voir  dans  les  deux 
Mystères  des  pièces  d'une  antiquité  aussi  vénérable,  que  le  sup- 
.  posait  leur  éditeur,  elles  sont,  par  contre,  encore  plus  wallonnes, 
que  ne  le  pensait  M.  Cohen,  car  elles  ne  sont  pas  simplement 
des  reproductions  ou  des  adaptations  wallonnes  d'anciens  ori- 
ginaux français,  mais  de  véritables  créations  nouvelles,  conçues 
et  exécutées  en  Wallonnie  même,  et  par  un  auteur  wallon, 
sans  doute  de  Liège  ou  des  environs. 

Cet  auteur,  on  aimerait,  certes,  le  connaître.  Mais  ici,  nous 
en  sommes  réduits  à  de  très  vagues  suppositions.  Faut-il  attri- 
buer nos  drames  à  cette  sœur  Catherine  Bourlet  dont  le  nom 
figure  au  bas  de  la  première  et  de  la  dernière  pièce  du  manu- 
scrit ?  On  est  tenté  de  le  faire,  d'autant  plus  que  certains  indices 
pourraient  bien  dénoter  un  auteur  féminin.  La  Moralité  V  ne 
présente,  sous  ce  rapport,  aucune  difficulté.  Il  est  fort  admis- 


92  E.    HOEPFFNER 

sible  que  le  copiste,  en  reproduisant  le  poème  de  Digulleville, 
ait  inséré  sur-le-champ  dans  sa  copie  tous  les  changements,  peu 
importants,  en  somme,  et  faciles  à  faire,  qui  étaient  nécessaires 
pour  donner  au  texte  sa  forme  dramatique.  Mais  l'état  de  la 
Nativité  I  doit  nous  rendre  prudents  :  l'écriture  nous  révèle 
que  la  sœur  Catherine  en  a  certainement  écrit  la  partie  primi- 
tive, les  f°'  .\,  5  et  7.  Mais  a-t  elle  aussi  écrit  le  reste  ?  Cela  ne 
me  paraît  pas  probable.  Il  est  vrai  que  la  différence  d'écriture, 
si  frappante,  n'est  pas  une  raison  suffisante  pour  nous  obliger 
à  admettre  deux  copistes  différents.  Seulement,  on  ne  voit  pas 
bien  pourquoi  elle  aurait  ainsi  changé  son  écriture,  surtout  que 
celle-ci  reste  absolument  identique  et  pareille  dans  les  trois 
moralités.  Et  puis,  du  moment  que,  dans  un  mouvement  d'or- 
gueil naïf,  sœur  Catherine  a  tenu  à  nous  révéler  sa  qualité  de 
copiste  de  ces  pièces,  n'aurait-elle  pas  encore  mis  bien  plus 
d'empressement  à  se  faire  connaître  comme  leur  auteur,  si  elle 
en  avait  en  effet  eu  le  droit  et  la  possibilité  ?  Sœur  Catherine 
n'a  donc,  sans  doute,  pas  été  plus  que  le  copiste  qui  a  transcrit 
notre  Mystère  dans  sa  forme  première  ;  mais  c'est  quelqu'un 
d'autre  qui  en  a  écrit  les  parties  remaniées  ainsi  que  les  parties 
intercalées.  Il  est  assez  probable  que  c'était  encore  une  sœur  du 
couvent  des  Dames  Blanches  d'Huy,  et  c'est  celle-ci  qui  pour- 
rait bien  être  l'auteur  anonyme  de  nos  jeux,  qui  aura  consigné 
sur  l'exemplaire  écrit  par  sœur  Catherine  les  corrections  qu'elle 
jugeait  nécessaires  et  les  différents  changements  qu'elle  introdui- 
sit après  coup  dans  sa  rédaction  primitive.  Son  œuvre,  elle 
l'écrivit  sans  prétention  littéraire,  simplement  pour  le  plaisir  et 
pour  l'édification  de  ses  «  très  douche  suers  ».  Elle  était  peu 
versée  dans  les  secrets  de  la  versification  française.  Mais  par 
contre  elle  était  animée  d'une  piété  sincère  et  touchante,  et  elle 
représente  en  effet  admirablement  «  ce  mélange  de  réalisme  et 
de  sensibilité  profonde  qui  est  si  caractéristique  de  la  Wal- 
lonnie  ». 

^  E.    HOEPFFNER  . 


BOCCACE    ET    CHRISTINE   DE    PISAN 
LE  DE  CLARIS  MULIERIBUS 

PRINCIPALE    SOURCE    DU 

LIFRE    DE    LA    CITÉ    DES    DAMES 


Le  Livre  de  la  Cité  des  Dames,  écrit  entre  décembre  1404  et 
avril  1405  ',  peut  être  considéré  comme  le  dernier  épisode  de 
la  lutte  engagée  par  Christine  de  Pisan  contre  les  détracteurs 
de  son  sexe.  Bien  que,  à  l'occasion,  il  lui  arrive  encore  de 
croiser  le  fer  avec  son  vieil  adversaire  Jean  de  Meun,  elle 
s'attaque  surtout  ici  à  «  Matheolus  »,  dont  les  Lamentations 
venaient  de  lui  tomber  sous  la  main.  Quoique  ce  livre  ne 
jouisse,  dit-elle,  d'aucune  réputation,  elle  n'entreprend  pas 
moins  de  le  réfuter.  Mais  cette  fois  elle  fera  moins  appel  à  la 
raison,  à  l'équité,  au  témoignage  d'écrivains  impartiaux  qu'à 
des  arguments  de  fait,  tirés  généralement  de  l'histoire,  ou 
parfois,  sans  qu'elle  nous  en  avertisse,  de  la  fable  ^  ;  son  livre 
sera  donc  une  mosaïque  de  dissertations  et  d'exemples,  où  ceux- 
ci  tiendront  la  plus  grande  place.  C'est  en  somme  une  antho- 
logie des  beaux  traits  par  lesquels  des  femmes  de  toute  époque 
et  de  toute  condition  ont  manifesté  leurs  talents  ou  leurs 
vertus. 

1.  Ces  deux  dates  ont  été  fixées  par  Mi'e  M.  Laigle  (Le  Livre  des  trois 
Vertus  de  Christine  de  Pisan  et  son  milieu  liistorique  et  littéraire,  Paris,  191 2, 
p.  15-15),  d'après  les  mentions  de  princesses  ou  hautes  dames  récemment 
décéJées  ou  encore  vivantes,  faites  aux  chap.  15  du  livre  I  et  69  du  livre  II. 
Le  Trésor  de  la  Cité  des  Dames  ou  Livre  des  Trois  Vertus,  qui  complète  la 
Cité,  fut  écrit  aussitôt  après,  dans  l'été  de  1405.  Cette  rapidité  de  compo- 
sition explique  amplement  certains  défauts  qui,  même  au  travers  de  ma 
sèche  analyse,  pourront  frapper  le  lecteur. 

2.  Christine  suivant,  comme  Boccacce,  le  système  evhémériste,  les 
exemples  mythologiques  eux-mêmes  pouvaient  être  considérés  comme 
historiques. 


94  A.    JEANROY 

Or  il  existait  déjà  un  recueil  de  ce  genre,  que  Christine  ne 
pouvait  guère  ignorer  :  sans  doute  le  De  claris  Mulieribus  de 
Boccace  n'était  pas  exclusivement  un  édifiant  Selectae.  Dans  la 
longue  liste  des  femmes  illustres  qu'il  énumérait,  plusieurs 
n'avaient  point  mené  une  vie  exemplaire,  on  y  voyait  même 
figurer  quelques  meretrices.  Il  s'y  trouvait  néanmoins  bon 
nombre  d'exemples  dont  Christine  pouvait  faire  son  profit. 

Elle  céda  donc  à  la  tentation,  fort  heureuse  sans  doute  de 
trouver  tout  fait  un  travail  qui  lui  eût  coûté  bien  des  recherches; 
elle  se  mit  à  piller  sans  scrupule  le  traité  de  Boccace,  auquel 
elle  n'emprunta,  comme  on  va  le  voir,  pas  moins  des  trois 
quarts  de  ses  exemples  '.  Le  procédé  était  habituel,  surtout 
dans  les  ouvrages  de  cette  sorte,  et  Boccace  lui-même  s'était 
pirlois  abstenu  de  citer  ses  sources  \  Si  Christine  renvoie  à  son 
livre,  et  à  plusieurs  reprises,  elle  le  fait  en  termes  vagues,  et  qui 
ne  permettent  pas  de  mesurer  l'importance  de  ses  emprunts  5. 

Boccace,  après  avoir  longtemps  hésité,  semble-t-il,  sur  le  plan 
qu'il  devait  adopter  +,  s'était  finalement  résolu  à  n'en  suivre 
aucun  :  tout  au  plus  peut-on  reconnaître  dans  ce  «  chaos  » 
quelques  grandes  divisions  naturelles  :  il  énumère  d'abord, 
après  la  mère  du  genre  humain,  des  déesses  ou  héroïnes  de  la 
fable,  puis  des  femmes  célèbres  empruntées  aux  légendes 
héroïques  ou  à  l'histoire  ancienne,  enfin  quelques-unes,  en  très 
petit  nombre,  aux  temps  modernes.  Son  seul  principe  paraît 
avoir  été  d'exclure,  ou  à  peu  près,  l'histoire  sacrée  >. 

1.  Il  existait  déjà  une  traduction  du  Dedans  nndieribus,  exécutée  en  1401, 
très  littérale  et  très  imparfaite,  que  Christine  ne  paraît  pas  avoir  connue.  Sur 
cette  traduction  voy.  H.  Hauvette  dans  Bulletin  italien,  IX  (1909),  p.  193-6  ; 
sur  l'exemplaire  de  cette  traduction  offert  à  Philippe  de  Bourgogne,  en  140J 
(B.  N.  fr.   12420)  voy.  P.  Durrieu  dans  Le  Manuscrit,  II,  p.  167. 

2.  Sur  ces  sources,  voy.  le  livre  connu  de  A.  Hortis,  Stnd/  sulle  opère 
latine  del  Boccaccio  et  les  articles  de  Laura  Torretta  dans  le  Giornale  storico, 
t.  XXXIX-XL. 

3.  Je  relèverai,  dans  l'analyse  ci-dessous,  tous  les  passages  où  Boccace 
est  nommé. 

4.  Voy.  H.  Hauvette,  Boccace,  Etude  ■  biographique  et  littéraire  (1914), 
p.  396-402. 

5.  Il  mentionne  pourtant,  sous  le  n"  49,  Athalie,  et,  sous  les  nos  99-100, 
la  papesse  Jeanne  et  Irène  de  Constantinople.  Enfin  il  parait  avoir  ajouté  au 
dernier  moment  cinq  héroïnes  modernes  (nos  loi-)),  dont  la  plus  récente 
est  Jeanne  de  Naples. 


HOCCACE    ET    CHUISTINH    DE    PISAX  95 

Christine,  au  contraire,  se  fit  un  plan,  logique  dans  ses 
grandes  lignes,  mais  qui  tut  loin  d'être  suivi  dans  le  détail, 
comme  le  montrera  la  brève  analyse  qui  suit,  et  dont  je  ne 
puis  me  dispenser,  ce  travail  n'ayant  pas  encore  été  fait  '. 

La  lecture  de  «  Matheolus  )^  l'avait  plongée  dans  une  sombre 
mélancolie  :  la  tête  baissée,  les  yeux  pleins  de  larmes,  accoudée 
«  sur  le  pommel  de  sa  chaiere  »,  elle  se  désolait,  se  déses- 
pérait presque  d'appartenir  à  ce  sexe  disgracié,  quand,  dans  un 
rayon  de  lumière  qui  se  glissait  sur  son  giron,  elle  vit  apparaître 
trois  dames  «  couronnées  de  très  souveraine  révérence  »,  dont 
l'une  se  mit,  en  souriant,  à  la  réconforter,  et  l'exhorta  à  prendre 
la  défense  de  son  sexe  et  à  bâtir  une  cité  «  ou  toute  vaillant 
feme  puisse  d'ores  en  avant  avoir  aulcun  retrait  et  closture  de 
detïense  contre  tant  de  divers  assaillans.  »  (livre  I,  ch.  3) 
Nous  ne  tarderons  pas  à  apprendre  que  ces  trois  dames 
s'appellent  Raison,  Droiture  et  Justice.  Chacune  d'elles  jouera, 
dans  chacun  des  trois  livres  dont  se  compose  le  traité,  un  rôle 
prépondérant,  sans  que  l'on  puisse  deviner  les  raisons  qui  ont 
fiiit  attribuer  ce  rôle  à  l'une  plutôt  qu'à  l'autre. 

Sur  le  conseil  et  avec  l'aide  de  Raison,  Christine  se  met,  pour 
bâtir  les  fondements  de  la  Cité,  à  fouir  la  terre,  et  à  la  rejeter 
hors  «  a  grans  hottes  »  :  elle  entend  par  là  qu'elle  doit  d'abord 
déblayer  le  terrain  et  balayer  les  principales  objections  de  ses 
adversaires.  Tout  en  «  fouissant  »  en  effet,  elle  interroge  Rai- 
son sur  la  prétendue  infériorité  des  femmes,  et,  celle-ci  aj-ant 
opiné  dans  le  sens  que  l'on  devine,  elle  lui  demande  «  pour- 
quoi ce  est  que  femes  ne  siéent  en  siège  de  plaidoyerie  »  (chap. 
II).  «  C'est  grant  dommage  et  grant  tort  »,  répond  Raison;  et 
pour  confondre  ceux  qui  oseraient  soutenir  «qu'elles  n'eussent 
sens  naturel  eu  fait  de  policie  et  de  gouvernement  »,  elle  cite 
un  certain  nombre  de  princesses  qui,  rivalisant  en  sagesse  avec 
les  rois  les  plus  renommés,  ont  parfaitement  administré  leurs 
États,  et  tout  d'abord,  d'après  Boccace  (chap.  ^i,  de  Nicaiila 
Ethiopum  regiua)  «  la  très  noble  empereris  Nicole  »  descendante 
des   Pharaons,    «  qui    establi    règne    et   policie    en   Ethiopie, 

I.  M.  A.  Piaget  {Martin  le  Franc,  p.  75)  en  a  indiqué  très  sommairement 
le  plan  et  cité  quelques  lignes  empruntées  aux  premiers  chapitres.  J'analyse 
et  je  cite  d'après  le  manuscrit  B.  Nat.  f.  fr.  607,  du  commencement  du 
xve  siècle,  qui  a  appartenu  à  Jean  de  Berry,  dont  il  porte  la  signature. 


9é  A.    JEAN ROY 

Egypte  et  Arabie  »,  et  dont  rÈcriture  loua  la  grande  vertu". 
Raison  cite  ensuite  des  reines  de  France,  Frédégonde,  Blanche 
de  Castille  et  quelques  princesses  modernes  que  Christine  avait 
personnellement  connues  \ 

Nous  devons  pourtant,  réplique  celle-ci,  concéder  à  nos 
adversaires  «  que  femes  ont  le  corps  faible,  tendre.  .  .  et  par 
nature  sont  couardes,  et  ycestes  choses,  par  le  jugement  des 
hommes,  appetissent  moult  le  degré  et  autorité  du  sexe 
femenin  ».  N'exagérons  rien,  répond  Raison  :  «  Se  femes  n'ont 
mie  toutes  si  grant  force  et  hardiesce  corporelle  que  ont  homes 
comunement,  ilz  ne  doivent  mie  dire  ne  croire  que  ce  soit 
pour  ce  que  du  sexe  femenin  soit  forclose  toute  force  et 
hardiesse  corporelle.  »  C'est  ce  que  prouve  l'exemple  d'un 
certain  nombre  de  femmes  qui  ont  rivalisé  dans  les  combats 
avec  les  guerriers  les  plus  intrépides.  Ces  viragos,  Raison  les 
présente  à  Christine,  le  moment  étant  venu  d'asseoir  les  fonde- 
ments de  la  Cité,  pour  qu'elle  en  fasse  les  pierres  angulaires  de 
l'édifice  (ch.  15-26).  Elles  sont  toutes,  à  deux  exceptions  près, 
empruntées  à  Boccace,  à  savoir  Sémiramis  (Boccace,  ch.  2)  ', 
Thamaris,  reine  des  Amazones  (B.  47),  Panthassilee,  autre 
amazone,  qui  vint  spontanément  porter  secours  aux  Troyens 
(B.  30),  Cenobie,  reine  des  Palmurènes  (B.  98),  Artemise 
(B.  5$),  la  vierge  Camille,  l'héroïne  de  Virgile  (B.  37), 
Veronice  de  Cappadoce,  fille  de  Mithridate,  qui  tua  son  beau- 
frère  pour  venger  la  mort  de  ses  fils  (B.  70,  Beronicè),  et 
Cleolis,  c'est-à-dire  Clélie  (B.  50). 

Les  deux  héroïnes  ajoutées  par  Christine  sont  (ch.  22)  Lillie, 
mère  du  vaillant  chevalier  Thierry  qui,  d'un  geste  énergique, 
qu'une  sévère  pudeur  eût  réprouvé,  arrêta  son  fils  fuyant 
devant  Odoacre  +,  et  (ch.  23)  la  reine  Frédégonde  (déjà  citée 

1.  Elle  n'est  autre  en  effet  que  la  reine  de  Saba. 

2.  La  plus  récente  est  Marie,  fille  de  Charles  de  Blois,  épouse  de  Louis  I 
d'Anjou,  morte  le  12  novembre  1404. 

3.  Je  transcris  littéralement  les  noms  propres;  quand  ils  présentent  une 
.divergence  notable  avec  le  texte  de  Boccace,  j'indique  la  forme  donnée  par 

celui-ci  (d'après  l'éd.  de  Berne,  1539,  in-40  ;  B.  X.  Rés.  A,  651). 

4.  «  Adonc  la  dame,  surprise  de  grant  courroux,  leva  sa  robe  par  devant 
et  lui  dist  :  «  Vrayment,  biaux  filz,  tu  n'as  ou  fouvr  se  tu  ne  retournes  de 
rechief  ou  ventre  dont  tu  vssis.  » 


BOCCACE    ET    CHRISTINE    DE    PISAN  97 

au  chap,  13  comme  habile  politique),  qui  suggéra  cà  ses  barons 
un  stratagème  par  lequel  ils  vainquirent  leurs  ennemis. 

Passant  sans  transition  à  un  autre  sujet,  Christine  demande 
à  Raison  «  se  Dieu  voult  oncques  anoblir  aucun  entendement 
de  femme  de  la  haultesse  des  sciences  »  (ch.  27).  Pour  soutenir 
l'affirmative,  c'est  uniquement  dans  Boccace  que  Raison  se 
documente  :  elle  cite  successivement  Cornifie,  qui  «  passa  en 
toute  excellence  de  clergie  »  son  frère  «  le  très  grand  pouette 
Cornifficien  »  (B.  84,  Cornifficia),  Probe  la  Romaine,  qui, 
en  ajustant  adroitement  des  fragments  de  Virgile,  composa  un 
poème  renfermant  toute  l'histoire  de  l'Ancien  et  du  Nouveau 
Testament  et  à  propos  de  laquelle  Boccace  est  nommé  ' 
(B.  95),  Sapho  «  la  très  soultille  pouette  et  philosophe  » 
(B.  45),  Manthoa,  fille  de  Thiresie,  «  qui  estoit  le  très  grant 
prestre  de  la  cité  de  Thèbes,  ci  que  nous  dirions  evesque  » 
(B.  28),  enfin  Médée  (B.  16)  et  une  autre  «  reyne  »  nommée 
Circes  (B.  36). 

Mais  les  femmes  n'auraient-elles  pas  parfois  devancé  les 
hommes  dans  la  voie  de  la  science  ?  N'en  saurait-on  nommer 
quelqu'une  «  qui  de  soy  trouvast  aucune  science  non  paravant 
sceùe  »  ?  Telle  est  la  nouvelle  question  que  Christine  s'enhardit 
à  poser  à  Raison.  Cette  fois  encore  c'est  à  Boccace,  et  à 
Boccace  uniquement,  que  celle-ci  emprunte  ses  exemples,  à 
savoir  :  Mmerve  (ch.  34),  «  qui  trouva  la  manière  de  faire 
armcùres  de  fer  et  d'acier  »  (B.  6),  Cérès  (ch.  35),  «  qui  trouva 
l'art  de  labourer  les  terres  et  maintes  autres  arts  »  (B.  8),  Ysis 
(ch.  ■i)G'),  qui  «  trouva  l'art  de  faire  les courtillages  et  de  planter 
plantes  »  (B.  8).  Après  une  longue  parenthèse  (ch.  37-8),  où 
les  deux  interlocutrices  s'étendent  sur  «  le  grand  bien  qui  est 
venu  au  siècle  par  ycelles  dames  »,  Raison  reprend  le  fil  de 
son  discours  et  célèbre  la  pucelle  Areine  (ch.  39,  Arachne'),  qui 
«  trouva  l'art  de  teindre  les  leines  et  faire  les  draps  ouvrez  que 
l'on  dit  de  haulte  lice  »  (B.  17),  Pamphile  (ch.  40)  «  qui 
trouva  l'art  de  traire  la  soie  des  vers  )>  (B.  42),  Thamar  (ch. 
41),  «  souveraine  maistresse  en  l'art  de  peintrerie  »  (B.  54, 
Thamyris),   la  grecque   Yrane    (ch.  41)    qui   excella    dans  le 


I.  «  Laquelle  chose  pour  certain,  a  dit  l'auteur  Bocace,  n'est   pas   sans 
admiration  que  si  haulte  coasiJeracion  peust  entrer  en  cervel  de  femme.  » 
Romania,  XLFIIl.  7 


98  -  A.    JEANROY 

même  art  (B.  57,  Hirena),  Marcia  la  Romaine,  autre  «  pein- 
tresse  »  non  moins  célèbre  (B.  64)  ',  Xampronie  de  Rome 
(ch.  42),  remarquable  par  toutes  sortes  de  talents,  dont  la 
réunion,  fort  dangereuse  pour  l'honneur  féminin,  inspire  à 
Boccace  (77)  des  réflexions  pessimistes  et  assez  confuses,  dont 
Christine  n'a  rien  traduit. 

Après  ces  éclatantes  preuves  du  génie  inventif  des  femmes, 
il  semble  bien  superflu  de  se  demander  si  «  en  naturel  sens  de 
femme  a  prudence  ».  C'est  pourtant  la  question  que  Christine 
entreprend  de  discuter  avec  Raison,  qui,  après  avoir  traduit 
(ch.  44)  le  chapitre  du  Livre  des  Proverbes  sur  la  femme  forte, 
allègue,  d'après  Boccace,  les  exemples  de  sagesse  fournis  par 
Gaie  Cirile,  femme  de  Tarquin  (ch.  45),  qui,  en  dépit  de  son 
rang,  passait  son  temps  à  filer  la  laine  (B.  44,  Gaia  Cyrilhi), 
«  la  royne  Didon  »  (ch.  46),  considérée  ici  uniquement 
comme  fondatrice  de  Carthage  (B.  40),  Oppis,  reine  de  Crète 
(ch.  47),  déifiée  sous  le  nom  de  Cybèle,  qui  «  par  sa  saige 
cautele  respita  ses  trois  fils  de  mort  »  (B.  3)  et  Lavinie,  temme 
d'Eneas  (ch.  48),  qui  gouverna  sagement  la  cité  d'Albe 
«  jusqu'à  ce  que  son  fils  Silvius  fust  parcreu  »  (B.  39). 

Dans  le  livre  II,  où  Christine  a  pour  interlocutrice,  non  plus 
Raison,  mais  Droiture,  il  semble  qu'elle  ait  eu  d'abord  l'in- 
tention de  réunir  les  femmes  célèbres  non  par  leurs  talents, 
mais  par  leurs  vertus.  Il  faut  donc  reconnaître  que  le  groupe 
des  prophétesses,  qui  ouvre  la  marche,  eût  été  mieux  placé 
dans  le  livre  précédent. 

Ce  sont  (ch.  2  et  3)  les  «  sebilles  »  Errithee  et  Almethea 
(B.  19,  Erylhrea,  et  24  Amallhea),  auxquelles  Christine  ajoute, 
de  son   chef,  un  certain  nombre  d'autres  prophétesses  \    puis 


1.  Christine  mentionne  ici  une  femme,  nommée  Anastaise,  si  habile  dans 
Fart  de  l'enluminure  «  qu'il  n'est  mencion  d'ouvrier  en  la  ville  de  Paris,  ou 
sont  les  souverains  du  monde,  qui  point  l'eu  passe  »,  et  qui  avait  travaillé 
pour  elle.  Je  citerais  in  extenso  ce  curieux  passage  s'il  ne  l'avait  dtjà  été, 
comme  me  l'apprend  mon  ami  A.  Thomas,  par  M.  H.  Martin,  Les  Minia- 
turistes français,  Paris,  1906,  p.    164. 

2.  De  la  Bible  proviennent  Debora  et  Elisabeth  (chap.  4),  de  sources 
profanes  (à  retrouver)  Basmc  (corr.  Basine)  de  Thuringe,  femme  de  Childéric 
(chap   6)  et  Anthoine,  d'abord  maîtresse,  puis  femme  de  Justinien  (ch.  7). 


BOCCACH    ET    CHRISTINE    DE    PISAN  99 

(ch.  5-6)  Nicostrate,  iiicrc  d'Eviindre,  qui  prédit  la  fondation 
de  Rome  (B.  25)  et  Cassandra,  «  fille  de  Priant  »  (B.  33). 

Christine  exprime  alors  (ch.  8)  l'opinion,  qu'elle  eût  pu 
tout  aussi  bien  manifester  plus  haut,  ou  plus  bas,  que  les 
hommes  ont  bien  tort  de  s'irriter  contre  leurs  femmes  quand 
elles  enfantent  des  filles.  Raison  abonde  dans  ce  sens,  et  cite 
alors  des  femmes  qui  donnèrent  de  leur  amour  filial  des 
preuves  éclatantes,  à  savoir  Dripetrue,  fille  de  Mithridate, 
qu'une  double  rangée  de  dents  défigurait  quelque  peu,  mais 
qui  fut  le  modèle  des  filles  dévouées  (B.  73,  Tripetnid),  Ysi- 
phile,  «  fille  du  roi  Thouant  de  Lemnos  »,  qui  sauva  la  vie 
de  son  père  menacée  par  des  séditieux  (B.  15),  Claudine, 
vestale,  qui  elle  aussi  protégea  son  père  contre  les  fureurs 
de  la  foule  (B.  60),  une  Romaine  anonyme  (ch.  12),  qui 
nourrit  de  son  lait  sa  mère,  menacée  de  mourir  de  fiiim  dans 
sa  prison  (B.  63,  de  nvnana  juvencula),  enfin  la  «  très  bonne 
et  saige  Gliselidis  »  ',  dont  Droiture  annonce  qu'elle  reparlera 
amplement  plus  bas. 

Toutes  les  femmes  nommées  jusqu'à  présent  sont  sans 
doute  entrées  comme  pierres  de  taille  dans  les  fondations  ou 
la  maçonnerie,  car  Droiture  s'aperçoit  en  cet  instant  (ch.  13) 
qu'elle  a  «  achevé  le  maisonnaige  de  la  cité,  et  qu'il  est  temps 
que  peuplée  soit  ».  Elle  le  sera  d'abord  par  les  femmes  qui  ont 
porté  grand  amour  à  leurs  maris  et  fournissent  ainsi  des  argu- 
ments à  ceux  qui  pensent,  comme  Christine,  «  que  la  vie  de 
mariage  n'est  point  si  dure  à  porter  ».  C'est  encore  de  Boccace 
que  vient  la  longue  théorie  des  femmes  que  l'amour  conjugal  a 
poussées  à  sacrifier  ou  du  moins  à  risquer  leur  vie.  Ce  sont 
(ch.  15-28)  «  la  royne  Hypsistrate  »  femme  de  Mithridate 
(B.  77,  Hypsiscrathea),  «  l'empereris  Triare  »,  femme  de  l'em- 
pereur Lucien  Utisien   (B.  94,  Triaria  femme  de  Vitellius),  à 


I.  Cette  forme  du  nom  de  l'héroïne  est  quelque  peu  surprenante.  Celle-ci 
s'appelle,  dans  Boccace,  Griselda,  dans  la  traduction  de  Pétrarque  Griselidis, 
dans  la  version  française  de  Pétrarque  (antérieure  à  1595),  Griseldis,  Grisi- 
lidis,  dans  le  «Jeu  »  de  1593,  Griseldis,  Griselidis.  Il  y  aurait  lieu  de  recher- 
cher si  Christine,  en  dehors  de  Boccace,  n'a  pas  utilisé  l'une  de  ces  versions. 
(Sur  la  version  en  prose,  voy.  H.  Hauvette  dans  Bulletin  italien,  IX,  p.  1-5  ; 
sur  le  «  Jeu  »,  Petit  de  Julieville,  Les  Mystères,  II,  342.) 


100  A.    JEAN ROY 

propos  de  laquelle  Boccace  est  mentionné  ',  la  reine  Arthemise, 
déjà  nommée  (B.  55),  Argine,  femme  de  Polynice  (B.  27, 
Argid),  Agrippinc,  femme  de  Germanicus  (B.  88),  Julie^ 
femme  de  Pompée  (B.  79),  Tierce  Emilienne,  «  femme  de 
Scipion,  le  premier  Atfriquain  »  (B.  72,  Teriia  Az7nilia).  Droi- 
ture intercale  ici  l'hisioire  de  Xanthippe,  femme  du  philosophe 
Socratès,  qui  renversa  la  coupe  de  poison  préparée  pour  son 
mari  ;  puis  elle  cite,  d'après  Boccace,  Pauline  Pompeye,  femme 
de  Sénèque  (B.  92)  et  la  noble  Sulpice,  femme  de  Lenculius 
Crusolien  {Leuliilus  Tmscdio  dans  Boccace,  83)  qui  suivit 
volontairement  son  mari  en  exil  ^ 

Contre  ceux  qui,  suivant  en  cela  l'opinion  de  Jean  de  Meun, 
pensent  «  que  femmes  ne  scevent  rien  celler  »,  Droiture 
allègue  assez  mal  à  propos  l'exemple  de  Porcie,  femme  de 
Brutus,  qui  se  blessa  d'un  rasoir  pour  démontrer  à  son  mari 
que  le  suicide  ne  l'effraierait  pas  (B.  80),  et  celui,  plus  approprié, 
de  Curia,  dont  le  mari  Lucrecius  put  rester  caché  dans  sa 
maison  durant  de  longues  semaines  sans  que  personne  en 
sût  rien  (B.  81). 

Droiture  et  Christine,  de  concert,  vitupèrent  alors  ceux 
«  qui  dient  que  homme  est  vil  qui  croit  en  conseil  de  sa 
femme  »  (ch.  30),  énumèrent  les  hommes  «  à  qui  bien  est 
ensuivi  de  croire  leurs  femmes  »,  enfin,  élargissant  la  question, 
rappellent  «  le  grant  bien  qui  est  venu  au  monde  et  vient  tous 
les  jours  par  cause  de  femme  ».  Sur  ce  chapitre  Boccace  était 
assez  mal  pourvu,  et  Christine  n'a  trouvé  à  lui  emprunter 
(ch.  35)  qu'un  exemple,  celui  de  la  mère  de  Coriolan  (B.  53)  '. 

Changeant  brusquement  de  sujet,  les  deux  avocates  du  sexe 
faible  s'élèvent  (ch.  37)  contre  ceux  «  qui  dient  qu'il  n'est 
pas  bon  que  femme  apprenne  lettres  »,  et  Droiture  cite,  d'après 


1.  Droiture  note  que  Boccace  approuve  «  le  lien  de  mariage,  que  autres 
veulent  tant  reproucher  ». 

2.  Ici  se  place,  brièvement  contée  d'après  des  sources  antiques  (ch.  25), 
l'histoire  de  femmes  «  qui  respiterent  leurs  maris  de  mort  »,  notamment  des 
Lacédémoniennes  épousées  par  les  compagnons  de  Jason  et  qui  les  délivrèrent 
de  prison  en  prenant  leur  place. 

3.  Les  autres  sont  ceux  de  Judith,  d'Esther,  des  «  dames  de  Sabine  »,  et 
de  la  «  rovne  Crotilde  ». 


BOCCACE    ET    CHRISTINE    DE    PISAK  lOI 

Boccace,  qu'elle  nomme  ',  l'exemple  d'Hortensia,  fille  du  grand 
orateur,  qui  profita  des  leçons  de  son  père  au  point  de  le  sur- 
passer (B.  82). 

Dans  les  chapitres  suivants,  dirigés  contre  ceux  qui  pensent 
qu'il  est  peu  de  femmes  chastes,  Christine  (ch.  42)  n'emprunte 
à  Boccace  (38)  qu'un  seul  exemple,  celui  de  Pénélope,  auquel 
elle  ajoute  (ch.  38-41)  ceux  de  Suzanne,  Sara,  Rébeccaet  Ruth. 
C'est,  en  revanche,  de  Boccace  que  viennent  les  personnages 
cités  dans  le  passage  suivant,  dirigé  contre  ceux  qui  prétendent 
que  «  femme  veut  être  efforciee  »  ;  à  ces  cyniques  Christine 
oppose,  par  la  bouche  de  Droiture,  Mariamire,  dont  elle  fait 
la  femme  d'Antipater,  roi  des  Juifs,  et  dont  elle  altère  fort 
l'histoire  peu  édifiante  (B.  85,  Marianna,  femme  d'Hérode), 
Anthonia,  femme  de  Druse  Tibère  (B.  87),  à  propos  de 
laquelle  est  invoqué  le  témoignage  de  Boccace,  Lucrèce  (B.  46), 
la  reine  des  Gaulgres,  femme  de  Orgiagontès  (B.  71),  qui 
vengea  son  honneur  en  tuant  le  «  connestable  »  romain  (un 
centurion  dans  Boccace)  qui  lui  avait  fait  violence  ^  Enfin  les 
«  viergessicambres  »  qui  se  tuèrent  pour  échappera  la  lubricité 
des  soldats  romains  (B.  78)  K 

L'entretien  étant  ensuite  tombé  sur  l'inconstance  des  femmes 
(ch.  48-62),  Droiture,  prenant  l'offensive,  s'étend,  d'après  des 
sources  étrangères  à  Boccace,  sur  «  l'inconstance  et  fragillité 
d'aulcuns  empereurs  »,  Claudien,  Noiron,  Galba,  et  d'autres 
personnages  moins  illustres.  A  ces  insignes  débauchés,  que  de 
femmes  fidèles  et  «  loyales  en  la  vie  amoureuse  »,  ne  pourrait- 
on  opposer  !  Et  Droiture  cite,  d'après  Boccace,  Didon,  qui  lui 
paraît  un  «  notable  exemple  d'amour  ferme  en  femme  »  (B.  40), 
Médée  (B.  lé),  Tisbé  (B.  12)  et  Junon  (B.  4). 

Parmi  ces  histoires  mythologiques,  quelques  autres  viennent 
s'intercaler,  qui  ont  pour  nous  un  plus  vif  intérêt.  Les  unes 
proviennent  de  sources  françaises,  comme  celle  de  Fleurance 
de  Rome  (ch.  52),  racontée  d'après  le  recueil  des  «  Miracles 
de  Nostre  Dame  ».  A  quelques  autres  il  n'est  fait,  sans  doute  à 


1 .  Voy.  à  l'Appendice,  le  second  extrait.     . 

2.  Dans  Boccace,  ce  roi  des  «  Gallogrecs  «s'appelle  Drigiagontes. 

3.  Boccace,  dont  le  récit  est  sensiblement  différent,  parle  des  Citiihronim 
conjures.  Christine  a  voulu  rattacher  son  anedocte  à  l'histoire  nationale. 


I02  A.    JEAN ROY 

cause  de  leur  notoriété,  que  de  rapides  allusions  '.  D'autres 
enfin,  qu'il  vaudrait  la  peine  d'examiner  de  près,  sont  narrées 
tout  au  long  d'après  le  livre  des  «  Cent  Nouvelles  »,  qui  est 
cité  deux  fois  :  ce  sont  (cli.  51,  53,  60  et  61)  celles  de  Glise- 
lidis,  «  forte  fenie  en  verai  »  ÇDécam.,  X,  10),  de  la  femme  de 
Barnabe  le  Genevois  (^Décani.,  II,  9),  de  Scismonde,  fille  du 
prince  de  Salerne  {Décam.,  IV,  i)  et  de  Lisabeth  (Décam.,  IV,  5). 

A  propos  des  femmes  qui  attirent  les  hommes  par  leurs 
«  jolivetés  »  (ch.  63),  Christine  ne  trouve  à  citer,  d'après 
Boccace,  que  «  Claudine  la  romaine  »,  que  son  amour  de  la 
parure  avait  fait  mal  juger,  et  qui  fut  justifiée  par  le  miracle 
que  Cybèle  accomplit  en  sa  faveur   (B.  75,   Claudia  Qii'mta'). 

Droiture,  complétant  la  pensée  de  Christine,  s'ingénie  à 
prouver  (ch.  65)  que  certaines  dames  furent  «  ornées  par  leurs 
vertus  plus  que  autres  pour  leurs  jolivetés  »,  et  elle  cite,  d'après 
Boccace  (67)  et  «  Valere  »,  une  «  riche  dame  libérale  » 
nommée  Buse  ou  Pauline,  qui,  au  temps  où  «  Hanibal  grevoit 
tant  les  Romains  par  feu  et  par  fer  »,  recueillit  les  fuyards  et 
soigna  les  blessés  «  jusques  au  nombre  de  dis  mille  »  \  Après 
avoir  rappelé  un  notable  exemple  de  libéralité  donné  de  son 
temps  par  la  dame  de  la  Rivière  5,  Christine  énumère  les  dames 

1 .  «  Que  t'en  diroye  ?  Tousjours  te  pourroye  racompter  de  histoires  de 
femmes  en  telle  folle  amour  surprises  qui  trop  ont  amé  de  grant  amour 
sans  varier.  D'une  autre  racompte  Bocace  a  qui  son  mary  fist  mengier  le 
cuer  de  son  amy,  qui  oncques  puis  ne  mengia.  Autresi  fist  la  dame  de  Fayel 
qui  ama  le  Chastellain  de  Coussy.  La  Chastellaine  du  Vergv  mourut  par 
trop  amer.  Sy  fist  Yseult  qui  trop  ama  Tristan.  Dyanire,  qui  Hercules  amoit, 
se  occist  quant  il  fut  mort  »  (ch.  61). 

2.  Boccace  place  le  fait  après  la  bataille  de  Cannes  et  la  localise  à  Camu- 
sium  ;  Christine  ne  précise  ni  le  temps  ni  le  lieu. 

3.  Au  cours  d'une  fête  donnée  à  Paris  par  le  duc  d'Anjou  (Louis  I«''),  «  que 
puis  fu  roy  de  Ciciile  »  (donc  avant  1 382),  «  la  dame  de  la  Rivière,  nommée 
Marguerite,  qui  encore  est  en  vie  et  femme  fu  jadiz  de  messire  Burel  de  la 
Rivière,  premier  chambellan  du  saige  roy  Charles  »,  ayant  remarqué  l'absence 
d'un  chevalier  accompli,  nommé  Ememon  (plus  bas,  Emomon)  de  Pom- 
miers, apprit  qu'il  était  retenu  en  prison  pour  une  dette  de  cinq  cents  francs. 
«  Adonc  celle  prist  le  chappel  d'or  que  elle  avoit  sur  son  chief...  et  sur  ses 
bloncs  cheveulx  mist  en  lieu  ung  chappel  de  parvanche,  sy  le  bailla  a  certains 
messages  et  dist  :  «  Alez  et  baillez  ce  chappel  en  gaige  de  ce  que  il  doit,  et 
que  tantost  soit  délivre  et  viengne  cy.  »  Laquelle  chose  fu  faitte,  dont  elle  fu 
grandement  louée  »  (ch.  68). 


BOCCACE    HT    CHRISTINE    DE    PISAN  IO3 

encore  vivantes  qui  lui  paraissent  dignes  d'être  accueillies  dans 
la  Cité  '. 

Cette  cité  ainsi  bâtie  et  peuplée,  il  restait  encore,  paraît-il, 
à  en  orner  «  les  haults  combles  »  de  figures  propres  à  inspirer 
aux  assaillants  éventuels  la  crainte  ou  le  respect.  Ces  places 
éminentes  sont  réservées  à  la  Vierge  et  aux  Saintes;  c'est 
justice  qui  se  charge  de  les  leur  assigner  et  c'est  là  l'objet  du 
troisième  livre.  Il  va  de  soi  que,  étant  donné  ce  sujet,  Christine 
n'avait  ici  aucune  occasion  de  citer  Boccace. 

Sur  la  façon  dont  elle  a  traité  son  modèle,  je  me  contenterai 
de  très  brèves  remarques,  laissant  au  futur  éditeur  de  l'ouvrage 
le  soin  d'y  regarder  de  plus  près. 

Elle  ne  se  pique  point  de  fidélité  absolue,  et,  d'une  façon 
générale,  abrège  et  simplifie  ;  elle  supprime  purement  et 
simplement  les  discussions  chronologiques  et  généalogiques  où 
se  complaît  le  consciencieux  Boccace,  ainsi  que  les  passages  où 
il  cite  ses  sources,  les  discute,  et  expose  les  raisons  de  son 
choix.  Quand  une  histoire  lui  paraît  trop  compliquée,  elle  la 
réduit,  au  risque  de  la  dénaturer,  à  ses  traits  essentiels  :  c'est 
ce  que  l'on  peut  constater  par  exemple  dans  les  épisodes  de 
-Mariamire  (I,  43),  de  Veronice  de  Cappadoce  (I,  25)  et 
d'Ysiphile  (II,  10).  Elle  n'hésite  pas  surtout  à  supprimer  les 
passages  qui  pourraient  scandaliser  ses  lecteurs  :  elle  ne  men- 
tionne pas,  par  exemple,  cette  opinion,  rapportée  par  Boccace, 
que  Panthasilée  aurait  été  attirée  à  Troie  par  le  désir  d'avoir 
un  fils  du  preux  Hector  (I,  19).  N'osant  passer  sous  silence 
l'inceste  imputé  à  Sémiramis  (I,  15),  elle  déploie  pour  l'excuser 
toutes  les  ressources  d'une  subtile  dialectique.  Elle  n'oublie 
jamais  en  somme  que  c'est  un  traité  de  morale  et  non  d'his- 
toire qu'elle  écrit. 

Elle  ne  respecte  pas  davantage  la  forme  :  elle  tranche  sans 
scrupule  dans  les  larges  périodes  cicénoniennes,  où  elle  paraît 
quelquefois  s'être  embrouillée  ;  néanmoins  ses  récits  ne  sont 

I.  Eli  tête  figure  «la  noble  royne  de  France  Ysabel  de  Bavière.  ..  en 
laquelle  n'a  rain  de  cruauté,  extorsion  ne  quelconque  mal  vice,  mais  toute 
bonne  amour  et  bénignité  vers  ses  subgez  ». 


104  ■'^-     IF-ANROY 

pas  sensiblement    plus    courts   que  ceux  de    Boccacc,  car  son 
style  abonde  en  épithètcs  oiseuses  et  en  phrases  de  remplissage. 

Pour  que    le  lecteur   puisse   se  foire   une  idée    personnelle,  je 
mettrai  sous  ses  yeux    un  épisode  traduit  librement,   comme 

d'habitude,  et  un  passage  où  la  traduction  vise  manifestement 
à  être  littérale  : 

Dripetruam  Laodiceic   fuisse   régi-  De    grant   amour  a  son   père   fut 

nani     et     niagni     Milhridatis    filiam  Dripetrua,  roïne  Leodocie.  Celle  fut 

legimus,  quam,  etsi  commendabilem  fille  du  grant  roy  Mithridates  et  tant 

fecerit  ea  fides,  quâ  parentibus  sumus  l'ama    qu'en    toutes   ses   batailles  le 

obnoxii,  plus  satis,  me  judice,  illam  suivoit  :   elle  estoit  moult   laide,  car 

inaudito  quodam  opère  memorabilem  elle  avoit  double  renc   de  dens,    qui 

fecit   natura   parens.    Nam   (si  codi-  estoit  chose  moult  diffourme,  mais  de 

cibus   veterum   adhibenda    fîdes  est)  tant  grant  amour  estoit  a  son  père 

haec   cum    gemino    dentium    ordine  que  oncques  ne  le  laissa  en  prospérité 

nata  monstruosum  de  se  spectaculum  ne  en  malle  fortune  et,  tout  fust  elle 

Asiaticis  omnibus  tribuit  aevo  suo,  et-  royne   et   dame  de    grant  royaume, 

si  nullum  in  mandendo  a  tam  inusi-  par  quoy  bien  peûst   estre  aise   et  a 

tata    dentium     quantitate    susciperet  repos   en  son    pays,  elle  fu  partout 

impedimentum,  insigni  tamen  defor-  participans  de  paines  et  travaulx  que 

mitate  non-caruit,  quam,  ut  jam  per-  son  père  ot  cii  en  mainte  armée  ou  il 

tractum  est,  laudabili  fide  compescuit.  fu,  et  quant  il  ot  esté  vaincu  du  grant 

Nam    superatum  a  Pompeio  Magno  Pompée,  oncques  ne  le  laissa,  ains  le 

Mithridatem,  genitorem  suum,  nuUis  servoit  par  grant  cure  et  diligence, 

periculis    aut    laboribus     indulgendo  (II,  9) 
semper   secuta  est,    et  obsequio  tam 
fidelis  testata  naturae  crimina  impu- 
tari  parentibus  non  deberi.     (ch.  73) 

O    femineum     decus,     neglexisse  De  la  quel  chose  Bocace  l'italien, 

muliebria     et     studiis     maximorum  qui  fut  grant  pouette,  en  louant  ceste 

vatum    applicuisse   ingenium.    Vere-  femme,  dist  en  son  livre  :  «  O  très 

cundentur  segnes  et  de  seipsis  misère  grant  honneur  a  femme  qui  a  laissié 

diffidentes,   quae,   quasi  in  otium  et  toute  oeuvre  femenine  et  a  applicquié 

thalamis  natae  sint,  sibipsis  suadent  et  donné  son  engin  aux  estudes  des 

se  nisiad  amplexus  hominum  et  filios  très  haulx  clers.  »  Dist  oultre   celuy 

excipiendos   alendosque    utiles    esse,  Bocace,  certifiant  le  propos  que  je  te 

cum  oninia,  quae  gloriosos  homines  disoye  de  l'engin  des  femmes  qui  se 

faciunt,    si     studiis    insudare  velinl,  deffient    d'elles-meismes    et    de    leur 

habeant   cum  eis   communia.  Potuit  entendement,  lesquelles,  ainsi  que  se 

haec  [Cornificia],  naturae  non'abjectis  elles  fussent  nées  es  montagnes  sans 


BOCCACE    ET    CHRISTINE    DE    PISAK  IO5 

viribus,  iiii;ciiio  et  vigiliis  freniineuni  savoir  que  est  bien  et  que  est  honneur, 
superasse  sexum  et  sibi  honesto  labore  se  descouraigent  et  dient  que  ne  sont 
perpetuum  qu:tsisse  nomen,  nec  a  autre  chose  bonnes  ne  proufitables 
quippe  gregarium,  sed  quod  exstat  fors  pour  acoler  les  hommes  et  porter 
paucis  etiam  viris  rarissimum  et  et  nourrir  les  enffans  ;  et  Dieu  leur  a 
excellens.  (ch.  84)    donné  le  bel  entendement  pour  elles 

apliquer,  se  elles  veullent,  en  toutes 
les  choses  que  les  glorieux  et  excellens 
hommes  font;  se  elles  veullent  estu- 
dier,  les  choses  ne  plus  ne  moins  leur 
sont  communes  comme  aux  hommes, 
.  et  pueent  par  labour  honneste  acqué- 
rir non  perpétuel,  lequel  est  agréable 
a  avoir  aux  très  excellens  hommes. 
Fille  chiere,  si  puez  veoir  comment 
celluy  aucteur  Bocace  tesmoigne  ce 
que  je  t'ay  dit  et  comment  il  loe  et 
appreuve  science  en  femme. 

(I,  ^8) 

A.  Jean ROY 


REMARQUES   SUR  UN  RECUEIL  DE  POÉSIES 

DU    MILIEU    DU    XVe    SIÈCLE 
(B.N.   i-R.  9223) 


En  examinant  certains  recueils  collectifs  contenant  entre 
autres  des  poésies  de  Charles  d'Orléans,  j'ai  été  amené  à  étudier 
le  ms.  de  la  Bibl.  Nat.,  fr.  9223  qui  a  fait  l'objet  de  la  si  utile 
publication  de  Gaston  Raynaud,  Rondeaux  et  autres  poésies  du 
XV^  siècle,  Paris,  1889  [Soc.  des  anciens  Textes].  Comme  mes 
conclusions  sur  l'âge  de  ces  poèmes  et  sur  leurs  auteurs  diffèrent 
des  observations  présentées  par  le  savant  éditeur,  j'ai  cru  devoir 
les  résumer  ici. 

Pour  G.  Raynaud,  le  ms.fr.  9223  a  été  écrit  après  1453,  cinq 
pièces  contenues  dans  ce  recueil  ayant  été  attribuées  à  Jean  de 
Lorraine,  fils  du  roi  René,  qui  porta  avant  cette  date  le  titre 
de  duc  de  Calabre  (p.  iv).  C'est  là  une  juste  remarque  que 
confirme  exactement  l'examen  de  ce  manuscrit^  un  petit  volume 
de  109  ff".  de  vélin,  soigneusement  orné  et  écrit  d'une  main 
uniforme,  dans  la  seconde  moitié  du  xV  siècle.  Mais  je  ne 
suis  pas  d'accord  avec  G.  Raynaud,  quand  il  annonce  que  «  le 
recueil  contient  cependant  des  pièces  dont  la  composition 
remonte  plus  haut  ».  Il  cite  par  exemple  le  rondeau  de  Blos- 
seville  (p.  67)  «  qui  fait  mention  de  Valentine  de  Milan,  et  a 
dû  par  suite  être  écrit  avant  1408  »  (p.  ix)  : 

Grant  heur  m'ont  au  jour  d'hui  donné 
Amour  de  m'avoir  ordonné 
A  Valentine  si  grant  dame.  .  . 

On  s'étonne  que  G.  R.,  ait  oublié  qu'une  «  Valentine  », 
c'est  la  dame  de  ses  pensées  que  l'on  choisit  le  jour  de  la  Saint- 
Valentin,  [4  février  ;  Blosseville  ne  fait  nullement  allusion  à 
Valentine,  fille  de  Galéas  Visconti,  mais  à  la  noble  inconnue 
qu'il  prit  ce  jour-là  pour  dame. 


REMARQUES    SUR    UN    RECUEIL    DK    POESIES    DU    XV*    S.  IO7 

A  ce  jour  de  Saint   Wilciitin 
Qiie  chascun  doit  choisir  son  per, 
Amour,  demourray  je  non  per, 

s'était  demandé  Charles  d'Orléans  le  14  février  1444  ;  et  le 
roi  René  le  proclamait  : 

Apres  une  seule  exceptée 
Je  vous  servirai  ceste  année, 
Ma  doulce  Valentine  gente.  .  . 

Je  ne  suis  pas  d'accord  non  plus  avec  G.  R.,  sur  l'identitica- 
tion  d'un  certain  nombre  d'auteurs  des  poésies  du  ms.  fr.  9223. 

Prenons  la  première,  Antoine  (p.  vi-vii)  «  qu'il  faut  peut- 
être  identifier  avec  Antoine  de  Lussay,  cité  dans  Charles  d'Or- 
léans ».  G.  R.  lui  restitue  15  rondeaux  et  bergerettes  inédites 
où  il  a  parfaitement  raison  de  reconnaître  «  un  des  poètes  les 
plus  complets  du  xv^  siècle  »  (p.  vu).  Mais  pourquoi  penser  à 
Antoine  de  Lussay  dont  nous  ne  connaissons  qu'un  rondeau, 
fort  banal,  dans  lequel  il  implorait  un  secours  de  Ch.  d'Orléans, 

Aucun  plaisir  qui  vauldra  rente 

sur  un  thème  développé  à  Blois  vers  1455  (?)  (éd.  d'Héri- 
cault,  t.  II,  p.  167). 

Or  je  remarque  que  dans  le  ms.  fr.  9223,  treize  pièces  sont 
attribuées  à  un  certain  Anthoine  de  Guise.  Elles  se  trouvent 
comprises  dans  les  64  premiers  folios  du  manuscrit,  les  pièces 
données  à  Antoine  se  rencontrant  à  la  fin.  N'est-il  pas  rationnel 
de  penser  que  le  scribe  du  ms.  fr.  9223,  qui  a  commencé  par 
transcrire  tout  au  long  le  nom  d' Anthoine  de  Guise,  fol.  8  v°, 
13,  24,  34  v°,  40  v°,  commence  à  se  lasser;  il  abrège  A.  de 
Guise,  fol.  48  v°,  49,  52,  64  (exception  faite  au  fol.  63  où  il 
récrit  le  nom  en  entier)  ;  il  finit  par  la  suite  par  écrire  Anthoine 
tout  court,  fol.  73  v°,  74,  74  v°,  77,  79  v%  85,  87  v°,  89,  90, 
91  v°,  93  v°,  94,  95  v",  96,  152. 

Et  si  nous  examinons  la  forme  et  le  fond  de  ces  composi- 
tions, il  est  impossible  de  distinguer  Antoine  de  Guise,  d'AN- 
TOINE  tout  court.  On  y  retrouve  la  même  facilité,  les  mêmes 
sentiments  affectés,  le  même  tour  précieux  et  mélancolique,  les 
mêmes   imitations  de  Charles  d'Orléans,  et  peut-être  de  Mes- 


I08  p.    CHAMPION 

chinot.  Il  s'agit  d'un  jeune  homme,  amoureux  ou  feignant  de 
l'être,  désespéré  comme  il  convient  jusqu'à  en  mourir,  accusant 
la  Fortune,  au  surplus  léger  d'argent.  Il  adressait  des  vers  à 
Blosseville  pour  lui  demander  de  leur  donner  le  tour  du  métier. 
Et  Blosseville  de  lui  répondre,  justement,  que  ce  n'était  guère  la 
peine.  Il  voyageait;  il  a  nommé  Saint-Pol,  Paris  dont  les  jolies 
femmes  lui  parurent  plus  dangereuses  que  les  Normandes;  il 
se  peint  cheminant  de  Parthenay  à  Château-Renaud;  il  parle 
d'aller  attendre  sa  dame  à  Tours.  Traits  qui  conviennent  tout 
à  fait  à  un  jeune  écuyer,  chargé  de  chevauchées  et  de  missions, 
dans  le  milieu  du  xv=  siècle.  Je  tiens  donc  Antoine  de  Guise 
et  Antoine  pour  un  seul  personnage  et  je  propose  d'augmenter 
son  bagage  littéraire,  fort  agréable. 

L'identification  d'Antoine  de  Guise  avec  Antoine  de  Lorraine, 
comte  de  Guise  et  de  Vaudémont,  seigneur  de  Joinville,  donnée 
par  G.  Raynaud,  est  absolument  inadmissible  (p.  xviii-xix). 
Ce  personnage  porta  seulement  le  titre  de  comte  de  Guise  avant 
141 5.  Or  les  trois  rondeaux  qui  figurent  dans  les  œuvres  de 
Charles  d'Orléans  sous  ce  nom,  et  dont  l'un  se  retrouve  à  la 
p.  81  de  la  publication  de  G.  R.,  se  lisent  pp.  518,  519, 
520  du  ms.  25458  (ms.  en  partie  autographe  des  poésies  de 
Charles  d'Orléans),  dans  les  derniers  feuillets  de  ce  précieux 
recueil,  parmi  des  pièces  ajoutées  qui  n'ont  jamais  été  rubriquée?. 
Ils  se  rapportent  aux  thèmes  de  la  Fortune,  de  la  Mort,  de  la 
Vieillesse,  qui  ont  fait  l'objet  des  dernières  méditations  poé- 
tiques de  Charles  d'Orléans  (  1457- 1 461  ?)  Impossible  donc 
d'identifier  cet  Anthoine.  de  Cuise  (ainsi  le  nomme  le  ms.  fr. 
25458)  avec  Antoine  de  Lorraine.  D'ailleurs  ce  n'est  pas 
Anthoixe  de  Guise  que  nous  aurions  trouvé  dans  ce  cas  sur 
les  mss.  mais  bien  :  Cuise,  Mgr  de  Cuise,  Anthoine  Mgr  de 
Cuise. 

Blosseville  (p.  viii-x). 

L'allusion  à  la  mort  de  Marguerite  d'Ecosse  (1444),  heu- 
reusement signalée  par  M.  G.  R.,  place  notre  poète  dans  le 
milieu  du  xV  siècle. 

Par  contre  G.  R.,  identifie  ce  personnage  avec  Hugues 
de  Saint-Mard,  vicomte  de  Blosseville,  écuyer,  appartenant  à 
une  famille  de  Normandie.  «  Il  fut  un  des  plus  fidèles  serviteurs 


REMARQUES    SUR    UX    RECUEIL    DE    POESIES    DU    XV^    S.  IO9 

de  Charles  d'Orléans  dont  il  partagea  la  captivité  en  Angle- 
terre. »  Et  G.  R.  allègue  ici  l'autorité  de  l'abbé  de  La  Rue, 
auteur  d'un  ouvrage  célèbre  sur  les  anciens  poètes  français". 
Mais  il  faut  toujours  contrôler  une  affirmation  de  l'abbé  de  La 
Rue  dont  l'ouvrage  est  mêlé  d'autant  d'erreurs  que  de  vérités, 
et  dont  la  plus  innocente  des  manies  est  de  rattacher  à  sa  chère 
Normandie  tous  nos  anciens  auteurs.  L'abbé  s'exprime  ainsi  : 
u  Hugues  de  Saint-Mars,  vicomte  de  Blosseville,  un  des  officiers 
de  la  maison  du  prince,  le  suivit  en  Angleterre  et  lui  fut  très 
utile  tant  dans  ses  affaires  que  pour  lui  faire  obtenir  la  liberté  »  ; 
plus  loin  il  parle  d'un  «  Henry  de  Blosseville  »  :  «  le  poète 
appartenait  à  la  f^unille  de  Saint-Mard,  vicomte  de  Blosseville. 
Nous  avons  de  lui  le  débat  du  Jeune  et  du  Vieil,  qu'il  remet 
en  jugement  à  deux  preux  chevaliers  :  l'un  est  le  bon  comte 
de  Maulevrier  de  Brézé,  sénéchal  de  Normandie,  l'autre  le  sire 
de  Torcy  ». 

G.  R.,  suivant  les  informations  de  l'abbé  de  La  Rue,  a 
fait  un  monstre  en  accouplant  deux  personnages  qui  n'ont  rien 
à  voir  ensemble. 

Le  premier  est  un  personnage  fort  connu  «  noble  homme 
Hue  (et  mieux  Huet)  de  Saint-Mars'  »,  écuyer,  qui  fit  de 
nombreux  voyages  en  Angleterre  vers  le  duc  d'Orléans,  à  partir 
de  1428,  vit  le  roi  Charles  de  sa  part,  s'occupa  du  payement  de 
la  dot  de  ia  «  très  chère  et  très  amée  compaigne  »  du  duc  pri- 
sonnier, M"''  Bonne  d'Armagnac  ',  parla  au  prévôt  de  Paris 
pour  la  délivrance  de  Jean  d'Angoulême  ^.  Il  fut  comblé  de 
faveurs,  fut  fait  conseiller  et  chambellan  du  duc  d'Orléans,  gou- 
verneur et  bailli  de  Blois  >.  Au  retour  de  Charles  d'Orléans  en 
France,  il  devint  son  maître  d'hôtel  et  reçut,  en  1444,  «  en 
reconnaissance  de  louables,  grans  et  bons  services  »  rendus  dès 
son  jeune  âge,  le  don  de  la  seigneurie  de  Livry  près  Épernay  ''. 

1.  Essais  historiques  sur  les  Bardes,  t.  III,  p.   326,  328. 

2.  Il  signe  toujours  ainsi.  Voir  British  Muséum,  add.   chart.  4413,    4379 

3739- 

3.  Arch.  Nat.,  K.  534. 

4.  Bibl.  Nat.,  P.  orig.  2762,  nos  S,  7. 

5.  Ibid.,  n°  9. 

6.  En  1438,  ilest  dit  capitaine  d'Epernay  (Arch.  Nat.,  K.  555,  n"  27). 


I  10  1'.    CHAMPION 

Il  mourut  avant  1447,  date  à  laquelle  Jean  de  Saveuses  était 
gouverneur  et  bailli  de  Blois  '. 

Ce  vieil  homme  n'a  rien  à  voir  avec  l'auteur  des  rondeaux 
et  jamais  il  ne  porta  le  titre  de  Blosseville. 

Cette  seigneurie  normande  était  au  xV  siècle  entre  les  mains 
d'une  autre  famille,  celle  de  Saint- Maard.  Un  Pierre  de  Saint- 
Maard,  chevalier,  baron  de  Blosseville  confesse  en  1438  avoir 
reçu  de  Pierre  Baille,  receveur  général  de  Normande,  80  l.  t. 
pour  servir  le  roi  avec  deux  archers  dans  l'ost  commandé  par 
Talbot  pour  le  recouvrement  de  plusieurs  places  du  pays  de 
Caux  ;  un  Jean  de  Saint-Maard,  vicomte  de  Blosseville,  était  en 
1470  un  des  capitaines  des  nobles  de  l'arrière-ban  de  Norman- 
die, à  200  l.  de  pension.  Cette  année-là,  on  le  voit  qualifié 
d'écuyer,  seigneur  et  vicomte  de  Blosseville,  capitaine  de  Cau- 
debec.  En  147 1,  il  est  fait  maître  des  eaux  et  forêts  de  Picardie 
et  de  Normandie,  par  résignation  de  Louis  de  Laval,  seigneur 
de  Châtillon  ;  en  1473  il  est  qualifié  de  conseiller  et  maître 
d'hôtel  du  roi,  et  il  vivait  encore  en  1483  -.  Je  pense  que  ce 
Blosseville,  nommé  ainsi  noblement,  peut  être  l'auteur  des  poé- 
sies contenues  dans  le  ms.  fr.  9223. 

C'est  vers  1458  que  Blosseville  composa  un  rondeau  sur  le 
thème  de  la  confession,  sujet  traité  par  le  sénéchal,  c'est-à-dire 
par  Pierre  de  Brézé,  grand  sénéchal  de  Normandie,  à  qui  le  duc 
d'Orléans  avait  répondu.  Il  est  très  intéressant  de  voir  que  dans 
le  ms.  fr.  25458  le  rondeau  de  Blosseville  suit  la  réponse  du 
duc  d'Orléans  au  sénéchal.  Ils  sont  venus  à  Blois  ensemble  où 
le  duc  d'Orléans  les  aura  rencontrés.  «  Noble  écuyer  »,  ainsi 
le  salue,  en  ce  temps-là,  Antoine  de  Guise  qui  reconnaissait 
en  lui  un  maître.  Ce  qui  est  juste,  car  son  talent  est  véritable 
et  ses  imitations  de  Charles  d'Orléans  sont  libres  et  heureuses. 

II  appartenait  certainement  au  cercle  de  Pierre  de  Brézé,  un 
autre  poète  amateur,  grand  amoureux  et  bibliophile,  le  premier 
patron  de  Chastellain  et  l'un  des  protecteurs  de  François  Vil- 
lon. Le  grand  sénéchal  est  en  effet  l'un  des  juges  de  son  débat 
du  vieil  et  du  jeune  '  avec  Torcy,  c'est-à-dire  Jean  d'Estouteville, 

I.  Cartulaire  de  Blois,  p.  p.  J.  de  Croy  p.  360. 
'     2.  Bibl.  Nat.,  Pièces  orig.,  et  quittances  et  pièces  diverses. 
3.   Montaiglon,  anciennes  poésies  fiiviçaises,  IX,  p.  216-237. 


REMARQ.UES    SUR    L'X    RECUEIL   DE    POESIES    DU    XV=    S.  III 

un  autre  correspondant  poétique  de  Charles  d'Orléans,  le 
mondain  parfait,  Torcy  qui  avait  compromis  la  pauvre  Margue- 
rite d'Ecosse. 

JAQ.UES  (Monseigneur)  (p.  xix-xxi). 

G.  R.  hésite  entre  deux  noms,  celui  de  Jacques  de  Brézé  et 
celui  du  bâtard  de  la  Trémoille,  tous  deux  connus  comme  poètes, 
et,  finalement,  propose  d'identifier  Mgr  Jacques  avec  ce  dernier. 
Ces  deux  identifications  sont  inadmissibles  et  G.  R.  aurait  dû 
s'en  tenir  h  l'objection  qu'il  se  présentait  à  lui-même  :  «  nous 
ne  trouvons  jamais  ce  personnage  traité  de  Monseigneur  ;  il 
est  seulement  dénommé  «  Jaques  »  ou  «  bastart  de  la  Tré- 
moille ".  Et  j'observe  que  sur  l'exemplaire  d'Alain  Chartier,  qui 
a  servi  de  liber  amicoruni  aux  gens  de  la  maison  et  aux  amis  de 
Marie  de  Clèves,  il  a  signé  simplement  :  de  la  Trémoille  '. 

Ce  monseigneur  «  Jacques  »,  je  propose  de  l'identifier  avec 
Jacques  de  Savoie,  comte  de  Romont,  né  entre  1435  et  1438. 
Nous  savons  qu'il  séjourna  à  Blois,  qu'il  s'intéressait  à  la  poésie 
et  qu'il  mit  sa  signature  sur  l'Alain  Chartier  de  Marie  de 
Clèves  :  cest  a  jaimes.  Il  était  au  mieux  avec  la  femme  du  duc 
d'Orléans,  à  laquelle  il  donnait  des  oiseaux  qu'elle  aimait  \ 
Je  lis  à  la  date  du  9  lévrier  1457  dans  un  compte  mensuel  de 
Charles  d'Orléans  :  «  A  Perrinet  du  Pin,  escuier  de  James, 
Monseigneur  de  Savoie,  le  ix*"  jour  dudit  mois,  la  somme  de 
viii  1.  t.  pour  recompensation  d'un  livre  de  ballades  qu'il  a 
donné  à  mon  dit  seigneur  »  (Bibl.  Nat.,  P.  orig.  2159,  Orléans, 
n°  6éo)  5.  Ce  Perrinet  du  Pin  (soit  dit  en  passant  l'auteur  de 
la  belle  chronique)  ne  faisait  que  précéder  son  maître  à  Blois. 
On  l'y  trouve  au  mois  de  mai  1457,  en  compagnie  du  duc  et 
de  la  duchesse  d'Orléans  ;  le  30,  il  faisait  une  partie  de  gîic  en 
chaland,  sur  la  Loire  ■*.  Voilà  le  «Jacques  monseigneur  »,  si  au 
courant  des  matières  poétiques  de  la  petite  cour  de  Blois  ;  et  je 

1.  P.  Champion,  Notice  d'un  manuscrit  d'Alain  Chartier  ayant  appartenu 
à  Marie  de  Clèves  dans  la  Revue  des  Bibliothèques,  1910,  p.  328. 

2.  Bibl.  Nat.,  P.  orig.  2159,  Orléans,  660. 

3.  Le  20  mars  1457,  ^^  '^^'^  d'Orléans  mande  de  paver  82  écus  d'or  à  Louis 
d'Avauchier  et  à  François  de  Chatillon  serviteurs  de  James  de  Savoie  (Bibl. 
Nat.,  P.  o.,  152,  Avauchier). 

4.  De  Laborde,  Les  Ducs  de  Boiinrogne,  preuves,  t.  111,  nos  6976,  6978. 


112  P.    CHAMPION 

propose  qu'on  lui  restitue  les  21  rondeaux  inédits  du  ms.  fr. 
9223.  Comme  l'a  fait  remarquer  G.  R.,  il  est  même  très 
vraisemblable  que  ce  manuscrit  ait  été  fait  pour  monseigneur 
Jacques  à  qui  tout  le  recueil  paraît  avoir  été  destiné  (p.  v).  Ce 
recueil  se  présenterait  alors  comme  un  démembrement  de  la 
collection  des  rondeaux  de  Charles  d'Orléans  vers  ce  temps-là  ; 
et  il  faut  en  déduire  que  presque  tous  les  poètes  qui  y  figurent 
appartiennent  au  milieu  du  xV  siècle  et  qu'ils  ont  pour  la 
plupart  passé  par  Blois. 

Veut-on  un  autre  témoignage  des  liens  étroits  qui  existaient 
entre  la  maison  de  Savoie  et  celle  d'Orléans  ?  Je  citerai  celui 
de  Jean  de  Saint-Gelais,  nourri  en  la  maison  d'Orléans,  qui 
dans  sa  vie  de  Louis  XII  (Bibl.  Nat.,  ms.  fr.  20175)  nous  parle 
ainsi  de  la  cour  de  Blois  et  de  Charles  d'Orléans  :  «  Il  fut  bien 
de  belle  taille,  libéral  et  honnorable  sur  tous  les  autres  et  avoit 
tousjours  à  son  hostel  des  filz  de  princes  et  grands  seigneurs 
nourris,  tant  de  ceux  de  Savoie,  de  Bourbon,  de  Dunois  que 
d'autres,  tellement  que  sa  maison  estoit  le  séjour  d'honneur.  » 
Monseigneur  Jacques  était  l'un  des  enfants  de  la  maison,  au 
même  titre  que  Jean  duc  de  Bourbon  (Clermondois),  Jean  duc 
de  Lorraine,  Pierre  de  Bourbon  (Beaujeu),  totis  ces  jeunes  princes 
qui  étaient  la  joie  du  château  du  vieux  duc  d'Orléans  et  qui 
courtisaient  aussi  sa  jeune  femme. 

Meschinot  (p.  xxvii). 

Il  y  a  lieu  de  compléter  la  notice  consacrée  à  Jean  Meschi- 
not par  les  renseignements  suivants.  Charles  d'Orléans  a  pu 
rencontrer  Meschinot  à  Bourges  au  mois  de  juillet  1455.  Mais 
c'est  à  la  fin  de  l'année  1457,  ou  pendant  l'année  1458,  que  le 
poète  breton  put  séjourner  à  Blois  :  il  suivait  alors  le  conné- 
table de  Richemont  qui  lui  réglait  le  prix  de  ses  vers  :  pour 
un  rondeau  il  recevait  5  écus.  Les  compositions  de  Meschinot 
.remplissent  les  derniers  feuillets  du  ms.  fr.  25^58.  Elles  ont  été 
transcrites  par  une  même  main,  sans  le  nom  de  leur  auteur,  et 
d'une  écriture  assez  caractéristique.  Elles  sont  à  distinguer  des 
compositions  de  Ch.  d'Orléans  à  qui  tous  les  éditeurs  les  ont 
attribuées  jusqu'à  présent. 

MONTBETON  (p.  XXVll). 

La    correction    de    G.    R.,    Montbretok,    n'est     nullement 


REMARQUES    SUR    UN    RECUEIL    DE    POÉSIES    DU   XV=    S.  11^ 

justihée.  On  lit  nettement  Montbeton  sur  le  ms.  fr.  23458  dans 
la  ballade  où  il  collabora  avec  Jean  Robertet,  bailli  d'Ussoii, 
et  secrétaire  du  duc  de  Bourbon.  Or  il  y  a  une  seigneurie  de 
iVtontbeton  en  Lyonnais  '. 

Régné  d'Orange  (p.  xxix). 

«  Ce  nom  ne  semble  pas  appartenir  à  un  membre  de  la 
célèbre  famille  d'Orange.  .  .  il  doit  donc  s'appliquer  à  un  poète 
d'Orange,  que  nous  ne  connaissons  pas  d'ailleurs  »  dit  G.  R. 
Or  M.  Joseph  de  Croy  a  fait  remarquer  tous  les  liens  d'ami- 
tié qui  unissaient  les  Chalon  et  les  Husson  à  la  maison  d'Or- 
léans.Quand  Charles  d'Orléans  descendit  en  Astesan,  en  1448, 
Guillaume  de  Chalon,  seigneur  d'Argueil,.  qui  avait  épousé  la 
nièce  du  duc  d'Orléans,  leva  pour  lui  une  troupe  de  Bourgui- 
gnons, au  grand  mécontentement  du  prince  d'Orange  son  père, 
car  il  engagea  plusieurs  de  ses  seigneuries.  On  voit  que  le 
2  juillet  1450,  Charles  faisait  porter  des  lettres  au  prince 
d'Orange.  Quant  à  M"'  d'Argueil,  elle  était  célèbre  en  pays 
bourguignon  pour  sa  beauté  et  sa  vertu,  et  l'année  précédente 
le  duc  d'Orléans  lui  avait  adressé  une  copie  de  ses  ballades. 

Vaillant  (p.  xxxii). 

«Les  renseignements  manquent  sur  ce  poète  »,  dit  G.  R., 
Mais  il  y  a  lieu  de  faire  remarquer  que  c'est  après  1450  que  le 
duc  d'Orléans  rencontra  Vaillant  à  Tours.  Il  dut  venir  par  la 
suite  à  Blois  et  s'y  rencontra  avec  Chastellain  (1456  ?). 

En  résumé,  je  tiens  le  ms.  fr.  ^223  pour  un  démembrement 
de  l'une  des  collections  des  poésies  de  Charles  d'Orléans  et  de 


I.  Je  remarque  qu'en  14 11  un  certain  Jehan  de  Montbeton  est  pannetier 
de  Philippe  de  Bourgogne,  comte  de  Nevers  (H.  de  Flamare,  Le  Nivernais 
pendant  la  guerre  de  Cent  Ans,  Nevers,  1913,  p.  52,  35).  A  ce  même  miheu, 
très  raffiné,  du  comte  de  Nevers,  paraît  également  appartenir  Jeucourt 
(p.  xxi)  où  l'on  pourrait  reconnaître  Philibert  de  Jaucourt,  le  seigneur  de 
Villarnoul,  qui  eut  à  Auxerre  des  différends  avec  Jean  Régnier  (H.  de  Fla- 
mare, 0/».  ci/.,  p.  256,  504,  351,  376  ;  sur  cette  famille,  cf.  R.  de  Lespinasse, 
Le  Nivernais  et  les  comtes  de  Nevers,  III,  p.  364).  Dans  tous  les  cas  le  thème 
de  la  forêt  de  Longue  Attente  place  le  poète  vers  145  > . 

Romania,  XLVIII.  S 


II4  P.    CHAMPION 

son  cercle,  recueil  fiiit  sans  doute  à  l'usage  de  Monseigneur 
Jacques  de  Savoie  ;  les  rondeaux  qu'il  renferme  datent  exacte- 
ment du  milieu  du  xV  siècle,  un  peu  après  1^50  ;  bien  des 
identifications  données  par  G.  Raynaud  sont  à  reviser. 

Pierre  Champion. 


MÉLANGES 


LAT.    VULG.    *RUCCINUS   «   CHEVAL    DE    CHARGE  ». 

Vers  la  fin  de  l'Empire  romain,  caballus  s'était  substitué  à 
equus  au  sens  de  «  cheval  »  en  général.  Quelques  noms  spé- 
cifiques existaient  pour  dénommer  l'une  ou  l'autre  catégorie 
particulière  de  chevaux  :  p.  ex.  veredus  était  le  cheval  vite, 
soit  de  poste  (Ausone),  soit  de  chasse  (Martial);  mannus  ou 
son  diminutif  ma n  nul  us  était  un  cheval  gaulois,  petit  et 
court.  Il  n'y  avait  pas  de  vocable  spécial  pour  désigner  le  c  che- 
val de  charge  ou  de  bat  »,  qui  pourtant  à  cette  époque  était 
d'un  usage  très  répandu  ;  il  était  compris  soit  dans  la  dénomi- 
nation générique  de  jumentum,  le  vieux  mot  classique,  soit 
dans  celle  de  *saumarius,  mot  d'extraction  grecque,  qui 
toutes  deux  signifiaient  «  bête  de  somme  »  en  général. 

Pour  suppléer  à  cette  lacune  dans  la  langue,  selon  moi  il  fut 
créé,  à  la  fin  de  l'Empire,  vraisemblablement  dans  les  milieux 
militaires  ou  peut-être  dans  le  langage  pittoresque  des  camps, 
un  mot  "^ruccinus,  tiré  de  l'ancien  haut  allemand  rûcki 
«  dos  »,  et  dû  sans  doute  à  la  présence  dans  les  armées 
d'un  élément  germanique  très  considérable.  C'est  en  Gaule 
que  le  mot  fut  créé  et  diffusé  et  il  est  l'ancêtre  de  l'ancien  pro- 
vençal roci,  roji/ (catalan  roci^  et  de  l'ancien  français  roncin  «  che- 
val de  charge  ou  de  bât  »  ;  au  Nord  le  vocable  *rocin  se  sera 
altéré  en  roncin  sous  l'effet  de  l'épenthèse  d'un  n,  amenée  par 
l'action  de  la  finale,  tout  comm.e  dans  bombance,  concombre.  Parmi 
ses  attributions,  le  sufhxe  latin  -ïnus  jouissait  de  la  propriété 
de  marquer  la  «  manière»  :  le  [caballus]  *ruccinus  était 
donc  le  cheval  équipé  ou  appareillé  sur  le  dos  (c'est-à-dire  le 
cheval  porteur),  autrement  dit  le  «  cheval  bâté  »,  par  différen- 
ciation   d'avec   le    cheval    d'armes    ou   de  bataille  et  le  cheval 


I  I  6  MELANGES 

Je  trait.  La  création  en  Gaule  d'un  néologisme  *ruccinus 
doit  remonter  au  moins  aux  alentours  de  400  puisque  le  c  y 
subit  encore  l'assibilation.  On  peut  citer  un  petit  nombre  de 
vocables  germaniques,  où  un  c  devant  c,  i  a  encore  participé  à 
ce  phénomène,  et  notamment  l'adjectif  trankisc,  dont  on 
rencontre  un  féminin /m;/a'5^/;^,  par  ex.  chez  Benoît  de  Sainte- 
More,  l'anglo-saxon  keren  qui  donne  le  fr.  (dialectal)  serène 
(Rom.  etyiii.  Wôrterb.  4693). 

En  provençal  les  premières  attestations  du  mot  sont  de 
Gavaudan  sous  la  forme  rossi  et  de  Peire  Cardinal  sous  la  forme 
roci  (Lexique  de  Raynouard,  v.  rossî).  Comme  le  fait  remar- 
quer M.  Meyer-Lûbke  dans  son  Rom.  etym..  IVôrtcrbuch  (jj^^a.^ 
le  provençal  a  fourni  à  l'espagnol  son  mot  rociii  et  au  portu- 
gais son  mot  rossim  [ou  rocim].  On  sait  que  c'est  sur  rocin 
que  Cervantes  a  forgé  l'appellation  Rocinante. 

En  français,  le  plus  ancien  exemple  de  roncin  se  trouve  dans 
le  Roland.  Comme  le  note  encore  M.  Meyer-Lûbke  (jh.,  1.  c), 
c'est  le  français  qui  a  transmis  à  l'italien  son  mot  ron:{ino,  dont 
le  premier  exemple  se  rencontre  dans  Jacopone  da  Todi  :  «  A 
prova  di  destriero  non  correrà  roiiyino  «  (Manuzzi,  Vocab.  délia 
lingua  ital.,  s.  v.).  A  côté  de  la  forme  usuelle  roncin,  l'ancien 
français  connaît  une  forme  seconde  rond,  dont  les  premiers 
exemples  se  trouvent(d'après  Godefroy,  v.  roiici)  dans  le  Chevalier 
au  cygne  et  Raoul  de  Cambrai,  et  dont  l'explication  ne  soulève  pas 
de  bien  grandes  difficultés  :  c'est,  à  mon  avis,  une  analogie  à 
l'a.  fr.  arabi  «  cheval  arabe  »,  qui  se  rencontre  pour  la  première 
fois  dans  les  Lorrains  (Godefroy,  s.  i;.).  A  la  rigueur  on  pour- 
rait penser  à  une  action  du  mot  provençal. 

Les  plus  anciens  exemples  de  roncin  en  français  prouvent 
que  la  signification  première  du  mot  a  été,  comme  traduit 
Godefroy,  «  cheval  de  charge,  cheval  de  service  ».  Le  diction- 
naire provençal  de  Levy  donne  aussi  le  sens  de  «  Lastpferd  ». 
Mais  il  va  sans  dire  que  le  «  cheval  de  bât  »  pouvait,  à  l'occa- 
sion, s'il  n'était  pas  chargé  ou  s'il  n'était  que  peu  chargé,  être 
utilisé  comme  cheval  de  selle,  et  il  ne  manque  pas  de  passages 
en  ancien  français  et  en  ancien  provençal  où  l'on  voit  le  roncin 
ou  le  roci  servir  de  monture  (v.  Godefroy,  Raynouard).  Le  sens 
primitif  de  «  cheval  de  bât  »  continue  à  exister  en  espagnol  et, 
comme  le  note  Godefroy,  dans  la  Suisse  romande. 


APONTAMENTOS    FILOLOGICOS  II7 

Les  chevaux  chétifs  ou  de  petite  taille  ou  de  petite  race  ne 
convenant  ni  comme  chevaux  rapides,  ni  comme  chevaux 
de  trait  à  cause  de  leur  poids  léger,  il  est  naturel  qu'on  les  ait 
utilisés  fort  souvent  comme  chevaux  de  bât.  Aussi  un  des  sens 
que  prirent  les  représentants  de  *ruccinus  dans  plusieurs 
langues  romanes  est-il  celui  de  «  cheval  de  petite  taille  »  : 
c'est  ainsi  que  Levy  donne  pour  l'anc.  provençal  (v.  rocin)  un 
sens  «  Pferd  (geringerer  Art)  »,  que  pour  l'italien  le  diction- 
naire de  la  Crusca,  dont  le  premier  exemple  est  seulement 
de  Boccace,  donne  comme  seule  traduction  de  rou^ino  «  specie 
di  cavallo  di  poca  grandezza  »,  que  le  dictionnaire  de  l'Aca- 
démie espagnole  (8"  éd.  de  Salvii)  a  parmi  les  significations  de 
roc'ui  celle  de  «  caballo  de  poca  alzada  ». 

Il  s'est  fait  aussi  souvent,  et  c'était  même  sans  doute  le  cas 
le  plus  fréquent,  que  les  chevaux  de  bât,  trop  chargés  et  par 
surcroît  maltraités,  étaient  rapidement  usés  :  de  là  dans  certaines 
langues  romanes  un  sens  postérieur  de  «  cheval  efflanqué, 
rosse,  haridelle  ».  Le  dictionnaire  de  l'Académie  espagnole  a, 
entre  autres  sens,  celui  de  «  caballo  de  mala  traza  »,  que  l'es- 
pagnol connaissait  déjà  au  temps  de  Cervantes  et  qui  lui  sug- 
géra la  création  du  nom  Rociriante;  le  sens  de  «  rosse,  haridelle  » 
est  aussi  celui  du  portugais  rociui  ou  rossim. 

Si  Ton  n'admet  pas  pour  roncin  et  ses  congénères  romans 
rétymologiede*ruccinus,  leur  origine  reste  un  problème.  Dans 
son  dictionnaire  des  langues  romanes  (7-1 4 5  a),  M.  Meyer- 
Lùbke  déclare  que  ces  mots  sont  de  provenance  inconnue  ;  il 
conjecture  bien  un  lat.  vulg.  *runcinus  «  starkes  Pferd  min- 
derer  Rasse  »,  mais  sans  pouvoir  en  rendre  compte. 

Paul  Marchot. 


APONTAMENTOS     FILOLOGICOS 

(PORTUGUÉS) 

I.  DERIVADOS  DE  A  BELL  AN  A. 

As  formas  citadas  por  mim  na  Rev.  Liisitaua,  I,  241,  e  por 
J.  J.  Nunes,  A  vegetaçào  na  topoiiiiuia,  p.  7  e  nota,  podem  jun- 
tar-se  as  seguintes,  que  vêm  em  Cortesào,  Onomastico  mediev.  : 
Avelaal,    Avelaeda,    Avekeda,   Avelaeira ,     Avelaido,    AveJeeira, 


I  I  8  MÉLANGES 

Avellaiieda,  Avenalaria,  Avenoso,  c  ainda  outras,  todas  do  sec. 
XIII.  S6  allumas  d'elas  precisam  de  explic;içào  :  Avelaido  tem 
o  sLifixo  -ido  (cfr.  as  minhas  Liçôes  de  Philologia  Porliig.,  p.  475), 
e  corresponde-lhe  provavelmente  o  feminino  Velida,  nome  de 
Lima  quinta  na  Beira  {j-ida  para  -ido,  como  -eda  para  -edo  em 
Sohrcda  c  Sobrcdo);  Avenalaria  é  metatese  de  Avelanaria,  assim 
como  Avenoso,  que  esta  por  "^Aveualoso,  que  se  tornou  *Avèloso: 
de  *Avèloso  veio  Avenoso,  como  de  è  lo  veio  eno  na  lingoa  ar- 
caica.  Do  mesmo  modo  se  hade  expUcar  Avenal  e  Aveneda  na 
toponimia  moderna.  Avenal  esta  por  Avelanal  >■  *AvenaJal  > 
*Avêlal  ;  o  mais  natural  séria  termos  aqui  o  sufixo  -ar  (cfr. 
Liçôes  de  Philologia,  p.  161),  mas  tamhem  ha  Avelar  a  par  de 
Avelal.  Como  Avenal  se  produziu  Aveneda. 

As  mencionadas  formas  junte-se  mais:  Aveleeinla,  Avelenda, 
Velêda,  Vclêdo,  Velêdos.  As  formas  em  -enda  alternam  facilmente 
com  formas  em  -eda  :  cf.  Casfendo  e  Casiêdo,  Meixendo  e  Mei- 
xedo,  o  que  porém  s6  acontece,  como  é  natural,  quando  antes 
de  -edo,  por  -etum,  houve  //,  isto  é,  em-netum.  O  que  digo 
de  -edo  digo-o  de  -eda.  Em  Velêda  etc.  houve  apocope  de  a-, 
pois  a  atono  em  silaba  inicial  é  muito  movel  :  ora  se  suprime, 
ora  se  acrescenta,  por  exemplo  :  nioreira  e  anioreira,  vietade  e 
ainetade,  Meixedo  e  Anieixedo,  attonitus  e  tonto,  adraguncho 
e  dragnncho,  a^agal  e  :^^^rt/,  atal  e  tal  :  cfr .  Liçôes  de  Philolo- 
gia, p.  64. 

2.  ARREFENTAR. 

Di/-se  hoje  vulgarmente  de  uma  pessoa  que  nâo  se  importa 
de  nada,  ou  fica  indiferente  :  neni  se  aquen1a\\nem  se  arrefenta, 
frases  que  têm  forma  ritmica.  O  Diccion.  da  ling.  port,  da 
Academia  das  Sciencias  de  Lisboa  e  o  de  Moraes  citam  varios 
textos  classicos  com  elas  :  nein  me  aquenta,  nem  me  arrefenla 
(Ferreira  de  Vase.)  ;  aquenta  aofrio,  arrefenta  0  qnente  (idem)  ; 
aquenta  e  arrefenta  ;  arrefenta  0  hune  (D.  Catharina)  :  ora  em 
sentido  fisico,  ora  em  sentido  metaforico. 

Como  arrefentar  se  usa  em  conjunçâo  com  aqnentar  ou  com 
a  ideia  de  lunie,  é  mais  provavel  que  se  formasse  de  arrefècer, 
por  analogia  com  aquentar,  do  que  directamente  do  tema  de 
refrigescere  :  assim  como  aquentar  corresponde  a  aquècer, 
nssim  a  arrefècer  se  fez  corresponder  arrefentar. 


APONTAMENTOS  FILOLOGICOS  119 

3.  BODIOSA. 

O  lat.  betula  teve  em  português  varia  proie:  Biduedo,  Bidit- 
eim,  Fidoal,  Beduido,  como  eni  1884  eu  disse  na  Rev.  da  Soc. 
de  Instr.  do  Porto,  III,  5  10  ;  e  cfr.  Rev.  Liisit.,  XIX,  272,  nota  i, 
e  J.  J.  Nunes,  A  toponiiitia  lia  veget.,  p.  i  r.  A  essas  formas  junto 
Bediiedo  (Galiza)  e  Beduledo  (Asturias),  e  creio  (em  Portugal) 
Bodiosa,  por  *betulosa  >-  *BedoIosa  con  metatese  :  Bodeosa  ; 
ha  tambem  Bodial,  que  pôde  explicar-se  por  metatese  de 
Vidoal  ==  BidoaL 

4.  BURACO. 

Ao  lat.  forare  e  foraraen  corresponde /»rar  e  buraco  em 
português  e  galego,  com  esbiiracar  =  es-btirac-ar  ;  igualmente 
em  leonês  ha  buraco  (vid.  A.  Castro  in  Rev.  de  Fil.  Esp.,  V, 
38),  e  em  mirandês.  Em  português  ha  tambem  buraca,  e  em 
galego  biirato  biirata.  K  par  ha  furaco  em  português  antigo, 
ainda  hoje  representado  por es-fnrac-ar,  ehzfiwaai  em  asturiano. 
Temos  do  mesmo  modo  foraine  em  português. 

As  formas  furaco  furacu  explicam-se  pelo  lat.  for  amen, 
com  troca  de  sufixos  (o  //  pôde  ser  evoluçào  natural  de  ô,  ou 
ter-se  originado  sob  o  influxo  do  de  outras  palavras,  como  fur, 
fûro;  u  e  0  atonos  alternam  por  vezes,  cfr.  hesp.  ant.  jogar, 
mod.  jng'ir  ;  port,  forao  e  furàof  Quanto  a  buraco  burato,  o  b 
nâo  esta  ainda  explicado  :  lembro  se  houve  cruzamento  do  lat. 
forare  com  o  germanico,  representado  pelo  alto-alemào  ant. 
borôii,  alemào  mod.  bohren  «  furar  »  :  d'aqui  resultaria  o  b-  ro- 
manico.  O  cruzamento  é  oùltimo  expediente  a  que  se  recorre 
nos  casos  desesperados  de  etimologia  ! 

5.  MOLEDO. 

O  adjectivo  lat.  mollis,  que  podia  aplicar-se  a  végétais 
(J)erba  mollis,  hyaciiithus  mollis  :  vid.  Georges,  Lai.-deut.  IVb.), 
deve  ter-se  substantivado  na  Peninsula  iberica  e  ter  ai  sio;nificado 
certa  planta.  E  mollis  que  explica  na  toponimia  galeco-portu- 
guesâ  Moledo,  e  na  castelhano-asturiana  Molledo  e  Molleda.  A 
mesma  familia  pertence  em  Portugal  e  Galiza  Molar  e  Molares  ; 
em  Portugal,  no  sec.  xiii,  Moleda.  Provavelmente  tambem  o 
português  Molelo  e  Molelos.  Com  o  sufixo  -ido  ha  nas.  Canarias 
Mollido. 


I 20  MELANGES 

Em  confirmaçào  do  que  digo,  temos  o  adjectivo  violar,  de 
Jtiole  ou  *niollaris,  aplicado  botnnicamente  coni  a  signiticaçào 
de  «  nioleza  »  :  herva  molar,  tojo  niolar,  trioo  niolar,  pinheiro 
luoJar,  pinhào  molar.  Cfr.  niollar  qw  c,x?>X.ç\h^wo. 

6.  OLIVEIRA. 

Que  a  forma  oliveira  nao  ascende  directamente  ao  lat.  oli- 
varia,  mas  a  o]veira(=  iilveira^  comoestabeleci  na  Rei'.  Lusit., 
I,  372,  e  v\2isLiçôes  de  Philolog.,  p.  296,  prova-se  absolutamente 
com  as  palavras  0//i'i;/m-do-Hospital  e  0//r«;ï7-do-Conde,  a 
primeira  das  quais  tem  nas  Inquisitiùnes  de  1258  a  forma  Oli- 
z'flîm-Hospitalis  (alatinadamente)  e  Ulveira  (jd  em  português); 
quanto  a  segunda,  tem  ibidem  a  forma  Ulveyra-de-Conde.  Vid. 
Portitf^ûl.  Mon.  Hist.,  Inquisitiones,  p.  774-776  e  815.  Cfr.  na 
toponimia  galega  Olveira  e  Olveiroa,  e  na  castellana  OJvcra  e 
Oheda. 

7.   VALE,  FEMININO. 

O  lat.  vallis,  que  é  do  genero  feminino,  tornou-se  em  por- 
tuguês moderno  do  genero  masculine,  certamente  por  influen- 
cia  de  manie:  cfr.  a  frase  estereotipada  por  montes  e  vales,  que  até 
serve  de  titulo  a  um  livro  récente  (Par  montes  e  vales,  de  Joâo 
Penha,  Lisboa,  1899);  mas  em  português  antigo  a  palavra  era 
do  genero  feminino,  como  eu  jà  disse  algures.  J.  j.  Nunes,  na 
sua  Gramat.  hist.,  p.  220,  cita  no  onomasnco  ■  Falboa ,  como 
reliquia  do  passado  :  pôde  juntar-se-lhe  Fal  Pequena  ou  Valpe- 
(jiiena,  sec.  xii  (apud  J.  P.  Ribeiro,  Dissert.  ChronoL,  I,  244), 
Vahnediana,  sec.  xiii  (em  Cortesào,  Onomastico,  s.  v.),  e  na 
toponimia  da  actualidade  Balescura  =  Val  Escura  ;  a  mesma 
série  pertence  VaJe~elas,  sec.  xiii  (Cortesào,  ibid.'),  plural  de 
vale~elû,  por  *vallicela,  que  esta  aparentemente  para  valli- 
eu  la,  como  avicella  para  avicula  ;  cfr.  Vi^ella  ou  Ficela,  ant. 
Avi:{ella,  de  Ave,  nomes  de  rios  (vid.  as  minhas  Liçoès  de  Phi- 
lologia,  p.  331). 

8.    VESTUARIO. 

A  palavra  portuguesa  (e  hespanhola)  vestnario  deve  ascender 
ao  lat.  médiéval  vestuarium.  por  vestiarinin,  na  acepçao  de 
«  vestido  ».  O  puro  latim  vestiarium  deu  vestiario  em  italia- 


APOXTAMENTOS    FILOLOGICOS  121 

no  ;  em  provençal  ha  ao  mesmo  tempo  vestiari  e  vestuari.  To- 
das  estas  formas  sào  literarias.  Vestuarium  provim  de  ves- 
tiarium  por  troca  da  terminaçào  -iarinni  com  -narium,  sob  a 
influencia  de  palavr^is  como  ekctuarium,  proiiiptnnriniii,  sanc- 
Uiarinm,  e  outras. 

9.   PARTICIPIO   LAT.   EM   -UNDUS>  PORT.    -ONDO. 

A  terminaçào  arcaica  -undus  do  participio  futuro  passivo 
latino,  por  exemplo  em  capiundns,  dicundo,  potiundus,  recipiiin- 
diitn, scribiindi,  serviiindum  (vid.  :  Madvig,  Grain.  Lat.,  §  114-d; 
Neue,  Formenh'hre,  §  388  ;  Sommer,  Hdb.  der  ht.  Laut-  u.  For- 
nienlehre,  §  391  ;  Ernout,  Morphol.  hisl.  du  lat.,  §  246)  corres- 
ponde -ondo  em  português  antigo  no  adjectivo  recebondo,  que 
significa  (f  capaz  de  se  receber  em  paga,  e  satisfaçào  de  dar,  ou 
manter  por  obrigaçào  ».  Esta  definiçào  é  de  Moraes,  que  nao  se 
reporta  porém  ao  latim. 

O  mesmo  dicionarista  cita  de  textos  dos  seculos  xv  e  xvi  : 
holo*recehondo,  cavalJo  recebondo,  besta  recebonda.  O.  P^  Viterbo, 
Ehicidario,  s.  v.  «  capào  »,  menciona  dos  referidos  seculos  : 
«  capào  recebedondo  »,  onde  porém  recebedondo,  forma  errada  (dé- 
vida no  escriba  à  influencia  de  recehedor^,  ha-de  emendar-se  em 
recebondo.  Pela  minha  parte  aduzo,  do  sec.  xv,  trigo  recebondo, 
çapalos  recebondos,  ^alinha  recebonda,  citados  a  outro  proposito 
por  Gama  Barros,  Hist.  da  admin.  pi'iblica,  III,  592,  nota. 

10.   VARIOS  SUFIXOS. 

Ha  em  português  varios  sufixos  que  destoam  dos  usualmente 
estudados  pelos  gramaticos,  por  exemplo  : 

-âina  em  landâina  «  leria  »  (de  Jenda,  creio),  cokldina  «  cor- 
po  de  vestido  sem  mangas  »  (de  coleîe  :  Obidos),  conie~âina  = 
come-x-'aina  ; 

-anco  em  poçanco  a  pôço  nào  empedrado  »,  bichanca  «  toda 
a  qualidade  de  bichos  »  ; 

-ango  em  morango,  nariganga,  fritangada  nz  frit-ang-ada, 
peniangôila  ■=:  pern-ang-oila  ; 

-anz-il  em  corpan::^il  =:  corp-an^-il  ; 

-asco  em  verrasco,  penhasco  ; 


122  MÉLANGES 

-ata  cm.  pas  se  ai  a  (cf.  \ta\.  giornala),  tocala  (cfr.  ital.  toccata), 
frcscata,  viajata  '  ; 

-az  em  caniû{  (kido  interno  Ja  pelé,  por  oposiçào  à  flor  :  de 
carne),  carta{  (de  carta),  lainbai  «  que  Ïambe  »  (lat.  -ax  eni 
mordax,  -i\c[s),rala~ana  ;  azio  em  (////77~/tr(lat.  duracinus), 
copaiio  (de  copo),  gata^io  (propriamente  :  unha  de  gato)  ; 

-eca  em  padreca,  masc.  (o  povo  diz  tambcm  padrcco,  adap- 
taiido  a  terminaçào  ao  genero:  Rev.  Lusit.,  IV,    244)  -  ; 

-êgo  em  ninhegô  ; 

-éima  en  toleima  (jâ  Julio  Moreiro  falou  d'esté  sufixo  no  Cor- 
reio  da  Noile  de  2T-V-907,  Porto  :  e  vid.  os  seus  Estudos  da 
ling.  portug.,  II,  159); 

-if-  em  botifarra  =  boî-if-arra  ; 

-im  (=ï)  em  camarim  (hesp.  ca marin,  ital.  camerino),  espa- 
dim  (hesp.  espadin),  patim  (hesp.  patin),  selim  (hesp.  sillin),  e 
tambem  carvallim  em  um  romance  populare. 

-in-  em  gulosina,  encaîi~inar  =  en-can-z-in-ar,  cfr.  gra:{inar 
=^ grai-inar,  do  tema  de  graculus; 

-ip-  em  escorripichar  =  es-corr-ip-char  «  beber  atè  a  ultima 
gota  »,  «  deixar  escorrer  até  o  fim  »,  engnlipar  =  engul-ip-ar  ; 
esco^ipar  =  es-co^-ip-ar  (cfr.  carne  esco^ipada  «  carne  excessiva- 
mente  cozida  »  :  informaçào  de  O.  de  Pratt)  ;  folipo  =  fol-ipo 
«  foie  pequeno  »  (vid.  Rev.  Lusitana,  XII,  99),  com  o  derivado 
folipada  ^=  fol-ip-ada  ;  enfolipar  ^=^  en-fol-ip-ar  (em  Camillo, 
Bra^ileira  de  Pra^ins,  éd.  de  1898,  p.  292);  cornipo  =^  corn-ipo 
«  corninho  ».  Com  este  sufixo  compare-se  -ap-  em  fiapo  (de 
Jio),  -ep-  em  folhepo  (^de  folha,  falando-se  da  neve  :  «  floco  »),  e 
a  variante  escorropichar  ou  escnrriipichar  com  -op-  ou  -up-  (cfr. 
poucochinho  =  poucuchinho,  e  ponquichinho  ou  pouquechinho) . 
Temos  assim  a  gama  vocalica:-  apo,  -epo,  -ipo,  -up(o)  (ou  -op-). 

-isp-  em  galispo  =  gal-isp-o  e  galarispo  =  gal-ar-isp-o  ; 

-Ôila  em  pemôila  «  perna  grossa  »,  etc.  (talvez  do  cast.  iieJa, 

1.  Acêrca  do  ital.  -ata  vid.  Cari  Collin,  Suffixe  «  -ata  »,  Lund,  1918, 
p.  268-270. 

2.  Acêrca  do  sufixo  depreciativo  -eca  cf.  D.  Carolina  Michaclis,  Ronian- 
:(enstudien.  I,  34,  nota  i  (separata  daZ5.  /.  r.  Phil.,  XVI).  Padreca  é  apenas 
um  caso  da  série  amplamente  estudada  por  Léo  Spitzer,  Beitrâge  ;^.  roman. 
IVorthiîdungslebre,  Genebra,  1921,  p.  82  ss.,  na  quai  -a  ou  -a(5)  tem  valor 
productive,  quasi  como  sufixo  de  derivaçào. 


APONTAMENTOS    FILOI.OGICOS  I23 

cfr.  port,  moçoila  <  >  cast.  moiuela,  port,  caçoila  <  >  cast. 
ca:^nehi,  port,  rap.iioilo  <  >  cast.  rapa::jielo,  port.  Palaçoido 
<  >  cast.  PaIa:^iielo,  e  Vaknçoila  eniG.  de  Rèsende,  Livra das 
Oh/as,  Evora  1 5  54,  pi.  74  v.,  como  traduçào  do  cast.  Valen~uehi) ; 

-Ôixo  em  trapoixo  (corn  a",  e  nào  r/;  ;  talvez  porém  de  -or/;o)  ; 

-Ôijo  =  Ôjo  em  arhJoijo  por  «  arboloijo  »  ou  «  arvoloijo  », 
arvore  pequena  (Rev.  Liisit . ,  II,  115  ;  cfr.  o  suf.  cast.  -ojo  em 
rainojd)  ; 

-ol  em  linhol,  cerol,  aranhol  <  >>  cast.  arahiielo,  sufixo 
paralelo  a  -ô  em  Grijô  <C  ecclesiôla,  Mosteirô  <  monaste- 
riôlum  (em  -ol  o  -0  desaparecen,  como  em  anel,  cfr.  Cornu, 
Die  portiig.  Sprache,  §  100,  2*  éd.)  ; 

-Ôla  em  rapa~ola  (masc),  qiiinlarola  (fem.),  iiioinhohr  (jd.), 
soi  bola,  no  masc.  -ôJo,  portinhôlo  «  abertura  no  tampo  dos  toneis 
e  pipas  »  :  vid.  a  nota  que  acima  apus  a  -cca  (trahalho  de 
L.  Spitzer)  ; 

-onho  em  di~oiibo  «  respondào  )>  em  G.  Viana,  Apostilas,  I, 
368  (de  diier),  enfadonho  :  de  -onius; 

-ôque  em  cavnJicôque^=  caval-ic-oqiie  ; 

-ôrio  em  casôrio,  palavrôrio,  fogitetôrio,  errôrio  (sufixo  dedu- 
zido  certamente  de   -t-orio  =  -t-orium,  em  dormitorio  etc.); 

-ulh  em  graiilbo,  pedregiilho,  tapiilho,  sufixo  que  Cornu,  op. 
cit.,  §  30,  julga  ser  o  gr.  -'jXa'.sv,  mas  que  pôde  ter  vindo  de 
-u-culu-  ; 

-ulo  em  casulo  ; 

-USCO  em  vermelhiisco,  chamitscar  =  cham-usc-ar ,  vélhiisco,  -a 
(acêrca  d'esté  suf.  vid.:  A.  Tliomas,  Mélanges  d' et.  fr.,  pp.  97, 
e  A.  Dauzat  na  Roniania,  XXXIV,  301); 

-vanas  ou  -i-vana  em  caldivana  «  mau  caldo  >»,  doidivanas 
(masc.  sing.)  «  adoidado  »  '  ; 

-z-  (propriamente  infixo  ligativo,  generalizado  do  lat. 
-cella,  -cellus  em  dominicella  >  don-^ela  etc.)  em  lan- 
~ado  =:  lan-:^-udo,  can^arrào,  coraçà\>::jnhD,  vèuxinho,  pè:^inho, 
flor::;inha,  manhanxinha,  mào:^ada  e  maniada,  fonteiinha,  cope:(iiibo 
(na  Estremadura),  Cflbre:(inha  «  côbrinha  ». 

Muitos  dos  mencionados  sufixos  sao  deminutivos,  deprecia- 
tivosou  pejorativos.  Alguns  sào  malformados,  isto  é,  tirados  de 

I.  Acèrca  do-5  vid.  o  trabalh  de  L.  Spitzer  citado  numa  das  notas  ante- 
riores. 


124  MÉLANGES 

tcrminaçôes  de  palavras,  mas  verdadeiros  sufixos  para  a  cons- 
ciencia  de  quem  fala.  As  origens  e  as  idades  variam  :  uns  for- 
maram-se  em  porruguès,  outros  vêm  de  lingoas  diversas  ou  do 
latim  ;  uns  sào  antigos,  outros  sào  modernos  e  da  linguagem 
familiar  ou  popular. 

Lisboa.  21  de  Marco  de  192 1. 

J.  Leite  de  Vascoxcellos. 


LES  SOURCES    DU    TIAUDELET 

M.  A.  Parducci,  dans  son  article  (Romania,  XLIV,  37  sq.) 
sur  une  traduction  française  en  vers  du  Theodiilus,  églogue  si 
connue  dans  les  écoles  du  moyen  âge,  attribue  au  traducteur  le 
prologue  et  les  «  Glozes  »,  dont  il  cherche  les  sources  dans  les 
mythographes  latins  (52-53).  Il  a  fait  fausse  route.  Le  traduc- 
teur s'est  servi,  sans  doute,  d'un  manuscrit  de  son  original 
accompagné  d'un  commentaire,  et  M.  Parducci  aurait  pu  con- 
sulter des  manuscrits  de  ce  genre  dans  les  bibliothèques  de 
Paris.  On  n'a  imprimé  ou  réimprimé  aucun  des  divers  commen- 
taires composés  sur  le  poème  du  xir'  siècle  au  commencement 
du  XVI'  siècle',  mais,  par  bonheur,  nous  en  avons  quelques 
citations,  d'après  lesquelles  on  peut  juger  de  l'originalité  du 
traducteur  français.  Pour  ce  qui  est  du  prologue  il  est  évident 
que  les  commentaires  n'avaient  rien  de  ce  que  dit  le  traducteur 
au  sujet  de  l'usage  fait  des  Métamorphoses  d'Ovide  par  Theo- 
dulus  qui  aurait  cherché  des  passages  avec  un  sens  caché  pour 
les  mettre  en  regard  des  passages  de  la  Sainte  Écriture  (38- 
40,  vv.  25-90).  Dans  le  commentaire  de  Bernard  d'Utrecht, 
écrit  vers  la  fin  du  xi'  siècle,  source  des  commentaires  plus 
récents,  on  ne  trouve  que  la  phrase  : 

Theodulus  a  Christian^  parcntibus  non  infimis  natus,  puer  in  Italia  adultus 
in  Grecia  studuit  ;  eruditus  igitur  latina  lingua  et  greca  cum  esset  Athenis 
gentiles  cum  fidelihus  altercantes  audivit  quorum  colligens  rationes  reversus 
in  allegoricam  contulit  cglogam,  quam  morte  praeventus  non  emendavit  =. 

1 .  G.  L.  Hamilton,  Theodulus,  A  Médiéval  Texthook,  Modem  Philology, 
VII  (1909),  173-175,  '79- 

2.  Conradi  Hirsaugiensis.  Dialog us  super  auclores  sive  Didascalou,  éd.  G. 
Schepse  (Wûrzburg,  1889),  45,  n.,  d'après  un  ms.  du  xiii^  siècle,  le  ms. 
1757  de  la  bibliothèque  de  Vienne. 


LES   SOURCES    DU    TIAVDELET  125 

Par  contre  les  vers  qui  suivent  (95-102)  : 

Et  la  pastourelle  [c.-à-d.  Alithia]  a  l'encontre 

En  moustraiit  que  verité^vaint 

Quanque  est  faulx,  injuste  et  faint. 

Et  en  cecy  le  livre  entend 

Destruire  faùlx  appertement 

Et  péchiez,  et  voir  congoJT, 

Oue  sainte  Eglise  doibt  tenir 

Sans  murmure  et  sans  envie, 

sont  dérivés  des  phrases  de  Bernard  : 

intentio  sacrae  scripturae  veritatem  commendare,  gentilium  vero  nenias 
dampnare...  tantuni  catholicam  traditionem  excellere  ostendit  ritum  gentilem 
quantum  excellit  veritas  falsitatem  '. 

Plus  tard  le  traducteur  dit  (43,  vv.  115-118)  que 

Pour  mieulx  ce  plait  demoustrer, 
Il  nous  convenra  exposer 
Quanqu'il  a  chi  dit  en  figure, 
Si  que  chose  n'y  soit  obscure  : 

c'est-à-dire,  qu'il  veut  donner  une  interprétation  aux  vers  du 
poème  qui  en  ont  besoin.  Il  a  encore  trouvé  cette  interpréta- 
tion toute  faite  dans  le  commentaire,  comme  on  le  voit  en 
rapprochant  les  vers  de  la  «  glose  »  sur  Saturne  (44,  vv.  15-37  '■> 
55-56)  de  certaines  phrases  du  commentaire  d'un  anonyme,  qui 
a  utilisé  celui  de  Bernard  ^. 

Qui  voelt  ceste  fable  sçavoir  Pseutis...  ponit  fabulam  de  Saturno 
Pour  mieulx  entendre  après  le  voir,        quae  talis  est.Saturnus  Rex  fuit  Crète, 

Saturne  de  Crethe  fu  rois,  qui  recepit  in  responsis  quod  genitu- 

Qui  gouverna  seloncq  les  lois.  rus  esset  filium,  qui  eum  expelleret  a 

Il  avoit  une  gentil  famé,  regno.  precepit  ergo  uxori  sue  Cybele 

Qui  avoecquez  luy  estoit  dame.  quod    quidquid    pareret,    coram   ipso 

Une  nuit  .j.  songe  songa,  apponi   faceret.    Haec  postea  Jovem 

Qui  moult  de  cuer  l'espoenta,  peperit,   qui  natus  arrisit   matri  sue, 

1 .  Ouvr .  cit.,  45,  n. 

2.  Catalogus  Codicum  MSS .  Bihl.  Bernensis  curante  J.  R.  Sinner  (Bernae 
1760),  I,  243.  Il  s'agit  du  ms.  403,  écrit  au  xive  siècle. 


126 


MÉLANGÉS 


Car  il  vit  q'ung  enfant  aroit, 
Qui  tout  son  règne  luy  torroit. 
Tantost  sa  femme  commanda 
Et  ad  ce  faire  l'inclina, 
Que  quanque  veroit  de  luy  naistre, 
Lues  celle  luy  donroit  a  paistre, 
Si  que  le  fruit  perdi  la  vie. 
Ainssi  requeroit  sans  envie . 
Celle  conchupt  .).  fil  moult  bel, 
Le  quel  au  naistre,  de  revel. 
Sa  mère  arist.  Celle  eubt  pité 
De  son  fil,  pour  l'iniquité 
Qu'avoit  sou  père  commandée. 
Tantost  fist  que  fu  aprestee 
Une  vïande  moult  auvage 
D'une  pierre,  qui  le  courage 
Mua  de  Saturne  le  viel . 
Et  pour  ce  tenir  on  luy  fait 
Une  fauchille,  pour  ce  fait. 


quae  materna  commota  pietate  Sa- 
turno  Albescum  sivc  Albcdir  genus 
lapidis  pannis  involutum  pro  puero 
apposuit. 


falccm  in  manu  tenens  ■ 


Ce  qui  est  particulier  au  traducteur  c'est  qu'il  se  contente  de 
donner  l'explication  du  sens  littéral  des  allusions  historiques  ou 
mythologiques  du  poème.  Il  n'y  cherche  pas  l'allégorie  cachée 
à  laquelle  s'intéressent  les  auteurs  des  commentaires,  ses  pré- 
décesseurs, et  les  rhétoriciens  du  moyen  âge  ^.  Bernard  d'U- 
trechtdit  dans  la  lettre  dédicatoire  de  son  commentaire  : 

Primum  itaque  quicquid  in  librorum  principiis  moderni  et  autiqui  requi- 
renda  censent,  proposai  et  exposui,  deinde  Theodoli  eglogam  ad  litcram  et 
allegorice  et  plerisque  locis  moraliter  explanavi  >. 

Et  voilà  une  de  ces  explications  par  allégorie  qu'aiment  les 
commentateurs,  et  que  le  traducteur  français  n'utilise  pas  : 

Jupiter  fuit  filius  Satumi,  id  est,  tempus  gratiae  fuit  post  tempus  legum  et 
expulit  patrem  c  regno.  Exsuperat  tempus  gratiae  tempus  legis-». 


1.  Otivr.  cit.,  241. 

2.  Hamilton,  /.  /.,  175-180. 

3.  Martène  et  Durand,  Vet.  script,  et  womwienl.  coll.  I,  513, 

4.  Sinner,  /.  /.,  241. 


Les  sources  du  tiaudelet  127 

Pour  ce  qui  concerne  le  titre  de  la  traduction,  Tiaudelet,  tan- 
dis que  le  poème  latin 

a  nom  'l'heodulus  : 
Et  pour  ce  que  chilz  ot  tel  nom 
Qui   le  tist,  ainssy  l'appelle  on  (39.  vv.  21,  23-24). 

M.  Parducci  n'a  pas  utilisé  les  indications  de  M.  A.  Tobler  ' 
et  n'a  pas  signalé  les  diminutifs  Thcodokt,  Thcaiidelet  dans 
divers  textes  français,  Le  Département  des  livres,  La  Bataille  des 
VII  ars  de  Henri  d'Andeli,  et  Rabelais. 

George  L.  Hamilton. 


I.  Zeitsch.  f.  roiH.  Philoî.,  XXII,  94  ;  cf.  aussi  A.  Thomas,  Romiuiia, 
XXXV,  495  et  G.  L.  Hamilton,  Theodulus  in  France, Mod.  PJnlol.,  VIII  (1911), 
611-612. 


DISCUSSIONS 

Dl-  LA  VALEUR  DE  LA  STATISTIQUE 
EN  SYNTAXE  DESCRIPTIVE 


Dans  un  compte  rendu  de  ma  Petite  Syntaxe  de  V Ancien  français  qu'il  a 
publié  dans  le  Moyen  Ave  (janvier-avril  1921,  p.  94),  M.  Clovis  Brunel 
soulève  un  intéressant  problème  de  méthode .  Comment  peut-on  établir  la 
syntaxe  du  français  du  xiue  siècle  (ou  de  toute  autre  langue  à  une  période 
quelconque  de  son  passé)  ?  Nous  aimerions  à  justifier  ici  la  solution  que  nous 
avons  donnée  à  ce  problème.  Il  faut  évidemment  se  fonder  sur  des  textes, 
qu'on  lit  et  qu'on  «  dépouille  »  avec  soin.  Nous  trouvons  tel  phénomène  dans 
tel  auteur  et  dans  tel  autre  :  donc  le  phénomène  appartient  à  la  langue  de 
l'époque.  Il  s'agit  là  d'un  inventaire.  Cet  inventaire  peut  être  méthodique  : 
nous  trouvons  tel  phénomène  tant  de  fois  dans  tel  auteur  et  tant  de  fois  dans 
tel  groupe  d'auteurs  ;  tel  phénomène  est  moins  fréquent  que  tel  autre  dans 
telle  ou  telle  proportion.  C'est  un  procédé  essentiellement  statistique.  Il  n'y 
en  a  pas  d'autre  pour  établir  les  faits  de  svntaxe.  Toute  recherche  de  syntaxe 
est  une  recherche  de  statistique.  A  quelle  condition  une  statistique  est -elle 
valable,  c'est-à-dire  sur  combien  d'observations  doit-elle  se  fonder  pour 
aboutir  à  cette  vérité  moyenne  qui  est  précisément  celle  qu'on  lui  demande  ? 
Il  n'y  a  pas  de  réponse  unique  qui  convienne  dans  tous  les  cas.  Cela  dépend 
des  sciences .  Dans  certaines  branches  de  l'économie  sociale,  une  statistique 
comprend  le  plus  grand  nombre  d'observations  possible  :  elle  n'est  même 
qu'un  recueil  ordonné  d'observations  complètes  ou  tenues  pour  telles.  S'agit- 
il  du  commerce  extérieur  de  la  France  ?  Si  notre  statistique  ne  porte  pour 
l'année  1921  que  sur  le  mois  de  janvier,  nous  pourrons  utilement  comparer 
les  résultats  obtenus  avec  les  résultats  correspondants  de  l'année  1920  par 
exemple,  mais  nous  ne  pourrons  en  tirer  pour  prédire  les  faits  de  l'année 
1921  à  partir  du  i"  février  que  des  indications  très  douteuses  :  il  peut  y  avoir 
de  mai  à  juin  une  saute  brusque  et  prolongée.  En  physique,  au  contraire,  on 
se  contente  d'un  petit  nombre  de  faits,  et  même,  si  l'observation  est  suffi- 
samment précise  et  exacte,  un  seul  fait  suffira  à  fonder  la  loi.  Ici  la  statistique 
se  borne  au  relevé,  du  reste  difficile,  d'un  unique  phénomène.  Voilà  des  cas 
extrêmes.  Qu'en  sera-t-il  dans  la  science  du  langage,  et  particulièrement  en 
matière  de  syntaxe  ?  Combien  de  faits  seront  ici  nécessaires  pour  établir  une 


DISCUSSIONS  129 

loi  •■'  Combien  de  textes  f'audra-t-il  dépouiller  pour  aboutir  à  des  conclusions 
valables  ?  S'il  s'agit  d'une  période  comme  le  xiiie  siècle  français,  pourvue 
d'une  littérature  abondante,  devrons-nous  nous  astreindre  à  dépouiller  tous  les 
textes  sans  exception  ?  La  vie  d'un  homme  n'y  suffirait  pas.  Et  par  conséquent, 
même  si  c'était  nécessaire,  ce  serait  impossible.  Est-ce  nécessaire?  Qui  le 
soutiendra  ?  Il  faut  tout  de  même,  dirg-t-on,  un  assez  grand  nombre  de 
textes.  Mais  encore,  combien  ?  De  trente  à  cinquante,  ou  de  cinq  cents  à  huit 
cents  ?  Et  si  nous  adoptons  la  première  réponse,  qui  nous  empêche  de  pro- 
poser vingt-neuf  textes  au  lieu  de  trente,  et  ainsi  de  suite,  suivant  un  pro- 
cédé connu  et  parfaitement  justifié  en  l'espèce,  quoi  qu'on  en  puisse  penser. 
Abordé  de  ce  biais  le  problème  est  insoluble,  faute  d'éléments  d'appréciation. 
Cherchons  ailleurs. 

M.  Brunel  voit  dans  mon    petit  livre  une  «    étude   de  la   syntaxe  d'une 
dizaine  de  textes  du  xiii^  siècle  ».  Qu'est-ce  que  la  syntaxe  d'un  texte?  Y  a- 
t-il  autant  de  syntaxes  que  de  textes?  Ou  en  tout  cas  est-ce  notre  devoir  de 
le  supposer  jusqu'à  preuve  du  contraire  ?  Qu'est-ce  que  la  syntaxe  d'un  auteur  ? 
V  a-t-il  autant  de  syntaxes  que  d'auteurs,  ou  devons-nous  attendre  une  expé- 
rience précise   et  indéfiniment  répétée  avant  de  pouvoir  déclarer   que  non  .-' 
On  peut,   crovons-nous,    afiïrmer   hardiment   qu'il    n'y     a    de   syntaxe    ni 
d'un    texte    ni   d'un  auteur.   Un  auteur   emploie  comme  tout  le  monde  la 
langue  du  groupe  auquel  il  appartient.  Ce  groupe  peut  être  plus  ou   moins 
étendu.  S'il  s'agit  d'un  dialecte  ou  d'un  patois,  il  pourra  même  se  borner  à 
quelques  individus.  S'il  s'agit   d'une  langue  commune,  il  sera  par  définition 
même  singulièrement  plus  vaste,  et  s'il  s'agit  d'une  langue  littéraire  com- 
mune, comme  c'est  le  cas  pour  un  grand  nombre  de  textes  de  l'ancien  fran- 
çais, plus  vasie  encore.  On  parle  de  la  syntaxe  de  Racine,  c'est  une  expres- 
sion commode  mais  fautive  et  dont  il  ne  faut  pas  être  dupe.  Racine  a  son 
style  bien  à  lui,  mais  sa  langue  est  celle   de  son  temps,  ou  tout  au  moins 
celle  d'une  partie  notable  de  ses  contemporains.  Ainsi  une  seule  œuvre,  si  ce 
n'est  ni  une  traduction  qui  peut  être  influencée  par  la  langue  de  son  original 
ni  une'  production  dialectale  à  caractères  divergents  très  marqués,  pourrait, 
convenablement  étudiée,  nous  redonner  les  grands  traits  de  la  syntaxe  d'une 
époque.  Cne  réserve  toutefois  s'impose.  A  un  moment  donné,  l'unité  d'une 
langue  même  généralisée  n'est  jamais  tellement  impérieuse  qu'elle  ne  souffre 
ici  ou  là,  sur  tel  ou  tel  point,  quelques  variations  plus  ou  moins  significatives. 
On  peut  supposer  qu'à  des  groupes  régionaux  diflerents   correspondront  un 
certain  nombre  de  traits  linguistiques  diflférents.  On  peut  admettre  aussi  que 
chaque  catégorie  sociale  nettement  tranchée  ou  chaque  subdivision  distincte 
de  la  langue  (langue  littéraire,  langue  familière,  etc.)  aura  ses  particularités 
propres.  Si  l'on  veut  obtenir  des  résultats  plus  sûrement  valables,  il  faudra  donc 
tabler  non  pas  sur  une  seule  oeuvre  mais  sur  un  ensemble  d'œuvres,  qui  restera 
toutefois  assez  nettement  limité.  Il  suffira  que  cet  ensemble  comprenne  des 
représentants  des  diflférents  groupes  linguistiques  régionaux  ou  sociaux  qui  à  un 
Rotnania,  XL  FUI.  9 


1 30  DISCUSSIONS 

nioiiicnt  donno  existent  sur  un  domaine  donné,  c'est-à-dire  qu'en  pratique  on 
pourra  se  borner  à  étudier  une  dizaine  de  textes.  Il  sufiit  qu'ils  appartiennent 
à  des  groupes  ditTérents,  et,  bien  entendu,  que  ce  ne  soient  ni  des  traductions 
ni  des  œuvres  à  empreinte  dialectale  trop  marquée  :  nous  prendrons  donc 
des  textes  originaux  et  des  textes  qui,  de  prime  abord  et  avant  tout  examen 
approfondi,  prétendent  parler  une  langue  à  peu  près  analogue  et  s'adressent  à 
un  public  à  peu  près  homogène.  Ceci  posé,  le  choix  doit  être  fait  sans  parti 
pris.  On  évitera  donc  de  retenir  plusieurs  textes  du  même  auteur,  dont  la 
valeur  cumulative  serait  nulle,  ou  des  textes  qui  appartiendraient  exclusiver 
ment  à  un  seul  genre  littéraire  (chansons  de  geste,  ou  chansons  lyriques,  ou 
fabliaux).  Cela  revient  à  dire  que,  dans  le  cadre  des  limitations  indiquées, 
c'est  le  hasard  qui  doit  assurer  le  choix  des  textes.  C'est  à  ce  prix  que  leur 
témoignage  sera  significatif.  En  statistique  sociale  on  admet  qu'un  nombre 
très  petit  d'individus  peut  représenter  un  groupe,  si  ces  individus  sont  choi- 
sis au  hasard.  Etant  donné  le  caractère  propre  de  la  langue,  qui  est  de  servir 
d'instrument  d'échange  entre  les  individus  d'un  même  groupe,  nous  pouvons 
aller  plus  loin  :  un  individu  choisi  au  hasard  pourra  ici  représenter  le  groupe 
tout  entier.  Nous  entendons  bien  que  la  conclusion  est  forcée  s'il  s'agit  de 
phonétique  ou  de  vocabulaire  :  là  en  effet  à  l'intérieur  d'un  même  groupe  les 
variations  individuelles  peuvent  être  très  considérables.  Le  cas  est  plus  net  s'il 
s'agit  de  morphologie  proprement  dite,  et  presque  sûr  s'il  s'agit  de  syntaxe. 
L'expérience  des  parlers  actuellement  vivants  montre  que  les  variétés  de  l'ar- 
got, la  langue  populaire,  la  langue  familière,  la  langue  de  la  conversation  et 
même  la  langue  littéraire,  si  différentes  par  la  prononciation  et  le  vocabulaire, 
ont  un  fonds  de  syntaxe  commun  très  étendu. 

Aucun  parti  pris,  semble-t-il,  n'a  présidé  au  choix  des  textes  de  la  Collec- 
tion des  Classiques  français  du  nioyeii  nge,  sur  lesquels  nou-s  avons  fondé  notre 
syntaxe.  Il  est  visible  qu'on  a  simplement  cherché  à  fiiire  entrer  dans  cette 
collection  le  plus  grand  nombre  de  genres  différents.  Il  se  trouve  en  outre 
que  ces  textes  appartiennent  à  des  régions  variées  et  que  les  uns  sont  très  lit- 
téraires et  les  autres  très  familiers.  Nous  relevions  cet  avantage  dans  notre 
Préface  :  <i  Ces  auteurs  appartenaient  à  des  milieux  sociaux  certainement 
assez  différents  ;  les  uns  ont  vécu  dans  la  Picardie  ou  sur  les  frontières  de 
l'Est,  d'autres  n'ont  pas  habité  bien  loin  de  'Paris.  Et  quelle  variété  dans 
leurs  œuvres  !  Des  jeux  dramatiques  tout  près  de  la  vie  populaire  ou  bour- 
geoise, des  fabliauxsans  prétention  et  sans  beaucoup  de  sel,  une  amusante 
et  gracieuse  aventure  contée  avec  bonhomie,  de  petites  pièces  lyriques  vive- 
ment enlevées,  une  fine  et  tragique  histoire  d'amour.  «  M.  Brunel  est 
d'accord  avec  nous  sur  le  fait  de  cette  diversité  :  «  Tels  [textes]  sent  du 
Nord,  tels  sont  de  l'Est,  ceux-ci  sont  d'un  stNle  soutenu,  ceux-là  sont  fami- 
liers. »  Mais  au  lieu  d'y  voir  un  avantage  pour  nous,  il  y  voit  un  désavantage 
sérieux,  car  les  textes  considérés  ne  forment  pas,  dit-il,  «  un  groupe  dont 
l'étude   puisse  dégager   les   habitudes  syntaciiques   d'une    région   ou   d'un 


DISCUSSIONS  I  3  I 

genre  ».  Nous  croyons  que  la  langue  littéraire  çanmiunc  du  xiu'=  siècle  — 
la  seule  que  nous  a\-ons  prétendu  décrire,  la  seule  peut-être  que  nous  puis- 
sions décrire  avec  quelque  exactitude  dans  l'état  de  nos  sources  —  ne  présente 
pas  (sauf  exceptions  à  définir  plus  loin)  d'habitudes  syntaxiques  régionales, 
et  que  certains  genres,  comme  la  chanson  de  geste  par  exemple,  peuvent  bien 
offrir  quelques  archaïsmes  de  syntaxe,  mais  qu'il  n'y  a  pas  de  syntaxe  des 
genres.  Hypothèse  très  raisonnable  d'après  ce  que  lîous  vgneîîs  de  dire  plus 
haut,  toutefois  c'est  une  hypothèse.  Et  si  nos  dix  tejtîes  se  contredisent,  ils 
contredisent  par  là  piême  notre  hypothèse,  et  c'est  M.  Brunel  qui  aura  rai- 
son. Or  ils  sont  si  loin  de  se  contredire  qu'ils  s'accordent  sur  presque  tous  les 
points.  C'est  donc  qu'ils  s'accordent  avec  bien  d'autres  textes,  car  le  hasard 
n'amène  pas  de  ces  réussites.  L'argument  de  M.  Brunel  se  retourne  contre 
lui.  Plus  nos  textes  sont  différents,  plus  leur  accord  est  probant.  Nous  avons 
le  droit  de  conclure  que  chacun  de  ces  dix  auteurs  parle,  avec  un  accent  par- 
ticulier, ou  plutôt  écrit,  avec  un  tour  qui  lui  est  propre,  le  français  commun 
du  xiiK  siècle.  C'est  ce  français  commun  que  nous  avons  voulu  décrire  en 
recueillant  et  en  classant  ces  témoignages  concordants.  Un  exemple  montrera 
rintérèt  dp  la  riiéthode.  Nos  statistiques,  fondées  sur  dix  textes  pris  au  hasard, 
font  apparaître  les  locutions  point  de,  mie  de,  rnais  jamais  pas  de.  Si  cette 
opposition  surprenante  n'est  pas  diie  à  une  simple  coïncidence,  elle  jette  un 
joijr  curieux  sur  l'histoire  du  partitif.  Qr  il  n'y  a  pas  coïncidence  fortuite, 
mais  phénomène  linguistique  assuré.  Nous  n'avoris,  pas  réussi  depuis  à  ren- 
contrer un  seul  exemple  de  pas  de  (avec  de  partitif)  ni  aii  xiie,  ni  au  xin*,  ni 
même  au  xiv^  siècle.  Quelques  rares  exernples  ppparaissent  au  xv^  siècle, 
qui  ne  deviennent  pas  beaucoup  plus  fréquents  aii  xvi^  ni  même  au 
xviie  siècle.  M.  Brunel  dira-t-il  que  cette  opposition  est  un  fait  de  syntaxe 
individuelle,  une  particularité  de  la  langue  de  dix  auteurs  du  xiii^  siècle  ?  U 
est  clair  qu'elle  appartient  au  système  de  la  langue  tout  entière.  Toutefois 
elle  n'avait  pas  été  signalée,  à  notre  connaissance,  et  nous  ne  la  cherchions 
certainement  pas  quand  nous  l'avons  rencontrée  dans  nos  statistiques. 

Peut-on  espérer  par  cette  méthode  constituer  un  traité  complet  de  s)'n- 
taxe?  Qui  pourrait  avoir  cette  prétention  ?  Le  matériel  complet  d'une  langue 
est  d'une  richesse  presque  illimitée  :  qui  pourrait  se  flatter  de  l'épuiser  jamais? 
Ce  n'est  pas  dix  textes  qu'il  y  faudrait,  ni  même  cent.  Notre  connaissance  de 
cette  fluide  matière  ne  sera  jamais  achevée,  et  il  est  bien  vrai  pourtant  qu'elle 
progresse  chaque  jour.  Mais  le  systènie  d'une  langue  est  quelque  chose  de 
méthodique  et  de  relativement  simple  qui  se  laisse  plus  aisément  définir. 
L  ne  syntaxe  descriptive  de  caractère  élémentaire  doit,  selon  nous,  viser  sur- 
tout à  dégager  les  grandes  lignes  de  ce  systénie,  elle  a  le  droit  de  se  borner 
aux  faits  essentiels.  Car  enfin  on  étudie  la  syntaxe  d'une  langue  ou  parce 
qu'on  s'intéresse  aux  faits  linguistiques  tn  eux-mêmes,  ou  parce  qu'on  veut 
lire  des  livres  écrits  en  cette  langue.  Ces  deux  genres  d'étude  sont  également 
attrayants  et  légitimes,  ils  sont  à  la  fois  indépendants  l'un  de  l'autre  et  con- 


I  3  2  DISCUSSIONS 

ncxes,  et  ou  peut  les  mener  de  front  ou  les  séparer  sans  commettre  d'erreur 
de  méthode.  Une  «  Petite  Syntaxe  »  qui  accompagne  les  textes  d'une  collec- 
tion de  classiques  français  peut  très  naturellement  se  proposer  le  but  tout 
pratique  de  faciliter  la  lecture  de  ces  textes. 

S'ensuit-il  qu'elle  donne  une  idée  fausse  de  l'esprit  d'une  langue  ou  de  sa 
structure  générale  ?  A  priori,  et  sauf  erreurs  d'exécution,  on  ne  voit  pas 
pourquoi.  M.  Brunel  se  plaint  de  ne  pas  trouver  dans  notre  livre  «  un  exposé 
rapide  de  notre  connaissance  de  la  langue  française  du  moyen  âge  »,  et  il 
entend  par  là,  semble-t-il,  un  résumé  des  travaux  antérieurs  sur  la  matière. 
Mais  pourquoi  cet  exposé  fondé  sut  des  examens  de  dépouillements  donne- 
rait-il des  résultats  différents  de  ceux  auxquels  aboutit  un  exposé  fondé  sur 
des  textes  ?  En  dernière  anaWse,  les  dépouillements  antérieurs  reposent  eux 
aussi  sur  une  étude  directe  des  textes.  Statistique  contre  statistique.  Si  les 
deux  séries  concordent,  que  nous  reproche-t-on?  Si  elles  ne  concordent  pas, 
qu'on  dise  où.  A  supposer  que  nous  n'ayons  pas  joué  le  jeu,  il  est  peut-être 
possible  que  nous  ayons  gagné  la  partie  tout  de  même. 

On  nous  dira  que  la  notion  de  «  faits  essentiels  »  d'une  langue  est  vague 
et  qu'il  importe  de  la  préciser.  L'étude  comparée  de  dix  textes  du  xiii'  siècle 
pourrait  donner  des  résultats  assurés,  mais  si  incomplets  et  si  maigres  que, 
loin  de  nous  fournir  une  «  Syntaxe  »,  ils  ne  constitueraient  qu'un  recueil 
d'observations,  quelques  pierres  d'attente  à  utiliser  par  un  architecte  plus 
riche  en  matériaux.  Voyons.  Si  l'on  veut  nous  présenter  l'ensemble  des  faits 
linguistiques  de  l'ancienne  langue  dans  toute  leur  complexité  —  entreprise 
utile,  intéressante  et  largement  avancée  déjà  —  il  v  faudra,  nous  l'avons  dit, 
bien  des  dépouillements  et  des  secours  de  toute  sorte.  Si  l'on  veut  seulement 
saisir  cette  langue  à  un  moment  donné  de  son  évolution,  au  xiii=  siècle  par 
exemple,  la  surprendre  à  son  oeuvre  même,  qui  est  d'exprimer  la  pensée  des 
Français  du  xiii^  siècle,  le  problème  est  autre  et  peut-être  plus  simple.  On  a 
d'abord  le  droit  de  faire  état  de  toutes  les  ressemblances  qui  subsistent  entre 
le  français  du  xiii»  siècle  et  le  français  du  xxe  siècle,  et  de  les  supposer 
connues.  Le  procédé  peut  paraître  arbitraire  :  il  est  scientifique  toutefois, 
car  il  tient  compte  d'une  réalité.  L'expérience  montre  qu'une  personne 
sachant  le  français  moderne  n'a  qu'à  donner  un  effort  relativement  faible 
pour  lire  avec  assez  d'aisance  des  textes  du  xiii=  siècle  de  difficulté  moyenne. 
11  n'en  serait  pas  de  même  si  cette  personne  prétendait  lire  d'emblée  une 
lettre  de  Cicéron  :  c'est  bien  la  même  langue,  mais  ce  n'est  plus  le  même 
système.  La  petite  syntaxe  dont  nous  exposons  la  genèse  insistera  donc  sur- 
tout sur  les  traits  qui  donnent  à  l'ancien  français  sa  physionomie  particulière, 
ceux  qui  le  distinguent  de  la  langue  moderne.  En  premier  lieu,  elle  débutera 
par  un  exposé  du  fonctionnement  de  la  déclinaison,  qui  est  la  clef  de  voûte  du 
système.  Elle  fera  une  large  place  à  l'ordre  des  mots,  v  compris  l'ordre  des  pro- 
noms, qui  est  en  relation  directe  avec  l'existence  de  la  déclinaison.  Elle  tiendra 
grand  compte  des  deux  évolutions  les  plus  remarquables  qui  se  soient  produites 


DISCUSSIONS  I  3  3 

dans  les  limites  mêmes  de  la  période  observée  :  l'apparition  du  partitif  et  le 
développement  des  auxiliaires  de  la  négation.  Elle  s'arrêtera  peu  aux  mots  inva- 
riables qui,  sauf  dans  la  mesure  où  ils  intéressent  l'ordre  des  mots,  relèvent 
plutôt  de  l'étude  du  vocabulaire.  Reste  le  verbe,  et  à  ce  propos  il  faudra  signaler 
l'existence  d'un  parfait  distinct  du  prétérit,  la  valeur  d'imparfait  du  prétérit,  et 
l'emploi  étendu  du  subjonctif.  N'avons-nous  pas  fait  ainsi  le  tour  de  la 
langue  ?  Or  sur  tous  ces  points,  sans  parler  d'autres  moins  importants,  nos 
statistiques  nous  ont  fourni  des  indications  précises. 

Sans  doute  on  pourrait  compléter  ce  tableau  par  bien  des  additions  :  combien 
seraient  vraiment  significatives  ?  Sans  doute  chacun  des  chapitres  que  nous 
venons  d'indiquer  pourrait  recevoir  un  développement  plus  étendu  que  celui 
que  nous  lui  avons  donné  :  les  travaux  antérieurs  v  aideraient-ils  toujours  ? 
Pour  ne  citer  qu'un  exemple,  nous  avons  éprouvé  une  grande  difficulté  à  définir 
avec  précision  le  rôle  de  la  déclinaison  au  xni=  siècle.  Que  signifient  les  fautes 
contre  les  règles  delà  déclinaison  qu'on-trouve,  plus  ou  moins  nombreuses, 
chez  tous  les  auteurs  du  xii^  et  du  xiiie  siècle  ?  Cicéron  ne  fait  pas  de  fautes 
de  déclinaison.  Sont-ce  des  distractions  de  gens  qui  parlent  autrement  qu'ils 
n'écrivent  ?  La  déclinaison  a-t-elle  disparu  de  la  langue  parlée  dès  le  commen- 
cement du  xiie  siècle  ?  N'est-elle  dès  lors  dans  les  textes  écrits  qu'un  souve- 
nir et  une  élégance  ?  Ou  est-ce  encore  à  cette  époque  et  plus  tard  un  phéno- 
mène commun  à  toutes  les  variétés  du  français,  et  dans  ce  cas  comment  expli- 
quer les  infractions  qu'on  observe  chez  des  gens  cultivés  ?  Selon  la  réponse 
qu'on  donnera  à  ces  questions,  l'exposé  de  la  Syntaxe  du  xme  siècle  devra 
être  orienté  dans  un  sens  très  différent.  Il  est  douteux  toutefois  qu'un  recours 
à  la  très  utile  bibliographie  de  MM.  Horluc  et  Marinet  nous  tire  d'embarras 
ici. 

Une  svntaxe  détaillée  accueille  la  règle  et  les  exceptions,  et  quelquefois 
les  exceptions  v  tiennent  plus  de  place  que  la  règle.  C'est  le  cas  des  langues 
classiques  qui  ont  été  étudiées  dans  le  plus  minutieux  détail  par  des  généra- 
tions d'érudits,  c'est  aussi  le  cas  des  langues  actuellement  parlées,  où  des 
problèmes  d'ordre  pratique  se  posent  à  chaque  instant.  Quand  il  s'agit  du 
français  du  xiii=  siècle,  et  d'une  façon  générale  du  français  du  moyen  âge,  il 
est  rare  que  nous  puissions  indiquer  avec  précision  quelle  est  la  règle,  quelle 
est  l'exception.  Les  romanistes  ne  se  placent  pas  volontiers  à  ce  point  de  vue, 
et  ils  n'ont  pas  tort  tant  que  nous  ne  sommes  pas  sortis  de  la  période  de 
défrichement.  Ils  visent  donc  à  nous  donner  des  listes  aussi  étendues  que 
possible,  où  toutes  les  variations  d'un  emploi  et  toutes  les  dates  voisinent  sur 
un  pied  d'égalité.  Pourtant  il  faudra  bien  commencer  un  jour  ou  l'autre  à  se 
mettre  à  la  tâche  de  déterminer  et  de  caractériser  les  époques  et  les  siècles 
mêmes,  il  faudra  retrouver  les  courants  principaux,  formuler  les  usages  cons- 
tants de  la  langue,  mettre  les  exceptions  à  leur  place,  c'est-à-dire  bien  au- 
dessous  des  règles.  Et  il  va  de  soi  que  sur  plus  d'un  point  on  s'est  mis  à 
l'ceuvre  déjà,  —  mais  peut-être  pas   toujours  assez  résolument.  On   a  peur 


r  3  4  DISCUSSIONS 

de  sacrifier  des  listes  d'exemples,  ou  est  plein  de  sollicitude  pour  des  emplois 
rares.  Pour  sauver  une  variété  insignifiante,  on  manque  à  donner  au  genre 
tout  son  relief.  Dans  une  petite  .syntaxe  du  français  moderne  irons-nous  dire 
que,  dans  les  phrases  principales,  la  négation  est  tantôt  ne...  pas  tantôt  ne  : 
je  ne  vois  piis,  je  ne  sais  ?  Quelle  idée  fausse  des  faits  nous  donnerions 
ainsi,  tout  en  restant  dans  une  vérité  apparente  I  Une  étude  comparative  de 
dix  textes  pris  au  hasard  dans  la  production  contemporaine  nous  montrerait, 
si  nous  n'en  savions  rien,  que  «  je  ne  sais  »  est  un  archaïsme,  intéressant 
pour  l'historien  de  la  langue,  très  insignifiant  dans  le  système  du  français 
parlé  d'aujourd'hui.  Une  «  Petite  Syntaxe  »  du  français  moderne  pourrait 
fort  bien  ne  pas  mentionner  ce  menu  fait.  Au  xii^  et  au  xiiie  siècle  l'adverbe 
placé  en  tète  de  la  phrase  détermine  l'inversion  du  sujet  par  rapport  au  verbe. 
On  trouve  pourtant,  et  depuis  le  début  de  la  langue,  des  phrases  du  type 
adverbe  (ou  régime)-sujet-verbe  :  y  verrons-nous  une  seconde  variété  que 
nous  mettrons,  sans  plus,  à  côté  de  la  première  et  sur  le  même  plan  ?  Une 
étude  de  dix  textes  de  la  langue  du  xiii^  siècle,  pris  au  hasard,  nous  montre 
que  ce  serait  une  grave  erreur.  L'ordre  adverbe-verbe-sujet  est  un  ordre 
normal,  et  même  un  ordre'favori  de  la  langue,  l'ordre  adverbe-sujet-verbe 
est  un  ordre  exceptionnel.  On  pourra  se  demander  ce  que  signifient  ces 
phrases  exceptionnelles  et  suivre  la  courbe  ascendante  de  leur  développe- 
ment :  nous  croyons  que  cette  étude,  qui  se  fera,  serait  vraiment  fructueuse, 
mais  jusqu'à  ce  qu'elle  ait  été  faite  et  qu'on  ait  abouti  à  des  résultats  précis, 
une  syntaxe  élémentaire  ne  doit  pas  s'arrêter  à  ce  type  de  phrases  :  elle  n'est 
même  pas  tenue  d'en  indiquer  l'existence.  Ne  soyons  pas  dupe  du  sophisme 
des  dénombrements  complets. 

Faut-il  dans  un  exposé  élémentaire  de  la  syntaxe  du  xiii^  siècle  tenir 
compte  des  habitudes  syntaxiques  des  différentes  régions,  ou  attendre  pour 
s'y  mettre  que  ces  habitudes  aient  été  définies  plus  précisément  pour  chaque 
région  ?  Qu'il  y  ait  eu  sur  de  nombreux  points  de  détail  des  divergences 
qu'on  peut  répartir  suivant  une  division  géographique,  le  fait  n'est  pas  dou- 
teux. Il  suffit  de  lire  le  livre  de  M.  Rydberg  sur  l'histoire  de  IV  sourd  en  fran- 
çais. C'est,  en  dépit  du  titre,  un  trésor  de  renseignements  sur  l'histoire  de  l'ar- 
ticle et  des  pronoms  personnels  en  français.  L'auteur  a  constamment  contrôlé  les 
indications  dù'S  textes  littéraires  à  l'aide  des  données  fournies  par  les  chartes, 
et  il  nous  f;\it  apparaître  ainsi  toute  une  pittoresque  diversité  d'usages  locaux 
ou  régionaux  :  il  est  clair^ qu'à  l'intérieur  du  domaine  linguistique  français  il 
y  avait  une  foule  de  petits  groupements  dont  chacun  avait  sa  part  d'initiative 
et  en  usait.  Tel  ou  tel  trait  propre  à  l'un  de  ces  groupes  pouvait  passer  à  un 
autre,  puis  au  suivant,  et  finalement,  accepté  par  la  langue  littéraire,  triom- 
phait. Nous  pensons  surtout  aux  chapitres  du  livre  de  M.  Rydberg  relatifs  à 
la  place  du  pronom  personnel  dans  la  phrase  :  il  s'agit  d'une  question  d'ordre 
des  mots.  C'est  peut-être  là  où  les  variations  régionales  ont  joué  le  plus  grand 
rôle  en  syntaxe.  La  plupart  du  temps  elles  ne  portent  que  sur  des  points  d'im- 


DISCUSSIONS 


3) 


portancc  très  minime.    Il   reste  que  dans  toute   explication   de  phénomènes 
syntaxiques  on  doit  tenir  compte  de  la  multiplicité  des  développements  ana- 
logues, de  leur  coexistence  et  de  l'influence  qu'ils  ont  exercée  l'un  sur  l'autre. 
S'ensuit-il  que  tout  le  détail  de  ce  jeu  complexe,  qui  est  certainement   un 
objet    intéressant  de  «  connaissance  »    —  ou  même  un  sommaire   de    ce 
détail  —  doive  entrer  dans  le  plan  d'une  syntaxe  descriptive  de  caractère  élé- 
mentaire ?  Nous  ne  le  croyons  pas.  Il  est  clair  qu'une  tournure  nouvelle 
commence  quelque  part,  dans  une  certaine  région,  avant  de   se    répandre 
ailleurs,  à  moins  que  l'urgence  ne  soit  telle  qu'elle  apparaisse  en  même  temps 
dans  des  domaines  variés  et  distincts.  Dans  l'un  comme  dans  l'autre  cas  il  y 
a  un  phénomène  d'évolution  :  c'est  affaire  à  la  syntaxe  historique  de  retracer 
ce  développement  ou  tout  au  moins  d'en  indiquer  les  grandes  lignes.  La  syn- 
taxe descriptive  ne  constate  que  des  résultats.  Elle  suppose  l'évolution  arrêtée 
pour  un  moment,  et  c'est    le  tableau  composite,  que  présente  ce  moment 
entrevu  comme  en  un  éclair  qu'elle  entend  reproduire.  Il  va  de  soi  qu'elle  ne 
peut  pas  toujours  procéder  avec  une  entière  rigueur.  Elle  est  amenée  parfois 
à  faire  varier  quelques  traits  de  ce  tableau  pour  en   bien  saisir  la  vraie  signi- 
fication et  par  conséquent  à  accueillir  un  instant  l'histoire  à  côté  de  la  des- 
cription. Mais  dans  l'ensemble  elle  a  le  droit  de  se  désintéresser  de   tous  les 
incidents  et  de  tous  les  accidents  du  développement  linguistique.   Le  point 
d'arrivée  seul  l'intéresse,  et  il  est  bien  entendu  que  ce  point  d'arrivée,  elle  le 
choisit  arbitrairement  et  qu'il  sera  à  son  tour  le  point  de  départ  d'une  nou- 
velle évolution.   Prenons  la  question  de  mie  et  ào.  pas  :  un  examen  de   dix 
textes  pris  au  hasard  fait  apparaître  une  prépondérance  de  mie  en  domaine 
picard.  II  est  donc  probable  que  c'est  là  que  cette  particule  a  été  empIo\-ée 
pour  la  première  fois  ;  mais  ou  la  trouve  ailleurs  aussi,  et  il  est  à  croire  qu'une 
enquête  du  genre  de  celle  de  M.  Rvdberg  nous  révélerait  ici  encore  tout  un 
développement,  compliqué  et  imprévisible.  Qu'importe  à  la  syntaxe  descrip- 
tive ?  Pour  elle  le  fait  essentiel,  c'est  la  coexistence  dans  la  langue  littéraire 
commune,  à  un  moment  donné,  des  deux  particules /^ai  et  )iiie.  Elle  cherchera 
à  déterminer  la  fréquence  comparative  de  leur  emploi,  mais  elle  n'est  pas 
tenue  d'aller  plus  loin  :  elle  pourrait  même  se  dispenser  d'indiquer  l'origine 
picarde  ou  autre  de  mie.  Un  exposé  rapide  de  notre  connaissance  de  la  langue 
française  du  moyen  âge  ne  peut  être  en  aucune  façon  l'objet  d'une  syntaxe 
descriptive  élémentaire  de  la  langue  du  xiii^  siècle.   L'objet  propre  d'une 
syntaxe  de  ce  genre  est  plus  restreint,  mieux  défini  et  plus  systématique. 

A-t-on  le  droit  d'appeler  un  livre  ainsi  conçu  une  «  Petite  Syntaxe  de  l'an- 
cien français  »  ?  «  Ancien  français  »  est  opposé  ici  à  «  moyen  français  »,  sens 
parfaitement  accepté  et  courant.  Il  s'agit  donc  d'une  syntaxe  où  l'on  étudie 
la  langue  de  la  période  classique  du  moyen  âge.  Mais  cette  période  comprend 
deux  siècles,  le  xii<:  et  le  xiii^  :  pourquoi  ne  pas  dire  «  Syntaxe  du  français 
,  du  xiiie  siècle  »  ?  Il  y  a  une  petite  difficulté.  Dans  l'évolution  linguistique, 
comme  dans    l'histoire   politique  ou  économique,  les  coupures  ne  sont   pas 


I  3  6  DISCUSSIONS 

toujours  très  nettes  et  elles  coïncident  rarement  avec  les  divisions  chronolo- 
giques du  calendrier.  La  langue  de  la  première  moitié  du  xin«  siècle,  qui  est 
celle  que  nous  avons  surtout  visé  à  définir,  se  rapproche  plutôt,  selon  nous, 
de  celle  de  la  seconde  moitié  du  xii"  siècle  que  de  celle  de  la  seconde  moitié 
du  xiiK  siècle.  Et  si  nous  voulons  enfermer  la  période  étudiée  dans  l'inter- 
valle d'un  siècle,  ce  sera  plutôt  de  1 150-1250  que  de  1200-1300  qu'il  faudra 
parler.  Il  v  a  plus  :  la  langue  de  Roland  n'est  pas  essentiellement  différente 
de  celle  de  Clives,  bien  qu'il  soit  difficile  de  trouver  des  œuvres  d'esprit  et 
de  stvle  plus  opposés.  Sans  doute  des  variations  se  sont  produites  au  cours 
du  xii<:  siècle  et  à  passer  du  xiK  au  xiiie  siècle,  mais  elles  ne  sont  pas  d'une 
importance  capitale,  et  nous  avons  signalé,  crovons-nous,  les  plus  significa- 
tives. Le  titre  que  nous  avons  adopté  est  donc  moins  surprenant  qu'on  ne 
pourrait  le  croire.  Il  n'indique  pas  qu'il  s'agit  d'une  syntaxe  descriptive,  mais 
la  préface  le  dit  nettement. 

L'intérêt  de  la  question  soulevée  par  M.  Brunel  excusera  peut-être  auprès 
du  lecteur  la  longueur  de  ce  plaidoyer /i/'o  Jo»/o. 

Lucien  Poulet. 


COMPTES    RENDUS 


Ramôn  Menéndez  Pidal  —  Manual  de  Gramâtica  Histôrica 

Espanola,  4-'  éd.  ;  Madrid,  191 8  ;  in-8,  299  pages. 

Esta  ediciôn  de  la  obra  que  aqui  vamos  a  reseiîar,  représenta  una  révision 
detenida  de  todo  el  texto  de  la  tercera  ediciôn,  en  que  van  inclui'das  varias 
adiciones  de  suma  importancia.  Se  trata  sobre  todo  de  nuevos  pârrafos  (5  bis 
V  35)  destinados  a  describir  las  vocales  y  consonantes  espaiïolas. 

Si  a  continuaciôn  vamos  a  decir  lo  que  se  nos  ha  ocurrido  al  leer  el 
Manual  de  Gramâtica  Histôrica  Espanola,  solo  queremos  demostrar  al  maes- 
tro que  hemos  leido  su  libro  con  sumo  interés,  y  que  no  deben  considerarse, 
por  tanto,  las  nienudencias  que  siguen,  como  advertencias  ni  correcciones. 

Pâg.  9.  —  «  .  .  .el  D.\LMÂTico,  hablado  en  parte  de  las  costas  de  Dal- 
macia.  .  ».  Séria  preferible,  quizâ,  indicar,  para  mayor  claridad  del  alumno, 
que  el  dalmdtico  debe  considerarse  ya  como  lengua  muerta. 

Pâg.  12.  — Acutiareno  debe  proveerse  de  asterisco  ya  que  el  Thésaurus 
conoce  acut  iator. 

//'/(/.  —  El  derivado  de  pëdem  en  reto-romano  no  es  pie,  ûno  pc,  pei 
(cfr.  Gartner,  Ràtoroni.  Granrmatik,  p.  88).  En  gênerai  debe  advertirse  que 
las  formas  reto-romanas  no  se  citen  como  taies,  sino  que  es  preferible  pre- 
cisar  los  dialectes  distinguiendo  entre  sobreselv.,  engadino,  ladino  central, 
friul.,  etc. 

Pâg.  13.  — •  Pudiera  mencionarse  que  el  futuro  cantabo  no  desapareciô 
ûnicamente  ante  cantare  habeo  (formaciôn  preferida  deMatin  de  la 
Peninsula  ibérica),  sino  también  ante  otras  circunscripciones  que  rivalizaron, 
en  latin  vulgar,  con  cantare  habeo  ;  cfr.  Bourciez,  Eléments  de  linguistique 
rom.,  §  126. 

Ibid.  —  De  *cova  se  encuentran  derivados  también  en  provenzal  moder- 
no  (coz'a).  Ca  vu  no  da  en  provenzal  catis,  sino  eau  cava  ;  i  existe  una  forma 
reto-romana  cava  ? 

Pâg.  14.  —  El  rumano  oclomvrie  debe  de  representar  una  forma  del  len- 
guaje  litûrgico  de  los  eslavos. 

Es  dificilisimo  el  problema  de  nôdus,  pues  no  se  concibe  bien  que  solo 


130  COMPTES    RENDUS 

el  castellano  (pero  cfr.  astur.  niieJu,  l'iueJn  (Rato)  y  novii  (Munthe)  ;  l'uuhi 
parece  reducciôn  de  iliieJu)  pida  la  base  *  n  11  d  u  s.  Talvez  haya  que  considérât 
niido  conio  postverbal,  de  aniidar,  debiéndose  aqui  la  akeraciôn  en  u  a  la 
posiciôn  protônica  de  la  vocal  (cfr.  en  campid.  annuari,  y  de  ahi  el  post- 
verbal nuu  ',  cat.  nuJiar  y  nus  '  nudo  '  ^).  Por  otra  parte  i  no  es  chocante 
que  ni  el  cast.  ni  el  ptg.  se  quede  con  huella  alguna.del  derivado  simple  de 
nudum  (*i!uJo),  habiéndosido  reemplazado  este  por  un  adjetivo  desmido, 
formado  sobre  desniidar  <;denudare?Y£  cômo  explicarse  el  hecho  de  que, 
tanto  en  cast.  como  en  portg.,  falta  un  verbo  desniuiar  '  desatar  '  (mas  cfr. 
en  fr.  ant.  desiwr,  prov.  ant.  desnoiar,  ital.  siwdar,  engad.  i«od«r)  ?  ^- No 
tendremos  que  atribuir,  por  tanto,  el  empleo  de  desMiudar  '  desatar  '  a  la 
homonimia  intolérable  de  un  deiiiidar  <disnudarev  de  un  demidar  < 
disnodare?  Y  el  cat.  desnuhar,  que  se  debi'a  encontrar  en  circunstancias 
anâlogas  y  que  ha  perdido  va  en  la  Edad  Media,  segûn  parece,  su  sentido 
originario  de  '  desnudar  '  para  no  ofrecer  en  el  dia  mâs  que  el  de  '  desatar, 
desenlazar  '  i  no  nos  manifiesta  a  las  claras  que  la  homonimia  ténia  que 
acabar  forzosamente  por  el  predominio  o  de  disnuJare  o  de  disnodare  ?  i  No 
valdria  pues  la  pena  de  e.\aminar  todas  las  po^ibilidades  de  una  explicaciôn 
romdnica  antes  de  acudir  a  la  reconstituciôn  de  un  *nûdus  =  lat.  nodus 
latino  ? 

Ibid.  —  Serralia.  Las  atestaciones  de  la  palabra  (cfr.  Holder,  s.  v.)  no 
ofrecen  serralia,  sino  s.\rralia.  Si  los  botânicos  tienen  derecho  a  iden- 
tificar  la  sarralia  con  la  planta  llamada  oxalis  acetosella  (acederilla),  se  podrîa 
preguntar  en  que  razones  debe  basarse  la  union  de  sarralia  con  el  lat. 
serra  :  £  existen  otras  denominaciones  romdnicas  de  esta  planta,  que  alu- 
den  a  sus  hojas  «  dentadas  en  forma  de  sierra  »  ?  i  Es  sarralia  de  origen 
latino  ?  Lo  mismo  podrâ  afirmarse  respecto  de  hostar,  que  parece  voz  pùnica, 
y,  por  lo  tanto,  no  latina  (a  voce  quadam  punica  tractum  esse  ;  cfr.  Tlie- 
saiirus,  s.  v.) 

Pâg.  15.  — No  puede  considerarse  tampoco  longanon  (var.  longâbo, 
longàno,  longao,  longavo,  cfr.  Forcellini,  s.  v.)  como  propio  del  latin 
clâsico  ;  los  autores,  en  cuyo  vocabulario  registra  Forcellini  esta  voz,  o  son 
africanos  o  pertenecen  a  siglos  posteriores  (iii-v)  >. 

1.  Cfr.  Salvioni,  Rendic.  delFIst.  lomh.,  XLII,  671  y  ss. 

2.  Ademds  esta  u  puede  haberse  originado  para  que  no  coincidiera  anudar 
con  los  derivados  de  notu  (cfr.  denodado). 

3.  Asi  p.e,  Apicius  Gavius  (De  arte  coquinaria  Apicii  CoeVii,  Amslelodanti 
1709;  liber  IV,  cap.  2,  pig.  119)  :  longanones^  porcinos  fartos,  ex  iure 
Tarentino  coctos,  concisos...  («  Stilus  eius  pêne  vulgaris  et  abiectus  caden- 
tem  arguit  Latinitatem  »,  cfr.  Forcellini,  s.  v.)  ;  Arnobius  (Adversus  Gentes, 
liber  VII,  cap.  xxiv  ;  pâg.  244  en  la  edic.  de  v.  Orelli,  1816)  :  «  Quid, 
inquani,  sibi  haec  volunt,  apexailes  hirciae,  silicernia,  longavi  ?  quae  sunt 
nomina,  et  farciminum  gênera,  hirquino  alla  sanguine...»  («  africanus 
Siccac   rhetoricam   docuit,   sub  Diocletiano  »)  ;  Caelius  Aurelianus  (médico 


MENÉNDEZ  piDAL,  Graiiiâiica  histôrica  espahola .         139 

Ibid.  —  i  No  suponc  ettcina,  arag.  leciiia  un  lipo  êlïce,  êlïcina  (véasc 
Mever-Liibke,  Archlv  f.  das  Sliul.  d.  n.  Spr.  115,  597)? 

No  puede  deilirse  que  *calcaneare  sea  de  procedencia  latina,  ya  que 
el  surtjo  -ar  goza  de  grau  vitalidad  en  las  hablas  iberorromdnicas  (Meyer- 
Lûbke,  II,  §  464).  —  No  han  desaparecido  les  derivados  de  miscëre  ;  séria 
mâs  preciso  indicar  que  esta  voz  no  se  ha  conservado  sino  en  cicrtas  signi- 
ficaciones  (cfr.  esp.  ant.  tiieçi'r,  Cantar  755).  —  El  derivado  popular  de 
*misculare  eu  italiano,  mâs  bien  que  niescoîare,  es  viiscliiare  \  adeniâs,  el 
cast.  meiclar  no  corresponde  a  evoluciôn  fonética  :  el  resultado  de  *niis- 
culare  séria  *)m\'har.  Nos  permitimos  llamar  la  atenciôn  sobre  este  hecho  ; 
talvez  quepa  suponer  aqui  algùn  caso  de  homonimia  (con  mechar  <C  mecha), 
que  se  ha  evitado  por  el  cultismo  iiie:(clar. 

Ibid.  — •  Podria  preguntarse  si  mûre  caecu  no  es  la  traducciôn  o  calco 
de  una  antigua  forma  ibérica,  ya  que  la  palabra  no  se  encuentra  fucra  del 
dominio  iberorromânico. 

Pâg.  16.  — ;  Hay  que  suponer  realmente,  para  explicar  coniadreja,  un 
commatëricula  ?  No  séria  màs  sencillo  suponer  una  formaciôn  â  base  de 
comadre,  mediante  el  sufijo  -ejo  posteriorniente  agregado  '  ?  —  El  vocablo 
serra,  en  el  sentido  metafôrico  de  '  cadena  de  montanas  '  no  es  propio  solo 
dcl  latin  de  Espana  ;  existe,  que  sepamos,  también  en  Cerdena,  en  el  Sur 
de  Francia  y  de  Italia  (cfr.  Mistral,  s.  serro,  o  p.  e.  De  Bartholomaeis,  Arch. 
glott:,XV,  357). 

Pdg.  18.  —  Fingir  no  es  cultismo,  sino  a  lo  màs  semicultismo  y  puede 
compararse,  por  tanto,  con  el  caso  de  pensai^  o  de  siglo,  etc. 

Pâg.  20.  —  Muslo  <  musculu  nos  ofrece  quizâ  un  ejemplo  claro  de 
homonimia,  pues  mûsculu,  de  haber  evolucionado  fonéticamente,  hubiera 
dado  *i>iiichOf  que  se  dcbiô  impedir  por  la  coincidencia  con  el  derivado  de 
mûltum.  La  contraprueba  nos  la  suministra  el  portugués  que  conoce  el 
patrimonial  bucho  <Z  musculu  (et.  Cornu,  Gnindriss  f.  roui.  PInk.,  964), 
p.  e.  en  Beira-Baixa  :  bucho  '  barigas  dos  braços  e  das  pernas  '  (Rev.  Itisit.,  2, 

natural  de  Sicca  en  Numidia),  Acutonuii  inorbonun,  liber  III,  cap.  xxii 
(Amstelodami,  1722)  :  «  Defluxio  est  secundum  Asclepiadem  rheumatis- 
mus,  sive  fluor  parvi  temporis,  ultimarum  partium  coli  atque  sessionis,  sive 
longaiionis  (=  recti  intestini),  ut  nos  appellamus,  quaefit,  inquit,  ex  conventu 
sive  concursu  atque  congressu  corpusculorum...  »  ;  Vegetius  (probablemente 
del  siglo  V,  cristiano),  Veten'nariae,  lib.  I,  cap.  42  (Ettelingae  1532)  : 
'i  ...prohibet  illa  ad  catachlvtum  longanonis  decurrere  tum  venter  crassus 
uel  praeclusione  ipsa  intra  uiscera  increscit..  )). 

Estos  pasajes  demuestran  a  las  clarâs  que  longanoii  primero  significaba,  como 
término  médico  «  intestinum  per  quod  stercus  egeritur  »,  viniendo  a  ser 
luego  «ex  huiusmodi  intestine  farto  varia  fiebant  farcimina,...  et  ipsum  pro 
farcimine  accipitur  »  (v.  Forcellini).  Ademâs  la  forma  del  sufijo  en  -ano,  -ao, 
-avo  no  da  niayor  extension  a  la  idea  de  ver  en  hnganon  un  derivado  del 
lalin  longus. 

I.  Cfr.  comaireïotn  las  hablas  del  Sur  de  Francia,  ALF,  c.  belette. 


140  COMPTES    RENDUS 

246),  forma  que  no  fue  estorbada  por  niuito  <  multu.  —  Saeculum 
estuvo  en  todo  el  territorio  romànico  continuamente  bajo  la  protecciôn  de 
la  iglesia,  circunstancia  que  no  le  permitiô  un  desarrollo  regular.  Esta  misma 
observaciôn  podemos  hacer  respecte  de  otras  palabras  relacionadas  con  cl 
lenguaje  eclesiâstico  ;  mencionamos  ante  todo  iglesia,  dngel,  hautîamo,  htilda, 
celda,  cirio,  cru:(,  diahJo,  gloria,  tnundo,  vigilia,  etc. 

Pâg.  22.  —  No  podrâ  considerarse  palafrcu  como  elemento  del  galo,  sino 
que  représenta  en  cast.  un  galicismo  puro. 

Pâg.  24.  —  No  hace  falta  el  asterisco  de  colpus,  pues  esta  documentada 
esta  W07.  (cf.  Tlies.  1.  îat.,  s.  v.). 

Pâg.  25.  —  Acaso  sea  tapi^  un  galicismo.  De  todas  maneras  no  hav  que 
partir  de  xa-r,;  como  lema,  sino  del  diminutivo  documentado  -ra-rÎTiov.  — 
Trêpano  es  un  galicismo  (o  italianismo)  a  todas  luces.  —  Giiitarra  parece 
forma  introducida  a  través  del  arabe. 

Pàg.  26-27.  —  Una  parte  de  los  germanismos  latinizados  que  alli  se 
registran,  parecen  màs  bien  de  origen  francés  o  provenzal,  voces  que  en  su 
mavon'a  'deben  su  existencia  al  estado  entonces  floreciente  de  las  costumbres 
caballerescas  ;  taies  serian  :  ardido,  osante,  arpa,  orguUo,  gerifalte  ;  otras, 
aun  sin  pertenecer  a  esta  categon'a,  se  agrupan'an  mejor  como  galicismos  : 
cralardôn  (término  juri'dico),  esparver  (<C  prov.  esparvier,  por  no  concordar 
con  las  leyes  fonéticas  castellanas),  rostir,  jaca  (prov.  ant.  faca,  ham  ;  cfr.  fr. 
haqueiiée),  cofia,  dan-ar  (que  no  es  de  origen  germânico,  cfr.  Baist,  Z.  j. 
rom.  PhiL,  XXXII,  35),  hlanco.  Todas  esas  voces  parecen  referirse  a  intro- 
ducciôn  relativamente  tardia,  porque  gran  parte  de  esas  palabras  han  entrado 
igualmente  en  Italia,  por  intermedio  de  Francia.  —  Espiiela  corresponde 
(por  su  -a  final)  a  la  declinaciôn  gôtica  v  no  a  la  forma  gênerai  germdnica 
en  -0,  on  :  sporo  >  ital.  sperone,  fr.  éperon.  —  Tocar  ya  no  se  considéra 
como  germanismo  ;  cabe  derivarlo  de  *tùdicare  (tundere),  o  de  una  rai'z 
onomatopéyica.  —  Heraîdo  parece  acusar  un  préstamo  del  bajo  latin,  mien- 
tras  que  no  esté  documentado  desde  muy  antiguo  ;  asimismo  es  quizâ  galicismo 
alhergar,  alhergue  si  no  ofrece  un  significado  antiguo  de  '  alojamiento  del 
ejército  '  como  en  fr.  ant. 

Pâg.  27.  —  Capellân  —  sacristàn  :  talvez  hubiera  sido  preferible  en  vista 
del  fr.  êchanson  <  skankjon,  citar  el  esp.  escanciar.o  <  got.  skankja  -an 
(atestiguado  en  las  Leges  Visigotorum)  como  supervivencia  de  la  flexion  en 
-a,  -une  ;  cf.  J.  Jud,  Recherches  sur  la  genèse  et  la  diffusion  des  accusatifs  en  -ain 
et  en  -on,  p.  17-18,  y  Salvioni,  Rom.,  XXXV,  216.  —  Este  capitulo  sobre  los 
germanismos  ganaria  mucho  en  claridad,  si  se  separaran  mâs  todavi'a  las 
voces  introducidas  en  el  espaiîol  mediante  el  latin  vulgar,  la  introducciôn 
gôtica  y  el  préstamo  hecho  a  la  lengua  franco-latina  del  derecho  carolingio 
y  al  provenzal  antiguo. 

Pâg.  29.  —  El  cambio  de  s-  inicial  a  x-  ya  no  se  atribuye  a  influencia 
arabe,  sino  que  se  explica  fisiolôgicamente,  por  el  carâcter  âpico-alveolar  de 


MENÉNDEz  PiDAL,  Graillât ica  hislôrica  espanola.        141 

la  i  espanola  (cf.  A.  Castro,  RFE,  1914,  102).  —  Toda  esta  cuestion  de  iii- 
fluencia  arabe  sigue  careciendo  de  estudios  cientificos  y  serios.  Serfa  intere- 
sante,  por  ejemplo,  agrupar  cronolôgicamente,  les  diferentes  préstamos 
hechos  al  latin  (o  griego)  que  han  penetrido  en  el  espanol  por  medio  del 
arabe.  Asi  son  anteriores  a  la  pérdida  de  la  postônica  :  alhérchigo,  frente  a 
prisco,  y  posteriores  :  bi\naga,  ajedrea,  etc. 

Pâg.  29.  —  Falta  un  estudio  histôrico  de  los  galicismos  en  el  espanol. 
Fuera  del  diccionario  anticuado  de  Baralt,  que  apenas  tiene  valor  cientifico, 
aprovéchese  el  excelente  trabajo  de  Forest,  Old  French  Borroiued  Words  in 
the  Old  Spanish,  RomanicRevieiu,  VII,  1916,  370-413,  del  cual  la  RFE  (1919, 
329-331)  publica  una  extensa  y  critica  nota  bibliogrâfica.  Nuestra  obra 
resultari'a  lalvez  muv  util,  si  en  ella  se  distinguieran  las  influencias  de  los 
diferentes  dialectes  de  las  Galias  ;  asi,  p.  ej.  hajel  (■<  baissel  del  Suroeste  de 
Francia),  jaula  (prov.  ant.  jaitlier,  prov.  mod.  jaulo,  jolo  (Mistral)  etc.),  son 
provençales. 

Séria  niuy  de  alabar,  también,  el  que  en  una  ediciôn  futura,  se  consagrara 
un  capitulo  aparté  a  los  hispanismos  en  otras  lenguas.  Recuérdese  por 
ejemplo  que  el  espanol  ha  contribuido  valiosamente  a  la  formaciôn  del  voca- 
bulario  sardo  (cf.  el  importante  estudio  de  M.  L.  Wagner,  Gli  elementi  del 
lessico  sardo,  Arch.  storico  sardo,  III,  382-395  (elemento  catalano  e  spagnuolo). 

En  una  iniroducciôn  de  tanta  importancia  como  esta,  echamos  de  menos 
algunas  observaciones  acerca  del  judeo-espanol. 

Pdg.  39.  —  Van  incluidos  en  esta  4»  ediciôn  dos  pârrafos  (5  bis  y  55)  de 
indiscutible  valor,  destinados  a  describir  por  primera  vez  de  un  modo  cien- 
tifico y  claro  las  vocales  y  consonantes  espaiïolas,  adiciones  que  no  pierden 
su  valor  al  lado  dei  maravilloso  tratado  fonético  del  Sr.  Navarro  Tomâs, 
pues  su  orientaciôm  es  esencialmente  histôricô-descriptiva. 

Pâg.  48.  —  Eliminesegratia>  o-Mt/rt,  quenorespondeaevoluciônpopular. 
—  El  tratamiento  de  los  casos  de  la  vocal  acentuada  a  +  yod  no  se  ha  agotado 
completamente.  Hubiera  contribuido  mucho  el  que  se  consultara  el  articulo 
de  Millardet,  5iir  le  traitement  de  A  -\-  Yod  en  vieil  Espagnol,  Rom.,  XLI,  247 
y  ss.  Falta  pues,  un  estudio  acerca  de  la  no  atracciôn  de  la  i  en  los  grupos 
latinos  -/-,  -dy-,  -gi-,  -Ij-,  -nj-,  -ty(tty)-,  -cyÇccy)-,  -sti-,  -sci-,  -ncti-,  donde  la 
I  lia  modificado  la  consonante  que  le  précède  antes  de  haber  sido  atraîda  a  for- 
mar  sîlaba  con  la  a.  —  Sartâgine  >-  sartèn.  Cabe  indicar  aquî,  a  titulo  de 
contraste,  la  doble  evohtcion  de  -âgine  en  portuguès  :  farràe  (ptg.  a.  fer- 
j-aem)  y  Jarrajem  <  farrâgine  (cfr.  Cornu,  Grundriss.  rom.  Phil^.,  991). 

Pâg.  50.  —  A  -\-  l  cons  :  salto  '  brinco  '  y  cal^a,  en  vez  de  soto,  *coia, 
parecen  formaciones  regresivas  de  poca  edad,  originadas  bajo  la  tutela  de  los 
verbos  saltar,  calmar. 

Nota  2.  —  Deséchase  aqui  una  acentuacion  primitiva  ie  del  diptongo  cas- 
tellano  ie  ;  téngase  sin  embargo  en  cuenta  que  en  los  pregones  callejeros  de 
hoy  dia  nos    encontramos  a  menudo  con  que  una  vocal  cerrada,  cuando  se 


1^2  COMPTES    RENDUS 

pronuncia  larga,  titiuie  a  un^  levé  diptongaçiôn,  acçutuàndose  su  primer 
elcmento  :  Heraldp  !  -si^ildQQ  '.  Suçhier  '  supone  en  francés  acontuaciôn 
parecida  para  t-l  diptpngo  primitivp. 

l^ig.  5?.  —  nspejo  pide  -^cqlqm  ;  nqs  Ip  deniucstra  clarp  el  prpv.  ànt. 
eipflh  frente  al  prpv.  v(lb,  de  manera  que  esp^jo  no  putde  aclarar  la  fecha 
de  la  diptpngacipn  de  c  en  vetulus, 

I^iig'  5  3-  —^Navio  es,  segûn  Baist  (Gnimlriss',  887)  un  galicismp  (^<,  fr.  a. 
navie').  Miiiiceho  se  explicarâ  por  im  crucç  de  (mftnceps),  niancipem  + 
niancïpiq  >  niancïpu. 

Pag.  54.  -^  Escribase  /jastije  >  gsti}, 

Pâg.  55.  —  El  resyltadp  fpntticp  de  flôcçu  séria  *lhieco,  fprniafiôn  que 
la  hpmpnimia  cpn  lluec(i  <C  *elôcca  rip  huhiera  permitidp.  —  La  histpria 
de  la  vpz  cureiia  resujta  todavi'a  demasiado  pscura  para  haccr  entrar  citrueiia 
>>  curcm  en  la  série  c}^  los  ejemplos  asegurados  de  O  >  VE  >  E;  cfr' 
Schuchardt,  Z.f.  rom.  Phil.,  XXVI,  413. 

Pâg.  56.  —  En  estera  (ptg.  esteira)  acûsase  talvez  inBuencia  de  etimolpgia 
pppular,  de  sternere  sobre  stprea  >  *steria  >.  —  Bôrrese  el  asteriscp 
de  coxu,  que  esta  atestiguado  (Thcsaiirus,  s.  v.  :  '  debilem  pede  coxo  . 
Maecen.,  canii.  frg.,  31),  lo  mismo  que  fôrtia  (C  G]  L,  II,  346,  33). 

Pâg,  57.  —  Eliminese  donu  >  don  que  es  galicismp  puro.  El  ptg.  lovai 
cpn  su  diptpngo  hace  dudosa  la  etiniologia  de  lo^a  <  lutea. 

Pâg.  60.  —  Asi  conip  en  cast.  se  cpnpce  al  ladp  de  reiicor,  una  fprnia 
paralela,  rzncor,  el  prpv.  ant.  ofrece  rancura,  rencnra,  r&ucor,  reticor  :  i  np 
habrâ  que  acudir  entonces  a  una  formaciôn  propia  va  del  latin  vulgar 
(<  rancor  -j-  ri n gère  ^rencor)? 

Pâg.  61.  —  Cèrëôla  séria  dificil  de  explicar  allector  sin  el  conocimiento 
del  pasaje  de  Columella  :  cereolis  piunis  (cf.  Thés.  l.  ht.). 

Pâg.  62.  —  Or'in  <C  *aerigine  deberâ  su  O-  a  interferencia  de  auru 
(<  *auiigiue  ;  cfr.  acs  :  aerugo,  ferrii  :  jerrngo,  ourii  :  aurugo).-*.  —  En  vez  de 
êruca  pôugase  ùruca,  documentado  desde  antiguo  en  el  C.  Gl.  Lat.,  II, 
338,  I,  etc.  —  Oroiido  :  <C  *aurundo  va  no  es  '  hinchado  por  el  viento  ', 
pues  iwra  \a  siguificaba  '  presunciôn,  locura  '  '. 

Pâg.  63.  —  Naviija,  voz  que  parece  niâs  antigua  (cfr.  ptg.  iiâvalba)  que 
el  esp.  hmhrija  (pero  en  ptg.  lombiigd). 


1.  Cfr.  Navarro  lomAs,- Pronuiiciacion  espaùola,  p.  37. 

2.  Gr.  Grundriss',  728. 

3.  Cf.  C.  Gl.  Lat.,  IV,  177,  3  :  storhi,  '  omue  quod  sterni  potest  '  y  C. 
G/,  Lat.,  II,  188,  22  :  steria  :  ô;;[iiîiOo'ç  (corregido  errôneamente  por  el  cditor 
en  :  séria). 

4.  El  sentido  de  '  orin  '  de  aurugo  parece  reflejarse  hasta  en  una  glosa 
enregistrada  en  el  C.  Gl.  Lat.,  III,  426,  39  (cf.  Thés,  gloss.  evieinL,  s. 
aurugo), 

5.  Cfr.  Romania,  XLV,  550, 


MENÉNDEZ  PiDAL,  GraiiiiîlJca  bistoriai  cspnnola.         143 

Pàg.  64.  — Âbrôlaiio  es  forma  culta.  —  *Accipitrariu  se  reemplazaria, 
con  màs  verosimilitud,  por  acceptorariu.  Lo  mâs  probable,  sin  embargo, 
es  admitir  que  acetiero  se  ha  formado  sobre  el  primitivo  acceptore  (esp.  ant. 
a:{tor).  — -Simple  errata  es  sahaiiv;  léase  saban.\  (neutr.  plur.). 

Pâg  68.  —  JuvcHC,  arbore,  hospite,  etc.  —  Es  poco  cultismo  la  conservaciôn 
de  la  postônica  \'  es  popular  en  otros  dialectes  de  la  Peninsula  (cfr.  Garcia 
dç  Diego,  Diiikildlisiiios,  RFE,  1916,  pdg.  303). 

Pâg.  70.  —  La  forma  rara  heo  debe  de  obedecer  a  formaciôn  aualôgica 
(comp.  Millardet,  op.  cil.). 

Pâg.  71. —  A  no  encontrarse  formas  con  -0  final,  oleiin'in  podrà  registrarse 
bajo  los  gaiicismos.  —  {No  corresponderia  a  betûllu  un  *bediillo}  El  ptg. 
hidoeiro  y  el  cast.  abcihtl  suponen  un  tema  betul-  (-ariu),  cf.  en  el  lomb.  ; 
hedra  ^bétula  (de  betulla).  — Cabel,  castil  provienen  quizâ  de  una 
posiciôn  prostética  ;  las  demâs  formas  dobles  (con  -e  u  -0  final)  se  explicaràn 
asi  :  Luego  de  apocopadas  estas  formas,  hubo  regresiôn  linguistica  ;  pero, 
eomo  no  se  conocia  siempre  la  naturaleza  de  la  vocal  que  se  volvia  a  poner, 
se  la  reintegraba  poniendo  unas  veces  ô,  y  otras  e. 

Pâg.  72.  —  Cora::^a  (ai  lado  del  popular  loriga)  uo  tiene  aspecto  de  voz 
patrimonial.  Cabe  suponerla  itiOianismo  (cf.  fr.  cuirasse  <i\tAl.). 

Pâg.  99.  —   Cochurero  parece  formaciôn  espanola,  a  base  de  cochura  ■{-  ero. 

Pâg.  100.  —  3obre  h  y  v  en  latin  vulgar  consûltese  Parodi,  Rom..,  XXVII, 
177-240,  quien  establece  que  las  formas  en  t  o  en  v  obedecen  a  variantes  sin- 
tâxicas.  —  S>  S.  Creemos  que  va  se  puede  desechar  la  doctrina  de  atribuir 
a  influencia  mozarabe  el  paso  de  s  >  s  (x),  dada  la  articulaciôn  alveolar  de 
la  s  castellana,  y  sobre  todo  la  apariciôn  del  fenômeno  en  los  dialeetos  sep- 
tentrionales de  Espaiïa,  que  nos  induce  a  ver  en  s  >  s  ui;a  evuluciôn  espo- 
râdica.  Para  la  misma  sustituciôn  en  ptg.,  cfr.  Cornu,  Gnindriss^ ,  985. 

Pâg.  loi. —  Los  casos  de  -{iieco,  :^ai.H>rra  como  ejemplos  del  paso  de  5  >  :( 
piden  una  ;j  muy  antigua,  ya  que  también  en  Italia  topamos  con  i{occo, 
:(avorra,  y  deben  separarse  de  ^o:{obrar.  Acaso  fuera  preferible  sacar  un  pârr^fo 
aparté,  en  que  se  reunin'an  \occus,  \ahurra  con  cliico,  chauclo,  ehçiviarrci, 
chicharo  (tahez  mejor  que  de  *cicero,  de  cicaru,  con  asimilaciôn  de  la 
medio-palatal  a  la  inicial).  En  euanto  a  io  que  se  refiere  a  la  :^  del  latin 
vulgar,  cf.  Rom.,  XXXVII,  465  ;  XLIII,  455  ;  Z.f.  rem.,  Phil.,  XXXIV,  585. 

Pâg.  104.  —  Los  dos  ùnicos  casos  de  evoiuciôn  irregular  de  -Y-  :ytigo,  unçir, 
tienen  correspondencias  regulares  en  los  dialeetos  (leon.  arag.)  :  jtiiicir,  j'unir, 
jugo  '  yugo  ' .  , 

Pàg.  105.  —  GLy>  L  debe  ser  del  latin  mâs  autiguo  de  Espana,  a  juzgar 
por  los  ptg.  lande,  hindou,  hirào,  leiva,  novch  <i  globellum;  cfr.  Cornu, 
Grundriss  -,  975. 

Pâg.  107,  nota.  —  También  en  espanol  hav  un  derivado  popular  de 
*metallia  :  vieaja,  initija,  cfr.  el  fr.  a.  nwaillc,  prov.  niealla,  meialha. 

Pâg.  108.  —  En  euanto  a  la  caida  deconsonante  intervocâlica,  nos  quisié- 


1^4  COMPTES   RENDUS 

ranios  pcrmitir  proponer  una  distinciôn  cronolôgica  de  las  ditcrentes  etapaS 
de  la  cai'da  de  la  g  en  la  termiuaciôn  -igare  :  1°  la  coincidencia  del  esp.  y  del 
ptg.  supone  la  caida  de  -g- en  época  iberorroniana  :  ligare  >  esp.  ptg.  liar  ; 
runiigare>esp.  ptg.  /«w/ar;  lit  igare  >esp. //J/ar  (pero  en  ptg.  Htigar); 
fu  m  igare  >  esp.  htwiear,  ptg.  fumear  {y  Jumegar)  \  esp.  ant.  navear  (pero 
ptg.  navegar)  2°  formas  semicultas  :  esp.  ptg.  castigar  (voz  eclesiastica), 
fustigare>esp.  hostigar,  ^ig.  fustigar,  esp.  ptg.  uavegar  (cf.  fr.  navigner). 

Pàg.  109. —  Trébol  se  basa,  segùn  Cornu,  Gr.  Gdr.,  986,  en  triphyllum. 
Côpînu  no  esta  documentado  ;  habrâ  que  afiadirle  un  asterisco. 

Pâg.  iio.  —  Niel  '  labor  en  liueco  sobre  metales  preciosos,  rellenacon  un 
esmalte  negro  '  no  es  un  derivado  hispânico  de  nigëllu,  sino  puro  proven- 
zalismo  (prov.  iiiel  :  *  gravure  remplie  d'émail  noir').  — En  cuanto  a  la 
pérdida  de  la  v  ofreceria  las  ventajas  de  mayor  claridad  el  que  se  dispusieran 
las  materias  de  la  manera  siguiente  :  1°  caida  de  -v-  ante  -u  atestiguado  ya 
en  latin  vulgar  y  en  todaslas  lenguas  romànicas  :  vacïvu>  vacio,  rivu  > 
rio  (fr.  a.  ri(u),  ital.  rio,  al  lado  de  rivo  ';  2»  caida  de  -v-  intervocalica  ante 
vocal  velar  acentuada,  atestiguada  esporâdicamente  por  aunculus:  avun- 
culus  (oncle),  tribu  tu  >  esp.  treiido  (prov.  a.  traut,  fr.  a.  trcïii)  ;  3°  el  caso 
particular  de  bôvem  al  lado  de  boe,  del  cual  se  encuentra  un  ejemplo  (boe) 
ablat.  en  el  Thés.  1.  lat.,  s.  bos. —  *Sùbùndare>>  sondar.  i  Séria  talvez 
un  término  marino  que  no  debe  separarse  del  fr.  sonder,  cuyo  lema  todavia 
queda  incierto  segùn  el  Dict.  gén.  ? 

Pâg.  112.  —  Para  los  casos  de  al  -\-  cons,  compârese  §  9,  3. 

Pâg.  113.  —  Ansa  no  parece  pertenecer  aqui,  pues  debe  su  difusiôn 
en  las  lenguas  romànicas  a  una  formaciôn  regresiva  del  latin  mismo. 

Pâg.  116.  —  A  la  evoluciôn  fonética  de  cathedra  no  corresponde  cadera, 
sino  el  cast.  ant.  cadira,  arag.  cadiera,  cadiela.  Cadera,  entero  deben  estudiarse 
junto  a  las  formas  portuguesas  cadeira,  enteiro,  que  parecen  acusar  un 
cambio  de  sufijo  (-ariu).  Negro  debe  de  haber  entrado  posteriormente  en  el 
lenguaje,  reemplazandoa^rzV/o.  Para  dar  mâsapoyoalos  casos  bastante  raros 
de  -br-  (Jebrero),  cabe  ailadir  cukhra  como  ejemplo  de  conservaciôn  de  la  />. 

Pâg.  118.  —  Para  esclarecer  la  evoluciôn  de  .\(cs)  >  s,  pudiera  anadirse 
que  ys  >  ys  se  deberà  a  un  cambio  de  la  posiciôn  apical  de  la  lengua  a 
posiciôn  dorsal,  por  efecto  de  asimilaciôn  a  la  palatal  y.  No  existiendo 
jmpignus  enelléxicolatino,  espreferible  considerar  fw/'t'no como  postverbal 
de  empenar.  —  En  fiUro  e  inclinar  se  descubre  evoluciôn  culta. 

Pâg.  119.  —  Coquerc,  coquina,  etc.  deben  alegarse  bajo  §  51 1,  (cfr.  Meyer- 
Lùbke,  Grundriss\  475). —  No  es  propio  de  evoluciôn  espaiïola  numquam 


I.  En  esta  série  habrà  que  registrar  el  esp.  lejia  (el  ptg.  lixia  al  lado  de 
lixivia):  lixivusirve  de  base  al  prov.  ant.  /t'/5«i  :  lixi(v)a  se  explicarâ 
desde  luego  como  vaci(v)u,  cuya  forma  vaciu  se  refleja  en  el  femenino 
vacia. 


MENÉNDEZ  PiDAL,   GnUiunalica  histôrica  espaùola.        145 

^  iiiuica  (cf.  también  cl  prov.  a.  iionai  [pero  Q.UE  "quien,  que"J):  la  final 
quam  debe  haberse  asimilado  a  la  conjunciôn  az  <  qu(i)a  ;  cfr.  Jeanjaquet, 
La  conjonction  «  cpie  »  dans  les  langues  romanes,  p.  24 .  —  Totjal  y  toira;[o 
(que  dificilmente  puedea  derivarse  de  *torqueale,  *torquatiu)  requieren 
otra  interpretaciôn  :  son  postverbales,  resultados  de  dos  etapas  cronolôgi- 
camente  distintas  de  torquere,  cf.  Herzog,  Baustcine  ^ur  roman.  Philologie 
(Mussafia),  p.  488. 

Piic.  120.  —  En  el  grupo  BV  parece  regular  la  desapariciôn  de  la  b  :  riibeu 
>  joyo  ;  cavea  tiene  représentantes  fonéticos  en  la  toponomia  hispânica, 
cfr.  caviiela  (véase  Castro,  RFE,  V,  56).  Rabia  es  una  forma  culta,  conservada 
porque  su  evoluciôu  estaba  impedida  por  un  caso  de  nomonimia  intolérable  : 
*raya(<*rabia)  hubiera  coincidido  con  n/va  <radia  (téngase  en  cuenta 
la  evoluciôn  regular  en  ptg.  :  raiva).  —  El  resultado  fonético  de  mëdiu 
ptg.  mcyo,  séria  *mieio  (*meyo)-^  *mio.  Es  évidente  pues,  que  aqui  se  ha 
evitado  la  coincidencia  con  meu  >  niio. 

Pàg.  121.  —  Mesana  représenta  un  término  marino  del  Mediterrdneo, 
introducido  del  itàliano  mesana  (gr.  mod.  ;j.£Îrâva).  — Excepciones  de  dy> 
V  :  el  culto  envidia  (ptg.  enveja),  enojo,  probablemente  por  interferencia  de 
etimologia  popular  (inal  de  ojo). 

La  evoluciôn  de  ty,  cy  en  espanol  ofrece  graves  dificultades,  que  no  pueden 
resolverseal  primer  golpede  vista.  En  toda  la  Romania,  ty,  cy  parecen  haber 
tenido  la  tendencia  de  fundirse  en  un  sonido  ùnico  :  ç  (ts)  en  latin  vulgar. 
Este  sonido  quedô  conservadu  en  los  romances  extremos  :  portugués,  logu- 
dor.  (/  =  t}}  fase  antigua  =  0),  rumano  (después  de  la  tônica  -\-)  [centros 
mâs  o  menos  separados  de  importantes  influencias  culturales],  mientras  que 
en  los  centros  de  cultura,  como  Italia,  Espaiîa,  Francia,  a  partir  del  siglo 
II,  se  reaccionaba  vigorosamente,  enel  lenguaje  culto  y  en  las  escuelas  contra 
la  pronunciacion  viciosa  de  -tj-  y  -kj-  (pretiinn  >  pretsum  ';>  pretsium)  '. 

Nuestra  primera  exposiciôn  opone  las  formas  rumanas,  sardasy  portuguesas, 
que  ofrecen  el  mismo  resultado  para  -cj-,  -tj-  en  las  palabras  realmente  anti- 
guas,  a  los  représentantes  de  la  misma  voz  del  castellano  o  del  francés. 

;  Cuales  la  verdadera  naturaleza  del  problema  que  se  esconde  en  la  evo- 
luciôn fonética  de  -  tj-  y  -cj  -  en  espanol  ?  i)  Desde  luego  es  interesante  que 
el  portg.  conviene  con  el  rumano  y  el  logudor.  en  cuanlo  al  tratamiento  de 
-tj-,  mientras  que  el  cast.  concuerda  con  el  galo-romdnico  (cf.  la  fase  ts 
representada  en  el  ptg.  aguçar,  peçonha,  miunça,  poço,preço,paço,  labaça,  tiçàô, 
cabeço,  de  acuerdo  con  el  rumano  ascut,  put,  prêt,  parât,  atit,  capa tel  en  contn- 
posiciôn  a  la  fase  dz  en  esp.  y  fr.  ant.  aguçar:  aiguiser,  po^ona:  poison, 
desmemi'^ar  :  menuisier ,  po:{0  -.puiser,  ti:^on  :  tison,  ve:(o  :  enveisier).  Este  acuerdo 
intimo  en  el  resultado  de  -tj-  entre  el   castellano   y  el  francés  solo  podrd 

I.  Cfr.  para  todo  este  problema  en  latin  vulgar:  Pu^cariu,  Rum.  Jahres- 
bericbt,  XI,  12  y  ss. 

Romania,   XLVIII.  lO 


146 


COMPTES    RENDUS 


acutiare 


potuine 
minutiare 

putcii 
pretiu 
satiu,-art" 
palâtiu 


lapathiu 


titione 

invitio 

vitiu 

matia 

'entranas 

capitiu 


laque  u 
(laceu) 
aciariu 


ericiLi,  -a 

niinaciare 

acia 

facticiu 

brachiu 

setaceu 

corticea 


ascu^ 

<     C  X  c  o  - 
tio 


put 
prêt 
sat  ' 
parât  (^rum, 

a.    '  pala- 

dar') 


atit(attitio) 

învàt 
mate  (pi.) 

capetel 


}o<ntd. 


portg. 


lat 


ite 

(ariciù) 
amenintà 
a  ta 

brat 


acutarc 


puttu 
apretarc  > 
attattare 
palatu     (v 
Spaoo) 

alabattu 


tittone 


:apithale 
(log.  ant.) 


lattu 

attarzu 

littu 

(e)rittu 
minettare 
atta 
fattittu 
brathu  (log. 
ant.) 
sedattu 


aguçar 

peçonha 
miunça 

poço 
preço 

paço 
labaça 


tiçào 

(vezo,   en- 
vezar) 


cabeco 


aço 

aço    (acei- 

ro) 
liço 

ouriço 
ameaçar 

feitiço 
braço 

cedaço 

cortica 


esl^. 

fraticés 

aguzar- 

aiguiser 

poçona,poz- 

poison 

desmenuzar 

menuisier 

(fr.  â.) 

pozo 

puis,  puiser 

(prezj 

pris,  priser 

— 

rassasier 

(palatlo) 

palais 

labaza  (ara- 

lapas  -"    (fr. 

gon.  lam- 

dial.) 

paza) 

tizon 

tison 

enveisier 

vezo 

(fr.a.) 

cabeco 


lazo 

azero 

izo 

erizo 
anienazar 

hechizo 
braço 

cedaço 

corteza 


chevecon 
(fr.a'.) 


laz 

acier 

fr.a.liz,    li- 
cier 
(h)érisson 
menacer 

ir.  a.  faitis, 
fr.  a.   bras, 

brasser 
sas,  sasser 


1 .  La  antigua  fase  del  log.  a.  es  0  (transcrito  por-/^-),  heclio  -/-  y-0-  en 
log.  mod.,  cf.  Wagner,  Beihejt  XII  der  Z.J.  rom.,  Phil.,  48  y  ss. 

2.  Las  formas  ibero-românicas  oftecen  el  sufijo  -oniuvi,  de  origen  grec^o- 
latinô  (cast.  po^oùa,  ptg.  pe^onba)  que  se  encuentra  eu  dos  palabras  pertene- 
cientes  igualmente  al  ienguaje  médico  :  aronca,  piirotiiii,  cf.  Rom.,  XLV,  277. 

3 .  «  Esthihue  nu  daiino  »  (Spano).  No  se  ha'n  dado  cuenta  de  la  existencia 
de  esta  forma,  que  sepamos,  cuantos  han  tratado  dcl  problema  del  lat. 
pretiare,  la  cual  sin  embargo,  debe  de  représentât  un  derivado  popular  de 
pietiare. 

4.  <lappa  + lapathiu. 


MENÉNDEZ  piDAL,  Gràniinatica  historien  cspanola.       147 

explicarsc  poruna  causa  comûn  :  la  reacciôn  culta  que  desde  el  siglo  11  se  ha 
verificado  contra  la  pronunciaciônpopular  de  //  '>ts (piitsii  <puteu),  en  vez 
de  //-  o  de  tsi-  (piitiii  o  piitsiu  en  très  silabas)  ha  producido  sus  cfectos  en  las 
Galias  v  en  el  centre  de  Espana,  pero  no  ha  tenido  màs  que  un  débil  eco  ' 
en  la  pronunciacion  popular  do  la  petifcria  de  la  Penfnsula,  es  decir  en 
Portugal. 

2)  Es  propio  del  espailol  el  que  esta  reacciôn  (que  se  ha  manifestado  en 
Francia  hasta  el  Renacimiento  carolingio)  contra  la  «  falsa  «  pronunciacion 
no  solo  ha  alcanzado,  como  en  Francia,  a  las  palabras  en-/;'-  latino,  sinoque 
se  ha  propagado  (en  Espana)  a  un  numéro  considérable  de  palabras  ofreciendo 
/j  (<  cj),  (taies  conio  esp.  /fl:^o  < /i;ro  (ptg.)  <laqueu):  el  hablante, 
desconociendo  toda  etimologi'a,  deseoso  shi  embargo  de  evitar  la  pronun- 
ciacion ts,  tendia  a  restablecer  una  pronunciacion  màs  conforme  al  latin 
oficial,  hasia  transgredir  los  preceptos  '  que  la  Escuela  y  las  pcrsonas  cultas 
mismas  habian  senalado  :  constituye  ese  hecho,  a  nuestro  parecer,  uno  de 
los  ejemplos  màs  claros  y  manifiestos  de  regresiôn  î  linguistica. 

Pàg.  125.  —  Cast.  a.,  ptg.  rencia  no  deben  separarse  del  prov.  rcndoa,  que 
représenta,  segùn  A.  Thomas  (Essais,  p.  135)  un  sastantivo  directamente 
derivado  de  rendere  :  *rendua.. 

Pâg.  126.  —  La  disimilaciôn  de  la  segunda  r  en  robti rc,  debe  ser  muy 
antigua,  cfr.  rovul  (cfr.  Cavalli,  Reliquie  iniiggesi  (Istria),  Afch.  glott.,  XII, 
343);  railla,  ruvuln  (Morosi,  Dial.  gaUo-italici  di  Sicilia,  Arch.  glolt.,  VIII, 
413);  roi  r  ni  (Salvioni,  DitiL  sctlentr.  d.  Lago  Maggiore,  Arch.  glott.,  IX, 
222),  rovulu  (Santangelo,  Dial.  d.  Aderno,  Arch.  glott.,  XVI,  482),  etc.  — 
Goi'(ti)thus  (por  corytum)  esta  documentado  en  el  C.  Gl.  Lat.,  IV,  241, 
V  représenta,  portanto,  la  forma  vulgar  (cfr.  tbn.  Mise.  Ascoli,  p.  51). 

Pàg.  129. — Segûn  el  Sr.  Menéndez  Pidal,  escaninjar  (Rom.,  XXIX,  346)  no 
séria  otra  cosa  que  escamutilare-  (esca,  «  cebo  del  fuego,  yesca,  desperdi- 

1 .  Las  palabras  semicultas  ofrecen  el  mismo  resultado  :(  (<  dz  <  dzi  < 
tsi)  en  esp.  v  en  ptg.  ;  ra:(ùo  :  ra^^ôii  (cf.  ital.  ragione),  sa:^ào  :  saiôn  (ital. 
stagione),  pre^ar  :  pre:(ar  (ital.  pregiare),  ve:[ar-se  :  ve^ar.  Asi  el  esp.  a.  feii:(a 
<fiducia  no  puedepertenecer  al  antiguopatrimonio  de  vocespopulares  (cf. 
también  ptg.  fiii\ci,  tratado  como  Gali:;^a),  pero  debe  compnrarse  con  formas 
semicultas  :  fidiitsia  >  fidudsia  >  fidusia,  atestiguadas  en  formaciones  como 
el  ital.  ant.  fedusia  (Monaci,  Chrestom.,  gloss.  p.  651),  lomb.  a.  fcdusiar 
(Biadenc,  5/«i/  di  fil.  roin.,  VII,  126).  p\em.  fiii^ia,  (Arch.  glott.,  XVI,  533  ; 
Z.f.  roin.  Phll.,  XXXI,  210). 

2.  De  ahi  las  fltactuaciones  en  el  resultado  de  -cj- ;  av7('~(/,  •çntro  cedaço, 
hraço  pero  la^o.  Y  hasta  al  intcrior  del  grupo  de  palabras  en  -tj-  hav  islotes 
que  han  resistido  al  empuje  de  la  reacciôn,  como  en  fr.  :  cbeveçon  :  caheço,  al 
lado  de  poçoùa  tbn.  poioùa  ;  mientras  que  en  cuanto  al  représentante  de 
lapathiiiin,  el  fr.  lapas  parece  haber  resistido  mejor  a  la  regresiôn  que  el 
esp.  laba^a. 

3.  Para  estos  fenomenos,  comp.  Gilliéron,  Rev.  de  phil.  frçsc,  XX,  330,  y 
Gauchat,  Régression  linguistique,  Festschrift  1.  14,  Neuphilologenlag,  p.  335. 


K)8  COMPTES    RENDUS 

cios  (Je  los  arboles  »  ')■  Cabe  preguntar  si  es  posiblc  mantener  estaexplicacion 
en  vista  de  los  ejeinplos  siguientes  que  ofrecen  todos  el  prefijo  esca-.  He 
aqui  csa  lista  que  no  prétende  ser  compléta  :  esp.  escabullirse,  cat.  escabollirse  ; 
csp.  esca -p la r  ;  esp.  csca-mochar,  ptg.  esca-lamocar;  esp.  esca-mondar  ;  esp. 
esca-mujar;  ptg.  esca-rapelhar  (cf.  rapar)  ;  prov.  mod.  esca-llimpA  (et.  limpar), 
cat.  esca-r-rabilbarse,  prov.  mod.  esca-r-rabihà  ;  cat.  esca-r-rassarse,  prov.  mod. 
esca-r-rassii  (cfr.  rassd).  i  Estâmes  aqui  en  presencia  de  un  prefijo  oscuro  «ca, 
que  recuerda,  de  cierto  modo,  el  de  ci//-,  estudiado  por  Nigra,  ^-^/C/j.  glott., 
XIV,  272  ?  Sca  lo  que  sea  :  el  problema  del  esp.  escamujar  queda  oscuro, 
mientras  que  no  esté  aclarada  la  historia  de  otros  compuestos  ofreciendo  esca- 
como  primera  silaba. 

Pàg.  142.  — La  persistencia  de  iiu  enaurundu  >  orondo  sera  debidaa  la 
idea  fija  que  se  habia  tormado  en  latin  vulgar  de  la  rclaciôn  cstrccha  entre 
aura  '  locura  '  y  su  derivado  de  aurundu  '  insensato,  loco  ". 

Pâg.  145.  — i  No  estaria  formado  ciintir  sobre  la  3^  pers.  del  perfecto 
contigit,  como  persona  mâs  frecuente  de  todo  el  verbo  (cf.  en  fr.  «  il  arriva 
un  jour  »);  una  explicaciôn,  que  parece  basarse  sobre  un  razonamiento 
parecido,  se  encuentra  en  Meyer-Lùbke,  Gramtii.,  II,  122. 

Pâg.  130.  —  Es  poco  cierto  que  cohno  se  base  en  eu  mu  lu  ;  mâs  probable 
es  suponer  ci  resultado  de  un  cruce  de  cumulu  +  culmen,  que  coincidian 
en  ciertos  significados,  cf.  Thcs.  l.  lat.,  s.  v.  y  Rom.,  XLIV,  63. 

Pâg.  131.  — La  evoluciôn  de  las  dos  voces  registradas  bajo  L'A'  no  es 
sincrônica  :  codai-  es  castellano  solo  (cf.  ptg.  corar),  mientras  que  medrar 
corresponde  al  cast.y  al  ptg. 

Pdg.  132. —  Triticu  dapruebade  un  caso  de  disimilaciôn  (>  tridicu), 
cfr.  matutinu  ^  ma  du  ti  nu  v.  Salvioni,  Z.  f.  rovi.  Pbil.,  XXIII,  522. 

Pâg.  133.^X0  obedece  la  i;  de  pan  ça  a  evoluciôn  contradictoria  a  los  casos 
de  oii:(e,  calorie.  El  resultado  de  /V  fundidas  (pantice  > /)fl7/âi)  debe  ser 
diferente  del  de  d'c  (undecim  >  o?;;{«)  ;  cfr.  el  paralelismo  en  fr.  giu!tûr:^e, 
pero  panse. 

Pâg.  134.  —  Peinar,  mejor  que  de  pèctinare,  un  postnominal  de  peine; 
cfr.  ptg.  pentear  de  pente;  (r.  peigne,  bajo  influencia  de  peignier,  mientras  que 
la  forma  regular  sen'a  pigne  (seg.  el  Dict.  gcn.).  —  Es  mâs  probable  derivar 
ùendra-  prenda  del  verbo  pignorare,  pues'  son  rari'simos  los  plurales  en 
-ora  en  galo-  e  ibero-românico  (cfr.  prov.  penhorar,  penhora,  mallorquin 
penyorar,  penyora  (v.  Niepage,  RDR,  I,  367). 

Pâg.  146.  —  No  podemos  couvencernos  de  la  existencia  de  un  sustantivo 
restuculu(de  restare)  como  punto  de  partidadel  esp.  rastrojo  que  vive  tbn. 
en  ptg.  rastolho,   cat.   restoll,   prov.    a.    rcstolh,    rastolb,    prov.   mod.  rcstoul, 


I .  Pero  i  es  hipotético  o  atestiguado  ese  ultimo  sentido  del  lat.  esca  ?  Al 
menos  no  hemos  encontrado  hasta  ahora  el  significado  de  "  desperdicios  de 
los  arboles  "  ni  en  latin  ni  en  los  derivados  de  esca  en  las  Icnguas  rominicas. 


s.  DEBENEDETTi,  Fliimenca.  149 

rastoiil,  restoitlh  (lang.)  y  en  el  log.  restuju  "  stoppia  ".  La  difusiôn  geogrd- 
fica  de  la  forma  que  proviene  del  sufijo  -uculii  nos  demuestra  la  existencia 
de  una  forma  paralela  derestupula  (prov.  a.  restohle,  prov.  mod.  restouhh 
cf.  ALF,  c.  étetde  ;  ital.  ristoppia) y  de  restucula  (napolit.  restocchia,  abruz. 
a.  rfstxicchia,  v.  Salvioni,  Stiidi  ronian~i,  VI,  46)  :  esta  ûltima  forma  se  explicarâ 
de  la  misma  manera  que  manupulu  (abruz.  nianoppie)  :  manuculu  (esp. 
manojo,  gall.  wo//o,  ptg.  inolhinho,  cf.  Cornu,  Grimdriss^,  looi  :  prov.  a. 
manolh,  ital.  inanocchio,  Agnone  mannucchio  ;  cf.  Salvioni,  Stiidi  roiii.,  VI,  24 
y  ss.).  La  primera  silaba  de  rastr-ojo  se  explicarâ  por  etimologia  popular  : 
quedan  los  rastrojos,  después  de  pasar  el  "  rastrillo  "  por  ûltima  vez  por  la 
rastrojera. 

Pâg.  148.  —  Para  la  historia  de  veriiciiht,  séria  interesante  consultar  el 
Atlas  lins;.,  c.  verrou. 

Pâg.  151.  —  Para  la  explicaciôn  de  anguila  (por  anguilla)^  hace  falta 
acudir  a  un  cruce  con  el  griego  ky/^Àu;  ?  Los  latinistas,  al  menos,  estân 
inclinados  a  ver  en  anguïla  la  antigua  forma  autéctona,  cfr.  Lindsay, 
Arch.  f.  ht.  Lex.,  VIII,  442. 

Habria  muchisimo  que  decir,  fuera  de  estos  pequenos  detalles,  sobre  el 
gran  interés  que  ha  despertado  en  nosotros  este  valioso  y  amplio  estudio  del 
maestro  de  los  hispanistas.  Digamos  sencillamente  que  otra  vez  el  autor  nos 
ha  regalado  un  libro  en  que  se  refleja  vivamente  su  soberana  personalidad  y 
cuva  consulta  desde  hace  casi  veinte  anos  siempre  nos  es  indispensable  ;  en 
fm,  un  tratado  al  cual  tendremos  que  acudir  sin  césar,  hasta  que  saïga  a  luz 
su  obra  moniuiiental  de  la  Historia  de  la  Lengua  Espanola. 

J.  Jud;  a.  Steiger. 

Santorre  Debenedetti,  Flamenca.   Torino,  Casa  éditrice  G.  Chiantore, 
192 1  ;  in-80  carré,  47  pages  (OpuscoU  di  filologia  romança,  I). 

Les  cinq  chapitres  dont  se  compose  cette  brochure,  méthodiquement 
composée  et  brillamment  écrite,  ne  sont  pas  d'une  égale  nouveauté.  Dans  la 
préface  de  sa  première  édition,  P.  Meyer  avait  déjà  identifié  la  plupart  des 
romans  auxquels  l'auteur  parait  faire  allusion  dans  sa  description  des  noces 
de  Flamenca  et  noté,  en  guise  de  conclusion,  que  «  dès  la  première  moitié  du 
xiiic  siècle,  la  littérature  française  était  fort  goûtée  au  Midi  de  la  France  » 
(p.  xxvii).  Les  pages  22-7  pouvaient  donc  être,  sinon  remplacées  par  un  ren- 
voi, du  moins  fortement  abrégées.  Ne  convenait-il  pas,  en  revanche,  d'ex- 
primer sur  la  réalité  de  ce  prétendu  «  répertoire  jongleresque  »  quelques 
réserves  ?  Tous  les  épisodes  des  Métamorphoses,  et  cet  autre  emprunté  à  la 
Pharsale,  dont  il  est  question  aux  v.  644-60,  avaient-ils  vraiment  été  traduits 
en  une  langue  vulgaire  et  l'auteur  n'a-t-il  pas  simplement  cédé  au  désir  d'éta- 
ler sa  connaissance  de  l'antiquité  ?  Des  réserves  analogues  s'imposent,  ce  me 
semble,  en  ce  qui  concerne  quelques  prétendus  romans  signalés  dans  les 
deux  fameux  ensenbaniens  que  l'on  a  souvent  rapprochés  de  ce  passage. 


IjO  COMTTF.S    RENDUS 

Le  duipitre  sur  les  sources  (dont  la  plus  importante  est  un  récit  du  Roiiinii 
ilfs  si'pt  sages)  est  au  contraire  des  plus  nouveaux  et  sera  lu  avec  un  grand 
profit.  Tri^s  personnels  aussi  sont  les  chapitres  iv  et  v  (intitulés  assez  inexac- 
tement critica  ikl  libro,  siioi  signifiai ti),  où  iM.  D.  caractérise  de  la  façon  la 
plus  heureuse  le  talent  du  poète  (sens  du  pittoresque,  goût  du  réalisme,  hu- 
niour),  et  montre  que  l'originalité  du  héros  consiste  en  ce  qu'il  réunit  et  porte 
au  suprême  degré  les  qualités  du  chevalier  et  celles  du  clerc  :  solution  ori- 
ginale donnée  à  un  problème  futile,  alors  passionnément  débattu.  M.  D.  ne 
doute  pas  que  l'auteur,  grand  lecteur  d  Ovide  et  ferré  sur  la  liturgie,  ne  soit 
un  clerc  et  non  un  jongleur;  mais  cet  auteur,  d'autre  part,  connaît  à  fond  la 
littérature  en  langue  vulgaire  et  tient,  en  maints  endroits,  les  propos  caracté- 
ristiques de  la  classe  à  laquelle  veut  le  rattacher  M.  Ch.  V.  Langlois  :  les 
deux  hypothèses  en  efïet  ne  sont,  au  fond,  nullement  inconciliables. 

M.  D.  note  avec  raison  (p.  35)  que  «  Vergonha  »  et  «  Paors  »  personni- 
fiées (v.  5  S  53  ss.),  «  fortt  penser  »  à  Guillaume  de  Lorris.  Je  voit.  là,  pour 
ma  part,  un  emprunt  proprement  dit.  En  voici,  en  tout  cas,  un  autre,  qui  nie 
parait  incontestable  :  dans  la  tirade  consacrée  à  Doux-Regard,  Guillaume  dit 
que  les  yeux  ne  gardent  pour  eux-mêmes  rien  de  la  joie  qu'ils  goûtent  et  la 
transmettent  tout  entière  au  cœur  : 

Il  sont  si  apris  et  si  duit 

Que  seul  ne  sevent  avoir  joie, 
2756  Ains  vuelent  que  li  cuers  s'esjoie, 

Et  font  ses  maus  rassoagier. 

Car  li  ueil,  con  droit  messagier. 

Tôt  maintenant  au  cuer  envoient 
2740  Noveles  de  ce  que  il  voient  ; 

Et  por  la  joie  covient  lors 

Q.ue  li  cuers  oblit  ses  dolors 

Et  les  ténèbres  ou  il  iere. 

Cette  idée  a  plu  à  VàutQur  de  Fia nn'iica  qui  consacre  plus  de  cinquante  vers 
(6558  ss.)  à  démontrer  que  le  cœur  reçoit  plus  de  jouissances  des  yeux  que 
de  la  bouche  ;  en  effet,  celle-ci  garde  pour  elle-même  une  partie  de  celles  que 
le  baiser  lui  procure;  au  contraire,  quand  deux  amants  s'entreregardent, 

6572  Tan  granz  jois  al  cor  lur  deissent 

Qlic  li  douzor  que  d'aqui  nais 

Lur  reven  tôt  lor  cor  e  pais  • 

E  l'ueil,  per  on  treva  e  passa 
6376  Cil  douzors  ques  el  cor  s'amassa, 

Son  tan  liai  que  nuUa  rcn 

Negus  a  sos  ops  non  reten...  ^ 


s.  DEBENEDETTi,  Fhmeuca  .  151 

Cette  constatation  n'est  pus,  ce  me  semble,  sans  importance  pour  la  fixa- 
tion de  la  date  de  l'œuvre  de  G.  de  Lorris,  assez  incertaine  encore  aux  j^eux 
de  son  récent  éditeur  ;  celle  de  Flamenca  étant  de  très  peu  postérieure  à 
1254  ',  c'est  à  cette  année  cju'il  faut  fixer  le  tçiminus  ad  qiiein,  que  M.  E.  Lan- 
glois  est  porté  à  reculer,  jusqu'en  1240  -. 

A.  Jeamroy. 


1.  Cil.   V.  Langlois,  La  Société  française  an  XllI^  siècle,  p.  151. 

2.  Le  Roman  Je  la  Rose,  etc.  (éd.  de  la  Société  des  Anciens  Textes),  t.  I, 
p.  2. 


PÉRIODIQUES 


Le  Moyen'  Age,  2^  série,  t.  XII  (1908).  —  Mémoires.  P.  1-13.  H.  Stein, 
L origine  ifEustache  de  Beaumarchais.  ^  P.  57-86.  A.  Guesnon,  Publications 
nouvelles  sur  les  trouvères  artésiens.  Etude  sur  Courtois  iVArras  et  //  Jus  de 
Saint  Nicholai.  —  P.  144-15 1.  F. -G.  de  Pachtère,  Stirpiniaco-Sauriciaco. 
Le  lieu  d'expédition  de  la  charte  de  donation  de  la  villa  d'Etrepagny  à  l'ab- 
bave  de  Saint-Denis.  —  P.  185-209.  E.  Lot,  Mélanges  Carolingiens.  F.  Xote 
sur  le  sénéchal  Alard  \  VI.  Acliim  et  Datuvi  à  propos  d'un  diplôme  de  Charles 
le  Chauve  du  8  novembre  846.  —  P.  233-274.  F.  Lot,  Mélanges  Carolin- 
giens. VII.  Date  d'un  diplôme  de  Charles  le  Chauve  en  faveur  de  Vahbaye  de 
Saint-Symphorien  d'Aiitun  ;  VIII.  Sur  la  date  d'un  g?-oîipe  de  diplômes  de 
Charles  le  Chauve  ;  IX.  Sur  rauthenticité  d'un  diplôme  de  Charles  le  Chauve  en 
faveur  de  Moutiers-Saint-Onier  du  14  octobre  84^.  —  P.  275-276.  P.  Mon- 
ceaux, Inscription  chrétienne  de  Tunisie.  —  Comptes  rendus  :  p.  40,  abbé 
Henri  Villetard,  Office  de  Pierre  de  Corheil  (M.  Prou  :  c'est  le  livre  le  plus 
intéressant,  le  plus  complet  qu'on  ait  jusqu'ici  consacré  à  l'office  de  Pierre  de 
Corbeil.  Il  ne  parait  pas  même  qu'on  puisse  aller  plus  loin).  —  P.  44,  Georg 
Graf  Verzthum,  Die  Pariser  Miniaturmalerei  von  der  Zcit  des  heiligen  Ludvig 
bis  -u  Philipp  von  Valois  {].].  Marquet  de  Vasselot).  — P.  114.  Eugène 
Vallée,  Cartulaircde  Chateau-du-Loir  (Robert  Latouche).  —  P.  154-  Le  gra- 
duel de  l'église  cathédrale  de  Rouen  ;  H.  Loriquet,  Étude  historique  et  liturgique 
sur  le  ms.  904  du  fonds  latin  de  la  Bibliothèque  nationale  ;  D.  J.  Pothier, 
Remarques  sur  la  liturgie,  le  chant  et  le  drame  ;  A.  Collette,  Brève  Officiormn 
(H.  Labrosse).  —  P.  161.  J.  A.  Brutails,  Précis  d'archéologie  du  Moyen  Age 
(M.  Aubert).  —  P.  168.  L.  Sainéan,  L'ar^o/  ancien  {14)^-18^6)  {G.  Huet). 
— •  P.  214.  Jacques  Laurent,  Cartulaires  de  l'abbaye  de  Molesme  ^16-12^0.  T. 
I.  Introduction  (P.  Gautier),  —  P.  221.  Le  R.  P.  Helarin  de  Lucerne,  His- 
toire des  Etudes  dans  l'ordre  de  saint  François  depuis  sa  fondation  jusque  vers  la 
moitié  du  XIII^  s.  Traduit  de  l'allemand  par  le  P.  Eusèbe,  de  Bar-le-Duc 
(P.  Ubald  d'Alençon).  —  P.  227.  R.  L.  Graeme  Ritchie,  Recherches  sur  la 
syntaxe  de  la  conjonction  «  que  »  dans  l'ancien  français  (G.  Huet).  —  P.  228. 
Arthur  Langfors,  Li Régies  Xostre  Dame, par  Huon  le  Roi  de  Cambrai  (G.  Huet). 
—  P.  230.  H.  Suchier,  Der  Minesaenger  Chardon  (G.    Huet  :  M.    S.   prouve 


PÉRIODIQUES  153 

que  les  quatre  chansons  amoureuses  de  Chardon  ne  peuvent  être  antérieures 
à  l'an  1237).  —  P.  251.  A.  Fiereno,  Les  Origines  du  Spéculum  Perfectionis 
(P.  Ubald  d'Alençon).  —  P.  286.  Henri  Châtelain,  Recherches  sur  Je  vers 
français  au  XF^  s.  (G.  Huet).  —  P.  291.  R.-Norhert  Sauvage,  La  Chronique 
de  Saiute-Barhe-en-Auge  (R.  Latouche).  —  P.  525.  J.-B.  Beck,  Die  Melo- 
dien  der  Troubadours  (A.  Guesnon  :  ce  livre  révèle  chez  son  auteur  une  rare  " 
sagacité  jointe  à  une  remarquable  puissance  de  travail).  —  P.  339.  Joseph 
Bédier,  Les  Légendes  Epiques  (G.  Huet  :  application  inattendue  à  la  critique 
littéraire  de  la  théorie  économique  de  l'histoire).  —  P.  346.  Travaux  de  mu- 
sicologie de  M.  P.Aubry  (G.  Huet).  —  P.  349.  Gaston  Paris,  Esquisse  histo- 
rique de  la  Littérature  française  au  Moyen  Age  (G.  Huet).  —  Chroniques 
bibliographiques  :  p.  49.  G.  Doutrepont,  Lnventaire  de  la  librairie  de  Philippe 
le  Bon,  1420  (A.  V.).  —  P.  51 .  M.  de  Flamare,  Le  plus  ancien  obituaire  de 
Tàbbaye  de  Notre-Dame  de  Nevers  (A.  V.).  —  P.  52.  P.  Lacombe,  Livres 
d'heures  imprimés  aux  XF«  et  XVI^  s.  conservés  dans  les  bibliothèques  publiques 
de  Paris  (A.  V.).  —  P.  293.  James  Williams,  Dante  as  a  Jurist  (R.  P.).  — 
P.  294.  Salomon  Reinach,  Répertoire  de  peintures  du  moyen  âge  et  de»  la 
Renaissance  (1280-isSo)  (E.  D.).  • —  P.  295.  Carlo  Pascal,  Poesia  latina 
médiévale,  saggi  e  note  critiche(A.  V.).  —  P.  351.  R.  L.  G.  Ritchie, 
Réponse  à  M.  Huet  à  propos  du  compte  rendu  des  Recherches  sur  la  syntaxe  de  la 
conjonction  «  que  »  en  ancien  Jrançais.  — P.  355.  P.  Horluc  et  G.  Marinet, 
Bibliographie  de  la  syntaxe  du  français  (1840-1905)  (G.  Huet).  —  P.  3S5- 
A.  Chassaing  et  A.  Jacotin,  Dictionnaire  topographique  du  département  de  la 
Haute-Loire  (M.  P.). 

2e  série,  t.  XIII  (1909).  —  Mémoires.  P.  1-6.  H. -F.  Delaborde,  Une  pré- 
tendue supercherie  de  Jouvenel  des  Ursins.  — P.  23-28.  G.  Huet.  Le  Roman 
d'Apulée  était-il  connu  au  moyen  âge?  —  P.  65-93.  A.  Guesnon,  Publica- 
tions nom  elles  sur  les  trouvères  artésiens.  Études  sur  Jean  de  Neuville,  Per- 
rin  d'Angicourt,  Jean  de  Renti,  Oede  de  la  Couroierie,  Cardon  de  Croisilles. 
—  P.  370-377.  P.  Champion,  Ballade  du  sacre  de  Reims  (ly  juillet  142c).  — 
Comptes  rendus:  p.  48.  E.  Richemond,  Recherches  généalogiques  sur  la  famille 
des  seigneurs  de  Nemours,  du  XII^  au  XV"  siècle  (R.  P.).  —  P.  55-  E.  Albe, 
Les  Miracles  de  Notre-Dame  de  Rocamadour  au  XU^  siècle.  Texte  et  traduction 
(R.  P.).  —  P.  57.  Karl  Bartsch,  Chrestomathie  de  l'ancien  français  (VIU^- 
XV^  siècles),  9e  édit.  revue  par  Léo  Wiese  (G.  Huet).  —  P.  117.  R.  Dela- 
chenal.  Histoire  de  Charles  V  (H.  Gaillard).  —  P.  139.  Hope  Traver.  The 
four  DaughlersofGod.  A  study  of  the  versions  of  this  allegory,  witli  spécial 
référence  to  those  in  Latin,  French  and  EngHsh  (G.  Huet).  —  P.  214. 
L.  Van  der  Essen,  Etude  critique  et  littéraire  sur  les  Vitae  des  saints  mérovin- 
giens de  l'ancienne  Belgique  (R.  P.).  —  P.  216.  E.  Langlois,  Nouvelles  fran- 
çaises inédites  du  XF=  5.  (G.  Huet).  —  P.  218.  Pierre  Champion,  Le  Prison- 
nier desconforté  du  château  de  Loches.  Poème  inédit  du  xv^  s.  (G.  Huet).  — 
P.    306.    Bernard  Prost  et  Henri  Prost,  Inventaires  mobiliers  et  extraits  des 


I  5  4  PERIODiaUES 

comptes  iUs  Durs  de  Bourgogne  de  la  nuu'soii  de  Vtilois  (i ^6j-i4jj).  T.  II.  Phi- 
Upl,e  le  Hardi,  i  fuse.  ii/S-is84  (Max  Fazy).  —  P.  307.  Leopold  Delisle, 
Rouleau  mortuaire  du  B.  Vital,  ahbê  de  Savigny,  contenant  20"]  titres  écrits  en 
1 122-1 12  j  dans  différentes  églises  de  France  et  d'Angleterre  (A.  V.).  —  P.  347, 
Emil  Lorenz,  Die  Kastellanin  von  Vergi,  in  der  Litteratur  Frankreichs,  Ita- 
liens, der  Niederlande,  Englands  und  Peutschlands  (G.  Huet).  —  P.  348. 
Dante  Alighieri,  Vita  Nova,  traduite  par  Henri  Cocliin.  (L.  Auvray  :  on 
n'avait  encore  rien  écrit  dans  notre  langue  d'aussi  pénétrant  ni  d'un  senti- 
ment si  juste  sur  le  singulier  petit  livre  de  Dante).  —  P.  359.  Myrrha  Boro- 
dine  [M"*  F.  Lot],  La  femme  et  V amour  au  XII^  siècle  d'après  les  poèmes  de 
Chrestiçn  de  Troyes(G.  Huet).  —  P.  599.  Pierre  Aubry,  Trouvères  et  TroU" 
badours  (G.  Huet).  —  P.  404..  Artur  Langfors  et  Werner  Sôderhjelm,  La 
vie  de  saint  Quentin,  par  Huon  le  roi  de  Cambrai  (G.  Huet).  —  Chroniques 
bibliographiques  :  p.  61.  Ernest  Murt^t,' Le  suffixe  germanique  -iiig  dans  les 
noms  de  lieux  de  la  Suisse  française  et  des  autres  pays  de  langue  romane  (G.  Huet). 

—  P.  64.  Ursmer  Berliere,  Nouveau  supplément  à  Vhistoire  littéraire  de  la  con- 
grégation de  Saint-Maur  (A.  V.).  —  P.  143.  M.  Vieillard,  Gilles  de  Corheil, 
médecin  de  Philippe  Auguste  et  chanoine  de  Notre-Dame,  1140-1224  ?  Essai  sur 
la  société  médicale  et  religieuse  au  XIl^  s.  (R.  P.).  —  P.  144,  Pierre  Cham^ 
pion,  Charles  d'Orléans,  joueur cV échecs  (G.   Huet). 

2^  série,  t.  XlV(i9io).  —  Mémoires.  P.  175-197.  P.  Champion,  Nota 
sur  feanne  d'Arc.  IV,  Frère  Thomas  Couette.  V.  Le  complot  de  Louis  d'Am^ 
boise,  d'André  de  Beaumont  et  d'Antoine  de  Vivonne  (142^-14]!).  —  P.  221- 
234.  P.  Guebin  et  E.  Lyon.  Les  manuscrits  de  la  Chronique  de  Pierre  des  Vaux 
de  Cernay  (Texte  et  Traductions).  —  P.  245-252.  L.  Lécureux.  Une  légende 
d'origine  iconographique.  La  légende  d'Avénières.  Contribution  à  l'étude  des 
procédés  de  formation  des  légendes.  —  Comptes  rendus  :  p.  91 .  Achille  LU' 
chaire,  La  société  française  au  temps  de  Philippe  Auguste  (Georges  Lardé).  ^- 
P.  III.  Edniond  Faral,  /.  Les  Jongleurs  en  France  au  moyen  .âge.  II.  Mimes 
français  du  XII  h  siècle  (A-  Guesnon).  —P.  116.  Jean  Beck,  La  musique 
des  Troubadours  (A.  Guçsnon).  —  P.  211.  Lucien  Bégule,  La  chapelle  de  Ker~ 
maria-Nisquit  et  sa  danse  des  morts  (Lucien  Lécureux).  —  P.  261.  Ch.  Urseau, 
Cartulaire  noir  de  la  cathédrale  d'Angers  (M.  Prou).  —  P.  264.  D""  H. -M. 
Fay,  Histoire  de  la  lèpre  en  France.  Lépreux  et  cagots  du  sud-ouest.  Notes  his- 
toriques, médicales,  philologiques,  suivies  de  documents  (Léon  Le  Grand).  — 
P.  279.  J.  Loth,  Les  noms  de  saints  bretons  (R.  Latouche).  —  P.  282.  Mary 
Rh,  Williams.  Essai  sur  la  composition  du  roman  gallois  de  Peredur  (G.  Huet). 

—  P.  322.  Paul  Meyer,  Documents  linguistiques  du  midi  de  la  France.  T.  L 
Ain,  Basses-Alpes,  Hautes-Alpes,  Alpes-Maritimes  (G.  Huet).  —  P.  326. 
E.  Walberg,  Deux  anciens  poèmes  inédits  sur  saint  Simon  de  Crépy(G.  Huet). 

—  P.  327.  Ch.  Gailly  de  Taurines  et  Lionel  de  La  Towm%st,,L'Estoire  de 
Griseldis  (G.  Huet).  —  P.  344.  P.  Rousselot,  Pour  l'histoire  du  problême  de 
l'amour  au  moyen  âge  (H.  Labrosse).  —  P.  345.  E.  K.  Rand,  Johannes  Scotus 


PERIODIQUES  155 

(H.  Labrosse).  —  P.  347.  Carolus  Kùnstle,  Vita  sanctae  Genovefae  virgiiiis 
Par isiorum  patronne  (R.  Poupardin).  —  P.  406.  Karl  Kùnstle,  Die  Leoemhder 
drei  Lebeiiden  iind  der  drei  Toten  und  der  Totentan:^  (Marcel  Aubert).  — 
P.  410.  J.  P.  Jacobsen,  Essai  sur  les  origines  de  la  comédie  en  France  au  moyen 
dge  (G.  Huet).  — P.  411.  C.  A.  Westerblad,  Buro  et  ses  dérivés  dans  les 
langues  romanes  (G.  Huet).  — Chroniques  bibliographiques  :  p.  131,  Mélanges 
inimotte:  Jean  Bonnard,  Monologue  de  la  reine  d'Egypte  dans  le  poème  biblique 
Je  Malkaraume;  G.  Charlier,  EEscoufie  et  Guillaume  de  Ddle  ;  G.  Cohen,  La 
scène  des  pèlerins  d'Emmaiïs,  contribution  à  l'étude  des  origines  du  théâtre 
somitjiie;  L.  Gauchat,  Les  noms  gallo-romans  de  l'écureuil  ;  A.  Horning,  Wort- 
i^eschichtliches  aus  den  Vogesen  ;  A.  Jeanroy,  Les  chansons  pieuses  du  vis.  Jr. 
1248^  delà  Bibliothèque  nationale  \  R.  ^{énQnàezï'iàû,  Romance  del  ndci>nietito 
de  Sancho  Abarca  ;  W.  Me\'er-Lùbke,  Die  Aussprache  des  altproven-alischen  u  ; 
F.  Novati,  La  can:(one  popolare  in  Francia  e  in  Italia  nel  più  alto  medio  evo  • 
E.  Picot,  Une  querelle  littéraire  aux  palinods  de  Dieppe  au  XV^  s .  ;  J.  Pirson, 
Pamphlets  bas  latins  du  Vlh  siècle;  M.  Prou,  Notes  sur  le  latin  des  monnaies 
mérovingiennes  ;  Pio  Rajna,  S.  Mommoleno  e  il  lenguagio  roman^o  ;  G.  Ray- 
naud.  Deux  nouvelles  rédactions  de  la  légende  des  «  Danseurs  maudits  »  ;  E.  Roy, 
Notes  sur  les  deux  poètes  Jean  et  Mathurîn  Régnier;  J.  J.  Salverda  de  Graves, 
Recherches  sur  les  sources  du  Roman  de  Thèbes  ;  F.  Ed.  Schneegans,  Notice  sur 
un  calendrier  français  du  XIII^  siècle  ;  E.  Stengel,  Huon  von  Auvergne  Keu- 
scheitsprobe;  A.  Stimming,  Ncujraniosisches  «  tollé  »  ;  H.  Sucliier  et  A.  Guesnon, 
Deux  trouvères  artésiens,  Baude  Fastoul  et  Jacques  le  Vinier;  E.  Ulrix,  Les  chan- 
sons inédites  de  Guillaume  le  Vinier  d'Arras  ;  C.  Voretzsch,  Offenes  0  vor 
nasal  in  Alexiusliede  ;  C.  W.  Wahlund,  Bibliographie  der  fran^ôsischen  Strass- 
burger  Eide  vom  Jahre  842  ;  Miss  J.  Weston,  A  hithérto  unconsidered  aspect 
,'/"  the  Round  Table;  J.  Bédier,  Un  feuillet  récemment  retrouvé  d'un  chansonnier 
du  XIII"^  siècle  (M.  P.).  — .P.  415.  Paul  Sabatier,  Examen  critique  des  récits 
concernant  la  visite  de  Jacqueline  de  Settesoli  à  saint  François  (P.  Ubald  d'Alen- 
çon). 

Paul  Lesourd. 


CHRONIQUE 


Nous  avons  eu  le  regret  d'apprendre  la  mort  de  Madame  R.  S.  LooMis 
(Gertrude  Schœpperlé),  professeur  de  français  à  Vassar  Collège  (E.  U.  A.), 
survenue  le  ii  décembre  1921.  Madame  Schœpperlé-Loomis,  qui  n'était  âgée 
que  de  39  ans,  avait  été  élève  de  l'École  des  Hautes  Études  et  de  la  Faculté 
des  Lettres  de  Paris  ;  en  1913,  elle  publiait  une  étude  sur  les  sources  de 
Tristan  el  Iseut  dont  M.  F.  Lot  a  fait  ici  même  (XLIII,  126-55)  ""  compte 
rendu  justement  élogieux;  maisdès  1909  et  igioelleavait  donné  à  la  Rovia- 
iiia  divers  articles  sur  le  thème  de  Lai  du  Chievrefoil  (XXXVIII,  196),  sur  le 
philtre  de  Tristan  (XXXIX,  277),  sur  la  Folie  Tristan  de  Berne  (XL,  86). 
G.  Schœpperlé  n'avait  pas  borné  sa  curiosité  aux  poèmes  relatifs  à  Tristan  ; 
quelques  semaines  avant  sa  mort  elle  travaillait  à  la  préparation  d'une  édi- 
tion des  lais  de  Graalent,  du  Désire,  du  Trot  et  de  Naharet  qu'elle  destinait 
aux  Classiques  français  du  moyen  âge,  et  la  Romania  publiera  prochainement 
une  note  qu'elle  avait  rédigée  pour  le  commentaire  de  Villon.  La  mort  si 
prématurée  de  G.  Schœpperlé  prive  l'école  médiéviste  américaine  d'un  de  ses 
esprits  les  plus  vigoureux.  —  M.  R. 

—  M.  A.  Hàmel  a  été  nommé  docent  de  philologie  romane  à  l'Université 
de  \\  ùrzburg. 

—  La  réception  de  notre  collaborateur  M.  Joseph  Bédier  à  l'Académie 
française  a  eu  lieu  le  3  novembre  1921  ;  M.  Bédier  a  prononcé  l'éloge  d'Ed- 
mond Rostand . 

Publications  annoncées. 

Dans  les  Classiques  français  du  moyen  dge,  La  queste  du  saint  Graal,  éd.  par 
Albert  Pauphilet;  —  La  Passion  du  Palatinus,  éd.  par  M'»e  Grâce  Frank;  — 
Robert  de  Clari,  éd.  par  Philippe  Lauer. 

—  M.  CI.  Brunel  achève  une  édition  du  Roman  de  Jaufré. 

Collections  et  publications  en  cours. 

Dans  les  Classiques  français  du  moyen  âge  : 

25.  La  Chanson  d'Aspremont,  chanson  de  geste  du  xii*  siècle  :   texte  d 
manuscrit  de  Wollaton  Hall,  édité  par  Louis  Brandin,  tome  II,  vers  6155- 


CHRONIQUE  157 

11576;  1921,  216  pages.  —  Ce  volume  contient,  avec  la  lin  du  texte,  les  notes 
critiques  et  explicatives,  une  notice  sur  le  ms.  de  Wollaton  Hall,  l'index  des 
noms  propres  et  le  glossaire . 

26.  Pirniiius  et  Tisbe,  poème  du  xiie  siècle,  édité  par  C.  de  Boer  ;  1921, 
xii-55  pages. 

Dans  la  même  collection  ont  paru  en  1921  les  nouvelles  éditions  revues  des 
numéros  suivants  : 

I**  La  Chastelaine  de.  Vergi,  ^  éd.  revue  par  Lucien  Poulet; 

4**  La  Vie  de  saint  Alexis,  texte  critique  de  Gaston  Paris,  5*  éd.  dans  la 
collection  ; 

8*  Huon  le  Roi,  Le  Vair  Palefroi,  avec  deux  versions  de  La  maie  Honte, 
2'  èd .  par  Arthur  Lângfors  ; 

14*  Gormond  et  Isemhart,  2^  èd.  par  Alphonse  Bayot. 

Comptes  rendus  sommaires. 

Rodolfo  Lekz,  La  oraciôn  y  sus  partes  ;  Madrid,  Centre  de  estudios  hLstôricos, 
1920  ,  in-8,  xx-545  pages.  —  Ce  livre  est  un  cours  de  linguistique  ou  plu- 
tôt de  grammaire  générale,  mais  avec  ce  caractère  particulier  que,  préparé 
au  Chili  et  pour  des  étudiants  de  ce  paj-s,  il  fait  une  grande  place  à  l'espa- 
gnol du  Sud-Amérique  et  même  aux  langages  indigènes,  ce  qui  lui  confère 
un  intérêt  spécial  pour  les  romanistres. 

Les  Latins  d'Orient  ;  conférences  données  en  janvier  1^21  au  Collège  de  France, 
par  Nicolas  Iorga  ;  Paris,  s.  d.,  in-i6  ;  51  pages  avec  2  planches.  —  Brève, 
mais  forte  esquisse  du  développement  de  la  Romania  orientale. 

Die  Bedeutung  der  Modi  im  Fran^^osischen  von  D"'  Eugen  Lerch  ;  Leipzig, 
Reisland,  1919;  in-8,  viii-iii  pages.  —  L'auteur  n'a  pas  étudié  tous  les 
moyens  d'expression  modale  en  français;  il  s'est  limité  aux  valeurs  des 
formes  modales  au  sens  grammatical  restreint  du  mot  :  impératif,  subjonc- 
tif, indicatif  dans  quelques  cas  et  conditionnel.  Dans  ces  limites  il  apporte 
des  exemples  qui  auraient  pu  être  plus  réduits  et  classés  plus  précisément, 
mais  qui  sont  le  plus  souvent  bien  interprétés. 

Etienne  Gilson,  Etudes  de  philosophie  viédicvale  ;  Strasbourg,  1921  ;  in-8, 
vii-292  pages.  —  Ce  recueil  de  huit  études  forme  le  fascicule  3  des  Publi- 
cations de  la  Faculté  des  Lettres  de  l'Université  de  Strasbourg  que  nous 
avons  annoncées,  t.  XL VII,  p.  448.  Les  études  de  M.  Gilson  se  groupent 
autour  de  saint  Thomas  d'Aquin  et  de  Descartes  :  les  premières,  qui 
s'éloignent  moins  du  cadre  de  notre  revue,  apportent  des  indications  utiles 
sur  l'enseignement  de  l'Université  de  Paris  au  xiii^  siècle. 

Mario  Ferrara,  Contrihnto  allô  studio  délia  poesia  savonaroliana  ;  Pisa,  OfF. 
arti  grafiche,  1921,  in-8,  95  pag.  —  Il  contributo  è  fornito  dall'  illustra- 


158  CHRONIdUE 

zione  di  alcune  poésie  —  laudi,  sonetti  caudati,  ottave  cstanzc  —  contenute 
nel  cod.  1 179  délia  Magliabechiana  di  Firenze.  Ilcod.  appartienealsec.  xvi 
e  le  rime  vi  son  disposte  con  un  certo  ordine  cronologico,  che  dalla  morte 
de!  Frate  (1498)  va  sino  alla  tragica  fine  délia  libertà  republicana  (1550). 
Ad  esse,  dice  giusiamente  il  Ferrara,  si  «  puô  dar  valore  di  documento 
uniano  più  che  di  documento  artlstico  »  (p.  91).  A  noi  sombra  opportuno 
di  segnalarle  in  questa  Rivista,  perché  anch'  esse  sgorgano  da  quella  vena 
popolaresca,  che  serpeggiô  nel  volger  del  sec.  xv  —  né  si  estinsedel  tutto 
nel  cominciar  del  seguente  —  e  alla  quale  attinsero  anche  illustri  poeti 
d'arte,  corne  il  Poliziano  eil  Magnifico.  E  vi  troverebbe  assai  buona  messe 
chi  le  ricercasse  per  raccogliere  e  studiare  parole  vernacole  e  modi  di  dire 
Nuovo,  ad  es.,  e  assai  intéressante  a!;//<îr  /;/  quilio  per  caiilarecon  vocedifal- 
setto  (son.  Qiianto  più  setito,  p.  69).  Il  Ferrara  ne  chiarisce  e  illustra  molti, 
sempre  con  fine  penetrazione  e  convincendo  quasi  semprc.  —  Amos  P.^r- 

DUCCI. 

Les  légendes  épiques  ;  recherches  sur  la  formation  des  chansons  de  geste  par  Joseph 
Bédier  ;  deuxième  édition  revue  et  corrigée  ;  Paris,  Champion  ;  4  vol., 
pet.  in-80:  I,  1914,  x-465  p.  ;  II,  1917,  471  p.  ;  III  et  IV,  1921,  481  et 
512  pages.  —  La  première  édition  du  bel  ouvrage  de  M.  Bédier  achevée 
en  191 3  s'était  rapidement  épuisée.  Il  est  très  heureux  que  cette  deuxième 
édition  ne  se  soit  pas  fait  attendre .  Elle  a  été  tirée  dans  un  format  un  peu 
plus  réduit  que  la  première  et  cela  a  entraîné  des  modifications  de  la  pagi- 
nation pour  les  deux  premiers  volumes  ;  les  deux  derniers  paraissent  avoir 
été  réimprimés  page  pour  page. 

La  légende  de  Guillauinc  d'Orange  renouvelée  par  Paul  TuFFRAU,  Paris, 
Piazza  [1920];  in-ï2,  272  pages.  —  M.  T.  a  choisi  avec  goût  et  habileté  un 
certain  nombre  d'épisodes  dans  les  chansons  du  cycle  de  Guillaume  et  les 
a  traduits  Ou  adoptés  ou  contés  de  nouveau,  parfois  même  avec  d'im- 
portantes modifications.  M.  T.  s'est  efforcé,  nous  dit-il,  d'éviter  aussi  bien 
les  curiosités  d'archaïsmes  que  les  expressions  trop  modernes  ;  c'est  là  une 
tâche  difficile  et  peut-être  M.  T.  a-t-il  encore  gardé  dans  sa  version  trop 
de  mots  dont  l'existence  même  dans  le  langage  moderne  ne  peut  que  trom- 
per sur  leur  sens  dans  le  texte  ancien. 

Les  Proverbes  de  bon  enseignement  de  Nicole  Bozox,  publiés  pour  la  première 
fois  par  A.  Chr.  Thork  (Lunds  Universitets  Arsskrift,  nouvelle  série,  sec- 
tion I,  tome  17,  no  4);Lund,  C.  W.  K.  Gleerup,  1921  ;  in-8,  xxxiv-65  pages 
et  une  table  des  strophes.  —  Les  Profcrhes  de  bon  enseignennnt  (ainsi  nom- 
més dans  la  rubrique  du  ms.  R,  Musée  Britannique  8.  E.  XVII)  ou  Les 
Prùi'erbcs  de  Salamon  selon  la  rubrique  de  B^,  Oxford,  fonds  Bodley 
425)  sont   des  sentences  traduites  du  latin.  Les  neuf    manuscrits  connus' 

1.  Voir  Ndetebus,  Die  nîcht-lyrischen  Strophenfortnen,  XL,  11,  et  mes  Incipit, 
P-  59- 


CHRONiaUE  159 

offrent  des  rédactions  diftlérant  beaucoup  entre  elles.  LeBoiiii  qui  se  nomme 
comme  auteur  dans  le  ms.  S  (Oxford,  Selden,  supra  74)  a  été  identifié  avec 
Nicole  Bozon  déjà  par  Paul  Meyer  et  d'autres,  et  je  ne  pense  pas  qu'il  faille 
révoquer  en  doute  le  bien  fondé  de  cette  identification,  à  l'appui  de  laquelle 
M.  Th.  apporte  de  nouveaux  arguments  tirés  d'une  comparaison  attentive 
de  ce  teste  avec  les  œuvres  certaines  du  poète  anglo-normand  dont  ce 
recueil  de  proverbes  est  sans  doute  une  des  premières  compositions  ;  elle 
daterait  alors  de  la  fin  du  xiii^  Siècle.  Vu  la  divergence  des  manuscrits, 
M.  Th.  a  pris  le  parti  d'imprimer  en  regard  les  plus  importants,  5  et  R.  Le 
premier  contient  108  quatrains  ;  les  sentences  se  trouvant  en  plus  dans  les 
autres  manuscrits  en  élèvent  le  nombre  total  à  142  ;  elles  portent  toutes 
en  tête,  à  trois  exceptions  près,  le  texte  latin  qui  en  est  le  modèle. 
M.  Th.  a  bien  vu  que  ces  textes  latins  n'ont  pas  été  rassemblés  un  à  un  par 
le  poète  anglo-normand,  mais  proviennent  de  divers  recueils  existant  anté- 
rieurement. Il  a  eu  la  satisfaction  de  constater  que  les  deux  principales 
sources  de  Bozon  ont  été  un  florilège  attribué  avec  beaucoup  de  vraisem- 
blance à  Sedulius  Scotus  et  se  trouvant  dans  un  manuscrit  de  l'hôpital  de 
Berncastel-Cues  près  de  Trêves,  et  une  autre  collection  de  sentences  con- 
tenue dans  le  même  mauusait.  En  dépouillant  ces  deux  collections  et 
d'autres  encore,  —  la  Bible  est  une  source  importante,  soit  directement, 
soit  par  l'intermédiaire  de  florilèges  latins  —  l'éditeur  a  pu  fixer  la  pro- 
venance de  tous  les  apophtegmes  latins^  à  l'exception  de  dix'  :  20. 
SiRAK  :  Stude  tneditari,  si  vis  benc  fart.  —  35.  Seneca  :  Frequencia péra^it 
déesse  locus  reiiiedio  dum  vicia  mores  sUiit.  -^38.  Seneka  :  Cnm  inferiori 
coiiteiidere  sordiduin  est^  ciini  socio  contencio  esl,  cnni  superiori  furioslini.  — 
46..  EcGLESiASTES  :  OnUsniiitlii  deponendtis  esl,  aiite  non  placehil  tihi  ullus 
locus.  —  56.  Sëneka  :  Odia  miiUorum  sub  osculo  hUcnt.  —  57.  Seneka: 
Odia  que  latuerunt  paudunlur  si  titubaveris.  —  79.  PHilosophus  :  Pareil 
pecciiuie  qui  non  pareil  alense.  —  95  f.  PHYLOSOFtJS  :  Non  h'né  régil  ille 
cniui  feiitiuaiii  non  ratio  set  aucloritas  probat.  —  99.  Consta\tinuS  :  Vin- 
cere  naciones  virtus  est  populorurn^  vincere  aulem  animtim  virius  esl  monim.  — 
106.  Propheta  :  Brevis  oracio  pénétrai  celum.  —  L'édition  très  soignée  de 
M.  Thorn,  qui  témoigne  en  même  temps  d'une  érudition  considérable, 
se  termine  par  des  notes  et  un  glossaire.  L'éditeur  est  très  conservateur 
vis-à-vis  de  ses  manuscrits,  certainement  avec  raison,  car  le  dialecte  anglo- 
normand  des  copistes  se  prêterait  difficilement  à  une  restitution  critique. 

—  A.  LÂNGPORS. 

François    Villok,  Les  Ballades  en  jargon  du  manuscrit  de  Slockhohn  —  essai 
de   restitution  et  d' interprétation  précédé  d'une  introduction,  suivi  de  noies  et 


I.  Je  suis  la  leçon  du  ms.  S,  là  même  où  elle  est  douteuse,  sans  tenter 
d  établir  un  texte  critique  à  l'aide  des  autres  manuscrits. 


l6o  CHRONiaUE 

Je  comineiitaires,  d'un  index  des  noms  propres  et  d'un  glossaire  étymolooique, 
par  le  Dr  René  F.  Guillon  —  publiées  par  les  soins  de  K.  Sneyders 
de  VoGEL  ;  Groningue-La  Haye,  J.  B.  Wolters,  1920  ;  in-8,  60  pages 
[Neophilologiese  Bibliothek,  5].  —  Les  lecteurs  de  la  Roman ia  n"ont  sans 
doute  pas  oublié  le  nom  du  D""  Guillon  dont  une  communication 
amicale  avait  été  le  point  de  départ  d'un  mélange  pour  le  coin nienla ire  de 
Villon  (XLIII,  102).  Le  docteur  Guillon  est  mort  sans  avoir  pu  achever 
une  étude  depuis  longtemps  commencée  sur  les  ballades  en  jargon  et  il 
a  laissé  à  M.  Sn.  de  V.  le  soin  de  publier  ce  qu'il  avait  rédigé  :  une  intro- 
duction sur  les  sources  du  texte  et  sur  l'attribution  et  l'époque  de  compo- 
sition des  ballades  en  jargon,  le  texte  des  cinq  ballades,  avec  des  correc- 
tions, un  essai  de  traduction,  un  index  des  noms  propres  et  un  glossaire 
étymologique.  Sur  la  question  d'attribution,  sauf  pour  la  ballade  IV 
signée  en  acrostiche,  le  Dr  G.  n'arrive  pas  à  une  conclusion  précise  :  il 
marque  toutefois  combien  il  est  peu  vraisemblable  que  la  ballade  I  du 
ms.  de  Stockholm  et  la  bail.  I  du  Johelin  (A  Parouart,  la  grant  viathe 
gaudie),  dont  l'une  est  évidemment  imitée  de  l'autre,  soient  toutes  deux  de 
Villon.  M.  Sn.  de  V.  a,  d'autre  part,  fait  valoir  (Neophilologus ,  I,  75  ; 
cf.  Remania,  XLVI,  157),  un  argument  d'ordre  linguistique  pour 
contester  l'attribution  à  Villon  de  la  bail.  III  du  ms.  de  Stockholm 
(JJn  gier  coys  de  la  vergne  Cygault)  ;  cela  ne  rendrait  pas  très  vraisemblable 
non  plus  l'attribution  à  Villon  de  la  ballade  V  où  reparaît  l'énigmatique 
«  vergne  Cygault  ».  Resteraient  donc  la  bail.  II  {Vous  qui  tene:^  voi  terres 
el  vos  fiefi)  et  la  bail.  IV  qui  a  la  signature  acrostiche  de  Villon,  elles 
apparaissent,  l'une  et  l'autre,  comme  de  pâles  reflets  de  la  Belle  leçon  aux 
enfants  perdus  plutôt  que  comme  des  œuvres  originales,  et  l'on  en  vient  à 
se  demander  si  la  signature  même  de  la  bail.  IV  doit  être  tenue  pour 
authentique.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  D""  G.  s'est  efforcé  d'interpréter  ces 
textes  difBciles  et  sa  traduction  en  facilite  singulièrement  la  lecture.  Bien 
des  points  cependant  restent  douteux  en  dehors  de  ceux  même  où  le  tra- 
ducteur a  confessé  ses  doutes.  Qu'est-ce  par  exemple  que  les  bailleurs  de 
saffir^  Oui  sur  les  dois  font  la  perle  blandir}]e  doute  fort,  malgré  le 
Dr  G.,  qu'il  s'agisse  vraiment  là  de  saphirs  et  de  perles,  et  le  glossaire 
étymologique  qui  termine  la  publication  est  muet  là-dessus.  Le  glossaire 
est  par  ailleurs  très  intéressant  et  riche  de  rapprochements  en  partie  nou- 
veaux et  d'interprétations  ingénieuses.  —  M.  R. 


Le  Propriétaire-Gérant,  É.  CHAMPION. 


IIACON,     PROTAT    FRERES,    IMPRIMEURS 


NOTES    ÉTYMOLOGIQUES    VOSGIENNES 


Cette  étude  lexicale  et  étymologique  comprend  86  mots, 
tous  vosgiens,  à  l'exception  d'un  seul  Çdrà'/)  qui  est  messin. 
Sur  les  85  mots  vosgiens  82  Qiàbœi,  mal  et  veselle  restent  en 
dehors)  sont  tirés  du  Vocabulaire  complet  du  Patois  de  La  Bresse 
de  J.  Hingre  paru  dans  le  Bulletin  de  la  Société  philomatique  vos- 
gienne,  mais  demeuré,  je  crois,  inachevé  :  je  n'ai  pu  utiliser 
que  les  années  28  à  35  (1902- 19 10)  jusqu'au  mot  pio  «  pli  » 
de  la  lettre  P.  La  plupart  des  mots  que  j'ai  empruntés  au  Voca- 
bulaire de  Hingre  sont  attestés  ailleurs  sous  une  forme  et  avec 
un  sens  à  peu  près  pareils  :  on  a  le  droit  d'en  inférer  que  les 
données  de  l'auteur  méritent  toute  confiance  même  dans  les 
cas  où  elles  n'ont  pas,  jusqu'ici,  été  confirmées  par  d'autres 
témoignages  \ 

1.  Abré"iations  sous  lesquelles  lus  ouvrages  utilisés  sont  cités  : 

Adam L.  Adam,  Les  Patois  lorrains,  1881. 

afr Godefroy,  Dictionnaire  de  V  ancienne  langue  française. 

AGI Archivio  glotiologico  italiano. 

BB A.    Hoxrvmgy  Glossaires  des  Patois  de  La  Barocbe  et  de 

Belniont  (Vosges),  (Zeitschrifl  f.  roman.  Philologie,  65. 

Beiheft),  1916. 

Bclmont voir  BB. 

Bloch O.  Bloch,   Lexique  franc,  patois  des   Vosges  méridionales, 

1917- 
O.  Bloch,  Atlas  linguistique  des  Vosges  méridionales,  191 7. 

EW W.  Meyer-Lûbke,  Ronvinisches  Etymohgisches  Wôrterbuch. 

Haillant N.  Haillant,  Essai  sur  un  patois  vosgien,    Dictionnaire, 

1885. 

La  Baroche voir  BB. 

Labourasse Labourasse,  Glossaire  abrégé  du  Patois  de  la  Meuse,  1887. 

Romania,  XLVIU.  n 


l62  A.    HORNING 

le  liai  pas  la  prctciuion  de  donner  dans  cet  essai  des  solu- 
tions toutes  faites  ni  des  résultats  définitifs.  Mon  but  est  de 
discuter,  sinon  de  résoudre,  quelques-uns  des  nombreux  pro- 
blèmes que  le  Vocabulaire  pose  au  linguiste,  et,  surtout, 
d'appeler  Tattcntion  des  romanistes  sur  ces  parlers  encore  peu 
connus. 

La  Bresse  est  une  grosse  commune  du  département  des 
\'osges,  arrondissement  de  Remiremont,  canton  de  Saulxures. 
Elle  a  joui  longtemps  d'une  certaine  autonomie  et  d'institutions 
remarquables  sur  lesquelles  on  trouvera  un  chapitre  détaillé* 
dans  X.  Thiriat,  Gérardmer  et  ses  Environs  (Paris,  Tolmer), 
p.  167-181.  En  1882,  lorsque  ce  livre  parut,  La  Bresse  comp- 
tait 4000  habitants,  avait  une  superficie  de  7000  hectares, 
dont  3000  en  forêts,  et  était  une  des  localités  les  plus  riches 
du  département. 

Hingre  s'efforce  de  donner  une  transcription  exacte  des  mots 
de  son  patois  :  il  a  exposé  son  système  dans  sa  Monographie  du 
Patois  de  La  Bresse  (St-Dié,  1887).  Les  lettres  ont,  en  général, 
la  même  valeur  qu'en  français,  cependant  ch  devant  a,  e,  i  doit 
se  prononcer  c  (tch),  g  devant  ^,  i  g  (dj),  kh  est  le  ch  allemand 
de  bach,  h  est  toujours  aspirée. 

Les  mots  patois  cités  dans  ce  travail  sont  reproduits  sous  la 
forme  qu'ils  revêtent  dans  les  pubhcations  auxquelles  ils  sont 

Lorrain Lorrain,  Glossaire  du  Patois  Messin,  1876. 

Mussalîa Mussafia,  Beitràge  :(_.  Kuiide  der  nordital.  Mdarten  im  if. 

Jahrh.  {Mémoires  de  F  Académie  de  Vienne,  vol.  22). 

OGD A.   Horning.  Die  ostfrauiôsischen  Grenidialehte  lîuischen 

Meti  iind  Belforl  (Franiôsische  Studien,  V),  1887. 

PV O.   Bloch,  Les  Parlers  des  Vosges  méridionales,  1917. 

RdA Revue  d'Alsace. 

Rom Romania. 

Si.  R Sltidi  romanii,  p.  p.  Monaci. 

Tappolet E.  Tappolet,  Die  Alemanniscben  Lebnwôrter  in  den  Miin- 

darten  der  fran:(os.  Schvjei:{.  2^  partie,  1917. 
Textes  Patois....     L.    Zéliqzon  et   G.    Thiriot,    Textes  Patois  recueillis  en 

Lorraine,  Metz,  19 12. 

Thés /.      Thésaurus  linguae  laliiuie. 

Tliir.  et  Thiriat..     X.  Thiriat,  La  vallée  de  Cleuric,  Remiremont,  1861. 
Zeitschr Zeilschrifl  fi'ir  romanische  Philologie. 


NOTES    ÉTYMOLOGIQ.UES    VOSGIENNES  163 

empruntés.  Pour  ceux  qui  sont  transcrits  phonétiquement, 
j'emploie  les  signes  suivants  : 

(•  ()  voy.  fermées,  f  o  voy.  ouvertes,  5?  e  du  fr.  je,  //  =  ou  fr., 
ii  =:  II  fr.,  rt?  =:  eu  fr,,  à  ô  è  (ein)  voy.  nasales,  '  voy.  longue, 

vov.  brève,  /  y  de  yeux,  ij  =  w  angl. 

i  =  s  dure  fr.,  -  =  s  douce,  ~  et  s  =:  j  et  ch  fr.,  g  et  r  r= 
dj  et  tch,  7  =  ch  allem.  de  Bach,  h  zzzn  mouillée,  /;  aspirée. 

AIKHE  f. 

«  mouvement  bizarre,  geste  désordonné,  manières  de  fou  »  ; 
fâre  dai  a.  «  faire  des  fliçons  quand  on  vous  offre  quelque 
chose  ».  A  Vagney  t  revoit  ail  lé  poiia  ailjhe  «  travailler  par  bou- 
tades »,  RdA  37,  150  (1886).  Lat.  anxia,  afr.  ainxi',  aprov. 
aissa,  avec  un  développement  sémantique  remarquable  ;  cf. 
dans  Mistral  aisso  «  gémissement,  douleurs  de  l'enflmtement  ». 
Godefroy  n'indique  pas  de  survivance  dialectale. 


AILLE  f. 

«  écharde,  arête  de  poisson,  filaments  (haricot,  bette)  »  ; 
aillé  «  dépouiller  des  filaments  »  ;  ailloïc  «  plein  d'arêtes,  de 
filaments  >•  ;  ai,  âiii,  aiot  (Bloch  :  arête,  écharde).  D'après 
Bloch,  PV,  p.  236,  rt/ serait  ascla  (f/^Fiassula),  mais  m  asculu 
et  misculare  qui  deviennent  partout  )}iàl,  mêle  montrent  que 
sc'l  ne  peut  se  réduire  à  i  ;  d'autre  part,  âkiàt,  donné  par 
Bloch  pour  «  arête  0  et  «  gousse  d'ail  »,  représente  certaine- 
ment ascla,  lyonnais  adio,  prov.  asclo  «  éclat  de  bois  ».  Le 
traitement  d\ïkiât  diffère  de  celui  de  m  asculu  s  en  raison  de  la 
syncope  plus  tardive  du  groupe  sc'l.  Aili  est  formé  comme 
ei'cèiîi  «  aiguillée  »  (Bloch).  Je  vois  dans  ai  le  lat.  acula  enre- 
gistré par  le  Thésaurus.  Les  dérivés  d'acus  «  aiguille  »  sont  lar- 
gement représentés  en  roman  ;  pour  le  sens  on  peut  comparer 
aiguille  de  sapin . 

AIMIVAGUA 

(d'où   aiiiiwagaige^,    «  faire    perdre    l'appétit    par    excès    de 
nourriture  »  ;  dcmwagiia  «  réveiller  l'appétit  en  allégeant  l'es- 


164  A.     HORNIMG 

tomac  »  ;  {'niijai!^(ï  '<  être  dégoûte  par  excès  de  nourriture  » 
(Bloch  :  dkgoûtkr)  :  apparenté,  non  pas  au  moyen  tr.  vtagiie 
{Hir  :  inago),  non  attesté,  du  reste,  à  La  13resse,  mais  au 
rhétique  et  à  Titalien  du  nord  inai^uiiar,  tirol.  aver  cl  magon 
{maghctt,  magot t)  «  avoir  des  nausées  »,  parm.  desmagonarse 
«  décharger  son  dépit  »  (Mussafia  et  Roui.,  X,  257).  En  raison 
du  maintien  du  i,'',  le  mot  doit  être  d'origine  étrangère. 

AIN A K HE 

«  passionné,  adonné  à  «,  ai-  ai  la  danse,  —  afr.  eiiars,  d'etiardre, 
«  d'ardeur  enard  al  travaiili  ».  Nulle  référence  à  un  patois  dans 
Godefroy. 

AISSAMIÉ 

«  tromper  par  un  langage  doucereux  »,  de  même  èmieiilc 
«  emmieller  »  :  de  sagimen  (A.  Thomas,  Ess.  dephil.  franc., 
374)  :  le  sens  figuré  n'est  pas  attesté  pour  l'afr.  ensaimer  ni 
pour  le  français  moderne  ensinicr. 

AXE  f. 

«  très  petit  taon,  haematopa  pluvialis  »  ;  de\  an  «  petits 
taons  »  à  La  Baroche.  Serait-ce  acina  que  le  Laterculus  de  Pole- 
mius  Silvius' donne  dans  la  subdivision  insectorum  sive  reptantitun 
où  figurent  aussi  tabanuset  œstrus  ÇRom.,  XXXV,  167)? 
Acina  accentué  sur  la  première  se  serait  réduit  à  an  comme 
on  3.frân  a  frêne  »,  cân  «  chêne  ».  Cet  acina  pourrait  être  iden- 
tique àacina  «  grain  de  raisin  »,  forme  secondaire  d'acinus 
et  acinum,  et  qui  survit  dans  le  sarde  agitia.  Deux  passages  de 
Fline  (^Thes . ,  p.  415,  l.  45,  46)  appuient  cette  supposition:  i)  une 
espèce  d'araignée  se  nomme  po);  «  grain  de  raisin  »  parce  qu'elle 
est  «  acino  nigro  similis  »,  2)  «  Hypanis  fluvius  circa  sols- 
titium  defert  acino  ru  m  effigie  tenues  membranas  quibus 
erumpit  volucre  ». 

AN  H  LA,  fcni.   ANHLATE 
"  trisaïeul  »  ;  gran  a.  «  ascendants  d'un  degré  plus  reculé  ». 


\OTHS    ÉTYMOLOGIQL'ES    VOSGIKNNES  165 

Peut-être  de  l'ancien  ht.-allem.  ano  «  grand-père  »,  ana  «  grand' 
mère  »,  mo3'en  ht-allem.  ane  ;  Mussafia  mentionne  ana 
«  mein  en  »,  hexana  «  uren  »  à  côté  d'^tw  cibexava.  D'ano  -f- 
icellus  serait  issu  cvi^cl  «  bisaïeul  »,  puis  à'ani^el  -f  ittu 
rt»^<'Aï,  anhla  :  -icellus  sert  à  former  des  noms  de  personne 
{Clemenceau,  damoiseau,  it.  fanticello,  esp.  homhrecillo)  ;  -ellu  et 
-ittu  sont  joints  également  dans  l'anc.  lorrain  avelet,  avelelte 
«  petits-enfants  ».  On  s'attendrait,  il  est  vrai,  ààsél,  àsla  plutôt 
qu'à  à:;el,  â^Ia;  cependant  on  peut  comparer,  pour  la  sonore, 
don~eî,  l'afr.  bariscl,  à  La  Baroche  bar^e',  et  le  vosgien  gà:(^,  gà~â 
(allem.  gans,  ganser^  Peut-être  la  sonore  s'explique-t-elle  par 
une  syncope  relativement  tardive.  Il  ne  semble  pas  que  anhla 
ait  rien  à  voir  avec  aîàii  «  père  et  grand-père  »  dans  certains 
dialectes  de  l'Italie  du  nord  (Rom.,  XXXV,  206). 

Un  second  mot  aiibla  m.  désigne  un  fromage  de  forme 
ordinairement  quadrangulaire,  et  anhJate  f.  la  forme  de  ce 
fromage;  ^7^/;)  (Bloch  :  1  romage  de  forme  quadrangulaire,  «  on 
n'en  fliit  plus  guère  »)  ;  das  angelatles  «  formes  de  fromages 
carrés  »  (dans  les  Kédales  et  les  Voinraux,  par  X.  Thiriat, 
Remiremont,  1872,  p.  13)  :  le  ~  {g)  prouve  que,  dans  anhla,  h 
représente  bien  un  c  étymologique.  Y  aurait-il  là  un  emploi 
plaisant  du  mot  précédent  ?  Les  quatre  angles  auraient-ils 
évoqué  l'idée  du  père,  du  grand-père,  du  bisaïeul,  pour  aboutir 
au  trisaïeul  ? 

ARMON  m. 

«  poitrail  des  grands  quadrupèdes  ».  Sans  doute  du  lat. 
armus.  Il  ne  faut  pas  confondre  cet armon  avec  armon  (areraon), 
pièce  de  l'avant-train  d'une  voiture,  pour  lequel  je  renvoie  aux 
observations  d'A.  Thomas,  Essais  d'Elymol.  franc.,  19,  de 
Schuchardt,  Zeitschr.,  26,  418  et  du  EWv.  ar(a)m. 

AROU  f. 

«  conjecture  anxieuse,  crainte  »,  awé  manie  arou  dé,  aiué 
d'arou,  en  aron;  niaularou  f.  «  inquiétude  »  ;  adj.  maularou 
m.  f.  «  inquiet  »,  messin  aijrou,  agrou.  L'étymon  est  a(u)gu- 
rium.  Il  semble  que  sur  le  modèle  de  la  série  peur,  peureux, 


l6é  A.    HORKING 

douleur,  douloureux  on  ait  créé  un  substantif  féminin  a(ji)rou, 
forme  première  a(u)rour,  -our  répondant  à  la  finale  française 
-enr.  Pour  rendre  compte  du  genre  féminin,  il  est  inutile  de 
recourir  au  latin  auguria,  ital.  iii^itra.  Fer  ù ru  «  taire  atten- 
tion »,  BB  ié8,  s'explique  par  le  rhéto-roman  catiar  ad  agur, 
par  les  intermédiaires  siare  in  osservaiione,  osservare  AGI.,  7, 
515.  Il  faut,  d'ailleurs,  que  cette  expression  soit  ancienne, 
puisqu'elle   retient  le  sens  «  observation  »  du  mot  latin. 


BARBOUILLÉ 

«  bavarder  »,  avec  un  pé']or:it\( farfouillé  «  bavarder  mécham- 
ment. »  Le  même  rapport  existe  entre  bcrgueiié  «  fourgonner  » 
et  ferguené  ',  entre  brauqua  (variante  phonétique  de  bràhe 
«  écraser»)  et  frauqua  ^  «  quand  la  chose  ne  devrait  pas  se  faire  », 
entre  bwadela  «  bavarder  »  (anc.  franc,  bredeler,  anc.  messin 
berdelk  «  bavardage  »,  Textes  Patois,  p.  395)  et  ficadelé  K 
D'après  Vautherin  on  dit  à  Chàtenois  près  de  Belfort  breuillîe 
«  tromper  »,  mais  à  MontbéHard  frcnyle  ;  on  a  de  même  bron- 
don  «  bourdon  »  et  frondoii. 

Tandis  qu'à  La  Bresse  les  verbes  avec  /  initial  sont  nette- 
ment péjoratifs,  on  emploie  dans  l'Engadine  et  dans  la 
Romagne,  dans  un  seul  et  même  patois  sans  différence  de  sens 
appréciable,  barbuglier  et  sfarfuglicr,  sbarbutlon  et  farfucion 
(Zeitscbr.,  3^,  217).  Nigra  produit  d'autres  exemples  italiens 
ÇZeitschr.,  28,  644)  :  tosc.  frusco  =  brusco  (^fuscello)  ;  lucch. 
frugiale  =  briiciate.  Schuchardt  s'est  efibrcé  d'établir  la  genèse 
psychologique  de  ces  faits  (^Zeitscbr.,  33,  217).  Je  renvoie  encore 
à  l'article  d'Attilio  Levi  sur  fiic-fac,  flonjîoii,  froufrou  {Zeitscbr., 
30,  677)  \ 


1.  Voir  PV,  p.  511  les  remarques  suggestives  de  Blocli  sur  les  contami- 
nations réciproques  de  hejgçfie  «  barguigner  »  et  de  fio^na  «  fourgonner  ». 

2.  frôkà  à  Saint-Maurice-sur-Moselle  (Bloch  :  froissek). 

3.  Bloch  (v.  pareil)  donne  deux  fois  fijanu  à  côté  de  pmrai. 

4.  Le  fr.  vulg.  troiiffion   «  soldat  »  est  pour  trotipioii,   dimin.  de  troupe, 
troupier;  /f"  semble  renforcer  le  sens  péjoratif. 


NOTES    ÉTYMOLOGIQUES    VOSGIENNES  léy 

BELÔKHE  f. 

«  petite  prune  noire  et  ronde  »,  belokbé  «  prunier  »  ;  blôy, 
hb^'/ei,  (Bloch),  ALF  c.  1097,  1098  ;  montbél.  behche,  à  Bour- 
noxs  hiôs.  L'étynion  est  le  celtique  bulluca,  fr.  beloce  (Meyer- 
Lùbke,  Eiiifuhrnng  in  das  Sludiiiin  der  Roinanischen  Sprachivis- 
scnschafP,  p.  42).  Toutefois  l'a.  fr.  belorce  seul  peut  rendre 
compte  de  la  forme  du  mot  patois  (■/,  s  =  rc).  Dans  VY^opet 
de  Lyon  et  le  Priorat  de  Besançon  belorce  rime  avec  force  '. 
Godefroy  v.  belociere  cite  le  lieu-dit  la  BeJorciere  (Chartreux 
d'Orléans  1352)  et  E.  Roland,  Flore  populaire,  V,  396-405  brèloce 
(de  belorce  ?),  brolocié  et  pelorce,  pèlorcié.  Belorce  est  d'origine 
obscure. 

BENEVIHE  m. 

(f  terrain  soumis  à  une  redevance  »  —  n  est  plus  connu 
que  comme  lieu-dit  ;  c'est  l'afr.  benevise,  forme  demi-savante 
de  beneficium  :  il  s'en  trouve  un  exemple  dans  un  document 
de  1628  qui  se  rapporte  à  La  Bresse  (cité  par  X.  Thiriat,  Gérard- 
mer  et  ses  Environs,  Paris,  1882,  p.  172,  I.  2).  D'après  A. 
Tl^oiwdiS,  Mélanges  de  philologie  iranç.,  p.  31,  benevis  et  ses 
dérivés  seraient  particuliers  à  la  région  du  Forez. 

BERCÛHIÈ 

«  confectionner  »  (ne  se  dit  que  de  choses  peu  importantes 
et  ne  demandant  pas  beaucoup  d'art);  bercûhrie  «  œuvre  de 
travail  manuel  facile  et  de  peu  de  valeur  »  ;  bercûhiou  «  celui 
qui  exécute  ces  travaux  ».  De  eus u m  cudere  «  fabricari, 
cudendo  conficere  »  (cusio  «  monetalis  »,  cûsor  Tbes.)  serait 
dérivé  cusiare,  d'où  ciihe  ;  ciïhie  serait  cube  -j-  Hier,  en  quelque 
sorte  cusiller  (cfr.  le  français  bousiller^  ;  ber-  serait  le  préfixe 
péjoratif  bis-  Qes,  ber,  bar^  dans  l'afr.  bestondre  et  bertondre, 
beslong,   berlong,  barlong.   A  la  Bresse  on  a   l'adjectif  berlu,   f. 

I.  Selon  W.  Foerster,  Lyoner  Y^opet,  p.  141,  le  r  de  force  aurait  été  amuï, 
il  faudrait  substituer  beloce  à  belorce  et  la  rime  correcte  serait  :  fo(r)ce  :  beloce, 
opinion,  à  mon  avis,  erronée. 


l68  A.    HORN'IXG 

bcrluc  «  ébloui,  qui  a  la  vue  trouble  >>,  heskeûte  «  poire  à  moitié 
cuite  «  et  peut-être  hcitkhlô,  f.  ôsse,  afr.  heslors.  On  peut  objecter 
que  cudere  n'a  encore,  à  ma  connaissance,  été  signalé  dans 
aucune  langue  romane. 

Ilingre  mentionne  un  verbe  lorrain  synonyme  berciissié  que 
je  ne  réussis  pas  à  identifier;  s'il  existe,  il  suppose  un  type 
*cussum  refait  sur  les  participes  tels  que  m  issu  m,  fissum, 
concussum  et  les  nombreux  participes  féminins  lorrains  de 
création  nouvelle,  hnss,  diss,  Irass  (PF,  p.  217). 

BRÈME 

«  cassant  (se  dit  du  bois)  »  ;  brçni  alterne  avec  hrni  BB, 
170;  brën  tlbrêm  (Bloch  :  cassant).  Je  regarde  bren  comme  le 
féminin  de  l'anc.  lorrain  briius  {Ro)ii.,  V,  325)  pour  brehains 
(braine  est  attesté  une  fois  par  Godefroy  v.  brehaing).  Le  m  est 
dû  à  une  assimilation  à  distance  du  n  au  /;.  L'identité  des 
formes  avec  n  et  m  est  assurée  par  le  picard  braine  (Jouancoux 
et  Devauchelle,  Etudes  pour  servir  à  un  Glossaire  étynioloi^iijue  du 
Patois  picard^  et  le  morvan  hreine  (braime)  qui  signifient  tous 
les  deux  «  stérile  (d'une  femme)  »,  le  mot  du  Morvan  ayant  en 
outre  le  sens  de  «  cassant  ». 

C  AH  AILLE  f. 

«  rire  sonore  et  prolongé  »  ;  à  La  Baroche  e  ri  de  kahâi  ;  g  e 
fe  de  bon  kakâi  «  j'ai  ri  pour  moi,  de  bon  cœur  »  ;  coguaïe,  éco- 
quailks,  coqueUe  {0  issu  d'rt)  «  éclat  de  rire  »  (Adam)  ;  prov. 
cacala  «  rire  aux  éclats  »  et  cacalado.  On  ne  peut  s'empècber 
d'en  rapprocher  cachinnus  v  risus  nimius  et  sonans  »  :  le 
phonème  ca,  senti  comme  onomatopée,  aurait  seul  été 
maintenu,  mais  avec  redoublement.  Dans  le  corse  cacamia  «  rire 
dune  façon  indécente  »,  sicil.  scaccaniari,  le  n  même  du  latin 
serait  conservé.  On  ne  saurait  objecter  qu'en  lorrain  c  aurait 
dû  se  changer  en  c,  car  l'onomatopée  échappe  à  la  rigueur  des 
lois  phonétiques  (voir  les  observations  de  Pu^cariu,  Zeitschr., 
37,  104  et  de  Salvioni,  Spigolature  siciliane,  Rendiconti  del  R. 
ht.  Lonib.  di  Se.  e  Lett.,  Série  2,  Vol.  43  (1901),  numéro  191, 
p.  628).  L'onomatopée  étant  la  reproduction  exacte  d'un  son. 


\OTES    KTYMOLOGiaUES   VOSGIFXNES  169 

toute  modification  qu'elle  subirait  ferait  perdre  au  sujet  parlant 
la  conscience  de  ce  rapport.  Le  vosgien  cahatlk  présente  une 
difficulté  :  si  le  second  c  a  été  changé  en  /,  je  ne  vois  pas  pour- 
quoi /.'  a  été  substitué  à  ce  /. 

CAL  AN  DE  î. 

«  giboulée  (en  mars,  avril)  »  ;  halàd  (Bloch  :  giboulée)  ; 
cokndesî.  pi.  «  pluies  de,  printemps  fréquentes  et  inattendues  » 
(Haillant)  ;  calandre  f.  «  ondée  subite  et  passagère  »  (Labourasse). 
Je  ne  vois  pas  que  ce  sens  du  mot  ait  été  signalé  nulle  part.  Cl. 
Merlo,  /  nomi  délie  stagioni  e  dei  iiiesi,  p.  185,  fait  rem'arquer 
qu'on  appelait  calenda  les  douze  jours  (en  décembre  ou 
janvier)  d'après  lesquels  les  paysans  pronostiquaient  le  temps. 

CALMÉ 

«  plante  des  pieds,  dessous  de  la  chaussure  »  ;  el  è  iiwtra  sas 
cahnê  «  il  a  montré  ses  fers  (d'un  cheval  qui  rue)  »  ;  montbél. 
gôlmé  «  testicule  »,  levai  les  g.  «  avoir  les  quatre  fers  en  l'air  » 
(Contejean)  ;  de  même  à  Damprichard  Ivà  le  càlmç  {Mémoires 
de  la  Soc.  de  Ling.  de  Paris,  1 1,  69)  ;  câlniè  «  jambe  »  (Bloch)  ; 
kolmë  «  jambe  »,  à.  la  Grand'Combe,  Doubs,  Zeitschr.,  37,  488, 
n.  2.  Origine  inconnue. 

CÉNATEÎ. 

«  panier  large  et  plat  à  anse  »  ;  cênotte  «  panier  à  ouvrage  » 
(Haillant,  Thiriat,  Lorrain);  nombreux  exemples  à.t  sçnot  (avec 
la  nasale)  «  panier  avec  une  anse  et  deux  couvercles  »  dans 
Bloch,  Ad.  Lingnist.,  Notes  explicatives,  SSO"-'.  Peut-être  du 
germanique  zeine,très  répandu  d'après  Kluge  en  haut-allemand, 
anc.  ht-allem.  zeinna,  proprement  «  tissu  en  osier  ».  Hingre 
cite  l'ital.  ::cina  «  corbeille  »  (langob.  :^aina  Zeitschr.,  2-(,  71), 
mais  en  même  temps  le  lat.  canistrum. 

CHANCE  f. 
«  araignée  à  corps  mince  et  très  longues  pattes  »,  en  français 


170  A.    HORNIVG 

faucheux  ;  cas  relevé  par  Bloch  dans  trois  localités,  très  usité  en 
franc,  populaire  du  Thillot.  La  souche  d\i  mot  est  vraisem- 
blablement legermanique  kanker  m.  (voir  les  lexiques  de  Grimm 
et  de  Klugc)  qui  appartient  en  propre  à  l'Allemagne  centrale 
'(Thuringe,  Anhalt);  le  pays  rhénan  et  le  sud  ne  le  connaissent 
'  pas  :  dans  certains  endroits  il  désigne  exclusivement  l'araignée 
à  longues  pattes.  Kluge  pense  que  le  sens  défend  de  l'identifier 
au  lat.  cancer,  et  cela  paraît  d'autant  plus  juste  qu'on  retrouve 
en  suédois  dialectal  kmn^ro  Çkangeiv),,  en  norvégien  kangro, 
kanglo,  en  ancien  nordique  kongurvàfa.  Le  mot  serait  donc 
essentiellement  germanique.  Pour  expliquer  cas,  il  faut  partir 
d'un  type  kanke^r),  {>■  n'étant  pas  considéré  comme  partie 
intégrante  du  radical)  qui  aurait  donné  càc,  car  k  germanique 
se  change  en  c  devant  e,  i  (^riche,  déchirer,  échine)  ;  mais  il  y  a 
eu  peut-être  dissimilation  de  c-c  en  c-s.  Pour  la  justifier  on 
peut  invoquer  les  faits  suivants  :  M.  Grammont,  DissiiiiHaiiori 
consoiiantique,  donne,  p.  82,  un  exemple  d'une  dissimilaiion  de 
s-c  en  s-c  à  Damprichard,  la  seconde  dento-palatale  faisant 
perdre  à  la  première  son  élément  palatal  ;  dans  les  Vosges 
méridionales  on  a  ;(f:;W  (gencive)  de  ^ei^iv,  PV,  1 38,  à  La  Baroche 
sœ^ç  de  cœ^e  (voir  plus  loin  sous  choûhé)  ;  on  peut  encore  faire 
état  du  lat.  gingiva,  fr.  gencive,  esp.  encia.  On  peut  objecter, 
il  est  vrai,  dans  notre  cas,  que,  d'après  les  lois  formulées  par 
Grammont,  on  devrait  avoir  sàc  et  non  cas.  Quoi  qu'il  en  soit, 
il  faut  bien  admettre  que  la  spirante  s  est  issue  du  k,  s'il  est 
vrai  que  cas  ne  peut  se  séparer  des  deux  autres  mots  dont  je 
vais  parler. 

L'ALF,  c.  ARAIGNÉE,  enregistre  au  point  729  (Alpes  piémon- 
taises)  sâ"gàrele  qui  doit  provenir  de  kank" r  avec  un  e  de  liaison 
comme  dans  le  suédois  kangero,  l'it.  canchero  :  devant  r  cet  ^  a 
passé  à  a,  car  un  suffixe  -aris,  -arius  ne  serait  guère  intel- 
ligible ici  ;  pour  le  g  on  peut  se  référer  au  suédois  kangro,  à 
l'esp.  cangrejo. 

K.  V.  Ettmayer,  Bergamaskischc  Alpcnmnndarten,  Leipzig 
(1903),  p.  6  (cité  EW  :  ARANEUs)  signale  le  bergam.  greng 
«  araignée  ».  On  peut  affirmer  que  greng  a  été  d'abord  cang{ky-; 
en  berg.  c  devant  a  ne  s'altère  pas  en  c  ;  la  métathèse  du  r  se 
retrouve  dans  l'it.  granchio,  le  vosg.  krèc  <  cranca;  Ve  est 
l'effet  d'un  développement  postérieur  de  l'a  sous  l'action  de  la 
consonne  palatale,  d.  aigna,  eigua  <;  aqua. 


NOTES   ÉTYMOLOGIQUES   VpSGIENNES  I7I 

Si,  contre  toute  vraisemblance,  l'étymon  de  cas  était  le  latin 
cancer,  le  point  de  départ  devrait  être  un  accusatif  cancerem. 
Il  est  vrai  que  le  niot  n'est  de  la  troisième  déclinaison  que  lors- 
qu'il désigne  la  maladie  du  cancer  (voir  Thcs.,  s.  v.  cancer,  III, 
t.  231'-,  et  le  Lexicon  dcr  Jat.  IFortfornicii  de  Georges);  cas 
aurait  subi  le  traitement  bien  connu  de  certains  proparoxytons, 
tê'v  <C  tepidum,  inaJev  <C  malehabitum  ;  d'autre  part, 
sâ"gârçlç  et  o-r^;/o^  proviendraient  de  cancrum  '. 

Comme  le  montre  leur  évolution  phonétique,  ces  expressions 
appartiennent  au  fonds  populaire  des  patois  :  le  genre  féminin 
est  dû  à  l'afr.  araione  et  à  l'allem.  Spinne  ;  du  reste,  Grimm 
mentionne,  outre  le  masc.  Spinnekanker,  un  fémin.  Spinne- 
kaiikcl,  Spinnekanke. 

CHA  TLÉ 

«  fabricien  qui  exerce  à  l'église  certains  offices  (quêter,  dis- 
tribuer le  pain  bénit)  »  :  chatelé,  chètcJéyc  quêteur  (Thir., 
p.  445);  càilç-,  q'tlç  (Bloch  :  quêteur  dans  l'église);  chaitelé 
«  celui  qui  doit  donner  le  pain  bénit  prochainement,  chantcau  de 
pain  bénit  »  (Lorrain)  ;  chotolèye  «  marguillier  »  (Haillant,  qui 
donne  aussi  chatcUer  «  receveur  de  fabrique  »);  chatollier 
«  membre  de  la  fabrique  »  (X.  Thiriat,  Gérardmcr  et  ses  Envi- 
rons, p.  17  r).  C'est  le  lut.  capitularius  «  qui  tributum  exigendi 
munushabet  «  (Thés.),  «  aide  des  collecteurs  d'impôt  ».  Le  sens 
premier  est  «  quêteur  »,  puis  il  y  a  eu  extension  de  l'emploi. 
Dans  câtlé  le  groupe  p't  I  a  été  traité  comme  dans  le  franc. 
che{p)tel.  CapitùJier  était  à  Toulouse  le  nom  d'un  employé 
municipal.  ChcloJier,  cl)  tôlier  «  qui  a  une  location  de  bestiaux  à 
cheptel  »  (Jaubert),  dérive  sans  doute  aussi  directement  de 
capitularius,  le  cheptelier  percevant  certains  droits  et  taxes 
sur  les  animaux  qu'il  tient  à  cheptel.  Le  dictionnaire  étymo- 
logique de  Meyer-Lùbke  n'a  pas  d'article  capitularius. 

CHI-É-XI  m. 
«  le  dernier  né  (enfant,  oiseau)  »  ;  cïç  nî  (Bloch  :  dernier)  : 

I.  Qu'est-ce  (\utt  ancelee  f.  «  grosse  toile  d'araignée  suspendue  aux  poutres 
des  écuries  »  (Jaubert)  ?  Est-ce  un  compromis  entre  aranlelee  (aranteler 
«  enlever  une  toile  d'araignée  »  dans  Jaubert  et  Godefroy)  et  uu  hypothétique 
chanceléc  (d'un  diminut.  chancelle  de  chance)  ? 


172  A.    HORXIXG 

sur  l'extension  du  sens  voir  BB,  p.  184.  L'expression  est  égale- 
ment répandue  en  provençal  (cago-nis,  cagonieu,  cachoniai)  et 
dans  l'Italie  centrale,  kaganido  «  il  beniaminô  délia  casa  »,  Rev. 
de  dialectologie  roiuaue,  3,  122  :  elle  doit  remonter  au  lat. 
populaire. 

CHIQUE  m. 

«  fromage  blanc  fait  de  lait  caillé  »  ;  sigr  (Bloch,  carte  437, 
note  explicative);  cigr  à  la  Grand'Combe,  Doubs,  Zeitschr., 
37,  496.  Au  ts  de  l'allem.  Zieger  (voir  BB,  p.  184),  phonème 
inconnu  aux  patois,  s'est  substitué  s  ou  c.  Zieger  a  pénétré  aussi 
dans  le  rhétique,  dans  la  \'alteline  (.S7.  R.,  IX)  et  dans  la 
Suisse  française. 

CHOÛHÉ,   CHOÛHELA 

«  devenir  mou  et  poreux  (radis,  navets,  fromage)  —  décom- 
position sèche,  non  putride  »,  subst.  choûhaige,  choûhelaige  ; 
cil^Iâ,  sd'hJç  (Bloch  :  poreux);  ca':(lii  à  la  Grand'Combe  (d'une 
rave  poreuse),  Rcv.  de  dialectol.  roni.,  2,  122  ;  à  Belmont  ga'hle, 
de  raves  et  radis  fibreux  '.  Cavitare  «  creuser  »,  de  cavusest 
enregistré  par  VEfV ;  un  dérivé  cavi tiare  a  dû  donner  cau- 
tiare,  de  même  que  cavitare  (de  cavere)est  devenu  cautare, 
roum.  càiita,  flavitare  flaiitare,  avicellus  anceUiis  (Meyer- 
Lùbke,  Ei)ijuhniiig',  p.  135)  ;  eau  tiare  se  change  en  choûhé 
qui  serait  en  français  chois{i)er  :  c  devant  on  comme  dans  chose 
causa,  et  ou  comme  dans  cboiiyé  fr.  choyer,  et  uhé  «  oiseau  >*. 
Le  sens  intransitif  de  choûhé  en  regard  du  sens  transitif  de 
cavitare  n'a  rien  d'insolite  :  on  peut  comparer  entre  autres 
le  franc-  sécher. 

Meyer-Lûbke  (Roman.  Graui.,  II,  607,  et  EW  \.  accapitiare) 
doute  qu'on  ait  formé  des  dérivés  en  -iare  de  verbes,  et  en 
particulier  de  verbes  en  -itare;  mais  voyez  plus  loin  cnssié  et 
dèpalancié. 


I.  A  La  Baroche  s<X\lë,  de  raves  et  de  navets  trop  niùrs  (recueilli  eu  juin 
1920);  pour  la  dissimilation  de  r.  .:^  en  i.  .:^  voir  plus  haut  sous  chance. 


NOTF.S    ETYMOLO(;iQ.UES    VOSGIENNES  I73 

CÔPA 

«  se  déjeter,  bomber,  sous  l'action  de  l'humidité  et  de  la 
chaleur  (en  parlant  du  bois)  »,  subst.  copaigc,  kopà,  kopê 
(Bloch  :  GONFLER,  d'un  plancher)  ;  kôple  des  planches  d'un 
plancher  qui  se  déjettent  et  se  soulèvent  (La  Bar.)  ;  copié 
(Adam)  :  de  cûppa,  à  La  Bresse  côpa  «  petite  écuelle  en  bois  », 
la  coupe  renversée  étant  légèrement  bombée.  L'afr.  coupelle 
(coiiperon,  coiipel^  a  dû  désigner  d'abord  une  cime  quelque  peu 
arrondie  ;  cf.  le  coupel  de  la  curune,  del  chief,  "dans  Garnier  de 
Pont-Sainte-Maxence  (Bartsch,  Langue  et  Littcrat.  franc.'). 
L'a  français  possède  escoupeler  «  couper  le  bout  des  branches  » 
et  escoHpeleurc.  K  La  Bresse  cbpa  (kôpa)  est  distinct  de  côpa  franc. 
couper,  à  La  Bar.  ka"pe.  Le  logud.  akkuppare,  esp.  acoparse 
signifient  également  prendre  la  forme  d'une  bombe  (salades, 
choux)_,  EIV  :  cuppa. 

CÔOUJ  m. 

«  mendiant  ;  puant,  pourri  »  ;  sête  lé  coqiiâ  <■<  sentir  le  caqueux, 
lodeur  du  foin,  le  graillon  »  ;  —  kékâ  «"mendiants,  saltim- 
banques, vagabonds  »  ;  go  (goût)  d'kèkd  «  l'odeur  qu'ils 
dégagent  »  (Thir.)  ;  ïo  et  Vé  protoniques  sont  vraisemblable- 
ment des  variantes  d'un  a  originel,  en  sorte  que  nous  aurions 
affaire  au  mot  caqueux  qu'Hingre  emploie  pour  expliquer  coqud, 
avec  changement  de  la  finale.  Ce  que  les  Lexiques  nous 
apprennent  sur  caqueux  et  les  nombreuses  formes  apparentées 
(voir  notamment  Godefroy,  Compléui.  v.  cagot)  nous  renvoie 
à  la  Bretagne  (et  au  Béarn  ?),  où  il  désignait  les  lépreux,  puis 
une  race  de  parias,  et  désigne  encore  aujourd'hui  tous  les  gens 
mal  famés.  Le  mot  a  dû  voyager  et  prendre  pied  de  bonne 
heure  dans  les  Vosges  où  il  paraît  avec  le  suffixe  à  (-ard)  qui 
n'est  pas  attesté  ailleurs,  non  plus  que  les  expressions  scte  lé 
coqud,  go  d'kékd. 

CRÂYÈ 

«  tousser  péniblement  et  expectorer  de  sales  crachats  »,  crdyâ 
«gros  et  sale  crachat  »,  crayaige;  craïcr  «  cracher. salement  »  se 


174  •^-  n<^'^^i^'<"' 

dit  nussi  dans  le  Berry  (Jaubert,  Gloss.  du  Centre,  cité  par  Littré, 
V.  crachkr).  Si  Meycr-Lùbke  a  raison  de  considérer  l'ono- 
matopée krak  comme  la  base  du  mot,  il  faudra  postuler  pour 
craché  (usité  à  La  Bresse  avec  cracha  et  crachaii^c)  un  schéma 
krakÇk)  -f  are,  tandis  que  crâyé  dériverait  d'mi  type  krak -]- 
-are  avec  vocalisation  du  c  en  /,  ou  de  krak  -ulare,  cf.  aital. 
sgargagliare,  aberg.  skakaiâ,  mod.  skarkayàr  {EIV). 

CULÂ 

«  feu  follet,  spectre,  lutin  »  ;  ki'ihl  (Bloch  :  feu  follet) 
n'est  guère  attesté  que  dans  la  France  orientale.  Aux  indications 
de  Zeitschr.,  i8,  216  il  faut  joindre  culard  dans  Jaubert;  VALF 
ne  le  connaît  pas  (c.  feu  follet  c.  1822).  Toute  conscience  du 
sens  primitif  (culo  arso  dans  l'Italie  septentrionale,  v.  Salvioni, 
Rom.,  XXXVI,  2^1)  est  éteinte  aujourd'hui.  A  kiilay^  (culars) 
s'est  substitué  ctilâÇrd),  montbél.  culton.  A  Cornimont  une 
crainte  superstitieuse  l'a  changé  en  cuba,  le  culù  passant  pour 
un  être  malfaisant. 

CÛSSIÉ 

«  rester  affaissé,  comme  engourdi  et  à  m.oitié  endormi  »  ; 
s'ècûssié  '  «  tomber  dans  un  état  de  langueur  »  ;  adject.  verb. 
ccûssié  «  languissant,  malade  »  ;  dècùssié  «  faire  sortir  d'un  pareil 
état  ».  Certainement  apparenté  à  l'air,  enter,  se  ciiier  «  cacher  », 
dans  les  patois  de  l'ouest  cuter,  s'éciitcr,  intransit',  entrer  «  s'ac- 
croupir, se  blottir  »  (A.  Thomas,  i?tv;/.,  XLII,  ^87);a//t'  «assis 
sur  son  derrière  sans  se  déranger  »  (Jaubert)  ;  wallon  kiit 
«  paresseux  »  Zeitschr.,  18,  25e  ;  lyonn.  cuti,  acnti  «  accroupi 
auprès  du  feu  sans  bouger  ;  homme  d'esprit  lourd  et  lent  »  ; 
afr.  s'acutir  «  se  cacher  ».  Cûssiè  et  cuter  {cutir^  ont  1'//  long; 
ces  verbes  sont  tous  les  deux  transitifs,  intransitifs,  prono- 
minaux et  forment  un  composé  par  a-  ;  enfin  ils  désignent  l'un 
et  l'autre  un  état  d'affaissement,  de  somnolence,  de  langueur 
qui,  à  La  Bresse,  va  jusqu'à  l'épuisement.  Leur  origine  commune 

I.  elle  s'aicussiè  V.  dépérit,  tomba  malade  »  (dans  une  poésie  en  patois  de 
La  Bresse,  Ballet,  de  la  Soc.  plnlomal.  vosgieiine,  9»=  année,  1883/4,  p.  58). 


NOTES    ETYMOLOCilQUHS    NOSGIENNKS  IJ) 

semble  évidente.  A.  Thomas,  Rom.,  XLII,  387  propose  comme 
étvmon  pour  cuter  un  celtique  coudo,  latinisé  en  cùdare, 
cuditare;  cnssié  serait  un  dérivé  en  -iare  de  ce  cuditare 
(citltarc)  \  ou  bien  enter  et  cilssié  proviennent  tous  les  deux 
d'un  thème  cfitt-  dont  il  resterait  à  trouver  l'origine. 

DÈFREUGÉ 

«  déformer,  défigurer  »  ;  //  a  defrœ^i,  d'un  chapeau  qui  a 
perdu  sa  forme,  à  La  Baroche  (communiqué  par  mad.  Laporte, 
juin  1920).  Peut-être  de  defigurare  qui,  en  latin  classique, 
est  svnonyme  de  derivare  «  dériver  »,  terme  de  grammaire, 
et  de  defingere  «  fornier  »,  mais  qui  dans  Du  Cange  signifie 
<(  figuram  auferre  ».  On  aurait  eu  iX'zhorà  defegiire,  defegre,  le  g 
ne  s'étant  pas  amuï,  mais  changé  devant  û  en  /,  car  Vil  en 
vosgien  est  très  palatal,  comme  le  prouvent  les  infinitifs  niesu- 
ricr,  diirier.  Par  métathèse  réciproque  defegre  est  devenu  deferge, 
le  français  ne  tolérant  pas  le  groupe  ô-r.  Enfin,  par  une  nouvelle 
métathèse,  on  a  obtenu  defrëgi  ;  on  peut  comparer  froc,  frœc 
«  fourche  >^(B[och),prœgî  purgata(voir  plus  loin  souskbpougéey. 
le  son  œ  est  dû  probablement  à  une  dissimilation  des  divers  e. 

DÈJÔNA 

V  amènera  agir  en  réveillant  le  désir,  la  passion  (d'ordinaire 
en  mauvaise  part)  »  ;  dèjbnoii  «  qui  incite  au  mal,  quelquefois 
au  bien  »  ;  afr.  deganer  «  tromper  »  ;  dagâner  «  débaucher, 
pousser  au  mal,  parfois  au  bien  »  (Labourasse)  ;  norm.  dégânâè 
«  imiter  par  moquerie  »  (J.  Fleury,  Essai  sur  le  pat.  norm.  de 
la  Hagney  Deganandum  -  «  ad  deludendum  »,  deganave- 
runt  «  inluserunt  »  (^Gloses  de  Reichenau,  fin  du  viii'' siècle,  dans 
Anciens  Glossaires  romans  expliqués  par  F.  Diez,  Biblioth.  de 
l'École  des  Htes  Etudes,  fasc.  5,  p.  40).  Hingre  cite  deganare 
«  séduire  »  dans  Du  Cange.  La  forme  déjàna  {j  =  g)  est  pré- 
cieuse en  raison    du    changement   de  g  en  g;  -ann  est  traité 

1.  Sur  les  dérivés  en  -iare  voir  plus  haut  sous  choûhé. 

2.  Le  mot,  inconnu  ailleurs,  appuie  l'opinion  que  les  Gloses  de  Reichenau 
reproduiraient,  au  moins  en  partie,  le  ^<  lexique  des  parlers  de  la  France  du 
Nord  ». 


176  A.    HORNING 

comme  d^ns  oiiaue  (lire  omo/)  année.  On  peut  comparer  redjônnai 
«  singer,  qqn  »,  de  regannare,  à  Châtenois  (Vautherin). 

DËPALAXCIÉ 

«  débrailler  »,  suhst.  dêpalanciaige  ;  dcpolanci  «  avoir  les 
habits  en  désordre,  les  épaules  presque  nues  >»  (Adam)  ;  dçpôlàse 
(une  t'ois  dans  Bloch  :  débkailler).  Le  latin  a  propalare 
«divulguer»  de  propalam;  depalare  <'  manifestare  »  est 
dans  le  Thés.  On  sait  qu'il  v  a  de  nombreux  verbes  dérivés  en 
-autar,  -entar  en  rhétique  (palaiitar),  en  anc.  vénitien  (apa- 
lenlar,  xv^  siècle,  Rom.,  VII,  48  ;  St.  R.,  4,  100).  Dèpalancié 
représente  depalantiare  au  sens  concret  de  «  découvrir  le 
corps  ».  Pour  le  suffixe  -iare  on  peut  comparer  l'engad.  iiidiir- 
meniser,  le  vénit.  ciidornieiitsar,  Grisons  auduriiieutar  endormir 
(Meyer-L.,  Ro})i.  Gr.,  II,  §  576)  ;  voir  aussi  plus  haut  choiibé 
cavitiare. 

DÈPOÙKHÉ 

«  chasser  avec  colère  et  ignominieusement  »  (même  sens  pour 
déchaissie).  Etymon  :  depulsiare  ;  depulsare  «  per  vim  amo- 
vere  »  est  dans  le  Thés,  qui  donne  aussi  depuis io.  En  fran- 
çais on  aurait  dépoissier.  Pour  la  sourde  issue  de  Isj  on  peut 
comparer  l'afr.  moisson,  à  La  Baroche  maso,  mulsionem 
((  quantité  de  lait  qu'on  trait  en  une  fois  ». 

DRÀ/  f. 

[transcription  phonétique  ;  ne  se  trouve  pas  dans  Hingre] 
«  porte  à  claire-voie  à  hauteur  d'appui  qui  se  met  à  l'entrée  des 
écuries  ou  des  maisons  pour  empêcher  les  animaux  d'en  sortir 
ou  d'y  pénétrer  »  :  dràhh,  dràhé,  drahat  à  Rémilly  près  de 
Metz,  Rom.,  II,  443  ;  drdche  f.  (Lorrain)  ;  drahe  «  porte  à  claire- 
voie  dans  un  lattis  »  (Adam);  drâhe  et  drahée,  Le  Lorrain  peint  par 
lui-même,  almanach  messin,  1854,  p.  13  ;  drâhhe,  drâhé.  Textes 
patois,  p.  443.  Dans  les  dâyman,  dialogues  échangés  à  la  veil- 
lée entre  jeunes  gens  et  jeunes  filles,  dràhf  rime  souvent  avec 
ve\  «  veau  »  {Zeitschr.,  33,  271  ;  36,  519).  Drahc  a  morceau  de 
pain  au  milieu  de  la  miche  »  (à  Mailly,  au  nord-est  de  Nancy, 


NOTES    ÉTYMOLOGIQUES    VOSGIENNES  I77 

Adam)  se  dit  sans  doute  par  comparaison  avec  le  drabé  placé 
au  milieu  de  la  porte.  Le  terme  appartient  exclusivement  au 
messin  et  aux  régions  avoisinantes;  il  n'a  pas,  que  je  sache,  été 
relevé  dans  les  Vosges  ni  dans  la  Lorraine  méridionale  '. 

Drây  est  identique,  et  c'est  ce  qui  en  fait  l'intérêt,  à  une 
expression  fort  répandue  en  Suisse,  où  elle  paraît  tantôt  avecr, 
tantôt  avec  /  :  la  dré:(  <<  porte  à  claire-voie  dans  la  barrière 
d'un  pré  »  (appelée  aussi  clédar^,  à  Fribourg  dlé^,  à  Neuchâtel 
(/(/f-rf  et  drèi^,  au  \'al  d'IUiez  dçU:{ç,  forme  ancienne  delaise  ^ 
(^Bulletin  du  Gloss.  de  la  Suisse  roniande,  I,  17).  A  Bormio  dans 
la  Valteline,  le  point  le  plus  méridional  où  je  l'ai  rencontré, 
die:;a  est  «  una  siepe  mobile  perchiudere  l'entrata  in  un  fondo  » 
(5/.  R.,  IX).  Dans  les  statuts  latins  de  l'endroit  on  lit  :  «  sepem 
dra^ani...  alicuius  prati  vel  campi  ».  Z  désignant  dans  ce  par- 
ler la  spirante  sourde,  il  faut  que  le  type  étymologique  ait  eu 
//,  car  ci  ne  rend  pas  compte  de  la  sonore  des  formes  suisses  ni 
de  drabé  (le  mot  lorrain  n'a  la  sourde  qu'en  position  finale),  et, 
d'autre  part,  si  ne  convient  pas  au  ;;;  sourd  de  Bormio.  Qu'en 
Suisse  rsoit  primitif  et  antérieur  à  /,  cela  ressort  avec  évidence 
du  fait  qu'en  messin  /  ne  se  change  jamais  en  r,  tandis  que  r 
qui  en  Suisse  est  lingual,  y  passe  facilement  à  /.  Le  type  éty- 
mologique de  dràyi  est  donc  d  +  l'oy  +  ratia,  d'origine  inconnue . 
Tout  ce  qu'on  peut  dire,  c'est  que  ce  n'est  pas  un  mot  «  alpin  », 
mais  qu'il  rentre  dans  la  catégorie  des  mots  qui,  comme  p.  ex. 
mâlumet  commissura  sont  particuliers  aux  parlcrs  orien- 
taux. 

ÈFOÙCELA 

«  donner  trop  de  nourriture  et  dégoûter  ;  pousser  un  champ 
à  une  végétation  excessive  »  ;  èfoûcelaige  «  dégoût  ;  végétation 
trop  luxuriante  »  ;  foûcela  «  gâcher,  cochonner  »  ;  foûcelaige 
«  choses  qui  encombrent,  foison  de  mauvaises  herbes  »  ;  dèfou- 
cela  «   débarrasser   de  ce  qui  encombre  et  étouffe   ».  Thiriat, 

I.  En  wallon  et  en  normand  on  emploie  hdhe  (haise),  hdhai,  hecque,  hec- 
qiict,  à  Saint-Pol  ù{e . 

-  2.  A  Damprichard  dîdai  f.  «  barrière  en  bois  dans  les  pâturages  »  {Mém, 
de  la  Soc.  de  Liiig.  de  Paris,  II,  139). 

Romania,  XLVIII.  12 


178  A.    HORNING 

p.  430  :  fousselége de  voiline  «  trop  de  mauvaises  herbes  »  ;  (jar- 
din) èffoiissela  «  où  les  léguines  sont  trop  serrés  »  ;  effoussela  in 
pouhhé  «  donner  trop  de  nourriture  à  un  cochon  ».  Bloch  (v. 
excès)  :  ef:'islà  «  donner  à  manger  à  l'excès;  avoir  trop  à  faire  » 
[effoiihl.vJa  dans  Adam  est  une  faute].  Verbe  formé  de  folli- 
ccllus  (de  folliculus,  follis  «  soufflet  pour  le  feu  »).  De 
l'idée  de  «  gonfler  »  (follcscit  «  tumescit  »,  Corp.  Glossar. 
latin.,  6,  460)  se  dégage  celle  d'un  développement  excessif,  d'où 
dégoût  et  dissipation  ;  on  peut  comparer  le  logud.  affoddonadu 
«  rigonfio  »,  o]oa.  «  œil  enflé  »  ÇKritischer  Jahresbericht  ûber  d. 
Fortschiittr  der  Rom.  Phil.,XUl,  i,  165).  Vzh.fourel,  pic.  deffaii- 
chekr,  enfaucheler  (A.  Thomas,  Essais  de  Pbil.  franc.,  297)  a 
uniquement  le  sens  d'  «  enveloppe,  envelopper  »,  ce  qui  est 
bien  pauvre  en  regard  de  la  riche  floraison  sémantique  du  mot 
vosgien. 

ESTOOUE  m. 

«  esprit,  intelligence,  adresse  »  ;  c'est  un  emprunt  au  fran- 
çais estoc  (le  patois  dirait  ytot  ou  ytok^,  d'après  Littré  un  mot 
d'argot  ; /ât/Vg  Vestoc  est  employé  par  les  joueurs.  Il  est  notable 
que  cette  expression  se  rencontre  aux  confins  des  parlers  ger- 
maniques :  messin  estac  «  ruse,  habileté  »  (Adam  et  Rom.,  V, 
206)  ;  stok  à  Bournois,  d'après  Roussey  :  //  na  pa  plû  de  stok  ke 
mon  kii  ;  à  Neuchàtel  avoir  du  stok  «  être  intelligent  »  (Tap- 
polet).  Comment  l'expliquer  ?  Faut-il  songer  à  estoc  «  pointe  de 
l'épée,  puis  esprit  pénétrant,  acies  ingenii  »,  ou  bien  partir  du  sens 
de  descendance,  lignée,  avoir  de  l'estoc  «  avoir  de  qui  tenir  », 
être  de  bon  estoc,  cela  ne  vient  pas  de  son  estoc  ?  Cette  seconde  ex- 
plication peut  s'autoriser  de  l'it.  aver  stocco  qui  ne  signifie  pas 
.eulement  avoir  de  l'esprit,  mais  encore  «  être  considéré  ». 

FJINCÊ  m. 

«  brin  de  ficelle,  de  corde  »  ;  faincelè  «  cordeler  à  la  main, 
faire  une  ficelle;  chanceler  en  marchant  »  ;  subst.  faincelai^e, 
faincelou  «  quelqu'un  qui  titube  »  ;  èfaincelè  «  allonger  avec  des 
ficelles  la  chaîne  de  la  toile  ^^  ;  faincé  (Th'ir . ,  Adam);  Jè  se,  f es  le 
(Bloch:  toron;  chanceler)  ;  zk ,  afincelcr (■<•  lier,  conduire  avec 


NOTES    ETYMOLOGIQUES    VOSGIENNES  I79 

une  corde  »;  se  desfivceh'r  «  se  débarrasser  de  quelque  chose  »  ; 
finceUe  (Godefroy,  Coiiipléiii .  :  i-icelle),  pic.  fiinchelle  (Littré). 
Le  «  est  issu  par  dissimilaiion  du  /,  voir  Dictionnaire  Général, 
§  458.  La  plupart  des  exemples  anciens  se  rapportent  à  la  région 
du  nord-est.  Ce  qui  frappe  ici,  c'est  qu'au  lieu  de  fèsê  on  s'at- 
tendrait à/i-}ise,  în  latin  ne  se  changeant  pas  en  è  en  vosgien. 
D'autre  part,  il  ne  semble  pas  qu'on  ait  le  droit  de  voir  là  des 
mots  d'emprunt, /^5f  représentant  un  type  fi licel lu  différent 
du  français  fcclle  filicella,  et  le  sens  de  «  chanceler  »  ne 
paraissant  pas  se  retrouver  ailleurs.  On  ne  saurait  faire  état  de 
la  finale  é  de  l'infinitif  au  lieu  de  la  normale  a,  car  elle  est  fré- 
quente dans  le  suffixe  dérivatif  -cJer.  Je  ferai  remarquer  encore 
qu'au  lieu  de  faiti  m.  «  finage  »,  usité  surtout  comme  lieu-dit, 
on  attend  également  fi-n,  de  même  qu'on  a  fi-n  pour  le  français 
fin. 

FLOTE  f. 

«  morceau  de  pâte  cuite-à  l'eau,  puis  assaisonné  de  beurre  », 
à  La  Baroche  çn  flot  de  hnartiër  «  purée  de  pommes  de  terre  », 
à  Damprichard  de  flot  de  pommes  de  terre;  c'est  l'alémanique 
pflutte  (Tappolet). 

FRAKHE  f. 

«  bavardage,  cancan  »  ;  lyon.  frachi  t.  «  petite  branche  cou- 
pée »,frachons  m.  pi.  «  échalas  destinés  à  être  brûlés  ».  L'ital. 
j'rasca  réunit  les  deux  sens,  «  rameau  feuillu  »  et  «  balivernes, 
niaiseries  »  ;  frasche  «  branches  sèches  qu'on  brûle  »,  frascheg- 
giare  «  froisser  des  feuilles  sèches,  faire  des  bêtises  ». 

FRIKH7ÉLÈ  (fnstélè). 

«  passer  légèrement  à  la  flamme,  roussir  »,  subst.  frikbtélesse. 
De  frïxum  -{-  fric  tu  m,  de  frîgo,  on  a  combiné  frixtus  (xt 
comme  dans  sextus,  iuxta),  fristus.  L'afr.  a  frissoir  frixo- 
rium  «  poêle  à  frire  ».  Hingre  compare  breukhtélê  qui  a  le  même 
sens,  it.  brustolare.  Sur  la  finale  -élè  voir  la  remarque  sous 
faincê. 


l80  A.     HORNIXG 


FROKHTA 


«  user,  gâter  »,  subst.  frokbtaigc-  de  frustare,  it.  friistare 
«  user  »,  à  Bormio  (St.  R.,  IX)  fnistar  «  logorarc,  usare  »  ; 
l'o  met  l'étymon  frùstum  hors  de  doute. 

FIVALAKHE  (lisez  fitalà/}. 

«  faute  grossière,  bévue,  sottise.  »  Ne  correspond  pas,  pour 
les  sons,  au  lat.  it.  fallacia,  afr. /dt/Z^a' (Godefrov,  Civiip!é)n.), 
puisque  -a  ci  a  serait  devenu  -çs(se^  et  que  kh  présuppose  -se. 
Fîualakhe  est  fall  -f-  isca,  suffixe  peu  fréquent  représenté  à  La 
Baroche  par  taras  «  génisse  »,  suas  «  sorcière  «  (voir  plus  bas 
sous  bna). 

GHIXGE 

«  sain,  sans  altération,  pur,  de  bon  tempérament  »  ;  à  La 
Baroche  gçnc,  d'une  main  malade,  redevenue  saine,  d'une 
plante  qui  a  bien  poussé.  Il  existe,  à  mon  avis,  un  rapport  étroit 
entre  gçnc  et  le  prov.  goii,  génie,  f.  -ieo,  «  pur,  véritable,  parfai- 
tement ressemblant  »,  pouisoun  genico  «  vrai  poison  »  (Mistral  '). 
Un  hypothétique  *genicus  rendrait  compte,  d'une  part,  du 
vosg,  geng  (g  devient  en  position  finale  è  ;  la  voyelle  e  est  due 
à  l'action  de  la  palatale  initiale  comme  dans  ger  gendre),  — 
d'autre  part,  du  prov.  gcni  qui  est  attesté  dans  les  Alpes  et  qui 
y  aurait  subi  le  même  traitement  que  /lôr// porticus,  pérti  per- 
tica  (Mistml  :  pergo,  POURTiauE).  Au  suffixe  atone  -icus  fut 
substitué  -iccus  qu'on  retrouve  dans  bonni,  hoiiiiic,  f.  -ieo  ^, 
bouniquel,  hounieot  «  bon  »  et  dans  melieo  «  hydromel  »  — substi- 
tution d'autant  plus  naturelle  que  certains  proparoxytons  proven- 
çaux reportent  l'accent  sur  la  pénultième,  tebédo,  manégo,  lanipêso 
(A.  Thomas,  Ess.  de  phil.  franc.,  215).  Genicus  pourrait 
représenter  le  lat.  genitus  dont  il  serait  issu  au  stade  geni- 
dus,  par  changement  de  sufiîxe  ;  cfr.  l'it.  raneico  pour  ranci- 

1 .  Le  prov.  genk,  gigncc  «  habile,  inventif  > ,  dérive  de  gèiii  «  talent,  génie  ». 

2.  En  français  bowiichoii  dans  une  chanson  enfantine:  /'/'»,  ban,  bon — bouni, 
hounichon  (F.  Cordier,  Coiiviédies  an  patois  nieunen,  Bar-le-Duc,  1870,  p.  13). 


NOTES    ÉTYMOLOGIQUES    VOSGIl-WES  l8l 

dus,  nivio,  ruviœ  de  ruvidus  (AGI.,  i6,  466),  sass.  frad:(iggu 
fracidus  (pour  d'autres  exemples  voir  Puiscariu,  Zcitschr.,  28, 
607)  '.  D'après  Forcellini  genitus  "■  auniir  été  employé  comme 
adjectif  au  sens  de  «  procreatus,  baptismale  regeneratus  ».  Dans 
certains  milieux  populaires  il  a  pu  se  prendre  au  sens  de  «  pur, 
non  altéré  )',non  sans  être  influencé  pargenuinus.  Nous  aurions 
affaire  à  un  développement  spécial  du  mot,  ditiéreiu  de  celui  de 
genitusdevenu  en  latin  vulgairegentus,  tranç.  et  \-)Xov.gcnl  '. 
Genï  t  us,  en  tant  que  prototype  degetic  et  de  geni,  témoignerait 
d'une  extension  du  sens  analogue  à  celle  de  gentilis  devenu 
gentil,  de  genuinus  «  inné  »,  puis  «  vrai,  véritable  »,  d'in- 
genuus  «  naturel  »,  puis  «  honnête,  noble  ».  On  sait  que 
l'afr.  gent  ne  se  disait  pas  seulement  des  personnes,  mais  aussi 
des  choses,  gente  chevalerie,  geut  responz. 

Mistral  dérive  o-^///  du  grec  Ysvvr/ir,  synonyme  de  -/îwaioç, 
«  de  bonne  extraction,  noble,  capable  »;  gén(n)icus,  avec 
l'accent  latin,  serait  en  effet  un  étymon  irréprochable,  tant  pour 
les  sons  que  pour  le  sens.  Mais,  jusqu'à  présent,  on  n'a  guère 
signalé  en  roman  la  survivance  d'un  seul  adjectif  grec,  bien 
moins  encore  celle  d'un  adjectif  qui  comme  le  nôtre  est  doué 
d'un  sens,  dirai-je,  moral.  C'est  là  une  objection  qui  pèse  d'un 
grand  poids  contre  vsvvr/.iç. 

GOSSJ  m. 

«  l'effigie  humaine  qui  se  dessine  dans  la  pleine  lune  ».  C'est 
le  fr.  goitssant  (mais  avec  le  suffixe  à  ■=■  ïttus)  «  lourd,  trapu, 
à  l'encolure  épaisse  »  ;  gossat  (Lorrain)  ;  atr.  Gossard,  Gous- 
sart,  noms  de  personnes;  les  gossas  de  chamenee  (anciens  docu- 
ments lorrains  de  1337,  Ro))i.,  I,  341)  sont  peut-être  des  orne- 
ments de  cheminée  en  forme  de  boule.  Gçs(^sè),  gas{se)  est  le 

I.  On  peut  y  ajouter  annôticus  substitué  à  annôtinus  (A.  Thomas, 
Ess.  de  phil.  franc.,  239). 

2.  Genitus  est  d'un  usage  fréquent  au  siècle  postérieur  à  Auguste  :  j'en 
ai  relevé  une  trentaine  d'exemples  dans  les  Annales  de  Tacite  contre  une 
quinzaine  du  participe  ortu s  et  quatre  ou  cinq  seulement  denatus. 

3.  Etyniologie  contestée  par  Ettmayer  et  Herzog  qui  voient  dans  gent  un 
génitif  de  qualité  *gentis  de  gens  :  Kritischer  Jahreshericht  de  Vollmœller, 
Xin(i9ii-i2),  I,  231. 


l82  A.    HORKIKG 

jabot  des  oiseaux,  d'où  gçsi,  gasi  «  gaver  »  (Zeitscbr.,  35,  677). 
O11  se  représentait  l'homme  dans  la  lune  comme  un  gaillard 
jouttiu,  trapu.  A  La  Baroche  c'est  un  voleur  de  navets. 

GUSÈ 

«  interrompre  une  occupation  pour  rester  dans  l'immobilité, 
comme  pensif,  sans  toutefois  jicnser  à  rien  »  ;  se  dit  spéciale- 
ment des  vaches  qui,  rassasiées,  cessent  de  brouter  ;  s'ègusè  ; 
subst.  giisesse,  giisaige;  dégusè  «  faire  sortir  d'un  pareil  état  »  ; 
gHsei  «  hésiter  »  (à  Vagney,  Rev.  d'Aïs.,  37,  162),  gnsè  «  hési- 
ter »  (Thir.,  Adam);  reaiwegué gûie  aVeau  qui  dort  »  (Adam, 
p.  396);  gi\ç  «  attendre  »  (Bloch  :  hésiter):  «  hésiter  », 
«  attendre  »  ne  sont  évidemment  que  des  interprétations  par  à 
peu  près. 

Au  même  sens  on  dit  en  wallon  tn:(g  «  être  pensif,  rêvasser  », 
subst.  lûiège,  tii~cu  (voir  les  dictionnaires  de  Forir,  Remacle, 
\'illers);  à  Malmédy  tû~inè  (Zettschr.,  18,  244)  '.  Le  normand 
a  husiîë  «  perdre  son  temps  à  des  riens  »  (Fleury,  Pat.  de  la 
Hagiié);  on  bil-ôk  «  s'amuse  à  des  riens  »  (Guerlin  de  Guer, 
Parler  de  Thaon,  Biblioth.  de  l'Ecole  des  Hautes  Etudes, 
n°  136). 

Il  semble  que  le  point  de  départ  pour  ces  verbes  soit  une 
onomatopée  exprimant  un  état  de  rêverie,  d'apathie,  de  som- 
nolence: l'élément  fixe  et  stable  en  serait  le  phonème  //:(,  tandis 
que  la  consonne  initiale,  moins  expressive,  en  constituerait 
l'élément  instable.  Peut-être  faut-il  expliquer  de  la  même 
manière  le  français  muser,  l'ital.  du  nord  iiiusar  «  star  a  guardare, 
indugiare  ».  L'hypothèse  émise  peut  s'appuyer  sur  ce  fait  que 
nulle  part,  en  vosgien,  Ve  de  l'infinitif  cr/q^  ne  s'est  changé  en 
a,  les  onomatopées  (voir  plus  haut  sous  rahaîlle)  échappant 
souvent  à  la  rigueur  des  lois  phonétiques.  On  sait  que,  très 
vraisemblablement  cela  est  secondaire  et  issu  de  ê. 

H  AN  m. 
«    le  sein  de   la  femme    »  :  grande,  slraitc  et   pouà  de   ban 

I.  M.  Joseph  Lebierre,  originaire  de  Malmédy  (décédé  à  Strasbourg,  en 
1920)  et  qui  pendant  de  longues  années  a  été  professeur  à  Mulhouse,  me 
disait  que  tnie  lui  était  bien  connu  et  qu'il  s'en  servait  couramment. 


NOTES    ÉTYMOLOGIQUES    VOSGIENNES  183 

«  grande,  étroite  et  point  de  poitrine  »  ;  han  «  mamelle,  pis  a 
(Thir.  :  ive,  p.  -136);  bà  «  pis  de  la  vache  »  {OGD,  Gloss.);  lo 
hâr,g  (Hautes  Vosges,  BB  35).  Il  ne  faut  pas  le  confondre  avec 
Ig  hàd  «  pis  »  à  La  Baroche  (et  OGD  v.  hà)  qui  provient  de 
hàdie  '<  traire  ».  On  songe  à  l'allemand  Haiig  ;  le  sein,  le  pis 
serait  «  ce  qui  pend  ».  Toutefois  Hang  ne  semble  jamais  dési- 
gner une  partie  du  corps  humain  :  Gehàngc  seul  se  dit  dans  cer- 
tains dialectes  du  cœur,  du  poumon  et  du  foie  des  animaux  et, 
comme  terme  de  vénerie,  des  oreilles  des  chiens  de  chasse. 

HÀBŒI  m. 

[transcription  phonétique  ;  ne  se  trouve  pas  dans  Hingre.] 
A  La  Baroche  le  hàhœi  est  une  grande  caisse  ouverte,  en  bois, 
avec  divers  compartiments  à  cloisons  destinés  à  trier  et  tenir 
séparés  choux,  carottes  et  pommes  de  terre.  Dans  la  localité 
voisine  d'Orbey,  H.  Urtel  a  relevé  également  hâbœi  m.  «  com- 
partiments en  bois  pour  isoler  les  différentes  espèces  de  pommes 
de  terre  »  Archiv  fur  das  Studitim  der  neueren  Sprachcn  u.  Liter., 
122  (1909),  p.  396  sq.  Je  ne  puis  m'empêcher  d'en  rapprocher 
le  mot  turc  haiiibar  «  grange  à  cloisons  pour  serrer  le  maïs  », 
répandu  aujourd'hui  dans  tout  l'Orient,  Rom.,  XXXI,  579.  Les 
deux  expressions  correspondent  exactement  pour  le  sens  et  pour 
les  sons,  sauf  que  le  suffixe  usuel  œj  =^  orium  aurait  été  sub- 
stitué à  la  finale  insolite  ar.  Ya-t-il  là  une  coïncidence  fortuite, 
ou  bien  est-ce  un  mot  qui  a  voyagé  avec  la  culture  du  maïs  et 
a  réussi  à  s'infiltrer  dans  un  patois  vosgien  ?  Je  renvoie  aux 
remarques  de  Pu^cariu,  Zcitschr.,  37,  m  sur  cncuru:{  «  épi  de 
maïs  »,  qui  dans  les  environs  de  Berlin  est  synonyme  de  maïs 
même,  —  mot  dont  les  migrations  sont  intimement  liées  à  la 
diffusion  de  la  culture  du  maïs. 

HASSE  f. 

«  peine,  effort,  fougue  »  :  ce  n'a  mi  lai  basse  «  ce  n'est  pas 
la  peine  »  (à  La  Baroche  :  s  n  à  mi  le  pœi)  ;  bassié  et  èhassié 
«  fatiguer,  vexer,  irriter  »  ;  èbassié,  bassiou  «  qui  agit  par  bou- 
tades »  (Adam);  basse  (Thiriat)  ;  bas  «  d'une  hâte  pénible  », 
bàsu  se  dit  plutôt  des  bêtes  (Bloch  ;  hâte,   fougueux)  .   C'est 


184  A.    HORMNG 

l'allemand  bass  dont  le  vocable  vosgien  reflète  le  sens  primitif  : 
het~en,  aht.-all.  ha:^::ên  se  dit  d'une  poursuite  hostile.  Hassiou 
rappelle  l'alsacien  hàssig  «  irascible,  d'une  humeur  ditficile  ». 
Vi  de  hassié  semble  être  l'équivalent  du  franc.  -Hier  ;  le  genre 
féminin  est  amené  par  «  peine  »  et  «  mùhe  ».  Hass  a  pénétré 
en  rhétique,  mais  n'est  pas  signalé  en  Suisse. 

HI-Rf  m . 

«  gros  train  de  maison  ;  grosse  ferme  »  et  héré  m.  «  amas  de 
choses  encombrantes  ».  Les  deux  mots  sont  aussi  employés 
comme  lieux-dits  et  se  confondent  souvent.  Hçri  «  train  d'une 
maison  ;  matériel  d'exploitation  ;  dépense  qu'exige  l'entretien 
de  la  culture  »  (Bloch  :  train).  Je  crois  qu'il  faut  partir  de  l'afr. 
hoirier  «  héritage  »,  afr.  héritage  «  immeuble  »,  aprov.  ères 
«  patrimoine,  bien-fonds  »,  pic.  hérie  f.  «  héritage  »,  pic.  hérî- 
tache  (héritage)  «  jardin  entourant  la  maison  et  dont  une  partie 
est  souvent  consacrée  à  la  culture  du  chanvre  »  (Corblet; 
Ledieu,  Pat.  de  Déiiiiiifi).  L'idée  d'  «  héritage  »  semble  avoir 
emporté  celle  d'  «  abondance  »,  puis  d'  «  excès,  dilapidation, 
ruine  ».  Les  deux  sens  sont  réunis  dans  le  dicton  :  hèrï  i)iè!:^hèjï 
«  un  trop  grand  train  de  maison  mange  les  bénéfices  ».  Dans 
héré  -é  est  -av  lus  ;  -/dans  hç  ri  est  le  suffixe  -île  qu'on  trouve 
p.  ex.  dans  inesuil  mansionile  et  qui  a  peut-être  été  substitué 
à  -arius.  L'étymon  proposé  se  heurte  à  Y  h  aspirée.  On  peut 
imaginer  différentes  explications  :  l'influence  de  l'allemand 
Herr,  des  influer  ces  littéraires,  l'efl'et  de  la  perturbation  causée 
par  la  pénétration  dans  la  langue  de  mots  germaniques  avec  /; 
aspirée  (voir  BB,  184,  v.  Lis)  '  ;  mais  tout  cela  est  bien  imprécis. 

HERPEUYÉ 

et  herbciixc  (refoit  sur  herbe)  «  bouleverser,  jeter  en  désordre, 
mettre  sens  dessus  dessous  (herbe,  foin)  »  ;  herpie  f.  «  action 
vigoureuse  et  soutenue  »  ;  ■ — ■  herpeuyé  «  travailler  vite  et  grossiè- 
rement »  ;  herpie  «  travail  rapide  et  hâté  »  (Thir.).  La  base  du 
motestlelat.  herpicare  (erpica,   erpicarius.  Cor/).  Gloss. 

:.  Ajoutez  vosg.  hàp{  pour  ap^  «  enter  ». 


NOTES    HTYMOLOGIQUES    VOSGIEWES  185 

hit.,  VI),  c'est  ce  que  prouve  le  mess,  herpiyë  «  herser  »,  i?(V//., 
V,  210,  /;tv/)/  «  herser  »  (Labournsse).  Herpeiiyé  a  dû  s'em- 
ployer anciennement  pour  une  manière  grossière  etrudimentaire 
de  herser,  telle  que  l'attieste  pour  le  wallon  l'expression  hiche 
di spcuc  0  traîne  d'épines  »  (A.  Body,  Vocabul.  des  Agriculteurs') 
et  pour  Bormio  stro^ifia  «  fascio  di  spini  che  si  tira  a  strascico  » 
(5/.  R.,  IX).  La  herse  se  dit  écbe  (Hingre,  Thir.,  Haillant), 
herser  ech' {HaiW .) ,  termes  qui  désignent  apparemment  un  pro- 
cédé moderne  perfectionné.  VALF  enregistre  plusieurs  fois 
pour  notre  région  le  fr.  herse,  mais  non  pas  lis  et  Ijœy^  BB, 
184. 

Pour  expliquer  1'/;  aspirée  de  l'afr.  bercer  et  des  formes 
paioises  J.  Jud  a  songé  à  la  possibilité  de  l'immixtion  d'un 
.synonyme  germanique  avec  /;  ÇArchiv  de  Herrig,  124,  403). 
J'admettrais  plutôt  avec  Dosdat  que  dans  les  mots  exprimant  une 
action  qui  exige  un  effort  énergique,  17;  fait  fonction  d'onoma- 
topée :  basœ  «  hocher  »,  hesœ  «  tirer  »,  hçtœi(  heurter  »,  hakya 
«  choc  d'une  voiture  »,  hahr  «  secouer  un  arbre  »,  bar,  hàrçm, 
bô  «cris  pour  stimuler  un  attelage  »  (^Zeitscbr.,  33,  215,  224, 
267).  Il  faut  y  ajouter  èheve  (afr.  enhaver)  «  attirer  à  soi  » 
(Callais,  Mmuiart  von  Hattigny  und  Ommeray,  346);  barte  «  faire 
effort  pour  ouvrir  une  porte  »  (Brod,  Zeitsch.,  36,  532),  vosg. 
hargote  «  cahoter  »,  baïue  «  aboyer  »,  le  français  baut,  bapper, 
harceler,  hennir,  bûcher.  Sans  doute  dans  la  plupart  de  ces  mots 
1'/;  est  étymologique,  mais  dans  d'autres  il  a  pu  s'introduire  par 
imitation,  en  quelque  sorte  par  contagion.  Herpeuyé,  lui  aussi 
exprime  une  action  violente. 

HNJ 

«  sorcier  »,  bnakbe  et  génakhe  «  sorcière  »,  dans  la  Suisse 
française  djçnaîscb;  non  pas  de  geniscus  (BB,  195  v.  snâs), 
mais  de  Diana  (EW',  Sainéan,  Zeitsch.,  31,  275  ;  Tappolet, 
Survivance  de  D.  dans  les  patois  romands,  Schweixerisches  Archiv 
f.  Volkshunde,  XXII,  1919);  la  valeur  exacte  du  suffixe  -iscus 
n'a  pas  été  précisée. 

HWAU  m. 

«  mâchoire   »,  bvjan  de  fau   «  le  talon  en  fer  qui    relie   le 


l8é  A.    HORNIKG 

tranchnntde  la  faux  au  manche  »  ;  hzcô,  wô,  wâ(B\och  :  manche). 
Les  dérivés  éhivaula,  dèhivaiila  «  emmancher,  démancher  la 
faux  »,  liçjruvlç  (Bloch)  montrent  que,  contrairement  à  ce  qui  a 
été  admis  BB,  i88  v.  ij^a,  hwau  n'a  rien  à  voir  avec  l'alémanique 
worb  «  manche  de  faux  »  (Tappolet,  s.  v.). 

HWAUDA 

«  pousser  le  cri  joyeux  ioûhihi  »,  subst.  hwandaige,  hwau- 
desse  ;  Inuaudè  (Haillant)  ;  de  hua  «  crier  »  avec  le  suffixe  ger- 
manique -ald  qu'on  retrouve  dans  pelaiida  «  frapper  »,  afr. 
peJniide?-  (voir  pour  d'autres  exemples  A.  Thomas,  Rom., 
XXXVIII,  459). 

KÈMEÇURE 

«  avant-train  d'un  chariot  »  ;  dans  hincrasse  f.  «  l'arrière- 
train  »  Hingre  a  reconnu  l'allem.  Hintcrachse ;  kçmôsûr,  kevisiir 
(Bloch  :  voiture);  sur  l'habitat  decommissura  qui  semble 
particulier  aux  parlers  orientaux,  voir  BB,  180  v.  hamyœr  et 
G.  Huber,  Les  appellations  du  traîneau  dans  la  Suisse  Ro?nande 
(JFôrter  u.  Sachen,  3.  Beiheft,  §  98). 

KÉRBAUSSIÉ 

et  kherh-,  «  croiser  en  sautant  (un  mur)  ;  croiser  avec  un 
projectile  lancé  par-dessus  (le  faîte)  »  ;  kerhôse  «  jeter  quelque 
chose  par-dessus  un  obstacle  »  (Bloch  :  jeter,  sauter)  ;  quer- 
baussier  «  jeter  par-dessus  ou  de  l'autre  côté  »  (Lorrain).  Hingre 
a  identifié  ^flwji/V  à  l'it.  hal^are,  prov.  haussa  «  être  ou  devenir 
escarpé  ».  Ces  verbes  sont,  il  est  vrai,  intransitifs  ;  mais  bal- 
T^ellare  et  shalyarese  prennent  aussi  au  sens  actif,  et,  en  français, 
on  dît  sauter  le  ruisseau.  Quant  au  préfixe  kér,  H.  hésite  entre 
krœ  croix  (cf.  kerhàt  «  croisette  »  à  Belmont)  et  l'allem.  qncr . 
Une  formation  croixbaussier  pour  «  sauter  en  croix  «  paraît  dif- 
ficilement acceptable,  tandis  que  cjucr  (=  in  die  Qucre^  est  satis- 
faisant pour  le  sens,  et  la  variante  kherh-  appuie  cette  interpré- 
tation. Le  mot  germanique  est  représenté  en  roman  par  l'it. 
guercio,  l'aprov.  guers,  le  nprov.  gués,  guerch  «  de  travers  »  {EW., 


NOTES    ÉTYMOLOGIQUES    VOSGIENNES  187 

DWERH,  dwer).  Baiissié  reparaît  dans  un  autre  composé  de  sens 
analogue  (Bloch,  /.  c.)  ekobosi,  çkôbôsl,  où  eko-  est  également 
obscur. 

K EUSSE  f. 

«  marque  faite  sur  la  peau  par  la  piqûre  d'un  insecte  ;  pus- 
tule qui  démange  sans  suppurer  ».  La  souche  du  mot  est  le 
lat.  cossus  «  ver  de  bois,  espèce  d'artison  »,  d'où  le  roumain 
co^  qui  désigne  i)  des  pustules  sur  le  visage  et  la  poitrine,  2) 
la  larve  d'une  espèce  de  taon  et  la  larve  de  grands  vers  blancs 
qui  se  forment  sous  la  peau  des  bestiaux.  De  même,  l'ital.  cosso 
«  pustule  »  n'est  pas  étymologiquement  différent  de  rJ^f  «  larve 
du  hanneton,  pou  du  chien  >•,  etc.  très  répandu  dans  les  dia- 
lectes de  la  Rhétie  et  de  l'Italie  du  nord  (Philippide,  Zeitschr., 
31,  307)  '.  A  côté  du  franc,  cosson  «  charançon  »  il  existe  une 
forme  sQconàmt  cusson,  cusscron  (Dict.  Géii.),  prow.  cussonn,  et 
keusse  avec  sonc//  (Godefrov,  v.  cosson  donne  ^ueusson  dans  la 
Côte-d'Or)  postule  précisément  un  tvpe  cûssa  (/i!=a/ comme 
dans /;(îr  huche, /wT  bûche).  Le  Thcs.  donne  sous  cossus  une 
fois  eu  sus  et,  de  plus,  cossis  est  attesté  plusieurs  lois  comme 
masculin  et  une  fois  comme  féminin.  De  ce  cossis  on  a  pu  tirer 
cossa  comme  on  a,  en  roman,  corba,  fiista,  resta  de  cor  bis, 
fustis.  restis.  Enfin  cûssa  serait  le  produit  d'un  croisement 
de  cossa  avec  cusus  -.  L'emploi  figuré  de  ce  mot  qui^  pour 
le  français,  n'est  pas  signalé  ailleurs,  n'a  rien  qui  puisse  éton- 
ner. On  appelait  cossi  «  nntura  rugosi  corporis  homines  » 
{Thés.)  ;  le  prov.  coussoun  désigne  aussi  une  personne  impor- 
tune ;  coussouna  est  synonyme  de  débile,  vieilli;  se  coussoiinalou 
capctsi  «  se  creuser  la  tête  ». 

KNÊVIÈ 

et  kmévic  «  aplanir,  égaliser  »,   à  côté  à'èvic  qui  a  le  même 
sens,  ne  peut  être  qu'un  composé  de   aequare,  et  le  seul  qui 

1.  En  allemand  on  nomme  Finne  une  petite  pustule  et  les  vers  d'où  sort 
le  ténia  (solitaire). 

2.  Le  masc.  cosse  (Littré)  avec  son  ^  conviendrait  plutôt  à  un  fém.  cossa 
qu'à  cossus. 


l88  A.    HOKXIXG 

convienne  ici,  c'est  con(com)-aequare,  en  place  du  classique 
coaequare:  kn  se  trouve  pour  co»  dans  knôs  connaître,  pour 
coin  dans  kniôsje  commencer.  Le  latin  vulgaire  ne  paraît  pas  avoir 
toléré  co  devant  une  vo3'elle  :  coactus  est  devenu  côctûs 
(^Roni.,  XXXVIII,  152;  XLI,  452);  on  disait  conepiscopos, 
conabbates  (r/;«.  :  coepiscopus  1432'°),  comerceo  pour 
coerceo  (ib.,  I-133  '),  peut-être  comeopour  coeo  {ib., 
1415^9-47)  j  notons  encore  comedo  et  cum-initiare  «  com- 
mencer »  '.  Je  ne  connais  pas  d'autres  représentants  de  conae- 
quare  en  roman,  bien  que  aequare  y  soit  très  répandu 
(J.  jud,  Zeitschr.,  38,  11). 

KHALEIN  m. 

«  courant  d'air  surtout  désagréable,  nuisible  »,  luéchan  kh. 
«  haleine  fétide  »  ;  à  La  Baroche  niâr  sâlç  «  odeur  nauséabonde  » 
(imprimé  à  tort  en  un  mot,  ///nr  estl'afr.  luenre);  messin  khalè, 
choie  {Rom.,  V,  210),  saU,  yalè  «  haleine  »,  Zeitsch.,  36,  541  ; 
33,  257.  C'est  un  postverbal  d'exalenare  (sur  alena  v. 
A.  Thomas,  Nouv.  Essais,  277),  afr.  essakné  «  essoufflé  »  (un 
exemple  dans  Godefroy),  mess,  hhalnë  «  respirer,  flairer  », 
Rom.  l.  /.  Sur  la  forme  masculine  très  fréquente  v.  Flechia, 
AGI., S,  325. 

KHJMA 

((  surprendre  et  mettre  en  fuite»;  partie,  fém.  kbaiiianc 
(lisez  yauiçi)  dans  une  poésie  patoise,  Bull.  Soc.  phiJom.  vosg., 
9^  année  (1883/4),  P-  ^5  5  ïàma,  sâme,  yàmà,  ësâma  «  faire 
fuir  »,  p.  ex.  une  nichée  d'oiseaux,  une  buse(Bloch  :  chasser). 
De  ex  et  cama  «  lectus  brevis  et  circa  humum  »  {Tbes.^  :  c'est 
l'évocation  de  la  vive  image  d'un  animal  surpris  dans  son  gîte 
et  mis  en  fuite  (allemand.  :  atif-  und  fortscheucheii).  La  voyelle 
a,  normale  en  position  atone,  a  été  transportée  à  la  tonique  ; 
sca  se  change  en  sa  ;  pour  la  nasale  cf.  hnç  aimer.  Je  n'ignore 
pas  que  cama  n'a  été  relevé  encore  qu'en  espagnol,  portugais 
et  campidanien  ancien  et  moderne  ÇSt.  R.,  4,  238).  L'étymon 

I.  Dans  l'ital.  dialectal  conài,  conagio  «  caglio  »  un  n  tiré  de  la  préposition 
con  a  servi  à  adoucir  l'hiatus  de  coagulum  {AGI.,  16,  296). 


NOTES    LTYMOLOGiaUES    VOSGIENNES  189 

camus  «  muselière  »  serait  suffisant  pour  les  sons,  mais  non 
pour  le  sens.  Il  en  est  de  même  d'un  cama  «  collier  de  bois 
pour  le  petit  bétail  »  supposé  d'origine  germanique  (cfr.  Huber, 
ouvrage  cité  sous  kèmeçure,  Index). 

KHAPOLA 

«  se  remuer  vivement,  sans  changer  de  place,  pour  échap- 
per à  une  étreinte  »,  khapolaiç^e,  khapolessc  «  agitation  impor- 
tune »  ;  hhapolà  «  qui  gène  par  son  agitation  »  ;  —  hhopolé  «  s'agi- 
ter »,  hhopola  «  qui  fait  l'important  sans  travailler  sérieuse- 
ment »  (Baillant)  ;  yopolâ  «  qui  travaille  à  des  riens  »  (Bloch)  ; 
à  La  Baroche  capoUi  «  homme  qui  s'occupe  du  ménage  au  lieu 
de  travailler  sérieusement  »  {c  est  une  prononciation  vicieuse 
au  lieu  de  s).  Le  mot  a  tout  l'air  d'avoir  été  importé  de  l'Italie 
du  nord  (cf.  plus  haut  ainiwagiia^  où  schapidar,  it.  scapolare 
(r=:  scaniparc)  est  attesté  dès  le  xv^  siècle,  Rom.,  VII,  50;  St. 
R.,  4,  i-]0  ;  à  Bormio  skapoJâscla  svignarsela,  St.  R.,  IX.  De 
ex  -f-  capulare  «  laqueo  circumdare  »,  capulum  «  funis  » 
{Thes.^EW). 

KHIVÈ 

verbe  qui  se  dit  de  la  neige  chassée  par  le  vent,  subst.  khi- 
vaige,  khivesse  "  tourbillon  de  neige  »  ;  hhivaïe,  bhivéye  «  tas  de 
neige  amoncelé  par  le  vent  »  (Thir.,  Adam)  ;  à  Vagney  bbive' 
est  imperson.  comme  ça  hhive  !  «  comme  le  vent  chasse  la  neige 
et  l'entasse  !»  à  La  Baroche  sa  sïh  d'une  tourmente  de  neige. 
C'est  l'allemand  schiebcn  {^iisamiimi)  schiehen  «  réunir,  ramasser 
en  poussant  »,  avec  une  restriction  du  sens  analogue  à  celle  de 
mejiaïe  (de  mcnei-)  «  amas  de  neige  »  à  Châtenois  et  à  Dampri- 
chard.  L'è  de  l'infinitif,  au  lieu  d'à  normal,  témoigne  sans  doute 
d'une  introduction  récente  dans  le  patois  et  doit  s'expliquer  autre- 
ment que  l'd'  de  gû:^^  (voir  plus  haut).  Au  sens  restreint  indiqué 
le  mot  est  étranger  aux  dialectes  de  l'Alsace.  Dans  la  Suisse 
française  sibc(ji^  est  un  terme  d'un  jeu  de  cartes  (Tappolet). 

KHÔKHELA 

((  remuer,  soulever  en  sarclant  ;  faire  entendre  un  bruit  de 
frôlement  comme  celui  des  feuilles  sèches  ou  d'une  étoffe  de 
soie  »  ;  khokhelaige  «  bruit  de  frôletnent  comme  celui  d'une  sou- 


1^0  A.    HORNING 

ris  qui  court  dans  les  feuilles  sèches  ».  Sohhia,  sohhlè,  3.  pers. 
pi.  so})hlo  «  amasser  des  feuilles  sèches  et  le  bruit  que  font  ces 
feuilles  »  (Thiriat).  A  La  Bresse  il  y  a  eu  assimilation  à  dis- 
tance de  Vs  initial  à  kh  (cfr.  vosg.  sô^i  songer,  mess,  yw/ë'  sour- 
cil, Zéliq/on,  Lothriufi.  Mundarten,  fr.  chercher).  Dans  sohhlé  on 
reconnaît  sans  peine  le  verbe  scuceler  dont  Godefroy  donne  un 
exemple  tiré  des  Archives  de  Dôle  (Doubs),  de  l'année  1286, 
et  qu'il  rend  par  «  fouir,  sarcler  ».  Ro})i.,  XXXVIII,  452, 
P.  Mever  mentionne  en  outre  un  instrument  aratoire,  soiiccUo:;^, 
dans  des  documents  de  la  Bourgogne  (i 363-1477).  Comme 
étymon  je  propose  subtus  -|- celare  '.  Ce  verbe  celare  est 
interprété  dans  le  Thésaurus  par  «  seponere,  clam  facere,  subri- 
pere,  furari  ».  Sokhlè  ce  serait  «  soulever  les  feuilles  d'une 
manière  rapide  et  les  amonceler,  tout  en  faisant  entendre  un 
bruit  furtifou  frôlement  »,  le  souceloi  serait  le  râteau  ou  la 
râtissoire  servant  à  ce  travail.  La  forme  ancienne  a  dû  être  5(?m:{- 
celer  (y^  =  se).  Le  Thés,  enregistre  les  composés  sub-  et  sub- 
tercelare  dont  le  premier  survit  dans  l'it.  dialectal  soccielare 
«  sottrarre  béni  al  fisco  »,  AGI.,  16,  469.  Supercelare  semble 
postulé  par  aresorccJIà  (et  corcellà)  «  ricercare,  mandare  sosso- 
pra  »  à  Velletri,  5/.  R.,  5,  66. 

KHON  m. 

«  dosseau  petit  et  sans  valeur  »  (khoukhau  est  la  première 
planche  sciée  munie  de  l'écorce  khczvôkhe)  ;  khon  «  planche  de 
rebut  »  (Haillant)  ;  sô  «  planche  de  deuxième  qualité  mal  apla- 
nie »  (Bloch)  ;  yp.  yô,  y_o  «  seconde  planche  sciée  »  à  Belmont 
et  dans  deux  localités  voisines,  OGD,  Gloss.  {ykijoyâ  est  la  pre- 
mière planche)  ;  hhori  «  planche  dont  un  côté  n'est  pas  à  arête 
vive  et  qu'on  utilise  comme  support  »,  tandis  que  h  cohhâd  est 
une  chute  de  planche,  d'épaisseur  et  de  longueur  inégales, 
sciée  à  côté  du  chou,  Textes  patois,  212  à  217:  ici  encore  il  faut 
entendre  sans  doute  par  Ithhon  la  deuxième  planche;  si  à  Rémilly 
(Roiu.,  V)  on  nomme  hhô  la  première,  il  y  a  peut-être  eu 
confusion  ou  l'on  désigne  par  hhô  la  première  planche  utilisable. 

I.  Voir  Du  Cange  v.  subcellatus  :  nostris  soiisccler  pro  «  cacher  sous  «, 
celare,  obtegere.  Suivent  ces  deux  vers  : 

l'une  cstoit  emmuselee 

d'un  faux  visage  et  souscelee. 
D'après  l'EW  souceler  viendrait  de  s.\rcfxlum  «  hoyau  ». 


NOTES    ETYMOLOGiaUES    VOSGIENNES  I9I 

Si  «  deuxième  planche  »  est  la  signification  première  du  mot, 
il  pourrait  provenir  de  secundus  par  les  intermédiaires  ig/o«, 
siofi,  i'ô.  Pour  le  changement  de  c  {<;}  en  /,  on  peut  faire  état 
iïesiiri  assurer,  supposé  que  securus  ait  passé  par  les  stades 
seii'ir,  siiir,  siir.  Secundus  lait  fonction  de  substantif  en  fran- 
çais, provençal,  italien. 

KHPONCE  f. 

«  rebord  du  lit  »  ;  à  La  Baroche  en  spôs  dç  Ici  '  »  les  traverses 
du  haut  et  du  bas  »  ;  hl.ipoiice,  sponce  f.  (Thir.),  ponce  (Raillant) 
«  derrière  du  bois  de  lit  »  ;  chponce  <(  esponde  et  ruelle  du  lit  » 
(Lorrain).  C'est  le  lat.  et  it.  sponda,  afr.  esponde,  mais  sous 
une  forme  qui  semble  ne  comporter  qu'une  explication.  En 
lorrain  oriental  n  -\-di,  gi,  gë,  gt  latins  se  changent,  non  pas  en 
ng,  mais  en  7?~,  pran~ii  prandium  +  are,  piâi  plangere, 
regrà^i  re  -j- grand  iare,  cf.  BB,  190.  Un  dérivé  spondea, 
de  sponda,  aurait  donc  donné  {e)5pô:;^,  en  position  finale  {e)s- 
pôs  ;  voir  les  nombreux  dérivés  en  eus,  ea  réunis  par  A.  Tho- 
mas, Ess.  de  Pbil.  fr.,  74  ;  je  ne  mentionnerai  que  le  prov. 
rtiexplha  medullia,  de  medulla.  Spondea  comme  collectit 
désignerait  tout  ce  qui  a  trait  au  bois  de  lit,  le  devant,  l'arrière, 
même  la  ruelle.  Dans  esponge  du  lit  (Godefroy)  g  doit  être 
l'équivalent  du  vosgien  ~. 

Ce  n'est  pas  tout:  le  mot  est  aussi  wallon.  D'après  le  Bull. 
Soc.  Liéî^.  Litt.  Wallonne,  VII  (1864),  p.  125  les  sponsses  sont 
les  côtés  longs  du  bois  de  lit  (terme  de  menuiserie)  ;  Grandga- 
gnage  donne  sponse  ;  cependant  à  Namur  on  dit  sponde  et  d'après 
Godefroy  la  forme  wallonne  est  siponde ;  éponce  en  Rouchy,  et 
non  éponchc,  exclut  un  type  avec  c  ou  //.  Or,  le  wallon  ne 
connaît  pas  le  changement  de  ndi  en  »~  ^  ;  en  conséquence,  ou 
bien  l'explication  qui  vient  d'être  tentée  est  fausse,  ou  bien  le 
wallon  a  dû  emprunter  sponse  au  lorrain.  On  voit  qu'il  est 
ici  indispensable  que  l'histoire  du  mot  soit  complétée  et  éluci- 

1.  Communiqué  en  juin  1920  par  madame  Laporte  ;  à  joindre  au  Glos- 
saire. 

2.  On  ne  saurait  faire  état  de  confire  «  amas  de  neige  »  de  congeria,  d'ail- 
leurs souvent  altéré,  car  on  trouve,  également  à  l'état  isolé,  con:^iri  en  lyon- 
nais. 


192  A.    HORNING 

dée  par  la  connaissance  de  la  chose  qu'il  dénomme.  Je  puis  dire 
seulement  que  d'après  ce  que  m'a  aftirmé  madame  I.aporte  les 
bois  de  lit  sont  fabriqués  à  La  Baroche  même  par  les  menuisiers 
de  l'endroit  qui  entendent  fort  bien  leur  métier  et  occupent 
souvent  trois  à  quatre  ouvriers. 

On  sait  que  le  français  possède  un  homonyme  d\'po}i!^e  qui, 
entre  autres  acceptions  techniques,  a  celle  d'extrémité  de  chaque 
branche  du  fer  cà  cheval.  On  admet  d'ordinaire  que  sous  l'in- 
fluence d'épotjge  spongia  et  par  suite  d'une  confusion,  éponde 
s'est  altéré  en  éponge  —  explication  qui  n'a  rien  de  séduisant, car 
comment  V éponde  a-t-elle  pu  suggérer  l'idée  d'une  éponge  de 
telle  manière  qu'on  soit  arrivé  à  parler  de  Vcponge  du  lit  (voir 
l'exemple  cité)?  L'étymon  spondea  paraît  s'imposer. 

Enfin  il  faut  tenir  compte  de  certains  mots  italiens  dont  je 
dois  la  connaissance  à  M.  J.  Jud  :  logud.  ispiiii:;^a  «  sponda  del 
letto  »,  sic.  spon:;a  {EW^,  calabr.  spon:;aroIa,  vénit.  sponiariola 
(et  spondarolà)  «  spondaruola  »  (Salvioni.  SpigoJat.Sicil.,  Rendi- 
conti  del  Isiit.  lonib.,  Ser.  II,  Vol.  40,  1907,  p.  1 157).  Est-il 
permisde  postuler  ici  également  un  étymon  spondeaPOn  peut 
invoquer  le  logud.  tiiiia)igia,tiwan^a  «  encens  »  de  Oj[j.ix\ia  (jiina- 
iiiia,  tiinanid),  ispundza  spugna,  aginariu,  aujourd'hui  ainard~îi 
ânier  (Meyer-Lûbke,  Znr  Keiiutnis  des  Alllogiidoresischeii,^.  30, 
36,  60).  Dans  l'Italie  méridionale  on  afron~a,  frcm:;;e  foglia,  de 
frond  ea. 

KHPOUGÉE  (f.  lisez  /pugei)- 

«  fruits  tombés  avant  maturité  »  ;  hpougéye,  spougic  (Thir.)  ; 
prœgî,  pïigi,  '/,p'igi  (Bloch  :  fruits)  ;  montb.  pourdjie  f.  (Conte- 
jean)  '.  Lat.  expurgata  :purgare  s'emploie  souvent  du  net- 
toyage du  blé,  des  fruits  (Littré  :  purger),  aprov.  espiirc  «  éplu- 
chures  »,  d'espiirgar  (Roiu.,  XLII,  401),  astur.  pulgàr  «  pelar 
las  patatas  y  las  frutas  »  (Rom.,  XXIX,  362).  En  vosgien  r 
tombe  devant  ^^'  ;  dans  prd'gî  la  métathèse  est  antérieure  à  l'amuïs- 
semerrt.  Le  type  expurgata  a  eu,  ce  semble,  ici,  //  hrci (EJV: 

I.  A.  La  Baroche  iidlài  f.  expliqué  par  mad.  Laporte  (juin  1920)  par  lo 
frùl(c  çn  tç  mi,  e  Uâl  f  cr  —  sttll,  stillat  «  tombe  goutte  à  goutte  ».  Le  prov. 
destel  «  fruits  avortés  »,  deskïha  «  tomber  avant  maturité  »  vient  peut-être, 
plutôt  que  de  stilus  (f^^)  du  nprov.  estello  «  goutte  ». 


NOTES    liTYMOLOGIdUES    VOSGIËNNES  I93 

purgakk)  :  le  vosgien  présente,  il  est  vrai,  quelques  exemples, 
du  reste  peu  concluants,  d'il  (ou)  protonique  pour  û  latin,  ykuro 
écureuil,  p/a/f/  prunelle,  à  Bclmont  tiiici  d'une  végétation  luxu- 
riante, d'un  radical  drilt  (à  La  Baroche,  drœgi)  ;  mais  il  n'y  a 
rien  de  pareil,  que  je  sache,  en  Franche-Comté.  Le  béarnais 
dit  pourra,  porga  «  sarcler  »,  mais  piirga  «  purger  ».  Godefroy 
donne  espourgemeiit  d'après  Palsgrave,  ti  pourgent  (Compléiii .'). 

KHPIVA  m. 

«  vannures  ;  épis  coupés  et  vides;  ce  qu'on  ramasse  avec  le 
râteau  en  raclant  un  pré,  un  champ  ;  menus  débris  de  maçon- 
nerie »;  hhpona  «  épis,  glands,  têtes  de  chanvre  qui  tombent 
pendant  l'égrenage  ;  vannures  »  (à  Vagney,  d'après  Thir.  v. 
HOUPPE,  p.  435).  Exputatum  (v.  Forcellini)  de  expùtare 
convient  pour  le  sens  et  pour  la  forme.  Ce  verbe  signirie  pro- 
prement «  tailler,  élaguer,  émonder  »,  mais  l'aprov.  podar,  le 
béarnais  poiula  est  attesté  aussi  au  sens  de  «  casser  ».  Pu  tare 
est  d'un  emploi  fréquent  en  roman,  je  ne  mentionnerai  que 
poddans  le  Bagnard,  Rom.,  VL  371.  Expùtare  survit  dans  le 
nprov.  espûiidassa  «  tailler  d'une  manière  grossière  ».  Hiipija 
obtenu  une  fois  par  Bloch  (v.  vannures)  est,  à  mon  avis,  une 
déformation  individuelle. 

KnriI-ULEi. 

«  plaisanterie  légère,  spirituelle,  piquante  ».  Sur  l'origine  de 
ce  mot  que  je  n'ai  pas  rencontré  ailleurs,  je  hasardeiai  une 
hypothèse.  Le  proparoxyton  stolida  a  pu  se  changer  en  ytiœl 
en  subissant  le  même  traitement  que  Içv  «  tiède  ",  fniilèv 
«  malade  »  (voir  plus  loin  pare),  avec  cette  différence  toutefois 
que  dans  ces  mots  la  voyelle  tonique  provient  de  g  -|-  i  et  de  a 
-\-  i,  tandis  que  dans -///«/  iœ  représenterait  ô  tonique  libre  sans 
/,  car  o-\-  i  donne  œi  :  ou  bien  iœ  serait-il  œi  transposé,  v/^W/ étant 
d'une  prononciation  difficile  ?On  peut  comparer  kiœ  «  cuir  »  pour 
kœi{i')  à  La  Baroche.  Quant  au  sens,  une  plaisanterie  légère  et 
spirituelle  semble  être  de  prime  abord  le  contraire  de  stolidus 
«  sot,  stupide  »  (^stolide  laefiis,  slolide  ferox),  mais  des  propos 
dépourvus  de  raison  et  de  bon  sens  nont-ils  pu,  dans  certains 

Romania,  X.LVIU.  15 


194  -''•    HORNING 

rnilieux,  passer  pour  plaisants  ?  Les  paysans,  dit  Tliiriat,  p.  379, 
riront  à  gorge  déployée  d'une  grosse  bêtise  ;  fjôv  (fable)  est  à  La 
Raruçhe  synonyme  de  «  blagues,  drôleries  ».  Cicéron  dit  Orat. 
PhUipp.,  II,  4,  §  7  :  '<  quam  niulta  ioca  soient  esse  in  epistulis 
quae  prolata  si  sint,  inepta  videantur!  »  Le  contraire  ne  peut-il 
pas  aussi  se  produire  ?  —  Le  français  du  xvi'=  siècle  stolide,  sio- 
//W/7/,  l'ital.  stolido,  l'espagnol  estolido,  estolide:({dr.  tilno,frio), 
l'angl.  stolid,  stolidness,  sont  savants. 

LAICIÉ 

«  lacer,  en  particulier  assembler  et  lier  la  charpente  d'une 
maison  »  ;  laiciou  de  mwôhon  «  charpentier  »,  laicemô  «  char- 
pente ».  De  même  à  La  Baroche  Içsi,  àBelmont  hvsi  lobateinià 
«  ajuster  la  charpente  »  (expression  technique  du  charpen- 
tier). 

LA  USERA 

«  vernir  la  faïence,  la  poterie  »,  lauserou  f.  «  vernis  vert  ou 
bleu  de  la  poterie  »  ;dèlansera  «  faire  tomber  ce  vernis  »  (subsr. 
dèlaitseraigè)  ;  à  Châtenois  (d'après  Vautherin)  laisun,  laisenim 
«  vernis  de  la  poterie  »,  dîelaisenai  {=  dèlausera).  Du  pers. 
lâjmuard,  arab.  hiinward  avec  maintien  du  /  initial  qui  a  dis- 
paru des  langues  littéraires  {ct^ur,  annrro),  mais  qui  subsiste 
aussi  dans  l'it.  du  nord  la:{uro  St.  R.,  4,  64.  125,  et  le  moy. 
allem.  layiure,  la^tlre  fem.  (jnit  roter  lasùre^.  Il  est  possible  que 
ces  formes  romanes  proviennent  d'Allemagne,  car  l'azur  d'Alle- 
magne était  célèbre  au  moyen  âge  (v.  Mistral),  et  le  bleu  d'azur 
ou  bleu  de  Saxe  aurait  été  découvert  au  xvi^  siècle  par  un  ver- 
rier saxon  ;  encore  aujourd'hui  on  en  fabrique  le  plus  en  Saxe 
(v.  le  Grand  Larousse).  Le  fem.  lauserou  (schéma  :  laT^ur  + 
orem)  semble  avoir  été  formé  d'après  couleur,  chaleur  (voir  plus 
haut  sous  arou}  ou  bien  être  adapté  de  Tall.  la:(ûre.  Dans  laîsnn 
(pour  laîzrun  ?)  un  est  le  suffixe  rumen  (v.  A.Thomas,  Ess.de 
ph.  fr.,  285),  dans  laisenun  r  se  serait  assimilé  à  n  final. 

LMECHOU,   LMËCHOU,   i.-OÙSE 
«  gluant,  baveux  »  ;  rmechou  «  baveux  »  (Adam,    Thir.),  ne 


NOTES    ÉTYMOLOGIQOLJES    VOSGIENNES  I95 

peut  se  séparer  dehnéavi,  liiicçoii  «  limaçon  «(de  même  en  esp. 
haboso  «  baveux  »  et  babosa  «  limace  »)  ;  Iméchou  présuppose  un 
type  li  macca  par  ce  qui  a  dû  donner  Uinache  et  qui  est  postulé 
également  par  Icgasc.  et  languedoc.  liinaco,  liiiiauco  (voir  encore 
dans  Mistral  Umacaire  et  limaqnc).  Labourasse  est  seul  à  donner 
leiimchon  «  limaçon   ». 

LOÙRIÉ 

a,  outre  le  sens  de  «  veiller,  fiiire  la  veillée  »,  celui  de  «luire 
pendant  la  nuit  »  et  se  dit  spécialement  de  la  lune  et  des  astres 
qu'on  voit  disparaître  plus  ou  moins  tôt,  plus  ou  moins  tard, 
sous  l'horizon.  Cette  signification  qui  n'est  donnée  que  par 
Hingre,  met  l'étymon  lucubrare  'hors  de  doute  et,  du  même 
coup,  celui  de  lucubrum  pour  hure  «  veillée  ».  Il  est  certain 
aussi  que  ce  verbe  n'est  pas  d'origine  récente  ni  créé  sur  loùre, 
comme  le  veut  Bloch,  PV,t,  14.  D'après  Bloch  il  n'aurait  encore 
dans  beaucoup  de  parlersquelesens  d'«  aller  à  la  veillée  »  ;  mais 
aller  à  la  veillée  ne  veut  pas  seulement  dire  s'y  rendre,  mais 
aussi  y  prendre  part  ;  aller  à  la  messe,  c'est  aussi  y  assister.  L'/ 
de  loûrié  qui  correspond  à  une  finale  française  Hier  ou  eier  (oier) 
se  retrouve  Ams  fion  louriau  «  colchique  »  (La  Bresse),  Iiirio  m. 
«  groupe  de  jeunes  gens  qui  veillent  »,  Iiiiïrôs  «  colchique  », 
(Bloch  :  VEILLÉE,  colchique),  et  c'est  là  une  nouvelle  preuve  de 
l'ancienneté  du  verbe. 

mJ   m. 

«  poids  de  balance,  d'horloge  »  ;  vidci  poids  d'horloge,  ancien- 
nement en  pierre  »  (Haillant)  ;  inà  «  poids  d'horloge,  de  bas- 
cule »  (Bloch);  ma  a  curseur  de  la  balance  romaine  »  (Fankhauser, 
Val  d'Illiei,  Gloss.).  Ma  est  l'équivalent  de  l'it.  uiasso  «  grssse 
pierre  »  ;  en  français  on  appelle  masse  le  contrepoids  de  métal 
d'un  peson  :  a  suivi  de  ss  ne  se  change  pas  en  è  :  grâ,  f.  grasse 
gras  (partout)  ;  las  lasse  Bloch,  Lexique,  p.  175,  1.  5  du  bas  ; 
cfr.  lamoi  «   hélas   »   (Haillant)  ;  pa   (Bloch  :  pas).  Vè  de  brç 

I.  Cfr.  pour  le  sens  de  «  travailler  à  la  lumière  »fç  ra  hlsiid(dc  lucinare) 
«  filare  il  lunedi  avanti  giorno  per  rifarsi  del  forzato  riposo  festivo  »  (Dial.  di 
Castellinaldo,St.  R.,X.) 


196  A.    HORN'IN'G 

«  bras  »  provient  de  l'influence  de  la  palatale  finale  aujourd'hui 
disparue  ;  bçyj  «  baisser  »  a  réagi  sur  hç  «  bas  »  qui  se  dit  sou- 
vent /'f-/.  Si  nui  était  l'équivalent  phonétique  de  Tit.  ma:^:^o,  on 
aurait  ////  au  \'al  d'IUiez  où  brachiuni  devient  /';;. 

MAITR  f. 

«  étoffée,  matière  dont  une  chose  est  confectionnée  »  ;  maille 
f.  ('  mortier  de  maçon,  étoffe  quelconque,  toute  matière  pre- 
mière qui  sert  à  bâtir  ou  à  confectionner  des  habits  »  (Thir.)  ; 
;//('/  «  étoffe  »  BB,  etBloch.  Je  voisdans  ce  mot  une  abréviation 
de  malièrc,  à  La  Bresse  mailêre,  et  de  matériaux:  le  sentiment 
de  la  valeur  des  finales  de  ces  expressions  savantes  s'était  perdu, 
et  on  sest  borné  à  en  dégager  et  utiliser  le  radical  ;  cfr.  le  ptg. 
aço  refait  sur  aceiro  (Meyer-Lûbke,  RGr.,  II,  401).  Cela  était 
d'autant  plus  aisé  que  matière,  en  patois,  s'est  spécialisé  dans 
le  sens  de  «  pus  »  :  voir  Bloch  s.v.  ;  luelir  OGD;  tiiailière  (Hail 
lant). 

MAL 

[transcription  phonétique;  ne  se  trouve  pas  dans  HingreJ.  A 
La  Baroche  le  mal,  de  bon  mal  féiuinin  plur.  «  marc  de  calé  » 
(parfois  au  s'ingul.  de  mal)  ;  à  Belmont  au  fém.  sing.  le  mâr 
«  marc  du  café_,  du  vin  »  ;  mârl  de  café  dans  le  département  du 
Nord,  ALF,c.  B  1620  (feuille  A).  Le  diminutif  marcu la,  de 
marca  (Du  Cange  :  marca  sua  detulerint  pressoranda.  ann. 
1217)  devint  mark,  de  même  que  de  margila,  de  marga 
«  marne  »  on  a  eu  en  afr.  imirle  et  en  ital.  d'amurcula 
(amurca)  morchia  '.  En  vosgien  r  s'amuït  devant  /.  ï)àViS  mènes 
fém.  pi.  «  marc  de  pommes  de  terre  »  (Haillant),  menue  f.  pi. 
«  marc,  résidu  »  (Thiriat),  on  constate  la  même  altération  que 
dans  le  franc,  umrne  :  ri  a  passé  à  m,  changement  nécessaire- 
ment antérieur  à  la  chute  de  r  devant  //  qui  est  de  règle  dans  les 
Vosges.  D'après  A.  Thomas,  Rom.,  XXXV,  317,  marne 
serait  une  déformation  récente  de  tnarle,  mais  il  est  singulier 
que  méuue  «  marc  »  ait  subi  cette  même  déformation.  Diez 
cite  encore  poterne  de  posterle. 

I.  La  vwrkula  da  l'ôli  à  Bormio,  5/.  R.,  IX,  v.viorka. 


NOTES    KTY.MOLOGIQ.UES    VOSGIENNES  I97 

MJNGOUXA 

«demander  d'une  manière  basse  et  importune  »;  mau^oiDiâ, 
vmngOHuoit  «  qui  sollicite  de  cette  manière  »  ;  vmngouuaige 
«  sollicitations  basses  »;  iiiaugoiuia  «  mendier,  exagérer  sa  misère 
d'une  voix  dolente  »,  les  mendiants  de  ce  genre  s'appellent 
mangoug)ids  (Thiriat)  ;  )iiangoiina  «  mendier  »  (Bloch).  Peut- 
être  du  lat.  mango  «  marchand  d'esclaves,  maquignon  »  qui 
avait  pris  le  sens  plus  général  de  «  revendeur  ».  Cf.  Du  Gange 
V.  inangonare  «  trafiquer  »:  u  de  lis  qui  futiles  merces  vili  pretio 
emtas  aliquanto  carius  distrahunt  »;  v.  mango:  «  seductor  qui 
vulgo  dicitur  manganus  ».  Ces  gens  ne  jouissaient  pas  du  meil- 
leur renom,  ce  que  prouve  ce  passage  des  Capitulaires  de  Char- 
lemagne  :  «  ut  isti  niangones  et  cogciones  qui  sine  lege  omni 
vadtint  »  (DC.  v.  manganus  et  mango).  De  là  à  «  obséder  par 
des  demandes  importunes,  mendier  »  il  n'y  a  qu'un  pas.  En 
français,  maquignon,  maqiagnonner  se  prend  également  au  sens 
défavorable.  L'ancien  saxon  connaissait  mangôu  «  trafiquer  », 
Kluge,  Urgermanisch\p.  ti.  L'afr.  mangon  «  boucher  »  semble 
être  un  mot  différent. 

MEUKH1\E)RA 

«  meurtrir  (///r///i7;//77  «  meurtrissure  »),  du  german.  ;////;7/rm;z. 
D'après  la  loi  XII  de  Grammont,  de  deux  consonnes  séparées 
par  une  occlusive,  l'explosive  dissimile  l'implosive,  mais  le 
cas  d'une  dissimilation  de  r...r  en  s...r  est  contesté.  D'après 
A.  Thomas,  Rom.,  XXXVII,  292  n.  2,  le  5  àe  Besnard  ^onr 
Bernard,  de  l'afr.  mcstrii  pour  mertri:;^  n'aurait  qu'une  valeur 
purement  graphique,  —  opinion  combattue  par  Meyer-Lûbke, 
Zeilschr.,  32,  753.  Mcukhtra  prouve  que  dans  Y^LÏr.miisdre 
(traitor)et  musdrir  (Godef.  :  2.  mordre;  mordrir)  s  est  issu  de 
r  :  en  effet  kh(^y^  ne  peut  être  le  représentant  direct  de  r  qui  en 
vosgien  s'amuït  devant  t. 

MIES  S  AU  DE  f. 

«  hydromel  »,  Hingre  renvoie  à  l'afr.  jniêçaude,  miehande  '  : 

I.  Faut-il  voir  ce  mot  dans  viehcadan  potionis  species  eadem  quae  inelita» 
(Du  C.)  et  doit-on  interpréter  se  par  sç} 


198  A.    HORNING 

deux  exemples  dans  God.,  l'un  dans  un  document  de  Luxeuil 
(Haute-Saône),  l'autre  fourni  par  Cotgrave  (161 1). 

L'afr.  a  m/V5«  hydromel  »  où  s  fait  partie  intégrante  du  radical, 
attesté  surtout  en  picard  et  en  wallon;  en  wallon  moderne  niî 
«  hydromel  »  (Body,  Biillet.  S.LLJF.,  2^  sén^, t. VU,  w.moblî); 
en  lorrain  oriental  mis,  ALF,  c.  miel;  uns,  iniœs  «  miel  »  OGD, 
Gloss.  Il  existe  en  outre  un  "féminin  avec  le  sens  d'hydromel, 
wall.  la  tnîsse  Le,  vosgien  mies  relevé  par  moi  à  La  Baroche(juin 
1920),  atr.  niessée,  micssee.  Le  picard  actuel  possède  viiesscr 
«  sucrer  j),  part.  Diiessc  «  doux  comme  le  miel  »  (Jouancoux  et 
Dcvauchelle,  Ledieu).  On  en  conclura  que  s,  dans  ce  mot,  repré- 
sente une  spirante  sourde.  On  admet  comme  étymon  un  masc. 
médum  donné  par  Isidore  et  regardé  comme  germanique 
(Kluge,  Urgcrmanisch,  p.  16).  Mais  mies  ne  peut  être  issu  de 
medum,  ni,  non  plus,  de  médium  (v.  Du  C,  v.  médium),  car 
un  cliangement  de  di  en  s  sourde  serait  bien  extraordinaire. 
Enfin  un  type  metiumdel'a.  ht-all.  inè'lo,  moy.  allem.  met,  où 
/  n'est  d'ailleurs  légitime  qu'en  position  finale,  s'il  a  pu  donner 
miesÇs),  serait  en  pic.  miecb,  forme  inexistante.  11  y  a  bien  encore 
le  mot  dialectal  allemand  maisch,  moy.  allem.  meische  qui  a, 
entre  autres,  le  sens  d'hydromel  et  dont  on  pourrait  à  la  rigueur 
dériver  le  pic.  w/Vj,  mais,  dans  ce  cas,  on  devrait  avoir  en 
vosgien  uiiey.  Les  difficultés  ne  sont  pas  moindres  pour  expli- 
quer les  éléments  vocaliques  du  mot.  Les  formes  lorraines /«/.j, 
miœs,  mies  présentent  le  traitement  d'^  tonique  libre  non  suivi 
de  /  ;  dr.pï,  piœ,  pie  «  pied  »  {Zeitschr.,  35,  657,  §  20).  On  peut 
rapprocher  encore  leprov.  mielico  à  côté  de  melico  «  hydromel» 
et  où  l'influence  de  miel  paraît  manifeste. 

La  finale  -ande  est  sans  doute  le  germ.  -aida,  mais  Meyer- 
Lùbke.  Rom.  Graui.,  II,  §  560  ne  cite  pas  de  substantifs  abstraits 
formés  avec  ce  suffixe. 

MOU  Y  A  m. 

«  poussière  de  foin,  seigle  »  ;  moiiyat  m.  «  débris  de  végé- 
taux »  (Thir.);  mœià  «  rebut  de  bois,  d'aiguilles  de  sapin,  de 
sciure  »  (La  Baroche)  ;  mœ'w,  muia  (Bloch  :  poussière  de 
FOIN,  semence)  ;  inciiol,  vieuyol  «  graines  de  peu  de  valeur, 
résidu  du  vannage  »   dans  Haillant  qui  donne  également  mio 


NOTES    ETYMOLOGIQUES    VOSGIENNES  I99 

et  nuiiiot  «  millet  étalé  »,  ce  qui  nous  autorise  à  identifier  le 
mot  avec  le  fr.  millet. Pour  les  sons,  il  faut  partir  de  mcv  mi  Hum 
aujourd'hui  presque  disparu,  mais  qui  survit  dans  le  composé 
pnuî'yttnœ,  PV,  m.  289  :  œ  se  trouve  aussi  dans /ce  filius,  mœ 
melius  ;  pour  1'//  de  mouya  qui  a  quelque  chose  d'insolite,  on 
peut  confronter  muiu  «  meilleur  »  à  La  Baroche,  riiuiœ  OGD, 
^  42.  Les  dérivés  de  /////  sont  pris  souvent  au  sens  figuré  pour 
désigner  un  objet  minuscule  :  fr.  millet  «  éruption  qui  caracté- 
rise la  fièvre  miliaire  »,  it.  niigliarini,  inigliarola  «  i  più  fini 
pallini  da  caccia  »;  modénais  miarena  «  piccolegoccie  d'acqua  » 
{AGI,  XV). 

MWA  f. 

«  lac  »  ;  mivakhé  »  petit  lac  marécageux  »  (lieu-dit).  Dans 
la  région  étudiée  par  Bloch  niiva  ne  s'emploie  qu'en  parlant  des 
grands  lacs,  miua  dâ  iTnrZ'é" (Corbeaux),  Lô^miva  (Longemer). 
Selon  l'opinion  courante  miua  serait  le  représentant  phonétique 
du  lat.  mare,  le  sens  de  «  lac  »  s'expliquerait  par  l'influence 
d'une  ancienne  forme  germanique  de  l'allemand  «  see  »,  PV, 
64,317.  A  cela  il  y  a  fort  à  dire,  le  type  unique  étant  partout 
;;/rt,sans  aucun  exemple  de  nie  ou  mue  :  à  La  Baroche  le  Biàc  Ma, 
h  Nor  Ma  ;  le  naure  ma,  lé  hyantchc  ma  (S.  Simon,  Grammaire 
du  Pat.  delà  Poutroye,  Paris,  1900,  p.  225.  23  5);  voir  encore 
OGD  où  ma  est  signalé  au  sens  de  «  flaque,  étang  »,  et  avec  â 
long.  Ce  qui  est  décisif,  c'est  la  forme  iiio  relevée  à  Gérardmer: 
elle  paraît  aussi  deux  fois  dans  une  poésie  patoise  où  il  est 
question  du  lac  de  Gérardmer  :  vo  lo  draii  de  mo,  0  drau  de  mo 
«  vers, à  la  droite  du  lac»  (X.  Thiriat,  Gérardmer  et  ses  Environs, 
1882,  p.  153,  155).  Or  65  est  à  G.  le  produit  de  ar^""'^  :  po 
«  part  »,  horbe  «  barbe  »  OGD,  p.  16,  hodii  «  hardi  »  (poésie 
citée,  154)  :  po  et  mo  «  mort  »  prouvent  que  r'^'-'"^  s'amuït  en 
position  finale.  On  est  donc  en  droit  de  postuler  pour  mo  un 
type  mar'^""^  ;  on  peut  conjecturer  que  cette  consonne  est  s 
d'après  mr/  noté  dans  un  village  où  ar'^  donne  e  (jer  tard,  berli) 
Qirs  y  {OGD,  §  16.163)  '•  On  pourrait  penser  comme  étymon 

I.  Dans  Giravioix  «  Gérardmer  »  dans  un  texte  de  I542,.r  pourrait  repré- 
senter rs  {PV,  84). 


200  A.    HORNIXG 

à  l'aprov.  marcx  «  marais  »,  mais  il  n'est  attesté  qu'une  fois  et 
encore  la  leçon  n'est  pas  assurée,  —  ou  bien  au  germanique 
minsd)  <\m  est  féminin,  mais  qui  semble  particulier  au  bas-alle- 
mand et  désigne  une  terre  d'alluvion  plutôt  qu'un  lac  (en  anglais 
marsh  «  marécage»).  Munikhé  qsi  con'àrxwé  parBlochqui  donne 
sous  Mâchais  (Lac  de)  le  mua  d  nià/ç  ;  c'est  peut-être  un 
dérivé  de  )iiiia  (r.f),  francisé  en  Mâchais, 

OCHON  m, 

«  déversoir  d'une  rigole  »  ;  ochon  «  goulotte  par  laquelle  l'eau 
d'une  rigole  d'irrigation  se  déverse  sur  le  pré  »  (Adam,Thiriat); 
ôcà,  œcd,  œiô,  nçgô  (Bloch  :  déversoir).  Il  faut  écarter  l'afr. 
osche,  prov.  osca  «entaille  »  (Dictiotui.  Génér.  :  auche,  enôcher), 
puisqu'en  vosgien  se  se  change  en  y,  non  en  c  ;  c'est  plutôt  un 
dérivé  du  lat.  orca  «  jatte  en  terre  pour  conserver  l'eau  », 
aprov.  dorca,  nprov.  dourco  «  cruche  munie  d'un  goulot  »  ;  pour 
le  sens,  on  peut  arguer  de  ursé  «  déversoir  »,  d'urceolusfi^'^. 
i^s'amuït  devant  ^  comme  dans  lœcà  «  torchon  »  (Bloch),  o  pro- 
tonique passe  à  œ  dans  tard  et  a'isà  «  ourlet  »  à  côté  d'orsô  ; 
ijfgà  au  Val  d'Ajol  provient,  semble-t-il, d'une  forme  secondaire 
orga  (nprov.  dourgo,  douergoet  dourco).  Le  patois  a  dû  posséder 
une  forme  orc(a),  org(a)  aujourd'hui  disparue  :  Mistral  v.  OUR- 
jouLAQO  a  ou rcholat  «  cruchée  ». 

OSSATE  f. 

«  clavette^  esse  ».  Je  n'ai  pas  la  prétention  de  résoudre  ce 
problème  compliqué  ;  je  me  bornerai  à  quelques  remarques 
qui  pourront  être  utiles  à  qui  reprendra  la  question.  D'après 
Mever-Lûbke  l'étymon  serait  le  germanique  lunisi,  allem. 
mod.  liinse,  «  clavette  de  l'axe  de  la  roue  »  ;  pour  expliquer  l'afr. 
Qj)eusse  il  faudrait  partir  d'un  type  nulisi  dont  1'//  se  serait  perdu 
parce  qu'on  y  aurait  vu  l'article  indéfini  :  par  contre,  dans  le 
dauphin,  ôso,  /de  lunisi  aurait  disparu  par  suite  d'une  confusion 
avec  l'article.  Cette  manière  de  voir  soulève  de  sérieuses  diffi- 
cultés : 

i)  Il  est  invraisemblable  que  le  n  de  l'hypothétique  uulisi 
n'ait  laissé  aucune  trace  ; 


NOTES    ETYMOLOGIQUES    VOSGIENNES  201 

2)  Tanc.  pic.  encbe  (  5  exemples  dans  Godefr.),  eiichereç 
(A.Thomas,  Ess.  de  philol.  franc.,  295),  le  rouchi  euche,  ivèchc, 
oiiaiche  (Grandgagnage  :  wese)  postulent  un  c  étymologique  ; 

3)  dans  son  Enquête  linguistique  sur  les  Patois  d'Ardenue,  Ch. 
Bruneau  v.  essieu  donne  huit  exemples  d'une  forme  bf  (.<•  esse  » 
qui  se  rencontre  dans  la  région  où  pour  herse  on  dit  irp,  erp 
(pour  herser  (Tj/)  :  de  même  que  irp  provient  de  erpica  (voir 
plus  haut  berpeiiyc)  en  regard  de  ycs  herpicem,  (V^'i£'iJi''^it  d^ 
*obica,  forme  parallèle  deobicem  '  qui  rend  compte  d'une 
façon  satisfaisante  du  pic.  euche.De  même  le  wallon  p/('.5'«  perche» 
suppose  *perticem  tandis  que  perts  représente  pertica.  Voir 
sur  l'alternance  de -icem  et  -ica  Meyer-L.,  R.Gr . ,  11,22.23 
et  Salvioni,  St.  R.,  6,  18.  —  Le  messin  oy,  l'ardennais  ijçs  à 
côté  de  ils  peuvent  s'expliquer  par  la  syncope  tardive  de  la 
pénultième  qui  ne  se  serait  produite  qu'après  que  le  c  de  obi- 
cem  s'était  changé  en  is  d'où  s  (y).  Cette  explication  convient 
également  hrôy  de  rumicem.  Lunisia  comme  type  étymolo- 
gique de  oy  CE IV)  est  inacceptable  ; 

4)  si  l'afr.  heusse  venait  de  {}i)ùlisi,  on  s'attendrait  à  une 
forme  ousse  comme  on  a  houxàt  hùlis  ;  par  contre  ôbicem,  a 
pu  aboutir  keusse  sur  le  modèle  de  meute  môvita;  obicem,  de 
ôbicio,  a  l'obref,  la  longue  métrique  d /;//V^  ne  prouvant  rien; 

5)  le  suisse  œd^  recueilli  par  moi  à  Panex  (Vaud)  et  le  pié- 
montais  uveçà.  Poirino  Stud.  R.,  X,  postulent  un  proparoxyton 
avec  ç  ; 

6)  l'étymon  obicem  se  heurte  au  prov.  o/-^ (Mistral  :  ocho), 
au  dauphin,  osa,  franc-comtois  ôs  :  mais  peut-être  faut-il  voir 
là  des  influences  exercées  sur  lui  par  d'autres  mots,  sans  en 
exclure  l'allem.  liinse.  Il  se  peut  que  ounço,  forme  unique  dans 
Mistral  pour  le  mot  dauphinois,  ne  soit  pas  autre  chose  que 
l'aprov.  onsa,  nprov.  ounço  «  nœud,  articulation,  phalange  du 
doigt  «  (EW  \  uncia),  la  clavette  qui  retient  l'essieu,  étant 
considérée  comme  son  articulation. D'autre  part(w.o/;(e  (Vayssier, 
Dictionn.  de  FAveyron),  prouve  que  le  mot  provençal  a  0  et  non 
Il  (voir  A.  Thomas,  Ess.  de  ph.  franc.,  2S0).  ]e  (erâ'i  remarquer 

I.  Obexavec  le  sens  de  «  traverse,  verrou,  obstacle  destiné  à  empêcher 
la  roue  de  sortir  de  l'essieu  »  ;  le/ de 0/ provient  d'un  v  (b)  qui  s'est  assourdi 
en  position  finale,  cfr.  /()/«  table  »,  stôf  «  étabh  ». 


202  A.    IIORNING 

encore  qu'il  n'y  a  pas  trace  delà  nasale  dans  les  formes  lorraines 
(BB  iV'scil,  osâl)til  qu'il  faut  voir  l'article  dans  le  /  de  los,  losoi,  à 
côté  de  osi>l,  dans  la  Haute-Saône,  c'est-à-dire  en  Franche- 
Comté  (Blocli  :  ESSIEU,  cheville); 

7)  enfin  il  faut  tenir  compte  des  formes  de  l'It.ilie  septentrio- 
nale leWes  que  siiell,  sivè,  svèl  «  acciarino  »  indiquées  par  J.Jud, 
Literatiirblaltfur  genn  H.  roui.  Philolog.,  juillet-.ioût  19 18,  p. 
247-50. 

PARE  m . 

«  fumier,  place  qu'il  occupe  dans  la  cour  »;  pare  à  Vagney 
R(IA,  38,  130;  par  m.  «  tas  de  fumier  »  (Bloch  :  tas)  ;page, 
pâche  «  fumier,  détritus,  balayures  laissés  devant  la  maison  » 
(Haillant);  wallon  pêr  «  partie  de  la  cour  où  l'on  dépose  le 
fumier  )^  (à  Malmédy,  Zcitschr.,  18,  260),  pois  «  fumier  devant 
la  maison  »,  à  Saint-Hubert  (P.  Marchot,  P/;t>«o%7>  d'un  Patois 
wallon,  1892,  p.  129).  C'est  le  français  parc,  dérivé  du  germa- 
nique parricum  qui  en  allemand  n'a  jamais  subi  la  syncope  de 
la  pénultième  (aha.  pferrih,  mha.  pferrich  Kluge,  Urgeniianisch, 
p.  17,30)  et  a  pénétré  comme  proparoxyton  en  français  oriental 
ou  il  a  généralement  été  traité  comme  lé'v,  inalève  (voir  plus 
haut  khtieule).  Le  sens  de  «  fumier  »  paraît,  en  français  propre, 
restreint  à  la  région  de  Test  ;  il  est  signalé  par  Mistral  pour  le 
Bigorre  dans  pargiie,  parre  «  basse-cour  où  l'on  fait  pourrir  du 
fumier  ». 

PÈLE  f. 

«  poêle  à  frire  »  ;à  LaBaroche/>^'/,/)^7â/;  pel ,  pelô ,  pelot  (Bloch  : 
poêle);  pêl , pèlgt ZéWqzon , Lotbriiig . m undar Ici!  ;  wall.pf/  Zeiîschr., 
18,  260;  pour  Malmédy  pêl  et pèlô  m'ont  été  confirmés  par 
M.  Lebierre  (voir  la  note  sous  gusc)  ;  à  Fribourg  en  Suisse  plia 
{Bulkt.  du  Glossaire  des  Patois  de  la  Suisse  romande,  I,  29)  ;  anc. 
lorrain  peilles  et  pelles  (Roin.,l,  341.345 — documents  de  1337); 
peelle  frictoire  dans  un  ancien  texte  bourguignon,  Rom., 
XXXVIII,  451.  D'après /irf/ç  pra tel  lu,  meili  mat  u  rus,  anc. 
franc.  payelle,p\c.  poyéleÇLedien,  Pat.de  Démuin)  on  s'attendrait 
en  franc,  oriental  h  pajel    de  pâte  11  a-  —    forme  non  attestée? 


NOTKS    ÉTYMOLOGiaUES    VOSGIENNES  203 

LV  double  Je /)(v//t- marque  sans  doute  la  longueur  de  la  voyelle 
comme  dans  beeste  des  Sermons  de  Saint-Bernard.  Peut-être 
f;iut-il  voir  ce  même  traitement  dont  la  raison  m'échappe, dans 
o'rf  «  espèce  de  cuveau  »  s'il  vient  de  cratalis  {EÎV)  ;  voir 
encore  BB,  lyyv.^rf,  i88  v.pé'L 

PIÂCHÉ 

«  piailler,  pleurnicher  »  ;  subst.  piachesse.  De  piàpiâ  (à  La 
Baroche  et  de  même  en  logudorien  EU''),  «  cri  d'appel  pour 
les  poussins  »,  on  a  créé  un  verbe  piapiare  devenu  piaché  par 
le  changement  àt  pi  en  ch\  le  lyonnais  a  piapias  (dissyllabe) 
«cancans,  médisances».  L'ital.  piare,  le  prov.  piaia,  piagna 
signifient  «  criailler,  pleurnicher  ».  PVci  «  crier  comme  la 
souris  »  à  La  Baroche,  viendrait,  d'après  une  communication  de 
J.  JuJ,  de  pipiare. 

RAVTA 

chèmi  ravta  f(  chemin  de  forêt  »,  mentionné  par  Hingre  sous 
breuche  et  chiite,  où  il  y  a  un  renvoi  à  ravta  et  ravton.  Lâftà, 
ràftà  «  chemin  pour  les  traîneaux  à  bois  »,  làftô,  ràftô  «  tra- 
verses de  ce  chemin  »  (Bloch  :  chemin)  ;  raftg  «  traverses  du 
chemin  des  schlitteurs  »  (Belmont)  ;  chemin  rojtè  «  chemin 
de  schlitte  »,  roftons  «  les  traverses  en  bois  »,  aux  environs  de 
Sarrebouigen  Lorraine,  Textes  Patois,  20C).  Ravta  (correctement 
rafta)  est  un  .participe  ainsi  que  roflê;  dans  làftà,  làftô  r  a  sans 
doute  été  assimilé  à  l'article.  Les  langues  nordiques  possèdent 
raft  «  chevron  de  la  toiture  »,  angl.  rafter  (voir  Falk  et  Torp, 
Nonuegisch-dànisches  JVôrterbuch).  Les  dialectes  de  l'Allemagne 
du  Sud  ne  connaissent  que  rafe,  anc.  ht.  ail.  ravo,  mha.  rave, 
bavarois  rafe?t,  zirol.  râfen  «  chevron,  barre  transversale  en  bois  » 
(Grimm  v.  raf  m.).  Dans  un  parler  roman  du  Jura  bernois  les 
rèf  m.  pi.,  du  suisse  ail.  raf,  sont  les  moises  reliant  deux  chevrons 
opposés  (Tappolet  :  raf).  Raf  ta  ne  peut  guère  représenter  le 
nordique  raft  ;  il  faut  y  voir  plutôt  raf  -\-  suff.  ett  d'où  on  a 
dérivé  rafle,  partie,  roftè,  rafta,  au  sens  de  l'anglais  rafter  «  munir 
de  traverses  ».  L'aire  étendue  que  le  mot  occupe  aujourd'hui 
prouve  que  son  introduction  dans  les  parlers  lorrains  est  de 
date  ancienne. 


20^  A.    HORNING 


TU- 


[voir  dans  Hingre  casse  tic].  Tiè  est,  d'après  Hingre,  propre- 
ment Timpératif  de  tenir  et  s'emploie  pour  appeler  les  vaches  et 
les  chèvres  {casse,  allem.  geiss).  De  même  /(•/  au  val  de  Noun 
en  Tvrol  se  dit  pour  appeler  les  bœufs  '  :  c'est  l'impératif  de 
/(';//  selon  E.  Quaresima  qui  compare  vçi  de  voii  {Zcitschr.,  35, 
633).  On  sera  donc  porté  à  voir  également  un  impératif  dans 
//('  tic,  lié,  tië,  appels  pour  les  chèvres  et  les  vaches  à  La  Baroche, 
bien  que  l'impératif  de  tenir  y  soit  aujourd'hui  te  ;  tic  y  est 
usité  également  pour  marquer  la  surprise  :  tlç  s  à  lu  (tiens, 
c'est  lui  !)  et  pour  offrir  quelque  chose  :  t)e,  bu  !  (tiens!  bois).  Il 
est  évident  qu'en  sa  qualité  d'interjection  il  a  conservé  sa 
forme  primitive  (voir  plus  Ivâuisouscahaîlleet  giisèles  remarques 
sur  les  onomatop:^es).  Dans  l'ouvrage  cité  ici  sous  herpcuyé 
J.  Callais  mentionne  au  §  149  tle  prends  !  comme  forme  secon- 
daire de  l'impératif//?. 

Il  faut  toutefois  se  demander  s'il  n'existe  pas  un  phonème 
spécial  servant  d'appel,  distinct  de  l'impératif,  tout  en  pouvant 
parfois  se  confondre  avec  lui  ou  en  subir  l'influence.  A  l'appui 
de  cette  supposition  je  citerai  comme  exemples  d'appels  pour 
les  vaches,  les  bœufs  et  les  cochons  :  tlà  à  Belmont  %  dans  le 
Morvan  et  à  Uriménil  (Raillant)  ;wall.  taïe  taïeWè  198;  pour 
les  chiens  :it.  /é'/^'raddoppiato,  modo  di  allettare  cani  (Dictionn. 
de  Ferrari-Caccia),  tè  /e;  (Tiraboschi,  Vocab.  Berganiascd);  pro- 
venç.  lé  le,  tèi  (tuei,  tue);  Mistral  donne  encore  /«/,  tai,  terme 
de  la  vénerie  française  pour  rappeler  les  chiens;  au  même  sens 
les  patois  allemands  de  l'Alsace  connaissent  de  de  (te  te).  Sans 
doute  ce  phonème  qui  ne  s'applique  qu'aux  quadrupèdes  d'une 
certaine  taille  et  qui  présente  toujours  t  à  l'initiale,  a  pu  naître 
spontanément  dans  différents  pays,  mais  il  est  possible  aussi 
qu'il  y  ait  là  une  tradition  commune  remontant  très  haut. 

A  ce  propos  il  faut  citer  une  coïncidence  curieuse  :   il  est 


1.  Dans  les  parlers  campagnards  de  Triestc  c'est  aussi  une  interjection  avec 
laquelle  on  apostrophe  les  personnes  qu'on  tutoie  :  /('/  ! 

2.  tlà  «  tiens,  prends  !  »  ne  s'v  adresse  pas  exclusivement  aux  bêtes  ;  //  est  la 
forme  régulière  de  la  2=  personne;  ti?  marque  la  surprise. 


NOTES    ETYMOLOGiaUES    VOSGIEXKHS  205 

impossible  de  n'êire  pas    frappé   par  la  ressemblance  complète 
qui  existe,  d'une  part,  entre  t-?;  grec  ',  p.  ex.  dans 

v.J-AKM'ii,  -ryj,  -iî.  c^vov,  ïr,v.  sâ^îc  àvcpôixsa  y.psa  (^Odyssée,  9,547). 

ty;  vov,  ti-Jtcv  îy.âvTa  t£(o  h;-/S-()it  -/Sz-.m  {Iliade,  14,  21 9). 
et,  d'autre  part,  l'italien  te,  p.  ex.  dans 

ben  diciesti,  disse  l'amico  :  tè,  diecie  bisanti  ti  voglio  rendere. 

dammi  un  danaio,  e  tè,  una  medaglia. 
{Le  Cento  Navclle  (Vitiche,  lo,  p.  41,  et  96,  p.  112,  édition  de  la 
Bibliotheca  Romanica). 

Est-ce  là  un  jeu  du  hasard,  ou  y  a-t-il  une  liaison  historique 
entre  ces  faits  ?  Serions-nous  en  présence  d'un  phonème  antique 
qui  se  serait  transmis  à  travers  les  âges? 

l' ES  ELLE 

[n'est  pas  dans  Hingre],  «cicatrice  d'une  blessure  »  (Adam); 
vëyèl,  r^{'/,  ?'-('/  (Bloch  :  cicatrice);  vi^elle  «  trace  laissée  par 
une  blessure  sur  la  peau  »  (Labourasse)  ^.  Fe:^elk  «  cicatrice  » 
paraît  une  fois  dans  le  Psautier  de  Met:^  du  xi\^  s.  (cfr.  le  Gloss. 
de  l'édition  de  Fr.  Apfelstedt).  E.  Langlois,  rectifiant  l'article 
■viselle  de  Godefroy,  a  montré  {Rom.,  XXXIII,  405,  633)  qu'en 
anc.  franc  l'expression»  cousu  a  w-f/A' »  représente  la  disposition 
en  spirale  du  cordon  ou  fil  qui  lace  et  que  c'est  un  dérivé  de  t7~ 
lat.  vitis  signifiant  «  spirale,  escalier  tournant,  vis  ».  Il  faut 
ajouter,  pour  compléter  les  données  de  Langlois,  que  le  mot  a 
pris  aussi  le  sens  de  «  cicatrice  »,  parce  que  les  blessures  étaient 
cousues  a  vi::(elle,  c'est-à-dire  au  moyen  de  fils  dessirjant  des 
spirales  et  qui  restaient  dans  la  plaie  même  après  laguérison. 
On  dit  kœtur  «  cicatrice  »  à  la  Grand'Comhe  (Doubs),  erkoiçs 
à  Belmont  ;  afr.  (plaie...  qui  saine  est  et)  rascousluree  Rom., 
XIX,  288  :  ces  cicatrices  ont  parfois  la  forme  de  petites  protu- 
bérances; de  là  le  messin  veselle^^  bigne,  bosse  »  (Godefr.). 

Dans  tous  les  exemples  cités  par  Langlois  /  protonique  est 
intact.  Son  altération  en  e,   fréquente  dans  les  patois  actuels, 

1.  TYJ  n'a  pas, à  ma  connaissance,  été  explique  d'une  manière  satisfaisante; 
Mistral  le  mentionne  avec  le  catal.  te  sous  te,  tcii  impératif  de  tenir. 

2.  Lài'i~êle  K  cicatrice  »  m'a  été  confirmé  pour  Xant4e-Grand,  au  sud  de 
Bar-lc-Duc,  par   M.  Jolibois,  professeur  au  lycée  de  cette  ville  (avril  1920). 


206  A.    HORXING 

p.  ex.  l;;tnsû  «  limaçon  »,/f/f,  Jïç  «  filer  »  (Bloch),  est  peut- 
être  due  àrintiuencc  delà  labiale,  ou  bien  il  y  a  eu,  dans  z/«f//^ 
du  Psautier,  assimilation  de  /  à  un  e  voisin,  comme  dans  je 
reveslerai  i\  côté  à&  revestirai  {éé\x..  citée,  131'^"**).  Quoi  qu'il 
en  soit,  il  est  certain  que  veselket  viselle  sont  des  variantes  d'un 
même  mot  et  que  les  deux  articles  de  Godefroy  doivent  être 
fondus  en  un  seul.  Il  semble  que  ce  sens  de  «  cicatrice  »  soit 
limité  au  français  oriental. 

Adolphe  HoRNiNG. 


LES  PERSONNAGES 

ET  LES  FA'ÉNEMENTS  DE  L'HISTOIRE  D'ALLEMAGNE, 

DE  FRANCE  ET  D'ESPAGNE 

DANS    L'ŒUVRE    DE    MARCABRU 

(il  29-1 150) 

ESSAI    SUR    LA     BIOGRAPHIE    DU    POETE    ET    LA    CHRONOLOGIE 
DE    SES    POÉSIES. 


On  ne  sait  presque  rien  de  la  biographie  d'un  des  premiers 
troubadours,  le  gascon  Marcabru,  dont  la  réputation  fut  pour- 
tant si  considérable  au  xii^  et  au  xiii^  siècle'.  P.  Meyer,  dans 
une  de  ces  notices  d'une  érudition  précise  où  il  excellait,  a  le 
premier  corrigé  les  erreurs  de  Diez  et  de  Suchier,  en  montrant 
que  ce  poète,  loin  d'être  le  contemporain  de  Richard  Cœur  de 
Lion,  était,  tout  au  contraire,  celui  du  dernier  comte  de  Poitiers 
de  la  dynastie  des  Guilhem,  Guillaume  VIII,  fils  de  Guilhem  VII, 
le  premier  des  troubadours.  La  carrière  poétique  de  Marcabru 
s'est  donc  déroulée,  non  dans  la  seconde  moitié  du  xii^  siècle, 
mais  bien  dans  la  première.  P.  Meyer  lui  assignait  comme  date 
initiale  l'année  1135  environ,  comme  date  finale  à  peu  près 
l'année  11 50-.  Un  examen  plus  minutieux  des  documents, 
chartes  et  chroniques,  relatifs  à  l'histoire  de  la  France  et  de 
l'Espagne  chrétienne,  permet  d'apporter  à  l'œuvre  de  Marcabru 
plus  de  précision  encore,  de  dater,  mieux  que  ne  l'a  fait  le 
savant  romaniste,  un  certain  nombre  des  poésies  du  troubadour, 
de  reconstituer  le  milieu  historique  où  il  a  vécu,  de  faire 
connaître  enfin,   d'une    manière  plus   nette,    les    personnages 


1.  Allusions  fréquentes  à  ses  poésies.  P.  Meyer.  Flamenca,  p.  xxvn  et 
421  ;  Roinania,  VI, 127.  Le  D.  Dejeanne,  Œuvres  complètes  de  Marcahni,  Tou- 
louse, 1909  {Bibl.  méridionale,  i^^  série,  XII),  plus  philologue  qu'historien 
n'ajoute  presque  rien  aux  recherches  de  P .  Meyer. 

2.  Koiitania,  VI  1 19-129. 


208  p.    BOISSONNADE 

;ivlc  lesquels  il  a  été  en  rapports  et  dont  il  rechercha  la  protec- 
tion. 

I 

De  la  vie  du  poète  on  ne  saurait  guère,  sans  les  allusions 
historiques  de  ses  pièces,  que  ce  que  nous  a  transmis  le  bio- 
graphe anonyme,  qui  écrivit  au  xui""  siècle,  en  provençal,  la 
courte  notice  qui  nous  est  parvenue  '.  D'après  cette  biographie, 
le  troubadour,  fils  d'une  pauvre  femme  de  Gascogne,  ilaine 
Brime  (Marcabrune),  aurait  vécu  à  l'époque  d'un  autre  poète, 
Cercamon,  qu'on  trouve  parmi  les  protégés  de  la  cour  de 
Poitiers.  Marcabru  fut  abandonné  d'abord,  dit  le  biographe, 
à  la  porte  d'un  riche  homme,  nommé  Aldric  del  Vilar,  qui  le 
nourrit,  le  recueillit,  le  fit  élever  {feti  h  uurir\  et  un  peu 
plus  tard  il  changea  son  nom  de  Panpcrditt  (pain  perdu)  en 
celui  de  Marcabru,  après  être  resté  avec  Cercamon,  qui  aurait 
ainsi  été  son  initiateur  en  poésie,  ou  simplement  son  émule  et 
modèle.  Puis  il  commença  sa  carrière  de  poète  (à  trouver).  La 
vie  du  troubadour  se  serait  terminée  de  tragique  façon  :  «  Il 
était  si  médisant,  dit  le  biographe,  qu'à  la  fin  il  fut  assassiné 
par  les  châtelains  de  Guienne,  dont  il  avait  dit  très  grand  mal  ^» 
Cette  courte  notice  biographique  ne  fournit  que  quatre  faits 
précis  :  la  mention  de  la  naissance  obscure  du  poète,  celle  de 
son  premier  protecteur,  celle  de  son  contemporain  Cercamon, 
celle  de  sa  fin  misérable.  De  la,  on  ne  saurait  induire  aucune 
date,  si  par  ailleurs  l'on  ne  savait  que  le  contemporain  de 
Marcabru,  Cercamon  vivait  pendant  la  première  moitié  du 
xii^  siècle.  De  même,  la  biographie  ne  donne  que  le  nom  d'un 
seul  protecteur  du  poète,  cet  Aldric  del  Vilar,  qui  «  le  fit  nour- 
rir »,  et  qu'on  pourrait  peut-être  identifier  avec  quelque  membre 
d'une  famille  seigneuriale  d'Auvillars  en  Lomagne'.  Par  ces 
maigres  renseignements,  on  ne  peut  avoir  qu'une  idée  très 
imparfaite  de  la  place  que  Marcabru  occupa  parmi  ses  contem- 

1.  Publiée  par  Diez,  Lehen  iind  Werke   der    Troiilntdouren,  p.   49  (1829); 
C.  Chabaneau,  Biog.  des  Troubadours,  Toulouse,  18S3  ;  D.  Dejeannc,  o.c. 

2.  Chabaneau,  p.  9;  Dejeanne,  p.  2. 

5.  A.  Jeanroy  a  déjà  formulé  l'hypothèse  d'après  laquelle  Aldric  serait  un 
seigneur  d'Auvillars,  arrondissement  de  Moissac  (Grande  Encyclopédie,  XXIII, 

20^. 


L  HISTOIRE    DANS    L  ŒUVRE    DE    MARCABRU  209 

porains,  de  ses  relations  avec  un  nombre  assez  considérable  de 
grands  seigneurs  qui  furent  ses  protecteurs,  et  de  la  place 
honorable  que  ce  poète  soldat,  le  fyrtéedes  Croisades  d'Espagne, 
occupa  parmi  les  promoteurs  des  expéditions  franco-espagnoles 
contre  les  musulmans.  En  complétant  les  allusions  contenues 
dans  une  douzaine  '  de  poésies  du  troubadour  par  l'étude  des 
sources  historiques  de  ce  temps,  on  peut  arriver  à  combler 
bien  des  lacunes,  à  retracer  le  tableau  de  l'activité  du  poète 
gascon,  et  même  à  dater  avec  plus  de  précision  qu'on  ne  l'a 
hh  jusqu'ici  ses  principales  pièces. 

II 

En  premier  lieu,  il  convient  d'inférer  du  fait  que  la  carrière 
de  Marcabru,  d'après  notre  démonstration,  s'est  déroulée  entre 
1129  et  iiéo,  qu'il  y  a  lieu  de  reculer  jusqu'au  temps  de 
Guilhem  VII,  celle  de  Cercamon,  l'initiateur  du  troubadour 
gascon.  Cercamon,  d'après  Pio  Rajna, son  principal  biographe  % 
serait  né  vers  la  fin  du  xi'^  siècle;  il  conviendrait  de  reporter  un 
peu  plus  haut  la  date  de  sa  naissance,  puisqu'il  a  formé  Marcabru, 
dont  la  poésie  la  plus  ancienne,  comme  on  le  prouvera,  date  de 
1129-30. 

L'initiateur  et  le  compagnon  de  Marcabru  devait,  à  cette 
époque,  être  déjà  dans  l'éclat  de  sa  réputation  ;  il  aurait  donc  vécu 
une  bonne  partie  de  sa  vie,  au  temps  de  Guilhem  YII,  dont  le 
gouvernement  en  Poitou  et  Aquitaine  s'étend  d'octobre  1086  à 
février  1 126.  On  peut  admettre  qu'avant  1129,  Cercamon  était 
dans  la  maturité  de  l'âge,  et  que  Marcabru,  son  disciple  et  émule, 
pouvait  alors  avoir  dépassé  de  son  côté  la  première  jeunesse. 
D'ailleurs,  les  deux  poètes  vécurent  également  à  la  cour  de 
Guilhem  VIII,  le  fils  du  prince  troubadour,  puisque  en  11 37, 
Cercamon  se  plaint  de  se  trouver  dans  l'embarras,  par  suite  de 
la  mort  successive  des  deux  comtes  de  Poitiers,  le  père  et  le  fils. 
Le  poète  aurait  même  connu  Louis  Vil  ',  le  jeune  époux  d'Alié- 

1.  Le  chiffre  de  7  à  8  donné  par  Meyer,  p.  120,  est  légèrement  inférieur 
à  la  réalité. 

2.  P.  Rajna,  Cercamon  (Roiiiaiiia,  VI,  118). 

3.  Romania,  VI,  118;  Dejeanne,  Lu  troubadour  Cercamon  (Ann.  du  Midi, 
XIII,  1905,  27-62). 

Romania,  XLVIH.  14 


210  P.    BOISSONNADE 

nor,  et  le  niaiue  du  Poitou  entre  1 137  et  1152,  car  il  mentionne 
un  souverain  qui  est  probablement  le  roi  de  France  dans  une 
de  ses  pièces  intitulée  :  Carvei  Jenir  a  toi  dia'.  De  ces  déductions, 
il  semble  résulter  que  Marcabru,  vers  1 129,  pouvait  avoir  entre 
vingt  et  trente  ans,  et  qu'il  était  né  dans  la  première  décade  du 
XII*  siècle.  Comme  il  ne  mentionne  nulle  part  Guilhem  VII  le 
Troubadour,  mort  en  février  11 26,  il  est  certain  que  le  prince 
qui  fut  son  principal  et  constant  protecteur,  auprès  duquel  il  a 
sans  doute  acquis  sa  réputation  poétique,  est  uniquement 
Guilhem  VIII  \  Ce  dernier  qui  héritait  à  vingt-sept  ans  du 
Poitou  et  de  toute  l'Aquitaine  jusqu'aux  Pyrénées,  et  qui 
mourut  prématurément  à  trente-huit,  était  une  sorte  de  géant, 
d'appétits  pantagruéliques  (il  dévorait,  dit-on,  la  ration  de  huit 
personnes).  Politique  peu  avisé,  entêté  dans  l'indécision,  il 
représentait  l'idéal  chevaleresque,  tel  que  les  troubadours 
l'imaginaient.  Il  était  passionné  pour  la  guerre,  libéral  jusqu'à 
la  prodigalité,  élégant  dans  ses  manières,  séduisant  par  sa  cour- 
toisie, d'ailleurs  impressionnable  à  l'excès  et  facile  à  duper.  Le 
fils  du  spirituel  prince,  qui  fut  le  premier  des  troubadours,  a 
été  aussi  le  père  de  la  fameuse  Aliénor  d'Aquitaine,  le  grand- 
père  de  Richard  Cœur  de  Lion, comte  de  Poitiers,  et  de  Geolîroi 
de  Bretagne,  tous  protecteurs  des  poètes. 

De  même  qu'Aliéner  fut  la  protectrice  de  Bernard  de  Ven- 
tadouret  de  tant  d'autres,  de  même  que  Richard  devait  protéger 
Arnaud  de  Mareuil  et  rivaliser  avec  Bertran  de  Born,  de  même 
Guilhem  VIII  s'attacha  par  ses  bienfaits  Cercamon  et  Marcabru. 
La  faveur  qu'il  témoigna  au  pauvre  troubadour  gascon  dut  être 
si  constante  et  si  généreuse  que,  de  tous  les  personnages  dont 
l'âpre  satirique  mentionne  le  souvenir,  c'est  lé  comte  de  Poitiers 
qu'il  célèbre  avec  le  plus  de  sincérité,  qu'il  semble  avoir  pleuré 
avec  un  visible  chagrin,  et  qui  lui  a  inspiré  quelques-unes  de 
ses  plus  belles  pièces.  Dans  la  poésie  intitulée  :  Lo  vers 
comens  qtian  vei  del  fau  ',  le  poète  qui  se  plaint  amèrement  de 

1.  Pio  Rajna,  Romania,  VI,  1877,  115-121  ;  Dejeanne,  Jun.  du  Midi, 
XIII,  1905,  27. 

2.  Portrait  de  Guilhem  VIII,  Annales  Cisterc,  1208;  Acta  Sanctor.,  fév., 
t.  II,  453  ;  beaucoup  de  ces  traits  se  déduisent  de  sa  vie  même. 

3.  Meyer,  Rotnania,  VI,  125  ;  Poésies  de  Marcabru,  éd'it.  Dejeanne,  XXXIII, 
4,  p.  160. 


L  HISTOIRE    DANS    L  ŒUVRE    DE    xMARCABRU  211 

la  dccadence  de  la  valeur  (prix),  de  la  jeunesse,  et  de  la  chute 
de  ces  vertus  dans  les  «  balayures  »,  ne  fait  d'exception,  dans 
toute  la  chrétienté,  qu'en  faveur  du  Poitou,  où  cette  fleur  de 
chevalerie  prospère  encore.  Il  est  malheureusement  impossible 
de  dater  cette  pièce,  autrement  qu'en  lui  assignant  1 137  comme 
limite  extrême.  Mais  il  est  sûr  qu'elle  s'applique  à  Guilhem  VIII, 
dont  elle  constitue  le  plus  bel  éloge.  Dans"  une  autre  pièce,  celle 
où  il  déplore  la  mort  de  son  protecteur,  son  désespoir  atteste 
l'étendue  des  bienfaits  qu'il  a  reçus  du  généreux  prince  poi- 
tevin. 

Puois  lo  Peitavis  m'es  faillite, 
Serai  mai  cum  Artuz  perdutz . 

«  Puisque  le  Poitevin  me  manque,  je  serai  perdu  comme 
Arthur  »,  dit-il  '.  Dans  deux  autres  de  ses  meilleures  poésies, 
Assat:^  vies  bel  del  temps  essiiig  ^  et  Aiijatz^  de  chan  com  enanse 
meillura  ',  Marcabru  manifeste  clairement  sa  partialité  pour 
son  mécène.  Il  y  fait  allusion  à  deux  épisodes  importants  de  la 
vie  politique  de  Guilhem  VIII. 

Les  philologues  et  les  historiens  n'ont  pas,  jusqu'ici,  déter- 
miné nettement  les  circonstances  où  furent  composées  ces  deux 
pièces.  L'une  ^  peut  être  cependant  reportée  sans  difficulté  aux 
années  1129-1130.  Elle  a  trait  au  conflit  qui  éclata  à  cette 
époque  entre  le  comte  de  Poitiers  et  le  comte  d'Anjou,  Geoffroi 
Plantagenet,  le  gendre  d'Henri  Beauclerc  et  le  père  d'Henri  IL 
Le  troubadour  désigne  clairement  une  période  belliqueuse  où 
les  deux  princes  se  sont  affrontés,  et  il  atteste  ses  sympathies 
pour  l'un  contre  l'autre  :  «  Guienne,  crie-t-on  en  Poitou,  dit- 
il,  faisant  allusion  au  cri  de  guerre  des  ducs  d'Aquitaine;  valeur 
descend  en  contre  aval  (en  Anjou).  » 


1.  Poésies  de  Marcabru,  éd.  Dejeanne,  IV,  10,  p.  15:  Al  prim  coiiiens  de 
Vivernaill. 

2.  Dejeanne,  VIII. 
5.  Dejeanne,  IX. 

4.  Meyer  (Ronui nia,  VI,  1 19-128)  n'a  pas  remarqué  que  la  pièce  Assat^ 
concerne  le  conflit  poitevin-angevin;  DejeanneCp.  221,  notes)  se  borne  à 
assigner  à  ce  conflit  une  date  imprécise,  antérieure  à  la  mort  de  Guilhem  VIII 
sans  préciser  davantage. 


212  P.     BOISSONNADE 

Guianna  !  cridon  en  Pcitau, 
Valia  dissend  contr'  avau  '  ! 

De  vieilles  rivalités  provinciales  séparaient  alors  les  Poitevins 
des  Angevins^  comme  les  Normands  des  Français.  Les  Angevins 
accusaient  leurs  voisins  des  bords  de  la  Vienne  et  du  Clain, 
d'orgueil  et  d'une  ambition,  peu  fondée  sur  le  courage,  qui  les 
poussait  à  d'incessantes  querelles  ^.  Marcabru  de  son  côté 
rappelle  la  piètre  réputation  des  Angevins  qu'on  accusait  volon- 
tiers d'avarice  sordide  et  de  versatilité.  En  effet,  dans  cette  même 
pièce,  il  fait  allusion  à  leurs  mœurs  semblables  à  celles  du  sca- 
rabée qui  se  complaît  dans  l'excrément 

E  qui  d'escaravaich  fai  guit 
En  avol  luoc  perpren  ostau 
Per  so,  son  Angevin  aunit. 

«  Qui  de  scarabée  fait  son  guide,  en  mauvais  lieu  prépare  sa 
maison;  pour  ce.  Angevins  sont  honnis.  »  L'attaque  virulente 
du  troubadour,  favori  de  Guilhem  VIII,  s'explique  si  l'on  songe 
aux  événements  de  la  guerre  féodale  qui  s'était  alors  déclarée. 
Cette  guerre  commença  au  plus  tôt  en  1 129  et  se  termina  au 
plus  tard  en  1131.  Le  chroniqueur  angevin,  qui  en  a  transmis 
le  récit,  expose  qu'après  le  départ  de  Foulque  V  pour  la  Terre- 
Sainte  (1129),  le  fils  et  héritier  de  celui-ci,  Geoffroi,  eut  à  faire 
face  à  une  coalition  des  vassaux  de  son  comté  d'Anjou,  dont  le 
principal  était  Thibaud  de  Blaizon,  seigneur  de  Mirebeau.  A 
cette  occasion,  plusieurs  des  grands  vassaux  de  Guilhem  VIII, 
en  particulier  son  beau-frère  Aimery  VI,  vicomte  deThouars,  et 
Guillaume  Larchevêque,  seigneur  de  Parthena}',  prirent  parti 
pour  les  rebelles.  La  coalition  tourna  fort  mal  pour  les  seigneurs 
angevins  et  poitevins.  Thouars  fut  pris  par  Geoffroi  le  Bel,  et 
le  vicomte  dut  démolir  la  grosse  tour  de  sa  forteresse.  Le  sire 
de  Parthenay,  effrayé  à  l'approche  du  comte  d'Anjou,  demanda 

1.  Marcabru,  Poésies,  éd.  Dejeanne,  VIII,  12,  p.  56. 

2.  Pictavenses  igitur  gens  scilicet  effera  niniis  et  plus  ausit  teiiierario  quaiii 
virlutis  conscientia  pfaœsumentes,  crehris  assallibiis  in  eiitn  (Geofïrol)  irruebant  ; 
Chroniques  d'Anjou,  éd.  Marchegay,  1871,  p.  253. 

j.  Annales  angevines  et  vendôinoises,  éd.  Halphen  (1905).  p.  8;  Chroniques 
des  églises  et  comtes  d'Anjou,  citées  ci-dessous. 


L  IlISTOIRK    DANS    L  (l-UVRF.    DE    MARCABRU  213 

et  obtint  un  traité  de  paix  (1129).  Thibattd  de  Blaizon,  après 
avoir  vu  son  manoir  d'Anjou  pris,  incendié  et  rasé,  dut  s'enfuir 
dans  sa  forteresse  de  Mirebeau.  Uni  par  des  liens  de  parenté  du 
côté  féminin  à  Guilhem  Mil,  il  sollicita  son  appui.  C'està  cette 
expédition,  qui  eut  lieu  en  1 1  30,  que  le  poète  gascon  fait  allusion. 
Les  troupes  du  comte  de  Poitiers  essayèrent  vainement  de 
secourir  Thibaud  à  Mirebeau.  Elles  échouèrent  piteusement  à 
l'attaque  du  camp  et  des  retranchements  angevins.  Thibaud 
dut  capituler,  livrer  Mirebeau  et  sa  seigneurie  au  comte 
d'Anjou,  qui  l'unit  à  son  domaine  (1130)  '.  Ces  derniers  évé- 
nements durent  s'accomplir  dans  les  premiers  mois  de  11 30, 
puisqu'il  en  est  fait  mention  avant  qu'on  ne  connût  dans 
l'Ouest  la  nouvelle  de  la  mort  du  pape  Honorius  II,  survenue 
le  14  février  1130  \  Peu  de  temps  après,  Guilhem  VIII  fiiisait  à 
son  tour  la  paix  avec  Geoffroi  le  Bel,  qui,  ayant  encore  à  com- 
battre le  seigneur  de  Sablé  en  Anjou,  voulait  avoir  les  mains 
libres  du  côté  du  Poitou  \  A  aucun  autre  moment  de  sa  vie,  le 
duc  d'Aquitaine  ne  se  trouva  plus  en  opposition  avec  le  puissant 
comte  d'Anjou.  Bien  mieux,  il  devait  lui  porter  secours  après 
la  mort  d'Henri  Beauclerc  (i  136),  lorsque  Geoffroi  revendiqua, 
au  nom  de  sa  femme  Mathilde,  fille  du  roi  défunt,  l'héritage 
delà  Normandie.  Guilhem  VIII  conduisit  à  son  aide  des  bandes, 
qui  ravagèrent  férocement  une  partie  du  duché  en  septembre- 
octobre  113e  ■*.  Ce  sont  donc  les  impressions  du  poète  gascon, 
à  propos  de  la  guerre  féodale  de  1 129-1 130,  qui  se  trouvent 
exprimées  dans  la  poésie  qu'on  n'avait  pu  jusqu'ici  dater.  La 
pièce  Assnl^  ///'«  bc!  a  certainement  été  composée  dans  les 
premiers  mois  de  11 30,  à  l'occasion  de  la  marche  de  l'armée  de 
Guilhem  VIII  vers  Mirebeau .  C'est  vraisemblablement  la  plus 
ancienne  des  productions  du  poète,  et  elle  est  antérieure  de  cinq 
à  six  ans  à  la  première  que  P.  Meyer  avait  cru  pouvoir  dater 
sûrement  (y^///^?/^  de  chcvi). 

Par  voie    de  conséquence,  et  puisqu'il  est  démontré  que  la 

I.  Chronique  des  comtes  d'Anjou,  éd.  Marchegay,  263-266;  Chronique  de 
Saint-Aubin  d'Angers,  ibid.,  p.  45  ;  Chronique  de  Saint-Martial  de  Limoges,  dans 
Rec.hist.  France,  XII,  454. 

2    Chartes  de  Saint-Hilaire  de  Poitiers,  p.p.  Rédet,  I,  125. 

3.  Chroniques  ci-dessus. 

4.  Orderic  Vital,  éd.. Le  Prévost,  V,  81. 


2T4  P.    BOISSON'KADE 

poésie  intitulée  Assal^  est  du  début  de  l'année  1130,  on  arrive 
à  jeter  quelque  lumière  sur  une  autre  pièce  que  nul  n'a  encore 
essayé  de  situer  dans  le  milieu  historique  de  ce  temps.  C'est  le 
n°  XXXIII  de  l'édition  Dejeanne  (Le  vers  coinens  qiian  vei  de! 
jaii)  composé  pendant  un  hiver,  et  où  le  poète  se  lamente  à 
cause  du  déclin  de  prouesse  Çprix),  aussi  bien  que  de  l'avidité 
croissante  des  seigneurs,  qui  excitent  autour  d'eux  le  mécon- 
tentement «  en  donnant  tout  à  cens  »,  De  là  parmi  les  masses 
le  succès  de  la  propagande  révolutionnaire,  dont  le  poète  observe 
fort  bien  les  progrès.  On  était  à  l'époque  du  grand  mouvement 
d'émancipation  rurale  et  urbaine.  Des  prophètes  prédisent 
«  que  le  seigneur  sera  serf,  et  le  serf  seigneur  ».  Marcabru  noté 
des  tentatives,  faites  en  ce  sens,  et  il  cite,  en  particulier,  l'ef' 
fervescence  qui  a  régné  un  moment  dans  les  états  de  Geoffroi 
le  Bel.  «  Les  buses  d'Anjou  ont  agi  ainsi  »,  dit-il  '.Les  termes 
méprisants  dont  il  se  sert, rapprochés  de  ceux  qu'il  emploie  dans 
la  pièce  précédente  ÇAssat:{),  au  sujet  des  Angevins  en  général, 
semblent  indiquer  que  la  poésie  intitulée  Lo  vers  codiciis  est  d'une 
date  de  peu  postérieure  à  la  première,  c'est-à-dire  remonte  à  la 
période  d'anarchie  féodale,  qui  marqua  le  commencement  de 
l'administration  de  Geoffroi  Plantagenet  sur  les  bords  de  la 
Loire,  et  qui  se  prolongeait  encore. 

Après  ces  deux  pièces,  qu'on  peut  presque  sûrement  dater 
des  premières  années  du  gouvernement  de  Guilhem  VIII,  on 
en  trouve  une  autre  où  le  poète  paraît  attaquer  la  cour  de 
Rome,  et  prendre  parti  en  faveur  de  son  protecteur,  alors 
engagé  dans  le  schisme  de  l'antipape  Anaclet.  On  sait  qu'à  la 
mort  d'Honorius  II,  le  cardinal  Pierre  de  Léon  fut  élevé  au 
souverain  pontificat  par  une  faction,  dont  l'un  des  chefs  était 
Girard, évèque  d'Angoulème,  légat  du  Saint-Siège  en  Aquitaine 
et  conseiller  très  influent  du  duc.  Guilhem  VIII  embrassait  le 
parti  d'Anaclet  (4  mai  11 30),  tandis  que  saint  Bernard  entraî- 
nait le  roi  de  France,  Louis  VI,  et  le  roi  de  Germanie,  Lothaire, 
dans  le  parti  contraire,  celui  qui  reconnaissait  pour  pape  légi- 
time Innocent  II.  Ce  dernier  était  acclamé  aux  conciles  d'Etampes 
et  de  Clermont  (août-novembre  1130),  et  accueilli  en  Langue- 

I.  Pièce  no  XXXIII,  strophe  7,  p.  161,  éd.  Dejeanne.  Nous  établirons 
plus  loin  la  date  de  1 133  pour  cette  pièce. 


L  HISTOIRE    DANS    L  ŒUVRE    DE    MARCAHRU  21  5 

doc,  OÙ  il  débarqua  à  Saint-Gilles  (ir  septembre).  Tous  les 
efforts  de  saint  Bernard,  notamment  à  l'entrevue  de  Poitiers  ou 
de  Montierneuf  (1130),  ne  purent  détacher  Guilhem  VIII  de  la 
cause  de  l'antipape,  à  laquelle  il  resta  fidèle  jusqu'en  1135  '. 

Or,  dans  une  pièce  intitulée  Aujat:^^  de  chan,  Marcabru,  après 
ses  lamentations  ordinaires  sur  la  décadence  de  Prouesse, 
exprime  son  espoir  dans  la  largesse  de  ses  chers  protecteurs, 
Guilhem  VIII,  dont  la  valeur  (prix)  se  raffermit,  Alphonse  de 
Toulouse  et  Alfonse  de  Castillc.  11  décoche  un  trait  méprisant, 
au  contraire,  à  Tadresse  d'un  empereur  «  mauvais  garnement  », 
qui  s'est  c  fait  élire  grâce  à  l'argent  "■  ».  Déjà,  P.  Meyer  avait 
fort  bien  démontré  que  l'Empereur,  dont  il  est  question  dans 
cette  pièce,  ne  saurait  être  Alexis  le  Jeune,  le  Basileus  byzantin 
élu  en  1179,  pas  plus  que  le  comte  de  Poitiers,  dont  parle 
Marcabru,  n'est  Richard  Cœur  de  Lion  K  II  a  aussi  conjecturé, 
avec  infiniment  de  vraisemblance,  que  le  prince  ainsi  désigné 
n'était  pas  un  jeune  homme  {gart~  Eniperaire),  mais  bien  un 
«  mauvais  drôle  «  (garsio),  suivant  le  terme  bas-latin  souvent 
usité.  Il  a  enfin  prouvé  que  cet  empereur  ne  pouvait  être  que 
Lothairell,  roi  de  Germanie. 

Mais  il  n'a  pas  poussé  plus  loin  sa  démonstration.  On  ne 
s'explique  guère  l'animosité  du  poète,  par  le  seul  préjugé 
qu'il  professe  à  l'égard  de  la  vénalité  de  la  cour  de  Rome.  Au 
contraire, en  étudiant  attentivement  l'histoire  du  schisme  auquel 
participa  Guilhem  VI 11,  on  trouve  des  motifs  très  nets  de  ce 
mépris,  que  montre  le  poète  favori  du  duc  d'Aquitaine,  à  l'égard 
d'un  des  plus  dociles  partisans  d'Innocent  II,  l'adversaire 
d'Anaclet. 

Lothaire  II  de  Supplimbourg  ou  de  Saxe,  mort  en  1137,1a 
même  année  que  Guilhem,  âgé  de  soizante-douze  ou  soixante  et 
onze  ans,  avait  été  élu  en  1 125,  sous  l'influence  du  parti  romain. 
Il  s'était  empressé,  par  une  sorte  de  capitulation,  d'accorder  à 
l'Église  cette  Reine  céleste,  la  quasi-plénitude  de  la  liberté,  sans 
même  exiger  de  ses  dignitaires  l'hommage  (Jdominiinii).  Bientôt 
aux  prises  avec  un  adversaire  dangereux,  Conrad  de  Souabe,  il 

1.  Vacandard,  Saint  Bernard,  t.  II  (1897). 

2.  Pièce  no  IX  {Anjat^),  édition  Dejeanne,  strophes  6  à  9,  p.  38. 

3.  P.  Meyer,  Romania,  VI,  125,  128. 


2l6  p.    BOISSONXADE 

avait  dû  accumuler  concession  sur  concession,  pour  déterminer  le 
Saint-Siège  à  soutenir  sa  cause.  Le  22  mars  1 13 1,  à  Liège,  escorté 
dequarante  princes  ou  prélats  allemands,  il  avait  mené  à  pied  par 
la  bride  la  haquenée  du  pape,  et  le  lendemain  il  avait  reçu  de 
celui-ci  la  couronne  royale.  En  août  11 32,  il  dirigeait  une  expé- 
dition en  Italie  pour  y  restaurer  Innocent  IL  II  était  entré  dans 
Rome,  et,  le  4  juin  r  133,  il  s'était  fait  couronner  empereur.  Mais 
il  avait  dû  prèterau  pape  le  serment  d'allégeance,  reconnaître  au 
Saint-Siège  la  propriété  des  biens  de  la  comtesse  Mathilde  en 
Toscane  et  Emilie,  se  contenter  d'en  recevoir  viagèrement  la 
jouissance  par  l'investiture,  et  payer  annuellement  au  trésor  pon- 
tifical une  redevance  de  100  livres  d'ar£;ent.  Le  retentissement 
de  cette  soumission  de  l'empereur  au  bon  vouloir  du  Saint-Siège 
avait  été  énoraie  dans  la  chrétienté.  On  avait  fait  courir  à  ce 
sujet  un  distique  dont  le  dernier  vers  était  le  suivant: 

Post  (rex)  homo  fit  papae,  sumit  quo  dante  coronam  '. 

Les  vers  de  Marcabru  traduisent,  sous  une  forme  populaire, 
l'impression  produite  par  l'événement  du  4  juin  1133,  où  l'on 
avait  vu  un  empereur  acheter  l'appui  de  la  cour  pontificale,  par 
l'octroi  d'un  tribut  et  la  reconnaissance  de  la  suzeraineté  du 
Saint-Siège.  La  pièce,  où  il  exprime  son  mépris  pour  cette 
abdication  du  pouvoir  impérial,  ne  peut  guère  être  postérieure 
à  la  seconde  moitié  de  l'année  où  fut  conclue  à  Rome  par  le 
pape  et  l'empereur,  la  convention  qui  assurait  le  triomphe 
d'Innocent  II  sur  Anaclet,  de  la  cause  orthodoxe  sur  la  cause 
schismatique,  cette  dernière  chère  au  protecteur  du  trouvère. 

On  peut  aussi,  mais  avec  moins  de  certitude,  rattacher  à  cet 
événement  les  vers  de  la  pièce  intitulée  Lo  vers  coniens  qiiau  vei 
del  fan,  où  le  poète  se  lamente  sur  le  déclin  de  Prouesse  (pr/jc) 
descendue  «  d'amont  d'aval  dans  les  balayures  »,  sauf  en  Poitou, 
et  où  il  constate  encore  que  «  l'argent  rend  Rome  vénale  »  % 
double  manifestation,  où  il  exalte  d'un  côté  Guilhem  VIII  et 
dénigre  Innocent  IL 

La   persistance  de  l'attachement  du  poète  à  son  patron  prin- 

1.  Jaffé,  Regeslii  poiitif.  rom.,  n°  5461  ;  Baronius,  Annales  Eccles.,  III  (anno 

IIÎ3)- 

2.  Pièce  no  XXXIII,  éd.  Dejeanne,  strophe  5,  p.  160. 


L  HISTOIRH    DANS    L  ŒUVRE    DE    MARCABRU,  2\'] 

cier,  probablement  tort  généreux  pour  lui,  se  manifeste  encore 
dans  une  autre  pièce,  celle  qui  a  pour  premier  vers  Bel  m'es  can 
s'eschn^is  l'ondn,  sorte  d'hymne  au  printemps,  entremêlé  de 
traits  satiriques  contre  Lâcheté,  Envie  et  Méchanceté. 

Le  troubadour  s"v  réjouit  de  l'ascension  de  la  puissance  du 
duc  d'Aquitaine,  qu'il  qualifie  du  nom  de  «  seigneur  de 
Gironde  ».  Si  «  la  seigneurie  de' Gironde  monte,  s'écrie-t  il, 
elle  montera  encore  davantage,  pourvu  qu'elle  songe  à  con- 
fondre les  païens;  cela  Jésus  le  lui  commande  ». 

Sc'l  segnoriu(s)  de  Gironda 
Poia,  encar  poiara  plus, 
Ab  qe  pense  com  confonda 
Paias,  so'ilh  manda  Jhezus  '. 

Est-il  ici  question  de  Louis  VII,  devenu  par  son  mariage  avec 
Aliéner, seigneur  de  «  Gironde».  On  peut  sans  doute  l'admettre, 
mais  il  semble  que  Marcabru  s'adresse  plutôt  à  Guilhem  VIIL 
Lorsqu'il  invoque  l'intervention  du  roi  de  France,  il  lui  donne 
les  titres  plus  explicites  de  seigneur  du  Poitou,  du  Berry  et  de 
France,  qu'on  ne  trouve  pas  ici.  D'autre  part,  après  sa  réconci- 
liation avec  Innocent  II,  sous  les  auspices  de  saint  Bernard 
(1135),  la  fortune  de  Guilhem  VIII  s'était  rétablie  et  grandissait 
rapidement.  Il  avait  recouvré  la  Gascogne  sans  coup  férir(i  135- 
36  -)  ;  il  était  devenu  l'allié  de  son  ancien  adversaire  Geoffroi 
Plantagenet  \  Le  roi  de  Castille,  Alfonse  VII  avait  recherché 
l'alliance  de  la  maison  de  Poitiers,  et,  aux  fêtes  de  Léon,  il 
s'était  assuré,  en  vue  de  la  croisade  contre  les  Maures,  l'appui 
de  nombreux  barons  d'Aquitaine  4.  Enfin,  la  sœur  de  Guilhem 
VIII,  Agnès,  veuve  du  vicomte  du  Thouars,  venait  d'épouser 
(11 3  5)  Ramire  II  le  Moine,  roi  d'Aragon  >.  La  fortune  souriait 
pour  la  première  fois  au  comte  de  Poitiers  ;«  elle  montait  », 
suivant  l'expression  du  poète,  au  cours  de  ces  années  1135-36, 
où  l'ardeur  mystique  de  Marcabru  entrevoyait  l'aube  d'une 
croisade   franco-espagnole  contre  les  musulmans,  semblable  à 

1.  Pièce  XII  his,  éd.  Dejeanne,  strophe  10,  p.  51. 

2.  Acte  publié  (1136),  Anh.hist.  Gironde,  XII,  319. 
5.  Orderic  Vital,  V,  67. 

4.  Chronique  latine  d'Alfonse  VII,  p.p.  Florez,  Esp.Sagr.,  XXI,  547. 

5.  Traggia,  Raviiro  el  Monje,  Mém.  Acad.  hisl.,  III,  480,  sqq. 


2l8  .  p.    BOISSONNADE 

cellesde  ro6-j,  de  1087,  de  1094^96,  de  1110-1120,  auxquelles 
les  Aquitains  avaient  pris  une  part  si  décisive.  Assigner  à  la 
pièce  Bel  nies  can  la  date  de  113 5  ou  de  1136  n'est  donc  pas 
émettre  une  hypothèse  invraisemblable.  On  y  sent  l'émoi  que 
les  succès  de  Guilhem  VIII  excitent  dans  le  cœur  de  son  fidèle 
poète  et  l'écho  des  espérances  de  croisade  que  Marcabru  met  en 
ce  successeur  des  croisés,  des  Gui  Geoffroi  et  des  Guilhem  VII, 
si  étroitement  mêlés  pendant  soixante-dix  ans  aux  expéditions 
saintes  au  delà  des  monts. 

Tant  d'espoirs  s'évanouissent  tout  à  coup,  lorsque,  à  la  fleur 
de  l'âge,  Guilhem  VIII  meurt  le  7  avril  1137,  au  cours  de  son 
pèlerinage  à  Saint-Jacques  de  Compostelle  '. 

Le  coup  fut  terrible  pour  Marcabru,  comme  pour  Cercamon, 
les  deux  troubadours  favoris  du  comte  de  Poitiers.  Il  s'aggravait 
de  cette  circonstance,  qu'un  autre  protecteur  du  poète,  le  frère 
de  Guilhem  VIII,  Raimond,  se  trouvait  éloigné  d'Occident  par 
suite  d'un  coup  de  fortune  qui  venait  d'attribuer  à  ce  grand 
seigneur  poitevin  une  des  plus  riches  principautés  d'Orient, 
celle  d'Antioche.  Raimond,  fils  cadet  de  Guilhem  le  Trouba- 
dour et  de  Phiiippa  de  Toulouse,  avait  à  peine  une  trentaine 
d'années,  au  moment  où,  sur  la  suggestion  de  Foulques  d'Anjou, 
roi  de  Jérusalem,  un  parti  de  barons  vint  lui  offrir  la  main  de 
Constance,  héritière  de  Boémond  II.  Henri  Beauclerc  avait  pris 
en  amitié  le  prince  poitevin  ;  il  avait  voulu  l'armer  lui-même 
chevalier  et  l'élever  cà  sa  cour,  où  Raimond  se  trouvait  le 
25  novembre  1135  -.  C'est  en  1136  que  les  Angevins,  sans 
doute  pour  sceller  leur  alliance  avec  les  Guilhem,  secondèrent 
l'élévation  de  Raimond,  qui  partit  dans  le  cours  de  cette  année 
pour  l'Orient  avec  un  brillant  cortège  de  Poitevins  '.  Les  trou- 
badours s'étaient  empressés  de  se  tourner  vers  cet  astre  nais- 
sant. 

Raimond  était  le  type  du  chevalier  de  belle  prestance,  beau 
et  imposant,  adroit  aux  exercices  du  corps,  soldat  d'une  force 
et   d'une    bravoure  peu  communes.  Il  semblait  plus  que  son 

1.  Chron.  Saint-Maixent,  éd.  Labbe,  I,  220  ;  Orderic  Vital,  V,  81. 

2.  Orderic  Vital,  V,  99  ;  Guill.  de  Tyr,  dans  les  Hist.  des  Croisades,!,  618, 
635,38;  Vaissète,  Hist.  Lang.,  III,    752-754;  Richard,  Comtes  de  Poitou,  II, 

45-47- 

3.  Acte  de  1140  dans  Cartulaire  Saint-Scpiilcre,  p.  p.  E.  de  Rozière,  172. 


L  HISTOIRE    DANS    L  ŒUVRE    DE    MARCABRU  219 

frère  avoir  Iicrité  Je  la  tournure  d'esprit  et  de  la  verve  spirituelle 
de  son  père,  dont  il  rappelait  la  générosité  et  les  qualités  sédui- 
santes, en  même  temps  que  la  finesse  et  l'amoralité  '.  Mar- 
cabrune  manque  point  de  l'associer  à  Guilhem  VIII  dans  l'apo- 
théose de  la  maison  de  Poitiers,  qui  est  son  thème  favori,  et  il 
semble  bien,  par  le  ton  de  ses  regrets,  qu'il  ait  eu  aussi  à  se 
louer  de  ses  bienfaits.  Le  souvenir  de  ce  qu'il  doit  à  ces  géné- 
reux princes  doniie  à  ses  vers  un  accent  de  sincérité  et  de 
douleur  profonde,  qui  foit  de  son  chant  une  des  plus  émou- 
vantes et  des  plus  pathétiques  poésies  de  son  recueil. 

C'est  la  célèbre  pièce  qu'il  intitule  Pax  in  nomine  Domini 
qu'on  nomme  encore  le  Lavador,  par  allusion  à  l'un  des  refrains 
de  ses  strophes  ^  Dans  ce  chant  funèbre,  le  poète  exhorte  les 
chrétiens  à  la  pénitence,  puisque  le  triomphe  de  la  mort  les 
menace  dans  leur  superbe  et  leurs  vices.  Il  leur  fait  entrevoir 
les  joies  du  paradis,  s'ils  savent  sacrifier  leur  vie  pour  Dieu,  en 
combattant  l'infidèle,  s'arracher  à  leur  inertie  et  bannir  le  liber- 
tinage. Il  conclut  par  cette  strophe:  «  Dégénérés  sont  les  Fran- 
çais qui  se  refusent  à  soutenir  Dieu,  car  je  lésai  mis  en  demeure. 
Antioche  (là-bas)  et  de  ce  côté  Guyenne  et  Poitou  pleurent 
Prix  et  Valeur.  Dieu  seigneur,  en  ton  lavoir,  donne  paix  à 
l'âme  du  comte,  et  ici  que  le  Seigneur,  qui  ressuscita  du 
sépulcre,  garde  Poitiers  et  Niort  !  « 

Desnaturat  son  li  Frances, 
Si  de  l'afar  Dieu  dizon  no, 

.  Qu'ie'usai  cornes. 
Antiocha,  Pretz  e  Valor 
Sai  plora  Guiana  e  Peitaus. 
Dieus,   Seigner,  al  tien  lavador 
L'arma  del  comte  met  en  paus, 
E  sai  gart  Peitieus  e  Niort 
Lo  Seigner  qui  ressors  del  vas  !  ' 

Nul  doute  qu'il  n'y  ait,  dans  ces  beaux  vers,  l'écho  de  l'im- 
pression douloureuse  produite  par  la  mort  de  Guilhem  VIII,  en 
même  temps  que  celle  des  dangers  que  courent  vers  Damas 
la  chrétienté   d'Orient  et   au  delà  de  l'Èbre   celle    d'Espagne 

•  I.  Portrait  dans  Guillaume  de  Tyr  (Hist.  Occ.  Cr.,  t.  II). 

2.  Pax  intwmine  Domini,  pièce  n°  XXXV,  éd.  Dejeanue,  p.   169-173. 

3.  Strophe  8. 


220  P.    BOISSONNADE 

Cstrophcs  IV  et\'II).  P.  Meyer  et  la  plupart  des  commentateurs 
l'ont  d'ailleurs  admis  '. 

Chahaneau  seul  a  soutenu  que  la  mention  de  Raimond 
d'Antioche  prouve,  que  les  vers  de  la  pièce  Fax  in  nomine 
Domini  doivent  être  reportés  à  l'année  ii-j9  et  non  à  1137.  Il 
assure  que  cette  lamentation  a  été  composée,  à  la  suite  de  la 
mort  de  Raimond,  tué  le  27  juin  1149  dans  un  combat  contre 
l'émir  de  Damas  -,  et  il  rapproche  ce  chant  de  l'élégie  en  prose 
que  cet  événement  inspira  au  moine  de  l'ile  d'Aix,  Richard 
le  Poitevin  >.  Mais  cette  argumentation  ne  tient  pas  devant  le 
texte  du  poète.  On  ne  voit  pas  comment  Guienne  et  Poitou 
pleurent  «  prix  et  valeur  »,  parce  que  Raimond  succomba  en 
1149;  son  souvenir  ne  devait  plus  être  assez  vivant  dans  les 
pays  d'Ouest,  pour  y  provoquer  une  explosion  de  douleur. 
De  plus,  le  poète  invoque  Dieu  pour  le  repos  de  l'âme  du 
comte  ;  or  Raimond  était  prince  et  non  comte  d'Antioche, 
seul  Guilhem  VIII  avait  droit  à  ce  dernier  titre.  Enfin,  si  Mar- 
cabru  supplie  le  Seigneur  de  protéger  Poitiers  et  Niort  de  tout 
malheur,  ces  deux  villes  n'étaient  nullement  mises  en  danger 
par  la  mort  de  Raimond,  alors  qu'elles  pouvaient  l'être  par  celle 
de  Guilhem  VIII.  Il  est  donc  à  peu  près  certain  que  la  poésie 
du  Lavador  a  été  composée  dans  les  mois  qui  ont  suivi  la  mort 
du  dernier  comte  de  Poitiers,  au  cours  du  printemps  ou  de 
l'été  de  l'année  1 137. 

Depuis  1130,  Marcabru  n'avait  cessé  de  manifester  dans  ses 
poésies,  dont  on  peut  saisir  les  allusions  historiques,  les  liens 
étroits  de  reconnaissance  et  d'attachement  qui  l'unissaient  à 
la  maison  des  Guilhem.  La  légende  elle-même  conserva  le  sou- 
venir de  ces  liens.  Dans  le  fameux  roman  de  Joufroy,  qui  prête 
à  Guilhem  VII  le  troubadour  des  aventures  merveilleuses, 
Marcabru  est  représenté  sous  les  traits  d'un  jongleur  ou  messager 
0  corteis  et  sage  »  qui  court  le  monde  et  pénètre  jusqu'en 
Angleterre  pour  exécuter  les  délicates  missions  que  lui  confie 
son  maître,  le  comte  de  Poitiers  •^.  Ce  roman  a  gardé  sous  une 

1.  P.  Meyer,  Romania,  VI,  123,  de  même  que  Crescini  (y^//î,  p.  707),  et 
Lewent  (p.  49),  outre  Dejeanne,  235. 

2.  Du  Cange,  Familles  d'Outremer,   188. 

3.  C.  Chabaneau  (Revue  des  langues  romanes,  XXVII). 

4.  Le  roman  dejoufrois,  éd.  Muncker  (Halle,  1880),  v.  3599. 


l'histoire    dans    l'œuvre    de    MARCABRL'  221 

forme  altérée  la  mémoire  de  cet  attachement  particulier  qu'avait 
professé  le  troubadour,  sinon  pour  Guilhem  VII,  du  moins 
pour  Guilhem  VIII. 

III 

Ce  fut  pour  Marcabru  un  véritable  désarroi  moral  et  matériel 
qui  résulta  de  cette  mort  d'un  protecteur,  dont  la  générosité 
ne  s'était  jamais  démentie.  Il  l'avoue  lui-même  dans  une  autre 
pièce  qui  ne  peut  être  datée  que  de  1137  et  de  la  période  pos- 
térieure innuédiatement  à  la  mort  du  duc  d'Aquitaine.  Dans 
cette  poésie  intitulée  Ai  prini  comens  de  l'ivernaill  ',1e  trouba- 
dour, toujours  pessimiste,  se  demande  à  quelle  cour  princière  il 
pourra  désormais  recourir  :  «  Puisque  le  Poitevin  me  fliit  défaut, 
je  suis  désormais  perdu  comme  Arthur  »  (pour  le  Breton)  : 

Puois  lo  Peitavis  m'es  f.xillitz 
Serai  mai  cum  Artuz  perdutz  ^. 

Il  ne  devait  jamais  plus  en  eftet.  semble-t-il,  rencontrer,  dans 
sa  carrière  poétique,  une  protection  aussi  constante  que  celle  du 
prince  défunt.  Peut-être  eût-il  pu  compter  sur  celle  d'Aliénor, 
la  spirituelle  fille  de  Guilhem  VIII,  la  femme  du  roi  de  France, 
Louis  VII  le  jeune.  Mais  la  célèbre  reine  des  cours  d'amour,  si 
accueillante  aux  troubadours  et  aux  trouvères,  et  que  le  prince 
des  poètes  du  xu^  siècle,  Bernard  de  Ventadour,  devait  célébrer, 
en  des  accents  passionnés,  n'avait  pas  les  goûts  de  la  généra- 
tion précédente.  Elle  prisait  sans  doute  peu  la  verve  belliqueuse, 
satirique,  rude  et  parfois  grossière  du  misogyne  Marcabru.  Le 
troubadour  gascon  ne  devait  guère  plaire  à  la  princesse  d'esprit 
subtil  et  raffiné,  qui  mit  tant  à  la  mode  la  métaphysique  de 
l'amour  et  le  culte  de  la  femme.  Le  réalisme  original  du  poète 
gascon,  son  misonéisme  et  sa  misogynie  invétérée  ne  pouvaient 
guère  convenir  à  une  reine  qui  n'aimait  rien  tant  que  l'idéa- 
lisme nuageux  et  les  théories  de  l'adoration  à  l'égard  des  dames, 
mêlées  à  certaines  réalités  scabreuses,  qu'on  retrouve  au  fond 
de  la  poésie  courtoise,    dont   elle   fut  la  principale  promotrice. 


1.  Pièce  n"  IV,  éd.  Dejeanne,  p.  13-18. 

2.  Strophe  10,  p.    16. 


222  P.    BOISSONNADE 

Vainement  Marcabru  essaya-t-il  en  deux  circonstances  d'émou- 
voir les  sympathies  de  Louis  VU  lui-même,  l'époux  d'Aliénor. 
Dans  une  pièce  qu'on  n'a  pu  jusqu'ici  dater  d'une  manière 
précise,  mais  qui  doit  être  reportée  à  1138  ',  il  l'exhorte  à 
prendre  part  aux  croisades  d'Espagne  à  côté  d'Alfonse  VII  : 
«  Puisque  France,  Poitou  et  Berry  reconnaissent  un  seul  sei- 
gneur, qu'il  vienne  faire  à  Dieu  le  service  de  son  fief!  car  je  ne 
sais  pourquoi  vit  le  prince  qui  ne  va  pas  faire  à  Dieu  le  service 
de  son  fief  \  » 

Mas  Franssa,  Peitau  e  Beiriu 
Aclina  un  sol  seignoriu 
Venga  sai  Dieu  son  fieu  servir  ! 
Qu'ieu  non  sai  per  que  princes  viu 
S"a  Dieu  no  vai  son  fieu  servir  ! 

Un  peu  plus  tard,  en  1 147,  le  ton  est  celui  d'un  désenchanté; 
quand  Louis  VII  va  partir  pour  la  croisade  d'Orient,  le  poète 
ose  à  peine  plaider  la  cause  du  prince  qui  entraine  tant 
d'hommes  sur  les  chemins  du  Levant.  L'accent  n'est  plus  celui 
de  la  pièce  de  1138,  l'appel  vibrant  aux  armes  pour  la  cause 
de  Dieu.  En  effet,  la  demoiselle  qui  à  hfojilaine  du  vergîer  se 
lamente  sur  le  départ  prochain  de  son  ami,  le  «  gent  et  preux 
chevalier  »,  ne  peut  s'empêcher  de  maudire  le  roi  Louis  :  «  A 
la  maie  heure  soit  le  roi  Louis  qui  ordonne  ces  appels  et  ces 
prédications  qui  ont  ûiit  entrer  le  deuil  dans  mon  cœur  », 
dit-elle  : 

Ay  !  inala  fos  rey  Lozoicx 
Que  fay  los  mans  et  les  prezicx 
Per  que'l  dois  m'es  en  cor  intratz  ! 

Marcabru  se  borne  à  ce  banal  conseil  à  la  jeune  fille,  qu'il 
«  ne  faut  point  désespérer  »,  car  «  Celui  qui  fait  feuiller  les 
forêts  peut  donner  beaucoup  de  joie  '  ».  Le  poète  paraît  donc 
ici  fort  refroidi    pour  ce  roi  de  France,  qui,  à  la  voix  de  saint 

1.  C'est  ce  qu'on  démontrera  plus  loin. 

2.  Pièce  intitulée  Eritperaire,per  mi  iiif^eis,  édit.  Dcjeanne,  0°  XXII,  strophes 
lO-i I,  p.  109. 

5.  Pièce  A  la  foniana  del  vergier,  éd.  Dejoanne,  n°  i,  strophes  4  et  5,  p.  4 
et  5. 


l'histoire  dans  l'ceuvrh  de  marcabru  223 

Bernard  avait  pris  la  croix  à  l'assemblée  de  Vézelay  (31  mars 
!  146),  qui  avait  secondé  de  toutes  ses  forces  la  prédication  du 
L;rand  apôtre  et  qui  convoquait  à  Metz,  pour  le  8  juin  1147, 
Télite  de  la  chevalerie  française,  en  vue  de  Texpéditian  sainte  '. 
Le  troubadour  qui  conviait  en  termes  si  pressants  la  chrétienté 
française  à  conjurer  le  péril  grandissant  du  côté  de  Damas  et 
d'Antioche  en  11 37,  est  devenu  fort  tiède  pour  une  entreprise 
qui  réalise  ses  vœux  neuf  ans  après  -. 

Sa  tiédeur  ne  peut  guère  s'expliquer  que  par  le  médiocre 
accueil  de  ses  requêtes  antérieures  auprès  de  Louis  VIL  Ce 
pieux  roi  qui  bannissait  de  sa  cour  les  jongleurs,  comme  des 
suppôts  de  Satan  et  de  ses  artifices,  ne  parait  guère  en  effet 
avoir  prêté  d'attention  à  la  voix  lointaine  du  pauvre  trouba- 
dour gascon.  Le  successeur  de  Guilhem  VIII  n'avait  à  aucun 
moment  songé  à  remplacer  auprès  du  poète  le  généreux  repré- 
sentant de  l'ancienne  dynastie  poitevine.  Marcabru  semble 
avoir  exprimé  son  désenchantement  et  sa  colère  plus  claire- 
ment encore  dans  une  pièce  qui  pourrait  être  placée  entre 
1138,  l'année  des  grandes  espérances  de  Marcabru,  et  1146- 
47,  celle  de  ses  désillusions.  Dans  la  poésie  intitulée  Pois  rinvems 
ifogan  es  anat~  le  poète  met  en  opposition  la  joie  qu'il  ressent 
du  renouveau  avec  la  tristesse  qu'il  éprouve,  à  la  vue  de 
l'envahissement  du  monde  chrétien  par  l'arbre  immense  de 
méchanceté,  asile  des  princes  et  des  grands,  sous  l'ombrage 
duquel  ils  cachent  leur  ladrerie  :  «  Il  est  tellement  élevé  et 
répandu  de  toutes  parts,  dit-il,  que  de  là-bas,  d'outre  les  ports 
(l'Espagne),  il  est  passé  en  France  et  venu  en  Poitou  *  il  est 
entré  dans  un  tel  endroit  réservé,  où  il  maintiendra  toujours  sa 
verdeur  ». 

Q.ue  lai  d'outra'ls  portz  es  passât/. 
En  Franss'  et  en  Peitau  vengutz  '. 

1.  Vacandard,  Saint  Bernard,  II,  270  et  suiv. 

2.  P.  Meyer  date  la  pièce  no  i,  ^  ta  fontanadelvergier,  de  114^ ( Roman ia, 
VI,  121).  Lewent,  Das  ait  provenialisctK  Kreuilied,  p.  5, donne  la  mêmedate. 
Dejeanne,  notes  du  n"  XXI,  indique  celle  de  11 57,  par  suite  d'un  lapsus  évi- 
dent. Nous  pensons  qu'on  peut  donner  une  date  moins  imprécise,  puis- 
qu'il s'agit  «  de  la  prédication  de  la  croisade  »,  et  par  conséquent  qu'il 
faut  la  placer  entre  mai  1146  et  juin  1147. 

3.  Pièce  Pois  Vinvern^,    no  XXXIX,  éd.  Dejeanne,    strophes  2   et  5,  p. 


2^4  *'•    BOISSONNADE 

L'allusion  est  claire  :  elle  ne  peut  viser  que  le  détenteur  du 
Poitou,  qui  est  en  même  temps  le  roi  de  France,  mais  il  est 
peu  probable  qu'elle  ait  troublé  la  sérénité  de  Louis  VII,  si  tant 
est  qu'il  ait  connu  l'humble  trait  du  poète. 

C'est  donc  chez  d'autres  grands  seigneurs  que  Marcabru  dut  se 
résigner  à  chercher  des  protecteurs.  Il  en  rencontra  quelques- 
uns  d'intermittents  en  France.  Ce  furent  le  comte  de  Toulouse, 
Alphonse  Jourdain,  peut-être  le  seigneur  de  Montpellier, 
Guilhem  Mil,  le  jeune  vicomte  de  Béarn,  Pierre  de  Gavarret 
en  Gascogne,  le  sire  de  \'entadour,  Ebles  en  Limousin,  et  le 
seigneur  de  Pons  et  de  Bergerac,  Jaufré  Rudel,  en  Saintonge  et 
Périgord.  Le  plus  généreux,  le  comte  de  Toulouse,  semble-t-il, 
si  l'on  en  juge  par  les  éloges  du  poète,  avait  déjà  été  célébré  par 
Marcabru,  avant  la  mort  de  Guilhem  VIII.  Alphonse  Jourdain 
était  en  effet  depuis  longtemps  une  des  personnalités  en  vue  de  la 
France  méridionale.  Brave  et  habile,  il  était  parvenu  après  une 
lutte  de  treize  ans  (i  1 12-1 125)  à  reconquérir  le  comté  de  Tou- 
louse sur  la  maison  de  Poitiers,  qui  le  lui  avait  enlevé,  en  même 
temps  qu'à  triompher  des  coalitions  formées  contre  lui  par 
Raimond  Bérenger  III,  comte  de  Barcelone,  et  Bernard-Atton, 
comte  de  Carcassonne  et  de  Nîmes  '.  Pendant  son  long  gouver- 
nement, qui  s'étend  jusqu'en  1148,  il  agrandit  ses  états. 
Marcabru  dans  une  de  ses  pièces  '  lui  fait  un  mérite  d'avoir 
conquis  «  Avignon,  Provence  et  Beaucaire,  mieux  que  son  père 
ne  tenait  Toulouse  »  ;  il  célèbre  sa  «  valeur  »  grandissante  : 

•  Et  d'en  Anfos  de  sai  si  garill  dura 

Car  Avignon,  e  Proensa  e  Belcaire 
Te  mielz  per  sieu  nofès  Tolzan  sos  paire  '. 

Au  moment  où  la  pièce  a  été  écrite  (1133),  il  y  avait  en 
effet  près  de  sept  ans,  qu'en  vertu  du  traité  de  1125,  le  comte 
de  Barcelone  avait  abandonné  à  Alphonse,   Beaucaire,  la  rive 

191 -196.  L'allusion  «  outre  les  ports  ))  montre  que  cette  pièce  est  postérieure  à 
celle  où  Marcabru  flétrit  la  ladrerie  du  roi  de  Castille  et  les  flagorneries 
d'Alegret.  Voir  ci-dessous. 

1.  Vaissète,  Hist.  du  Languedoc,  lll,  600  etsq. 

2.  Pièce  no  IX,  édition  Dejeanne  {Aujati),  p.  37. 
5.  Strophe  7,  p.  39. 


l'histoire  daxs  l'œuvre  de  marcabru  225 

droite  du  RJiône,  ainsi  que  le  marquisat  de  Provence  (au  nord 
de  la  Durance)  et  Avignon  '.  Il  y  en  avait  onze  depuis  que  la 
garnison  poitevine  avait  dû  capituler  et  livrer  Toulouse  au  pré- 
tendant languedocien  -.On  peut  voir  aussi  une  allusion  flatteuse 
à  la  puissance  d'Alfonse  Jourdain  dans  la  pièce  Al  départir  del 
hraii  tewpier  \  où  le  poète  s'écrie  «  est-ce  que  Cazères  vaut 
Toulouse  ?  »  Mais  l'imprécision  de  cette  poésie  ne  permet,  ni 
d'en  flxer  la  date,  ni  les  circonstances.  Comme  il  n'est  question 
du  comte  de  Toulouse  que  dans  ces  deux  passages,  on  peut  en 
inférer  qu'il  fut  pour  Marcabru  un  protecteur  occasionnel,  et 
non  le  protecteur  constant  qu'avait  été  Guilhem  VIII.  Toutefois 
il  est  encore  très  possible  que  ce  soit  Alphonse  Jourdain,  qui  se 
trouve  désigné  dans  une  autre  pièce  postérieure,  dont  la  date 
peut  être  fixée  aux  environs  de  1144-45,  et  où  le  poète  déclare 
que  «  Valeur  s'incline  devant  le  comte  "^  ». 

La  mention  du  seigneur  de  Montpellier  dans  la  pièce  intitu- 
lée Al  départir,  où  le  poète  le  place  sur  le  même  pied  que  le 
comte  de  Toulouse  s,  permet  d'induire,  à  titre  d'hypothèse, 
qu'aucune  autre  indication  ne  confirme,  que  le  baron  langue- 
docien pût  apparaître,  aux  yeux  de  Marcabru,  comme  suscep- 
tible de  lui  accorder  une  bienveillance,  du  moins  passa crère. 

Plus  sûre  est  celle  qu'il  paraît  avoir  trouvée  à  la  petite  cour 
de  Morlaas,  alors  le  centre  principal  du  Béarn.  Dans  la  pièce 
intitulée  Al  priin  coinens  de  rivenuiill  ^,  qui  a  été  certainement 
composée  en  1137  après  la  mort  de  Guilhem  VIII,  le  poète 
annonce  qu'il  va  se  rendre  auprès  d'un  nouveau  protecteur,  et 
il  s'exprime  en  homme  qui  se  sait  sûr  d'être  bien  accueilli. 
«  En  Gascogne,   de   ce  côté,  vers  Ossau,  dit-il,  on   me  dit  qu'il 

1.  F.  Meyer  {RoinciHia,Yl,  128)  avait  déjà  établi  contre  Diez  et  Suchier 
qu'il  s'agit  dans  cette  pièce,  non  du  roi  d'Aragon  Alphonse  11(1160-1195), 
mais  d'Alphonse  Jourdain  ;  toutefois  il  n'avait  pas  fixé  la  date  d'une  manière 
assez  précise  ;  il  la  place  seulement  avant  11 37.  On  a  démontré  plus  haut 
que  la  date  exacte  est  celle  de  11 33,  après  le  4  juin. 

2.  Vaissète,  III,  660  sqq.  ;  681  sqq. 
3-  Dejeanne,  pièce  no  III,  strophe  5. 

4.  Pièce  intitulée  Pe/-  V aura  freida  que  guida,  éd.  Dejeanne,  no  XXXVI, 
p.  174-176,  voir  dernière  partie. 

5.  Pièce  n»  III,  strophe  5. 

6.  Édition  Dejeanne,  pièce  no  IV,  strophe  11,  p.  16. 
Remania,  XLVIII. 


226  P.    BOISSONNADE 

croît  un  petit  prince^  auprès  duquel   vous  me  trouverez  si  je 
suis  perdu.  » 

En  Gascoigna,  sai,  ves  Orsaut, 
Me  dizo  qu'en  creis  uns  petitz, 
O'm  trobarez,  s'ieu  sui  perdutz. 

En  ces  vers  est  clairement  désigné  le  jeune  vicomte  encore 
mineur,  Pierre  de  Gavarret,  qui  avait  succédé,  après  le  7  sep- 
tembre 1134,  à  Centulle  V  de  Béarn,  tué  à  la  bataille  de  Fraga, 
dans  la  croisade  contre  les  Maures.  Le  gouvernement,  pendant 
sa  minorité,  était  exercé  par  deux  femmes,  Guiscarde,  sa  mère, 
sœur  de  Centulle  et  fille  de  Gaston  V,  veuve  du  vicomte  de 
Gavarret,  et  Talèse,  sa  grand'mère,  veuve  de  Gaston  '.  Sur  le 
séjour  de  Marcabru  à  Morlaas,  cette  allusion  poétique  four- 
nir d'ailleurs  le  seul  renseignement  que  nous  possédions. 

Plus  obscurs  encore  sont  les  rapports  du  troubadour  avec 
Eble  de  Ventadour,  l'un  des  quatre  grands  barons  de  la  vicomte 
de  Limoges,  dont  le  domaine  abrita  l'enfance  du  tameux  poète 
Bernard,  qui  prit  le  nom  du  fief  de  son  seigneur.  Ce  seigneur 
appartenait  à  l'élite  de  l'aristocratie  de  l'Ouest  et  se  trouva 
mêlé  intimement  au  mouvement  littéraire,  d'où  sortit  la  poésie 
romane.  Il  paraît  avoir  pratiqué  le  mécénat  à  la  façon  de  sts 
suzerains  Guilhem  VII  et  Guilhem  VIIL  Bien  mieux,  il  avait 
lui-même  composé  des  poésies,  comme  Guilhem  VII,  d'où  son 
surnom  d'Eble  II  le  Chanteur.  Les  récits  du  chroniqueur  limou- 
sin Jaufré  de  Vigeois  prouvent  qu'il  avait  été  le  familier  du 
fondateur  de  la  poésie  romane,  le  comte-troubadour,  qu'il 
recevait  en  son  manoir  des  bords  de  la  Haute -Corrèze  et 
dont  il  goûtait  l'hospitalité  au  palais  de  Poitiers  ^  Le  maître 
de  Marcabru,  Cercamon  dédiait  à  Eble  son  beau  plaiib  sur  la 
mort  de  Guilhem  VIII,  ce  qui  semble  indiquer  que  des  liens 
d'amitié  avaient  uni  le  vicomte  poète  avec  le  fils,  comme  avec 
le  père  '.   On  sait  d'autre  part  qu'Eble  est   nommé  dans  une 

1.  Marca,  Hist.  de  Béarn,  440  ;  Faget  de  Baure,  Essais  hist.  sur  le  Béarn, 
1818,  p.   132. 

2.  Jaufré  de  Vigeois  dans  Recueil  des  hist.  de  France,  XII,  434,  et  dans 
Labbe,  232. 

3.  Cercamon,  Poésies,  a°  VII,  éd.  Dejeanne,  p.  56-58. 


LHISTOIRH    DANS    l'œUVRE    DE    MARCABRU  227 

poésie  de  Bernard  de  Ventndour  et  dans  une  pièce  de  Guiraut 
de  Cabrera  '.  Il  n'y  aurait  donc  rien  de  surprenant  à  ce  qu'il  eût 
été  en  rapports  avec  Marcabru,  rapports  attestés  par  une  sorte 
de  tensoii  où  le  troubadour  gascon  répond  à  une  poésie  sati- 
rique (iroba  nEblo)  du  grand  seigneur  limousin.  Dans  la  pièce 
intitulée  Livcrns  vai  \  il  oppose  en  effet  sa  conception  du  véri- 
table amour  à  celle  de  l'amour  sensuel,  l'un  source  de  salut, 
l'autre  de  perdition.  Eble  semble  avoir  été  au  contraire  un 
adepte  de  l'école  de  son  spirituel  et  gai  compagnon  de  jadis, 
Guilhem  VII,  qui  n'apportait  pas  dans  ses  relations  amoureuses 
les  idées  élevées,  dont  Marcabru  se  fait  le  champion.  «  Moi,  dit 
ce  dernier,  je  ne  m'engagerai  plus  pour  le  trouver  du  seigneur 
Eble,  car  il  maintient  folle  sentence  contre  raison.  Aïe!  moi/ 
je  dis,  j'ai  dit  et  dirai  qu'Amour  vrai  et  Amour  sensuel  se  récrient 
d'être  ensemble,  oui,  et  bousille  qui  blâme  Tamour  vrai.  » 

Ja  non  farai  mai  plevina 
leu  per  la  troba  n'Eblo 
Que  sentenssa  follatina 
Manten  encontra  razo 

Ai! 
Qu'ieu  dis  e  die  e  dirai 
Quez  amors  et  amars  brai 

Hoc, 
E  qui  blasm'  Araor  buzina. 

La  pièce  qui  se  termine  par  cette  apostrophe  ne  peut  guère 
avoir  été  composée  au  plus  tard  que  vers  1152,  puisque  c'est 
seulement  jusqu'à  cette  date,  que  semble  s'être  prolongée, 
d'après  les  Bénédictins,  la  vie  d'Eble  II  de  Ventadour  K 

Cette  haute  conception  de  l'amour  qui  mettait  en  opposition 
iMarcabru  avec  Eble  II,  devait  au  contraire  le  rapprocher  du 
grand  seigneur  poète,  immortalisé  par  la  légende  de  la  «  prin- 
cesse lointaine  »,  Jaufré  Rudel,  «  prince  x  de  Blaye,  seigneur 
de  Pons  et  de  Bergerac  *.  Les  recherches  fomeuses  de  Gaston 

1.  Dejeanne,  notes  sur  les  poésies  de  Cercamon,  p.  59. 

2.  Marcabru,  éd.  Dejeanne,  n"  XXXI,  strophe  9,  p.  149. 

3.  Hist.  littér.  France,  XIII,  1 19-120. 

4-  G.  Paris,  Jaufré  Rudel,  Mélanges,  p.  p.  M.  Roques,  II,  499  et  suiv 
(1912). 


2  28  F.    BOISSONNADE 

Paris,  ont  mis  au  point  les  récits  romanesques  relatifs  à  ce 
troubadour.  C'est  à  lui  que  Marcabru  dédie  sa  pièce  intitulée 
Corlc'sniitt'ii  viioill  coinenssar,  sorte  d'éloge  de  la  courtoisie,  de 
la  mesure  et  de  l'amour  chaste;  il  conclut  cette  poésie  d'ins- 
pu'ation  élevée  en  disant  :  «  Ces  paroles  et  l'air,  je  veux  les 
envoyer  à  Jaufré  Rudel  outremer  ». 

Lo  vers  c"l  son  vuoill  enviar 
A"n  Jaufre  Rudel  outra  mar  '. 

Gaston  Paris  en  a  conclu  que  cette  pièce  avait  été  composée 
en  1 147  ou  en  1 148  ^  Mais  il  n'est  nullement  démontré  que  ces 
dates  soient  absolument  satisfaisantes.  Après  le  départ  de 
Louis  VII,  fixé  en  juin  1147  à  Metz,  il  fallut  aux  Croisés  de 
Poitou  et  de  Saintonge,  parmi  lesquels  Jaufré  Rudel,  aux  côtés 
de  Seguin  de  Richemont  et  de  Geotfroi  de  Rançon,  avait  pris 
place,  un  assez  long  intervalle,  avant  de  parvenir  en  Terre  Sainte. 
L'armée  croisée  arrivée  àr  Byzance  en  octobre,  retardée  dans  la 
traversée  de  l'Asie  Mineure,  ne  gagna  Satalieh,  après  les  rudes 
batailles  des  gorges  du  Méandre,  qu'en  février  1 149,  et  Antioche 
qu'en  mars.  Le  séjour  des  barons  de  l'Ouest  en  Palestine  se 
prolongea  depuis  cette  date  jusqu'en  avril  1148  \  On  peut,  il 
est  vrai,  admettre,  avec  Gaston  Paris,  que  Jaufré  Rudel  n'avait 
pas  suivi  le  même  itinéraire  que  le  roi,  mais  qu'il  s'était  embar- 
qué avec  son  cousin,  le  comte  d'Angoulême,  Guillaume  Tail- 
lefer  IV,  et  avec  Alphonse  Jourdain,  comte  de  Toulouse.  Mais 
ceux-ci  ne  paraissent  pas  être  arrivés  à  Acre  avant  le  15  avril 
1148  •^.  Ce  n'est  donc  pas  avant  la  seconde  moitié  de  1148  \ 
que  Marcabru  a  pu  composer  sa  poésie  et  son  envoi,  puisqu'il 
faut  bien  supposer  qiie  les  nouvelles  de  Terre  Sainte  n'arri- 
vaient en  France  qu'après  un  certain  temps.  D'autre  part,  il  est 
fort  possible    que    Jaufré   Rudel   soit   mort   dans   l'expédition 

1.  Marcabru,  n"  XV,  éd.  Dejeanne,  strophe  7,  p.  63. 

2.  G.  Paris,  op.  cit.,  II,  499  et  513,  donne  successivement  ces  deux  dates. 

3.  Voir  Odon  de  Deuil,  Histoire  de  la  2=  croisade,  et  surtout  lettres  de 
Louis  VII,  Histor.  de  France,  XV,  48. 

4.  G.  Paris,  op.  cit.,  II,  529. 

5.  P.  Meyer  donne  la  date  erronée  ou  imprécise  de  1 147,  ou  environ 
(Remania,  VI,  119);  et  Dejeanne,  notes,  p.  226,  n'a  pas  essayé  davantage 
de  préciser. 


L  HISTOIRE    DANS    L  ŒUVRH    DK    MARCABRU  229 

comme  tant  d'autres,  soit  de  maladie,  soit  des  fatigues  du  siège 
de  Damas  (1149).  L'essentiel,  pour  la  biographie  de  Marcabru 
et  la  chronologie  de  ses  oeuvres,  est  de  noter  que  son  envoi  à 
Jaufré  Rudel  ne  peut  être  placé  qu'au  milieu  de  la  seconde 
croisade  {2"  moitié  de  1 14S),  et  qu'il  montre  quels  liens,  fondés 
sur  la  communauté  des  conceptions  relatives  à  l'amour,  l'unis- 
saient au  prince  de  Blaye. 

IV 

Une  partie  de  la  carrière  du  troubadour  gascon  s'est  passée 
en  Espagne.  Le  poète  semble  même  y  avoir  pris  rang  parmi 
les  hommes  d'armes  (^soudoycrs^  pour  lesquels  il  compose  son 
originale  chanson,  Soiidadicr  per  ciii  es  jovens  '.  C'est  un  éloge 
du  soldat,  promoteur  de  jeunesse  et  de  joie,  en  même  temps 
qu'une  exhortation  à  la  méfiance  à  l'égard  des  folles  femmes, 
plaie  ordinaire  des  armées.  C'est  pour  ce  même  auditoire, 
habitué  des  tavernes  et  des  mauvais  lieux,  qu'il  a  dû  composer 
sa  fameuse  poésie  contre  les  tromperies  de  l'amour  vénal  et  sen- 
suel, dont  le  refrain  semble  avoir  été  fait  pour  être  repris  en 
chœur  ^  Avant  d'aller  au  delà  des  monts,  dès  1133,  il  s'essayait 
au  rôle  de  poète  de  cour,  mais  il  trouva  ses  meilleures  ins- 
pirations, quand  il  se  fit  le  poète  enflammé  de  la  croisade. 

Il  paraît  avoir  tenté  fortune  sans  succès  auprès  des  comtes  de 
Barcelone  et  du  roi  de  Portugal,  mais  il  n'a  eu  quelques  années 
de  faveur  qu'auprès  du  roi  de  Castille.  Dans  la  seconde  moitié 
de  II 37,  après  la  mort  de  son  protecteur  Guilhem  VIII,  Mar- 
cabru hésite  pour  savoir  à  quelle  porte  il  va  frapper  désormais. 
Il  songe  alors  au  prince  de  Portugal,  et  se  demande  s'il  ne  va 
pas  dédier  une  de  ses  pièces,  «  vas  Portegau  ».  à  ce  grand  sei- 
gneur, qui  ne  reçut  jusqu'à  ce  moment  pareil  envoi  (on  anc  no 
fo  trames  salul:0,  et  il  fait  des  vœux  pour  lui  '.  A  cette  époque 
le  possesseur  des  Etats  portugais  était  Alfonse  'Enriquez,  fils 
d'Henri  de  Bourgogne  et  de  doiîa  Teresa,  la  fille  naturelle  d'Al- 


1.  Pièce  Soudadier  per  cui  es  jovens,  n°  XLIV,  éd.  Dejeanne,  p.  208-215  ■ 

2.  Pièce  Dirai  vos  seues  diiplansa,  n°  XVIII,  éd.  Dejeanne,  p.  77-88. 

}.  AI  prim  comeus  de  Viveniaill,  éd.  Dejeanne,  n"  IV,  strophe  10,  p.  16. 


230  p.    BOISSONNADE 

fonse  VI  de  Castille.  Le  prince  de  Portugal  était  né  en  1 109  '  ; 
il  exerçait  le  gouvernement  dans  toute  sa  plénitude  dépuis  la 
mort  de  sa  mère  survenue  en  11 30  -  ;  il  avait  donc  vingt-cinq 
ans,  quand  le  poète  lui  adressa  son  «  salut  ».  Déjà  illustre  par  ses 
victoires  sur  les  Maures,  il  devait  en  1142  obtenir  du  Pape  le 
titre  de  roi,  après  avoir  gagné  en  1139  sa  couronne  à  la  belle 
victoire  d'Ouriquc  >.  Sa  générosité  à  l'égard  des  troubadours 
était  loin  d'égaler  sa  bravoure.  Plus  tard  en  effet  Marcabru  se 
plaint  amèrement  du  déclin  et  de  la  mort  de  Prouesse.  Elle 
est,  dit-il,  «  ou  morte  ou  prisonnière  et  maltraitée  ;  je  ne  lui 
connais  plus  un  parent  de  Portugal  jusqu'en  Frise  », 

leu  non  i  trueb  mas  paren. 
De  Portugal  tro  en  Friza  4. 

C'est  le  moment  où  le  poète  est  désenchanté  à  l'égard  des 
souverains  chrétiens  d'Espagne,  comme  il  le  montre  par  son 
apostrophe  à  l'égard  de  son  confrère,  le  troubadour  Alegret  qui 
continuait  à  leur  prodiguer  ses  louanges  >.  C'est  après  1138 
qu'il  s'exprime  avec  cette  amertume,  et  le  fait  qu'il  accuse  sur- 
tout l'insensibilité  du  roi  de  Portugal  indique  assez  que  ses 
appels  avaient  été  particulièrement  méconnus  à  la  cour  de 
Coïmbre.  La  pièce  intitulée  Bel  m'es  qiian  la  rana  chmita  est 
donc  postérieure  à  la  célèbre  poésie  de  Marcabru,  où  il  invite  la 
chrétienté  d'Occident  à  la  croisade  contre  les  Almoravides,  ainsi 
qu'à  celle  où  le  poète  exprime  sa  déception  auprès  du  roi  de 
Castille,  Alfonse  VIL 

Marcabru  fonda  aussi  quelque  temps  certaines  espérances 
sur  le  comte  de  Barcelone,  Raimond  Bérenguer  IV,  qu'on  sur- 
nomma le  Grand.  Celui-ci  régnait  en  Catalogne  depuis  1130; 
il  allait  unir  en  1137  par  son  mariage  avec  Pétronille,  fille  de 
Ramire  II  le  Moine  et  d'Agnès  de  Poitiers,  l'Aragon  à  ses  Etats, 
fondant  ainsi  la  grandeur  de  sa  maison.  Dès  1137,  le  trouba- 

1.  Chronicoii  Conimhricense,  dans  Florez,  p.  532. 

2.  Cbronico7i  Lusitanuiii,  éd.  Florez,  p.  421. 
5.   Chronicon  Conimhr.,  p.  332. 

4.  Pièce  no  XI,  éd.  Dejeanne,  Bel  m'es  quan  la  rana  chanta  »,  p.  42, 
strophe  5 . 

5.  Strophe  9. 


LHISTOIHF.    DANS    L  ŒUVRE    DE    MARCABRU  23  I 

dour  gascon,  en  quête  de  protecteurs,  adresse  son  salut  au 
souverain  catalan.  Il  l'associe  dans  ses  vœux,  aux  princes  de 
Castille  et  de  Portugal  :  «  Que  Dieu  les  sauve,  s'écrie-t-il,  et 
Barcelone  également.  »  Vers  la  même  époque,  aussitôt  après 
la  mort  du  comte  de  Poitou,  dans  la  pièce  intitulée  Fax  in 
nomine  Doniini  ',  il  évoque  encore,  avec  une  chaude  sympathie, 
l'exemple  du  comte  de  Barcelone  et  des  Templiers  dans  leurs 
luttes  contre  les  Musulmans.  «  En  Espagne,  le  marquis  et  ceux 
du  temple  de  Salomon  souffrent  le  poids  et  le  fardeau  de  l'or- 
gueil des  païens  »,  et  il  oppose  leur  vaillance  à  l'inertie  des 
chrétiens  qui  ne  les  secourent  pas.  En  ce  moment  Marcabru  se 
trouvait,  semble-t-il,  au  delà  des  Pyrénées,  puisqu'il  emploie 
l'expression,  «  de  ce  côté  »  (des  monts). 

En  Espaigna,  sai,  lo  Marques 
E  cill  del  temple  Salamo 

Sofron  lo  pes 
£•1  fais  de  l'orguoill  paganor  ^. 

Enfin,  vers  1138,  il  fait  appel  à  la  v:aleur  du  comte  de  Bar- 
celone pour  la  croisade  générale  contre  les  Almoravides  '.Ces 
trois  allusions  ne  fournissent,  par  malheur,  aucun  renseigne- 
ment précis  sur  les  rapports  qui  ont  pu  s'établir  entre  Mar- 
cabru et  le  comte  de  Barcelone,  à  la  suite  de  ces  requêtes 
successives.  Tout  ce  qu'on  peut  conjecturer,  avec  quelque  appa- 
rence de  raison,  c'est  que  le  poète  s'intéressait  encore,  peu 
avant  11 50,  aux  événements  de  la  lutte  poursuivie  par  les 
Catalans  contre  les  Maures.  Dans  la  pièce  intitulée  Ges  Vestornels 
non  s'oblida  ^,  Marcabru  censure  la  conduite  d'une  dame,  dont 
la  vertu  «  s'est  escrimée  »  avec  des  preux,  au  delà  de  Lerida 
{part  Lerida,  a  pros  es  tau  descremida').  Cette  mention  concerne  la 
chute  de  la  grande  place  forte,  clef  du  Sègre  inférieur  qui  ne  fut 
conquise  qu'en   1149  (le  24  octobre)  5.  Avant  cette  époque,  il 

1.  Al  prim  comens  de  Vivernaill,  éd.  Dejeanne,  n"  IV,  p.  18,  strophe  10. 

2.  Pièce  Fax  in  nomine  Domini,  no  XXXV,  strophe  7,  p.  171. 

3.  Pièce  intitulée  Einperaire,  per  mi  me^eis,  éd.  Dejeanne,  n"  XXII,  strophe 
8,  p.  109. 

4.  Edition  Dejeanne,  n"  XXVI,  strophe  3,  p.  127. 

5.  Gesra  comitum  Barchinonensinm,  Hist.  de  France,  XII,  377.  —  Esp. 
Sugr.,  XLVI,  166-168;  Villanueva,  Viafe  Liter.,  XVI,  4. 


232  p.    BOISSONNADE 

est  peu  probable  que  des  preux  aient  pu  conduire  une  femme  en 
expédition  galante  dans  une  région  que  les  Sarrasins  occupaient 
encore.  La  pièce  Ges  restomcls  serait  donc  la  dernière  de  la  vie 
de  Marcabru  à  laquelle  on  puisse  assigner  une  date  plausible. 
Les  relations  du  poète  avec  la  cour  de  Castille  apparaissent 
plus  clairement  dans  les  œuvres  du  troubadour.  Elles  ont  été 
certainement  plus  suivies  et  plus  cordiales  que  celles  qu'il 
entretint  avec  les  autres  cours  chrétiennes  d'Espagne.  Le  roi 
de  Léon,  Alfonse  VII,  fils  de  Raymond  de  Bourgogne  et  d'Ur- 
raca,  n'avait  guère  plus  de  vingt-neuf  ans  quand  Marcabru 
essa3'a  de  l'intéresser  à  sa  cause.  Il  était  libéral  et  magnifique, 
comme  il  le  montra  à  l'automne  de  1134  et  au  printemps  de 
113 5,  aux  fêtes  de  Sarragosse  et  de  Léon.  Il  y  combla  de  dons 
la  chevalerie  espagnole,  languedocienne,  gasconne  et  poite- 
vine accourue  à  son  service  '.  Cette  réputation  explique  la 
tentation  que  le  troubadour  gascon  éprouve  dès  1133.  Il  se 
demande  à  cette  époque,  dans  la  pièce  intitulée  Aiijat:^  de  chan, 
s'il  n'ira  pas  mettre  son  talent  poétique  au  service  du  roi  de 
Castille,  Alfonse,  car  «  vers  Léon,  dit-il,  il  en  sait  un  (prince), 
de  bonne  race,  franc,  raisonnable,  courtois  et  large  dans  ses 
dons  »,  et  il  supplie  Dieu  de  «  l'éclairer  sur  ce  qu'il  peut 
attendre  de  ce  roi  »  ^ 

Lai  vas  Léo  en  sai  un  de  bon  aire 
Franc  de  razo,  cortes  e  lare  donaire. 

Peu  après  en  1 135,  Alfonse  VII  avait  pris  le  titre  d'Empereur 
des  Espagnes  (Hispaninruin  iinperator)  ;  il  avait  reçu  à  Léon, 
(juin)  la  couronne  impériale  des  mains  de  l'archevêque  de 
Tolède,  en  présence  des  prélats  et  des  grands  qui  l'acclamèrent  K 
Son  prestige  était  arrivé  à  l'apogée  et  il  se  décidait  à  reprendre 
avec  une  nouvelle  vigueur  la  croisade  contre  les  musulmans. 
Après  la  mort  de  son  protecteur,  Guilhem  VIII,  Marcabru  se 
décida  à  passer   les  Pyrénées,   probablement  avec   les  croisés 

1.  Chronique  latine  d'Alfonse  VU,  éd.  par  Florez,  Esp.  Sagr.,  tome  XXI, 

345- 

2.  Pièce  Aujali,  éd.  Dejeanne,  no  IX,  strophes  7  et  9,  p.  38.  Dejeanne  a 
cru  dans  le  vers  final  qu'il  s'agissait  du  roi  d'Aragon. 

3.  Chronique  latine  d'.Mfonse  VII,  éd.  Florez,  Esp.  Sagr.,  XXI,  et  charte 
de  II 35,  ibid.,  XLIX,  n"  15. 


L  HISTOIRE    DANS    L  ŒUVRE    DE    MARCABRU  233 

français.  Sa  poésie  intitulée  Al  prini  comens  de  rivemaill  ', 
indique  qu'il  se  disposait  à  se  rendre  au  delà  des  monts  :  elle 
est  en  eftet  dédiée  au  roi  de  Castille,  auquel  le  poète  envoie 
son  «  salut  »,  comme  au  roi  de  Portugal  et  au  comte  de  Bar- 
celone ^  Paul  Meyer  croit  cette  pièce  antérieure  au  planh 
relatif  au  comte  de  Poitiers  K  Elle  semble  plutôt  postérieure 
et  appartient  probablement  aux  six  derniers  mois  de  1137, 
époque  où  le  poète  se  cherche,  et  en  Béarn  et  en  Espagne,  de 
nouveaux  asiles  auprès  des  princes. 

A  la  période  qui  suivit  appartient  la  poésie  fameuse,  ce  chant 
de  guerre  contre  les  Almoravides,  qui  est  le  chef-d'œuvre  de 
Marcabru.  On  y  sent  l'enthousiasme  du  croisé,  fier  des  succès 
de  son  protecteur  Alfonse  et  plein  d'espérance  au  sujet  du 
triomphe  des  chrétiens.  «  Empereur,  dit  le  poète,  par  moi-iiii'iiie, 
je  sens  combien  votre  prouesse  augmente,  je  n'ai  certes  pns 
tarde  ma  venue,  car  joie  vous  nourrit,  valeur  Çpret:^  vous  fait 
croître  et  jeunesse  vous  maintient  fier  et  "frais,  car  elle  élève 
votre  valeur  ^.  »  L'éloge  plein  de  feu  que  le  troubadour  adresse 
au  roi  se  ressent  évidemment  de  l'ardeur  du  néophyte,  et  de 
l'impression  qu'il  a  reçue  à  son  arrivée  à  la  cour  castillane.  Il 
paie  cet  accueil  en  mettant  sa  verve  de  guerrier  au  service 
de  la  Croisade.  C'est  avec  l'accent  de  l'indignation  qu'il  flétrit 
les  barons  «  d'au  delà  des  ports  »  (les  Français),  qui  ne  se  hâtent 
pas  d'accourir  au  service  de  Dieu.  C'est  au  nom  du  Christ 
qu'il  somme  le  roi  de  France,  Louis  VII,  le  nouveau  maître 
de  l'Aquitaine,  «  de  faire  à  Dieu  le  service  de  son  fief  »,  en 
participant  à  la  Croisade  -.  Au  besoin  d'ailleurs,  Alfonse 
suffira  à  la  tâche,  supportera  l'effort  des  Sarrasins,  et  rabaissera 
leur  orgueil.  «  A  la  fin,  Dieu  sera  avec  lui  ^.  »  Il  groupera 
sans  doute  derrière  lui  les  forces  de  l'Espagne  chrétienne. 
«  Avec  la  puissance  du  Portugal  et  aussi  celle  du  roi  de  Navarre, 
pourvu  que  Barcelone  se  tourne  vers  Tolède,  l'impériale  cité, 


1.  Édition  Dejeanne,  n"  IV. 

2.  Strophe  10,  p.  16. 

3.  Meyer,  Romania,  VI,  124. 

4.  Einperaire,  per  mi  fue^eis,  éd.  Dejeanne,  no  XXII,  strophe  i,  p.   107, 

5.  Strophes  2,  10,  11 . 

6.  Strophe  5 . 


234  P-    BOISSOXNADE 

s'écrie  le  poète,  sûrement  nous  pourrons  pousser  notre  cri  de 
guerre:  royaux!  et  déconfire  la  gent  païenne  ^  » 

Ces  allusions  à  la  paix  qui  groupait  les  princes  chrétiens 
sous  la  vassalité  d'Alfonse  VII  et  faisait  d'eux  des  auxiliaires 
présumés  de  ses  expéditions,  fournissent  des  indications  pré- 
cieuses sur  la  date  que  l'on  doit  assigner  à  ce  beau  chant  de 
croisade. 

Déjà  allié  du  comte  de  Barcelone,  dont  il  avait  épousé 
la  sœur  Bérengère  en  1128,  Alfonse  avait  réussi  à  faire  recon- 
naître sa  suzeraineté  par  Raimond  Bérenguer  IV( 1 1 34  novembre, 
1135,  1136,  1137  août),  en  lui  abandonnant  en  fief  Sarragosse 
et  en  lui  faisant  épouser  Pétronille,  l'héritière  de  l'Aragon.  Le 
roi  de  Navarre,  Garcia,  d'abord  vassal  de  Ramire  II  (novembre 
1134),  n'avait  pas  tardé  à  se  rallier  au  roi  de  Castille  et  à  lui 
transférer  la  vassalité  de  son  royaume  pyrénéen  ;  aux  fêtes  de 
Léon  en  1135  (juin),  on  l'avait  vu  dans  l'entourage  des  grands 
feudataires  de  l'empereur  d'Espagne.  Le  prince  de  Portugal 
lui-même,  Alfonse  Enriquez,  mettant  un  terme  à  l'hostilité 
qui  séparait  les  Portugais  des  Castillans  depuis  près  de  dix  ans, 
avait,  le  4  juillet  1137,  signé  le  traité  de  Tuy,  où  il  se  recon- 
naissait vassal  du  roi  de  Castille  ^.  Toute  l'Espagne  chrétienne 
pacifiée  se  groupait  autour  de  l'Empereur,  et  on  conçoit  que 
le  poète  ait  célébré  cet  heureux  événement,  qui  semblait  assu- 
rer Tunion  de  tous  les  chrétiens  espagnols,  dans  l'entreprise 
commune,  dirigée  par  Alfonse  VII.  contre  les  Maures.  Une 
autre  induction  relative  à  la  date  du  chant  de  croisade,  peut 
être  tirée  de  la  fameuse  strophe  bien  connue,  où  le  poète 
triomphe  d'avance  des  musulmans,  si  les  éléments  naturels  ne 
retardent  pas  la  campagne  '.  «  Si  les  fleuves  n'étaient  si  gros, 
dit-il,  les  Almoravides  passeraient  un  mauvais  moment  et  nous 
pourrions  leur  bien  assurer,  que,  s'ils  attendent  le  retour  de  la 
chaleur  et  la  venue  du  seigneur  de  Castille,  nous  ferons  mai- 
grir ceux  de  Cordoue.  » 

Si  non  fosson  tan  gran  H  riu 
Als  Amoravis  for'  esquiu  ; 

1.  Strophe  8. 

2.  Hist.  ComposteUana,  III;  Chronique  latine  d'Alfonse  VII,  Esp.   Sagr., 
XXI,  347. 

3.  Strophe  9. 


l'histoire  dans  l'œuvre  de  marcabru  235 

E  pograni  lor  o  ben  plevir, 
E  s'atendon  lo  recaliu 
E  de  Castella-1  seignoriu 
Cordoa-il  farem  magrezir. 

Or,  la  chronique  d'Alfonse  VII  relate  en  l'année  1138  des 
événements  qui  peuvent  servir  de  commentaire  aux  strophes 
du  poète  gascon.  Au  sud  du  Tage,  la  garnison  musulmane 
d'Oreja  (Aurélia)  dévastait  sans  cesse  la  banlieue  de  Tolède, 
la  capitale  chrétienne.  Le  roi,  pour  la  tenir  en  bride,  avait  favo- 
risé la  construction  d'une  forteresse,  Ribas,  placée  en  face  du 
repaire  sarrasin.  De  là  des  hostilités  très  vives,  au  cours  des- 
quelles l'empereur  lui-même,  groupant  ses  contingents  de  Nou- 
velle et  de  Vieille-Castille,  pénétra  en  Andalousie  par  le  port 
de  Muradal,  saccagea  les  campagnes  d'Andujar,  de  Baeza,  d'U- 
beda  et  de  Jaen,  et  enleva  beaucoup  de  captifs,  sans  compter 
un  nombreux  bétail  et  un  riche  butin.  C'est  alors  que  se  pro- 
duisit l'incident  qui  semble  avoir  fourni  la  matière  de  la 
strophe  précédente.  Une  trombe  d'eau,  résultat  d'une  tempête 
subite,  grossit  tout  à  coup  en  une  nuit  le  Guadalquivir  à  demi 
desséché.  Un  corps  de  troupes  espagnoles  (d'Estrémadure)  se 
trouva  ainsi  isolé  sur  l'une  des  rives,  où  il  s'était  imprudemment 
aventuré,  et  fut  anéanti  par  l'ennemi,  sans  que  le  gros  de  l'ar- 
mée, où  se  trouvait  l'Empereur,  pût  venir  à  son  secours,  à  cause 
de  la  crue  subite  du  fleuve.  Alfonse  VII  dut  se  replier  vers 
Tolède  ;  ce  ne  fut  qu'à  la  fin  de  l'été  qu'il  lui  fut  possible  de 
reprendre  l'offensive,  de  mettre  en  déroute  une  partie  des  forces 
musulmanes  et  d'investir  Li  place  forte  de  Coria  (au  sud  du 
bassin  du  Guadiana,  province  de  Caceres),  qui  capitula  en 
II 39,  de  même  qu'Oreja  '. 

Le  chant  de  croisade  de  Marcabru  doit  se  rapporter  à  ces 
incidents  et  à  la  campagne  de  11 38,  d'autant  que.  Tannée 
suivante,  cette  union  des  princes  espagnols,  qu'il  célèbre  dans 
sa  poésie,  n'existait  déjà  plus.  Le  roi  de  Navarre,  Garcia,  et  le 
prince  de  Portugal,  Alfonse  Enriquez,  qui  venait  de  prendre 
le  titre  roj'al,  s'étaient  coalisés  contre  l'Empereur.  Celui-ci 
avait  de  son  côré  pour  allié,  le  comte  de  Barcelone,  adminis- 


I,  Chronique  latine  d'Alfonse  VII,  Esp.  Sagr,,  XXI. 


2  7,6  P.    BOISSONNADE 

trateur  du  royaume  d'Aragon.  C'est  seulement  en  1140  que  la 
paix  fut  rétablie.  Ce  sont  donc  les  souvenirs  de  la  première 
campagne  d'Andalousie,  qui  revivent  dans  les  strophes  de 
Marcabru,  plutôt  que  ceux  d'une  période  postérieure,  telle 
que  celle  de  1143,  où  une  seconde  fois  l'Empereur  envahit  le 
bassin  du  Guadalquivir.  D'autre  part,  l'appel  que  le  poète 
adresse  à  Louis  VII  peut  s'exphquer  par  la  présence  de  ce 
prince  dans  le  duché  d'Aquitaine,  vers  la  première  époque.  Le 
22  avril  1138,  le  roi  de  France  partait  de  Saint-Denis,  pour 
aller  réprimer  l'insurrection  communale  de  Poitiers  et  pacifier 
le  Talmondais  '.Il  se  rapprochait  ainsi  de  l'Aquitaine  méri- 
dionale, et  le  troubadour  a  cru  pouvoir  lui  adresser  alors  un  de 
ses  appels  enflammés,  pour  le  déterminer  à  passer  les  Pyrénées, 
afin  de  prendre  part  à  l'expédition  d'Andalousie.  Cette  espérance 
n'était  pas  entièrement  chimérique,  puisque  vingt  ans  plus  tard 
on  sait  que  le  roi  de  France  songea  à  une  croisade  en  faveur 
des  chrétiens  d'Espagne. 

A  l'enthousiasme  succéda  bientôt  chez  le  poète  l'amertume 
de  la  déception.  Il  avait  cru  trouver  à  la  cour  de  Castille  cette 
générosité  sans  limites  que  les  troubadours  appréciaient  tant. 
Alfonse  VII  se  montra  moins  libéral  ou  moins  constant  dans 
ses  dons  que  Marcabru  ne  l'avait  présumé.  De  là  cet  appel  à 
l'Empereur,  où  il  cherche  à  rouvrir  la  source  des  libéralités. 
On  y  trouve  ce  mélange  de  fierté  et  de  rudesse  qui  caractérise 
le  troubadour  gascon  ;  il  contraste  avec  son  appel  mal  déguisé 
à  la  bourse  de  son  protecteur  \  «  Empereur,  dit-il,  pour  votre 
mérite  et  votre  prouesse,  je  suis  venu  ici,  vous  le  savez,  et 
certes,  je  ne  dois  pas  avoir  à  m'en  repentir.  En  meilleur  état 
devrait  être  mon  poil,  du  fait  que  je  suis  venu  ici  voir  votre 
cour,  car  je  ferai  connaître  près  et  loin  la  joie  que  l'avenir 
vous  réserve.  Si  jamais,  grâce  à  vous,  j'ai  fait  éclater  de  l'or- 
gueil, les  choses  ont  entièrement  changé  de  face.  »  Il  sembla 
bien  que  le  poète  ait  encouru  au  delà  des  monts  le  reproche  que 
ses  contemporains  lui  ont  prodigué,  celui  d'un  caractère  agres- 
sif, prompt  à  la  satire.  Il  s'en  justifie  donc,  en  prétextant  qu'il 

1.  Fragment  de  la  vie  de  Louis  VII,  p.  p.  J.  Lair,  Bihl.  Ec.  Ch.,  XXXIV 

(1873),  591- 

2.  Y\kct  Emperaire  per  vostre  prei^,  n°  XXIII,  éd.  Dejeanne,  p.  112,  114. 


l'histoikk  dans  l  œuvre  de  marcabru  237 

n'exerce  sa  satire  que  contre  «  les  mauvais  et  les  avachis  »  '. 
Puis,  il  prend  le  ton  de  la  fierté  ;  il  sait  ce  que  valent  ses  vers  : 
«  Si  vos  largesses  me  font  défimt,  jamais  à  étang  qu'il  entende 
vanter  Marcabru  n'ira  pécher,  car  il  penserait  immédiatement 
être  en  délaut.  Par  cette  foi  que  je  vous  dois,  jamais  Empereur 
ni  roi  ne  m'eurent  à  si  bon  marché  que  vous,  et  que  Dieu 
m'en  fasse  jouir.  »  Il  termine  en  mettant  sa  cause  sous  les 
auspices  de  l'Impératrice:  «  Impératrice,  priez  pour  moi,  car  je 
ferai  valoir  votre  mérite.  » 

Emperairiz,  pregaz  per  mei,  " 
Qu'eu  farai  vostre  prez  richir-'. 

On  ne  peut  savoir  à  quelle  date  très  précise  correspond  le 
refroidissement  constaté  dans  cette  pièce  entre  le  poète  et 
l'Empereur.  De  quelle  Impératrice  est-il  ici  question  ? 
Alfonse  VII  fut  marié  deux  fois,  la  première  avec  Bérengère  de 
Barcelone  (1128-1153),  et  la  seconde  avec  Richilde.  Il  est  à 
peu  près  sûr  qu'il  est  question  de  Bérengère,  car  le  poète  a  dû 
quitter  l'Espagne,  bien  avant  la  mort  de  cette  princesse.  Il  est 
certain  d'autre  part  que  cette  pièce  est  postérieure  à  11 38,  c'est- 
à-dire  à  la  chanson  de  la  croisade  contre  les  Almoravides.  Elle 
peut  être  placée  entre  1 1 39  au  plus  tôt  et  1 1 53  au  plus  tard,  mais 
très  probablement  avant  cette  date  extrême,  probablement 
avant  1145,  et  certainement  avant  1147  et  1148,  années  où  l'on 
voit  l'attention  du  troubadour  attirée  surtout  par  les  préparatifs 
de  la  seconde  croisade  d'Orient,  dans  laquelle  sont  engagés 
Louis  VII  et  Jaufré  Rudel.  Ce  seraient  donc  les  dates  1139- 
1 145,  qui  pourraient  être  assignées  comme  limites  extrêmes  à  la 
pièce  Emperaire  per  vostre  pre:^. 

La  poésie  où  le  poète  flétrit  la  servilité  de  son  confrère 
Alegret  à  l'égard  du  roi  de  Castille  semble  être  la  dernière  de 
la  série  des  compositions  poétiques  élaborées  à  l'occasion  du 
séjour  de  Marcabru  en  Espagne.  Elle  est  l'indice  de  la  rupture 
de  ses  relations  avec  Alfonse  VIL 

Le  troubadour  Alegret  avait,  dans  une  pièce  que  l'on  pos- 
sède 5,   fait  un  éloge  hyperbolique  de  l'Empereur  d'Occident, 

1.  Strophe  4. 

2.  Strophes  7  et  8. 

î-  Iniituléc  Ara  parclssoi!  raubre  sec,  n°  2,  édition  Dejeanne  {Annales  du 
A/Ji/i,  XIX,  1907,  226-230). 


238  p.    BOISSONNADE 

c'est-à-dire  du  roi  de  Castille,  dont  il  amplifie  le  titre.  Il  y  flé- 
trissait les  princes  et  barons  de  son  temps  «  chiches  d'actes  et 
prodigues  de  vent,  fastidieux,  lâches,  dégénérés...  Sur  mille, 
disait-il,  je  n'en  sais  pas  un  seul  sans  quelque  tare,  si  ce  n'est 
le  seigneur  à  qui  appartient  l'Occident  ;  car  lui,  ajoute- 
t-il,  n'a  pas  le  cœur  flasque,  tels  que  l'ont  de  par  le  monde 
cent  souverains.  En  lui  s'appuie  et  s'attache  prouesse;  du  moins 
avec  des  ailes  s'envole  son  mérite  parmi  les  vaillants  au-dessus 
de  tous  les  autres;  j'entends  dire  à  chacun  qu'il  est  le  meilleur 
des  rois  les  plus  renommés  ». 

Per  tal  voila  sos  pretz  entre  ois  valentz 

Sobre  trastotz,  e(t)  augo  dir  a  que 

Q.u'ell  es  le  miells  dels  reis  plus  connoissentz  '. 

Tant  de  flagornerie  émut  la  bile  de  Marcabru  qui  n'avait 
plus  à  se  louer  de  son  protecteur. 

C'est  alors  qu'il  composa  sa  poésie  intitulée  Bel  m'es  qnan 
la  rana  chanta  %  où  il  se  lamente  sur  la  décadence  de  jeunesse, 
joie,  prouesse  ;  «  Ducs  et  rois  sans  mentir,  s'écrie-t-il,  lui  (à 
cette  dernière)  ont  fermé  la  bouche  ;  de  petit  fait,  ils  font 
grand  noise,  car  ils  ont  honte  de  donner,  tant  ils  craignent  que 
l'avoir  leur  manque.  C'est  pourquoi,  dans  leur  cour,  on  ne  voit 
ni  coupe,  ni  hanap  d'argent^  manteau,  vair,  ni  fourrure 
grise'.  »  Or  c'étaient  d'ordinaire  de  tels  dons  qu'on  faisait 
aux  troubadours.  Et  le  poète  prend  à  partie  Alegret  le  flagor- 
neur sur  un  ton  qui  en  dit  long  au  sujet  de  sa  rancune  à  l'égard 
de  la  lésinerie  des  souverains  espagnols,  aussi  bien  du  roi  de 
Portugal  qu'il  nomme  à  peu  près,  que  du  roi  de  Castille,  qu'il 
n'ose  trop  désigner,  parce  qu'il  Ta  lui-même  trop  vanté  aupa- 
ravant. «  On  ne  doit  pas,  dit-il,  accorder  de  plates  louanges  à 
celui  qui  aff'ame  sa  compagnie...  Alegret,  tu  es  fou  ;  de  quelle 
manière  penses-tu  faire  d'un  vaurien  un  vaillant  et  d'une 
gonelle  une  chemise.  » 

Non  sia  lauzenja  plata 
Cell  qui  sa  maisnad'  afama. 
Alegretz,  folls,  en  quai  quiza 

1.  Strophes  5  et  6,  p.  228. 

2.  Marcabru,  éd.  Dejeanae,  0°  XI,  p.  42-48. 

3.  Strophe  6. 


L  HISTOIRE    DANS    L  ŒUVRE    DE    MARCABRU  239 

Cujas  far  d'avol  valen 
Ni  de  gonella  camiza  '  ? 

La  première  accusation  atteint  visiblement  Alfonse  VII  %  la 
seconde  est  une  injure  virulente  à  l'égard  du  jongleur  qui 
avait  sans  doute  remplacé  ou  essayé  de  supplanter  Marcabru 
dans  la  faveur  de  l'empereur  d'Espagne.  La  satire  de  Marcabru, 
qui  sent  la  rupture  définitive  est  assurément  postérieure  à 
l'époque  de  ses  chansons  de  croisade  (ii 37-1 138)  et  antérieure 
probablement  à  son  retour  en  France  qui  paraît  certain,  avant 
1145  et  en  tout  cas  entre   1146  et  1148  '. 

La  première  de  ces  dates  (antérieure  à  1145)  peut  être  assi- 
gnée à  un  nouveau  séjour  de  Marcabru  en  Aquitaine,  si  l'on 
examine  de  près  une  pièce  du  poète,  dont  nul  n'a  essayé  de  déter- 
miner l'époque.  C'est  la  poésie  intitulée  Per  raiira  frcida  que 
giiichi  où  le  troubadour  se  lamente,  à  son  ordinaire,  au  sujet  de 
la  disparition  de  Prouesse  et  de  Pudeur,  ainsi  que  des  excès  du 
libertinage.  Marcabru  proclame  bien  haut  que,  pour  lui,  il  n'eut 
jamais  rapport  avec  les  personnes  déconsidérées,  trop  mauvaises 
pour  faire  largesse  et  qui  propagent  de  mauvaises  doctrines  en 
France  et  en  Guienne. 

Mesclador  d'avol  doctrina 
Per  Frans'  e  per  Guiana. 

Et  il  termine  en  disant  :  «  Pourvu  que  le  seigneur  Alphonse 
maintienne  une  paix  assurée,  Valeur  s'incline  devant  lui.  » 

N'Anifos,  ab  patz  segurana 
Que  tengua,  Valors  l'aclina  4. 

On  peut  conjecturer,  avec  quelque  apparence  de  raison,  que 
les  «  mauvaises  doctrines  »  propagées  en  France  et  Guienne 
sont  celles  des  Henriciens  ou  disciples  de  Pierre  de  Bruys  et 
d'Henri  de  Lausanne.  Le  premier  avait  été  brûlé  vif  comme 
hérétique  à  Sairft-Gilles  en  1141.  Le  second  avait  propagé  Thé- 

1.  Strophes  8  et  9,  p-.  46,  éd.  Dejeanne. 

2.  Dejeanne,  Ahgret,  jongleur  gascon  (Ann.  Midi,  XIX,  222),  dans  son 
étude,  d'ailleurs  pleine  d'intérêt,  confond  Alfonse  Vil  avec  Alfonse  VIII 
qui  vivait  seulement  dans  la  seconde  moitié  du  xn*  siècle. 

3.  Dejeanne  place  à  tort  cette  pièce  vers  le  milieu  du  xii^  siècle  (11 50), 
Alegret,  p.  221  ;  elle  est  antérieure. 

4.  Pièce  no  XXXVI,  éd.  Dejeanne,  p.  174,  176,  strophes  6  et  7. 


2^0  P.    BOISSOXNADE 

résie  d'abord  au  Mans,  puis  à  Poitiers,  à  Bordeaux,  à  Sarlat, 
à  Périgueux,  à  Bergerac,  à  Cahors,  à  Toulouse  et  à  Albi, 
ameutant  les  populations  contre  l'Eglise  orthodoxe.  Saint  Ber- 
nard et  le  pape  Eugène  III  durent  intervenir  contre  l'hérésiarque 
et  ses  disciples,  qu'on  accusa  de  préconiser  la  révolution  sociale 
et  de  professer  des  doctrines  immorales,  semblables  à  celles 
qu'on  imputa  plus  tard  aux  Cathares  Albigeois.  On  possède 
précisément  une  lettre  de  saint  Bernard  adressée  au  comte  de 
Toulouse,  Alphonse  Jourdain  (1143),  où  l'abbé  de  Clairvaux 
trace  le  tableau  de  l'activité  du  propagateur  de  ces  «  mauvaises 
doctrines  »,  d'où  naît  le  libertinage  intellectuel  et  moral. 
Hildebert  de  Lavardin,  évêque  du  Mans,  portait  contre  Henri 
et  contre  ses  disciples  les  mêmes  accusations.  Il  prétend 
qu'Henri  poussait  au  mal  les  femmes  et  les  jeunes  garçons 
(jyiatronae  atque  imputes  pueri,  nani  utriiisque  sexus  iiîebalur  hno- 
ciiiio),  et  qu'il  abusait  de  ce  troupeau  de  fidèles  {plantas  ejus, 
chines,  ingnina  tenera  manu  dcnuiJcendo,  isti  plcni  tanti  viri 
lascivia  exhilaràti  el  aduUerii  enonnitate,  etc.).  Henfi  de  Lau- 
sanne emprisonné  à  Toulouse  serait  mort  dans  son  cachot, 
peut-être  par  le  poison,  peu  avant  1145  '.  Si  notre  hypothèse 
est  justifiée,  et  elle  semble  l'être  par  Tallusion  que  fait  Marcabru 
aux  «  mauvaises  doctrines  »  d'une  part,  et  à  la  «  valeur  »  d'Al- 
fonse,  le  mainteneur  de  la  «  paix  »,  c'est-à-dire  du  comte  de 
Toulouse,  le  correspondant  de  saint  Bernard,  la  poésie  du 
troubadour  serait  à  peu  près  de  l'époque  qui  vit  la  fin  de  l'hé- 
résie des  Henriciens  (1144  ou  1145). 

CONCLUSION 

Dans  l'étude  qui  précède,  à  la  lumière  des  textes  historiques, 
les  textes  littéraires  s'éclairent  d'un  jour  nouveau,  plus  net  et 
plus  précis  encore,  que  celui  que  l'éminent  romaniste  P.  Meyer 
avait  déjà  jeté  sur  ce  sujet.  D'abord,  si  Marcabru  a  pu  composer 
dès  II 30,  la  première  de  ses  pièces  qu'il  soit  possible  de  dater 
avec  certitude,  on  peut  en  déduire  qu'après  une  jeunesse  pauvre 
et  pénible,  où  il  se  forma  à  la  poésie  sous  l'inspiration  de  Cer- 

I.  Sur  cet  épisode  Mabillon,  Vetera  Analeda,  1675,  III,  312-515;  Dôllin- 
ger,  Bcitrii^e  -ur  Srktcno^eschichte  des  Miltelaîters  (Mùnchen,  iS^O),  repartie, 
76  ;  Vacandard,  Sui)it  Bernard,  tome  II  ;  Hist.  Litt.  France,  XIII,   90-9^. 


L  HISTOIRK    t)A\S    L  ŒUVRE    DK    MARCABRU  l^t 

camon,  il  n'a  pu  guère  arriver  à  trohar,  à  composer  lui-même, 
avant  un  certain  nombre  d'années  d'initiation.  Il  est  à  présu- 
mer qu'il  approchait  de  la  trentième  année  quand  il  composa 
la  pièce  où  il  maltraite  les  Angevins,  et  qu'il  devait  par  consé- 
quent être  né  dans  la  première  décade  du  xii^  siècle.  D'autre 
part,  il  résulte  de  l'examen  de  ses  poésies  que  le  plus  grand 
nombre  de  celles  qui  contiennent  des  allusions  historiques  sont 
relatives  au  dernier  duc  d'Aquitaine,  comte  de  Poitiers,  Gui- 
Ihem  VIII  (i  126-1 137)  et  que  ce  grand  seigneur  a  été  le  pro- 
tecteur constant  du  pauvre  troubadour  de  Gascogne.  Ce  der- 
nier a  célébré  d'abord  la  campagne  de  son  mécène  contre  les 
Angevins  dans  deux  de  ses  pièces.  Il  semble  avoir  pris  parti 
pour  lui  au  moment  du  schisme,  où  il  flétrit  la  servilité  de 
Lothaire  II  envers  Innocent  et  la  curie  romaine  (1133).  Il 
essaie  de  l'entraîner  à  la  croisade  contre  les  Sarrasins.  Il  vante 
sans  relâche  sa  valeur,  sa  prouesse,  sa  générosité.  Il  a  pleuré  sa 
mort  prématurée  dans  deux  de  ses  poésies,  où  se  manifeste  une 
vraie  douleur,  vive  et  profonde.  Il  a  associé  dans  son  culte  à 
Guilhem  VIII  le  frère  de  celui-ci,  Raimond,  prince  d'Antioche. 
Mais  il  n'a  pas  trouvé  auprès  d'Aliénor  et  de  Louis  VII, 
héritiers  de  l'Aquitaine,  la  même  protection.  Vainement,  il  a 
tenté  d'intéresser  le  nouveau  maître  du  Poitou  et  de  la  Guienne 
à  la  croisade  contre  les  Almoravides  (1138).  La  déconvenue 
de  Marcabru  apparaît  dans  la  froideur  avec  laquelle  il  men- 
tionne la  croisade  d'Orient  (i  146-47),  vers  laquelle  se  détourne 
l'effort  du  roi  de  France,  envers  lequel  il  montre  une  demi- 
hostilité.  Elle  est  aussi  visible  dans  une  autre  pièce  {Pois  l'in- 
veiiï),  où  il  flétrit  la  ladrerie  des  princes  qui  s'est  propagée 
d'Iispagne  en  France  et  en  Poitou.  Le  poète  a  connu  dans 
rOuest  deux  grands  seigneurs,  ses  confrères  en  poésie,  l'un 
Ebles  de  Ventadour  dit  le  Chanteur  (avant  1 152),  auquel  il 
oppose  une  conception  de  l'amour  plus  épurée  que  celle  qui 
régnait  parmi  les  anciens  compagnons  de  Guilhem  VII  le  Trou- 
badour. Il  a  été,  semble-t-il,  en  conmumion  d'idées  avec  le 
prince  de  Blaye,  Jaufré  Rudel,  qu'il  salue  dans  l'une  de  ses 
pièces  (1148).  Il  paraît  avoir  tenté  d'entrer  à  la  cour  du  comte 
de  Toulouse,  Alphonse  Jourdain,  dont  il  vante  la  valeur  en 
II 33,  et  il  est  possible  qu'il  l'ait  de  nouveau  célébré,  vers 
1144-45,  comme  défenseur  de  la  paix  religieuse.  Il  est  vraisem- 

Romaiiia,   XLVIII.  l6 


242  l>.    ROISSOWADË 

blablc  qu'il  .1  aussi  protessé  quelque  attachement  pour  le  sei- 
gneur de  Montpellier,  Guilhem  VIII.  Enfin,  il  a  certainement 
fait  un  court  séjour  dans  la  seconde  moitié  de  11 37  à  la  cour 
de  Béarn  ou  de  Morlâas,  auprès  de  la  veuve  et  de  la  fille  de 
Gaston  V,  Talèse  et  Guiscarde,  tutrices  du  vicomte  mineur, 
Pierre  de  Gavarret,  Il  est  resté  en  France  jusqu'à  cette  époque, 
non  sans  avoir  sondé  le  terrain  dès  1 133  auprès  du  roi  de  Léon 
et  de  Castille,  Alfonse  VII,  puis  en  11 37  de  nouveau,  auprès 
de  celui-ci,  en  même  temps  que  du  côté  du  prince  de  Portugal, 
Alfonse  Enriquez,  et  du  comte  de  Barcelone,  Raimond  Béren- 
guerlV.  Mal  accueilli  par  le  premier,  comme  le  montre  une 
de  ses  pièces  postérieure  à  11 38,  il  semble  s'être  intéressé  à 
la  croisade  catalane,  ainsi  que  le  prouve  l'allusion  d'une  autre 
pièce,  postérieure  à  la  fin  de  1148,  la  dernière  de  sa  vie  qu'on 
puisse  dater.  Mais  son  succès  semble  avoir  été  surtout  grand, 
pendant  quelques  années,  auprès  d'Alfonse  VII  de  Castille, 
devenu  empereur  d'Espagne.  Il  songe  à  se  rendre  auprès  de 
lui  dans  la  seconde  moitié  de  1 137.  La  plus  belle  de  ses  poésies, 
le  chant  de  la  croisade  contre  les  Almoravides,  a  été  composée 
presque  certainement  au  printemps  ou  dans  l'été  de  1138. 
Courte  période  d'enthousiasme  qui  se  termine  par  une  décep- 
tion, dont  deux  poésies  marquent  les  étapes.  Dans  la  première, 
le  troubadour  essaie  de  reconquérir  sa  faveur  qu'il  sent  décliner 
à  la  cour  de  Castille.  Dans  la  seconde,  la  rupture  est  consom- 
mée; le  poète  abaisse  le  prince  qu'il  a  exalté,  et  accable  de  ses 
sarcasmes  le  troubadour  gascon  qui  a  essayé  de  le  remplacer. 
Marcabru  a  probablement  quitté  l'Espagne  avant  1144  ou  1145, 
époque  où  il  semble  être  revenu  en  France,  comme  paraissent 
le  prouver  les  pièces  où  il  fait  allusion  à  la  propagande  des 
Henriciens  (1141-1145),  au  départ  des  croisés  pour  l'expédi- 
tion d'Orient  (1146-1147),  et  au  séjour  de  Jaufré  Rudel  en 
Terre-Sainte  (1147-1148).  Avec  les  éléments  qui  proviennent 
de  ses  poésies,  comparés  à  ceux  que  fournissent  les  chroniques 
et  les  documents  de  l'histoire  de  France  et  d'Espagne,  on  peut 
non  seulement  fixer  la  chronologie  d'une  douzaine  de  ses  pièces, 
mais  encore  faire  revivre  pour  une  part,  avec  quelque  netteté, 
la  physionomie  d'un  des  plus  anciens  représentants  de  la  poé- 
sie romane,  qui  eut  la  personnalité  la  plus  originale,  sinon  la 
plus  attrayante. 

P.   BOISSONNADE, 


DES    VILAINS 

ou 

DES    XXII    MANIERIES    DE    VILAINS 


La  pièce  intitulée  Des  vilains  par  les  copistes  anciens  et 
souvent  Z)é'5  XXIII  manières  de  vilains  par  les  critiques  modernes 
a  été  publiée  d'abord,  en  1833,  P^'*  Francisque  Michel  ',  puis, 
en  1834,  par  Achille  Jubinal  ^,  avec  des  notes d'Eloi  Johanneau. 

Francisque  Michel  et  Jubiual  n'en  ont  connu  que  le  manu- 
scrit fr.  1553  (anc.  7595)  delà  Bibliothèque  nationale:  nous 
l'appellerons  A.  La  même  bibliothèque,  sous  la  cote  fr.  12581, 
en  possède  un  deuxième  :  nous  l'appellerons  B.  La  présence  de 
notre  pièce  dans  ce  nouveau  manuscrit  n'est  pas  signalée  par 
les  volumes  manuscrits  du  Dépouillement  méthodique,  mais 
elle  l'est  par  le  Catalogne  général  imprimé  de  la  Bibliothèque  '. 

La  version  de  B  est  sensiblement  plus  étendue  que  celle  de 
A.  On  peut  préciser  en  disant  qu'elle  en  est  une  amplification. 
Il  y  en  a  plusieurs  indices.  L'insertion  des  vers  37-8,  par 
exemple,  aboutit  à  la  répétition  d'une  même  expression  à  très 
peu  de  distance  (la  maie  honte,  v.  37  et  39)  et  à  la  forma- 
tion d'un  groupe  de  vers  monorimes.  De  même,  les  vers 
140-1  ont  l'inconvénient  de  faire  avec  leurs  deux  voisins  un 
autre  quatrain  monorime,  sans  compter  qu'ils  rendent  vicieuse 
la  syntaxe  du  vers  142  où  l'on  voudrait  une  îormQ  puissent  au 
lieu  de  puist.  Quant  au  long  développement  des  vers  59-130, 
il  est  littérairement  très  inférieur  au  reste,  pauvre  d'expression, 
alourdi  par  les  platitudes  et  les  redites,  négligé  dans  la  forme. 

1.  Paris,  Sylvestre,  1855;  15  p.,  in-S». 

2.  Paris,  Sylvestre,  Johanneau  et  Techener,  1834;  32  p.,  in-S". 

3 .  Le  ms.  24432  du  fonds  français  contient,  au  bas  du  fo  47  vo,  la  rubrique 
Ci  commance  la  letanie  aus  vilains.  Mais  le  f»  48  ayant  disparu,  la  pièce  elle 
même  est  perdue. 


1^^  Ë.    FARaL 

Cette  version  amplifiée  n'est  pourtant  pas  sans  intérêt.  Elle 
permet  d'éclaircir  le  sens  de  plusieurs  passages  de  la  version  A 
et  d'en  combler  quelques  lacunes  ;  elle  jette  dussi  une  certaine 
lumière  sur  l'histoire  du  genre  assez  singulier  auquel  appar- 
tient la  pièce.  Nous  en  publions  le  texte,  en  n'y  introduisant 
qu'un  minimum  de  corrections.  Toutes  les  leçons  propres  à  A, 
variantes  de  sens  et  variantes  graphiques  (ces  dernières  ont  ici 
leur  importance  en  raison  des  difficultés  lexicologiques)  ont  été 
reproduites  au  bas  des  pages. 


Examinons  d'abord  l'œuvre  sous  sa  forme  primitive,  c'est-à- 
dire  sous  la  forme  où  l'oftVe  le  ms.  A. 

Dirigée  contre  les  vilains,  et  brutale  à  l'extrême,  elle  serait 
d'une  inspiration  odieuse,  s'il  fallait  la  prendre  au  sérieux  et 
pour  l'expression  d'un  sentiment  sincère.  Il  est  certain  qu'on 
ne  saurait  attribuer  à  l'auteur  beaucoup  de  délicatesse  :  toutefois, 
il  importe  de  considérer  que  sa  satire  se  rattache  à  une  tradition 
littéraire  qui  ne  procédait  pas,  sans  doute,  d'un  cœur  très  géné- 
reux, mais  où  la  part  de  la  convention  était  assez  large  et  qui 
n'impliquait  pas  une  haine  aussi  véritable  qu'on  serait  tenté  de 
le  croire  de  prime  abord.  Les  Filâins  entrent  dans  cette  abon- 
dante série  d'écrits  satiriques  qui  prennent  les  rustres  pour 
cible  et  qui  sont  plus  méchants  d'apparence  que  de  fond.  Ils 
n'impliquaient  pas,  de  la  part  des  auteurs,  beaucoup  de  charité 
chrétienne,  mais  ils  ne  supposaient  pas  non  plus  des  sentiments 
tout  à  fait  inhumains  \ 

La  forme  particulière  que  revêt  ici  la  satire  est  intéressante. 

Une   partie  en    prose,    la    première,    considérée  isolément, 

I .  Pour  l'étude  de  la  littérature  dirigée  contre  les  vilains,  voir  :  Histoire 
iltér aire  de  la  France,  t.  XXIII,  p.  1^4;  Romania,  t.  XII  (1883),  p.  15,  et 
t.  XXIV (1895),  p.  42  ;  F.  Novati,  Carmina  medii  aevi,  p.  25-38  ;  O.  Reich, 
Beilrcige  :;iir  Kenntnis  des  Bauernleheiis  iin  alten  Franhreich  auf  Grund  der 
leitgenôssischen  Literatur,  Gôttingen.  1909.  Ce  dernier  travail  contient  une 
bibliographie  à  laquelle  il  faut  ajouter  :  A.  Joly,  De  la  condition  des  vilains 
au  moyen  dge  d'après  les  fabliaux  (Mémoires  de  V Académie  de  Caen,  1882, 
p.  445-92),  et  A.  Ledieu.  Lesvilains  dans  les  œuvres  des  trouvères,  Paris,  1890, 
in- 12. 


DES  yiLAIK'S  245 

rappelle,  à  certains  égards,  ces  états  du  monde,  images  ou 
miroirs,  où  les  moralistes  et  les  satiriques  ont  décrit  et  souvent 
vitupéré  les  «  manières  »  '  de  telle  ou  telle  classe  sociale. 

D'autre  part,  elle  se  rattache  au  genre  curieux  formé  par  ces 
énumérations  ou  dénombrements  dont  fournissent  des  exemples 
le  poème  des  Sis  manières  de  fols-  et  le  passage  de  la  Rioîe  du 
monde  en  prose  où  il  s'agit  des  «  douze  manières  de  jeune  »  '. 
Ce  dernier  texte  aide  à  saisir  le  procédé  employé  dans  Les 
rHains  et  qui  consiste  à  distribuer  des  êtres  ou  des  objets  en 
un  nombre  défini  de  catégories  et  à  caractériser  chacune  de 
celles-ci.  L'effet  comique  résulte  de  l'inattendu  de  la  classifi- 
cation et  de  la  nature  des  éléments,  généralement  satiriques, 
introduits  dans  la  définition  de  chaque  classe.  Notre  auteur  a 
recueilli  un  certain  nombre  de  traits,  gestes  et  propos,  propres 
aux  vilains,  et  de  chacun  de  ces  traits  il  a  fait  la  caractéristique 
d'un  type,  qu'il  a  baptisé  d'un  nom.  Le  plaisant  du  dévelop- 
pement consiste  dans  l'évocation  pittoresque  de  certaines  atti- 

1 .  C'est  précisément  le  terme  employé  dans  le  fameux  Livre  des  Manières 
attribué  à  Etienne  de  Fougères,  la  plus  ancienne,  en  français,  des  oeuvres  de 
ce  genre,  et  qui  ouvre  la  série  formée  par  la  Bihle  Gtiiot,  la  Bible  au  seigneur 
de  Berié,  etc.  Sur  le  groupe  d'écrits  que  constituent  les  Etats  du  monde, 
voir  P.  Meyer,  Fragments  d'un  poème  sur  les  états  du  monde  (Romania,  t.  IV, 
1875,  p.  385). 

2.  Publié  par  Jubinal,  dans  son  Nouveau  recueil  de  contes,  dits,  fabliaux, 
t.  II,  p.  65. 

3.  Edit.  P.  Ulrich  (Zeitschrift  Jïir  romanische  Philologie,  t.  VIII,  1884), 
p.  282-3.  Il  y  a,  dans  la  même  pièce,  d'autres  exemples  de  dénombrements. 
Le  jongleur  explique  (p.  286  et  p.  287)  que,  lorsqu'il  va  à  l'église,  il  prie  Dieu 
de  le  garder  «  de  .vi.  mestiers  et  de  .vu.  coses  »,  qu'il  expose.  Il  explique 
aussi  (p.  286  et  p.  287)  que,  s'il  était  riche,  il  n'aurait  que  six  «  serjans  », 
et  il  dit  lesquels.  Dans  le  ms.  de  Berne  (éd.,  p.  282-3),  l'énumération  des 
douze  manières  de  jeûne  commence  en  ces  termes  :  «  Il  sont  au  siècle  .xii. 
manières  déjeunes  et  .m.  pointures,  .iiii.  manières  de  vilains,  .iiii-^x.  manières 
décontenances,  .xiv.  manières  de  plais,  .xxxv.  manières  de  maladies  et 
.xvii.  manières  de  fors  do  sens,  .xv.  manières  d'ivreces,  .xiii.  manières  de 
contenances  d'une  barbe  rese,  .xi.  manières  de  mantel  de  cendal  porter,  .ix. 
manières  d'un  gans  enfermer,  dont  je  sai  totes  les  manières  conter.  »  Voir 
encore  dans  YHerberie  en  prose  d'un  anonyme  les  «  .v.  mannieres  de 
choses  dont  li  preudom  doit  bien  croire  sa  preude  feme  »  :  elles  sont 
énumérées  au  long;  etç, 


2-]  6  E.    FARAL 

tudes  des  personnages  et  dans  la  laçon  burlesque  dont  leurs 
particularités  ont  été  classifiées. 

Quant  au  nombre  des  «  manières  »,  qui  est  de  vingt-trois, 
et  qui  peut  paraître  surprenant  de  prime  abord,  c'est  celui  des 
lettres  de  l'ancien  alphabet  latin. 

La  seconde  partie  de  la  pièce,  qui  est  versifiée,  exploite  le  pro- 
cédé de  travestissement  que  d'autres  trouveursdu  même  temps 
ont  appliqué  au  Credo,  au  Pater,  à  Y  Ave',  etc.  Elle  comprend 
d'abord  une  prière  où  l'auteur  appelle  sur  les  vilains,  non  pas 
la  bénédiction  divine,  mais  tous  les  fléaux  qui  peuvent  assaillir 
le  corps  d'un  homme  (v.  r-30)  :  c'est  une  parodie  de  la  prière 
pro  aliquo,  suivie  d'une  seconde,  qui  parodie  les  litanies  des 
saints  (v.  41-58): 

Kyrie,  eleison. 

Christe,  eleison. 

Kvrie,  eleison. 

Christe,  audi  nos. 

Christe,  exaudi  nos. 
Pater  de  coelis  Deus,  miserere  nobis. 
Fili  redemptor  mundi  Deus,  miserere  nobis. 
Spiritus  sancte  Deus,  miserere  nobis,  etc. 

après  quoi  viennent  les  invocations  à  la  Vierge,  à  saint  Michel, 
saint  Gabriel,  saint  Raphaël,  aux  anges,  aux  saints  ordres  des 
Esprits  bienheureux,  à  saint  Jean-Baptiste,  etc.  Le  jongleur  a 
suivi  cet  ordre  jusque  dans  le  détail,  «  farcissant  »  son  texte 
d'un  latin  qui,  à  une  bouffonnerie  près  (v.  48),  se  contorme  à 
la  formule  liturgique.  La  pièce  s'achève  par  une  parodie  de 
bénédiction  (v.  137-44). 

* 

*  * 

La  version^  diffère  par  plusieurs  traits  de  la  version^,  mais 
principalement  par  l'addition  des  vers  59-130.  Le  remanieur 
prolonge  d'abord  la  liste  des  saints  invoqués,  en  suivant  à  peu 
près  l'ordre  traditionnel  des  litanies.  Le  détail  le  plus  notable 
est  qu'ily  fait  entrer  sainte  Marie  l'Égyptienne,  sainte  Paix  et 

I .  Voir  E.  Ilvonen,  Parodies  de  thèmes  pieux  dans  la  poésie  française  du 
moyen  d^e,  Paris,  1914. 


DES  riL.nNs  247 

sainte  Concorde.  Il  invective  ensuite  tous  les  ennemis  des 
clercs  et  de  la  clergie  (v.  75-1  ro)  et  il  prie  Dieu  de  leur  adresser 
toute  une  kyrielle  de  maladies  (v.  1 1 1-30).  Cette  longue  inser- 
tion est  maladroite  :  les  vers  73-4  y  répètent  les  vers  135-6; 
la  seconde  énumération  de  maladies  n'est  qu'une  misérable 
redite  des  vers  1-28;  etc.  Mais  il  n'est  pas  sans  intérêt  d'y 
observer  l'attitude  particulière  du  nouvel  auteur.  Il  ne  s'agit 
plus  pour  lui  d'une  charge  bouffonne  contre  les  vilains:  il 
laisse  paraître  son  souci  exprès  de  faire  l'éloge  des  clercs.  La 
même  préoccupation  perce  bien  aux  vers  29-34  ^^  ^^  version 
J,  mais  sans  fausser  la  direction  générale  du  développement; 
ici,  au  contraire,  l'idée  revient  avec  insistance  et,  si  l'auteur 
fonce  sur  l'ennemi,  c'est  en  raison  du  dédain  que  celui-ci 
manifeste  pour  les  clercs  (voir  v.  86,  90-110,  iri-2).  Par  là, 
la  pièce,  dans  sa  seconde  forme,  se  rapproche  sensiblement 
de  ces  dits  de  métiers  '  où  un  jongleur  loue  les  mérites  de 
telle  ou  telle  classe  d'artisans  et  réclame  le  salaire  de  son 
éloge:  elle  a  bien  cet   air  de   panégyrique  intéressé. 


A  quel  public  l'œuvre  s'adressait-elle  ?  A  qui  la  doit-on  ? 
Les  vers  31-4  indiquent  assez  clairement  que  l'auteur  de  la 
rédaction  A  composait  pour  des  clercs  qui  l'en  récompensaient. 
Ces  mêmeb.  vers  nous  montrent  en  lui  un  homme  qui  faisait 
profession  de  ce  genre  d'occupation  et  qui  en  vivait  :  un  jon- 
gleur. On  en  peut  dire  autant  de  l'auteur  de  la  rédaction  B. 

Décider  où  et  quand  la  pièce  a  été  composée  n'est  guère 
facile. 

Pour  la  détermination  du  lieu  d'origine  de  A,  les  ressources 
offertes  par  la  langue  se  bornent  aux  trois  rimes  suivantes  : 
clergie:  foroie(2C)-7,o)^  letanie:  esbanie  (}y6),  Michiel  :  ciel  (53- 
4).  Ces  rimes  attestent  :  1°  la  réduction  de  -iee  a  -ie  pour  le  par- 
ticipe féminin  deforgier;  2°  la  réduction  de  ci  à  /  dans  la  forme 
esbanie   (au  lieu   de  esbaneié);    3°    peut-être    la  prononciation 

i.  Publiés,  pour  la  plupart,  par  A.  Jubinal.  Voir /o«o'/«?<r5  e/  trouvères, 
p.  127  et  p.  138;  Nouveau  recueil  de  contes,  t.  II,  p.  96;  et  la  publication 
V  Artiste,  iodée.  1837.  Voir  aussi  Montaiglon  et  Raynaud,  Recueil  des  fabliaux, 
X.  II,  n".xxxvii, 


2-^8  E.    FARAL 

chuintante  de  c  dans  ck\.  Le  premier  de  ces  traits,  bien  qu'on 
le  rencontre,  au  xiii''  siècle,  dans  des  textes  de  TIle-de-France, 
est  surtout  picard.  Le  second  paraît  avoir  été  surtout  anglo- 
normand  et  picard.  Le  troisième  serait  picard.  Picard  donc, 
semble-t-il,  serait  l'auteur  de  la  pièce.  Mais  il  n'en  résulterait  pas 
qu'il  l'eût  composée  en  Picardie.  Il  parle,  en  un  endroit,  du 
«  vilain  baboin  »,  «  qui  va  devant  Nostre-Dame  à  Paris». 
L'expression  (si  elle  n'a  pas  été  modifiée  par  un  copiste)  semble 
indiquer  qu'il  n'a  pas  composé  à  Paris  :  il  n'eût  pas  jugé  néces- 
saire, autrement,  d'indiquer  le  nom  de  la  ville.  D'autre  part, 
le  trait  même  qu'il  imagine  suppose  qu'il  connaissait  Paris  et 
qu'il  s'adressait  à  un  auditoire  qui  le  connaissait  aussi  :  il 
devait  donc  se  trouver,  quand  il  a  écrit,  dans  une  région  voisine 
de  la  capitale.  Il  serait  intéressant  de  savoir,  par  ailleurs,  • — 
mais  on  ne  peut  en  décider  —  si  le  nom  de  Khilc^  donné  par 
le  ms.  B  en  un  passage  où  le  scribe  de  A  a  commis  une  omis- 
sion, fliisait  partie  delà  version  primitive.  Saint  ^\v\t{Rcgu\us) 
avait  été  évêque  de  Senlis,  où  sa  mémoire  était  demeurée  en 
grande  vénération  ;  et,  bien  que  sa  célébrité  se  fût  étendue  au 
loin  et  qu'il  soit  mentionné  dans  le  texte  des  litanies  de  nom- 
breuses églises  de  cette  époque  ',  on  serait  porté  à  croire  que, 
si  son  nom  avait  été  donné  à  une  espèce  de  poirier,  ce  devait 
être  dans  une  contrée  où  il  était  particulièrement  vivant. 
Senlis,  peu  éloigné  de  Paris,  est  bien  sur  la  route  de  Picardie 
et  répond  à  ce  que  nous  avons  précédemment  supposé  du  lieu 
d'origine  de  la  pièce.  Mais  tout  cela,  en  somme,  n'est  qu'une 
hypothèse  assez  mal  étayée  de  preuves.  —  Pour  ce  qui  est  de 
la  date,  le  moment  où  furent  dressées  les  statues  de  la  façade  de 
Notre-Dame  (début  du  xiii*  s.)  fournit  un  terniiims  a  qiio  et 
celui  où  fut  écrit  le  manuscrit  (fin  du  xm^  s .  )  un  lerminus  ante 
quem.  La  pièce  se  situe  donc  dans  la  seconde  moitié  du  xiii' 
siècle,  résultat  que  confirment  l'analogie  de  pièces  du  même 
genre  et  aussi  l'état  de  la  morphologie,  qui  est  bien  conservée, 
à  ceci  près  que  la  première  personne  de  Ymàic^ùî  esbanie  porte 
déjà  un  e  final  analogique  ^ 

1 .  Voir,  dans  Its  sacramentaires  étudiés  par  L.  Delisle  {Mémoires  de 
r Académie  des  Inscriptions,  t.  XXII,  1886),  le  calendrier  d'Amiens  (p.  130), 
et  les  litanies  de  Saint-Denis  (p.   325)  et  de  Winchcombe  (p.  367). 

2.  A  moins  ou'on    ne  prenne  cette  forme  pour  un  subjonctif.  La  propo- 


DES  VI  LAIS  S  2  19 

De  hi  rédaction  BW  est  impossible  de  rien  dire  de  très  précis. 
Touchant  sa  provenance,  la  nmt  f orgie:  cortoisie  (37-8)  ne 
saurait  fournir  une  base  de  raisonnement  solide  :  elle  est  calquée 
sur  la  mwQ clergie:  forgie  (29-30)  de  la  rédaction  A.  Les  rimes 
ùvifês:fes  (65-6)  et  mcstier  :  trahuchier  (84-5)  sont  bien  trop 
répandues  au  xiii*  siècle  pour  désigner  sûrement  telle  ou  telle 
région.  Enfin,  la  nme  huche:  trabiiche  (121-2)  offre  des  diffi- 
cultés de  sens  qui  ne  permettent  pas  de  l'utiliser.  Si  l'on  exa- 
mine le  contenu  du  texte,  on  relève  d'abord  la  substitution  de 
s.  Varain  cas.  Gillain,  au  vers  10  ;  mais  s.  Véran,  dont  il  est 
ici  question,  était  connu  en  de  nombreux  endroits.  D'autre  part, 
la  litanie  contient  une  invocation  à  s'^  Marie  l'Égyptienne,  à 
s''  Paix  et  à  s'^  Concorde  (v.  67  et  71).  Des  reliques  de  s'^ 
Marie  l'Égvptienne  passaient  pour  avoir  été  apportées  très 
anciennement  à  Tournai  par  l'évêque  Eleutherius  qui  les  aurait 
obtenues  à  Rome  ;  mais  dès  la  fin  du  xii^  siècle,  le  culte  de  la 
sainte  s'était  répandu  très  largement  et  les  bréviaires  de  très 
nombreuses  églises  inscrivent  son  nom  dans  le  texte  des  lita- 
nies des  saints.  Quant  à  s'^  Paix  et  cà  s'^  Concorde,  ont-elles 
réellement  reçu  un  culte  dans  telle  ou  telle  église?  ou  bien  ne 
sont-elles  qu'une  invention  du  poète  ?  Je  ne  sais.  On  remar- 
quera seulement  que  le  bréviaire  porte,  parmi  les  vœux  des 
litanies  des  saints  :  «  Ut  regibus  et  principibus  christianis  pacem 
et  veram  concordiam  donare  digneris,  te  rogamus.  » 

DES    VILAINS 

Il  a  en  cest  siècle  .xxiii.  manières  de  vilains  ;  c'est  a  savoir  :  arcevi- 

lains,  mategrins  et  primatoires,  vilains  porcins  et  vilains  cheuins,  vilains 

tubez    et   double    tubez,    vilains   pou  covez   et   vilains  mossuz,    vilains 

rammages  et    vilains  asnins,    vilains    purs  et    vilains    baboins,    vilains 

5  marçois  et  vilains  princes,  vilains  cornuz  et  vilains  chapetois,  vilains  ferrez' 

sition  qui  contient  le  verbe  peut,  en  effet,  s'entendre  comme  une  proposition 
circonstancielle  de  but. 

Ms  A.  Chi  ensaingne  qantes  manières  i  sont  de  vilains  —  i  manières  — 
c'est  a  savoir  manque  — 2  archevilains  et  mategris  —  pr.  et  v.  porchins  — 
V.  kiennis  et  v.  tubes  et  doubles  tubes  et  v.  poi  —  5  covers  —  moussus  et  v. 
—  asnins  et  v.  —  4  babuins  et  v.  marchois  —  5  p.  et  v.  cornus  —  ch.  et  v.  ferrés 


2)0  E.    FARAL 

et  vilains  apensez,  vilains  croperez  et  vilains  marnerez,  vilains  escrcvci- 
cerez  et  vilains  entez. 

Or  vos  dirons  de  quoi  il  servent. 

Li  arcevilains  anunce  les  festes  desouz  l'orme  devant  le  mostier'.  Li 

10  mategrins  si  est  cil  qui  siet    ou  chancel  avec  les  autres  clers  et  torne  les 

fuillez  dou  livre  et  va  au  prone  avant  que   li  prestes*.  Li  primatoires  si 

est  cil  qui  porte  la  croiz  d'argent  et  Tiave  beneoite  antor  le  mostier  '.  Li 

Ms.  E.  7  Les  mots  vilains  croperez  se  trouvent  placés  après  escreveicerez.  Le 
mot  et  que  je  place  ici  après  croperez  vient  après  marnerez.  L'ordre  de  rènumè- 
ratioii  de  B  ne  correspond  donc  pas  à  celui  de  A  et  surtout  ne  correspond  pas  à 
celui  dans  lequel  rénumération  est  reprise  au  paragraphe  suivant.  Il  in  a  paru 
nécessaire  de  le  corriger. 

Ms.  A.  6  apenssés  et  v.  crouperés  et  v.  marnerés  et  v.  escrevicerés  — 
7  entés  —  8  Chi  ensaingne  de  coi  il  servent  —  9  archevilains  anonche  — 
fiestes  desous  —  monstier  —  10  mategris  —  cius  ki  siet  avoec  les  clers  el 
monstier  et  torne  les  fuelles  —  1 1  et  vient  au  prosne  —  av.  ke  li  prestres 
—  primatores  —  12  cieus —  crois  et  l'evebenoite  entor  le  monstier 

1 .  Le  titre  d'archivilain  paraît  avoir  été  une  appellation  officielle.  C'est  ce 
qui  résulterait  de  ce  passage  du  Chronicon  Andrense  (d'Achery,  Spicilegium, 
t.  IX,  p.  661)  :  «  Proditionem  detestabilem  hujus  Andrensis  ecclesiae  paro- 
chiani  in  die  Paschae  circiter  viginti  duo,  inter  quos  erant  archivillani 
quatuor,  Guido  scilicet  et  Willelmus  vavassores,  Reinerus  et  Daniel  minis- 
teriales,  in  enormem  ecclesiae  laesionem  moliti  sunt.  »  Ici,  c'est  par  dérision 
que  le  jongleur  l'applique  au  crieur  de  fêtes.  Les  fêtes  religieuses  proprement 
dites  étaient  annoncées  dans  l'église,  du  haut  de  la  chaire.  Les  réjouissances 
qui  les  accompagnaient  l'étaient,  le  dimanche,  à  la  sortie  de  la  messe,  sur  la 
place. 

2.  Godefro\'  traduit  niategrin  par  «  très  dévot  »,  d'après  le  seul  texte  que 
nous  avons  ici.  M.  L.  Sainéan  conserve  ce  sens,  qu'il  dérive  de  celui  de 
«  chat  triste  ».  Voir  Lrt  création  métaphorique  en  français  et  en  roman  :  Le  chat 
(Beihefle  ^ur  Zeitschi/t  fur  romanische  Philologie,  t.  I,  1905),  p.  69  ;  pour  l'idée 
de  dévotion  attachée  à  celle  de  chat,  voir  p.  38  et  65  ;  pour  la  signification  de 
grin,  voir  p.  22  et  78.  L'explication  me  paraît  incertaine,  sans  que  je  sache 
laquelle  lui  préférer.  Il  existe  un  mot  matagrin,  qui  désigne  une  sorte  de 
marteau.  On  le  trouve  aujourd'hui  encore  comme  nom  patronymique.  Dans 
VEsloire  du  S.  Graal  (Bibl.  nat.,  rns.  lat.  304),  le  chef  des  païens  qui  accueille 
Joseph  d'Arimathie  dans  la  forêt  de  Broceliande  s'appelle  Mategran.  Il  se 
convertit  ensuite.  Dans  les  chansons  de  geste,  Malefelon,  Matefier,  Matelion, 
Matamar  sont  tous  des  noms  de  Sarrasins. 

3 .  Le  titre  à^  primatoire  est  peut-être  une  invention  fantaisiste.  Un  laïque, 


DES"  ni.HS'S  2)  I 

vilains  porcins  est  cil  qui  iabeure  es  vignes  et  ne  vuet  anseingnier  le  che- 
min as  trespassanz,  ainz    dit  a  chascun  :  «  Vos  le  savez  miaus  que  je  ne 

13  fais  »'.  Li  vilains  chenins  si  est  cil  qui  siet  devant  son  huis  a  la  feste  et 
moque  chascun  qui  va  par  devant  lui  et  dit,  s'il  voit  venir  .1.  gentil  home 
qui  porte  un  esprivier  sus  son  poig  :  «  Ha  !  fait  il,  cil  huas  mangera 
enquenuit  une  geline  et  mi  enfant  en  fuissent  tuit  saoul!  »^  Li  vilains 
tubez  si  est  cil  qui  a  uns  sollers   liés  chauciez,  don   les  oroilles  pendent 

20  contreval  et  a  le  pooir  Tapostolc,  car  il  lie  et  deslie  en  terre  >.  Li  doubles 


Ms.  .-/.  15  porchins  —  cil  ki  labore  —  ensaingnier  —  14  trespassans,  ains 
dist  a  caschuns  —  savés  mieus  ke  —  15  faic  —  kienins  —  ki  —  h.  les  fiestes 
et  les  diemenche  et  moke  —  16  cascun  qu'il  voit  venir  par  —  dist  si  voit  — 
17  ki  ait  l'esprivier  sor  le  puing  —  18  ankenuit  —  19  tubes  —  cius  ki  — 
sollers  lois  dont  les  orelles  —  20  tiere 

un  vilain  pouvait  être  employé  à  porter  la  croix  et  l'eau  bénite  lorsque  le 
prêtre  sortait  de  l'église  pour  une  bénédiction.  L'auteur  l'intitule  primatoire 
parce  que  c'était  un  privilège  des  hauts  dignitaires  de  l'Église  d'aller  précédés 
de  la  croix.  Peut-être  aussi  a-t-il  mis  un  calembour  dans  croix  d'argent,  la 
croix  d'argent  étant  une  pièce  de  monnaie. 

1.  Le  vilain  est  ordinairement  «  porchier  »,  gardien  de  porcs.  Il  est  ici 
«  porcin  »,  parce  qu'il  se  montre  bourru  et  grognon,  aussi  peu  avenant  qu'un 
porc. 

2.  Le  vilain  «  chenin  »,  assis  sur  le  pas  de  sa  porte,  aboie  comme  un 
chien  après  les  passants.  Dans  l'appellation  ainsi  justifiée  entre,  de  plus,  l'idée 
d'  «  être  vil  »  ljUi  en  fait  habituellement  le  fond.  Aux  exemples  du  mot  pris 
en  ce  dernier  sens  et  cités  par  Godefroy  ajouter  Renaud  de  Montaiihan,  éd. 
H.  Michelant,  p.  376,  v.  9  :  «  Va  tost,  fait-il,  avant,  filz  à  p.  .  .,  canin.  »  — 
Le  sens  des  paroles  attribuées  au  vilain  est  le  suivant  :  «  Et  dire  que  ce  hua 
mangera  ce  soir  une  poule  qui  suffirait  à,  repaître  tous  mes  enfants  !  »  Il 
appelle  l'épervier  hua  par  dépit  et  mépris.  Hua  est  un  autre  nom  de  r«  escoufle  » 
(milan),  oiseau  voleur,  et  surtout  de  poules  (voir  Godefroy  sous  ce  mot,  et 
V Escoufle,  V.  6812).  JeanRenart  s'excuse  (v.  9073)  d'avoir  donné  à  son  roman 
ce  titre  à' Escoufle,  qui  est  un  nom  «  laid  ».  ^  Quant  aux  sentiments  du 
vilain,  ce  sont  ceux  d'un  homme  qui  compare  amèrement  sa  pitance  à  celle 
de  l'épervier  :  lui-même  mange  rarement  de  la  viande.  Le  Livre  des  Manières, 
V.  689  ss.,  note  à  la  fois  les  privations  du  paysan  et  ses  mouvements  de 
révolte.  Il  faut  aussi  rapprocher  de  notre  passage  la  scène  à'Aucassin  et 
Xicolete  où  le  vilain  s'indigne  de  voir  le  damoiseau  Aucassin  pleurer  sur  la 
perte  de  son  lévrier,  un  «  chien  puant  »,  alors  que  lui,  qui  a  perdu  ses  bœufs, 
a  bien  autrement  sujet  de  se  plaindre. 

5.   T'«/y' signifie  «  pattu  ».   Le   sens  est   assez  clairement  indiqué  parle 


252  E.    r/vKAL 

tubez  si  est  cil  qui  a  une  hucses  coupées  ou  il  a  noiaus  par  dairicre  et  les 
claime  l'an  portes  coleices".  Li  vilains  pou  covez  si  est  cil  qui  n'a  entre  la 

Ms.  A.  21  tubes — ki — 21  deriere —  22  clament  portes  couleices —  22  poi 
couvés  —  ki  —  le  ch.   et  le  pié 

passage  d'A.  Greban  que  cite  Godefroy  («  coulons  tubes  »).  11  faut  y  ajouter 
ceux  qu'a  relevés  Fr.  Michel  :  Renaît  le  Nouvel,  éd.  Méon,  t.  IV,  p.  151  : 
157     Si  i  fu  Watiers  li  oisons, 
Tubes  et  Duins  li  coulons, 
et  p.  149:  • 

629     Tubes  et  Duins  li  coulons. 
Fr.  Michel  remarque  ici  que  les  «  sollersliés»  étaient  une  chaussure  portée 
par  les  pauvres  gens.  Il  cite   le  passage  du  Châtelain  de  Coiici  où  l'amant  de 
la  dame  de  Faïel  vient  la  voir  sous  le  déguisement  d'un  mercier  : 
6610     Panier  quist  et  soîers  loiés 

Et  houcette  d'un  burel  griés. 
C'est    une    indication    analogue  qu'on    peut  tirer   de   la   pièce    publié   par 
Bartsch,  Romances  et  ùastoureîles,  p.  184,  que  cite  Godefroy  : 
Au  fil  dame  Marie, 
Robinet  le  cortois, 
Qui  me  chance  et  lie. 
Dans  Aucassin  et  Nicolete,  le  vilain   que  rencontre  Aucassin  est  chaussé  de 
houseaux  et  de  souliers  de  cuir  de  bœuf  serrés  par  une  corde  jusqu'au-dessus 
du  genou.  Au  contraire  les  souliers  élégants  étaient  lacés:  souliers  «  a  las», 
souliers  «  laceïs  «,  «  sotulares  laqueati  ».  Voir  Roman  de  la  Rose,  éd.  E.  Lan- 
glois,  v.  2149,  et  la  note  de  l'éditeur.  L'opposition  entre  les  deux  sortes  de 
chaussures  est  indiquée  dans  le  fabliau  de  Boivin  de  Provins  (A.  de  Moutaiglon 
et  G.  Raynaud,  Recueil  général  des  fabliaux,  t.  V,  p.  52)  : 
Ses  sollers  ne  sont  mie  a  las, 
Ainz  sont  de  vache  dur  et  fort  ; 
et  dans   la  Riote  du  Monde   (ms.  de  la  B.  N.  fr.     1553,  éd.  Ulrich,    dans 
Zeitschrift  fi'tr  rom.  Philologie,  t.  VIII,  1884,  p.  284)  : 

Se  je  ai  estrois  solers,  «  cil  la  n'est  mie  si  estrois  chauchiés  por  moi  »  ;  se 
j'ai  lees  hueses,  «  Va  au  bos,  si  prenderas  des  singes  ». 

Il  résulte  de  ces  textes  que  lacé  signifie  «  maintenu  par  des  lacets  qui 
passent  dans  des  œillets  »,  et  lié  «  maintenu  par  un  lieu  qui  passe  autour  de 
la  chaussure  ». 

Il  y  a  un  calembour  dans  lie  et  deslie  en  terre.  C'est  la  formule  de  l'un  des 
pouvoirs  pontificaux.  Le  vilain  lie  et  délie  «  en  terre  »  parce  que  ses  chaussures 
traînent  sur  le  sol. 

I.  Celui-ci  est  doublement  pattu  parce  que  sa  chaussure  couvre  sa  jambe 
jusqu'en    haut   :    il  a  non    seulement    des   souliers,    mais    des    houseaux. 


DES  VILAINS  253 

cheville  dou  pié  et  le  genoil  que  demi  pié  et  a  assez  de  .11.  aunes  de  burel 
a  faire  cote  et  sercot  '.  Li  vilains  mossus  si  est  uns  vilains  fernicles  qui 
25  het  Dieu  et  sainte  Eglise  et  toute  gentillecev  Li  vilains  ramages  si  est  cil 
qui  regarde  touz  jors  en  terre  et  ne  puet  veoir  nelui  antre  .11.  ieus  s.  Li 
vilains  asnins  si  est  cil  qui  porte  le  gastel  et  le  barril  plain  de  vin  a  la 
feste;  et  se  il  fait  trop  chaut,  il  portera  la  robe  sa  famé  ;  et  se  il  pluet,  il 
se  despoillera  toz  nuz  jusqucs  au  braies  et  en  affublera  sa  famé  qu'ele  ne 

Ms.  A.  23  ke  — assés  —  ausnes  de  buriel  a  cote  etasecot  —  24  moussous 
—  frenicles  ki  h.  Diu  —  25  Eglisse  —  26  ki  —  tous  —  tiere  —  v.  nule  ame 
entre  —  27  ki  —  baril  —  a  le  fieste  ;  si  fait  biel,  il  p.  la  reupe  —  28  feme  ; 
et  si  pluet  —  29  tos  nus  jukes  as  b.  et  l'en  afublera 

Ces  houseaux  sont  «  coupés  »  :  peut-être  est-ce  que,  au  lieu  d'être  enroulés 
autour  de  la  jambe,  ils  sont  coupés  de  manière  à  s'ajuster  bord  à  bord 
au  moyen  de  boutons  ;  peut-être  aussi  «  coupé  «  signifie-t-il  «  creux  », 
comme  il  se  dit  d'un  sabot  de  cheval  {pes  cavus).  Le  jongleur  les  compare  à 
des  «  portes  coulisses  »  parce  qu'elles  sont  lourdes  et  massives  comme  des 
portes  blindées  et  se  manoeuvrent  par  derrière. 

1.  Il  s'agit  d'un  nabot.  Le  titre  qui  lui  est  donné  n'est  pas  très  clair.  La 
leçon  caveis  de  ^  à  la  ligne  3  doit  être  écartée:  il  faut  garder  covès  ou  cove:(_. 
Le  vilain  «  n'a  pas  été  suffisamment  couvé  »:  c'est  un  avorton. 

2.  Mou:sus  et  moussons  dans  A,  mossu^  et  mossus,  dans  B.  Le  sens  de 
«  cossu  »  donné  au  mot  par  Jubinal  est  insoutenable.  Godefroy  l'enregistre 
à  moussous  et  ne  sait  comment  la  traduire.  C'est  le  mot  «  moussu  »,  qui  signifie 
au  propre  «  couvert  de  mousse  »,  et  ici,,  en  outre,  au  figuré,  «  inculte  et 
ennemi  de  toute  civilisation  ».  L'étiquette,  justifiée  d'abord  par  le  genre 
d'existence  du  vilain,  «  moussu  »  comme  les  pierres  et  les  troncs  d'arbres  au 
milieu  desquels  il  vit,  est  appliquée  au  type  du  paysan  ennemi  de  l'Église  et 
de  la  société  que  mentionnent  souvent  les  satiriques  du  même  temps. 

3.  Ru  mage,  «  qui  vit  dans  les  bois,  sauvage,  farouche  ».  Le  même  trait 
se  trouve  dans  la  pièce  intitulée  Des  villains,  villeniers,  vilnastres,  et  doubles 
vilains,  p.  p.  A.  de  Montaiglon,  Recueil  de  poésies  françoises  des  XV^  et  XVI^ 
siècles,  t.  VII,  p.  70: 

Nous  trouvons  des  vilains  ramages 

Nez  et  nourris  en  ces  bocaiges  ; 

Quand  les  verrez  en  parlement 

Sont  eshahis  honteusement. 
L'épithète  de  ramage  s'applique  aux  bêtes  des  bois.  Le  jongleur  l'inflige  au 
vilain  qui  vit  comrrie  elle  dans  les  bois  et  qui  est  sournois  comme  elles  sont 
larouches:  ici  encore,  comme  pour  le  «  vilain  moussu  »,  il  met  en  rapport 
un  trait  de  la  condition  matérielle  et  un  trait  de  la  physionomie  morale 
traditionnelle  du  paysan.- 


^54  P'-  i'araL 

50  moille  '.  Li  vilains  purs  est  cil  qui  onques  ne  mist  franchise  en  son  cuer 
des  l'eure  qu'il  vint  de  fons  '.  Li  vilains  baboins  est  cil  qui  va  devant 
Nostre-Dame  a  Paris  et  regarde  les  Rois  et  dit  :  «  Vez  la  Pépin,  vez  la 
Charleniainne  «  ;  et  en  demantiers  on  li  cope  sa  bource  ou  la  corne  de 
son  chaperon    par  darriere  '.   Li  vilains  marçois   si  est  cil  qui  ne  voit 

Ms.  A.  30  ki  onkes  —  francisse  —  31  des  lors  ki  v.  des  f.  —  babuins  —  ki 
—  32  dist  :  Ves  —  40  vés  —  33  C.  et  on  li  coupe  —  borse  —  ou  la  c.  de 
son  ch.  manquent  —  34  dericre  —  marchois  —  ki 

1.  Le  vilain  est  d'ordinaire  «  asnier  »,  c'est-à-dire  «  conducteur  d'ânes  »  ; 
car  ânes  et  vilains  vont  de  compagnie.  Voir  :  le  Vilain  asnier  (de  A.  Montaiglon 
et  G.  Raynaud,  Recueil  général  des  fabliaux,  t.  V,  p.  40),  le  TesUnnent  de  l'âne 
(Carniina  niedii  aevi  p.  p.  F.  Novuti,  p.  71-81)  ;  la  Reine  Sébile,  fragment 
p.  p.  A.  Scheler  {Bulletin  de  r Académie  royale  de  Belgique,  1873),  142  ss.  ;  etc. 
Ici  le  vilain  est  «  asnin  >i,  c'est-à-dire  «  de  la  nature  de  l'âne  »  ;  car  il  se 
charge  comme  lui.  Il  le  fait  par  soumission  à  sa  femme,  de  quoi  le  jongleur 
se  gausse. 

2.  La  franchise  est  la  noblesse  du  cœur.  Le  vilain  «  pur  »,  c'est-à-dire 
parfait  et  sans  mélange  en  est  totalement  exempt. 

3 .  Le  terme  de  babouin,  qui  s'applique  à  une  figure  grimaçante,  contient 
par  surcroit  l'idée  d'  «  imbécile  »,  comme  l'indique  ce  texte  de  Guillaume 
Guiart  : 

Li  queus  de  Flandres  Baudouin 
Ne  semble  mie  babouin, 
Ne  bec  jaune,  ne  fous  nais. 

Fr.  Michel  a  remarqué  pour  ce  passage-ci  :  «  Au-dessus  de  l'ordonnance 
inférieure  on  voit  elïectivement,  sur  toute  la  ligne  de  la  façade  de  Notre- 
Dame,  vingt-huit  niches  où  étaient,  avant  la  révolution  de  1789,  vingt-huit 
statues  exécutées  au  commencement  du  xiii^  siècle,  ayant  quatorze 
pieds  de  proportion,  et  représentant  une  suite  de  rois  de  France  depuis 
Childebert  jusqu'à  Philippe-Auguste.  »  La  note  doit  être  rectifiée  par  le 
passage  suivant  du  livre  de  M.  Emile  Mâle,  L'art  religieux  du  Xlll^  siècle, 
nouvelle  édit.,  1902,  p.  200:  «  Il  y  a,  à  la  façade  de  presque  toutes  nos 
grandes  cathédrales  du  xiiie  siècle,  une  galerie  où  sont  rangées  des  statues 
colossales  et  qu'on  appelle  la  galerie  des  rois.  Ces  rois  ne  sont  pas  les  rois  de 
France,  comme  on  l'a  cru  si  longtemps,  mais  les  rois  de  Juda.  L'erreur 
vient  de  loin,  puisqu'un  fabliau  du  xiiie  siècle  met  en  scène  un  vilain  qui 
montre  du  doigt  Pépin  et  Charlemagne  à  la  façade  de  Notre-Dame,  pendant 
qu'on  lui  coupe  sa  bourse  par  derrière.  Nul  doute  que  l'auteur  du  fabliau  ne 
fût  mieux  renseigné  que  le  vilain,  dont  il  a  voulu  railler  ici  l'épaisse  sottise.  » 

Autre  allusion  aux  badauds  victimes  des  coupeurs  de  bourse  dans  Guillaume 
de  Dole,  v.  4535  s. 


DES  FII.JIK'S  25$ 

3)  goûte  en  mars  des  le  matin  jusqucs  a  prime  et  des  vespres  juqu'a  la  nuit  '. 
Li  vilains  princes  si  est  cil  qui  va  plaidicr  devant  le  bailli  por  les  autres 
vilains  et  dit  :  «  Ha  !  sire,  au  tons  mon  aiol  et  mon  besaiol  noz  vaches 
furent  par  ces  pre?  et  noz  berbiz  par  ces  copeis  »  :  ainsis  gaeingne  bien  .c. 
sols  as  vilains  '.  Li  vilains  cornuz  si  est  cil  qui  a  bon  mueble  et  bon  hcri- 

40  tage  et  met  tout  en  bief  et  en  vin,  qu'il  cuide  que  touz  bien  doie  faillir; 
et  il  en  vient  tant  qu'il  n'a  pas  dou  denier  maaille  et  s'anfuit  par  déses- 
pérance '.  Li  vilains  chapetois  si  est  li  povrcs  clers  mariez  qui  va  laborer 
es  vignes  avec  les  autres  vilains  +.  Li  vilains  ferrez  si  est  cil  qui  a  .1111. 
quarriaus  desouz  ses   solers,  qu'il  n'usent.  Li  vilains  apensez  si  est  uns 

1)  vilains  traitres  qui  flate  la  gent  tant  qu'il  en  a  fait  son  preu.  Li  vilains 
croperez  si  est  cil  qui  lait  a  aler  a  la  charrue  por  ambler  les  connins 
son  seiguor  au   main  et  au  soir  >.  Li  vilains  marnerez  si  est  cil  quitrait 

Ms.A.  55  march  —  jusc'a  —  et  de  v.  jusc'a  —  36baillif — 37dist:  «  Sire, 
au  tans  m.  aioul  —  nos  v.  58  —  prés  nos  brebis  —  ensi  gaaingne  —  39 
cornus  —  ki —  mueble  et  b.  ténement  et  met  tout  a  deniers  et  en  achate 
blé  et  vin,  k'il  —  40  tous  b.  soit  faillis  —  41  tant  ki  n'a  pas  du  d.  m.,  ains 
s'enfuit  —  42  capetois  —  est  cil  li  —  mariés  ki  —  43  es  vignes  mcuique  — 
avoec  —  ferrés  -—  ki  —  44  quar.  de  fer  as  ses  —  qu'il  n'usent.  .  .  son 
preu  inaihjiie  —  46  croperés  —  cil  quil  laist  —  a  sa  charue  p.  embler  —  47 
singnor  au  matin  et  a  soir  —  marnerés  —  ki  t.  le  m. 

1.  L'interprétation  à  donner  à  7narçois  (ms.  A  marchais)  n'est  pas  certaine. 
Est-ce  «  bourbeux,  marécageux,  fangeux  »  (cf.  Les  aventures  ou  la  Qtieste 
del  saint  Graal,  éd.  Sommer,  t.  VI,  p.  175  «  aiguë  marchoise  »,  où  le  mot 
a  valeur  adjective)?  Est-ce  «  du  mois  de  mars  »? —  Quant  à  la  particularité 
qui  est  ici  attribuée  au  vilain  on  n'aperçoit  pas  non  plusà  quoi  elle  répond. 
Comme  en  mars  il  ne  fait  pas  jour  avant  prime  et  comme  les  vêpres  se  célé- 
braient autrefois  à  la  tombée  de  la  nuit,  la  chose  revient  à  dire  qu'en  mars 
le  vilain  voit  toujours  clair.  Mais  quel  est  l'à-propos  du  trait  ? 

2.  Le  vilain  qui  sert  d'avocat  aux  autres  tire  de  là  une  autorité  qui  en  fait 
un«  prince».  Les  propos  qui  lui  sont  attribués  sont  une  allusion  à  l'exercice 
du  droit  de  coutume. 

3.  Godefroy  donne  à  cornu,  pour  le  passage,  le  sens  d'«  opulent  ».  C'est 
en  réalité  celui  de  «  sot,  toqué  ». 

4.  Chapetois  veut  sans  doute  dire  «  chape  »,  c'est-à-dire»  vêtu  de  la  chape 
ecclésiastique  »  ;  et  c'est  par  dérision  que  l'épithéte  est  appliquée  à  un  clerc 
tombé  dans  la  déconfiture  pour  s'être  marié. 

5 .  Godefro)-  range  croperet  sous  croperel.  Un  second  texte  qu'il  cite  en 
outre  de  ce  passage-ci  est  tiré  du  manuscrit  de  Bruxelles  des  Miracles  de 
Gautier  de  Coinci  :  «  Un  acropi  croperel.  »  Le  sens  est  quelque  chose 
comme  «  nabot  «  ou  «  cul-de-jatte  ».  Peut-être,  de  plus,  y  a-t-il  ici  un  jeu 


2<j6  p..    PARA  t. 

1.1  marne  as  chans,  et  la  darrienne  charretée  chiet  tout  sus  H  :  11  ne 
concilie  point  le  cimetière  '.  Li  vilains  escreviscerez  si  est  cil  qui  vient 
$0  dou  bois  bien  chargiez  de  busche  et  entre  sa  maison  a  reculons  por  ce 
que  li  uis  de  sa  maison  est  trop  bas.  Li  vilains  antez  si  est  cil  qui  prant 
gentil  (ame  tout  ausic  com  l'an  ante  un  perier  de  saint  Riule  en  .i.  chol 
ou  en  .1.  perier  sauvage  '. 
Or  prions  por  eus  ' . 

Que  Dieus  lor  anvoit  grant  meschiet 
Et  mal  au  cuer  et  mal  au  chief, 


Ms.  A.  48  daerrainne  —  charete  ch.  sor  ui  toute  —  49  chuncie  — 
chimmetiere,  ains  demeure  la —  escrevicerés  —  50  dou  bos  chargiés,  ki 
entre  —  5 1  por  l'uis  de  sa  m.  ki  est  trop  bas  —  entés  —  cius  ki  —  prent 
g.  feme  t.  ausi  com  on  ente  une  poire  de  saint  en  .1.  chol  u  en  .1.  perier 
sauvage  u  en  .1.  naviel  —  54  Chi  prions  nous  pour  iaus. 

I  envoit  —  2  m.  an  c. 

de  mots:  s'il  est  dit  du  vilain  «  croperet  «  qu'il  braconne,   le  jongleur  a  pu 
l'imaginer  par  allusion  à  l'expression  «  chasser  à  l'acropie.  » 

1 .  Marnerei  est  rangé  par  Godefroy  sous  maineor.  C'est  à  tort.  Jubinal  a 
lu  choîicie,  au  lieu  Aq  chuncie  (B  :  coiuine),  et  l'a  traduit  parère  soucie.  La  bonne 
leçon  est  évidemment  conchie,  ou  chuncie.  Pour  l'idée  d'ordure  associée  à  celle 
de  vilain,  voir  le  Vilain  asnier,  le  Paradis  du  vilain,  etc. 

2.  Il  est  souvent  question  dans  les  textes  littéraires  de  mariages  de  vilains 
avec  des  femmes  de  condition  noble  (La  Chastelaine  de  Saint -Gilles,  v.  i  ss.,. 
le  Filain  mire,  v.  i  ss.,  etc.).  Le  poirier  de  Saint-Riule  était  une  espèce 
appréciée.  L'arbre  auquel,  dans  le  Roman  des  Sept  Sages,  le  vavasseur  éprouvé 
par  sa  femme  attache  tant  de  prix  est  une  «  ente  de  saint  Riule  »  (éd.  Rel- 
ier, V.  2569). 

3 .  Voici  les  éditions  d'après  lesquelles  seront  cités,  ci-dessous,  les  traités 
de  médecine  du  moyen  âge  dont  on  a  fait  le  plus  fréquent  usage  :  le  Régime 
du  corps  de  Maître  Aldebrandin  de  Sienne,  p.  p.  le  docteur  R.  Pépin,  Paris, 
I9ii;la  Chirurgie  de  Maître  Henri  de  Mondeville,  traduction  contempo- 
raine de  l'auteur,  p.  p.  le  docteur  A.  Bos  (Société  des  anciens  textes  français, 
1897  et  1898);  La  grande  chirurgie  de  Guy  de  Chauliac  (1362),  p.  p.  E.  Ni- 
caise,  Paris,  1890. 

Une  des  principales  difficultés  pour  l'identification  des  maladies  que  va 
énumérer  notre  auteur  tient  à  ce  que  les  termes  dont  il  les  désigne  appar- 
tiennent souvent  à  la  langue  populaire  et  ne  sont  pas  employés  par  des  écri- 
vains techniques.  Tel  est  le  cas,  en  particulier,  des  maladies  intitulées  d'un 
nom  de  saint. 


DES  VILAINS  257 

Mal  es  bouche[s]  et  mal  es  dens, 

Et  mal  dehors  et  mal  dedans,  4 

Goûte  rose  ',  fil  ^  et  porfil  5, 

—  Si  en  dira  le  clergiez  fi,  — 

Le  leu  J  et  la  goûte  volage  >, 

Les  escroelcs  et  la  rage  !  8 

Toutes  vilainaes  et  vilain 

Aient  tuit  le  mal  saint  Varain  * 

Ms.  B.  5  en  bouche.  Le  vers  est  faux.  La  leçon  de  A  perntel  de  le  corriger  en 
ajoutant  une  s  à  bouche. 

Ms.  A.  3  Maies  bouche  —  4  dedens  —  5  fi  et  pourfi  —  6  dirai  li  clergiés 
—  10  tout.  .  .  saint  Gillain 

1 .  Le  D""  Pépin  traduit  par  «  couperose  ».  Guy,  p.  413,  définit  :  «  goutte 
ou  couperose  »,  «  infection  de  la  peau  tachetée  »,  qui  laisse  la  peau  sans 
l'ulcérer  et  présente  une  couleur  rouge  (gutta  rosea). 

2.  Fil  (fi  dans  le  ms.  A)  est  rangé  par  Godefroy  sous^  (=  fie).  Les  deux 
exemples  qu'il  en  donne  s'appliquent  l'un  à  une  maladie  des  bœufs,  l'autre 
à  une  maladie  des  arbres.  Fis  (=z  fie  +  s)  est  traduit,  au  glossaire  du 
Dr  Pépin,  par  «  fies,  condylomes  anaux  ».  Comp.  le  paragraphe  de  Guy, 
p.  346,  intitulé  Du  fie  qui  est  au  fondement. 

3.  Manque  dans  Godefroy.  Je  ne  connais  pas  d'autre  exemple  de  cette 
{orme  porfil.  Voici,  pour  porfi,  donné  par  le  ms  A,  la  note  du  D""  Bos  insérée 
dans  son  glossaire  :  «  cancroïde}  —  Cancer  apostema,  sfl\Y\ce  pourfi .  Mond . 
Chir.  [lat.J,  p.  j^8  —  Cancer  est  apostema  non  ulceratum.  . .  et  dicitur  a 
cyrurgicis  ilIiteratis^OM?y7fM5,  hoc  est  perfeelus  fieus.  Idem,  p.  482.  » 

4.  «  Loup  »,  nommé  aussi  «  mal  Notre-Dame  ».  Aux  textes  cités  par 
Godefroy,  notamment  celui  de  Lanfranc,  ajouter  Guy,  p.  305.  D'après 
celui-ci,  c'est  un  ulcère  virulent  qui  est  devenu  corrosif.  On  lit,  p.  317,  que 
c'est,  plus  précisément,  un  chancre  qui  attaque  les  cuisses. 

5 .  L'expression  se  retrouve  dans  le  poème  de  la  Goule  en  l'aine,  v.  24, 
et  voici  ce  qu'il  en  est  dit  : 

Li  un  l'apelent  mal  volage 
Por  ce  que  sovent  va  et  vient  ; 
Mes  por  ce  qu'entre  le  cul  tient 
L'apelez  vous  la  goûte  en  l'aine. 
C'est  une  goûte  trop  vilaine  ; 
Nous  l'apelons  goûte  de  rains. .. . 

6.  Mal  saint  Gillain  (ms.  A)  ^  «  chancre,  fistule  »  (Cotgrave).  —  Mal 
saint  Varain  (ms.  5).  Le  texte  cité  par  Lacurne  de  Sainte-Palaye  (J.J.  135, 
p.  225,  an.  1389)  ne  mentionne  que  la  puanteur  de  la  maladie.  —  Un  grand 

Romania.  XLVHL  17 


2)i>  E.    FARAL 

Et  goûte  Hestre  '  et  goûte  artique  = 

Et  ce  mal  que  l'on  clainime  etique  i,  12 

Roigne  •»,  vérole  et  apostume  ! 

Et  si  aient  planté  de  rume, 

Clos,  taigne,  vers  et  menoison, 

Fouire  puant  et  gratison  >,  16 

Planté  de  fièvre  et  de  jaunice  ! 

Et  si  aient  la  chaude  pisse, 

Mal  tranglout  ''  et  puant  alainne  7 

Et  la  fièvre  cotidienne,  20 

Mal  qui  les  face  rechaner 

Et  plaie  qui  ne  puist  saner  ! 

Ms.  B.  21-22  rechignier  et  seignier.  La  leçon  de  A  est  évidemment  la  bonne. 
Plaie  qui  ne  peut  seignier  »'rt  pas  de  sens.  Quant  à  rechignier,  Vexpression  a 
supplanté  celle  de  rechaner,  qui  est  plus  rare  sans  doute,  mais  qui  a  pu  s'employer 
eu  parlant  de  malades.  Conip.  /'«  Herherie  »  de  Rtitebeuf,  v.  loi  : 
Et  vos  cui  la  pierre  fait  braire. 

Le  vers  22  a  été  copié  deux  fois  de  suite.  , 

Ms.  A.  II  feske.  .  .  arthique  —  12  Et  le  m.  ke  on  dist  e.  —  13  Roingne, 
vairole  —  14  plenté  de  grume  —  15-16  manquent  —  17  Plenté  de  frievre  et 
de  gaunisse  —  18  la  chadepisse  —  19-20  manquent  —  21  Mal  ki  les  faiche 
rechaner  —  22    ki...    saner 

nombre  de  maladies  sont  désignées  d'un  nom  de  saint,  tantôt  parce  que  le 
saint  passait  pour  en  guérir  ceux  qui  venaient  à  lui  en  pèlerinage  (s.  Lou, 
s.  Eloi,  s.  Remacle,  etc.),  tantôt  parce  que  le  saint  passait  pour  en  avoir 
souffert  (s.  Ladre,  s.   Jean).  Voir  ci-dessous,  notes  aux  v.  25,  24  et  117. 

1 .  Aux  textes  cités  par  Godefroy  sous  festre,  ajouter  Philippe  de  Thaon, 
Lapidaire,  à.  asius  et  à /7v'^m5  ;  Henri  de  Mondeville,  §  1437  :  «  •••f'^stes 
penetrans  as  voies  urinaulz  et  as  moles  des  grans  os.  .  .  .  »  Le  D""  Bos  traduit 
par  «  fistule  »  et  remarque  que  c'est  ce  doublet  savant  qui  est  toujours 
employé  par  maître  Henri,  sauf  aux  §  1437  et  1438  («festre»). 

2.  Je  ne  connais  qu'une  forme  artetique.  Voir  Godefroy  à  ce  mot.  Aux 
exemples  qu'il  cite,  ajouter  Guy,  p.  586  :  «Arthretique  ou  goutte  est  douleur 
de  jointures.  . .  » 

3 .  Godefroy  range  le  mot  sous  eticque  et  traduit  par  phtisie.  Il  s'agit,  en 
réalité  de  la  fièvre  hectique  ou  étisie.  Voir  Aldebrandin,  p.  26,  1.  5. 

4.  Aux  exemples  cités  par  Godefroy  ajouter  Guy,  p.  413  :  «  infection  de 
la  peau  tachetée»  avec  ulcère  (lat.  scabies).  C'est,  selon  la  note  de  E.  Nicaise, 
p.  417,  n.  I,  la  gratelle  ou  gale. 

5 .  Seul  exemple  que  je  connaisse  de  ce  mot.  C'est  sans  doute  un  autre 
uom  de  la  gale. 

6.  Manque  dans  Godefroy.  C'est  le  substantif  verbal  de  transglotir, 

7.  Guy,  p.  498,  consacre  un  long  développement  à  cette  affection. 


hES  IILAISS  2)9 

Si  aient  le  mal  saint  Fiacre  ' 

Et  saint  Aloi  ^  et  saint  Roniacle  s  24 

Et  le  mal  qu'on  dist  «  ne  me  touche  «  +, 
Mal  en  oroille  et  mal  en  bouche! 
Li  maus  saint  Jehan  5,  Nostie  Dame  f' 


Ms.  B.  27  Le  mal.  Ccst  1/ ne  Jante  du  copiste  qui,  lisant  versa  vers,  a  cru  avoir 
affaire  à  la  suite  de  l'emimcration  précédente,  dont  les  termes  sont  au  cas  régime. 
Il  ne  s\'sl  pas  rendu  compte  qu'à  ce  vers  commençait  une  construction  nouvelle  et 
qu'il  fallait,  au  début,  un  cas  sujet. 

Ms.  A.  23  Fiacle  —  24  Eloi  —  25  m.  c'on  d.  —  26  orelle 

1 .  Selon  Oudin,  ce  sont  les  hémorrhoïdes.  Selon  A.  Paré,  édit.  Malgaigne, 
t.  II,  p.  786  et  787,  c'est  le  nom  populaire  du  ficus  ou  fie. 

2 .  Voir  la  note  de  P.  Meyer  à  cette  expression  dans  son  édition  du  Dit  du 
hardi  cheval  {Roman ia,  t.  XLI,  1912,  p.  93).  Henri  de  Mondeville  fait  sur  ce 
mal  une  remarque  intéressante,  §  1897:  «  selonc  le  commun  et  selonc  les 
cyrurgiens  champestres,  que  eu  tote  plaie,  ulcère,  apostume,  fistule,  des 
qucles  la  cure  est  proloignie,  il  dient  que  ce  est  le  mal  saint  Eloy,  et  dit  le 
commun  que  de  ces  malades  les  uns  sont  garis  en  alant  en  pèlerinage  a 
saint  Eloy. .  .  »  Voir  la  note  ci-après. 

1 .  Fr.  Michel  observe  qu'il  s'agit  d'une  maladie  pour  la  guérison  de 
laquelle  on  s'adressait  à  s.  Romacle.  Il  renvoie  au  Roman  de  Garin  le  Lohcraiu 
t.  1,  p.  270  et  au  Chevalier  au  cygne,  Suppl.,  p.  540»,  fol.  11  vo,  col.  II,  v. 
40  ss.  J'ajoute  ce  passage  du  Clievalicr  à  la  robe  vermeille,  où,  pour  le  guérir 
de  la  folie  dont  on  le  persuade  qu'il  est  atteint,  un  personnage  annonce  : 

Je  me  veu 
282     A  Dieu  et  au  baron  s.  Leu, 
Et  s'irai  au  baron  s.  Jaque 
Et  s.  Eloy  et  s.  Romacle. 

4.  Manque  dans  Godefroy.  Guy,  p.  317,  mentionne  ce  mal  comme  un 
ulcère  à  la  face  «  qui  communément  est  appelé  Noli  me  tangere  ».  Il  ajoute, 
p.  518  :  «...  Guillaume  de  Salicet  juge  que  chancre  est  maladie  despiteuse 
et  fascheuse,  d'autant  que  plus  on  la  manie,  plus  il  est  indigné.  Par  quoy  il 
conseille  que  ne  soit  touché,  sinon  légèrement,  et  a  cette  cause  est  appelé 
\oh  me  tangere.  »  Explication  analogue,  p.  321. 

5 .  C'est  l'épilepsie.  Voir  Godefroy,  sous  mal.  On  le  nomme  mal  saint 
Jean,  dit  A.  Paré,  t.  II,  p.  80,  «  pource  que  la  teste  de  saint  Jean  cheut  en 
terre  lors  qu'il  fust  décapité,  puis  posée  dedans  un  plat,  a  l'appétit  d'Herodias». 

6.  Godefroy  traduit  :  «  le  scorbut  ou  l'érésipéle  »  ;  le  Dr  Bos  :  «  érysipèle 
gangreneux  ».  Henri  de  Mondeville,  §  1574,  écrit  :  «.  .  .  laquele  maladie  est 
appelée  en  France  le  mal  Nostre  Dame,  en  Bourgoigne  le  mal  saint  Antoinne, 
on  Normandie  le  feu  saint  Lorens,  en  autres  lieus  est  apelés  autrement.  » 


iéo  K.  iaraL 

Les  espraigne  de  maie  flamme  !  28 

A  touz  cels  qui  heent  clergie 
Soit  la  maie  home  forgie! 

Por  ce  que  li  clerc  me  soutiennent 
Et  me  revestent  et  retiennent,  52 

Por  ce  he  je  touz  les  vilains 
Qui  n'aimment  clers  ne  chapelains; 
S'an  ai  fait  une  letanie 

Ou  je  chascun  jor  m'eshanie:  36 

La  maie  honte  soit  forgie 
Touz  ceusqui  heent  cortoisie! 
La  maie  honte  leur  avaigne  : 
Dites  amen,  Dieu  en  souveigne  !  40 

Kyrie  leyson  !  Biaussire  Dieus, 
Anvoiez  leur  honte  et  duels  I 
Chrisie  leyson  !  Biaus  sire  Criz, 

Metez  les  fors  de  voz  escriz  '.  44 

Christe,  aiidi  nos  !  Oiez  nos  ! 
Qu'il  aient  brisié  les  genouz  ! 
Tu,  pins  Pater,  de  celis 

Ipsos  confondere  velis  I  48 

Tu,  Deus,  spiritus  sancte. 
Tu  leur  oste  toute  santé  ! 

Sainte  Marie,  la  Dieu  mère, 
Donez  lor  honte  et  amere  !  52 

Vos,  Gabriel  et  saint  Michiei, 
Par  vos  lor  soit  veez  le  ciel  ! 
Vos,  sire  sains  Jehans  Babtistres, 
Et  tuit  li  .un.  envangelistre,  S^ 

Ms.  A.  28  esprange.  .  .  flame  —  29  tous  chiax  —  31  Por  chou  ke  li  cler 
m^.  soustienent  —  32  Et  me  joiest  ent  et  me  retienent  —  53  Por  chou.  .  . 
tous  —  35  Qui  heent  c.  et  cap.  —  35  S'en  —  36  Dont  jou  —  37-38  nninquenl 

—  39  lor  aviengne  —  40  Dieus  en  souviegne  —  42  Envoies  lor  hontesetdieus 

—  43  Cris  —  44  Metes  les  hors  de  vos  escris  —  45  ses  nos  —  46  genous  — 
^^1  pie  —  48  confundere  —  49  Deus  sanctus  sancte  —  50  lor  ostes  —  51 
Saintte  —  52  Donnés  lor  grant  honte  amere  —  53  Sains  G.  et  sains  M.  — 
54  vous  leur  soient  li  chiel  —  55  Baptiste  Jehan  —  56  tout., .  evangeliste 

I .    Comp.  Courtois  d^Arras,  v.  440  : 

Fors  de  l'escrit  mon  père  sui  a  tos  jors  gratés. 
Le  sens  figuré  est  clair  :  c'est  notre  «  être  rayé  des  papiers  de  quelqu'un  ». 
Au  propre,  c'est  probablement  n  être  exclu  du  testament  de  quelqu'un  ». 


DES  FJL.4L\S  26  I 

Maie  honte  lor  anvoiez 

Et  en  anfer  les  trébuchiez  ! 

Saint  Père,  saint  Pol,  saint  Jehan, 

Donez  leur  et  honte  et  ahan  !  60 

Tuit  apostre,  a  cels  donez  honte 

Q.ue  j'ai  manteûz  en  mon  conte! 

Tuit  martir  et  tuit  innocent, 

Donez  lor  honte  mil  et  cent  !  64 

Tuit  martir  et  tuit  li  confés, 

Donez  leur  honte  a  grant  fes  ! 

Sainte  Marie  egypcienne, 

Anvoiez  lor  et  honte  et  painne  !  68 

Ma  dame  sainte  Katorine, 

Brisiez  chascun  vilain  l'eschine  ! 

Sainte  Pais  et  sainte  Concorde, 

Faites  appareillier  la  corde  7  2 

Don  li  vilain  soient  pendu  : 

Ja  n'an  soient  il  deffendu  ! 

Li  changeor  et  li  drapier, 
Li  orfèvre  et  li  frepier,  ^  76 

Li  maçon  et  li  chapantier, 
Li  cirier  et  li  espicier, 
Li  celier  et  li  cordouannier, 

Et  li  bouchier  et  li  tripier,  80 

Li  teisserant,  li  tainturier, 
Herbergeor  et  cuisinier, 
Escrivain  et  parcheminier 

Et  cil  qui  sont  de  tout  mestier  84 

Puissent  en  enfer  trabuchier, 
Se  il  ne  font  as  clers  raison  : 
Maus  feus  lor  arde  lor  maison  ! 

Pater  nosîer,  biaus  sire  Dieus,  88 

Envolez  lor  honte  et  duels  ! 
Sanz  respit  et  sanz  contredit 
Leur  anvoit  Dieus  ce  que  j'ai  dit  ! 

Maie  tempeste  et  maie  foudre  92 

Temp[est]e  les  vilains  tout  outre . 
Por  ce  que  il  heent  logique, 
Théologie  et  fusique 

Ms.  B.  84  touz  mestiers.  Correction  exigée  par  la  rime  —  93  Le  ms.  porte 
Tempe 

H^.  A.  57  envoies  —  58  infer  les  convoies  —  59-150  inaïKjuent. 


262  E.    FARAL 

lit  qu'il  licL'Ut  et  clcrs  et  prestres  c)6 

Por  ce  me  sanible  mal  leur  estres. 

Chascuns  dit  :  «  Puis  que  je  bien  boi 

Manjue  et  dor  et  chie  et  poi, 

Qu'ai  je  afaire  de  logique,  100 

De  grammaire  ne  de  fusique, 

Ne  de  l'aide  a  ses  tonduz  '  ? 

Je  n'an  donroie  .11.  pois  cruz.  « 

Ainsis  vont  les  clers  despisant  104 

Li  cuvert  félon  païsant, 

Et  si  dient  adés  antr'eus  : 

«  Des  clers  ne  donroie  .11.  oés.  » 

Por  ce  ai  je  fait  a  lor  ués  108 

Une  assolucion  molt  bone  : 

Orenius  ;  voircnient  est  bone. 

A  ceus  qui  gentis  gens  despiscnt 
Et  qui  nés  aimment  ne  ne  prisent  1 1 2 

Dieus  lor  anvoit  paralisie, 
Lestardie  -  et  apolisie  % 
La  frenicique  +  et  la  tisique  5 

Et  le  mal  que  l'an  claimme  etique  *  ;  116 

Et  le  mal  saint  Ladre  7  lor  doint, 

I  .  Entendre:  ces  tondus,  c'est-à-dire  les  clercs,  appelés  ailleurs /vi/o/zJ;/;, 
hertaudés,  bertoiisés  (prov.  hotoisati  :  voir  A.  Thomas,  dans  Rouiauia, 
t.  XXXVIII,  1909,  p.  367),  haut  tondus,  etc.  Sur  cette  dernière  expression, 
voir  O.  Schultz  Gora,  dans  Zeitschrift  fiir  romanische  Philologie,  t.  XXXVI, 
1912,  p.  83  ss.  ;  L.  Spitzer,  dans  Zeitschrift  fiïr  frau^dsische  Spracbe  uiid 
Literatur,  t.  XL  1912,  p.  127  ss.  ;  et  M.  R«ques,  dans  Romania,  t.  XLII, 
1912,  p.  142  s. 

2 .   La  léthargie. 

5.  L'apoplexie.  Voir  Godefroy,  Supplément,  sous  ce  mot.  Ajouter  aux 
notes  qu'il  cite  Aldebrandin,  p.  22,  1.  14. 

4.  La  frénésie. 

5 .  La  phtisie. 

6.  Voir  ci-dessus,  note  au  vers  12. 

7 .  La  ladrerie  ou  lèpre.  Guy,  p.  402  :  «  Elle  est  dite  lèpre  «  a  lepore  nasi  », 
d'autant  que  là  apparoissent  ses  principaux  et  plus  certains  signes.  Ou  elle 
est  dite  loup,  d'autant  que  comme  un  loup  dévore  tous  les  membres.  » 
Joubert  note,  p.  402,  n.  2  :  «.  .  .  la  maladie  qu'on  dit  lèpre,  vulgairement 
ladrerie  et  mal  de  saint  Lazare  »  ;  et  p.  405,  n.  i  :  «  Il  ne  couste  pas  que 
Lazare  ait  esté  lépreux  ;  mais  c'est  un  abus  vulgaire  de  ceux  qui  disent  Lazare 
pour  lépreux  ou  ladre.    »  Joubert  méconnaît  l'étymologie   du  mot  ladre.  Il 


DES  VILAINS  263 

—  JhesLis  Criz  ja  ne  lor  pardoint  !  — 

La  quartainne  '  et  la  fièvre  ague. 

Je  n'an  donroie  une  laitue  120 

Ne  le  lien  d'une  viez  huche  - 

S'il  ont  le  mal  don  l'an  trabuche  >. 

Sanc  et  meneison  ansement 

Hors  leur  saillie  le  fondemant  ;  124 

Et  cuitures  et  menoisons 

Et  chaudisons  et  gratisons, 

Engeleure  en  piez  et  en  mains, 

Tout  ce  anvoit  Dieus  as  vilains,  128 

Et  goûte  as  rains  4  et  goûte  en  pis. 

Lor  anvoit  Dieus  encore  pis. 

Je  pri  por  eus,  si  com  je  sueil  : 

Chascuns  ait  la  rnaaille  en  l'ueil  5.  132 

Dieu  pri  qu'aient  mélancolie, 

Dont  chascuns  face  tel  folie 

Dont  il  soient  prins  et  pendu  : 

Que  ja  n'an  soient  deffendu  !  136 

Je  leur  donne  maleïçon 

De  Tervagant  et  de  Mahon, 

De  Baucibus,  de  Lucifer, 

De  touz  les  deables  d'enfer  140 

Ms.  B.  124  li  fondemanz.  Correction  exigée  par  la  rime  et  par  le  setis . 

Ms.  A.  1^1  iaus.  .  .  jou  suel  —  132  Caschuns  si  ait  le  maille  en  l'uel  — 
Après  1)2  :  Si  n'iront  mie  sans  argent  :  Autre  avoir  n'aient  tel  gent  —  133 
ch'aient  melencolie  —  134  Par  choi  il  facent  —  135  pris  —  156  Ja  n'an  s. 
il  d.  —  137  lor  donne  beneichon  —  138  Mahom  —  139  De  Belsebus,  de 
—    140- 1    manquent 

nous  apprend  du  moins  que  le  nom  de  kpre  était  employé  par  les  médecins, 
ceux  de  ladrerie  et  de  mal  saint  Lazare  par  le  peuple.  Ici  la  maladie  tire  son 
appellation,  non  du  saint  guérisseur,  mais  du  saint  qui  en  a  souffert. 

1.  La  fièvre  quartainne. 

2.  On  peut  se  demander  s'il  faut  voir  ici  le  mot  huche  ou  une  forme  parti- 
culière du  mot  huese  (=^  husse).  En  ce  cas.  il  y  aurait  une  rime  notable  avec 
trabuche. 

3 .  C'est  l'épilepsie,  appelée  mal  caduc. 

4.  Voir  ci-dessus,  note  5  du  vers  7. 

) .  11  y  a  ici  une  plaisanterie  qui  apparaît  dans  le  ms  A.  La  maille  est  une 
tache  à  l'œil,  une  taie.  Et  l'auteur  fait  un  calembour  avec  le  mot  rnaaille,  qui 
désigne  une  pièce  de  monnaie. 


264 


E.    FARAL 

Conques  portierent  croz  de  fer, 
Qui  porter  les  puist  en  infer, 
Auctoritate  Doinini, 
Se  il  n'an  viennent  a  mcrchi  ! 
Explîcit  des  vilains. 


144 


INDEX 


Aloi  (mal  s.  — )  v.  24. 

apensé  (vilain  — )  1.  6,  44. 

apolisie  v.  114. 

arcevilain  1.  1,9. 

asnin  (vilain  — )  1.  4,  27. 

baboin  (vilain  — )  1.  4,  31. 

chapetois  (vilain  — )  1.  5,  42. 

chaudison  v.  126. 

chenin  (vilain  — )  1.  2,  15. 

coleice  (porte  — )  1.  22. 

Concorde  (S^e  — )  v.  71. 

cornu  (vilain  — )  1.  5,  59. 

coupée  (huese  — )  1.  21. 

cové  (vilain  pou  — )  1.  3,  22. 

croiz  d'argent  1.  12. 

croperé  (vilain  — )  1.  6,  46. 

Dame  (mal  Nostre  — )  v.  27. 

denier  (n'avoir  du  —  maaille)  1.  41. 

enté  (vilain  — )  1.  7,  51. 

escreveiceré  (vilain  — )  1.  6,  49. 

escrit  v.  44. 

etique  (mal  — )  v.  12,  116. 

fernicle  1.  24. 

ferré  (vilain  — )  1.  5,  43. 

fi  (dire  — )  v.  6. 

Fiacre  (mal  s.  — )  v.  23. 

fil  V.  5. 

frenicique  v.  115. 

goûte  artiquc  v.  11,  —  as  rains  v.  129, 

—  en  pis   v,i29,  —   flestre  v.  11. 

—  volage  v.  7. 


gratison,  v.  16,  126. 

huas  1.  17. 

Jehan  (mal  S.  — )  v.  27. 

Ladre  (mal  S.  — )  v.   117. 

lestardie  v.  114. 

leu  V.  7. 

liés  (soUers  — )  1.  19. 

maaille  v.  152. 

marçois  (vilain)  1.  5,  34. 

Marie  (S«e  —  Egypciene)  v.  67. 

marneré  (vilain  — )  1.  6,  47. 

mategrin  (vilain  — )  1.  2. 

menoison  v.  15,  123. 

mossu  (vilain)  1.  3,  25. 

Pais  (Ste  — )  V.  71. 

porcin  (vilain)  2,  13. 

porfil  V.  5. 

primatoire  1.  2,  11. 

prince  (vilain)  1.  5,  36. 

pur  (vilain)  1.  4,   30. 

quarriaus  44. 

quartaine  (fièvre)  v.  1 19. 

rammage  (vilain  — )  1.  4,  25. 

Riule  (perier  de  s.  — )  1.  52. 

roigne  v.  13. 

Romaclc  (mal  S.  — )  v.  24. 

tondu  V.   102. 

touche  (mal  «  ne  me  —  »)  v.  25. 

tranglout  v.  19. 

tube  (vilain  — )  1.  3,  19,  21. 

Varain  (mal  S.  — )  v.  10. 

Edmond  Faral. 


Ms.  A.  142  Q.ui  les  puist  mener  en  —  144  il  ne  vienent 
vilaitis , 


Chi  define  des 


MÉLANGES 


NOTA    SUL    DIALETTO    DI     FONTAN    (ALP.-MAR.) 

Il  dialetto  di  Fontan  nelle  Alpi  Marittime  è  di  tipo  ligure 
occidentale,  quasi  un'  avanguardia  linguistica,  che  si  puô  stu- 
diare  nei  tratti  più  curiosi  délia  sua  fisonomia  fonetica  grazie 
aile  parole  registrate  nel  punto  990  dell'  Atlas  : 

1.  pi-  volge  a  f  :  cil  più,  ciitua  piuma,  cui'iQna  pioviggina,  ecc. 
—  2.  y/-  a  i  :  sima  (prov.  fliini)  fodera  del  cuscino,  asamà 
(adflammatu)  assetato  ;  e  non  mancano  casi  di  c  :  càma 
fiamma,  cûè-  fiore,  e  ail'  interno  s  q  c  (da  cui  s  proviene)  :  Ica 
(in fia t)  e  Isa.  —  3.  bl  a.  g  :  gà"k  bianco  {fer  ca"k,  ferro 
bianco,  potrebbe  essere  dovuto  a  inesatta  percezione)  e  nega 
nebbia.  —  4.  "t  viene  a  r,  con  "11"  :  vrt"  pungiglione  (*veli- 
men,  verimen  ?),  skwera  scodella,  ara  ala,  bera  bella.  —  5. 
-//  si  riduce,  corne  a  Ormea,  ad  -a  :  kavâa  cavallo,  béa  bello, 
kastéa  castello,  servéa  cervello,  stnrnéa  stornello,  ^a(ill  u)  «  lui  ». 
E  cosî  -/  :  séa  cielo  aféa  fiele.  Talora  per  -/  si  ha  é  :  fié  filo. 
Ciô  avviene  quando  la  vocale  précédente  non  è  é  o  d.  —  6.  -r 
si  fa  -é,  ma  se  précède  e  o  a,  si  fa  -a  :  curie  fiorire,  hriiê  colore, 
âê.  oro,  ciiê  fiore,  di'iê  duro,  ma  :  sparavéa  sparviero,  iiV'suréa 
nocciuolo  (planta)  'nocciolario',  avéa  avère.  Anche  interno  : 
paèti  partito,  âèna  (prov.  arno  darno)  càmola,  gaèdinéa  giardi- 
niere.  A  Saorge  (3  km.  al  sud,  cfr.  Suppl.  p.  308),  dove  â 
diviene  ô  (condizioni  di  Ormea,  mentre  resta  â  a  Fontan), 
abbiamo  esitazione  fra  -è  e  -a,  per  i  nn.  5-6,  p.  es.  eskubôè 
(Font,  eshibâa)  scopare  e  -ivedà  *û'edaa  guardare  ;  ma  prédomina 
-è  (faiidôè  grembiale  *faldale,  koé  caro,  inii-ôè  mirare).  Poichè 
agnellu  è  a  Saorge  aner,  si  puô  ammettere  che  -/  -//  -r  siano 
giunti  ad  -a  passando  per  -r  ed  é.  —  7.  r  dispare  :  rôa  ruota 
(con    epentesi  a  Saorge  :  nwa),  muéa  (*mutellu)  mucchio, 


2^6  MÉLANGES 

ki'iiin  cotenna.  —  «S.  ç  lib.  volge  a  ey  :  scy  setc,  ^rcya  (cl  et  a), 
ecc.  —  9.  -a tore  diviene  -au  :  segâu  falciatore,  peskàu  pescatore 
a  -\-  ù  si  fa  ait  :  màiir  maturo.  —  10.  Con  ciô  si  entra  già  in 
dominio  piemontese  (e  fr.-prov.-piem.)  :  -/-/-  viene  a  y  :  ôy 
occhio  (Ormea  :  oggii),  frûy  verrucchio.  — -  11.  Qualche  caso 
di  c'a-,  p.  es.  cdsa  «  mèche  de  fouet  »  (*captja).  —  12.  V-j 
resta  o,  se  cade,  la  caduta  è  fenomeno  abbastanza  récente  : 
kavâri  cavalli,  bil  belli.  —  13.  Metaf.  di  palatale  {dy,Jôya  foglia). 
— 14.  Tendenza  al  passaggio  dei  verbi  in  -ère  e  -ire  alla  coniug. 
in  -ère  :  drobè  aprire,  tcc.  —  15.  È  fenomeno,  come  si  sa.  pro- 
venzale  "p"  in  '7'"  :  seha  cipoUa,  raha  râpa,  ecc. 

Qualche  tratto  piemontese  e  provenzale,  dunque,  a  Fontan  ; 
ma  il  dialetto  è  caratteristicamente  di  tipo  ligure,  come 
si  potrebbe  dimostrare  con  ancor  maggiore  evidenza,  se  ce  ne 
fosse  bisogno,  approfondendo  l'indagine.  Di  che  non  si  sente 
forse  nécessita,  dopo  le  osservazioni  fatte,  che  bastano  da  sole 
a  legittimare  la  nostra  conclusione.  La  quale  da  alcune  oscil- 
lazioni  (p.  es.  gall  gallo,  stela  Stella,  <icc.^  non  puô  essere 
scossa,  ne,  a  parer  nostro,  gran  fatto  modilicata. 

G.  Bertoni. 


CORNEILLE   (ET   SES    DÉRIVÉS)  AU  SANS  DE  «  DIAFRAGME  » 
DANS    aELQ.ES    PARLERS    PROVINCIAUS 

(nOR.MANDIE,    PICARDIE,    SUISSE    ROMANDE).  ' 

La  note  qe  j'ai  publiée  réçamant  dans  cète  revue  '  sur  le  vers 
141 2  de  Gormont  et  Isanbart  doit  être  conplétée  par  la  divul- 
gacion  de  faits  lexicografiqes  contanporains  qe  j'ignorais  au 
momant  où  ma  note  a  été  rédijée.  Le  7  juillet  dernier,  M. Bar- 
belenet,  professeur  au  licée  Lakanal,  à  Sceaux,  ancien  profes- 
seur au  licée  de  Rouen,  après  avoir  pris  conaissance  de  ma 
note  de  la  Romanîa,me  déclara  avoir  remarqé  le  substantif  cor- 
neille, anployé  come  terme  de  boucherie  dans  des  arêtes  du 
maire  de  Rouen  afichés  pandant  son  séjour  dans  cète  vile,  au 
cours  de  la  guère.  Cète  précieuse  comunicacion  a  été  le  point 
de  départ  de  l'anqêtedont  on  trouvera  les  résultats  plus  loin,  et 

I.  Romania,  XLWl,  581-585. 


CORXHILLH   (et    SES    DÉRIVÉs)  267 

qe  m'a  singulièremant  facilitée  rohlijante  antremise  de  mes  amis 
personels  MM.  le  D""  Paul  Dorveaux,  Henri  Omont,  Clovis 
Brunel  et  Jacob  Jud.  Cète  anqête  établit  qe  coriieiUe  et  ses 
dérivés  sont  ancore  vivants  dans  les  parlers  populaires  de  la 
Normandie,  d'une  petite  partie  de  la  Picardie,  et  dans  qelqes 
localités  de  la  Suisse  romande  (canton  de  Vaud). 

I.  Normandie.  —  J'ai  sous  les  ieus  un  arête  inprimé  du 
maire  de  Rouen,  daté  du  22  juin  1921,  où  on  lit  :  «  Bœuf, 
viande  fraîche  —  morceaux  devant  être  vendus  sans  os:... 
Bavette,  entrecôte,  tranche,  nache,  corneille  »  (Comunicacion  de 
M.  Henri  Labrosse,  directeur  des  bibliotèqes  et  archives  de 
la  vile  de  Rouen). 

M.    Poussier,   farmacien  an    chef  des  opitaus  de  Rouen, 
écrit  à  ce  sujet  à  M.  le  D'  P.  Dorveaux  (18  juillet)  : 

J\ii  questionné  des  bouchers  et  des  vétérinaires  sur  ce  mot  de  corneille,  et 
voici  ce  que  j'ai  appris  :  Dans  les  villes  de  la  Seine-Inférieure,  cetfe  expres- 
sion est  courante  pour  désigner  la  partie  charnue  du  diaphragme  du  bœuf... 
Dans  l'Eure,  le  mot  corneille  est  quelquefois  employé,  mais  c'est  surtout 
le  mot  cornouillère  ;  de  même  pour  le  Calvados,  à  Caen  notamment. 
Coniouillère  est  journellement  employé  à  Louvicrs,  bien  qu'il  ne  figure  pas 
dans  le  Dictionnaire  du  bas-nonnand  en  usage  à  Louviers,  de  Barre  :  je  tiens 
le  renseignement  de  M.  Lamelle,  originaire  de  cet  arrondissement. 

M.  H.  Labrosse  m'écrit  de  son  côté  (25  juillet): 

A  Rouen,  tous  ceux  qui  ne  sont  pas  étrangers  aux  détails  pratiques  de  la 
cuisine  connaissent  le  mot  corneille,  qui  représente  pour  eux  une  espèce  de 
beefsteack  très  tendre,  mais  très  peu  se  rendent  compte  de  sa  situation 
anatomique.Mon  boucher  a  complété  ses  explications  par  une  démonstration 
de  visu,  ha  corneille  est  la  partie  musculcusc  du  diaphragme...  Le  boucher 
déclare  qu'on  appelle  aussi  ce  morceau  hampe  '. 

Pour  le  Calvados,  j'ai  fait  apel  à  M.  Maurice  Besnier,  profes- 
seur à  l'Université  de  Caen,  qi  a  bien  voulu  m'écrire  (15 
juillet)  : 

I .  Je  me  permets  de  rapeler  qe  j'ai  consacré,  il  i  a  27  ans,  une  notice  éti- 
molojiqe  à  ce  mot  dans  la  Romania,  XXIV,  120-121,  notice  réinprimée  dans 
mes  Essais,  p.  318-327,  et  où  j'ai  depuis  corijé  une  forte  bévue  (Romania, 
XXXI,   196).  Je  n'ose  croire  q'il  n'i  reste  rien  à  reprandre. 


268  MÉLANGES 

Renseignements  pris  aux  meilleures  sources,  il  est  exact  que  les  bouchers 
de  Caen  se  servent  du  mot  coniillcre  (non  du  mot  corneille)  :  la  coniillcre 
correspond  à  ce  que  les  livres  de  cuisine  appellent  bavette  de  Valoy au.  Ltxii^^on 
avec  le  diaphragme  est  incontestable. 

Pour  la  Manche,  M.  Paul  Le  Cacheux,  archiviste  départe- 
mantal,  m"a  fourni  les  renseignemants  suivants,  qi  dépassent, 
d'une  façon  intéressante,  le  cadre  étroit  de  ma  qestion  (i6 
octobre)  : 

La  cornillère  ou  coniillette  désigne,  à  Saint-Lô  et,  en  général  dans  le  Coten- 
lin,  le  diaphragme  du  bœuf.  C'est  le  morceau  qu'à  Paris  on  appelle  la  hampe. 
Mon  boucher  m'affirme  cependant  que,  dans  certains  quartiers  de  la  capitale, 
on  ne  passerait  pas  pour  un  sauvage  en  demandant,  dans  une  boucherie,  de 
la  cornillère.  Le  même  mot  est  usité  à  Caen  dans  le  même  sens.  En  Cotentin 
il  a  un  synonyme  qui  lui  fait  une  rude  concurrence  :  c'est  le  mot  ribambelle. 
La  ribambelle  désigne  également  le  diaphragme  du  bœuf.  Vous  savez  aussi 
bien  que  moi  qu'on  tire  de  ce  morceau  d'excellent  beefsteak. 

Pour  l'Orne,  M.  René  Jouanne  m'aprand  (lètres  du  23 
novanbre  et  du  13  déçanhre)  qe  cornillère  et  conu  des  bouchers 
d'Alençon  pour  désigner  la  partie  charnue  du  diafragme,  plus 
couramant  nomée  hanpe,  et  qe  dans  l'arondissemant  d'Ar- 
gentan, notamant  à  Putanges  et  à  Rânes,  on  prononce  ^or- 
naUlèn. 

A  ces  témoignajes  de  première  main,  il  faut  joindre,  pour  la 
Normandie,  ce  q'on  lit  dans  deus  recueils  publiés  il  i  a  longtans, 
et  qi,  sauf  erreur,  sont  les  seuls  à  mancioner,  sinon  corneille,  du 
moins  son  dérivé  cornillère  : 

Cornillère,  s .  f.  Terme  de  boucherie  :  Partie  charnue  du  derrière  de  la  tête 
du  bœuf,  vers  la  région  des  cornes'  (H.  Moisv,  Dict.  de  patois  normand,  1887, 

P-  157)- 

Cornî7/tV^  ^prononcé]  cor-ni-yé,le  diaphragme  des  animaux  (AbbéC.  Maze, 
Etudes  sur  le  langage  de  la  banlieue  du  Havre  ^publ.  postume',  1903,  p. 
135)- 

II.  Picardie.  —  Étant  doné  le  rôle  qe  jouent  le  Vimeu  et  le 

I .  An  présance  des  résultats  de  notre  anqète,  cète  localisacion  de  la  cortitl- 
lère  «  vers  la  région  des  cornes  »  du  beuf  aparaît  come  une  méprise  due  à 
une  fausse  interprétacion  étimolojiqe  du  mot  visé. 


CORXEILLE   (et   SES    DÉRIVÉs)  269 

Pontieu  dans  le  poème  de  Gormont  et  Isanbart,  un  intérêt  parti- 
culier s'atache  à  la  qestion  de  savoir  si  corneille  «  diafragme  » 
répandu  dans  toute  la  Normandie,  déborde  sur  la  Picardie. 
Intérojé  par  M.  Clovis  Brunel,  M.  Adrien  Huguet,  domicilié 
à  Saint-Valer3'-sur-Somme,  a  répondu  an  ces  termes  (26 
octobre)  : 

Le  mot  corneille  est  usité  dans  le  Vimeu,  et  spécialement  à  Saint-Valery, 
dans  le  sens  que  vous  m'indiquez.  Toutefois  on  emploie  plus  souvent,  dans 
le  même  sens,  chairette.  Le  même  morceau  est  appelé  à  Abbeville  lMiiipe,dâns 
le  Nord  plat-filet,  et  dans  l'Artois  tielle  ou  nesîe.  Tels  sont  les  renseignements 
que  je    viens  d'obtenir  d'un  boucher  de  Saint-Valery,  originaire  du  Vimeu. 

III.  Suisse  Romande.  —  Notre  mot  n'a  survécu,  an  tant 
q'apliqé  au  diafragme,  qe  dans  qelqes  localités  du  canton  de 
Vaud,  mais,  par  une  coïncidance  admirable  avec  le  texte  de 
Gormont  et  Isanbart,  il  s'i  anploie  au  pluriel  et  an  parlant  du 
diafragme  de  l'ome.  M.  le  professeur  Gauchat,  avec  qi  je  me 
suis  antretenu  de  la  qestion,  à  Paris,  le  i"  déçanbre,  m'a  révélé 
de  vive  vois  cète  dernière  circonstance,  q'il  avait  oublié  de 
noter  dans  la  lètre  q'il  m'avait  écrite  de  Zurich  le  i"  novanbre. 
Voici  cète  lètre,  riche  an  renseignemants  lexicografîqes  et 
autres  : 

J'aurais  dû  tout  de  suite  vous  taire  part  de  ma  petite  découverte  de  cor- 
neilles dans  les  Alpes  Vaudoises  au  sens  ingénieusement  donné  par  vous  au 
vers  412  de  Gormont.  En  effet,  4  fiches  du  Glossaire  romand  affirment  sa  pré- 
sence :  2  pour  l'Étivaz  :  kôrnêd''  [transcription  de  l'ALFI,  s.f.pl.  ;  i  pour 
Ormont-Dessus  :  kiuémè:^'^  s.f.pl.  :=  [le  son  noté  ;^  est  une  /  mouillée  en 
train  de  devenir  :y  ;  i  pour  Le3'sin  kiuèmè':^'  s.f.pl.  Voilà  donc  une  belle 
confirmation  de  votre  hypothèse,  puisque  ce  développement  de  sens  se 
retrouve  à  une  si  grande  distance.  La  base  doit  être  corniculas  (/  mouillée 
passe  à  J  à  l'Étivaz).  Le  mot  komèlj,  kurnéU  est  très  répandu  dans  les 
patois  des  cantons  de  Vaud  et  de  Fribourg,  où  il  signifie  généralement  «  car- 
tilage »  ou,  plus  spécialement,  «glandes  salivaires  »  (cf.  Bridel  ;  Cornu,  Glos- 
saire de  Cuves  ;  dumur),  «  membrane  (?)  de  l'oreille  »  (Gruyère),  «  coquille 
de  l'oreille  »  (Bro3'e).  Les  autres  mots  qui  désignent  le  diaphragme  dans  nos 
patois  sont  :  toile,  mouchoir  (Berne),  .fo»^^/ (Berne),  /jam  (Fribourg),  panne 
(Fribourg),  peau  (Vaud),  o-îi'à5,  s.f.  (Lavaux  ;  signifie  aussi  «  filet  pour  trans- 
porter la  volaille  ou  pour  cuire  des  légumes»  ;  est-ce  le  mot  coijfe}),  entreclos 
(Valais  ;  à  Évolène,  fiche  4,  èntrèkUlt).  Il  n'y  a  pas  trace  de  mots  apparentés 
à  l'anc.  prov.  entrarmas  ■. 

I.  Cf.  i?owj«w,XLIir,  66. 


2-JÔ  MELAK'GËS 

Les  résultats  de  cète  anqête  suplémantaire  m'ont  paru  assés 
inportants  pour  être  publiés  dès  maintenant  ;  mais  on  peut 
espérer  trouver  ancore  ailleurs  des  représentants  directs  ou 
indirects  du  lat.  vugl.  corniculas  au  sans  de  «  diafragme  ». 
Il  et  donc  saje  d'atandre,  avant  de  rouvrir  la  discussion  sur 
l'interprétacion  sémantiqe  du  tipe  étimolojiqe,  et  de  chercher 
les  raisons  qi  peuvent  expliqer  la  singulière  réparticion  de 
son  abitat  actuel. 

Antoine  Thomas. 


ANCIEN     FRANÇAIS     BICHE 

M.  Gerhard  Rohlfs  a  récemment  étudié  (Zeitsthrift  f.  roin. 
P/;//.,XLI,  354),  le  français  biche,  a.  fr.  bisse,  et  les  correspon- 
dants de  ce  mot  dans  le  domaine  roman.  Ces  mots  désignent, 
avec  la  biche,-  des  animaux  très  divers  :  petits  reptiles^  insectes, 
et  aussi  mouton. 

A  ce  premier  groupe  sémantique  se  rattachent  dans  Y  Atlas 
linguistique  de  la  France,  bi€  «  sauterelle  »  ii^S,  bi^-aurelos 
«  perce-oreille  »  1664,  bi^a  «  couleuvre  »  334,  bi^et  «  saute- 
relle »  1198.  J'ai  moi-même  noté  à  Sécheval  (Ardennes)  le 
mot  bie  au  sens  de  «    lucane  »  (vulgairement  :  cerj). 

M.  Rohlfs  ne  connaît  pour  le  français  que  le  sens  de  «  femelle 
du  cerf  ».  Godefroy  n'offre  d'exemples  que  de  ce  sens  ;  toute- 
fois le  vers 

Nule  bisse  salvage  ne  cheverels  ne  gupil 
(Peter inage  de  Ctoarlemagne,  559). 

semble  indiquer  l'existence  de  «  bisses  »  domestiques.  J'ai 
relevé  dans  des  documents  lorrains  copiés  aux  Archives  dépar- 
tementales de  Meurthe-et-Moselle,  par  Miss  E.  Scott,  professeur 
à  Barnet  (Angleterre),  en  vue  d'une  étude  sur  le  dialecte  lorrain 
de  la  région  de  Toul  au  xiii^  siècle,  les  exemples  suivants,  où 
biche  représente  un  animal  domestique. 

Ge  Renauls,  sires   de  •  Roumont  ',  t'as  concssant  a  tous  que  nos  avons  fait 

I.  RoiTiont,  département  des  Vosges,  arrondissement  d'Epinal,  canton 
de  Rambervillers. 


ANCIEN    FRANÇAIS    BICHE  2Jt 

et  establi,  entre  mo\et  l'abbei  et  lou  couvent  de  Belchamp',  un  four  bannel  a 
Mooncort  -,  on  quel  four  je  ai  la  moitié  et  li  englise  de  Belchajwp  l'autre 
moitié.  Et  avons  establi  pargies  en  la  vilec/  on  ban  de  Mooncort...  Et  mon- 
tent les  pargies,  par  nostre  establisseme»t  :  li  chevaus  qui  at  âge  de  ferrer  : 
Mï].  deniers;  et  cil  qui  n'at  âge  de  fi^rrer  :  .ij.  deniers  ;  et  li  g;ims  biche  : 
.ij.  deniers  ;  et  li  vels  annas  :  .j.  denier  ;  et  li  pors  :  .j.  denier  ;  et  li  chievre  : 
.'].  denier  ;eMi  berbis  :   .j.  maille  ;  et  lioie  :  .j.  maille^. 

Il  semble  que  biche  désigne  ici  le  bœuf,  la  vache  (et  le  tau- 
reau), ce  qu^on  appelle  aujourd'hui  les  «  bêtes  à  cornes  »,  les 
«  bêtes  rouges  )>. 

Le  sens  est  le  même  dans  le  document  suivant  : 

C'est  ce  que  Aubers  de  Toullon  +  at  et  doit  avoir  ens  villes  d'Alleins  et  de 
Colanbeyû,  en  lai  justice,  ens  rentes «;/  en  signoraiges  d'icelles. 

Primierement  li  diz  Aubers  at  les  .iij.  parties  ens  rentes  des  homes  dou 
grant  ban  des  dous  villes,  c'est  ai  saivoir  c^iie  chacuns  doit  trois  foix  rente 
l'année,  c'est  ai  saivoir  :  a  la  mi  Kareme  :  .xii.  deniers  pour-  chacun  beut 
traiant  et  autetant  pour  lou  chivaul  traant  ;  li  vaiche  osouze  :  .vi.  deniers  ; 
\*our  lou  menue  beste  :  .i.  denier  ;  pour  lou  veil  et  pou  lou  poUain  sourannei: 
.111.  deniers  pour  chacun  ;  et  autetant  a  la  foeire  ai  Toul.  Et  tote  voie,  c"il 
n'avoit  buef,  vaiche,  ou  autre  beste  traiant,  doit  il  pour  son  fouceul,  ai 
chacuwne  rente,  .xii.  deniers,  hem,  chacuns,  home  ou  feme,  pour  chacune 
(.w'c)  qu'il  at  traiant  au  Kareme,  doit  ai  lâSaint  Martin  un  resaul  d'aiveinne  ; 
a  tote  voie,  c'il  n'aivoit  biche  ou  autre  beste  traiant,  doit  chacuns  pour  so« 
fouceul  un  ve.saul  d'aiveinne?  .» 

Je  n'ai  trouvé    trace   de  ce  sens  ni    dans  les  patois  lorrains 


î.  Belchamp,  aujourd'hui  hameau  de  Mehoncourt,  Meurthe-et-Moselle, 
Lunéville,  Rayon. 

2.  Mehoncourt.  Voir  la  note  précédente. 

3.  Original  parchemin  1266  (1265),  mars  (Archives  départementales  de 
Meurthe-et-Moselle,  H.   1282). 

4.  Toulon,  montagne,  commune  de  Lisières,  Meurthe-et-Moselle,  Nancy, 
Nomeny. 

5.  AUamps,  Meurthe-et-Moselle,  Toul,  Colombev. 

6.  Colombey,  chef-lieu  de  canton,  Meurthe-et-Moselle,  Toul. 

7.  Parchemin  non  daté  ni  scellé,  annexé  à  une  vente  du  9  juillet  1308 
(Archives  départementales  de  Meurthe-et-Moselle,  B  731  (34).  C'est  une 
sorte  d'inventaire  annexé  à  la  vente. 


lyl  MELANGES 

actuels,  ni  dans  VAtlas  linguistique.  V Atlas  connaît  un  type 
bie,  qui  désigne  la  chèvre  (272  ;  cf.  bi€0  «  bouc  »  150,  «che- 
vreau »  2'j7,,bi£to,  «  bouc  »  150),  et  qui  est  peut-être  le  français 
bique  (attesté  pour  la  première  fois  par  Cotgrave  161 1,  d'après 
le  Dictionnaire  général). 

Les  mots  français  biche  «  femelle  du  cerf  »  (et  biche  «  bête  à 
cornes  »),  biche  «  insecte  ou  reptile  «,  biche  «  chèvre  »  doivent- 
ils  être  considérés  comme  les  descendants  du  latin  *bistia  ? 
Seule  une  étude  poussée  à  fond  pourrait  le  démontrer.  Quoi 
qu'il  en  soit,  le  lorrain  biche  (bic,  bic  ?)  représente  régulière- 
ment *bîstia.  Pour  le  groupe  -sty-,  je  n'ai  de  documents 
complets  dans  la  région  touloise  que  sur  le  mot  huis  *ûstium; 
le  représentant  actuel  du  groupe  est  dans  ce  mot  s  (exception- 
nellement, à  Trondes,  10  km.  N.O.O.  de  Toul),  €  (à  Bruley 
etLagney);  c  (à  Liverdun,  Maron,  Viterne  et  Frolois);  Villey- 
le-Sec  hésite  entre  €  et  c,  Bicqueley  entre  ^  et  ç, 

Quelle  que  soit  l'étymologie  de  biche,  il  était  intéressant  de 
montrer 

1°  que  le  sens  de«  biche  »  (sauvage  ),  n'est  pas  le  seul  en 
ancien  français,  et  qu'il  paraît  même  un  sens  dérivé  '  (s'il  est 
vraisemblable  qu'un  animal  sauvage  et  rare  ait  emprunté  son 
nom  à  un  animal  commun  et  domestique,  plutôt  que  le  con- 
traire) ; 

2°  que  la  forme  biche  (bisse)  du  français  actuel  n'est  pas  néces- 
sairement normanno-picarde,  mais  qu'elle  peut  être  un  emprunt 
aux  dialectes  lorrains. 

Le  hasard  m'a  fait  trouver,  après  la  rédaction  de  cette  note, 
un  nouvel  exemple  de  bisse  «  animal  domestique  »  dans  Gode- 
froy,  art.  pargiee  : 

.  .  .et  il  lèveront  les  pargiees,  dou  cheval  quatre  deniers,  et 
de  la  bisse,  11  deniers  (1243,  Accord,  Moreau  léi,  f°  112  v°, 
Richel.). 

Charles  Bruneau. 


I.  L'adjectif  (?)  hicbc,  hyche  (Godcfroy,    biche  3)  est  sans  doute  un  emploi 
de  biclie  analogue  à  celui  de  héle  dans  le    français  familier. 


CAPSEA    >    PROV.    CJISSA,    ETC.  ij^ 

CAPSEA  >  PROV.  CAISSA,  ETC. 

A  propos  des  savants  articles  de  MM.  C.  Brunel  et 
G.  Bertoni,  publiés  ici  même  (XLVI,  115  et  XLVII,  579), 
on  me  permettra  de  faire  remarquer  que  Jal  '  n'est  pas  seul  à 
avoir,  avant  M.  Brunel,  proposé  l'étymologie  *capsea  (-ia) 
pour  expliquer  le  prov.  caissa  (d'où  le  franc,  caisse)  et  les  formes 
analogues  qu'on  trouve  dans  d'autres  parlers  romans.  Il  est 
vrai  que  le  dictionnaire  étymologique  de  Meyer-Lùbke  n'enre- 
gistre toujours  que  capsa,  d'où  Tauteur  fait  dériver  caissa, 
qui  de  son  côté  aurait  donné  naissance  non  seulement  au  fr. 
caisse,  mais  ^wiosccascia,  àl'esp.  caja  et  au  prov.  caixa.  Cepen- 
dant, bien  que  M.  Bertoni  ne  le  dise  pas  expressément  ^,  il  y  a 
beau  jour  que  P.  E.  Guarnerio  (dans  Arch.  glott.  itaL,  XIII,  1 14) 
et  M.  E.  G.  Parodi  (Jhid.,  XVI,  351)  ont  expliqué  les  formes 
sarde  et  génoise  du  mot  en  question  comme  des  produits  de 
*capsea.  De  même  M.  J.  D.  M.  Ford,  dans  son  étude  sur 
The  old  spa?iish  sibilants  (Boston,  1900),  p.  121,  proposait  de 
tirer  caja  de*capsea',  et  dans  mon  Saggio  sulla  foiietica  dd 
dialetto  di  Celerina-Cresta  (Lund,  1907),  §  245  (cf.  §  155), 
j'ai  montré  que  l'engad.  cbascha  (pron.  içàsa),  avec  ses  dérivés 
chaschiiot,  inchascher,  etc.,  réclame  la  même  base +.  Dans  une 
note  j'ajoutais  que  le  prov;  caissa  remonte  également  à 
*c  a  p  s  e  a . 

Evidemment  ces  constatations,  bien  insignifiantes  en  elles- 
mêmes,  ne  diminuent  en  aucune  façon  l'intérêt  de  l'article  de 
M.  Brunel  et  des  nombreux  exemples  bas-latins  de  "'capsea 
qu'il  y  a  réunis.  Cette  petite  note   pourra  du    moins  servir  de 

1.  Glossaire  nautique  (yzx'is,  i%4^).  Cf.  Roi)iauia,XLVl,  117,  n.   i. 

2.  Il  cite  également,  à  propos  du  lucq.^  cascione,  M.  Pieri  {Arch.  glott., 
XII,  120),  qui  admet  comme  base  capsa,  et  C.  Salvioni  {ihicL,  XVI,  436), 
qui  ne  se  prononce  pas  sur  l'étymologie  du  mot. 

3.  M.  Ford  ne  s'occupe  pas  du  portugais,  mais  il  est  manifeste  que  caixa 
est  parallèle  àl'esp.  caja.  Cf.  port.  ^fl/,vo  <C  *basseum,  ^ra/Aïz  <*crassea, 
etc.,  en  regard  de  esse  <;  ipse,  essa  <[  ipsa. 

4.  Aussi  bien  L.  et  E.  Pallioppi,  dans  leur  Diiionari  romauntsch  (1895), 
que  G.  Pult,  Le  parler  de  Sent  (Lausanne,  1897),  faisaient  provenir  ces  mots 
de  capsa. 

Romanhi,  XLVUI.  i8 


Ij^  MÉI.ANCÎES 

complément  à  celle  de  M.  Bertoni,  en  attirant  l'attention  sur 
le  fait  que  *capsea  a  des  descendants  dans  le  domaine  rhéto- 
roman  aussi,  autrement  dit  que  l'aire  de  ce  type  s'étend  du 
Portugal  jusqu'en  Engadine. 

E.   Walberg. 


L'ARTICLE  EMPERSONAGE  DE  GODEFROY 

Dans  le  tome  III  de  Godefroy  on  trouve  enregistré  le  mot 
enipersonage,  qui,  selon  l'auteur,  signifierait  «  personnage  revêtu 
d'une  haute  dignité  ecclésiastique  ».  En  regardant  le  seul  exemple 
allégué  du  mot,  qui  est  tiré  de  la  Fie  de  sahit  Thomas  le  Mar- 
tyr par  Guernes  de  Pont-Sainte-Maxence,  on  voit  qu'en  réa- 
lité nous  avons  affaire  à  une  simple  conjecture  de  Godefroy. 
Voici  ce  qu'on  lit  dans  l'édition  de  Hippeau  (Paris,  1859), 
vv.  5796-5800  : 

Plusur  rei  le  requièrent  en  dreit  pèlerinage, 
Li  prince,  H  barun,  li  duc  od  lur  baruage, 
Gens  d'alïens  pais,  de  niult  divers  language, 
Prélat,  moine,  reclus  et  maint  enponnage  ; 
Et  anpules  raportent  en  signe  del  veiage. 

De  l'avis  de  Godefroy,  la  leçon  eiipoûnage,  bien  que  conforme 
au  manuscrit  reproduit',  est  fautive.  S'autorisant  du  subst. 
personnage  et  de  l'adj.  (part.)  enpersoîté,  qui  se  rencontre  dans  le 
même  texte  %  il  suppose  qu'il  faut  corriger  cnpoûnage  en 
enp[crs]onnage.  Or  cette  conjecture,  a  priori  invraisemblable  à 
cause  de  la  formation  extraordinaire  du  mot  imaginé  par 
Godefroy,  est  rendue  absolument  inadmissible  par  le  fait  que 
la  leçon  du  manuscrit  imprimé  par  Hippeau  se  lit  dans  cinq 
d'entre  les  six  copies  que  l'on  possède  du  texte.  Une  seule,  très 
mauvaise  \  off"re  cet  hémistiche,  évidemment  remanié  : 
[e]  meint  de  joefne  [e]age. 

Qu'est-ce  donc  que  le  mot  enpoiinagè  ?  Hippeau,  dont  l'édi- 
tion ne  contient  ni  glossaire   ni  notes,  ne  se  prononce  pas  là- 

1.  Bibl.  nat.,  f.  fr.  13515. 

2.  Les  clers  enpersotte:^,  hurgeis  et  chevaliers;  Hippeau,  v,  2522. 

3.  Londres,  Musée  brit.,  Cotton,  Domitien  XL 


l'article  hmpersonage  de  godefroy  275 

dessus.  En  voici  l'expliaition.  Le  manuscrit  sur  lequel  est  faite 
l'édition  de  Hippeau,  présente  beaucoup  de  fautes.  L'éditeur, 
tout  en  louant  outre  mesure  la  correction  et  la  valeur  du 
manuscrit,  nous  avertit  dans  sa  préface  (p.  lui)  qu'en  maints 
endroits  il  n'a  pas  hésité  à  introduire  tacitement  des  mots  omis 
par  le  copiste  ou  à  en  supprimer  d'autres,  qu'il  jugeait  inter- 
calés ',  voire  même  à  rétablir  les  bonnes  leçons  par  des  transpo- 
sitions de  mots.  Ailleurs,  — ce  qu'il  ne  dit  pas,  —  il  a  emprunté 
des  leçons  au  manuscrit  publié  par  L  Bekker  (Berlin,  1838)-. 
Dans  le  cas  qui  nous  intéresse  ici  ni  Hippeau  ni  Godefroy  ne 
semblent  avoir  consulté  cette  dernière  édition.  Ils  y  auraient 
découvert  que  la  seule  modification  à  opérer  c'était  de  couper 
le  dernier  mot  du  vers  5799  en  deux,  et  de  lire  :  el  maint  en 
poûnagc  K 

Le  subst.  poiinagc,  qui  ne  figure  pas  dans  Godefroy,  appartient 
à  la  même  famille  que  l'adj.  Çei  suhst.) poûnier,  dont  on  trouve 
un  exemple  dans  le  poème  de  Guernes+,  eique  peonaille,  pconel, 
peonet,  etc.  >,  tous  dérivés  de  peon  (j)ûon,  pioti)  <  pedonem.  La 
signification  en  est  donc  «  état  de  piéton  »,  «  voyage  à  pied  ». 
Pour  la  forme  et  le  sens,  poiinage  est  parfaitement  analogue  à 
pèlerinage,  tiré  de  pèlerin  (et,  dans  une  certaine  mesure,  à  ser- 
vage, veuvage,  etc.). 

E.  Walberg. 


1.  C'est  ce  qu'il  a  fait,  dans  la  strophe  citée  ci-dessus,  au  v.  5797,  où  le 
manuscrit  porte  Li  prince  et  libarun,  duc  od  lur  harnage^  et  au  v.  5798,  où  le 
copiste  négligent  avait  écrit  de  deux  fois  devant  nntlt  divers  Idnguage . 

2.  Dans  l'édition  de  Bekker  il  n'y  a  ni  glossaire  ni  commentaire  d'aucune 
sorte. 

3.  L'emploi  de  maint  comme  pronom  paraît  être  assez  rare  ;  Godefroy 
n'en  cite  qu'un  seul  exemple.  En  voici  d'autres  :  Et  de  lèpre  i  guarissent 
maint  et  d'idropesie,  Vie  de  s.  Thomas  le  Martyr  72  ;  Et  maint  est  si  siipris  ne 
ùoet  la  bûche  oi'rir,  ibid.,  104;  Et  main^  an  i  ot  qui  disoient...,  Erec  762  ;  De 
maintes  [teches]  en  tret  au  fil  Loib,  L'Ombre  60  ;  De  maintes  [dames]  en  avoit 
parti  Son  ctier...,  ibid.,  134. 

4.  V.  214,  où  l'édition  de  Hippeau  présente  (^^«^)  poinnere.  Dans  le 
manuscrit  qu'il  suit,  il  y  a  en  effet  eu  d'abord  un  /,  corrigé  après  coup  en  0, 

5.  Cf.  Godefrov. 


276  MELANGEA 

LES  FORMES  DE  L'INTERROGATION 
(cf.  Rovumia,  XLVII,  243-348) 

Dans  son  article  si  solide  sur  les  formes  de  l'interrogation, 
M.  L.  Foulet  nous  semble  avoir  formulé  deux  affirmations 
inexactes,  sur  des  points  de  détail  d'ailleurs;  c'est  que  M.  F.  a 
momentanément  oublié  ce  qu'il  sait  et  enseigne  si  bien  sur 
l'évolution  de  la  conjugaison  en  français,  et  nos  remarques 
doivent  justement  aboutir  à  mettre  en  lumière  les  conséquences 
de  cette  évolution. 

I 

P.  302-303.  M.  F.  écrit  :  «  Qu'est-ce  qui  se  passe  ?  »  est 
l'augmentatif  de  «  que  se  passe-t-/7  ?  »  Cette  bizarrerie  appa- 
rente s'explique  par  une  confusion  de  sons.  Depuis  des  siècles... 
Disons  seulement  que  «  qu'est-ce  qui  se  passe  ?  »  devrait  être 
en  droit  «  qu'est-ce  qu'il  se  passe?  »  —  Il  nous  semble  apercevoir 
sous  cette  affirmation  une  certaine  confusion  au  sujet  du  rôle  que 
joue  le  mot  il  dans  les  verbes  à  forme  impersonnelle  ;  à  pro- 
pos de  «  que  vous  en  semble  ?»  M.  F.  écrit  (p.  302)  «  dans  la 
langue  moderne  le  sujet  ne  saurait  se  sous-entendre  »,  ce  qui 
revient  à  dire  que  dans  la  langue  ancienne  il  pouvait  être  sous- 
entendu  :  il  sait  mieux  que  nous  qu'il  n'en  est  rien.  Il  a 
montré  lumineusement  en  plus  d'un  passage  de  sa  Petite  syn- 
taxe de  V  ancien  français  que  les  indications  de  personnes  étaient 
autrefois  marquées  uniquement  par  les  désinences,  puis  que 
ces  désinences  peu  à  peu  usées  ont  été  automatiquement  rem- 
placées par  lespronoms  personnels:  ceux-ci  qui  avaient  primi- 
tivement une  valeur  expressive  n'ont  plus  qu'un  rôle  gramma- 
tical. Toutefois  les  pronoms  des  trois  personnes  ne  sont  pas 
traités  de  la  même  f;içon.  Je  et  ///,  que  les  ouvrages  élémen- 
taires de  grammaire  continuent,  pour  des  raisons  de  commodité 
pédagogique,  à  appeler  «  sujets  du  verbe  »  ne  sont  jamaisque  des 
indices  de  première  et  de  deuxième  personne.  Il  au  contraire 
(et  elW),  conservant  sa  valeur  originelle,  est  parfois  vraiment  le 
sujet  du  verbe  lorsqu'il  représente  un  nom  :  p.  ex.  :  regnrdc:(cet 
homme,  il  paraît  fatigué,  il  arrive  de  loin  ;  dans  ces  expressions,  // 
marque  aussi  la  troisième  personne,  mais  accessoirement.  En 
revanche,  il  n'a  pas  d'autre  valeur  que  d'être  l'indice  de  la  per- 


LES    rORMFS    DE    L  INTERROGATION  277 

sonne  dans  les  verbes  appelés  impersonnels,  qui  expriment 
une  action  sans  en  désigner  l'auteur  ou  l'agent  ;  //  pleut,  il 
neige,  il  gèle,  etc. 

Faisons  attention  qu'il  n'en  est  pas  tout  à  fait  de  même  dans 
des  formules  comme  :  /'/  tombe  de  la  neige,  des  gouttes  d'eau,  ou 
encore  il  est  entré  cent  personnes,  il  est  arrivé  trois  voyageurs.  Dans 
ces  exemples,  nous  n'avons  qu'en  apparence  une  forme  imper- 
sonnelle, puisque  l'agent  de  l'action  est  exprimé  ',  mais  le  nom 
en  est  placé  après  le  verbe.  Dans  des  circonstances  analogues, 
la  langue  littéraire  emploie  le  verbe  sans  pronom  :  Survient  un 
troisième  larron  (La  Fontaine)  ;  restait  cette  redoutable  infanterie 
(Bossuet)  ;  et  tous  nous  avons  dit,  dans  des  formules  un  peu 
archaïques  d'arithmétique,  de  7  ôté  j,  reste  4.  Mais  dans  l'usage 
courant  du  langage,  sous  l'influence  des  formes  de  V  et  de 
2''  personne,  nous  sommes  tellement  habitués  à  voir  le  verbe 
précédé  d'un  pronom  que,  à  la  troisième  personne,  //est  devenu 
partie  intégrante  du  verbe-;  aussi  lorsque  le  sujet  est  placé 
après,  il  nous  répugne  de  commencer  directement  par  le  verbe 
et  nous  employons  la  forme  complète  :  //  marque  de  3*  per- 
sonne le  verbe,  qui  reste  au  singulier,  alors  même  que  le 
sujet  est  au  pluriel.  Ce  qui  amène  donc  la  présence  de  // 
devant  le  verbe,  c'est  que  le  sujet  est  placé  après.  //  arrive  des 
accidents,  il  se  passe  des  choses  étranges  a  un  sens  aussi  bien  que 
//  pleut,  il  neige  ;  il  arrive,  il  se  passe  n'a  pas  de  sens  et  ne  se  dit 
pas. 

Dans  tout  son  article  M.  F.  montre  très  justement  l'intro- 
duction dans  la  langue  de  formes  qui  marquent  l'interrogation 
en  laissant  le  sujet  avant  le  verbe;  il  n'y  a  aucune  différence  à 
faire  sur  ce  point  entre  :  qu  est-ce  qui  frappe,  qu  est-ce  qui  tombe 
et  qu  est-ce  qui  arrive;  le  sujet  qui  est  placé  avant  le  verbe  ;  la 
formule  //  arrive  n'a  pas  à  être  employée.  Par  réaction  contre 

1.  La  grammaire  élémentaire  reconnaît  le  fait  en  disant  que  le  nom  de  cet 
agent  est  le  sujet  réel  ;  mais  cette  détermination  est  inutile  ;  il  n'y  a  qu'un 
sujet,  placé  après  le  verbe  ;  le  pronom  il  est  la  marque  de  la  personne. 

2.  M.  Meillet,  Linguistique  historique  et  linguistique  générale,  p.  178,  indique 
que  cette  tendance  se  marque  dans  le  langage  populaire,  même  lorsque  le 
sujet  précède  le  verbe.  M.  Bauche  n'indique  pas  ce  fait  dans  sa  grammaire 
du  «  Langage  populaire  »  (Payol,  1920);  il  semble  en  effet  que  le  nom 
sujet  placé  devant  le  pronom  il  conserve  une  valeur  expressive  encore  sen- 
sible, marquée  par  une  pause  entre  les  deux  mots. 


278  MÉLANGES 

la  réduction  ancienne  de  qu'il  à  gui,  M.  F.  a  proposé  ici  de 
dédoubler  qui  en  qu'il  ;  cela  est  inutile  :  en  droit  comme  en  fait, 
qucsl-cc  qui  arrive  est  la  forme  légitime. 

II 

Pour  l'ancienne  langue,  la  question  ne  se  pose  pas  :  «  que 
vous  en  semble  »  est  la  formule  normale  d'interrogation  dans 
laquelle  aucun  sujet  n'est  à  sous-entendre,  puisque  la  per- 
sonne est  suffisamment  marquée  par  la  terminaison.  C'est  sur 
ce  point  que  nous  relevons  chez  M.  F.  une  autre  interprétation 
contestable.  Il  écrit,  p.  289  :  «  Otœ  au  premier  abord  a  l'air 
d'avoir  adopté  la  tournure  [moderne  :  «  Que  vous  en  semble- 
t-il  ?  »  (à  côté  d'un  plus  ancien  «  que  vous  en  semble?  ») 
«  qu'est-il  arrivé?  que  se  passe-t-il?  Mais  il  n'y  a  là  qu'une  appa- 
rence: le  //  ne  renvoie  pas  au  que  ;  il  est  le  véritable  sujet,  et 
que  n'est  qu'un  attribut.  «  Que  vous  en  semble-t-il  ?  signifie  : 
«  //  vous  semble  quoi  ?  »  De  même  les  deux  autres  phrases  équi- 
valent à  «  il  est  arrivé  quoi  ?  »  «  il  se  passe  quoi?  »  Dans  tous 
les  cas  nous  avons  affaire  à  un  verbe  qui  peut  se  construire 
impersonnellement,  et  on  a  l'impression  que  c'est  l'emploi 
impersonnel  que  nous  donnent  les  tournures  interrogatives  de 
ce  genre.  >> 

Nous  retrouvons  ici  la  confusion,  notée  plus  haut,  entre  les 
deux  valeurs  de  //.  Dans  la  phrase  :  «  cet  homme  est  pâle,  // 
semble  malade  »,  //  est  bien  sujet,  représentant  homme  et 
malade  est  l'attribut  de  ce  sujet;  mais  dans  «  il  me  semble  que 
cet  homme  est  malade  »,  /'/  est  devenu  l'indice  de  la  3'^  per- 
sonne et  c'est  un  abus  de  langage  de  l'appeler  «  sujet  »,  même 
en  y  ajoutant  l'épithète  de  «  apparent  »  ;  il  nous  semble  du 
reste  que  M.  F.  interprète  les  faits  de  cette  façon  quand  il  dit 
que  nous  avons  toujours  l'impression  d'avoir  affaire  dans  ces 
cas  à  la  forme  impersonnelle.  //  n'étant  pas  sujet  ne  saurait 
avoir  d'attribut.  Le  cas  est  le  même  dans  «  que  vous  en  semble- 
t-il  »  ;  le  déplacement  de  il  après  le  verbe  pour  marquer 
l'interrogation  ne  lui  donne  pas  plus  la  valeur  de  sujet  que 
dans  :  «  pleut-il  ?  gèle-t-il  ?  fait-il  beau  ?  »  La  formule  :  «  il 
vous  semble  quoi?  »  imaginée  par  M.  F.  ne  doit  pas  faire  illu- 
sion :  le  verbe  est  //  semble,  et  quoi  est  le  seul  sujet  comme  dans 
«  que  vous  en  semble-t-il  ?  » 

H.  YvoN, 


DISCUSSIONS 

GASTON     PARIS    ET    L'AUTEUR 
DU     ŒU   DE    LA    FEUILLÉE 


A.  Guesnon,  pour  avoir  public  quelques  études,  d'ailleurs  très  méritoires, 
sur  l'histoire  d'Arras,  en  était  venu  à  considérer  celle-ci  comme  son  domaine 
privé  ;  il  admettait  pourtant  qu'on  s'y  aventurât  sous  son  égide,  il  pardon- 
nait même  des  incursions  faites  en  dehors  de  lui,  si  elles  lui  fournissaient 
l'occasion  de  rectifications  et  d'additions,  sous  forme  de  comptes  rendus  ; 
mais  chasser  dans  ses  réserves,  sans  lui  procurer  ces  petites  satisfactions 
d'amour-propre,  l'irritait  profondément  ;  courir  sur  ses  brisées  le  mettait  hors 
de  lui.  C'est  sous  l'influence  de  cet  état  d'esprit  qu'il  a  écrit  son  très  long 
article  intitulé  Aciatn  de  la  Halle  et  le  Jeu  de  la  Feuillée  dans  le  tome  XXVIII 
du  Moyen  Age  (1915-16),  p.  173-233  ;  et  c'est,  sans  aucun  doute,  mon  édi- 
tion du /cm  de  la  Feuillée,  parue  en  191 1  dans  la  Collection  des  classiques  fran- 
çais du  moyen  âge,  qui  a  provoqué  cette  publication. 

En  191 5  ou  en  19 16,  il  n'y  avait  aucune  possibilité  que  cet  article  vînt  à 
ma  connaissance  ;  aussi  bien  ne  m'était-il  pas  destiné.  Je  viens  seulement  de 
le  lire.  Une  note  préliminaire  avertit  le  lecteur  que  les  opinions  qui  vont  être 
développées  ont  été  déjà  antérieurement  exprimées  :  c'est  exact,  et  dans  ces 
soixante  pages,  ce  qui  est  nouveau,  sans  être  étranger  au  sujet,  tiendrait  en 
2  ou  3  pages»  ;  le  reste  n'est  «  fors  rabâches  »,  comme  disait  Adam  le  Bossu  ; 
mais  on  se  tromperait  en  se  figurant  que  ces  opinions,  reprises  par  Guesnon, 
sont  toutes  de  lui.  Peut-être  le  croyait-il.  Il  n'est  pas  rare  que  des  personnes, 
à  force  de  raconter  une  chose  qu'elles  ont  imaginée,  finissent  par  se  persuader 
de  S4  réalité.  Guesnon  était  sans  doute  dupe  de  la  même  illusion.  Il  ne  me 
semble  pas  cependant  que  cette  explication  suffirait  à  justifier  certaines 
assertions  inexactes  ni  à  excuser  certains  procédés  de  controverse,  dont  je 
donnerai  un  échantillon,  pris  entre  plusieurs  de  même  nature. 

Dans  mon  édition  du  Jeu  de  la  Feuillée,  à  propos  des  vers  : 

Mais  Désirs  les  me  fist  gouster 

A  le  grant  savour  de  Vaucheles  (v.  169-70), 

I.  Il  en  sera  fait  état  dans  ma  seconde  édition,  sous  presse,  du /«<  de  la 
Feuillée, 


280  DISCUSSIONS 

j'ai  explique  dans  une  longue  note  les  mots  Vaiicheles  et  i^^vollr  ;  du  premier, 
j'ai  dit  :  «  On  a  vu  généralement  dans  Vauchelles  l'abbaye  cistercienne  du 
même  nom  située  dans  le  diocèse  de  Cambrai,  où  Adam  aurait  été  «  a 
l'escole  »  ;  c'est  l'explication  la  plus  raisonnable,  à  condition  qu'on  ne  fasse 
pas  du  poète  un  moine.  M.  Guesnon  croit  qu'il  s'agit  plutôt  d'un  village 
plus  proche  d'Arras,  Vauchelles-ks-Authie  (M.  A.,  XIV,  199,  et  XV,  171), 
mais  il  ne  dit  pas  comment  ce  village  aurait  aiguisé  «  la  faim  »  du  jeune 
homme.  A.  Tobler  voyait  dans  vaucbeUes  (petites  vallées)  un  jeu  de  mot  obs- 
cène {Verni.  Beit.,  II,  281).  L'explication  est  peu  vraisemblable  »  (p.  55-56)  '. 
Guesnon  raille  «  ce  prétendu  stage  monacal  »  ;  il  maintient  naturellement 
son  Vauchelles-les-Authie,  sans  expliquer  d'ailleurs  comment  ce  village  a 
avivé  la  sensibilité  d'Adam  :  «  J'avoue  franchement,  dit-il,  n'y  avoir  pas 
songé.  Mais  quoi  ?  Ses  vingt  ans  ne  suffisaient-ils  donc  pas  à  le  mettre  en 
appétit,  sans  ce  condiment  excitant  d'un  internat  chez  les  moines  ?  »  S'agil- 
il  de  la  saveur  des  vingt  ans  ou  de  la  saveur  de  Vaucelles  ?  Guesnon  n'y  a 
pas  songé.  11  ajoute  :  «  A  mon  humble  avis,  du  reste,  le  savant  professeur  se 
trompe  en  donnant  ici  à  saveur  le  sens  de  sauce  (voir  le  Glossaire).  »  La 
note  du  «  savant  professeur  », dont  je  viens  de  citer  la  première  partie,continue 
ainsi  :  «  L'emploi  figuré  du  mot  savour  (littéralement  :  sauce),  dans  le  sens 
qu'il  a  ici,  se  retrouve  dans  d'autres  poésies  d'Adam  :  à  la  vue  d'une  dame 
qui  a  des  traits  de  son  amie,  il  c(  se  délite  »  à  la  saveur  de  celle-ci  (Cous., 
p.  126  ;  Berg.,  p.  466)  :  une  femme  est  soulagée  de  ses  peines  quand  elle  sent 
sur  elle  «  a  la  saveur  »  de  son  ami,  une  ceinture  que  celui-ci  lui  a  donnée 
(Cous.,  p.  258).  L'expression  n'a  peut-être  pas  exactement  la  même  valeur 
dans  une  chanson  où  Adam  dit  que  sa  souffrance  lui  plait  parce  qu'il  la 
prend  «  a  saveur  de  jouissance  »  (Cous.,  p.  57  ;  Berg.,  p.  212).  » 

Est-il  honnête  d'affirmer  que  l'auteur  de  cette  note  sur  le  y.  170  a  traduit 
dans  ce  même  vers  le  mot  savour  par  «  sauce  »  ? 

Je  n'insiste  pas  :  Guesnon  ne  peut  plus  ni  me  lire  ni  me  répondre.  D'ail- 
leurs une  controverse  entre  lui  et  moi  n'aurait  pu  avoir  un  caractère  scienti- 
fique et  par  conséquent  n'aurait  pas  intéressé  les  lecteurs  de  cette  revue.  Je 
m'en  tiendrai  donc  à  l'objet  nettement  circonscrit  de  cette  note,  qui  est  de 
montrer  quelle  fut  l'opinion  de  Gaston  Paris  relativement  à  l'attribution  du 
Jeu  de  la  Feuillêc  à  Adam  le  Bossu. 

Jadis  Paulin  Paris,  Magnin  et  d'autres,  ciioqués  des  rôles  attribués  à  Adam, 
à  son  père,  à  sa  femme,  dans  le  Jeu  de  la  Feu/llee,  ont  conçu  des  doutes,  mais 
sans  s'y  arrêter,  sur  la  paternité  de  cette  pièce.  Prenant  à  son  compte  les 
scrupules,  injustifiés,  de  ces  savants,  Guesnon,  dans  un  article  du  Moyen  A<^e 
(1902),  p.  172,  a  nié  que  le  drame  fût  du  célèbre  trouvère.  «  Dans  ce  qu'on 
a  appelé  Li  jus  Adam,  dit-il,  c'est  Adam  que  Ton  joue;  il  n'est  pas  l'auteur 
mais  le  sujet  des  scènes  où  ou  le  parodie, où  lui  et  les  siens  sont  bafoués. S'il  y 

I.  Je  me  suis  rallié  depuis  à  cette  dernière  interprétation, 


DISCUSSIONS  281 

a  jamais  collaboré,  c'est  malgré  lui,  et  le  comble  de  l'invraisemblance  à  nos 
yeux  serait  de  supposer  que  lui-même  et  son  père  en  aient  été  les  auteurs.  » 

En  réponse  à  cette  affirmation,  qui  n'était  appuyée  d'aucun  argument 
recevable,  j'ai  montré  dans  la  Romania,  XXXII  (1905),  p.  584,  que  les  titres 
des  trois  manuscrits  de  la  FeuiUée  attribuent  formellement  le  jeu  à  Adam, 
et  que  rien  absolument  n'autorise  à  révoquer  en  doute  leur  autorité.  Il  eût 
été  dur  pour  Guesnon  de  reconnaître  que  sa  découverte  n'était  qu'illusion  ; 
et  d'ailleurs,  pour  apprécier  la  force  de  mon  argument,  il  faut  posséder 
quelques  notions  de  l'ancien  français  qui  lui  faisaient  défaut,  comme  il  va 
lui-même  nous  le  prouver.  Il  se  cramponna  donc  à  son  opinion,  la  criant 
partout  où  il  pouvait  se  faire  entendre,  affermi  dans  son  erreur,  il  faut  bien 
le  dire,  par  une  parole  imprudente  de  G.  Paris. 

Dans  mon  édition  du  Jeu  de  la  FeuiUée,  j'ai  eu  l'occasion  de  faire,  entre 
cette  pièce  et  d'autres  oeuvres  d'Adam,  des  rapprochements  qui  à  eux  seuls 
prouvent  que  toutes  ces  compositions  sont  du  même  auteur.  Guesnon  n'a 
tenu  aucun  compte  de  ces  remarques  ;  il  est  resté  sur  ses  positions  et  voici 
en  quels  termes  il  répète  son  invariable  réponse  à  mon  argument  tiré  des 
manuscrits.  «  L'inscription  '  présente  à  son  tour  des  garanties  non  moins 
contestables.  On  sait  combien  celles  de  nos  chansonniers  manuscrits  sont 
sujettes  à  caution.  Celle  du  Jeu  est  reléguée,  faute  de  place,  tout  au  bas  du 
verso  qui  le  précède.  Le  rubricateur,  voyant,  en  tête  d'un  nouveau  poème, 
Adam  représenté  devant  un  auditoire  auquel  il  débite  ses  vers  ^,  écrivit 
d'emblée  :  Li  dis  Adam.  C'était  tout  au  plus  vraisemblable  du  prologue  5  : 
pour  la  suite,  c'était  faux.  Quand  on  reconnut  l'erreur,  on  biffa  dis  et  on 
écrivit /î/5  en  interligne.  Rigoureusement  le  correcteur  aurait  dû  ajouter  de. 
pour  indiquer  plus  clairement  qu'Adam  était  le  sujet  et  non  l'auteur  de  la 
pièce.  Mais  l'usage  était  moins  intolérant  que  nos  grammairiens,  il  autorisait 
toutes  sortes  d'infractions  aux  règles.  Ainsi  l'on  pouvait  écrire  sans  de 

Explicit  li  romans  la  Rose 

Ou  l'Art  d'Amours  est  toute  enclose, 

et  sans  que,  dans  cette  apposition  ^,  personne  songeât  à  faire  de  la  Rose  l'au- 
teur du  roman.  »  (M.  A.,  XXVIII,  p.  209.) 

1.  Comprenez  :  la  rubrique  initiale,  le  titre  de  la  pièce.  Il  y  a  trois  manu- 
scrits et  trois  «  inscriptions  ».  Mais  qu'eussiez- vous  voulu  qu'il  fit  contre 
trois  ?  Q.u'il  en  oubliât  deux. 

2.  Comment  le  rubricateur  a-t-il  dans  ce  personnage  reconnu  Adam  ? 
Si  c'est  Adam,  qui  '.<  débite  ses  vers  »,  c'est  donc  qu'il  en  est  l'auteur. 

3.  «  Vraisemblable  »  qu'Adam  eût  écrit  le  prologue  d'une  pièce  composée 
contre  lui  et  sa  famille  ?  Et  qu'est-ce  que  le  prologue  du  Jeu  de  la  Feuillée? 
Le  début  ?  Mais  c'est  précisément  au  début  de  la  pièce  qu'Adam  et  sa 
femme  sont  l'objet  des  plaisanteries  qui  ont  si  malencontreusement  choqué 
Guesnon. 

4.  Guesnon  seul  peut  savoir  si  dans   l'expression  Li  romans    la  Rose,   qui 


282  DISCUSSIONS 

Qui  devinera  que  l'argument  auquel  prétendent  répondre  ces  lignes  est 
celui-ci  :  il  existe  trois  manuscrits  du  Jeu  de  la  Feuillée,  et  ils  sont  intitulés, 
l'un  Li  jus  Adam,  l'autre  Le  jeu  Adan  le  Boçu  d'Arras  et  le  troisième  Le  jeu 
Adam  le  Boçu.  Donc  pas  une  fois  le  jeu  d'Adam,  qui  pourrait  signifier  «  le 
jeu  dont  Adam  est  le  sujet  )),niais  trois  fois  le  jeu  Adam,(\u\  ne  peut  signifier 
que  «  le  jeu  dont  Adam  est  l'auteur  ».  Quant  à  l'w  Explicit  li  Romans  la 
Rose  »,  il  atteste  que  Guesnon  n'avait  pas  suffisamment  médité  le  proverbe 
latin  Ne  sutor  supra  crepidam  ;  et  ceux  qui  croiraient  qu'il  a  rencontré  ce 
barbarisme  dans  un  manuscrit  feraient  preuve  de  la  même  ignorance  de  l'an- 
cien français. 

Aux  lignes  que  je  viens  de  citer  est  ajoutée  la  note  suivante  :  «  Voir  sur 
cette  question  l'article  de  M.  Ernest  Langlois  dans  la  Romania,  t.  XXXIl 
(1903),  p.  386,  et  l'opinion  différente  de  Gaston  Paris  dans  le  Moyen  Age, 
2e  série,  t.  XII  (1908),  p.  68,  n.  i.  Tir.  à  part  :  Publications  nouv.  sur  les 
trouvères  artésiens,  p.  9,  n.  2.  »  Aucun  lecteur  ne  répond  aux  invitations  de 
ce  genre,  et  pas  un,  sans  doute,  sauf  moi,  ne  s'est  reporté  aux  articles  préci- 
tés de  la  Romania  et  du  Moyen  Age  :  le  premier  est  celui  où  je  revendique 
pour  Adam  la  paternité  du  Jeu  ;  le  second  est  une  note,  non  pas  de 
G.  Paris,  mais  de  Guesnon,  qui  conteste  mon  interprétation  de  la  rubrique, 
non  des  trois  manuscrits,  mais  d'un  seul,  car  déjà  à  cette  date  il  en  oubliait 
deux.  A  l'appui  de  son  opinion  il  cite  des  extraits  de  deux  lettres  que 
G.  Paris  lui  a  adressées  six  ans  auparavant,  sans  doute  en  lui  accusant  récep- 
tion d'un  tirage  à  part  de  son  article,  et  dans  lesquelles  il  se  déclare  enclin  à 
approuver  son  hypothèse  :  «  Voici  du  reste  ce  que  M.  Gaston  Paris  m'écri- 
vait à  cette  occasion  :  «  Il  est  vrai  que  les  manuscrits  ne  disent  pas  expres- 
«  sèment  qu'Adam  est  l'auteur  du  jeu  et  que  le  titre  Jeu  Adam  peut  signifier 
«  simplement  jeu  dont  Adam  est  le  sujet.  On  expliquerait  ainsi  les  railleries 
n  contre  le  père  d'Adam,  sa  femme  et  lui-même.  »  Il  ajoutait  plus  tard  : 
«  Votre  opinion  sur  \e  Jeu  Adam  est  très  séduisante  et  je  crois  bien  que  je 
«  m'y  rallierai. Je  ne  manquerai  pas  d'annoncer  votre  nouveau  travail  auxlec- 
«  teurs  de  la  Romania.->->  Lettre  du  29  oct.1902.La  mort  de  notre  grand  roma- 
niste ne  lui  a  pas  permis  de  tenir  sa  promesse,  mais  on  voit  que,  loin  de 
juger  de  l'œuvre  d'après  son  étiquette,  il  ne  s'arrêtait  même  pas  à  la  diffé- 
rence entre  ludus  Adami  et  ludus  de  Adamo  »  {Moyen  Age,  XII,  p.  63). 

Dans  la  note  de  191 5  ou  1916  qu'on  a  pu  lire  plus  haut,  la  référence  à 
l'opinion  de  G.  Paris  étant  placée  à  la  suite  de  la  référence  à  mon  article, 
on  a  pu  croire  que  l'opinion  exprimée  par  le  regretté  maître  sur  l'auteur  du 
Jeu  de  la  Feuillée  est  postérieure  à  la  mienne  ;  on  vient  de  voir  qu'il  n'en 
est  rien  :  les  lettres  de  G.  Paris  sont  de  1902,  mon  article  est  de  1903.  On 
comprendra  facilement  l'intérêt  de  cette  remarque. 

est  de  son  invention,  il  a  voulu  faire  une  apposition  ;  mais  les  lecteurs  de  la 
Romania  savent  bien  qu'il  n'y  en  a  pas  dans  la  construction  qu'il  a  voulu 
calquer,  //  jus  Adam;  ils  savent  aussi  que  dans  cette  construction  le  substan- 
tif déterminant  doit  désigner  une  personne,  ce  qui  n'est  pas  le  cas  de  la  rose. 


DISCUSSIONS  283 

Le  25  novembre  1902,  G.  Paris,  me  demandant  de  préparer  une  nouvelle 
édition  de  la  Chrestomathie  de  l'ancien  Jrançais  que  nous  avons  publiée 
ensemble,  m'écrivait,  à  propos  d'un  fragment  du  Jexi  de  la  Feuillée  :  «  Je 
crois  qu'il  faut  adopter  l'opinion  de  Guesnon  et  retirer  la  pièce  à  Adam.  « 
Le  lendemain,  26  novembre,  nouvelle  lettre  de  G.  Paris,  qui  me  disait  : 
«  Si  nous  retirons,  comme  je  crois  qu'il  faut  le  faire,  le  jeu  de  la  Feuillée  à 
Adam,  il  serait  bon  de  le  faire  figurer  dans  le  volume  par  un  frag- 
ment de  Robin  et  Marion  ;  je  demande  à  Breton  de  nous  autoriser  à  le 
faire  et  je  vous  prie  de  vous  en  charger.  »  J'envoyai  sans  doute  à  Paris  un 
exemplaire  corrigé  de  la  Chrestomathie  sans  tenir  compte  de  ses  recomman- 
dations relatives  à  Adam,  car  le  16  décembre  il  m'en  accusait  réception  en 
ces  termes  :  «  J'ai  bien  reçu  votre  volume  avec  ses  corrections...  mais  je  n'y 
ai  pas  trouvé  la  scène  de  Robin  et  Marion,  et  je  m'étonne  que  vous  ne  m'en 
ayez  pas  écrit.  L'avez-vous  envoyée  directement  à  Breton  ?  Ou  y  avez-vous 
renoncé  ?  Si  vous  ne  l'avez  pas  encore  copiée,  envoyez-la-lui  en  lui  indiquant 
la  place  où  elle  doit  figurer.  »  Je  dus  répondre  à  Paris  en  lui  expliquant 
pourquoi  je  ne  croyais  pas  pouvoir  déposséder  Adam  de  son  jeu  ;  il  m'écri- 
vait en  effet  le  28  décembre  :  «  Je  n'ai  pas  le  lemps  de  contrôler  votre 
remarque  sur  le  titre  du  Jeu  Adam,  mais  elle  me  semble  à  première  vue  par- 
faitement fondée,  et  je  suis  confus  de  ne  pas  l'avoir  trouvée.  Vous  ferez  bien, 
je  crois,  d'en  faire  une  note  pour  la  Roinania.  En  attendant  je  laisse  la  notice 
et  le  titre  de  la  pièce  [le  jeu  de  la  FeuilléeJ  tels  qu'ils  sont.  »  Je  rédigeai  et 
envoyai  la  note  demandée^  et  le  26  janvier,  je  recevais  ce  mot  :  «  Votre 
article  me  paraît  excellent  de  tous  points  ;  comme  je  vous  l'ai  dit,  vous 
m'avez  convaincu  de  l'impossibilité  de  l'hypothèse  de  Guesnon,  qui  m'avait 
séduite...  Je  vais  remettre  votre  article  à  Meyer,  qui  dirige  maintenant  la 
Romania.  » 

Telle  est,  mise  au  point,  l'opinion  de  Gaston  Paris  sur  l'auteur  du  feu  de 
la  Feuillée.     • 

Ernest  Lakglois. 


COMPTES    RENDUS 


Histoire  littéraire  de  la  France...,  par  des  membres  de  l'Institut 
(Acadoniic  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres),  tome  XXXV.  Suite  du 
quatorzième  siècle  ;  Paris,  Imprimerie  Nationale,  1921,  in-4,  xxxv- 
661  pages. 

Depuis  l'apparition  du  tome  XXXIV',  trois  membres  de  la  Commission 
chargée  de  la  continuation  de  V Histoire  interdire  de  la  France  ont  disparu. 
En  tète  du  nouveau  volume,  M.  P.  Fournier  a  retracé  la  vie  de  Paul  Viol- 
let,  M.  H.  Omont  celle  de  Noël  Valois;  MM.  A.  Thomas  et  Ch.-V.  Langlois 
rendent  un  pieux  hommage  à  la  mémoire  de  Paul  Mever.  Qu'il  me  soit  per- 
mis de  citer  ici  ce  beau  portrait  moral  d'un  des  fondateurs  de  la  Roiiiania  : 
('  Un  homme  d'une  sincérité  absolue  (ce  qui,  comme  l'a  dit  un  humoriste 
anglais  contemporain  que  l'on  interrogeait  sur  son  secret,  est-  la  meilleure 
manière  de  faire  des  plaisanteries,  et  aussi  de  terrifier  les  gens)  ;  qui  affectait 
d'être  extraordinairement  malicieux  et  qui  avait  des  parties  de  candeur  ;  que 
l'on  croyait  arrogant,  et  qui  était  délicat,  modeste,  même  timide  ;  qui  parais- 
sait parfois  méchant,  et  qui  était  bon.  Une  sorte  de  pudeur,  qu'il  aurait 
approuvée,  nous  interdit  pourtant  de  développer  ici  nos  souvenirs  et  nos 
sentiments  à  cet  égard.  Qu'il  suffise  de  dire  qu'il  a  exercé  sur  nous,  qui 
passâmes  successivetnent  sous  sa  férule,  en  même  temps  qu'une  grande 
action  intellectuelle,  un  autre  genre  d'influence  encore,  quasi  morale  : 
l'image  que  nous  gardons  de  lui  est  incorporée  à  notre  idéal  de  l'érudit, 
c'est-à-dire  que  cet  idéal  est,  dans  une  large  mesure,  à  son  image.  « 

Le  tome  XXXV  traite,  avec  quelques  indispensables  retours  en  arrière,  prin- 
cipalement des  écrivains  qui  ont  disparu  entre  1320  et  1340.  Je  vais  énumé- 
rer  rapidement  les  articles  dont  il  se  compose  — ,  assez  nombreux,  grâce  aux 
«  notices  succinctes  »  que  l'on  avait  abandonnées  dans  les  tomes  précédents 
et  qui  réapparaissent  ici  heureusement  —  en  m'arrêtant  un  peu  plus  lon- 
guement sur  les  écrivains  en  langue  vulgaire  qui  rentrent  plus  particulière- 
ment dans  le  cadre  de  la  Roiiiaiiia. 


I.  Voir  Romania,  XL VI,  623, 


Histoire  littéraire  de  la  France,  XXXV.  285 

P.  I.  Guillciimic  Durand  le  Jeune,  évèqtie  de  Mende  (P.  V.)'. 

P.  139.  Bernard  Gui,  frère  PrècJjeur  (A.  T.). 

P.  252.  Marco  Polo{C.  L.).  Dans  son  examen  de  la  chronologie  des  rédac- 
tions du  Livre  de  Marco  Polo,  M.  Langlois  est  amené  à  la  conjecture  que  le 
texte  français  a  existé  dès  1298,  c'est-à-dire  que  Rusticien  de  Pise  a  rédigé 
immédiatement  en  français  ce  qu'il  avait  recueilli  dans  ses  entrevues  avec 
Marco.  C'est  de  ce  texte  français  que  dérivent  directeinent  le  texte  toscan, 
et  indirectement  les  textes  latins. 

P.  260.  Jordan  Catala,  missionnaire  (C.  L.),  et,  p.  277,  Guillaume  Adam, 
missionnaire  (H.  O.). 

P.  234.  Pierre  Gencien,  auteur  d'un  pocine  en  français  (C.  L.).  Sur  la 
date  du  poème,  M.  L.  est  arrivé  au  même  résultat  que  moi  (Romania,  XLVI, 
425)  :  il  est  peu  antérieur  à  1292.  L'auteur  du  poème  est  le  fils  de  sire 
Gentien  le  viel,  Pierre  le  Jeune  ou  le  Grand,  tué  honorablement  à  la  bataille 
de  Mons-en-Puelle  en  1304.  La  photographie  du  manuscrit  unique  de  Rome 
et  diverses  pièces  d'archives  que  M.  L.  a  soigneusement  étudiées  lui  ont  per- 
mis d'indiquer  sur  plusieurs  points  des  corrections  ou  des  interprétations 
préférables  à  ce  que  j'ai  proposé  ici  même.  Ainsi,  aux  v.  353-4,  la  rime  est 
Saint-Mandé  :  Marandè.  Ce  dernier  est  le  nom  d'une  famille  bien  connue. 
Au  V.  924,  au  lieu  de  a  Gue:^  demoroit,  il  faut  lire  dame  Agne:^  Demoroit  ou 
de  Moroit.  Un  Jacques  de  Lagni  figure  bien  sur  le  rôle  de  1292  (Gérard, 
p.  125),  mais  son  surnom  y  a  été  altéré  en  Lavigni  (pour  Laingni).  Toute- 
fois, étant  donné  l'insignifiance  de  sa  cote  d'imposition  (12  deniers),  on 
peut  se  demander  si  c'est  bien  le  personnage  mentionné  dans  le  poème. 

P.  301.  Thomas  de  Bailli,  chancelier  de  Paris  (C.  L.). 

P.  310.  Jecn  Pitart,  chirurgien  et  poète  {A.  T.).  Cf.  Romania,  XLV,  159. 

P.  324.  Gefroi  des  Nés,  onde  Paris,  traducteur  et puhliciste  (C.  L.).  Une  ingé-. 
nieuse  démonstration,  que  je  ne  saurais  exposer  ici  en  détail,  conduit  M.  L. 
à  conclure  à  l'identité  des  trois  signatures  Gefroi  des  Nés,  Gefroi  de  Paris  et 
Gieflfroi  tout  court.  Ainsi,  abstraction  faite  de  quelques  pièces  dont  l'attribu- 
tion reste  hypothétique,  cet  écrivain  fécond  serait  l'auteur  des  compositions 
suivantes:  i.  Vie  de  saint  Magloire,  en  wqxs  (Histoire  littéraire,  XXXIII, 
361);  2. Traduction  en  prose  de  la  Viedu  même  saint;  3.  Traduction  en  prose 
de  la  Vie  de  saint  Telian  ;  4.  Traduction  en  prose  de  la  vie  de  saint  Guillaume 
d'Aquitaine  ;  5.  Avisetnens  pour  le  roy  Loys,  conservés,  comme  les  sept 
pièces  suivantes,  dans  le  nis.  français  146  de  la  Bibliothèque  Nationale  ; 
6.  Du  roy  Phelipe  qui  ores  règne  ;  7.  De  Alliatis,  strophes  en  latin  ;  8.  De  la 
création  du  pape  Jehan,  en  latin  ;  9.  JJn  songe;  10.  Des  alliés  ;  w.  De  la 
comète  et  de  V  éclipse,  et  de  la  lune  et  du  solail  ;  12.  La  desputoison  de  l'Eglise 
de  Romme  et  de  V  Eglise  de  France  pour  le  siège  du  Pape  ;  15.  La  Chronique, 
anonyme,   conservée    dans   le    même    manuscrit   et    attribuée,    depuis   le 

I.  Je  désigne  les  rédacteurs  des  articles  par  leurs  initiales  :  A.  T.  (Antoine 
Thomas),  C':  L.  (Charles-V.  Langlois),  H.  O.  (Henri  Omont),  P.  F.  (Paul 
tournier). 


2S6  Comptes  rekdos 

xviiie  siècle,  à  Gefroi  de  Paris,  auteur  des  pièces  de  circonstance  qu'on  vient 
d'ciuimérer  ;  trois  pièces  du  ms.  fr.  24432  et  signées  Gieffroy  :  14.  Le  Mar- 
tyre (le  saint  Bacciis  ;  1 5 .  Ledit  des  Patenostres  ;  16.  Le  dit  des  Mais  ;  trois  pièces 
anonymes  voisinant  dans  le  ms.  24432  avec  celles  signées  Gieffroy  et  qui 
sont  peut-être  de  lui  :  17.  La  Reqtieste  des  Frères  Meneurs  sur  le  Seplievie  ' 
CUnient  le  Quint  \  18.  De  la  Rébellion  d'Engleterre  et  de  Flandre  ;  19.  Du 
Roy  ;    20.  Des  quatre  rois,   fragment  publié   par  moi-même   d'après  le  ms. 

25545'- 

P.   348.  Jesselin  de  Cassagnes,  canoniste  (P.  F.). 

P.  361.  Guillaume  du  Cun,  légiste  (P.  F.). 

P.  385.  Anonyme  de  Bayeux,  auteur  de  quatre  poèmes  en  jrançais  :  Dia- 
logue de  saini  Grégoire,  Vie  du  même  saint,  L' Advocacie  Noslre  Dame  et  sa 
suite,  La  CbapelerieNostre  Dame  de  Baieus  (C.  L.).  Les  indications  bibliogra- 
phiques complètent  sur  plusieurs  points  celles  données  dans  mes  Incipit 
(p.  79,  389,  etc.). 

P.  394.  Watriquet,  ménestrel  et  poète  français  (C.  L.).  Étude  approfondie 
sur  ce  conteur  d'un  taletit  remarquable,  très  supérieur  à  Jean  de  Condé. 

P.  421.  Jean  de  Condé  (C.  L.). 

P.  454.  /t'flM  d'Anneux,  clerc  séculier  et  moraliste  (C.  L.). 

P.  462.  Arnaud  Roiard,  frère  Mineur  (C.  L.). 

P.  467.  Guillaume  de  Montlau^un,  canoniste  (P.  F.). 

P.  504.  Bernard  de  Panassac,  troubadour,  un  des  fondateurs  des  Jeux  Floraux, 
et,  p.  513,  Arnaud  Vidal,  troubadour,  premier  lauréat  des  Jeux  Floraux 
(A.  T.).  Ces  deux  articles  se  complètent,  puisque  Bernard  de  Panassac  était 
juge  aux  Jeux  Floraux  de  Toulouse  célébrés  pour  la  première  fois  en 
1324,  où  Arnaud  Vidal  fut  lauréat.  Bernard  de  Panassac,  Gascon  de  petite 
noblesse,  qui  eut  une  vie  mouvementée  —  on  la  suit  dans  des  documents 
d'ordre  judiciaire  — ,  a  laissé  deux  petites  poésies  insignifiantes.  Arnaud 
Vidal,  qu'aucun  document  historique  ne  mentionne,  bien  que  poète 
médiocre,  lui  aussi,  occupe  néanmoins  dans  l'histoire  littéraire  une  place 
bien  plus  importante  comme  auteur  d'un  roman  d'aventures,  Guillaume  de 
la  Barre,  genre  très  peu  représenté  dans  la  littérature  provençale. 

P.  526.  Bernard  Anioros,  collectionneur  de  poésies  en  provençal  et  en  latin 
(C.  L.).  Courte  notice  sur  ce  copiste  bien  connu  de  poésies  des  troubadours, 
identique  probablement  à  un  collectionneur  de  proverbes  du  même  nom, 
mais  distinct  d"un  homonyme,  recteur  de  Moussoulens,  au  diocèse  de 
Carcassonne. 

P.  532.  Le5  deux  Jean  Gobi,  frères  Prêcheurs  (C.  L.).  De  l'aîné  on  ne 
connaît   qu'un  livre   intitulé  Miracula   béate  Marie  Magdalene  ;   l'autre,  sans 


1.  Ce  mot  désigne  les  Clémentines. 

2,  Romania,  XLIV,  90.  11  faut  mettre  un  point  d'exclamation  après  le 
vers  II,  un  point  au  v.  12  après  di  et  supprimer  les  deux  points  à  la  fin  du 
même  vers. 


histoire  littéraite  de  In  France,  XXXV.  lÈy 

doute  neveu  du  précédent,    est  l'auteur  de    la  célèbre  Scala  celi  et  du  De 
spiritu  Giiidouis  dont  il  a  été  question  ici  même  (Remania,  XLVII,  465). 

P.  556.  Jean  Faitie,  légiste  (P.  F.). 

P.  580.  Anonyme,' auteur  d'un  poème  sur  la  guerre  de  Met^  en  1^24  (H.  O.). 
L'article  précise  les  événements  historiques  qui  ont  produit  un  poème  ano- 
nyme et  divers  petites  poésies,  dont  quelques-unes  signées,  se  rapportent 
aux  démêlés  des  citoyens  de  Metz,  célèbres  au  moyen  âge  comme  banquiers, 
avec  leurs  voisins  et  débiteurs.  Ces  poèmes  forment  le  contenu  d'un  livre 
bien  connu  de  E.  de  Bouteiller  et  F.  Bonnardot. 

Notices  succinctes.  P.  597.  Raimond  Béquin  et,  p.  600,  Jean  «  Dominici  », 
jrères  Prêcheurs;  p.  601,  Jean  de  Blangi,  théologien  (C.  L.).  —  P.  603.  Nicolas 
d'Enneiat,  et,  p.  606,  Simon  Vairet,  canonistes  (P.  F.).  —  P.  609.  Anonyme, 
auteur  du  «  Coutumier  d'Artois  »  (P.  F.).  Ce  texte,  composé  entre  1285  et 
1502,  est  en  dialecte  artésien.  —  P.  613.  Anonyme,  auteur  de  la  >.<  Compilatio 
de  usihus  et  consuetudinibus  Andegavie  >■>  (P.  F.).  —  P.  615.  Hugues  de  Carols, 
légiste  (P.  P.).  —  P.  617.  Jean  «  de  Leuduno  »,  maître  es  arts,  et  Louis  de 
Melun(C.  L.).  —  P.  620.  Barthélemi.Flcchier,  maître  es  arts  (C.  L.).  —  P.  623. 
Pierre  de  Courpalai,  abbé  de  Saint-Germain-des-Prés  (C.  L.).  —  P.  624.  Pierre 
Vidal,  frère  Prêcheur,  p.  627,  Raimond  Bancal,  frère  Mineur,  et,  p.  628, 
Maître  Etienne  Arblant,  astronomes  (A.  T.).  —  P.  629.  Nicolas  de  La  Horbe, 
traducteur  de  divers  traités  astrologiques  et  météorologiques  de  Gui  Bonati 
de  Forli  (C.  L.).  —  P.  630.  Arnoul  de  Quinquempoix,  médecin  et  astrologue 
(A.  T.).  Son  nom  figure  dans  la  traduction  française  d'un  opuscule  astro- 
logique d'Albumasar. —  P-633.  Anonyme  italien,  auteur  d'une  traduction  fran- 
çaise des  lettres  de  Sénèque  à  Lucilius  (A.  T.).  Cette  traduction,  conservée  dans 
deux  manuscrits  ',  a  été  faite  vers  1308-13 10,  pour  un  grand  seigneur  napoli- 
tain Barthélemi  Siginulfo.  —  P.  635.  Gefroi  de  Picquigni,  auteur  d'une  Expo- 
sition française  sur  le  Nouveau  Testament  (A.  T.).  Cet  écrivain  a  terminé  en 
1521  une  exposition  des  Evangiles,  des  Actes  des  Apôtres  et  de  l'Apocalvpse 
à  l'usage  d'un  membre  de  la  famille  Malatesta.  —  P.  656.  Anonyme,  auteur d' une 
exhortation  de  circonstance  à  la  charité  (C.  L.).  C'est  une  pièce  composée,  en 
vers  français  et  latins  alternés,  lors  de  la  famine  de  1316,  et  commençant  par: 
En  l'an  de  l'incarnacion  Assunt  tredecitn  cum  tribus...  (Incipii,  p.  127).  — 
Anonyme,  auteur  du  «  Dit  des  niousliers  de  Paris  »  (C.  L.),  cf.  Incipit,  p.  423. 
Ce  poème  se  date  des  environs  de  1325.  —  P.  637.  Anonyme,  auteur  des 
«  Divisions  des  soixante  et  dou^e  biautés  qui  sont  en  dames  »  (C.  L.),  cf.  Incipit, 
p.  191.  Ce  poème  est  exactement  daté  de  1332.  —  P.  6^8.Rainion  Vidal,  auteur 
d'un  poème  en  langue  d'oïl  (C.  L.).  Ce  poème,  composé  en  1 3  38,  a  été  imprimé 
par  M.  A.  Mercier  dans  les  Annales  du  Midi,  VI  (1894),  p.  468'.  —  P.  640. 
Anonyme,  auteur  du  «  Livre  de  la  Trésorerie  »  de  V Abbaye  d'Origny  (H.  O.). 
Cette  compilation,    rédigée  en    13 15,    sous   la    direction    d'une   religieuse 

1.  [En  réalité  trois,  car  M.  Thomas  a  oublié  de  mentionner  le  ms.  Bibl. 
nat.,  n.  a.  fr.  20545  ;  cf.  Romania,  XXXIII,  459.  —  Rèd.] 

2.  Il  faut  compléter  ainsi  l'article  de  mes  Incipit,  p.  52. 


288  COMPTES   RENDUS 

d'Origny,  Héloïse  de  Conflans,  contient  entre  autres  le  texte  français  d'un 
Mvstère  de  la  Résurrection,  en  partie  inédit,  des  sermons  et  une  série  de  Dits 
de  philosophes,  également  en  français  '. 

Arthur  LÂngfors. 

Del  Tumbeor  Nostre  Dame,  Altfranzôsische  Marienlegende 
(um  1200)  [éd.  Erhard  Lommatzsch]  (Romanische  Texte  zum  Gebrauch 
fur  Vorlesungen  und  Uebungen,  herausgegeben  von  D""  Erhard  Lom- 
matzsch, Professer  an  der  Universitiit  Berlin,  und  Dr  Max  Leopold 
Wagner,  Privatdozent  an  der  Universitat  Berlin,  n"  i)  ;  Berlin,  Weid- 
mannsche  Buchhandlung,  1920  ;  in-8,  51  pages. 

Ce  texte  de  684  vers=  forme  le  premier  numéro  d'une  collection  qui  a 
déjà  été  annoncée  sommairement  ici  même  (XLVII,  448).  Par  le  but  qu'elle 
poursuit,  par  l'extérieur  même  des  volumes,  elle  présente  des  analogies  avec 
la  collection  des  Classiques  français  Jii  moyen  âge.  Toutefois,  les  éditeurs  alle- 
mands entendent  leur  tâche  un  peu  différemment.  Ainsi,  pour  nous  en  tenir 
au  volume  qui  nous  intéresse  pour  le  moment,  l'introduction  ne  donne  pas 
l'indication  des  manuscrits,  à  l'exception  du  manuscrit  base  (Arsenal  3516). 
11  aurait  pourtant  élé  très  utile  à  ceux  qui  sont  obligés  de  recourir  parfois  à 
l'appareil  critique  de  l'édition  Wàchter,  de  trouver  ici  la  liste  des  manuscrits 
et  les  sigles  correspondants  de  Wàchter  : 

C  :=.  Chantilly  1578. 

F  =  Arsenal  5516. 
G=>  =  —  3518. 
G"  =  Bibl.  nat.  fr.   1807  (Baluze). 

P  =     —         —  nouv.  acq.  4276. 

Les  variantes  données  sont  peu  nombreuses,  ce  qui  peut  se  justifier.  Mais  ce 
qui  est  moins  recommandable,  c'est  que  leur  provenance  ne  soit  pas  indiquée. 
Les  lecteurs  qui  ont  du  temps  à  perdre  pourront  sans  doute  les  retrouver 
dans  l'édition  •  Wàchter.  Mais  n'aurait-il  pas  été  plus  simple  de  les 
indiquer  de  la  manière  généralement  usitée  ?  D'autre  part,  on  ne  voit  pas 
clairement  la  méthode  suivie  par  l'éditeur.  Tantôt  il  corrigé  le  manuscrit 
base,  en  reléguant  aux  notes  la  leçon  du  manuscrit  ;  tantôt  il  garde  dans  le 
texte  une  leçon  manifestement  erronée  et  donne  aux  variantes  la  bonne 
leçon  (sans  indication  de  source),  tantôt  il  met  entre  parenthèses  ou  cro- 
chets une  lettre  qui,  selon  lui,  est  à  ajouter  ou  à  supprimer.  Quelquefois  ce 

1.  [Un  manuscrit  analogue,  plus  luxueux  et  plus  important,  à  ce  qu'il 
semble,  a  échappé  à  la  Commission  :  il  se  trouve  à  Berlin  ;  il  a  été  décrit  par 
le  comte  Paul  Durrieu,  Bibl.  de  V École  des  Charles,  LUI,  122-4.  —   AV</.] 

2.  Est-ce  par  une  faute  d'impression  que  l'cxpiicit  est  muni  du  numéro 
685,  comme  «i  c'était  un  vers. 


Del  Tiiuihcor  Nostre  Dame,  éd.  lommatzsch.  289 

procédé  est  employé  à  tort.  Ainsi  l'éditeur  ajoute  un  s  aux  premières  per- 
sonnes du  pluriel  en  oit  ;  cette  dernière  torme  est  pourtant  des  plus  fréquentes 
et  est  même  régulière  dans  certains  dialectes. 

Il  va  de  soi  que  dans  un  texte  étudié  de  près  par  Foerster,  Gaston  Paris, 
Grôber  et  d'autres,  il  reste  bien  peu  à  reprendre.  Je  me  borne  ici  à  signaler 
une  particularité  de  versification  qui  ne  semble  pas  encore  avoir  attiré  l'atten- 
tion des  critiques.  La  légende  du  Tutnheor  Nostre  Dame  appartient  en  effet  à 
cette  poésie  assez  abondamment  représentée  qui  est  basée  sur  la  recherche  de 
la  rime  riche,  technique  dont  j'ai  exposé  sommairement  les  règles  (d'après 
M.  Ernest  Langlois)  ici  même  (XLV,  289).  En  effet,  sur  les  342  couples  de  vers, 
il  n'y  en  a,  si  j'ai  bien  compté,  que  17,  qui  ne  riment  pas  richement  (C/tret'aMi: 
dansieaus  20,  tumer  :  baler  26,  parlast  :  cojinnandast  48,  mangier  :  solier  100, 
canter:  tumer  136,  desos  :  génois  166,  fraiiçois  :  champenois  176,  déduit  :  aqiiit 
192,  dura:  fina  228,  consenti  :  ami  284,  prisast  :  amast  2^4,  fièrement  :  argent 
^■^•j,  ploré:  pitê  164,  douçor  :  segnor  ^80,  baler  :  rencliner  i<^4,  parlés  :  avès 
476,  commandes  :  voldrés  532).  La  rime  chaitif:  eslrif  86  peut  à  la  rigueur 
être  considérée  comme  riche,  malgré  l'r.  Aux  v.  95-6,  M.  Lommatzsch,  sur 
la  foi  des  niss  FG^,  imprime  perceus  :  déchus.  Mais,  outre  que  la  rime  riche  est 
détruite,  il  est  tout  à  fait  invraisemblable  que  le  poète  ait  fait  rimer  ensemble 
la  forme  ancienne  et  la  forme  contractée  du  verbe.  M.  Wàchter,  qui  l'a  bien 
vu,  a  imprimé,  sans  doute  avec  raison,  aperchus  :  déchus,  d'après  C  seul,  le 
vers  manquant  dans  P  et  G".  Au  v.  268,  MM.  Wiichter  et  Lommatzsch 
ont  tous  les  deux  eu  le  tort  d'accepter  la  leçon  de  F  seul  : 

Mais  hom  en  terre  ne  savoit. 
Fors  Diu,  que  fu  qu'il  i  faisoit. 

Les  quatre  autres  manuscrits  sont  d'accord  pour  donner,  au  second  vers,  ser^ 
voit,  nécessaire  à  la  rime  riche.  Il  faut  donc  lire  : 

Fors  Diu,  de  quoi  il  i  servoit. 

Aux  v.  399-400,  les  autres  mss,  sauf  C,  donnent  la  rime  lasse^  :  tresùes, 
tandis  que  C,  à  la  place  de  ces  deux  vers,  en  a  quatre  qui  sont  irréprochable- 
ment versifiés  et  forment  une  excellente  transition  à  ce  qui  suit  : 

Il  s'est  asis  si  travilliés 
400  A    painnes  puet  movoir  les  pies. 
Vers  l'ymage  s'est  retournés, 
Dou  grant  travail  est  si  penés... 

Je  n'affirme  pas  que  ces  vers  soient  originaux,  —  pour  cela  il  faudrait 
refaire  le  classement  de  M.  Wàchter,  —  en  tout  cas  ils  doivent  être  pris  en 
sérieuse  considération. 

Sur  le  glossaire,  qui  est  établi  avec  beaucoup  de  soin,  je  voudrais  présen- 
ter une  seule  observation.  Aux  v.  112-15  >1  est  dit  du  tuviheor  que 

Romania,  XLV III.  19 


290  COMPTES    RKNbUS 

Tant  vait  par  le  mosiier  l'ustant 
Qu'en  une  crote  s'enbati  ; 
Près  d'un  autel  si  se  quati 
115  Et  al  plus  qu'il  puet  s'i  enjonne. 

Ce  dernier  verbe  est  traduit  au  glossaire  par  «  sich  in  Form,  in  Stellung  brin- 
gen,  eine  Stellung  einnehmen  ».  Si  c'est  bien  le  verbe  enforvier  (\ï\{orxm.xc), 
c'est  «  s'orienter  »  qu'il  faut  traduire.  Mais  on  pourrait  aussi  songer  à  soi 
enfonier  «  s'engager  »  (cf.  Godefrov,  IX,  464'^  :  Et  comme  la  plus  grande  part 
se  fussent  desja  enfourne:(eu  un  vallon). 

Dans  l'introduction,  à  la  place  de  nombreuses  références  bibliographiques 
qui  ne  se  rapportent  pas  directement  à  notre  légende,  et  que  l'on  pourrait 
facilement  trouver  ailleurs,  j'aurais  préféré  voir  un  court  aperçu  de  Ihisioire 
du  motif.  On  pourrait  aussi  sacrifier  sans  dommage  quelques  renvois  à  des 
manuels  d'histoire  littéraire  où  notre  conte  est  simplement  mentionné  en 
quelques  lignes. 

Tel  qu'il  est,  le  petit  livre  de  M.  Lonimatzsch,  et  la  collection  qu'il  inau- 
gure, rendront  des  services  à  l'enseignement  de  l'ancien  français.  L'éditeur 
trouvera  peut-être  le  moyen  de  satisfaire,  dans  les  numéros  à  venir,  au  désir 
légitime  du  lecteur  d'v  trouver  les  éléments  nécessaires  pour  un  examen 
critique  des  textes,  sans  trop  dépasser  l'étendue  et  le  prix  des  volumes  parus 

jusqu'à  ce  jour. 

Arthur  LÂxgfors. 

Rondeaux,  Virelais  und  Balladen  aus  dem  Ende  des 
XII.,  dem  XIII.  und  dem  ersten  Drittel  des  XIV.  Jahr- 
hunderts,mit  den  ûberlieferten  Melodien  herausgegeben  von  Fried- 
rich Gennrich  ;  Band  I  :  Texte  (Gesellschaft  fur  romanische  Literatur, 
Band  43)  ;  Dresden,  Niemeyer,  1921  ;  in-8,  xvi-388  pages. 

Ce  recueil  de  401  pièces  —  la  dernière,  omise  par  erreur  à  la  place  où 
elle  devrait  figurer,  est  imprimée  en  appendice  et  porte  le  vfi  391»  —  donne 
tout  ce  qui  nous  reste  des  genres  lyriques  indiqués  dans  le  titre  depuis  le 
xii>^  siècle  —  si  l'on  admet  cette  date  pour  le  roman  de  Guillaume  de  Dole 
—  jusqu'à  Jehannot  de  L'Escurel,  qui  est  du  premier  tiers  du  xiye.  Groupées 
à  peu  près  chronologiquement,  et  pour  chaque  groupe,  dans  l'ordre  donné 
par  le  manuscrit,  elles  sont  ainsi  disposées  dans  l'édition  :  1°  rondeaux  et 
virelais  intercalés  dans  le  Roman  de  la  Rose  ou  de  Guillaume  de  Dole  ; 
2°  rondeaux  et  virelais  anonymes,  provenant  de  divers  manuscrits,  entre 
autres  le  chansonnier  a,  contenant  un  petit  nombre  de  pièces  ;  3°  rondeaux 
intercalés  dans  le  Lai  d'Aristote  de  Henri  d'Andeli  ;  4°  rondeaux  du  ms. 
T ;  50  rondeaux  religieux  des  mss.  de  Metz  535  et  de  Paris,  Bibl.  nat., 
nouv.  acq.  fr.  10036  ;  6°  le  rondeau  de  Guillaume  d'Amiens,  dit  le  Peintre, 
et   quelques  autres    pièces    ajoutées    après  coup  au  même   chansonnier  (/  ; 


Ro)hl('(i!ix,  Virelais,  etc.,  éd.  gennrich.  29! 

7'5  rondeaux  et  virelais  figurant  dans  des  manuscrits  de  motets  ;  8°  les 
pièces  d'Adam  de  la  Halle;  90  celles  du  ms.  k\  lO"  l'important  recueil 
du  ms.  7  ;  1 1°  fragments  insérés  dans  la  Prison  lV Amours  de  Baudouin  de 
Condé  et  dans  Renart  le  Nouvel  de  Jaquemart  Gelée  de  Lille  ;  i2«  un 
virelai  et  des  ballettes  religieux  du  ms.  /  ;  130  rondeaux  tirés  du  ms.  67  de 
l.i  Collection  de  Picardie  de  la  Bibliothèque  nationale  ;  140  rondeaux  ajoutés 
après  coup  au  ms.  M;  15°  pièces  insérées  dans  divers  poèmes;  16°  un 
virelai  du  ms,  C/  ;  17°  pièces  insérées  dans  le  Rotiian  de  Fauvel  (ms.  Bibl. 
nat.  fr.   146)  ;    18"   pièces  de  Jehanuot  de    L'Escurel   (même  ms.). 

M.  Gennrich  a  publié,  en  1918,  dans  la  Zeitschrijt  fur  romanische  Philolo- 
gie, XXXIX,  p.  330  et  suiv.  (cf.  Romania,  XLVII,  431),  un  article  intitulé 
Die  Musik  àls  Hilfswissenschaft  der  romanischen  Philolocrie,  qu'il  a  développé 
et  republié  en  brochure'.  Je  n'ai  pas  lu  cette  étude  qui  doit  former  une 
partie  de  l'introduction,  réservée  au  second  tome.  Il  va  de  soi  que,  tant  que 
celui-ci  n'aura  pas  donné  le  commentaire  des  textes  publiés  et,  surtout,  la 
justification  des  nombreuses  modifications  faites  sans  doute  pour  des  raisons 
tirées  de  la  versification  et  de  la  musique,  aux  leçons  des  manuscrits,  on 
ne  saurait  utilement  entreprendre  la  critique  détaillée  du  volume  paru. 
Mais  l'abrégé  donné  ci-dessus  de  la  table  des  matières  suffit  à  démontrer 
le  grand  intérêt  de  ce  recueil,  et  une  lecture  rapide  m'a  permis  de  constater 
que  le  travail  a  été  exécuté  avec  un  soin  et  une  compétence  dignes  d'éloges. 
Il  est  vrai  qu'un  certain  nombre  des  pièces  qui  figure  dans  cette  édition 
étaient  déjà  connues  par  ailleurs.  Mais  elles  n'avaient  pas  été  soumises  à 
un  examen  approfondi  et  beaucoup  de  publications  où  elles  figurent  sont 
peu  accessibles.  D'autre  part,  l'intéressante  collection  du  manuscrit  d'Oxford 
avait  été  un  peu  négligée,  malgré  l'édition  diplomatique  de  Georg  Steffens, 
et  M.  Gennrich,  par  son  édition  critique,  nous  fait  faire  des  connaissances 
agréables.  Je  me  permets  de  citer,  à  titre  d'échantillon,  ce  délicieux  petit 
virelai  qui  ne  doit  pas  être  très  connu  (no  237,  p.  193  ;  Raynaud  1013)  : 

Deus,  doneis  honor  a  seus 

Ki  amor  maintienuent  mués  ! 

Gant  je  fu  petite  gilrce, 
Si  me  norit  ma  mairaistre. 
El  me  fist  garder  les  vaiches 
Tote  soûle  a  un  pastour. 
Deus,  doneis  honor  a  seus 
Ki  atnor  maintiennent  mués  ! 


I.  Musiku'issenschaft  und  romanische  Philologie,  ein  Beitrag  i^ur  Beicertung 
der  Musik  als  Hilfsivifsenschaft  der  romanischen  Philologie  (Halle,   1918). 


±C)±  COMPTHS    RENDdj; 

Je  m'aii  autrai  ou  boucaigt; 
Après  une  de  mes  vaiches, 
Si  trovai  Robin  lou  saige, 
Lou  veirclit  me  fist  puez. 
Di'tis,  iloneis  hoiior  a  sens 
Ki  iuiior  maiiitieinioit  mués  ! 

Très  curieuse,  dans  un  autre  ordre  d'idées,  est  la  pièce  sur  le  clerc 
«  bigame  »  (n"  19.)  ;  Raynaud  122). 

En  attendant  de  pouvoir,  avec  le  guide  du  second  volume  de  M.  Gennrich, 
entreprendre  un  examen  critique  de  ce  recueil,  je  me  borne  ici  à  quelques 
remarques  préliminaires. 

La  première  concerne  la  manière  dont  l'éditeur  a  traité  le  dialecte  du 
manuscrit  lorrain  /.  Il  me  semble  en  effet  peu  justifié  d'écarter  du  texte  cer- 
taines particularités  dialectales  tout  eu  en  laissant  d'autres.  Ainsi,  il  n'était 
pas  utile  d'ajouter  un  5  à  san,  qui  est  en  lorrain  la  forme  constante  de  sine, 
ou  de  corriger  enver  en  envers,  faceir  en  faiiceir,  vadroie  en  vandroie,  haUment 
en  hautement,  medixant  en  mesdixant,  can  en  cant,  sux  en  suix.  Il  est  indis- 
pensable de  maintenir  la  forme  ancienne  et  régulière  hugement  (194,  v.  5), 
de  même  5'î  (18).  v.  14,  et  393,  v.  3)  avec  le  sens  de  5'//,  qui  n'est  pas 
exclusivement  lorrain  ;  maistc  (202,  v.  25)  est  également  une  bonne  forme 
ancienne  qu'il  ne  faut  pas  corriger  en  majestei. 

144,  V.  6.  Je  pense  qu'il  faut  corriger  honte  corroie  en  honte  en  corroie.  — 
147,  V.  3.  Supprimer  la  virgule  devant  ne.  —  230,  v.  i.  Il  faut  imprimer 
/^/- au  lieu  de  Jer.  —  239.  Le  numéro  de  Raynaud  est  404,  et  non  102.  — 
267.  Je  corrigerais  ne  en  n'i  au  refrain  : 

On  dit  c^amors  est  joie. 

Et  je  ne  trux  fors  ke  torment, 

^^  284,  V.  19.  Au  lieu  de  chauront,  il  faut  imprimer  chavront  (chevron).  — 
308,  v.  I.  Au  lieu  de  //,  imprimer  /'/.  —  311,  v.  27.  Supprimer  le  point 
d'interrogation  (c'est  sans  doute  une  faute  d'impression).  C'est  à  tort  que 
l'éditeur  qualifie  de  «  sixième  strophe  »  les  vers  se  trouvant  à  la  fin  de  cette 
pièce  (et  qu'il  a  d'ailleurs  avec  raison  relégués  au  bas  de  la  page).  Si  M.  G. 
avait  lu  ma  Notice  dn  manuscrit  124S]  de  la  Bibliothèque  nationale,  il  aurait 
vu  que  ce  sont  des  vers  ajoutés  par  le  Frère  Prêcheur  qui  a  compilé  le 
volume.  —  369,  V.  10.  Il  semble  qu'il  faille  corriger  que r  en  que,  et,  auv.  15, 
haut  en  hante.  —  382,  v.  5  et  ailleurs.  Il  est  préférable  d'imprimer  pouoie 
et  non  povoie  {400,  v.  63,  il  y  a  correctement  pouoie).  —  385,  v.  18.  Pro- 
voir est  sans  doute  une  faute  d'impression  pour  pouoir . 

Arthur  LÂngfors. 


T.  GÉROLD,  Le  Manuscrit  de  Baxmx.  293 

Théodore    Gkrold.    Le    Manuscrit     de    Bayeux,    texte    et 
musique   d'un    recueil   de    chansons    du  XV?   siècle  ; 

Strasbourg,  Commission  des  Publications  de  la  Faculté  des  Lettres,  1^21  ; 
in-8,  LIV-129  pages  (Publications  de  la  FiiçuJtê  des  Lettres  de  Strasbourg^, 
fasc,  2). 

Le  manuscrit  de  Bayeux  (Paris,  Bibl.  Nat.  franc.  9346)  avait  été  publié, 
en  1866,  par  A.  Gasté  sous  le  titre  de  Chansons  normandes  du  XV^  siècle. 
Cette  publication,  épuisée  depuis  longtemps,  était  devenue  à  peu  près  introu- 
vable en  librairie.  Pourtant  l'importance  de  ce  recueil  de  chansons  pour  l'his- 
toire de  la  poésie  et  de  la  musique  française  au  xve  siècle  en  faisait  souhaiter 
une  nouvelle  édition.  Elle  vient  de  paraître  par  les  soins  de  M.  Gérold, 
chargé  de  cours  pour  l'enseignement  de  l'histoire  de  la  musique  à  l'Univer- 
sité de  Strasbourg. 

La  publication  de  M.  Gérold  marque  un  progrès  considérable  sur  celle  de 
son  prédécesseur.  Romaniste  en  même  temps  que  musicologue,  le  nouvel 
éditeur  a  pu  corriger  et  redresser  un  certain  nombre  de  fautes  et  d'erreurs 
qui  se  trouvaient  dans  le  texte  de  Gasté.  Il  est  vrai  que  quelques  obscurités 
subsistent  encore.  Ce  sont  des  passages,  assez  rares  heureusement,  où 
l'cdiieur  a  dû  renoncer  à  obtenir  un  sens  acceptable,  en  partie  par  la  faute 
du  manuscrit  qui  présente  des  leçons  estropiées  et  irrémédiablement  corrom- 
pues (2,  10-12;  57,  2),  en  partie  par  la  faute  des  auteurs  qui  se  sont  expri- 
més d'une  manière  obscure  et  énigmatique  (73,  9  ss.  ;  93,  8  ss.).  L'éditeur 
s'attache  du  plus  près  possible  à  la  tradition  même  du  inanuscrit  dont  il 
reproduit  avec  raison  toutes  les  irrégularités  et  bizarreries  orthographiques. 
En  note,  il  ajoute,  quand  il  y  a  lieu,  les  variantes  d'autres  manuscrits.  Il  me 
semble  que  dans  certains  cas  il  v  aurait  eu  profit  à  tenir  compte  de  celles-ci, 
un  peu  plus  que  ne  l'a  fait  M.  Gérold,  pour  corriger  une  leçon  nettement 
fautive  du  texte  ou  pour  combler  quelque  lacune.  Par  exemple,  dans  la  chan- 
son 41  :  la  première  strophe,  dans  le  manuscrit  de  Bayeux,  se  compose  de 
cinq  vers  ;  l'éditeur  en  a  fait  un  quatrain,  en  supprimant  le  deuxième  vers. 
Mais  la  suite  nous  apprend  que  nous  devons  avoir  là  un  sixain  du  type 
aabaab.  C'est  donc  que  le  copiste  aura  oublié  de  copier  l'un  des  vers  de  l'ori- 
ginal. Eu  effet,  le  recueil  de  Lotrian  de  1 543  où  se  trouve  la  même  chanson 
nous  donne  un  sixain  parfaitement  correct  d'après  lequel  on  aurait  pu  corri- 
ger la  leçon  fautive  du  manuscrit  de  Bayeux.  C'est  ce  que  d'ailleur 
M.. Gérold  n'a  pas  hésité  à  faire  dans  d'autres  cas.  Il  supprime  par  exemple 
dans  la  chanson  37  les  vers  11-13,  qui  ne  sont  qu'une  répétition  erronnée 
des  vers  5-7,  ou  bien  il  rétabht  dans  le  rondeau  83  les  répétitions  partielle 
ou  totale  du  refrain,  comme  l'exige  la  forme  du  rondeau.  Mais  pourquoi  ne 
pas  procéder  de  même  au  n"  79  qui  est  un  rondeau  comme  78,  partageant 
avec  celui-ci  même  la  mélodie  ?  Ici,  les  vers  9-10  sont  également  à  suppri- 
mer, et  à  remplacer  par  les  vers  1-3,  formant  la  répétition  partielle  du 
refrain. 


294  COMPTES    RENDUS 

Les  cliaiisoiis  .sont  acconipagnces  de  leurs  mélodies  en  notation  moderne. 
C'c>t  là  la  grande  orii^inalité  de  la  nouvelle  édition,  qui  en  fait  la  véritable 
valeur  et  en  constitue  le  progrès  le  plus  important  sur  l'édition  de  Gasté. 
M.  Gérold  donne  là  un  exemple  à  suivre  à  tous  ceux  qui  voudront  désor- 
mais publier  des  textes  lyriques  du  moyen  âge,  qu'on  ne  devrait  plus  jamais 
séparer  de  leur  notation  musicale.  Nous  n'avons  pas  la  compétence  nécessaire 
pour  juger  la  valeur  de  la  transcription  musicale  de  ces  pièces,  mais  le  litté- 
rateur trouve  là  une  base  solide  pour  étudier  les  différents  genres  lyriques 
qui  sont  représentés  dans  notre  recueil.  L'éditeur  a  lui-même  procédé  à 
l'examen  des  formes  dans  un  cTiapitre  de  son  introduction  (p.  xxviii-xxxvii). 
|e  crois  pouvoir  ajouter  quelques  remarques  aux  siennes. 

Le  nombre  des  ballades  est  plus  grand  qu'il  n'est  dit  p.  xxviii.  Aux  nos  jg 
(«  sotte  ballade  »)  et  loi  (incomplet),  il  faut  encore  ajouter  les  pièces  8i 
et  87  que  la  notation  musicale  aussi  bien  que  le  texte  désignent  clairement 
comme  ballades,  même  quand  il  ne  s'y  trouve  pas  le  nombre  réglemen- 
taire de  trois  strophes.  Peut-être  aussi  faut-il  ranger  là  la  chanson  54, 
malgré  quelques  singularités  dans  la  musique  et  dans  la  forme.  —  A 
côté  du  rondeau  «  populaire  »,  n°  82  (p.  xxviii-xxix),  je  placerais  la  chan- 
son 43  qui  est,  malgré  certaines  irrégularités,  un  rondet  à  plusieurs  strophes. 
Les  pièces  de  ce  genre  sont  assez  rares  pour  qu'on  accorde  à  celle-ci  une 
mention  particulière.  —  Le  type  le  plus  fréquent  est  celui  du  virelai.  Cela 
s'explique  par  le  fait  que  c'est  lui  qui,  de  tous  les  genres  à  formes  fixes,  est 
encore  le  plus  fidèlement  attaché  à  la  composition  musicale  et  au  chant,  à 
une  époque  où  d'autres  genres,  comme  la  ballade  et  le  rondeau,  s'en  déta- 
chaient de  plus  en  plus  et  prenaient  une  existence  indépendante.  En  même 
temps,  leur  grand  nombre,  ici  aussi  bien  que  dans  les  recueils  analogues, 
atteste  la  vogue  dont  ils  jouissaient  dans  la  musique  du  xve  siècle,  vogue 
qui  est  confirmée  par  l'expansion  que  ce  genre  lyrique  a  eue,  même  loin 
de  la  France,  notamment  en  Italie.  Leur  forme,  que  M.  Gérold  n'a  pas 
voulu  étudier  en  détail,  présente  toutes  les  particularités  et  les  libertés 
métriques  qui  ont  déjà  été  examinées  et  relevées  ailleurs.  Dans  le  nombre, 
on  rencontre  encore  les  types  les  plus  simples  et  les  plus  primitifs  de  la 
«  ballettc  »,  pareils  à  ceux  du  xiiie  siècle  (nos  15^  17^  ^5^  35^  g--).  —  A  côté 
de  ce  genre  ancien  apparaît  assez  fréquemment  un  genre  nouveau  et  récent, 
inconnu  aux  chansonniers  des  xiii»  et  xive  siècles,  la  «  chanson  »  propre- 
ment dite,  composée  de  préférence  de  quatrains  réguliers.  Ce  type  n'a  jamais 
été  étudié  jusqu'ici  et  demanderait  un  examen  approfondi.  Dérive-t-il  du 
virelai  ?  Je  serais,  pour  ma  part,  assez  disposé  à  l'admettre.  On  est,  en  effet, 
frappé  de  voir  combien  souvent  la  construction  musicale  de  ces  quatrains  est 
identique  à  celle  des  quatrains  qui  forment  le  relrain  initial  d'un  virelai.  Le 
type  musical  qui  y  domine  n'est  pas,  comme  on  s'y  attendrait,  la  combinai- 
son normale  pour  un  quatrain  :  ajiap,  mais  plutôt  le  type  apya,  ce  qui  est 
d'un  principe  tout  différent,  celui  de  la  «  ballette  »  et  du  virelai.  On  pourrait 


T.   GÉROLD,  Le  Manuscrit  de  Bayenx.  295 

donc  admettre  ceci  :  dans  un  virelai  introduit  par  une  strophe-retrain  en 
forme  de  quatrain,  on  a  donné  à  la  première  partie  de  la  strophe,  également 
composée  de  quatre  vers,  la  mélodie  et  la  forme  de  la  strophe-refrain  ;  la 
«  tierce  «  reproduit  tout  naturellement  la  forme  du  refrain.  Par  conséquent, 
la  strophe  primitive  du  virelai  se  trouve  décomposée  en  trois  quatrains  abso- 
lument pareils  qui  ont  tous  la  mélodie  et  la  forme  du  quatrain  initial.  En 
effet,  M.  Gérold  a  relevé  qu'assez  souvent,  dans  de  véritables  virelais,  le 
quatrain-refrain  seul  était  accompagné  d'une  notation  musicale  ;  celle-ci 
aurait  donc  aussi  servi  pour  le  premier  quatrain  de  la  strophe.  Mais  il  faut 
se  garder  ici  d'une  généralisation  trop  rapide,  à  laquelle,  je  le  crains,  l'édi- 
teur s'est  laissé  entraîner,  car,  dans  plusieurs  cas  où  la  même  mélodie  est 
transcrite  deux  fois,  nous  voyons  une  fois  la  transcription  musicale  réduite 
au  quatrain  initial,  l'autre  fois  elle  s'étend  aussi  au  premier  quatrain  de  la 
strophe,  et  cette  partie  diffère  alors  complètement  de  la  première  (voir  les 
nos  35  et  91  dans  le  ms.  de  Bayeux,  ou  le  no  35  comparé  avec  sa  transcrip- 
tion dans  le  ms.  Paris  B.  N.  fr.  12744).  Il  s'agit  donc  souvent  d'une  nota- 
tion restée  incomplète.  Il  \-  a  là  un  petit  problème  qui  demande  à  être 
éclairci. 

Le  contenu  des  chansons  n'est  pas  moins  varié  que  leur  forme.  M.  Gérold 
donne  quelques  brèves  indications  à  ce  sujet  (p.  xx-xxviii),  mais  il  n'a  pas 
essayé  de  déterminer  ce  qui,  dans  ce  recueil,  est  encore  la  continuation  et  la 
survivance  d'anciens  genres  poétiques  des  xii^  et  xiiie  siècles  et  ce  qui  y  décèle 
déjà  un  esprit  nouveau  et  une  sensibilité  plus  moderne.  Ainsi,  la  silhouette 
gracieuse  de  Belle  Aêlis,  si  chère  à  la  poésie  populaire  du  moyen  âge,  paraît 
avoir  définitivement  disparu,  tandis  que  le  couple  amoureux  de  Robin  e 
Marion  v  fait  encore  une  apparition  fugitive  (65,  loi),  mais  transformé  en 
bergers  galants  et  doucereux,  annonçant  déjà  la  pastorale  de  l'époque  plus 
récente  (voir  aussi  la  chanson  100).  Si  l'ancienne  pastourelle  narrative  et 
l'aube  n'y  figurent  plus,  ce  n'est  sans  doute  qu'un  simple  hasard,  qui  s'ex- 
plique d'ailleurs  par  la  rareté  des  pièces  de  ce  genre  ;  leur  survivance  est  cepen- 
dant attestée  par  les  traces  qu'elles  ont  laissées  dans  le  recueil  des  «  Chan- 
sons du  xye  siècle  »  de  G.  Paris.  Par  contre,  la  chanson  de  mal  mariée,  la  sotte 
chanson,  la  satire  dirigée  contre  l'amour  et  les  femmes  sont  encore  bien 
vivantes  et  largement  représentées  ;  mais  on  y  relève  un  ton  plus  badin  et 
plus  enjoué  que  généralement  dans  les  pièces  analogues  d'une  époque  plus 
ancienne  ;  là  aussi  s'annonce  déjà  la  chanson  plaisante  des  temps  plus 
modernes.  La  chanson  d'amour  sérieuse  continue  à  vivre,  notamment  dans 
les  formes  de  la  ballade  et  du  rondeau.  La  chanson  à  boire,  si  rare  dans  les 
chansonniers  médiévaux,  occupe  ici  une  place  relativeijient  large  ;  elle  con- 
tinue encore  la  tradition  du  moyen  âge  qui  la  rattachait  volontiers  à  la  chan- 
son religieuse  latine  (voy.  la  chanson  46).  Mais  c'est  avant  tout  le  groupe 
nombreux  des  chansons  politiques  qui  mérite  de  retenir  l'attention.  Il  v  a 
là  quelques  pièces  vraiment  remarquables  pour  la  sincérité  et  la  vigueur  des 


296  COMPTES    RENDUS 

sentiments  exprimés  (n"*  37,  40,  62).  On  y  retrouve  un  écho  vivant  du 
sentiment  populaire  que  faisaient  naître  les  événements  politiques  contempo- 
rains, surtout  les  ravages  de  la  guerre  anglaise  avec  leur  répercussion  dans 
cette  province  de  Normandie  à  laquelle  notre  recueil  paraît  se  rattacher  tout 
particulièrement.  Ce  sont  là  de  véritables  et  précieux  documents  historiques 
où  l'historien  ne  trouvera  pas  moins  de  profit  que  le  littérateur.  Il  serait 
souhaitable  de  voir  cette  publication  bientôt  suivie  d'autres,  faites  avec  le 
même  soin  et  la  même  compétence,  qui  rendraient  accessibles  les  autres 
chansonniers  du  xve  et  du  xvie  siècle  et  qui  permettraient  de  réaliser  une 
étude  d'ensemble  sur  un  sujet  encore  trop  peu  connu  malgré  tout  l'attrait  et 
l'intérêt  qu'il  nous  offre. 

E.    HOEPFFNER. 

Joseph  Anglade,  Histoire  sommaire  de  la  littérature  méri- 
dionale au  moyen  âge  (des  origines  à  la  fin  du  XV*^ 
siècle)  ;  Paris,  De  Boccard,  192 1  ;  in-8,  ix-274  pages. 

Cet  ouvrage  est  en  somme,  sous  une  forme  un  peu  moins  sèche,  une  mise 
à  jour  du  Gnitidriss  der  provenialischen  Literalur  de  Bartsch,  qui  remonte  à  un 
demi-siècle.  Ce  livre  nous  manquait  et  il  faut  remercier  M.  Anglade  de  nous 
l'avoir  donné.  Mais  il  faut  bien  reconnaître  que,  ni  dans  l'ensemble  ni  dans 
le  détail,  il  ne  réalise  la  perfection,  qu'il  porte  des  traces  de  hâte,  et  qu'il 
pourra,  dans  une  seconde  édition,  être  notablement  amélioré '. 

La  première  partie  (p.  i-i3o)a  pour  objet  la  poésie  lyrique.  Le  premier 
chapitre  intitulé  «  les  Origines  »,  consacré  à  l'histoire  des  études  provençales, 
à  la  langue,  aux  plus  anciens  textes,  devait  donc  en  être  détaché  et  former 
une  sorte  d'introduction.  Dans  le  second  sont  traitées  les  questions  générales 
concernant  les  conditions  d'existence  des  troubadours,  leur  répartition  par 
provinces,  la  technique  de  leur  art,  etc.  Dans  les  quatre  suivants  est  esquissée 
leur  histoire  proprement  dite  ;  le  dernier  est  consacré  à  leur  influence.  L'au- 
teur a  groupé  là  beaucoup  de  faits,  en  combin?nt  adroitement  l'ordre  chro- 
nologique  et  l'ordre  géographique  ;  il  a  présenté  un  tableau  exact  dans  les 


I.  Un  critique  pointilleux  pourrait  noter  d'assez  nombreuses  impropriétés 
de  style  et  se  plaindre  que  M.  A.  dise  parfois  autre  chose  que  ce  qu'il  veut 
dire.  Il  écrit  p.  ex.  que  telle  question  a  provoqué  «  une  abondante  biblio- 
graphie »  (p.  25,  n.),  qu'il  y  a  chez  certains  troubadours  une  tendance  au 
('  sensualisme  »  (p.  64),  que  l'inquisition  à  Toulouse  a  renouvelé  «  l'ortho- 
doxie et  le  goût  de  la  religion  »  (p.  163),  que  Dante  «  cite  »  dans  la 
Commedia  divers  troubadours  (p.  127)  ;  voir  aussi  les  remarques  faites  ci- 
dessous  sur  les  p.  134,  136,  172.  —  Les  analyses  sont  souvent  inexactes  : 
voir  celle  de  sainte  Foy  (p.  15),  où  il  est  dit  que  Dacien  a  demandé  la  main 
de  la  sainte,  ou  celle  du  poème  appelé  par  Bartsch  "  Confession  »,  où 
M,  A.  voit  un  «  éloge  du  Christ  »  (p.  16). 


j.   AXGLADE,  Littérature  mcridionah'.  297 

grandes  lignes,  et  siiftisamniont  caractérisé,  quoique  souvent  par  desépithètes 
un  peu  vagues,  les  principaux  groupes  et  les  talents  les  plus  originaux. 

La  seconde  partie  (p.  153-95)  traite  de  la  poésie  non  lyrique  ;  elle  se 
compose  tantôt  d'analyses  et  appréciations  (quand  les  oeuvres  étudiées  en 
valent  la  peine),  tantôt  de  simples   mentions  avec  notices  bibliographiques. 

Dans  la  troisième  (p.  199-255),  consacrée  à  la  prose,  celles-ci  l'emportent 
de  beaucoup.  C'est  dans  ces  deux  dernières  parties  surtout  qu'apparaît  nette- 
ment le  défaut  essentiel  de  l'ouvrage,  qui  est  de  tenir  à  la  fois  d'un  exposé  à 
grands  traits,  visant  à  retracer  l'évolution  des  genres  et  à  mettre  en  relief  les 
œuvres  caractéristiques,  et   d'un  simple  répertoire  bibliographique. 

Dans  les  remarques  qui  suivent  je  m'appliquerai  moins  à  discuter  les  juge- 
ments qu'à  combler  des  lacunes  ou  à  rectifier,  en  suivant  l'ordre  même  du 
livre,  des  erreurs  matérielles. 

P.  3.  De  nombreux  textes  provençaux  avaient  été  publiés, avant  Raynouard 
et  Rochegude,  en  France  par  Catel  et  Hauteserre,  en  Italie  par  Redi,  Cres- 
cimbeni,  Lami.  —  P-  7.  Le  provençal  commencerait  à  apparaître  dans  des 
chartes  du  ixe  siècle  ;  p.  13,  cette  date  est  ramenée  à  960,  au  reste  sans 
preuves.  —  P.  19.  M.  A.  croit-il  vraiment  que,  dès  le  xie  siècle,  on  compo- 
sait des  partimens  et  des  tensons  ?  Quelles  peuvent  bien  être  «  les  Universités  du 
Midi  ou  du  centre  »  (p.  20)  contemporaines  de  cette  «  période  de  formation  », 
c'est-à-dire  existant  au  xi^  siècle  ?  Le  mot  «  Universités  «  en  tout  cas  est  un 
anachronisme.  —  P.  26.  Q.uand  on  parle  du  recrutement  des  troubadours,  il 
faudrait  distinguer  les  professionnels  des  amateurs  :  la  pièce  pieuse  composée 
par  le  clerc  qui  devint  pape  sous  le  nom  de  Clément  IV  ne  nous  permet  pas 
de  dire  qu'il  «  avait  été  troubadour  »  ;  de  Richard  Cœur  de  Lion  il  ne  nous 
est  pas.  resié  un  seul  vers  en  provençal,  mais  deux  pièces  françaises  et  non  une 
(cf.  p.  75  et  126)  ;  aucun  non  plus  de  Raimond  V  (p.  50).  —  P.  40  ss.  Ce 
tableau  des  genres  lyriques  devait  être  tracé  d'après  les  textes  et  non  d'après 
lesLm,  qui  sont  ici  la  source  principale  de  l'auteur.  —  P.  44.  Le  lai  breton 
n'a  rien  à  faire  avec  le  lai  lyrique,  qu'il  ne  suffit  pas  de  «  rattacher  »  au 
descort,  puisqu'il  lui  est  identique.  —  P.  48.  Cette  étyniologie  de  retroensa 
ne  mérite  même  pas  la  discussion  ;  il  fallait  mentionner  celle  qui  fut  propo- 
sée plus  récemment  par  Suchier  (Zeilsch.Ji'ir  rom.  PbiL,  XVIII,  281).  —  P. 
60.  Pourquoi  traiter  comme  historique,  dans  le  texte,  une  biographie  qui 
est,  dans  la  note,  qualifiée  de  «  bien  légendaire  »?  —  P.  65.  Dire  que  Giraut 
de  Borneil  est  «  l'adversaire  résolu  du  trobar  dus  »,  c'est  négliger  la  moitié 
de  son  œuvre.  —  P.  67,  n.  6,  1.  4,  au  lieu  de  Peire,  lire  Elicis.  —  P.  86.  La 
date  des  deux  sirventés  de  Tomier  et  Palazi  (vers  121 5-6)  a  été  précisée  :  l'un 
est  de  1216,  l'autre  de  1226  (pendant  le  siège  d'Avignon).  —  P.  92.  Il  y  a 
longtemps  que  l'on  a  renoncé  à  prolonger  jusque  vers  1270,  comme  le  faisait 
Diez  sur  la  foi  d'une  pièce  qu'il  lui  attribuait  à  tort,  la  carrière  d'Aimeric 
de  Pegulhan  (voir  Bertoni  dans  Remania,  XLIII,  168).  —  P.  100.  C'est  un 
non  sens  que   de  parler  des  cours  de  Malaspina  et  de  Romano.  — P.  106, 


298  COMPTES    RENDUS 

Dans  la  tenson  de  Joan  de  Penas,  il  n'est  nullement  question  de  la  t'enime  du 
poète;  il  ne  valait  pas  la  peine  de  mentionner  en  note  l'hypothèse  de  M.Fabre 
dont  l'inanité  saute  aux  yeux. 

Deuxième  partie.  —  P-I34.  La  théorie  exposée  dans  les  Légendes  épiques  est 
résumée  ici  en  formules  tranchantes  qui  la  défigurent  :  «  Il  n'est  pas  vraisem- 
blable que  les  épopées  françaises  du  xii^  et  du  xiii^  siècles  soient  un  (5/c) 
remaniement  d'épopées  antérieures...  Le  poème  [de  Girart  de  Roussillon] 
n'est  pas  un  écho  des  chants  anciens,  mais  une  invention  de  moines...  » 
Voilà  des  phrases  que  M.  Bédier  ne  signerait  sûrement  pas.  —  P.  13S,  L  10. 
Au  lieu  de  «  frère  »,  lire  «  père  »  ;  note  4,  1.  4,  au  lieu  de  II,  3,  lire  II,  53. 
—  P.  136.  De  Girart  de  Roussillon,  il  nous  resterait  «  quatre  rédactions  », 
les  deux  plus  anciens  manuscrits  auraient  été  «écrits...  dans  la  Marche 
limousine  vers  11 50  (?)  ».  Il  n'y  a  pas  de  ce  poème  quatre  rédactions,  mais 
quatre  manuscrits,  auxquels  il  faut  ajouter  le  fragment  de  Montpellier  (/?«7ié 
des  l.  rom.,  XXXIII,  133)  ;  ceux  auxquels  fait  allusion  M.  A.  (A  et  D  de 
Bartsch)  sont  plus  récents  que  la  date  indiquée,  l'un  d'un  demi-siècle  au 
moins,  l'autre  d'un  siècle  et  demi.  —  De  même  ce  qui  est  dit  (p.  138,  der- 
nier C)  de  Daurel  et  Béton  estinirtelligible  par  suite  de  la  confusion  faite  entre 
l'auteur  et  le  scribe  du  ms.  —  A  propos  de  Girart  de  Roussillon,  il  fallait 
mentionner  la  traduction  deMeyeret  l'édition  diplomatique,  par  Foerster,  du 
ms.  le  plus  ancien.  —  P.  142.  G.  Paris  {Hist.  lift.,  XXX,  215)  a  précisé 
davantage  la  date  dejaufré.  —  P.  149,  160,  164.  Un  poème  sur  les  Sept 
Sages  est  rattaché  au  «  cycle  antique  »,  le  Boèce  à  la  poésie  religieuse.  — 
P.  153,  n.  3,  1.  5.  Les  fragments  d'une  prétendue  Causa  de  San  G ili  ont  été, 
non  publiés,  mais  traduits  par  Du  Mège  à  la  place  indiquée  ;  une  laisse  a  été 
citée  et  traduite  par  le  même  au  t.  VI,  p.  39  de  l'ouvrage  allégué.  —  P.  159, 
n.  I,  1.  6.  Ce  qu'on  trouve  à  l'endroit  indiqué,  ce  sont,  non  des  corrections 
au  texte  de  la  nouvelle  de  P.  Guilhem,  mais  une  collation  du  ms.  —  P.  166, 
n.  4,  1.  5.  Ce  «  cf.  »  ne  fait  pas  comprendre  que  c'est  le  même  texte  qui  a 
été  publié  par  Bartsch  etRossi  ;  —  1.  9.  Au  lieu  de  XXXI,  1.  LVIII.  — P.  169, 
n.  I.  La  dissertation  de  L.  Hahn  contient  des  recherches  <f  métriques  et  lin- 
guistiques »  sur  le  Gardacors,  non  le  texte  du  poème.  —  P.  170,  1.  dernière, 
xiF  doit  être  une  faute  pour  xive.  —  P.  172,  n.  2,  1. 3.  Au  Heu  de  «  texte  », 
lire  «  version  ».  —  P.  175.  Le  déplacement  de  deux  appels  de  notes  (6,  7) 
produit  une  grande  confusion  :  c'est  le  Noël  qui  a  été  publié  par  D.  Arbaud 
et  Bartsch  ;  le  Cantique  sur  la  Résurrection  par  Chabaneau  (Rei'ue,  XIV, 
non  XIII).  —  P.  174.  Le  poème  sur  la  Contrition  n'est  pas  inédit,  s'il  fait 
partie  du  Breviari  d'Anior  ;  il  en  est  ainsi  en  effet,  et  il  faut  en  dire  autant  du 
prétendu  poème  «  inédit  »  sur  la  foi  chrétienne  ;  voir  A.  Thomas  dans  Annales 
du  Midi,  V,  497.  — P.  175,  n.  4.  Il  n'y  a  du  texte  provençal  qu'un  seul 
ms.  —  P.  179,  n.  I.  Cette  pièce  se  lit  dans  cinq  mss,  non  dans  deux.  —  P. 
188,  n.  4.  Le  poème,  dans  la  dernière  édition  (qui  est  au  reste  citée),  a  près 
de  300  vers  de  plus.  —  P.  193,  n.  4.  A  propos  de  la  Passion  dite  gasconne, 


j.   AXciLADE,  Littérature  méridionale.  299 

il  fallait  mentionner  la  publication  d'un  autre  morceau  par  Chabaneau 
(Revue,  XXXII,  3^3),  de  plusieurs  autres  par  E.  Strablow,  Le  Mystère  de 
Setnur,  diss.de  Greifswald,  1905,  p.  3  5-46,  et  la  découverte,  par  P.  Vidal,  d'un 
nouveau  ms.  fragmentaire  (Revue,  ihid.).  —  P.  194.  «  On  possède  neuf  ou 
dix  mystères  méridionaux  »  ;  le  compte  est  pourtant  facile  à  faire.  L'abbé 
Guillaume  n'est  pas  le  «  découvreur  »  de  tous  les  Mystères  alpins  ;  plusieurs 
avaient  été  retrouvés  en  1865  et  1878  par  Bing  et  Fazy,  comme  le  rappelle 
l'abbé  Guillaume  lui-même,  dans  l'article  auquel  se  réfère  M.  A.  (Revue, 
LU,  426). 

Je  ne  puis  examiner  la  3e  partie  (prose);  je  me  borne  à  relever  çà  et  là 
quelques  erreurs  ou  confusions.  —  P.  206.  Au  lieu  de  Spéculum  naturale, 
lire  historiale.  —  P.  212.  L'Exposition  du  Fater  du  ms.  de  Florence  est  un 
extrait  de  \a.  Somme  le  Roi,  mentionné  p.  213,  n.  3.  Les  mss.  de  la  version 
provençale  de  cet  ouvrage,  énumérés  par  M.  A.  lui-même,  sont  au  nombre 
de  cinq,  non  de  quatre  (le  renvoi  à  la  Romania  est  faux  :  lire  XXVII,  p.  108, 
n.  5)  ;  un  autre  ms.  (fragmentaire)  a  été  signalé  par  P.  Meyer,  Bulletin  de  la 
Soc.  des  Ane.  Textes,  188 1,  48.  —  P.  215.  La  Passion  ou  prose  dont  il  s'agit 
ici  est  la  Passion  selon  Gamaliel,  qui  se  trouve  dans  le  ms.  24945  (et  non 
dans  6504,  où  précisément  le  morceau  manque);  il  fallait  renvoyer  aux 
longues  recherches  de  M.  E.  Roy,  Les  Mystères  de  la  Passion  en  France, 
p.  325  ss.,  et  mentionner  l'hypothèse  de  H.  Suchier  (Zeitsch.  f.  rom.  Phil., 
XXXI,  629),  d'après  laquelle  le  texte  français  serait  traduit  du  provençal. 

La  Bibliographie  est  toujours,  dans  les  travaux  de  M.  A.,  soignée  et,  sinon 
très  exacte,  du  moins  très  riche.  Je  note  pourtant  les  omissions  suivantes  qui 
sont  vraiment  regrettables.  —  P.  iS5-  H  y 'I  dans  le  t.  II  de  la  Revue  des 
Pyrénées  (Toulouse,  1890,  p.  56-72  et  287-323)  deux  importants  articles 
d'E.  Roschach  sur  le  pitoyable  pastiche  connu  sous  le  nom  de  Canso  de  la 
Bertat.  —  P.  159.  L'auteur  a  ignoré  l'article  de  E.  Parai  sur  Florence  et 
Blanchefleur  (Recherches,  p.  191)  et  la  publication  à  la  suite  de  cet  article, 
de  la  version  en  question,  qui  n'a  rien  de  provençal.  —  P.  166,  n.  4.  Ajouter 
l'article  d'H.  Suchier  sur  les  versions  provençales  de  l'Evangile  de  l'Enfance 
(Zeitsch.  f.  rom.  Phil.,  VIII,  522).  —  P.  170,  176.  Les  deux  textes  mention- 
nés là  ont  été  publiés  d'après  une  édition  toulousaine  du  xvi':  siècle  par  E. 
Aude  dans  Annales  du  Midi,  XVil,  368  et  373.  —  P.  174. Le  Doctrinal  du 
ms.  Libri  a  été  publié  par  B.  Sutorius  dans  Arch.  romanicum,  II,  369  ;  men- 
tionner aussi  les  corrections  de  Bertoni  à  l'autre  texte,  Romania,  XLIV, 
263.  —  P.  185.  M.  A.  aurait  trouvé  d'utiles  précisions  sur  le  Breviari  dans 
le  long  article  de  P.  Meyer,  Hist.  litt.,  XXXII,  16-56.  —  P.  186.  Le  second 
paragraphe  n'a  pas  de  bibliographie  ;  il  fallait  renvoyer  à  Bertoni,  Revue 
des  l.  rom.,  LV,  98,  et  LVI,  423.  —  P.  192.  Peut-être  le  lecteur  eût-il  trouvé 
quelques  indications  utiles  dans  mon  article  sur  le  théâtre  provençal  du 
xve  siècle,  Romania,  XXIII,  525.  —  Qu'on  me  permette  enfin  de  protester 
contre  ces  continuels  renvois  aux  tirages  à  part  de  Chabaneau,  que  M.  A.  est 


500  COMPTl-S    RENDUS 


peut-être  seul  à  posséder  tous  ;  ces  travaux  (sauf  un  oudeux)ayant  été  publiés 
dans  la  R&i<iie  des  langues  romanes,  c'est  à  cette  revue  qu'il  fallait  renvoyer.  Le 
principe  d'un  auteur  de  manuel  doit  être  de  savoir  s'imposer  de  la  peine  pour 
ménager  celle  dç  ses  lecteurs  '. 

A.  Jeanroy. 


1.  [Voici  encore  quelques  rectifications  ou  additions  pour  la  prochaine 
édition  de  ce  manuel.  —  P.  3,  n.  i.  Pourquoi  ne  pas  dire  plus  brièvement  et 
plus  exactement  que  Sainte-Palaye  est  né  en  1697  ?  —  P.  5,  n.  4.  Sur 
Thomassin  de  Mazaugues,  voir  en  outre  un  article  de  L.-G.  Pélissier, 
Ann.  (lu  Midi,  XX,  498  (cf.  XXI,  135)  et  un  article  de  M.  Ant.  Thomas, 
Romania,  XL,  37.  —  P.  4,  1.  2  du  bas,  au  lieu  de  «  1884,  A.  Thomas  », 
lire  «  1881,  A.  Thomas  ».  —  P.  7,  La  Chanson  de  sainte  Foy  est  datée  «  des 
environs  de  l'an  mille  »  et  p.  13,  elle  paraît  «antérieure  à  l'an  mille  «  ; 
or  l'auteur  a  connu  le  Liher  miraculorum  qui  est  au  plus  tôt  de  1020.  —  P.  12, 
n.  3.  Le  poème  de  la  Passion  n'est  pas  seulement  f  copié  par  un  scribe 
méridional  »  :  G.  Paris  a  indiqué  (Romania,  II,  245)  «  que  l'auteur  lui- 
même  avait  employé  à  côté  les  unes  des  autres  des  formes  appartenant  à  des 
dialectes  de  langue  d'oïl  et  de  langue  d'oc  ».  —  P.  30.  Peire  d'Auvergne 
n'était  pas  «  du  Puy-en-Velay  »  mais  de  «  l'evescat  de  Clarmont  »,  donc  de 
l'Auvergne.  —  P.  31.  Raimon  V,  comte  de  Toulouse,  est  mort  en  1194  et 
non  en  1192.  —  P.  31,  n.  i.  Éléonore  d'Aquitaine  est  morte  le  31  mars 
1204  et  non  «  en  1203  ».  —  P.  77,  n.  i.   «  Verbaizon  »,  lire  «  Vertaizon  ». 

—  P.  82.  Folquet  devint  évêque  de  Toulouse,  non  pas  «  à  l'époque  de  la 
Croisade  albigeoise  »,  qui  ne  commence  qu'en  1209,  mais  en  1203.  —  P. 
112  et  n.  2.  Bernart  de  Panassac  n'est  pas  un  «  bourgeois  »  toulousain.  — 
Même  page  :  il  n'y  a  eu  qu'une  «  distribution  de  fleurs  »  et  ce  n'est  pas  le 
3  mai,  mais  un  peu  plus  tard  dans  l'année,  qu'Arnaut  Vidal,  fut  créé  »  doctor 
en  la  gaya  sciencia  »  (cf.  Hist.  litt.,  XXXV,  516-17  et  ci-dessus,  p.  286). 

—  P.  125.  Bernard  de  Ventadour  ne  pouvait  pas  figurer  «  vers  11 50  »  à  la 
cour  d'Eléonore  de  Poitiers,  «  en  Normandie  »,  puisqu'Éléonore  n'a  épousé 
le  futur  Henri  II,  roi  d'Angleterre,  que  le  18  mai  11 52  et  que  ce  dernier 
n'est  devenu  roi  d'Angleterre  et  duc   de  Normandie  qu'en  décembre  11 54. 

—  P.  159.  «  Albert  de  Besançon  »,  lire  «  Albéric  ».  —  P.  140-1.  Sur  les' 
poèmes  provençaux  relatifs  à  Roland,  voir  ci-dessous,  p.  311.  —  P.  146-7. 
Arnaut  Vidal,  «  un  des  premiers  lauréats  des  Jeux  Floraux  »,  lire  «  le  premier 
lauréat  ».  —  P.  151,  n.  3.  Il  vaudrait  mieux  condamner  franchement  lliv- 
pothèse  de  M.  C.  Fabre  sur  Peire  Cardenal,  auteur  de  la  Chanson  de  la 
Croisade.  —  P.  159.  Il  y  a  double  emploi  avec  la  p.  189  en  ce  qui  concerne 
le  Palais  de  Savie^a,  et  ce  n'est  pas  l'auteur  de  ce  poème  qui  désigne  Gaston 
II  de  Foix,  mort  en  1343  ;  on  peut  hésiter  entre  Gaston  II  et  Gaston  III, 
mort  en  1391.  —  P.  175,  1.  2.  Pourquoi  préciser  que  l'auteur  du  poème 
d'Esther,  était  du  Cayla(Avevron),  alors  que  les  éditeurs  de  ce  texte  proposent 
Le  Caylar  du  Gard  ou  de  l'Hérault  ?  Quel  est  du  reste  parmi  les  Cayla  de 
l'Avevron  celui  auquel  pense  M.  Anglade?  —  P.  175,  n.  3.  La  référence 
doit  être  corrigée  en  Bulletin  du  Comité  historique.  .  .,  Archéologie,  beaux-arts, 
t.  III,  Paris,  1S52.  —  P.  176,  n.  5.  Le  Comput  n'est  pas  du  xiie,  mais  du 
Xlll=  siècle,  cf.  Romania,  X,  618  et  Revue  des  langues  romanes,  XIX,    157  sq. 

—  P.  213.  Le  nom  de  «  du  Bois  »,  appliqué  à  frère  Laurent  d'Orléans,  est 
sans  valeur;  sur  cet  auteur,  cf.  le  P.  Mandonnet,  Revue  des  langues  romanes, 
LVI,  20-2J.  —  P.   245.  Il  nV  a  aucun  rapport  entre   Stephanus  Aldebajdi 


(.   ANGLADK,  Littérature  méridionale.  ^Ùi 

et  Alebrand  ou  Aldelirand  de  Sienne.  —  P.  246.  «  A  la  tin  du  xme  s.  » 
Henri  de  Mondevillc,  lire  «  Au  commencement  du  xiv'^  s.  »  —  P.  247, 
n.  4.  Sur  un  second  nis.  de  cette  traduction  de  la  Mulornedicina,  acquis  par 
la  Bibliothèque  nationale  en  1912,  voir  Romania,  XLI,  612-4.  —  P.  249, 
n.  4.  Au  lieu  d'  «  archevêque  de  Frascati  »,  lire  «  cardinal-évèque  »  et 
«  1240»  au  lieu  de  «  1244  ».  Cf.  Ch.-V.  Langlois,  Lci  Connaissance  de  la 
nature  et  du  vioudc.  .  .,  p.  114  sq.  —  P.  250.  Au  lieu  de  «  Barthélémy  de 
Glauville  »,  lire  -<  B.  l'Anglais  ».  —  Le  titre  même  du  manuel  de  M.  Anglade, 
Histoire.  .  .  de  ta  littérature  inc'ridionale.  .  . ,  est  sans  doute  assez  simple,  mais 
qu'est-ce  que  «  la  littérature  méridionale  »?  —  Réd.] 


PERIODIQUES 


Archiv  fuk  das  Studium  der  neueren  Sppachen  und  Literaturek, 
CXXXIII(i9i5),  fasc.  3614.  — P.  354-65.  J.  Bruch,  Ueher  ^wei  Punkte  der 
romanischen  Lautgeschkhte.  i.  Yr?..  flotter,-  jeté r,  roter.  L'auteur  critique 
en  premier  lieu  M.  Herzog  qui  a  voulu  expliquer  l'anomalie  de  jectare  > 
jeter  par  une  sorte  de  dissimilation  {d'et^er  >>  d'eter),  rappelle  que  M.  A. 
Thomas  {Mélanges  Havet,  p.  522)  a  rattaché  rot  à  ru  p  tus  (pour  rue  tu  s) 
attesté  dans  Oribase,  et  cherche  à  démontrer,  pour  Jlot,  l'invraisemblance 
d'une  contamination  entre  fluctus  et  t'iôd.  Pour  M.  Br.,  les  trois  mots 
indiqués  en  rubrique  seraient  venus  eu  France  d'Italie  (*Jliiltare,  *iettare,  *rut- 
tare),  emprunt  très  ancien  qui  permettrait,  selon  M.  Br.,  d'en  expliquer  le 
vocalisme  et  le  consonantisme.  —  2.  Anlautendes  n  fur  m  mid  m  fur  n  /;// 
Romanischen.  Étude  sur  les  divers  phénomènes  de  dissimilation  et  d'assimila- 
tion que  présentent  les  mots  comme  m  al  va,  mappa,  mespilus,  etc.  Les 
formes  avec  n  au  lieu  d'un  ;//  étymologique  sont  particulièrement  fréquentes 
dans  l'Italie  du  Nord.  —  P.  366-81.  C.  Bauer,  La  Vraxe  Histoire  comique  de 
Francion,  der  erste  realistische  Roman  Fratikreichs,  und  sein  Verfasser  [Charles 
Sorel].  —  Mélanges.  P.  409.  E.  H.  Tuttle,  Sapia  in  u'estern  Romanic.  — 
P.  41 1 .  O.  Schultz-Gora,  A.  prov.  ni  a  rves.  Ce  mot  rare,  qui  signifie  «  sur  le 
champ,  sans  hésiter  »,  serait  à  rattacher  au  verhe  ainanoir,  amanavir,  amarvir. 
—  P.  411.  L.  Pfandl,  Ziir  Bibliographie  des  voyages  en  Espagne.  Additions  au 
livre  de  Foulché-Delbosc.  A  suivre.  —  P.  417.  L.  Jordan,  Neue  Cyrano- 
Literaliir.  —  Comptes  rendus.  P.  465.  R.  Schônig,  Romanisches  vorkonsonaii- 
tisches  1  in  dcn  heutigen  f7'an:(osischen  Miindarten,  Beiheft  ^nr  Zeitschrifl  fur 
romanische  Philologie,  n°  45  (W.  v.  Wartburg  ;  cf.  Romania,  XLVI,  628).  — 
P.  468.  H.  Theodor,  Die  komischen  Elemenle  der  altfraniosischeii  Chansons  de 
geste,  Beiheft,  etc.,  n°  48  (Else  Sternherg  ;  d.  Romania,  XLVII,  449).  — 
P.  470.  F.  Gohin,  La  langue  française  (K.  Schmidt  :  éloges).  —  P.  471. 
E.  Lonimatzsch,  Gautier  de  Coincy  als  Satiriker  (W.  Suchier  ;  cf.  Romania, 
XLII,  59S).  —  P.  472-74.  Die  Lieder  Raouls  von  Soissons,  herausgegeben 
von  E.  Winkler  (Fr.  Lubinski  reprend  la  question  de  Thierri  de  Soissons 
et  apporte  quelques  corrections  de  détail  au  texte  et  au  commen'aire  ;  cf. 
Romania,  XLIV,  159  et  260). 


PERIODIQUES  30^ 

T.  CXXXIV  (1916),  fasc.  1-2.  —  P.  loi.  A.  Stinimiiig,  Zu  Bertran  cie 
Born.  Ayant  omis  dans  sa  nouvelle  édition  de  Bertran  de  Born  deux  pièces 
attribuées  à  ce  poète  dans  le  manuscrit  Câmpori,  M.  Stimming  les  publie  ici. 
La  première  est  un  fragment  de  deux  couplets  qui  n'a  probablement  été  attri- 
bué à  ce  troubadour  que  parce  qu'il  offre  la  même  versification  que  les  sirven- 
tés  Non  puosc  mudiir  un  chantar  non  esparga,  tandis  que  la  seconde,  inspirée 
par  la  mort  de  Rassa  (Godefroi  de  Bretagne),  pourrait  bien  être  de  Bertran 
de  Born.  Dans  une  note  additionnelle,  M.  Schultz-Gora  présente  quelques 
remarques  critiques  sur  ces  textes  difficiles.  —  P.  114.  E.  Lommatzscli,  Ziini 
Ritterhraiich  des  Prahlens.  Adolf  Tobler  avait  publié,  dans  la  Zeitschrift  fur 
romanische  Philologie,  IV,  80,  une  étude  sur  l'habitude  souvent  attestée  au 
moyen  âge  de  se  vanter  ou  £;ciber  après  boire.  M.  L.  apporte  de  nouveaux 
témoignages  de  cet  usage,  dont  quelques-uns  proviennent  de  notes  marginales 
trouvées  sur  l'exemplaire  de  la  Zeitschrift  qui  avait  appartenu  à  Tobler.  — 
Mélanges.  P.  138.  L.  Spitzer,  Rum.,  grutûÇgrunù)  «  Hïtgel  y>  (*coro- 
nium),  (cf.  ci-dessous,  p.  306).  — P.  139.  O.  Schultz-Gora,  Zum  Geschlecht 
von  afr^.  ost.  Ce  mot  est  généralement  du  genre  féminin,  mais  le  masculin 
n'est  pas  très  rare  ;  rien  ne  permet  d'affirmer  que  ce  dernier  usage  soit  une 
particularité  du  picard.  —  P.  143.  L.  Pfandl,  Zur  Bibliographie  des  voyages  en 
Espagne,  II.  —  P.  146.  O.  Schultz-Gora,  Eine  Stelle  im  Placidas-Eustachins 
(v.  278).  Corrige  heureusement,  dans  le  texte  publié  par  M.  Ott  (cf.  Roma- 
nia,  XLI,  424),  en  voi^  en  enoi^.  —  P.  147.  Ph.  Aug.  Becker,  Clément 
Marot.  Kachlese.  3.  Les  chansons  nouvcUcniant  assemblées.  Description  d'un 
imprimé  de  1538,  conservé  à  la  Bibliothèque  Royale  de  Stuttgart  et  composé 
de  deux  parties  qui  n'ont  rien  à  voir  entre  elles.  —  Comptes  rendus  :  p.  155, 
Olga  Gogala  di  Leesthal,  Studien  iiber  Veldekes  Enéide  (W.  Richter;  compa- 
raison du  poème  moyen-haut-allemand  avec  l'original  français)  ;  —  p.  185, 
A.  G.  Solalinde,  El  Sacrificio  de  la  Misa  por  Gon~alo  de  Berceo  (L.  Pfandl  : 
édition  bienvenue  ;  on  aurait  désiré  des  renseignements  un  peu  plus  expli- 
cites sur  l'unique  manuscrit);  —  p.  193,  A.  Franz,  Ueber  den  Troubadour  Mar- 
cabru(C.  Appel);  p.  194,  G.  Bertoni,  /  Trovatori d' Italia  (O.  Schultz-Gora; 
important  compte  rendu  de  ce  livre  monumental  dont  nous  nous  sommes 
occupés  ici  même,  XLIV,  603)  ;  —  p.  206,  H.  Suchier  et  A.  Birch-Hirschfeld, 
Geschichte  der  fran:^ôsischen  Literaltir,  II  (K.  Glaser  :  la  bibliographie,  établie 
sans  méthode,  est  déparée  par  une  foule  de  fautes  d'impression  et  d'autres 
inexactitudes)  ;  —  p.  209,  C.  Lorck,  Passé  défini,  imparfait,  passé  indéfini  (Elise 
Richter).  —  Dans  la  chronique  :  p.  235,  H.  Saberskv,  Altfraniosisch  in  der 
schlesischen  Mundart  (un  nom  de  lieu  Neteplaistba,  attesté  dans  un  document 
de  1303,  est  pour  M.  S.  la  déformation  de  Ke  te plaist  pas;  mais  dans  une 
note  additionnelle,  p.  497,  M.  Hilka  donne  la  bonne  explication,  qui  est  le 
polonais  HÊ  teplaisbd,  «  cabane  pas  chaude  »)  ;  p,  235,  H.  Wolff,  Dichtun- 
gen  von  Matthàus  dem  fuden  und  Maithâus  von  Gent  ;  p.  237,  A.  Cullmann, 
Die  Lieder  und  Roman^en  des  Audefroi  Le  Bastart  (cf.  Romania,  XLVI,  586), 


^04  piRioDtaDËS 

Fasc.  3  et  4.  —  P.  294-308.  C.  Voreusch,  Aller  und  Entsifhimg  der  Jran- 
losischen  Hehlemlichhin^ .  Plaidoyer  pour  le  fragment  de  La  Haye  et  le  chant 
de  saint  Faron.  —  P.  308-20.  M.  L.  Wagner,  Das  Sardische  im  Romanischeu 
etyinologischeti  IVôrleibiuh  von   Meyer-Lïibkc.  Deuxième  série  (la  première  a 
paru  dans  la  Kevite  de  dialeclologie  romane,  IV,   129-139)  d'observations  cri- 
tiques sur  la  partie  sarde  du  dictionnaire  de  M.  Meyer-Lùbke.  —  P.    339- 
71.  Gertrud  Richert,  A  us  dent  Briefwechsel  der  Brader  Grinini  mit  Romanisten 
und  Schriflstellern .   Cette  première  série  comprend  quinze  lettres  écrites,  de 
1809   à   1S12,  par  J.-B.  Roquefort  à  Jacob  Grimm.    Elles  contiennent  de 
curieux  détails  autobiographiques  et  des  renseignements  sur  les  préoccupa- 
tions des  romanistes  français  d'alors.  —  Mélanges.  P.  375-8.  A.  Leitzmann, 
Bemerkungcn  ^u  Galfred  von  Monnioulh.  La  première,  la  plus  importante,  des 
quatre  notes  publiées  ici  fixe  la  date  de  la  composition  de  l'histoire  de  Gal- 
fred de  Monmouth  entre  11 36  et  11 39.  —  P.  380-84.  L.  Pfandl,  Zur  spa- 
nisch-deutscben  Ortsmimenkunde  des  Mitlelalters.  Noms  de  lieu  espagnols  con- 
nus des  voyageurs  allemands  et  altérés  sous  l'influence  de  l'étymologie  popu- 
laire. —  P.  384-5.  E.  Lommatzsch,  Savaric  de  Mauleon  und  Gotlfried  Relier. 
Le  sujet  d'un  jeu-parti  de  Savaric  se  retrouve  chez    le  conteur  suisse.  — 
P.  387-94.  Eva  Seifert,  Zur  Lehre  voni  Ak:^ent  in  den  galloro^nanischen  Mund- 
arten.  Critique  d'un  article  de  M.   M.  Kfepinsky  dans  la  Rei'ue  de  philologie 
française,  XXVIII,  1-61,  fait  sur  la  base  de  V Atlas  linguistique  de  la  France  et 
intitulé  Le  changement  d'accent  dans  les  patois  gallo-romans.   —  Comptes  ren- 
dus :  p.  423,  L.  Pfandl,  Beitràge  :(ur  spanischen  und  proven:(alischen  Literatiir- 
und  Kulturgeschichtedes  Mittelalters  (A.  Hâmel  :  ce  travail  comporte  deux  par- 
ties indépendantes  ;  dans  la  première  est  démontré  que  le  Ludus  sancti  Jacohi 
provençal  provient  d'une  des  légendes  contenues  dans  la  seconde  partie  du 
Codex  Calixtinus  de  Saint-Jacques  de  Compostelle  ;  la  deuxième  constitue 
une  notice  du.récit  d'un  médecin  de  Nuremberg  qui  fil  un  voyage  en  Espagne 
en   1494  et  1495);  —  p-    424-31,  Der    Trohador  Pistoleta,  herausgegeben 
von  E.   Niestroy  ;  Der  Trohador  Guillem   Magret,    herausgegeben  von  Fr. 
Naudieth  (A.  Kolsen  ;  important  compte  rendu,  avec  beaucoup  de  corrections 
de  détail;  cf.  Romania,  XLIII,  443);  —  p.  431-3),  Die  Lieder  des  Trohadors 
Guiraut  d'Espanha,  herausgegeben  von  O.    Hoby    (O.    Schultz-Gora  ;   cf. 
Romania,  XLIV,  319);  — p.  435-40,  E.  Sùmmxng,  Der  Accusativus  cum  Infi- 
nilivo    im    Franiôsischen,   Beibeft  ^ur   Zeiischri/t  fur    romanische  Philologie, 
no  59  (M.  Friedwagner  ;  cf.  Romania,  XLVII,  451).  —  Dans  la  chronique  : 
p.   466,   Dean  Spruill  Fansler,   Chaucer  and  the  Roman  de  la  Rose  ;   p.  490, 
A.  Zauner,  Romanische  Spraclmiissenschaft,  y  éd.  ;  p.  492,  E.  Appel,  Beitràge 
lur  Geschichte  der  Teilungsformel  im  Fran:{osischen. 

T.  CXXXV  (1916),  fasc.  i  et  2'.  —  P.  69-79.  R.  E.  Zachrisson,  French 
le  for  English  the.  Étude  sur  la  survivance  de  l'article  français  dans  certains 
noms  de  lieu  comme  Le  Asche  (Worcester),  La  Kneppe  (Sussex),  Chapel  en  le 
Frith.   En   appendice,  une  liste  d'autres  mots  français   dans  divers  anciens 


t>ÉRIODIQ.UKS  30$ 

documents  anglais.  —  P.  103-20.  M.  L.  W^agner,  Dus  Sardische  ini  Roma- 
iiischen  etyniologischen  Wôrterbuch  voii  Meyer-Lubke  (suite  et  tin).  —  P.  121- 
47.  M.  A.  Hilka  publie  deux  articles  posthumes  de  W.  Foerster  et  les  fait 
suivre  d'une  nécrologie  :  I.  Das  Carmen  R  o  t  o  1  a  n  d  i  iind  sein  Verfasser.  Cet 
article  est  resté  incomplet.  Foerster  croyait  que  l'auteur  du  Carmen  Koto- 
lanJi  (plus  connu  sous  le  nom  de  Carmen  de  prodicione  Guenonis)  serait  Gautier 
l'Anglais  (mort  en  1194).  Mais  cette  hypothèse  est  contredite  parles  preuves 
données  dans  deux  lettres  du  latiniste  Wilhelm  Meyer,  imprimées,  selon  le 
désir  de  Foerster,  en  appendice  à  son  travail.  —  II.  Identitàt  des  Beneoit  des 
Trojaioiiians  xind  der  Reimchronik.  F.  invoque  pour  sa  thèse,  qui  va  à 
rencontre  de  celle  de  L.  Constans,  la  présence  dans  les  deux  textes  d'un 
certain  nombre  de  mots  rares.  —  Mélanges.  P.  170.  E.  Lommatzsch,  Zu  a. 
/r:^.flori  K-weiss».  Cite  deux  passages,  l'un  de  Peire  d'Avernhe  et  l'autre 
de  Gautier  de  Coinci,  qui  semblent  appuver  l'explication  de  Gaston  Paris 
que  les  expressions  teste  florie,  barbe  florie  sont  nées  de  la  comparaison  avec 
le^  arbres  en  fleurs.  —  P.  171.  O.  Schultz-Gora,  /i.fr:^.  viaus  <  vîlis, 
Dans  un  passage  de  Phihniena  (v.  1446),  l'éditeur,  M.  C.  de  Boer,  a  compris 
viaus  comme  veclus,  tandis  que  la  bonne  traduction  est  «  vil  ».  —  P.  173. 
J.  Brûch.  Prov.  ans,  «  unbebaul  ».  Ce  mot,  qu'on  a  rapproché  du  bas  latin 
absus,  absare  «  mettre  en  friche  »,  remonterait  à  hapsus  lanae,  «  flocon  de 
laine  ».  La  filiation  des  sens,  telle  que  la  conçoit  M.  Br.,  ne  paraît  pas  très 
convaincante.  —  P.  175-79.  L.  Pfandl,  Zur  Bibliographie  des  voyages  en 
lipmgne,  III.  —  Comptes  rendus  :  p.  205,  J.  Merk,  Anschannngen  ilber  dieLehre 
and  das  Leben  der  Kirche  ini  altfraniôsischen  Heldenepos,  Beiheft  :^nr  Zeitschrift 
jïir  romanische  Philologie,  n"  41  (Elise  Richter  ;  cf.  Roman ia,  XLVI,  626)  ;  — 
p.  206-10,  Fr.  Bergert,  Die  von  den  Trobadors  genannten  oder  gefeierten 
Danwn,  Beiheft,  etc.,  n"  46  (A.  Kolsen  ;  d'utiles  observations  de  détail  ;  cf. 
Romania,  XLVI,  628);  —  p.  215-18,  K.  Federn,  Dante  und  seine  Zeit 
(B.  Wiese)  ;  —  p.  219-24,  Ion  Creangà,  Harap  Alb,  herausgegeben,  ùber- 
setzt  und  erlàutert  von  G.  Weigand  (H.  Tiktin). 

Fasc.  3  et  4.  ^  P.  320-47.  Gertrud  Richert,  Ans  dem  Briefivechsel  der 
Brader  Grimm  mit  Romanisten  und  Schriftellern  (suite).  Lettres  écrites  à 
Jacob  Grimm,  de  181 1  à  1862,  par  B.  J.  Dacier,  Claude  Fauriel,  le  comte 
Léon  de  Laborde,  Léon  Bore,  Raynouard,  Ampère,  Xavier  Marmier,  Jubinal, 
le  baron  de  Reiff"enberg  —  qui  écrit  en  latin  viro praedaro  facile  principi  — , 
Adolphe  Régnier,  de  Coussemaker,  —  qui  fait  suivre  son  nom  de  six  lignes  de 
titres  honorifiques  et  qui  avait  probablement  une  mauvaise  écriture  (je  suppose 
qu"il  faut  lire,  là  où  M'I^  R.  a  mis  des  pointillés  et  des  points  d'interrogation  : 
«  Correspondant  du  Comité  Historique  près  du  Ministère  de  l'Instruction 
publique  à  Paris,  de  la  Société  des  Antiquaires  de  France,  etc.  »,  —  Francisque 
Michel,  Peigné-Delacourt,  H.  Michelant,  Emmanuel  Cosquin,  Charles  de  Vil- 
1ers.  —  P.  374-85.  E.  Levy,  Betnerkungen  -n  Gavaudan,  éd.  Jeanroy  (Romania, 
XXXIV,  497).  —  Mélanges.  P.  403-11.  Wolfram  Suchier,  Zu  Aucassin  und 
Romania,   XLVI  II.  20 


306  PHKIODIQUES 

yiicolettf  tu  Di'ulschlaiiJ.  —  P.  411.  O.  Schultz-Gora,  AUjri.  c'esl  hi 
somme.  —  P.  415.  Le  même,  Zuiii  allfr:^.  Subslantiï'  be rsere^.  Ce  mot 
signifie  «  chien  de  ciiasse  •>.  Mais  il  figure  dans  certains  textes  anciens  comme 
régime  de  porter  : 

Sun  arc  li  portot  uns  vaslés, 

Sun  hansac  e  sun  berserez.         {Lai  de  Guigemar.} 

M.  Sch.-G.  se  demande  comment  il  faut  entendre.  M.  G.  Bertoni  {Archi- 
vum  Romanicuvi,  l,  535)  signale  l'usage  de  mettre  les  chiens  derrière  les  cava- 
liers et  de  les  faire  ensuite  porter  par  les  valets  jusqu'au  moment  de  les 
lâcher  à  la  suite  du  gibier.  —  P.  416.  J.  Brùch,  Rtim.  griiïn  «  Hùgel  ». 
Contrairement  à  l'opinion  de  M.  Spitzer  (voir  ci-dessus,  p.  503),  M.  Br. 
croit  que  ce  mot  représente  gruniuni.  —  P.  417.  L.  Spitzer,  Fr:^. 
printemps,  ital.  pr i)iiûvcra.  —  P.  420.  L.  Spitzer,  AHspan.  curiar, 
«  schùtzen  ».  M.  Sp.  suppose  que  c'est  un  emprunt  au  français  de  l'est 
cnricr  (cf.  tirier).  —  Comptes  rendus  :  p.  459,  P.  Lelimann,  Vom  Mittel- 
aller  itnd  von  der  lateinischen  Philologie  des  Mitlelalters  (A.  Hilka);  —  p.  442, 
Fr.  Trunzer,  Die  Syntax  des  Verhums  hei  Guillaume  de  Deguileinlle  (W. 
Suchier)  ;  —  p.  443,  H.  Spamer,  Die  Ironie  im  altfran:{Osischen  Nationalepos 
(A.  Pillet);  — p.  444,  Margarete  Fôrster,  Die  fran:^ôsischen  Psalmeniïberseti^uti- 
gen  vom  12.  bis  iiim  Ende  des  18.  Jahrhunderts  (G.  Thurau  :  travail  très 
soigné).  —  Dans  la  chronique  :  p.  473,  Elfriede  Jacoby,  Zitr  Geschichte  des 
M^andels  von  lut.  ù  ;^7/  y  im  Galloromanischen  ;  —  p.  474,  Eine  allfrau:^dsische 
Bearbeitting  biblischer  Stoffe,  herausgegeben  von  Hugo  Andresen  (d'après  le 
ms.  fr.  9561  de  la  Bibliothèque  Nationale)  ;  p.  475,  Gertrud  Wacker, 
Ueber  das  Verhiiltnis  von  Dialekt  itnd  Schriftsprache  im  Altjran:^6sischen  ;  E. 
Kusenberg,  Der  hundertjàhrige  Krieg  im  Spiegelbild  der  :reitgendssischen 
Poésie  ;  Elisabeth  Held,  Franiôsische  Virelais  ans  dem  jj.  Jahrhundert, 
kritische  Ausgabe  mit  Anmerkungen,  Glossar  und  einer  literarhistorischen 
und  metrischen  Untersuchung  (42  pièces  qui  figurent  dans  les  Poésies  du 
.Vr^  siîxle  publiées  par  Gaston  Paris  et  qui  peuvent  être  considérées  comme 
des  virelais)  ;  p.   478,  A.  Kolsen,  Dichtungcn  der  Trobadors. 

Arthur  LÂngfors. 

Le  Moyen  Age,  1^  série,  t.  XV  (1911).  —  Mémoires.  P.  iéi-74.  G. 
Huet,  La  Légende  de  Charlemagne  bâtard  et  le  témoignage  de  Jean  Boetidale.  — 
P.  182-4.  Louis  Caillet,  Lettre  de  Marie  d'Anjou  au  doyen  et  au  Chapitre  de 
l'Église  de  Lyon.  — P.  307-19  et  346-67.  M.  Krepinsky,  Quelques  remarques 
relatives  à  l'histoire  des  «  Gesla  Romanormn  ».  —  Comptes  rendus  :  p.  79, 
A.  Rhein,  Li  seigneurie  de  Montfort  en  Iveline  (R.  Poupardin)  ;  —  p.  82, 
K.  Bartsch,  Chrestomathie  de  l'ancien  français,  lO^  édition  (G.  Huet);  — 
p.  131,  E.  Petzeret  O  Glauning,  Deutsche  Schrifttafeln  des  IX.  bis  XVI.  Jahr- 
hunderts   und  Handschriften   der.    K.    Hof-und  Slaatsbibliothek    im    Miïnchen 


PERIODiaUES  307 

(M.  Prou);  — p.  143,  Chrestini  de  Troyes,  Philomena,  édition  critique  par 
C.  de  Boer  (M.  Lot-Borodine)  ;  —  p.  149,  P.  A.  Kerlaguct,  Cartulaiie  de 
l'abbaye  de  Silvaues  (R.  Pouparditi)  ;  —  p.  150,  W.  Soederhjelm,  La  nou- 
velle française  au  XV'^  siècle  (G.  Huet)  ;  —  p.  152,  Dictionnaire  d'histoire  et 
de  géographie  ecclésiastiques,  fasc.  II  (G.  Huisman)  ;  —  p.  191,  L.  Beszard, 
Jitiide  uir  les  noms  de  lieux  habités  du  Maine  (R.  Latouchc);  —  p.  203,  Mgr 
1'.  Batitîoi,  Histoire  du  bréviaire  romain  (abbé  H.  Villctard)  ;  — p.  218, 
].  M.  Vidal,  Esclarnionde  de  Faix  dans  Fhistoire  et  dans  le  roman  (G.  Huet)  ; 

—  p.  219,  S.  Stronski,  l.e  troubadour  Folquet  de  Marseille  (G.  Huet);  — 
p.  219,  L.  Landouzy  et  R.  Pépin,  Le  régime  du  corps  de  Maître  Aldebrandin 
de  Sienne  (D^  E.  ^\'icker^>hein^er)  ;  —  p.  266,  Studies  in  Engli>.h  and  compa- 
rative literatur  by  fornier  and  présent  students  ai  Radcliffe  Collège  (G.   Huet); 

—  p.  270,  P.  Mandonnet,  Des  écrits  authentiques  de  saint  Thomas  d'Aquiti 
(P.  Ubald  d'Alençou)  ;  —  p.  319,  Ch.-V.  Langlois,  La  connaissance  de  la 
nature  et  du  monde  au  moyen  âge  (G.  Huet)  ;  —  p.  329,  C.  W.  Wahlund, 
Bibliographie  der  fran:^osischen  Slrasburger  Eide  vont  Jahre  S42  (G.  Huet).  — 
Chroniques  bibliographiques  :  p.  84,  Mémoires  de  la  Société  néophilologique 
iFHelsingfors,  V  ;  U.  Lindelof,  Les  gloses  en  vieil  anglais  dans  le  psautier 
Baïuorth  ;  O.  J.  Tallgren,  Sur  la  rime  italienne  et  les  Siciliens  du  XI 11^  siècle. 
Observations  sur  les  voyelles  ouvertes  ou  fermées  ;  A.  Wallenskcld,  La  construc- 
tion du  complément  des  comparatifs  et  des  expressions  comparatives  dans  les 
langues  romanes  ;  A.  Lângfors,  Notice  sur  deux  livres  d'heures  enluminés  du 
XV<^  siècle  appartenant  à  M'"*^  la  baronne  Edvard  Hisinger  ;  Hugo  Suohlati. 
Paraphrase  en  moyen  haut  allemand  de  la  séquence  «  Ave  praeclara  Maris  Stella  » 
(G.  Huet)  ;  —  p.  87,  C«  Paul  Durrieu,  Lcnhimineur  et  le  miniaturiste 
(M.  Prou);  —  p.  154,  Ernst  Diehl,  Vulgàrlateinische  Inschriften  (M.P.)  ;  — 
p.  154,  L.  Beszard,  La  langue  des  formules  de  Sens  (M.  P.);  —  p.  156, 
Henry  Coch'in,  Jubilé  d'Italie  (M.  P.);  —  p.  159,  Paul  Guynenier,  Car- 
tulairc  de  Koyallieu  (R.  P.);  —  p.  212,  E.  G.  Hurtebise,  Jofre  de  Foxa 
(^i26-j-i2i)))  (P.  Ubald  d'Alençon)  ;  —  p.  223,  J.  A.  Endres,  Die  Zeit  des 
Hochscholastik,  Thomas  von  Aquin  (P.  Ubald  d'Alençon);  —  p.  223,  P.  N. 
Schmidt,  P.  Siephan  Fridoh'n,  ciu  Frant^iskanpredjer  des  ausgehendcn  Mitte- 
lalters  (P.  Ubald  d'Alençon)  ;  —  p.  233,  FredejanJ  Callacv,  Les  idées  mvs- 
tico-politiques  d'un  franciscain  spirituel,  élude  sur  l'Arbor  vitae  d'Ubertin  de 
Casale  (P.  Ubald  d'Alençon)  ;  —  p.  275,  P.  Flamini,  Sur  un  passage  de  la 
V  ita  nuova  (L.  A.);  —  p.  275,  A  van  Gennep.  Religion,  mœurs  et  légendes 
(G.  Huet). 

2e  série,  t.  XV  (191 2).  —  Mémoires.  P.  40-44.  L.  Caillet,  Documents 
du  XI V^  ou  du  XV^  siècle  conservés  à  la  Bibliothèque  de  Lyon  (Papiers  Desvernay)  : 
Actes  de  Louis  I,  duc  d'Orléans  (1397),  de  Philipie  d'Orléans,  comte  de 
Vertus  (1419)  et  de  François  de  l'Hôpital  (1420).  —  P.  77-88.  Pierre 
Gautier,  Note  sur  des  diplômes  carolingiens  des  archives  de  la  Haute-Marne.  — • 
V.  314-17.    Georges  Beaurain,   Deux   lettres    inédites   de  Jean  de   Bourgogne 


30^  PHRIODIdÙÈS 

(Lettres  datées  de  1446  et  1437  ^^  provenant  des  papiers  de  famille  du  baron 
de  Sytenville).  —  Comptes  rendus  :  p.  59,  A.  de  Berzeviczy,  Béatrice 
iVAriV^on,  reim  de  Hongrie  {i4jy-i)0S)  (G.  Huisman);  —  p.  64,  P.  V. 
Cliarland,  Madame  saincte  Amie  et  sou  culte  au  Moyen  Age,  t.  I  (G.  Huisman)  ; 
—  p.  89,  Vladimir  Chichmaref,  I,  Lirika  i  Liriki  poidnyago  srednei'ekvoya 
[La  poésie  lyrique  et  les  poètes  lyriques  du  bas  moyen  âge.  Études  sur 
l'histoire  de  la  poésie  française  et  provençale]  ;  II,  Guillaume  de  Machaut. 
Poésies  lyriques  (A.  Guesnon  :  ce  travail  de  science  et  de  conscience  fait,  en 
somme,  le  plus  grand  honneur  au  jeune  savant  russe  et  mérite  à  tous  égards 
l'accueil  flatteur  qu'il  a  reçu  de  l'Académie  française)  ;  —  p.  1 16,  L.  J.  Paetow, 
The  arts  course  at  médiéval  Universities  with  spécial  référence  to  grammar  and 
rhetoric  (H.  Labrosse  :  excellent  mémoire  qui  nous  permet  de  mieux  com- 
prendre les  origines  et  le  succès  de  la  Renaissance  du  xve  siècle);  —  p.  118, 
K.  von  Ettmayer,  Vortraege  ~ur  Charakteristik  des  Alt/ranioesischen  (G.  Huet  : 
ces  pages  contiennent  une  foule  d'observations  intéressantes  et  neuves  parfois 
un  peu  paradoxales);  —  p.  119,  G.  Brocksteet,  Von  niittelhochdeutschen  Volks- 
epen  franiôsischen  Ursprungs,  I^r  l'heil  (G.,  Huet  :  tout  n'est  pas  absurde 
dans  ce  travail  ;  il  contient  des  rapprochements  intéressants  ;  mais  M.  B. 
ferait  bien  de  surveiller  un  peu  sa  brillante  imagination):  —  p.  120,  Les 
Classiques  français  du  Moyen  Age  :  La  Chastelaine  de  Vergi,  François  Villon, 
Courtois  d'Arras,  La  vie  de  saint  Alexis  (G.  Huet)  ;  —  p.  121,  A.  Lutgens, 
Der  Zïuerg  in  der  deutschen  Heldendichlung  des  Mittelalters  (G.  Huet  :  travail 
très  soigné  et  dénotant  de  remarquables  facultés  d'analyse)  ;  —  p.  185,  D"" 
V.  Vedel,  Heldenlehen.  Mittelalterliche  Kulturideale,  I  (G.  Huisman)  ;  — 
p.  188,  Ch.  Oulmont,  Les  débats  du  clerc  et  du  chevalier  dans  la  littérature 
poétique  du  Moyen  Age  (G.  Huet);  —  p.  318,  Palladius,  Histoire  Lansiaque 
(Vies  d'ascètes  et  de  pères  du  désert).  Texte  grec,  introduction  et  traduction  fran- 
çaise par  A.  Lucos  (A.  Boudinhon)  ;  —  p.  324,  F.  Ehrle  et  P.  Liebaert, 
Specimina  codicum  latinoruni  Vaticanorum  (P.  Deschamps  :  un  des  plus  beaux 
monuments  de  la  paléographie)  ;  —  p.  329,  A.  M.  Huppelmann,  Clemen^a 
von  Utigarn,  Kônigin  voit  Frankreich  (G.  Huisman)  ;  —  p.  336,  E.  Philipon, 
Dictionnaire  topographique  du  département  de  F  Ain  comprenant  les  noms  de  lieu 
anciens  et  modernes  (P.  Deschamps);  —  p.  411,  J.  Loth,  Contributions  à 
F  élude  des  romans  de  la  Table  Ronde  (G.  Huet  :  par  ce  volume,  le  celtisme 
fait  dans  le  domaine  des  origines  des  romans  de  la  Table  Ronde  une 
réapparition  signalée);  —  p.  414,  G.  Doutrepont,  La  littérature  française  à 
la  cour  des  ducs  de  Bourgogne  :  Philippe  le  Hardi,  Jean  sans  Peur,  Philippe  le 
Bon,  Charles  le  Téméraire  (H.  Stein  :  heureuse  et  sérieuse  tentative  d'en- 
semble sur  le  mouvement  littéraire  à  la  cour  des  ducs  de  Bourgogne).  — 
Chroniques  bibliographiques  :  p.  123,  Mùncheiier  Muséum  fur  Philologie  des 
Mittelalters  und  der  Kinaissance  herausgegeben  von  Fr.  Wilhelm  ;  —  p.  126, 
Don  Antonio  Staerk,  Les  manuscrits  latins  du  V^  au  Xllb  siècle  conservés 
à    la    Bibliothèque    impériale  de  Saint-Pétfr<bcurg,   description,    textes   inédits. 


PERIODiaUHS  309 

rt'proiliiclions  a  a  lot  \ pique  s.  (M.  Prou);  —  p.  127,  G.  Armelin,  Lépopée  car- 
loi'itigii'iinc,  Girard  de  Vienne,  chanson  de  geste  d'après  le  trouvère  Bertrand  de 
Bar  (G.  Huisman);  —  p.  128,  P.  Girard,  Saint  El^ear  de  Sabran  et  la  bien- 
heureuse Delphine  de  Signe  (P.  Ubald  d'Alençon)  ;  —  p.  196,  S.  Morpurgo  et 
J.  Luchaire,  La  grande  inondation  de  VArno  en  MCCCXXXIII,  anciens  poèmes 
populaires  italiens  (L.  A.);  —  p.  199,  Frère  Léon,  Miroir  de  la  perfection  du 
bienheureux  François  d'Assise,  version  française  de  Paul  Budry  (P.  Ubald 
d'Alençon  :  livre  de  faible  valeur  et  peu  original)  ;  —  p.  199,  Leopold 
Debob,  Notice  sur  Orderic  Vital  ;  E.  Deville,  Bibliographie  de  Saint  Evroul 
(P.  Ubald  d'Alençon)  ;  —  p.  288,  Penjon,  Relations  d'Abelard  et  de  Pierre  le 
Vénérable  (M.  Prou);  —  p.  345,  Facsiniili  di  documenti  per  la  sloria  délie 
lingue  e  délie  letterature  roman\e  raccolti  da  E.  Monaci  (M.  P.)  ;  —  p.  450, 
D>"  Ph.  Funk,  Jahob  von,Vitry,  Leben  nnd  Werke  (H.  Labrosse). 

2^  série,  t.  XVI  (191 3).  —  Mémoires.  P.  173-97.  G.  Huet,  Les  traditions 
arturiennes  che\  le  chroniqueur  Louis  de  Velthevi.  —  P.  274-77.  G.  Reverdy, 
Note  sur  l'interprétation  d'un  passage  d'Avitiis.  —  P.  325-51  et  389-413. 
E.  Lesne,  La  lettre  interpolée  d'Hadrien  1  à  Tilpin  et  l'Église  de  Reims  au 
IX^  siècle.  —  P.  360-61.  E.  Langlois,  La  ballade  du  sacre  de  Reims.  — 
Comptes  rendus  :  p.  63,  Cartulaire  de  l'abbaye  de  Saint-Sauveur  de  Villelais 
public  par  l'abbé  L.  J.  Denis  (R.  Latouche)  ;  —  p.  134,  Floris  ende  Blance- 
Hoer  door  Diederic  van  Assenede  uitgiven  door  Dr.  P.  Leendertz  (G.  Huet)  ; 

—  p.  258,  E.  Mai,  Das  mittelhochdeutsche  Gedicht  voni  Mônch  Félix  auf  text- 
krttischer  Grundlage  philologisch  untersucht  und  erhlàrt  (G.  Gromaire  : 
on  ne  peut  que  se  féliciter  de  posséder  une  édition  pour  longtemps 
définitive  de  cette  jolie  légende)  ;  —  p:  298,  Hubert  Pierquin,  Le  poème 
angb-saxon  de  Beoîuulf.  I  Introduction  :  Les  Saxons  en  Angleterre.  II  Le 
poème  de  Beowulf,  texte  et  traduction,  notes,  index,  bibliographie, 
rythmique,  grammaire,  lexique  (G.  Barat  :  il  faut  regretter  que  M.  P. 
se  soit  laissé  entraîner  à  s'occuper  d'études  auxquelles  il  n'était  évidem- 
ment pas  préparé.  Il  n'y  a  absolument  rien  de  bon  dans  son  livre,  que  ce 
qu'il  a  traduit  de  Kemble  et  peut-être  de  Schipper)  ;  —  p.  362,  L.  Sainéan, 
Les  sources  de  l'argot  ancien  (G.  Huet)  ;  —  p.  366,  abbé  Sabarthès,  Diction- 
naire topographique  du  département  de  l'Aude  comprenant  les  noms  de  lieux 
anciens  et  modernes  (J.  Poux)  ;  —  p.  423,  E.  Faral,  Recherches  sur  les  sources 
latines  des  contes  et  rofnans  courtois  du  Moven  Age  (A.  Guesnon  :  par  l'éru- 
dition, la  clarté  de  l'exposition  et  1'  élégance  de  la  forme,  la  nouvelle  publica- 
tion de  M.  Faral  justifie  pleinement  des  espérances  que  faisaient  concevoir  les 
brillants  débuts  du  lettré  et  du  romaniste)  ;  —  p.  4^7,  J.  Bédier,  Les  légendes 
épiques.  Recherches  sur  la  formation  des  chansons  de  geste,  t.  III  et  IV  (G.  Huet)  ; 

—  p.  433,  Wolfgang  Golther,  Die  deutsche  Dichtung  im  Mittelalter,  Son  bis 
ijoû  (G.  Gromaire  :  livre  précieux  pour  les  médiévistes).  —  Chroniques 
bibliographiques  :  p.  76,  E.  Monaci,  '  Cr«/omrt:{/a  italiana  dei  primi  secoli 
(L.  Auvray)  ;  —  p.  79,  Le  Garçon  et  l'Aveugle,  jeu  du  xiiie  siècle,  édité   par 


3IO  PÉRlODiaUES 

Mario  Roques  ;  Adam  le  Bossu,  Le  Jeu  de  la  Feuillée  édité  par  Ernest  Lan- 
giois(G.  Huet)  ;  —  p.  80,  A.  van  Gennep,  Religions,  mœurs  et  légendes.  Essais 
d'ethnographie  et  de  linguistique,  X.  IV  ;  —  p.  147-239,  Légendes  populaires 
et  chansons  de  geste  en  Savoie  (G.  Huet)  :  —  p.  163,  J.  Soyer,  Notes  pour 
servir  à  l'histoire  littéraire  :  L  Le  poète  Eloi  d'Amerval,  IL  Le  prédicateur  Olivier 
Maillart  (P.  D.);  — P-  164,  M.  Ginot,  Dix  siècles  de  pèlerinage  à  Compostelle, 
les  chemins  de  Saint-Jacques  en  Poitou  (P.  D.)  ;  —  p.  164,  P.  Herre,  Deutsche 
Kultttr  des  Mittelallers  in  Bild  und  Wort  (J.  Billioud)  ;  —  p.  165,  L.  Karl, 
Lhi  moraliste  bourbonnais  du  XI V^  siècle  et  son  œuvre,  le  «  Roman  de  Mandevie  » 
et  les  «  Mélancolies  >t  de  Jean  Diipin  (P.  Fournier)  ;  —  p.  165,  L.  Hans 
Vorsnier,  Materialien  lur  Bibelgeschichte  und  religiosen  Volkskunde  des  Mittel- 
alters  (J.  Billioud);  —  p.  250,  P.  Cuthbert,  Life  of  Saint  Francis  of  Assisi 
(P.  Ubald  d'Alençon)  ;  —  p.  319,  G.  Lafenestre,  La  légende  de  saint  François 
d'après  les  témoins  de  sa  vie  (P.  Ubald  d'Alençon);  —  p.  319,  Sacrum  Com- 
merciiim,  les  noces  mystiques  du  bienheureux  François  d'Assise  avec  Madame  la 
Pauvreté,  publié  par  P.  Ubald  d'Alençon  (M.  Prou)  ;  —  p.  520,  L.  Gillet, 
Histoire  artistique  des  ordres  mendiants.  Etude  sur  l'art  rclii^ieux  en  Europe  du 
XlIIe  siècle  au  XVII^  siècle  (P.  Deschamps)  ;  —  p.  382,  A.  S.  Rait,  Li/e^in 
the  médiéval  universitv  ;  A.  C.  L.  Brown,  On  the  indépendant  character  of  the 
■ivelsh  Owain;  J.  Burnam,  An  old  Portuguese  version  of  the  rule  of  Benedict  ; 
J.  Burnam,  Becerro  de  Benevivere  ;  J.  Burnam,  Recipes  froni  Codex  Matritensis 
A  16  (ahora  19)  (A.  Artontie)  ;  —  p.  384,  M.  Horten,  Mystiche  Texte  aus 
dem  Islam,  drei  Gedichte  des  Arabi  1240  aus  dem  arabischen  uherselit  und 
erlaiUert  (P.  Casanova)  ;  —  p.  459,  D^  Wickershcimer,  U  «  Analomie  »  de 
Guidode  Vigevano,  médecindela  reine  Jeanne  de  Bourgogne(i  ]4))  (P.  Fournier). 

Paul  Lesourd. 


CHRONIQUE 


M.  W.  von  Wurzbach  a  été  Dommc  professeur  extr;iordiiiiiirc  à  l'Univer- 
sité de  Vienne,  M.  M.-L.  Wagner  à  la  même  fonction  à  l'Université  de  Berlin. 

—  M.  W.  Kûchler,  professeur  à  l'Université  de  Wùrzburg,  a  été  nommé 
à  l'Université  de  Vienne. 

—  Il  a  été  fondé  à  Cambridge  (Angleterre)  une  «  Anglo-Norman 
iiociety  »,  composée  de  membres  de  l'Université,  et  qui  s'est  donnée  pour 
but  d'étudier  les  manuscrits  anglo-normands  qui  se  trouvent  à  Cambridge. 
Chaque  membre  de  la  Société  se  charge  d'examiner  les  manuscrits  d'un  des 
dix-huit  collèges  de  la  ville.  La  Société  publiera  les  ouvrages  ayant  un 
intérêt  littéraire,  historique  ou  didactique.  Le  premier  volume  paraîtra,  par 
les  soins  de  l'LTniversity  Press,  dans  le  courant  de  1922  :  il  comprendra  entre 
autres  un  poème  sur  sainte  Elisabeth  et  une  composition  sur  le  Jugement 
dernier.  —  Il  n'est  personne  qui  ne  doive  applaudir  à  l'initiative  de  nos 
collègues  d2  Cambridge  et  souhaiter  que  leur  exemple  soit  suivi  le  plus  vite 
et  le  plus  largement  possible  :  l'inventaire  méthodique  et  complet  des 
bibliothèques  publiques  et  des  collections  privées  des  Iles  Britanniques  est 
une  nécessité  scientifique,  dont  les  détenteurs  de  manuscrits  ne  sont  mal- 
heureusement pas  toujours  assez  convaincus. 

—  Je  me  propose  de  publier,  sans  trop  de  délai,  je  l'espère,  deux  petits 
poèmes  épiques  provençaux  relatifs  à  Roland  et  à  la  guerre  d'Espagne,  qui  ont 
été  découverts  il  v  a  déjà  quelques  années  et  dont  je  possède  maintenant  des 
photographies  complètes.  J'avais  pensé  pouvoir  sans  inconvénient  remettre 
jusqu'à  la  publication  de  ces  textes  l'indication  des  circonstances  dans  les- 
quelles ils  ont  été  retrouvés,  mais  quelques  journaux  de  Paris  et  du  sud  de 
la  France  ont  publié  sur  ce  sujet  des  notices  insuffisamment  exactes  qui  m'a- 
mènent à  préciser  quelques  points. 

C'est  à  M.  le  docteur  Jacquème,  de  Marseille,  que  je  dois  la  connaissance 
de  ces  textes  :  au  début  de  l'année  1920,  le  docteur  Jacquème  proposait  au 
directeur  de  la  Romauia,  pour  en  disposer  comme  il  l'entendrait,  la  copie  et 
la  traduction  qu'il  avait  faites  des  deux  poèmes.  C'est  à  l'extrême  obligeance 
et  à  la  diligence  éclairée  du  même  correspondant  que  je  dois  d'avoir  pu  faire 


312  CHRONIQUE 

photographier  la  partie  intéressante  du  précieux  manuscrit  qui  nous  a  con- 
servé ces  compositions  :  je  lui  en  exprime  de  nouveau  ici  tous  mes  remercie- 
ments. 

Sans  les  événements  de  1914,  j'aurais  dû  être  bien  plus  tôt  renseigné  sur 
l'existence  de  ces  oeuvres  provençales.  Paul  Meyer  avait  en  effet,  dès  191 3, 
communiqué  au  Comité  des  travaux  historiques  un  rapport  où  il  signalait  la 
découverte  faite  par  M.  Sauve,  alors  bibliothécaire  de  la  ville  d'Apt,  dans  un 
registre  d'une  étude  de  notaire  de  cette  ville,  d'un  «  poème  provençal,  qui 
serait,  selon  M.  Sauve,  une  chanson  de  geste,  sorte  de  remaniement  et  d'a- 
daptation de  la  Chanson  de  Roland  qui  compte  près  de  4.000  vers».  Mais  ce 
rapport  de  191 3  ne  paraît  avoir  été  imprimé  qu'en  1914  et  je  ti'en  ai  eu, 
pour  ma  part,  connaissance  qu'après  la  guerre,  en  1920.  J'ai  eu,  depuis  lors, 
communication  de  diverses  lettres,  en  particulier  d'une  lettre  de  Paul  Meyer 
de  la  fin  de  1912,  qui  permet  d'attribuer  à  M.  Fernand  Sauve  le  mérite 
d'avoir  signalé  le  premier  au  directeur  de  la  Romania  d'alors  l'existence  de 
cette  œuvre  inconnue. 

C'est  dans  l'étude  de  Me  Pondicq,  notaire  à  Apt,  où  sont  conservés  nombre 
de  registres  depuis  le  xive  siècle,  que  M.  Sauve,  qui  avait  entrepris  un 
dépouillement  méthodique  de  ce  dépôt,  découvrit  en  tête  d'un  registre  d'«  é- 
tendues»  de  M^Rostan  Bonet,  daté  de  1398,  l'œuvre  en  question, qu'il  copia 
et  signala  à  Paul  Meyer  (voir  Bulletin  philologique  et  historique,  191 3,  pp. 
9-1 1  et  13).  Par  la  suite,  M.  le  docteur  Jacquéme  eut,  en  1919,  communica- 
tion du  registre  de  l'étude  Pondicq  dont  il  prit  copie  à  son  tour.  Les  proven- 
çalistes  partageront  équitablement  leur  reconnaissance  entre  ces  deux  travail- 
leurs. 

Le  registre  de  M^  Rostan  Bonet  nous  a  conservé  non  pas  une  seule,  mais 
deux  compositions  qui  se  distinguent  à  la  fois  par  la  coupe  matériel!^  dans 
la  copie,  par  la  diversité  des  sujets  et  du  ton  et  même  par  l'emploi  des 
assonances,  plus  variées  dans  l'une  que  dans  l'autre. 

Le  premier  poème  est  incomplet  du  début  :  il  y  manquerait,  d'après  le 
docteur  Jacquéme,  quatre  feuillets,  ce  qui  ferait,  à  raison  de  2  colonnes  de 
50  vers  à  la  page,  une  lacune  initiale  de  800  vers.  En  fait,  le  premier  feuillet 
conservé  est  numéroté  .///.,  il  n'en  manque  donc  que  deux,  soit  huit  colonnes 
de  47  vers  en  moyenne,  moins  de  400  vers  en  tout  ;  ce  qui  reste  va  jusqu'au 
fo  .X.  recto  et  compte  environ  1400  vers. 

Début  :  E  bonas  armas  e  bons  destriers  brandins. 

Neps,  quar  non  t'en  layssas,  par  amor  Dieu  merci  ; 
Pren  la  corona  anuech  o  lo  matin 
Es  yeu  serai  tos  servens  desotzti... 

Fin  :  Las  en  fon  Karle  l'eniperayrc  bon  franc 

Cant  ac  fin  fach  d'Olivier  am  Rollau 


CHRONIQUE  513 

Pucys  s'en  tornan,  mot  fon  la  joya  grans. 
Senhos,  ayssi  fenis  aquest  romans. 

Le  sujet  est  une  entreprise  aventureuse  de  Roland  qui  pénètre  seul  dans 
Sarragosse,  sans  doute  pour  répondre  à  une  invitation  de  Braslimonde,  et  voit 
la  reine  :  celle-ci  lui  remet  son  manteau  comme  prix  et  comme  preuve  de  sa 
bravoure.  Tout  cela  ne  va  pas  naturellement  sans  terribles  combats;  mais,  ce 
qui  est  plus  grave,  cela  amène  une  brouille  entre  Roland  et  Olivier  :  Roland  a 
en  effet  demandé  à  Olivier  de  l'accompagner,  seul,  jusqu'à  Sarragosse,  mais  là 
il  lui  a  fait  la  cruelle  injure  de  le  laisser  hors  des  murs,  sur  une  «  ansgarde  », 
et  de  refuser  son  concours  pour  entrer  dans  la  ville  et  pour  en  sortir.  Cette 
brouille  a  son  retentissement  jusque  dans  le  camp  du  vieil  empereur  et  ne 
s'apaise  qu'avec  peine.  Par  divers  traits,  notamment  par  une  allusion  au 
«  follet  »  de  Roland,  le  récit  rejoint  la  forme  prise  tardivement  par  la  légende 
de  Roland,  telle  qu'elle  nous  est  présentée  dans  le.  Viaggio  di  Carlo  Magnoin 
Ispagna  (d.  éd.  Ceruti,  t.  II,  p.  57).  Le  poème  est  en  laisses  de  décasyllabes 
assenants,  mêlés,  au  moins  dans  la  copie,  de  nombreux  alexandrins  ;  les  asso- 
nances sont  peu  variées  (/,  e  ou  ie,  à  ou  t')et  il  est  remarquable  que  réguliè- 
rement une  laisse  sur  deux  est  en  à  (ou  è). 

Le  second  poème  commence  au  fo  .xj.  recto  et  finit  au  f"  .xx.  recto,  il 
compte  environ  1800  vers,  soit  très  sensiblement  la  même  étendue  que  le 
précédent. 

Début  :  So  fon  el  mes  de  mav  quant  la  verdor  resplant. 

En  prima  vera  quant  renovella  l'an, 
Per  miey  la  prieyssa  venc  .1.  sarrazin  brocant.. 

Fin  :  Adoncs  fes  Karle  moynes  e  monestier, 

Fes  soterrier  la  donna  e*l  cavallier, 
E-ls  gentils  cors  hafach  totz  enbalcemier, 
Pueys  cascun  fes  en  sa  terre  portier. 

Fiuito  lihro,  sit  laus  et  gloria  Christo. 

Oui  scripsit  scribat,  semper  ciiiii  Domino  vivat . 

C'est  une  bataille  de  Roncevaux,  du  type  récent  où  apparaît  Galien.  Les 
laisses  de  décasyllabes  (mêlés  d'alexandrins  dans  la  copie)  assonent  avec  plus 
de  variété  que  dans  le  poème  précédent  :  il  n'y  a  plus  que  5  laisses  en  ù  (ou 
è)  sur  18  et  elles  se  présentent  sans  régularité  ;  les  autres  sont  en  a,  e  ou  te,  0, 
etc. 

Il  y  lieu  de  croire  que  Me  Pondicq,  qui  a  très  libéralement  communiqué  à 
M.  Sauve  et  au  docteur  Jacquème  son  précieux  manuscrit,  a  pris  les  mesures 
nécessaires  pour  en  assurer  h  conservation.  Dans  la  lettre  de  1912  à  laquelle 
je  faisais  allusion  plus  haut, Paul  Meyer  rappelait  la  possibilité  pour  les  officiers 


;i4  CHKOKIQUK 

ministériels  de  déposer  aux  Archives  départementales  leurs  registres  anciens, 
ce  qui  ne  porte  en  rien  atteinte  à  leur  droit  de  propriété  et  les  aide  à  remplir, 
pour  l'utilité  générale,  l'obligation,  qui  leur  est  imposée  par  la  loi,  de  con- 
server leurs  minutes.  Nous  serions  heureux  de  pouvoir  quelque  jour  apprendre 
à  nos  lecteurs  l'entrée  aux  archives  de  Vaucluse  du  registre  de  M^  Rostan 
Bonct.  —  M.  R. 

—  L'Université  de  lovva  (lowa  City,  E.  U.  A.)  annonce  la  publication  à 
partir  de  janvier  1922  d'un  nouveau  périodique:  Philoh^ical  Ouarterly,  a 
journal  devoted  to  scholarly  investigation  in  thc  classical  and  modem  lan- 
guages  and  litcratures  ;  les  fascicules  doivent  paraître  en  janvier,  avril,  juillet 
et  octobre,  mais  nous  n'en  avons  encore  reçu  aucun. 

Collections  et  publications  en  cours. 

La  Société  des  anciens  textes  français  vient  de  distribuer  le  tome  III  du 
RoDian  delà  Rose  (Paris,  Champion,  1921  ;  in-8,  331  pages),  édité  par  M.  Ernest 
Langlois,  qui  comprend  les  vers  6343-12976  et  les  notes  correspondantes 
et  qui  forme  avec  le  tome  II  du  même  ouvrage  l'exercice  1920  de  la 
Société. 

—  Nous  avons  déjà  signalé  (XLVI,  456,  et  XLVIII,  1 57)  deux  des  volumes 
de  la  collection  publiée  par  la  Revista  de  filologia  ispanoia  et  qui  fait  partie  de 
l'important  ensemble  des  éditions  de  la  Jinita  para  ampUaciôn  de  estiidios  e 
invesligaciones  cientifîcas  de  Madrid,  l'ouvrage  de  M.  Henriquez  Urena  sur 
La  versificaciôn  irreguJar  en  la  poesia  castellana  et  celui  de  M.  R.  Lenz  sur  La 
oraciôn  y  sus  partes.  La  collection  avait  débuté  par  trois  autres  volumes  qui 
nous  sont  parvenus  tardivement. 

1 .  W.  Meyer-Lûbke,  Introducciôn  al  estudio  de  la  ItngûisHca  romance,  tra- 
ducciôn,  revisada  por  el  autor,  de  la  segunda  ediciôn  a'emana  por  Américo 
Castro  ;  Madrid,  Centro  de  estudios  histôricos,  19 14  ;  in-8,  370  pages  plus 
5  p.  d'errata  ; 

2.  R.  Menéndez  Pidal,  Antologiade prosislas castellanos  ;  Madrid,  Centro..., 
1920  ;  in-8,  383  pages  ;  seconde  édition  corrigée  et  augmentée  du  recueil 
publié  en  1899  ! 

3.  Navarro  Tomàs,  Manual  de  pronunciacion  espaùola,  2^  éd.  corrigée; 
Madrid,  Centro...,  1921  ;  in-8-239  pages;  la  première  édition  avait  paru  en 
1919  ;  celle-ci  a  mis  à  profit  les  comptes  rendus  de  la  première. 

Comptes  rendus  sommaires. 

Die  konsonantischen  Fermvirkungen  :  Feni-Dissiniilatioii,  Fern-Assimilation 
utid  Metathesis.  Ein  Beitrag  :(ur  Beiirteilung  ihres  ÎVeseiis  nnd  ihres  Verlaiifs 
iind  inr  Keiintnisi  der  Viilgârsprache  in  deii  laleinischen  Inschriften  der 
rômischen  Kaiserieîl  von  D""  Ernst  Schopf  ;   Gôttingen,   Vaudenhoeck  & 


CHRONiaUE  3  I  5 

Ruprecht,  i9i9;in-8,  viii-  219  pages  {Forscliiiiigen  ^.  griechischen  u.  latei- 
uischeii  Gianimatik,  fiisc.  5).  —  Ce  travail  précis  et  réfléchi  est  composé  de 
deux  parties  très  distinctes  ;  la  première  est  une  étude  de  linguistique  géné- 
rale théorique  où  l'auteur  s'efforce  de  déterminer  avec  exactitude  ce  qu'il 
faut  entendre  par  influences  à  distance,  dissimilation,  assimilation  et  méta- 
thèse,  et  de  dégager  des  travaux  antérieurs  des  définitions  rigoureuses,  un 
vocabulaire  certain,  et  aussi,  mais  moins  nettement,  des  principes  d'explica- 
tion ;  la  seconde  partie  est  un  inventaire  méthodique  des  formes  relevées 
dans  les  inscriptions  latines  et  qui  peuvent  se  ranger  dans  l'une  ou  l'autre 
des  catégories  ainsi  délimitées.  A  l'appui  des  faits  latins  sont  réunis  non 
seulement  des  formes  romanes,  mais  des  exemples  pris  un  peu  de  toute 
part  dans  le  domaine  linguistique  et  qui  sont  de  nature  à  faire  attribuer  une 
valeur  réelle  à  des  témoignages  où  l'on  pourrait  être  tenté  de  voir  de 
simples  lapsus  graphiques.  Le  classement  de  ces  faits  est  très  méthodique 
et  suffisamment  clair  :  et  un  index  le  rend  encore  plus  facilement  utilisable. 
Le  nombre  des  faits  recueillis  n'est  d'ailleurs  pas  très  considérable  tt  il  eu 
est  dont  l'interprétation  reste  incertaine.  Surtout  beaucoup  apparaissent 
comme  des  phénomènes  occasionnels  et  fugitifs,  ainsi  qu'il  est  naturel  en 
pareille  matière,  et  l'on  est  sans  cesse  amené  à  penser  que  leur  aspect  pho- 
nétique n'est  que  la  forme  vaine  de  réalités  psychologiques,  historiques  ou 
géographiques  bien  différentes.  Le  catalogue  de  M.  Schopf  n'en  sera  pas 
moins  une  source  indispensable  à  consulter  II  serait  souhaitable  que  l'au- 
teur fût  amené  à  étudier  dans  des  parlers  vivants,  et  non  plus  sur  des 
formes  mortes,  les  phénomènes  qu'il  a  si  soigneusement  analysés  dans  la 
première  partie  de  son  travail.  —  M.  R. 

Clémente  Merlo,  l  iiomi  romanii  délia  Candelara  (la  festa  délia  piirifica:(ione 
di  Maria  Fergitic)  ;  Perugia,  191 5  ;  in-4,  28  pages  (Per  nozze  Sarteschi- 
Merlo).  —  M.  M.  a  rassemblé  et  classé  les  dénominations  romanes  de  la 
Chandeleur  ;  il  s'est  particulièrement  aidé  des  cartes  de  r^4//(75  linguistique 
de  la  France  et  de  la  Corse  et  des  matériaux  du  Glossaire  de  la  Suisse  ro- 
mande, il  s'est  d'ailleurs  attaché  surtout  aux  désignations  nées  de  l'abon- 
dance des  cierges  dans  les  processions  de  la  Chandeleur,  et  se  rattachant  à 
candela  et  dérivés,  ou  à  des  dérivés  de  cera. 

Proven:^alische  Laiitlehre  von  C  Appel  ;  Leipzig,  Reisland,  1918  ;  in-8,  viii- 
140  pages  avec  une  carte. —  Ce  fascicule  est  un  complément  de  la  Chres- 
tomathie  provençale  du  même  auteur  dont  la  partie  grammaticale  était 
presque  exclusivement  morphologique.  Mais,  bien  que  fait  pour  éclairer 
les  textes  d^  la  Chrestomathie  et  essentiellement  fondé  sur  les  faits  pho- 
nétiques qu'ils  présentent,  cet  exposé  est  vraiment  une  phonétique  historique 
et  descriptive  de  l'ancien  provençal  à  partir  du  latin.  L'auteur  a  utilisé  les 
données  de  V Atlas  linguistique  de  la  France  pour  tracer  un  certain  nombre 


3lé>  CHRONIQUE 

de  limites  de  phcnoiucncs  entre  le  domaine  français  et  le  domaine  |>ro- 
vençal.  En  appendice  une  brève  étude  sur  la  langue  de  l'auteur  du  Girarl 
de  RossiUoii  et  du  copiste  du  ms.  O  d'après  les  fragments  insérés  dans  le 
Chrestomathie. 

Léi'ohitioii  du  verbe  en  anglo-français  (XII^-XIV^  siècles),  par  F.  J.  Tan'CIUE- 
KEY  ;  Paris,  Champion,  191 5  ;  in-8,  xxiv-868  pages.  —  Nous  aurions  voulu 
donner  de  ce  travail  considérable  autre  chose  qu'un  conipte  rendu  som- 
maire auquel  nous  ne  nous  résignons  que  pour  ne  pas  rerrjpttre  plus  long- 
temps une  annonce  déjà  trop  tardive.  M.  T.  s'est  proposé  de  dresser  le 
catalogue  des  formes  verbales  du  français  d'Angleterre  et  d'expliquer  ces 
formes.  Il  a  examiné,  d'une  part,  les  oeuvres  littéraires  où  il  s'applique  à 
distinguer  ce  qui  est  dû  aux  auteurs  et  ce  qui  est  imputable  aux  scribes, 
d'autre  part  les  textes  politiques,  diplomatiques,  familiers  ou  légaux,  et  il  a 
tenté  de  retracer,  pour  le  verbe,  l'évolution  propre  de  l'anglo-français. 
Trois  dates  dominent  cette  évolution  :  11 10,  1160,  1250.  —  De  1 1 10  à 
1160  environ,  le  français  d'Angleterre  ne  diffère  que  très  peu  des 
dialectes  de  l'ouest  de  la  France.  Les  quelques  difîérences  observées  ne 
sont  guère  que  des  différences  phoniques  ou  graphiques.  Les  principaux 
phénomènes  dans  cette  période  sont  l'apparition  de  Ve  analogique  et  la 
chute  de  Ve  ét^miologique  à  la  f^  p.  et  à  la  5^  p.  sg.  ind.  et  subj.  ; 
l'apparition  de  1*5  irrégulier  à  la  i^e  p.  sg.  ;  la  confusion  entre  s  final 
et  ;^  ;  l'amuïssement  de  5  appuyé  ;  la  chute  de  e  post-tonique  après  la 
diphtongue  ei  ;  les  désinences  masculines  de  la  2^  p.  pi.  ont  ^,  s  ou  /  ; 
les  désinences  en  -tV  de  l'infinitif  ou  du  prétérit  passent  à  la  forme  en  -er  ; 
apparition  des  synérèses  aux  temps  présentant  l'hiatus,  et  des  e  svarabhak- 
tiques  dans  les  futurs  des  deux  dernières  conjugaisons.. —  De  11 60 environ 
jusque  vers  1250  la  phonétique  évolue  rapidement,  les  formes  analogiques 
se  multiplient,  on  emploie  simultanément  des  formes  d'âges  différents. 
Outre  la  continuation  des  phénomènes  observés  pendant  la  première 
période,  on  constate  le  passage  de  la  diphtongue  ai  à  ci  ;  l'addition  d'e  muets 
irréguliers  ;  la  graphie  des  voyelles  </,  0  par  aun,  oun  ;  l'absence  de  den- 
tales à  la  3e  p.  pi.  ;  des  présents  et  des  impératifs  en  -ge  et  des  infinitifs  de 
la  deuxième  et  de  la  troisième  conjugaison  en  -er.  —  Enfin,  après  1250 
on  constate  deux  mouvements  dans  la  conjugaison  :  d'une  part  la  conti-' 
nuation  de  l'évolution  commencée  antérieurement,  chute  d'une  syllabe 
muette  dans  les  désinences  féminines  ;  double  consonnç  t^  dans  les  dési- 
nences régulièrement  terminées  par  -^  ou-/;  généralisation  des  consonnes 
mouillées  à  l'indicatif,  l'impératif  et  le  participe  ;  d'autre  part  l'influence 
étrangère,  particulièrement  du  wallon,  ce  qui  provoque  la  réapparition 
des  désinences  en  -ie,  des  infinitifs  en  -oir,  des  muettes  posttoniques  après 
la  diphtongue  Cl,  de  Vs  aux  fe'p.  pi.  à  désinences  masculines  ;  l'introduc- 
tion des  nouvelles  désinences  en  -iens,  -ienies,  -iV;^,  -or,  -arent,  -aisse,  etc. 


dkROMIQUÈ  317 

—  Il  est  fâcheux  que  l'ouvrage  soit  déparé  par  des  fautes  typographiques 
nombreuses,  et  des  erreurs  dans  la  disposition  matérielle  qui  ne  s'expliquent 
d'ailleurs  que  trop  facilement  par  les  conditions  où  a  été  imprmié  ce  gros 
volume.  L'œuvre  reste  dans  son  ensemble  très  méritoire  et  très  utile.  — 
Paul  Lesourd. 

Istoiia  Ro)iiiuilor  prin  câlàtori.  .  .  de^.  loRGA  ;  Bucarest,  Neamul  românese, 
1920-1922  ;  3.  vol.  in-8,  287,  251  et  271  pages. — Dans  le  premier  volume 
de  cette  histoire  vivante  et  d'une  présentation  ingénieuse  et  forte,  l'on  trou- 
vera des  analyses  utilement  commentées  des  récits  de  vovage  deGuillebert 
de  Lannov  et  de  Jean  de  Wavrin. 

SxmboUsni  of  the  Divine  Coiiieây  by  Jefferson  B.  Fletcher  ;  New-York, 
Columbia  University  Press,  192 1  ;  in-12,  viii-245  pages; —  Giuseppe 
Tarozzi,  Note  di  estetica  sid  «  Paradiso  »  di  Dante  ;  Firenze,  Le  Monnier, 
1921  ;  in-12,  xviii-93  pages  ;  —  Les  énigmes  de  la  Divine  Comédie,  par 
A.  Masseron  ;  Paris,  Librairie  de  l'art  catholique,  [1921]  ;  in-8,  293  pages. 

—  Nous  nous  contentons  d'annoncer  ces  volumes  publiés  pour  le  cente- 
naire de  Dante,  en  regrettant  de  ne  pouvoir  donner  dans  la  Rotnania  à 
cette  vaste  littérature  dantesque  la  place  qu'elle  exigerait. 

Ferdinando  Neri,  Farces,  Interlndia  ;  Lucca,  Baroni,  1916  ;  in-4,  8 'pages 
(Extrait  de  la  MisceUanea  di  stiidi  storici  in  onore  di  Gioi'anni  Sfor^a').  — 
Le  nom  de  la /arc^,  pas  plus  que  le  nom  anglais  de  V interlude,  ne  doit  pas, 
selon  l'auteur,  son  origine  à  l'insertion  de  ces  scènes  comiques,  dans  une 
composition  de  caractère  dramatique.  L'argument  le  plus  solide  de  la  dis- 
cussion de  M.  N.  reste  l'antériorité  du  verbe /arrer  par  rapport  aux  pièces 
où  la  «  farce  »  apparaît  comme  intermède. 

Poeti  antichi  lonibardi,  prefa^ione,  commenta,  note  e  bihliografia  di  Ezio  Levi  ; 
Milan,  Cogliati,  1921  ;  in-i6,  XLViii-152  pages (Scrittori  milanesi,  n»   i). 

—  Ce  volume  contient  des  extraits  des  poètes  lombards  du  xiii^  siècle, 
poètes  qu'on  est  surpris  de  voir  classés  sous  la  rubrique  générale  qu'on  vient 
de  lire,  puisqu'aucuti  d'eux  n'était  milanais  ;  d'abord  d'assez  brefs  mor- 
ceaux empruntés  au  poème  authentique  de  Uguccione  da  Lodi,  scindés  en 
deux  sections  (Istoria  et  Libro)  ;  puis  d'autres,  empruntés  aux  trois  poèmes 
ascétiques  anonymes  que  M.  Levi  attribue,  comme  on  le  sait,  au  même 
auteur  (cf.  Romania,  XLVII,  599)  ;  pour  'CAiiticristo,  \\  reproduit,  avec 
quelques  corrections, le  texte  restitué  par  lui-même  (cf.  ibid.).  Ces  extraits 
sont  bien  choisis,  pourvus  de  notes  utiles,  et  le  texte  en  est  souvent  corrigé 
de  la  façon  la  plus  heureuse.  La  seconde  partie  du  volume  (p.  55-122)  est 
consacrée  à  la  poésie  humoristique  ou  satirique.  Nous  y  lisonsune  quinzaine 
de  strophes  tirées  du  poème  contre  les  femmes,  imité  de  notre   Chas- 


3l8  CllKONIQUÉ 

lie  Musaity  publié  par  Tobler  en  18(85  (Zeilschr.fi'ir  ivvi.  Phil.,  IX,  287)  et 
que  M.  L.  propose  d'intituler  Castigabricon.  Mais  la  partie  la  plus  neuve  du 
volume  consiste  dans  une  édition  complète,  avec  traduction  suivie,  des  Noie 
(ou  plus  exactement  de  \'Enoio)àe  Patecchio  de  Crémone  et  des  deux  imi- 
tations qu'en  fit,  peu  après,  un  autre  Crémonais,  Ugo  da  Persico,  poèmes 
dont  Novati  avait  promis  une  édition  critique  qui  n'a  jamais  paru  (cf.  Rema- 
nia, XXV,  656).  On  sait  dans  quel  état  déplorable  nous  sont  arrivés  ces 
textes,  et  il  est  à  craindre,  si  on  ne  découvre  un  nouveau  manuscrit,  qu'on  ne 
réussi-ise  jamais  à  en  retrouver  la  forme  originale.  M.  L.  est  persuadé  que 
les  vers  sont  des  novenaires,  ce  qui  l'amène  à  pratiquer  des  suppressions 
violentes  et  des  corrections  très  hardies,  parmi  lesquelles  quelques-unes  au 
reste  sont  fort  plausibles.  On  pourrait  alléguer,  à  l'encontre  de  ce  système, 
que  les  treize  vers  cités  par  Salimbcne  (et  qui  tous  se  retrouvent  ici)  5e 
rapprochent  beaucoup  plus  de  l'hendécasyllabe  ;  il  semble  bien  en  effet  que 
telle  soit  la  mesure  des  six  premiers  vers  de  chaque  strophe,  alors  que  les 
quatre  derniers  seraient  des  novenaires.  11  est  regrettable  que  le  caractère  de 
la  publication  n'ait  pas  permis  de  donner,en  face  du  texte  restitué,  la  leçon 
du  manuscrit.  Dans  la  pièce!,  v.  5,  il  n'y  avait  pas  de  raison  de  remplacer 
par  une  clieville  le  via  di  (corr.  /;;)  culliira  qui  se  comprend  très  bien 
(«  chemin  dans  des  labours»);  v. 23,  ine, donné  par  le  ms.,est  nécessaire 
au  sens  et  à  la  mesure.  —  Pièce  II,  v.  3,  m'adira  (ms.)  est  très  correct  ;  le 
V.  21  n'a  pas  de  sens  :  corr.  hiiomo  ch'  à  di  se  smania  (ms.  :  chi  e  di 
sni(Wia),  c'est-à-dire  «  qui  s'estime  trop  »  ;  les  v.  25-6  ne  sont  pas  traduits  ; 
V.  29,  corr.  coiisilio  l;i  trop  pd  durait'  (ms.  :  ki  voii  puà  d.)  —  En  tête  de 
chaque  section  se  lisent  de  lumineuses  et  attachantes  notices,  d'une 
information  précise  et  variée  ;  en  tête  du  volume  une  Introduction 
générale  où  M. L.  essaie  de  rattacher  cette  poésie  ascétique  à  la  vie  religieuse 
et  sociale  de  l'époque,  mais  où  il  me  parait,  comme  ailleurs,  exagérer  l'in- 
fluence que  les  doctrines  patariniques  auraient  pu  avoir  sur  la  formation  de 
la  littérature  en  langage  vulgaire.  Çà  et  là  quelques  lapsus  ou  fautes  d'im- 
pression. —  P.  XXXVII,  1.  2  :  Porc  Armât  (non  Aniat)  ;  p.  xxxix,  1.  6  et  8 
de  la  citation  :  <oit  (non  soie),  m'en  entremetrai  (non  me  iti'entr.)  ;  p.  118, 
1.  10,  1 1,  au  lieu  de  f alto,  faut,  l.salto,  saut  ;  1.  22,  Rigo  Qurt  Mantelo  n'est 
pas  Henri  II,  mais  son  fils, «  le  jeune  roi  »  célèbre  par  ses  prodigalités  et  par 
la  protection  qu'il  accorda  aux  troubadours.  —  A.  Jeanroy. 

Bildiographie Lorraine  (i^'  juillet  191^-^1  décembre  1919);  Nancy-Paris-Stras- 
bourg, Berger-Levrault,  1921  ;  in-8,  394  pages.  —  Ce  volume  forme  la 
52e  année  (1920)  de  la  collection  des  Annales  de  l'Est  qui  ont  pu  reprendre 
enfin  cette  utile  publication  interrompue  par  la  guerre.  Les  romanistes  y 
trouveront  des  indications  utiles  surtout  aux  chapitres  iv  (Histoire  du 
moyen  âge),  ix  (Histoire  littéraire)  et  x  (Patois  lorrain  et  littérature  popu- 
laire) et  notamment  des  comptes  rendus  de  l'ouvrage  de  M.  de  Pange  sur 


cHRo^iQUk  319 

les  Lorrains  et  la  France  tiii  moyeu   li^e  (cf.  Roviauia,    \h\ ,  604J,  et  des 
travaux  de  M.  O.  Bloch  sur  les  Parlers  des  Vosges  viéridionales. 

Myrrha  Lot-Borodine,  Tiois  essais  sur  le  roman  de  Lancelot  du  Lac  et  la 
Quête  du  saint  Graal  ;  Paris,  Champion,  1921  ;  in-8,  123  pages,  avec 
2  planches.  —  L'auteur  a  réuni  dans  ce  volume  trois  études  sur  l'épisode 
de  la  Charette  dans  le  Lancelot  en  prose  et  dans  le  poème  de  Chrétien, 
sur  l'Eve  pécheresse  et  la  rédemption  de  la  femme  dans  la  Quête  du  Graal, 
et  sur  les  deux  conquérants  du  Graal  :  Perceval  et  Galaad,  qui  ont  été  déjà 
publiées,  les  deux  premières  en  appendice  de  l'Etude  sur  Lancelot  en  prose  de 
M.  F.  Lot  (cf.  Konania,  XLV,  514),  la  troisième  ici-même  (XL VII,  41  sq.). 

F.-J.  'l'.JkNQUEREY,  Plaintes  de  la  Vierge  en  anglo-français  (XII h  et  XI  V^  siècles); 
Paris,  Champion,  1921  ;  in-i6,  183  pages.  —  Édition,  d'après  tous  les 
manuscrits  connus,  de  deux  poèmes,  tous  deux  imités  (le  premier  presque 
traduit)  d'un  célèbre  morceau  attribué  à  saint  Bernard,  le  premier,  inédit  et 
anonyme,  de  la  fin  du  xiiie  siècle,  le  second,. déjà  publié  par  Th.  Wright, 
dont  l'attribution  à  Nicole  Bozon  est  vraisemblable  '  ;  en  appendice  un  récit  en 
prose  de  la  Passion,  où  la  même  source  est  utilisée  plus  librement.  L'Intro- 
duction, consacrée  surtout  au  premier  de  ces  textes,  en  étudie  de  très  près  la 
langue  et  la  versification  et  en  détermine  les  sources  :  des  notes  éclaircissent 
les  passages  obscurs  ;un  abondant  glossaire  relève  tous  les  mots  ou  formes 
intéressantes.  Atur,  autre  forme  de  estor,  ne  peut  signifier  «  lutte  »  ;  desmu- 
rer plutôt  «  omettre  de  »  que  «  s'empêcher  »;  estu,  fe  pers.  du  prétérit, 
non  du  prés.  ind.  de  ester  ;  I,  978,  au  lieu  de  scencele,  lire  scentele.  Très 
utile  confibution,  soignée  en  toutes  ses  parties,  à  notre  connaissance  de 
l'anglo-français.  —  A.  J. 

Maurice  Vloberg,  La  Légende  Dorée  de  Notre  Dame,  huit  contes  pieux  du 
moyen  âge,  avec  une  introduction  et  des  notes  critiques  et  bibliogra- 
phiques ;  Paris,  D. -A.  Longuet,  1921  ;  in-8,  239  p.  et  18  gravures  hors 
texte.  —  Les  huit  contes  qui  constituent  la  partie  principale  de  ce  recueil 
sont  :  la  Nativité,  racontée  d'après  les  Évangiles  apocryphes  ;  le  miracle 
du  clerc  qui  mit  l'anneau  au  doigt  d'une  statue  de  Notre  Dame,  d'après 
Adgar,  dit  Willame  (sur  le  motif,  voir  l'étude  dv;  G.  Huet,  signalée  ici- 
mème,  XLIII,  628,)  ;  le  miracle  de  saint  Mercure  et  de  saint  Basile,  qui  se 
trouve  chez  divers  sermonuaires  latins  et  leurs  imitateurs  romans  :  le 
miracle  du  chevalier  amoureux,  raconté  entre  autres  par  Gautier  de  Coincy 

I.  C'est  par  erreur  que  M.  T.  renvoie,  à  deux  reprises,  aune  prétendue  édi- 
tion de  ce  texte  par  Jubinal.  Le  petit  poème  imprimé  au  tome  II  du  Nouveau 
Recueil  de  contes  (p.  526)  est  aussi  de  N.  Bozon,  mais  n'a  rien  de  commun 
avec  celui-ci.  Sur  ce  poème,  voy.  P.  Me}'er,  Les  Contes  moralises  de  N.  Bo:^on, 
p.  xu. 


320  CHRONloilË 

(éd.  Poquet,  col.  331);  la  légende  de  'l'hcophilc.  l'une  des  plus  populaires 
au  moven  âge  ;  la  vision  du  pré  des  Trépassés,  racontée  entre  autres  par 
Etienne  de  Bourbon  et  dans  les  Fies  des  Pères  ;  l'histoire  miraculeuse  de 
la  sacristaine  Béatrice,  également  très  répandue,  enfin,  le  conte  du  jongleur 
de  Notre  Dame,  dont  il  existe  une  excellente  version  en  vers  français  (c(. 
Rottuviia,  XLMI,  448,  et  ci-dessus,  p.  288)  et  diverses  variantes  de  moindre 
importance.  Bien  que  M.  V.,  poussé  par  la  recherche  du  détail  pittoresque, 
ait,  à  mon  avis,  traité  ses  modèles  avec  un  peu  trop  de  liberté,  en  y  ajou- 
tant des  détails  qui  ne  se  trouvent  pas  dans  les  originaux,  mais  sont  pris 
dans  d'autres  textes  médiévaux,  son  livre  peut  être  lu  avec  profit  par 
ceux  qui  désirent  connaître  l'esprit  de  la  littérature  mariale.  L'intro- 
duction, divisée  en  quatre  chapitres  —  «  l'origine  et  les  sources  latines  », 
«  les  trouvères  et  les  collections  romanes  »,  «  valeur  littéraire  des  miracles, 
leurs  peintures  de  mœurs  »,  «  l'esprit,  la  moralité  des  miracles  de  Notre 
Dame  »  —  constitue  l'ébauche  d'une  histoire  de  ce  genre  littéraire  qui 
reste  à  faire.  Les  notes  historiques  et  bibliographiques  témoignent  de 
lectures  de  première  main  et  sont  très  utiles.  Les  illustrations  sont  pour 
la  plupart  postérieures  à  l'époque  de  la  composition  des  textes  pris  comme 
modèles.  Mais  il  ne  faut  pas  trop  le  regretter,  puisqu'elles  proviennent 
des  Très  riches  heures  du  duc  de  Berr\,  du  livre  des  Miracles  de  Notre  Dame 
de  Jean  Mielot,  des  Heures  d'Anne  de  Bretagne,  du  Brh'iaire  Grimani,  etc. 

—  A.LÂNGFORS. 

Histoire  de  la  chimie,  par  Maurice  DelaCRE  ;  Paris,  Gauthier-Villars,  1920;  in- 
8,  xv-632  pages.  —  Un  chapitre,  vraiment  bien  sommaire  et  non  sans 
hors-d'œuvres,  sur  le  moyen  âge  et  l'alchimie. 

ERRATA 

P.  38,  1.   10.  Corriger /)flr  en  part. 


Le  Propriétaire-Gérant,   É.   CHAMPION. 


MAÇON,     PROTAT    FRF.RSS,     IMPRIMEURS 


LES 

CATÉCHISMES  ROUMAINS 

DU    XVP    SIÈCLE 


En  octobre  i92i,M.  André  Bîrseanu  découvrait  à  leud  (vil- 
lage dans  le  sud  du  Maramure^,  hong.  Jôd)  un  manuscrit  slavo- 
roumain  contenant  deux  fragments  d'imprimés  dont  l'un  est  la 
seconde  édition  du  Catéchisme  roumain  signalé  par  Cipariu  à 
Blaj,  dès  1848,  mais  resté  introuvable  depuis  '.  Ce  fragment  est 
un  petit  in-8°  de  9  cm.  30  X  14  cm.  30  (mesure  des  lignes  du 
Catéchisme).  Le  titre  et  la  première  page  du  texte  ne  sont 
pas  conservés. 

Grâce  à  l'amabilité  de  M.  J.  Bianu,  bibliothécaire  de  l'Aca- 
démie roumaine,  où  le  ms.  se  trouve  actuellement,  nous  avons 
pu  consulter  rapidement  ce  précieux  Catéchisme  et  le  comparer 
à  un  second  volume,  contenant  une  rédaction  manuscrite 
similaire,  :ommuniqué  à  l'Académie  roumaine  par  M.  Jul. 
Marpan,  de  Nàsàud  (Transylvanie).  En  attendant  leur  publi- 
cation, qui,  sans  doute,  ne  tardera  pas,  voici  quelques  obser- 
vations suggérées  par  l'étude  comparative  de  ces  deux  textes. 

I.  —  L'existence  d'un  Catéchisme  roumain,  imprimé  à 
Sibiiu  en  1544,  est  attestée  par  plusieurs  sources  contempo- 
raines. Les  livres  de  comptes  de  la  municipalité  saxonne  de 
cette  ville  mentionnent  en  1544,  lé  juillet,  deux  florins  don- 
nés à  Marcus  Philippus  Pictor  (Maler)  pour  l'impression  de  ce 
livre  ^ 

La  chronique  de  Simon  Massa,   Marcus  Fuchs,  etc.,    nous 

1.  V.  en  dernier  lieu  Ad.  Schullerus,  dans  Korrespondeniblatt  des  Vereins 
fur  siehenbûrgische  Landeshinde,  XLIV  (Hermannstadt,  1921),  58-60. 

2.  V.  Bianu-Hodos,  Bihtiografia  roniîueascà  veclie,\,  Bucarest,  1903,  21-3. 
Pour  les  diflférentcs  missions  de  Marcus  Pliil.  Pictor  en  Vaiachie,  cf.  Ad. 
Scliullerus,  article  cit., p.  59. 

Romania,  XLVIIJ.  21 


322  A.    kOSËTTl 

donne  l'information  suivante:  «  1559,  die  12  Martii  JohanneS 
Bcnkncrus,  index  Coronensis,  cum  reliquis  senatoribus  refor- 
mavit  Valachoruni  ecclesiam  et  praecepta  catecheseos  discenda 
illis  proposuit'.  »  Jos.  Teutscii,  qui  vécut  au  xviii'^  s.,  mais 
dont  la  chronique,  à  partir  du  xiv%  se  base  sur  d'anciens  mss., 
constate  aussi  l'existence  d'un  Catéchisme  roumain  à  cette  date  : 
«  I  s 59, die  12  Martii  verordnet  Herr  Johannes  Benkner,  Croner 
Richter,  den  Wallachen  bei  dcr  Stadt  den  Catechismum  zu 
lernen  und  sie  dadurch  zu  reformieren  ;  es  half  aber  ^venig^  » 

Ces  deux  témoignages  ne  nous  disent  pas  s'il  s'agit  d'une 
seconde  édition  du  Catéchisme  de  1544;  c'est  pourquoi  Nerva 
Hodo!?  mettait  en  doute  l'existence  de  cette  seconde  édition  à 
cette  date.  M.  St.  Meteç  ne  l'admet  pas  non  plus,  à  l'encontre 
duR.  P.  Bàlanî. 

La  préface  du  texte  découvert  à  leud  tranche  ce  différend. 
Nous  en  traduisons  les  passages  les  plus  significatifs,  en  serrant 
de  près  la  version  roumaine  :  [f.  i  v°]  «  ...Après  quoi  de  bons 
chrétiens  tinrent  conseil  et  traduisirent  (à  leur  tour  les  quatre 
l'.vangiles)  du  vieux  slave  en  roumain,  avec  l'assentiment  du 
Voévode  et  de  l'évêque  Sava  de  Transylvanie.  Et  nous  avons 
traduit  les  5'^  Evangiles,  les  dix  coiiiniandements,  le  Pater  nos- 
ter  et  le  Symbole  des  Apôtres  (credin^a  ap(o)s(to)lilôr),  pour 
que  tous  ceux  qui  sont  Roumains  orthodoxes  (Rumâni  cre§- 
tini)  les  puissent  comprendre,  car  saint  Paul  s'adresse  ainsi  aux 
Corinthiens,  chapitre  xii  :  «  Dans,  la  sainte  Eglise  il  vaut  mieux 

1.  V.  Ouellen  iw  Gcsch.  dev  Stadt  Brassa,  IV,  Brassô,  1903,  80.  Pour  les 
auteurs  de  cette  chronique,  v.  p.  xxxvni  et  suiv.  La  première  éd.  est  due  à 
Trauschenfeld,    Chronicon  Fuchsio-Ltipino-Oltardinum,   Coronae,    1847,  61. 

2.  Ouellen,  cit.,  p.  loo.  Comparer  cette  dernière  phrase  au  passage  sui- 
vant :  Val.  Wagner  avait  imprimé  en  1544  une  «  Profession  de  foi  Réfor- 
mée »  à  l'usage  des  Grecs  de  Braçov  :  «  Soli  Valachi  nihil  de  hoc  luminc 
participabant,  quorum  sacrificuli,  nimis  indccti,  et  vixcantiunculas  suas  con- 
suetas  légère  valcntes,  novos  ritus  et  dogmata  respuebant,  suaque  quae  hac- 
tenuscrediderantconstanti  aninio  retinebant  et  adhucretincnt.  »  Cf.  M.  Geor- 
gius  Haner,  i^/V/or/a  ecclesiariim  Trausylvauicaruvi ,  .  .  ;  Francofurti  et  Lip- 
siae,  1694,  205, 

3.  Cf.  N.  Hodo^  dans  Priiios  lui  D.  A.  Sliirdia,  Bucarest,  1903,  237-38; 
St.  Meic:}  dms  Lniii  dnlt,  I,  Vàlenii  de  Munte,  191 3,  170,  n.  4  et 
D""  I.  Bàlan,  Liiiiba  ahlilor  bisericesli,  Blaj,  1914,  78.  Cf.  aussi  Rcwatiia, 
XXVIII,  313. 


LES    CATÉCHISMES    ROUMAIXS    DU    XVI*    SIECLE  323 

dire  cinq  paroles  en  se  faisant  entendre  aussi  des  autres,  [f.  2] 
plutôt  que  10.000  paroles  en  langue  étrangère'.  «Et  nous  vous 
prions,  saints  pères,  métropolites,  évèques  ou  prêtres,  de  les 
lire  et  de  ne  pas  les  juger  et  les  critiquer  avant  de  l'avoir  fait, 
car  ils  ne  contiennent  rien  d'autre  que  l'enseignement  des 
saints  Pères.  Et  nous  vous  offrons  cette  traduction  à  vous, 
saint  Archevêque  et  Métropolite  Ephrem,  avec  l'espoir  de  méri- 
ter la  bénédiction  de  notre  Rédempteur  Jésus-Christ.  Amen-  ». 

L'Évèque  Sava  qui  succédait  à  Christophore,  cité  par  la  reine 
Isabelle  de  Hongrie  en  1557  ',  est  reconnu  en  cette  qualité  par 
cette  dernière,  avant  sa  mort  (15  sept.  1559).  Ce  n'est  qu'après 
1559  qu'il  fut  remplacé  par  Georges  de  Ocna,  pour  reprendre 
sa  place  le  10  avril  1562  et  passer  ensuite  en  Valachie-*. 

La  liste  des  métropolites  de  Valachie  nous  est  moins  bien 
connue.  Un  Anania,  assassiné  par  ordre  de  Mircea  Ciobanul, 
le  3  février  i))8  ^  est  remplacé,  peut-être,  par  un  certain 
Siméon  ^.  Ephrem  est  mentionné  peu  après,  en  1560  ',  mais  il 
n'est  pas  impossible  qu'il  ait  été  sacré  avant  cette  date. 

De  toute  façon,  les  sources  saxonnes  citées  et  la  chronologie 
des  évêques  roumains  de  Transylvanie  concordent  pour  nous 
faire  admettre  l'impression  d'un  Catéchisme  roumain,  en  1539,  à 
Braçov. 

2.  —  On  sait  que  le  prêtre  Grégoire  de  Màhaci  nous  a  con- 
servé dan?  sa  collection  de  livres  populaires  la  copie  d'une  Iiitre- 


1.  On  retrouve  cette  citation,  presque  mot  pour  mot,  dans  les  livres 
suivants,  imprimés  postérieurement  par  Coresi  :  Molitvenic  (1564),  éd. 
Hodoç,  dans  Prinos  cit.,  p.  250,  et  Bibl.  rom.  veche,  1,  524  ;  Psautier  roum., 
1570(5//'/.  roiii.  veche,  I,  56)  ;Ps.  slavo-roum . ,  1577  {id.,  p.  64). 

2.  Tout  ce  passage  (depuis  la  citation  de  saint  Paul)  se  retrouve  dans 
VÉvangéliaire  de  Coresi  (1560-61).  Cf.  Bihl.  rom.  veche,  I,  45. 

3.  V.  Doc.  Hurmuiaki,  IIî,  445-46. 

4.  Cf.  N.  Jorga,  dans  Annales  de  VAcad.  roiuii.,  XXVII  hist.,  22,  n°  VI; 
Id.,  Istoria  hisericei  romlnesti,  I  (Bucarest,  1908),  171,  etll  (ibid.,  1909),  553. 
Cf.  aussi  l'excellent  exposé  de  Z.  Pîcli^an,  dans  Ctiltnracre^tind,  I,  Blaj,  191 1, 
583-87. 

5.  V.  N.  Jorga,  Istoria  literat.  reJig.  a  RonitniJor,  Bucarest,  1904,  67. 

6.  N.  Jorga,  ht.  hisericei  rom.,  II,  329. 

7.  Seule  mention  dans  Pah.  Al.  Geanoglu-Lesviodax,  Istorie  liisericâiiscd 
pre  scurt,  Bucarest,  1845,  3^8. 


324  A.    ROSETTl 

l'iire  crcstineasca  '.  Hasdeu  croyait  qu'il  s'agissait  de  la  traduc- 
tion d'un  Catéchisme  onhoào\t  grec,  attribué  à  saint  Jean  Chry- 
sostome.  Cette  traduction  aurait  été  imprimée  par  Benkner  en 
1560  ^  Al.  Philippide  pensait  que  cette  copie  reproduisait  l'édi- 
tion roumaine  de  1559.  Il  voyait  à  tort,  dans  un  autre  texte  du 
Cod.  Stiird:{aims  {Cuvente,  II,  120-26)  une  copie  du  Catéchisme  de 
1544  '.  Sbiera  était  d'avis  que  la  copie  du  prêtre  Grégoire 
reproduit  l'édition  de  1544  ou  de  1559  -*.  M.  N.  Jorga  et 
NervaHodo^  sont  pour  une  copie  d'après  le  Catéchisme  àç.  1544  ^ 
Ces  trois  savants,  comparant  le  texte  du  Pater  iioster  qui  se 
trouve  dans  le  codex  du  prêtre  Grégoire,  à  celui  contenu  dans 
la  seconde  Ca:;^ajna  de  Coresi  (1581),  arrivent  à  la  conclusion 
que  Coresi  reproduit  cette  prière  d'après  le  Catéchisme  de  1544 
(v.  ci-dessous).  M.  Gaster  est  d'un  autre  avis.  Pour  lui,  le  frag- 
ment du  Cod.  Sturdzanus Qsl  copié  sur  la  Ca^ania  c\\.ét  '^.M.Ov. 
Densuçianu,  enfin,  doute  que  Vlntrebare  reproduise  le  Caté- 
chisme à^  1544  :  «  les  particularités  linguistiques  du  manuscrit, 
ajoute-t-il,  nous  ramènent  plutôt  aux  textes  imprimés  plus 
tard  par  Coresi  '.   » 

3.  —  Le  ms.  appartenant  à  M.  Jul.  Mar^ian  (v.  ci-dessus) 
est  un  petit  in-12  (6  cm.  à  6  cm.  30  X  11  cm.  30)  de  124  ff., 
qui  paraît  avoir  été  écrit  par  la  même  main,  du  commence- 
ment à  la  fin.  Il  s'agit  d'une  copie  effectuée  fort  tard  (peut- 
être  vers  la  fin  du  xvii^  siècle)  pnr  un  écrivain  peu  instruit.  On 
y  rencontre,  presque  h.  chaque  page  des  fautes  grossières  et  des 
abréviations  peu  usitées. 

1.  Cf.,  B.  P.  Hasdeu,  Cuvenle  den  hàtnhii,  11,  Bucarest,  1879,  99-107. 

2.  Ici.,  pp.  95-7. 

3.  V.  Al.  Philippide,  Introâ.  în  istoria  limhei  ^i  literat.  rorn.,  la^i,  1888, 
58-9. 

4.  1.  G.  Sbiera,  Mi^càri  cultnrah  ^i  literare  laRomînii  Jiii  sliiiga  Duniirei..., 
Çernâu^i,  1897,  100-03. 

5.  N.  Jorga,  Istoria  literat.  religioase....  64-7  ;  Nerva    Hodo^,  ûuvr.   cit., 

236-7- 

6.  M.  Gaster,  CIn-estomathie  rouni.,  I,  xxxv  et  xlv-xlvii  ;  Id.,  dans  Grô- 
ber's  Gruiidriss...,  II,  3,  266.  On  sait  que  Gaster  soutient  que  le  Psautier  de 
Scheia  est  copié  sur  celui  imprimé  par  Coresi.  V.  Chrestomatlne  rouni.,  I, 
XXI  et  xciii-xcv  ;  Id.,  dans  Archivio  gîottologico  ital.,  XII,  197,  et  Gruiidriss 
cit.,  268. 

7.  Ov.  Densuçianu,  Hist.  de  la  langue  ronmaiiic,  II,  Paris,  1914,  4. 


LES    CATECHISMES    ROUMAINS    DU    XVI^    SIECLE  325 

Le  Catéchisme  (Intrehare  crestineasca)  se  trouve  aux  tf.  1-12  v°. 

Nous  avons  collationné  le  Catéchisme  de  leud  sur  le  texte 
correspondant  du  Cod.StHrd~ûiiiis  :  ils  sont  identiques,  si  ce  n'est 
quelques  divergences  orthographiques  de  peu  d'importance,  et 
ces  deux  omissions  dans  le  fragment  de  Màhaci  : 

Cat.  leud,  f.  3  :  tocmélele  la  Hs.  sâva  acela  àmil  '  cine  créde 
ertaciuné  =  Ciiv.  II,  995  tocmélele  créde.  —  Id.,  f.  10  v°  : 
tatàlûi  ^i  fiiului  si  d{ii)hfilui  sfàntù  =  id.  loé^  :  tatdlûi 
sf(â)ntù  —  Asimtl  du  Cat.  leud  (f.  5)  est  remplacé  dans 
la  copie  du  prêtre  Grégoire  par  calul  (p.  10 1^)  ^  La  préface 
du  Catéchisme  de  leud  manque  en  entier  dans  ce  dernier  texte. 

Comparé  au  ms.  Marpan  le  Catéchisme  de  leud  présente  des 
rapports  presque  semblables.  On  relève  dans  ces  deux  textes 
les  omissions  suivantes  : 

Omissions  dans  le  Cat.  Jeud. 

Ms.  Martian.  C.\t.  Ieud. 

F.  2  vo:    crêde   /"    Hs  ieita  i    i-se        F.  3  :  créde  ertâciunc. 
vor. 

Ff.  4  V0-5  :  nu  veri  fi  si  Vererè  sa        F.  4V0:  nu  veri  fi.  a  treia. 
cinstesti  câ  iasle  rdsligiiitolâ  doiinioloi\ 
lui  Is.  Hs.  a  treia. 

F.  5  :  dumereca.  si  prainicile  iëlia        F.  4  \°  :  duminica.  a  patra. 
dumned^ee^tile.  a  patra. 

F. 8  yo  numeleal  lui  Hs.  preajutorû.        F.  9  :  uumele  al  lui  pre  ajûtori. 

O.MISSIONS    DANS    LE    .\1S.    MaRTL\N. 

Ms.  Martian  Cat.  Ieud. 

Ff.  5  vo-6  :  nece  boulù  |  necc   ne-  F.    5  :    nece    boulù.    uece    asinulû, 

mica.  nece  nemicâ. 

Ff.     8-8  vo   :   milcuira   iaste    ceva  F.  9  :   milcûitûra   iaste  acëia  cihnlû 

delà  dumnedzâu.  ccremà  cevà  delà  dumnezeû. 

Le  copiste  du  ms.   Marçian   s'arrête  au  f.   7  v°,  après  avoir 

1.  Nous  transcrivons  par  û  le  oy  cyrillique,  par  ôle  oj,  et  par  f"  le  I'.  Il  est 
à  peine  besoin  de  faire  remarquer,  à  ce  sujet,  que  nous  n'avons  voulu 
donner  que  la  transcription  exacte  des  textes. 

2.  Dans  le  texte  des  10  commandements,  cf.  ci-dessous,  ^  4. 


326  A.    ROSETTI 

copié  «  pren  ce  ne  vom  (ispa)si  ».  Pour  que  le  lecteur  puisse 
se  rendre  compte  de  son  procédé,  nous  renvoyons  à  l'éd.  Has- 
deu,  Cuvcnte,  II,  p.  ro25  :  «.  pren  ce  ne  vfimii  ispasi  ».  Il  continue 
sa  copie,  sans  mot  dire,  et  transcrit  les  lignes  6-9  de  la  page  104  : 
«  (î"su)?ù.  IsHs....  ce  e(:yti)  »  (f.  7  v°).  Là,  il  s'arrête  à 
nouveau  et  continue,  de  la  même  façon,  en  copiant  la  partie 
comprise  entre  la   p.    104'^,  de  l'éd.  citée,  jusqu'à  la  p.  107*' 

(fin):  f.  8,  inc.  :  «  câte  ràndûre  de  lûcrCire  sa  ne  cuprindem 

pomèna  mea  »  (f.  12  v°).  Ainsi,  sa  copie  omet  le  passage  com- 
pris entre  les  i.  6-18  de  la  p.  102,  4-6  de  la  p.  104,  le  Pater 
noster  et  le  Credo,  qu'il  place  à  la  fin  de  son  Catéchisme  (fF.  14  v°- 
17  v°). 

Le  Credo  est  fort  probablement  copié  sur  le  MoUtvenic  de 
Coresi  (1)64)  '  ou  bien  sur  une  rédaction  analogue.  Une  com- 
paraison entre  ces  deux  textes  révèle  les  omissions  suivantes, 
dues  au  copiste  du  ms.  Marpan  : 

Malitvemc,  éd.  Hodoç,  p.  260'^-'^  :  Dumnezeu  adeveritù 
det"  Dumnezeu  adeveritù,  nâscutû=ms.  Marpan,  f.  i6v°:  dom- 
(n)  âdzâu  adivirit.  nâscut.  —  Id.  id.  ^°-^' :  furâ  ci  dereptû 
oamenii  si  dereptiï  a  noastrâ  =  id.  id.  :  furà  §i  dereptù  a 
no(as)trâ.  —  Id.,  p.  26i9-''  :  ci  în  duhul  sf(â)ntù,  Dom- 
nul  via^â  fàcâtoriul  ce  deî"  tatâlù  iaste,  ce  eu  iatâl  §i  eu  fiiulù 
=  id.,  ff.  17-17  V**  :  §i  d(u)hùl  sv(â)ntù  domnul  |  via;â 
fàcâtoriul  ce  deî"  tatâl  iaste  §i  eu  fiiu. 

Notons  encore  ces  deux  divergences  dans  le  lexique  :  Molitv., 
p.  260  '  :  dcçtinse  =  ms.  Marpan,  f.  16  v°  :  coborà-se,  et  id., 
p.  261  5  deî"  Pilatù  =  id.,  f.  17  :  deî"tà<i>  suptû  Pilât. 
Ces  faits  nous  amènent  à  la  conclusion  suivante  :  le  Catéchisme 
du  n:s.  Martian  n'est  pas  copié  sur  celui  de  leud.  Le  fragment 
du  Cod.Stiird~anns  est  très  probablement  copié  sur  cette  édition. 
Ces  trois  versions  remontent  à  une  même  traduction  roumaine 
originale  (v.  ci-dessous,  §  5). 

I.  Éd.  Hodoç,  0H17-.  cit.,  ou  Bianu-Hodos,  Bibtiografia...,  I,  525.  Sur  ce 
MolUveiiic,  V.  les  notes  complémentaires  de  E.  Dâianu,  dans  Ràiv^ul,  VI, 
Cluj,  1908,  168-81.  Le  Pater  noster  de.  ce  livre  reproduit  celui  du  Catéchisme 
de  1559.  On  retrouve  ces  deux  prières  et  les  10  commandements  dans  la 
seconde  Ca^ayna  de  Coresi  (1581).  V.  éd.  Procopovici-Puçcariu  :  Diaconul 
Coresi, carte  eu  invâ^àturâ  (1581),  éd.  de  la  Commission  hist.  de  Roumanie, 
I,  Bucarest,  1914, '561-63. 


LES    CATÉCHISMES    ROUMAINS    DU    XVI'    SIECLE 


327 


4.  —  Sbiera  est  le  seul  qui  ait  coUationné  des  parties  de 
Ylntiebare  du  prêtre  Grégoire  de  Mahaci  sur  le  Petit  Catéchisme 
de  Luther  {onvr.  cit.,  101-03).  Il  trouve  une  ressemblance  frap- 
pante entre  ces  deux  textes  (/J,,  loi)  '. 

Voici  le  résultat  de  notre  comparaison: 

Petit    Ccitécliisme    de     Luther   (éd.        Catéchisme  roiiiiiaiti  (éd.    1559,  ms. 
1529)=.  Martial!  et  fragment  de  Mahaci). 

a)  Longue  préface  au  lecteur.  a)  Courte  préface,  différente  (leud, 

Martian). 

b)  Manque.  /;)  Introduction  rédigée  sous  forme 

de  dialogue,  où  il  est  constaté  que  le 
«  chrétien,  dont  le  nom  dérive  de 
Jésus-Christ  »,  avoue  sa  foi  en  lui  par 
le  baptême  et  le  fait  qu'il  connaît  la 
«  racine  de  la  chrétieneté  ».  (leud, 
Martian,  Mahaci). 

c)  Les  10  commandements,   suivis        c)  Les    10    commandements,    sans 
chacun,  d'un  commentaire.  commentaires  (id.). 


il)  Manque. 


d)  Considérations  sur  les  10  com- 
mandements (ib.)  et  sur  l'Évangile 
(îeud,  Mahaci.  Cf.  ci-dessuB,  ^  })• 


e)  La  profession   de   foi    (symbole        e)  La  profession  de  foi  orthodoxe 
des  Apôtres).  (symbole  de  Nicée),  dans  la  rédaction 


1.  V.  aussi  N.  Jorga,  ht,  literat.  relig.,  66.  L'évêque  Melchisedec 
(Annales  de  VAcad.  roum.,  XII  hist.,  p.  60)  mettait  à  la  base  de  la  traduc- 
tion roumaine  un  catéchisme  calviniste. 

2.  Cf.  Luther,  KritiscJie  Gesamnitatisgabe,  XXX',  Weimar,  1910,  264  et 
suiv.  Nous  n'avons  pas  eu  à  notre  disposition  le  Catéchisme  édité  par  Hon- 
terus  (Braçov,  154761  1555)»  1"^'^  M.  Ad.  SchuUerus,  de  Sibiiu,  a  bien 
voulu  nous  indiquer  que  cette  édition  est  semblable  à  celle  de  Wittemberg. 
Sur  l'éd.  de  Honterus,  v.  Jos,  Trausch,  Scbriftsteller-Lexikon  der  Siehenbiïrger 
Deutschen,  II,  Kronstadt,  1870,  197  et  suiv.,  Fr.  SchuUerus,  id.,  IV,  Her- 
mannstadt,  1902,  207  et  suiv.,  et  Joh.  Honterus,  Ausgeiviibtle  Schrijten,  éd. 
Osk.  Netoliczka,  Wien-Hermannstadt,  1898,  p.  vi.  Le  texte  de  Luther 
est  reproduit  par  Sh'iQYA,  îoc.  cit.  Nous  avons  jugé  inutile  de  l'imprimer  à 
nouveau. 


328 


A.    ROSETTI 


J)  Le  Pati'i-  tioster,  commenté. 


g)  Manque. 


h)  Le  sacrement  baptismal  (das  Sa- 
crament  der  heiligen  TaufFe). 


constantinopolitaine,    sans    filioqiu  ' 
(leud,  Marpau,  Màhaci). 

J)  Le  Pater  noster,  sans  commen- 
taires (id.). 

g)  MUcuitura  ^i  datiil  de  har.  Milcui- 
tiira  z=quand  on  appelle  Dieu  en  aide. 
Diitiil  (te  har  -=  quand  on  se  souvient 
des  bienfaits  de  Dieu  et  qu'on  le  loue 
dans  la  personne  de  notre  Sauveur. 
Suit  rénumération  des  5  parties  dont 
se  compose  la  prière  et  les  7  requêtes 
comprises  dans  le  Pater  noster  (ib.). 

h)  Les  rédactions  roumaines  con- 
tiennent la  traduction  de  ces  deux 
passages  '  : 


Petit  Catéchisme  de  Luther:  i)   «  Da  unser    Herre  Christus 

spricht   Matthei   am   letzten zur   Namen   des  Vatters 

nnd  des  Sons  tind  des  heiligen  Geists  ».  Le  fragment  de  Màhaci 
omet  cette  partie  finale,  qui  se  retrouve  dans  les  versions  de 
leud  et  du  ms.    Mar^ian   (v,  ci-dessus,  §  3).   2)  «    Da   unser 

Herre  Christus  spricht  Marci  am   letzten der  wird  ver- 

dampt  »  (leud,  Marpan,  Màhaci). 

/)  La  communion  (das  sacrament        /)  Seul  le  fragment  suivant  : 
des   Altars). 


1 .  C'est  sous  cette  forme  (symbole  de  Nicée)  que  le  Credo  a  été  prêché 
dans  l'Église  Réformée  de  Transylvanie  (in  summo  officio).  On  le  retrouve 
dans  les  Missels  du  temps.  Entre  1480  et  1537,  par  ex.,  nous  en  avons 
compté  31  éd.  qui  circulaient  dans  cette  province.  V.  là-dessus  Szàbo  Kâroly 
et  Hellebrant  Arpâd,  Régi  magyar  Kônyvtdr...,  I,  Budapest,  1896,  table. 
Remarquons  à  ce  sujet  que  les  Réformés  admettaient  les  symboles  des 
Apôtres,  de  Nicée  et  de  saint  Athanase.  Dans  les  œuvres  de  Hontcrus,  le 
réformateur  des  Saxons  de  Transylvanie,  on  trouve  des  dispositions  rela- 
tives à  ces  deux  dernières  rédactions.  Le  symbole  de  Nicée  sera  lu  «  in 
summo  officio  »,  celui  de  saint  Athanase  «  in  officio  matutino  ».  V.  Joh. 
Honterus,  éd.  cit.,  p.  16,  17,  ii4et  1x6.  On  sait  que  la  partie  finale  du  Psau- 
tier de  Scheia  contient  ce  symbole. 

2.  Nous  n'en  donnons  que  le  commencement  et  la  fin. 


LES    CATECHISMES    ROUMAINS    DU    XVP    SIECLE  329 

Id.  :  So  schreiben  Jie  heiligen  Evangelisten  Mattheus,  Mar- 
cus,  Lucas  und  Sanct  Paulus  :  Unser  Herr  Jhesus  Christus,  in 

lier   nacht   da   er  verraten  luard,    nam  er  das  brod zn 

meinem  gedechtnis  ».  Les  rédactions  roumaines  ajoutent  la 
citation  des  endroits  où  se  retrouvent  ces  passages,  par  exemple, 
Catéchisme  de  Miihaci  (Cuvente,  II,  p.  io6'-*)  «  Mathei  io6, 
Marco  64,  Luca  109  «  ',  omettent  la  phrase  en  italiques  et 
prennent  fin,  après  avoir  traduit  la  dernière  partie  du  texte  de 
Luther,  copié  ci-dessus. 

Le  Catéchisme  roumain  comparé  au  luthérien  présente  en 
bien  des  points  une  rédaction  similaire  à  ce  dernier,  en  d'autres 
une  rédaction  écourtée  de  ce  texte.  Il  contient,  d'autre  part, 
des  parties  qui  ne  s'y  retrouvent  pas.  Dans  tous  les  cas,  il  nous 
mène  bien  loin  du  Catéchisme  orthodoxe  -.  Pour  le  Credo,  il 
est  très  admissible  que  le  traducteur  n'ait  pas  osé  le  présenter 
sous  une  forme  qui  aurait  prêté  à  la  critique,  cette  prière  étant 
dans  toutes  les  mémoires. 

Il  fallait  être  prudent,  et  nous  rappellerons  à  ce  sujet  que  le 
fait  de  traduire  et  d'imprimer  des  livres  roumains  de  cette  caté- 
gorie était,  au  xvi^  siècle,  une  tentative  hardie  qui  devait  s'ap- 
puyer sur  l'autorité  de  l'Eglise.  C'est  pourquoi  ceux  qui  ont 
imprimé  le  Catéchisme  à.éco\ivQïX.2i\Q\ià,  après  avoir  mentionné 
l'assentiment  qui  leur  avait  été  octroyé  par  le  voévode  et 
l'évêque  de  Transylvanie,  demandent  la  bénédiction  du  métro- 
polite de  Valachie,  autorité  suprême  en  cette  matière.  L'église 
orthodoxe,  sans  doute,  avait  ses  organes  de  contrôle,  et  les 
livres  imprimés  plus  tard  par  Coresi  passèrent  en  petit  nombre 
les  Carpathes  '. 

1.  Cf.  N.  Jorga,  otivr.  cit.,  pp.  66,  où  il  indique  que  ce  passage  se  retrouve 
dans  r Evangéliaire  de  Coresi  (1560-61). 

2.  Pour  le  contenu  de  ce  Catéchisme,  cf.  Sbiera,  ouvr.  cit.,  p.  100-01  et 
surtout  Hodos,  id.,  p.  236-37.  V.  aussi  Melchisedec,  Annales,  cit.  p.  So- 
no. 

3.  Cf.N.  Jorga,  ouvr.  cit.,  71-2  et  106.  Croire,  comme  le  veut  M.  Meteç, 
que  l'impression  des  livres,  par  Coresi,  sous  le  patronage  des  Saxons  de  Tran- 
sylvanie, n'était  qu'une  «  affaire  »  commerciale,  exclusivement,  c'est  sim- 
plifier par  trop  une  question  bien  plus  complexe.  On  se  demande,  d'ailleurs, 
s'il  ne  s'était  agi  que  de  commerce,  pourquoi  Coresi  ne  se  serait  pas  borné 
à  imprimer  des  traductions  de  livres  orthodoxes,  au  Heu  d'introduire  dans  ses 


330  A.    ROSETTI 

Nous  venons  Je  voir  que  seuls  certains  fragments  du  petit 
Catéchisme  de  Luther  peuvent  être  mis  à  la  base  des  rédactions 
roumaines  analysées.  Le  traducteur,  ayant  eu  sous  la  main  un 
second  Catéchisme,  a-t-il  combiné  ces  deux  versions,  ou  bien 
a-t-il  copié  une  autre  rédaction  en  entier?  Dans  les  deux  cas, 
nous  nous  demandons  quel  est  ce  texte.  Nous  ne  saunons  le 
préciser.  Jusqu'à  aujourd'hui,  les  recherches  de  M.  Schullerus 
pour  le  découvrir  ont  été  vaines.  Des  recherches  dirigées  vers 
les  rédactions  hongroises  contemporaines  du  Catéchisme  pour- 
raient donner,  peut-être,  un  meilleur  résultat.  A  ce  sujet,  nous 
signalons  le  Catéchisme  imprimé  par  Heltai  Gaspâr  en  1550  '. 

5.  —  Quelques  mots,  avant  d'arriver  aux  conclusions,  sur 
une  particularité  linguistique  du  Catéchisme  Mar^ian. 

Ce  texte  est  à  moitié  rhotacisant  (-?z->--r-)  :  sur  la  même 
page,  apparaissent  des  formes  normales  et  d'autres  rhotacisées. 
Il  est  intéressant  de  constater  que  le  Pater  no^ier  et  le  Credo, 
qui,  fort  probablement,  sont  copiés  sur  le  Moïitvenic  de  Coresi 
(v.  ci-dessus,  §  3)  ne  présentent  pas  ce  phénomène.  Ajoutons 
qu'aux  ff.  18-19  ^^  copiste  donne  à  nouveau  le  texte  des  dix 
commandements,  cette  fois  identique  à  celui  du  Caîéchisvie  de 
leud  ou  de  la  seconde  Ca^ania  (1581)  (id.).  Nous  croyons  que 
le  Catéchisme  Marpau  est  copié  sur  un  texte  rhotacisant.  A  ce 
sujet,  nous  relevons  la  forme  vereiù  du  f.  i  v°  qui  nous  indique, 


éditions  maints  passages  pris  à  des  ouvrages  réformés  ?  (V,  St.  Mete§,  ht. 
bisericei  p  a  vie(et  religioase  a  Romînilor  ditt  Ardeal  ^i  Ungaria,  I,  Arad, 
191 8,  72-3  et  114,  et  Relatiile  comerciah  aie  tàrei  Roinîne^ti  eu  Ardealid, 
Sighisoara,  1921,  148-51.  M.  Jorga  a  bien  montré  quelle  était  la  cause 
profonde  qui  faisait  agir  de  la  sorte  les  Réformés  :  les  relations  hiérar- 
chiques entre  l'Église  roumaine  de  Transylvanie  et  celle  des  Principautés 
étaient  vues  d'un  œil  inquiet  par  l'autorité  politique  d'au-delà  des  Carpathes  ; 
ces  relations  soutenues  entretenaient  un  état  d'esprit,  qui,  sans  doute,  contri- 
buait aussi  pour  décider  les  expéditions  de  ces  voévodes  en  Transylvanie, 
expéditions  bien  souvent  désastreuses  pour  les  populations  non-roumaines. 
C'était,  enfin,  un  prétexte  sans  cesse  menaçant,  et  les  dirigeants  pouvaient 
craindre,  à  juste  titre,  le  réveil  d'une  conscience  d'unité  religieuse,  qui  aurait 
pu  ne  pas  tenir  compte  des  frontières  politiques.  Cf.  N.  Jorga,  htoria  Romî- 
nilor din  Ardeal  si  L'ugaria,!,  Bucarest,  1915,164. 

I.  V.  Borbély  Istvin,   Heltai  Gàspdr,  Budapest,    1907,    13.    Le  passage 
qu'on  nous  en  donne,  toutefois,  ne  nous  laisse  pas  grand  espoir  là-dessus. 


LES    CATECHISMES    ROUMAINS    DU    XVr    SIECLE  33 1 

vraisemblablement,  que  le  copiste  se  trouvait  devant  la  graphie 
ven,  l'a  reproduite,  puis,  se  rendant  compte  qu'il  s'agit  de 
veifi,  s'est  contenté  de  corriger,  sans  toutefois  effiicer  la  forme 
rhotacisée.  Dans  le  courant  de  ce  ms.  nous  avons  rencontré 
encore  deux  cas,  qui  peuvent  présenter  cette  particularité,  mais 
provenant  de  l'original,  ce  qui  prouve  que  les  formes  rhotacisées 
ne  sont  pas  dues  au  copiste.  C'est  pourquoi  ce  phénomène 
n'apparaît  plus  dans  les  textes  copiés  sur  des  traductions  non 
rhotacisantes  '.  Le  Catéchisme  du  ms.  Mar^ian  dérive  d'un  ori- 

I.  Les  formes  i'^tnrërecuî  (f.  68)  et  printr'  drimâ  =  inimà  (f.  38  vo),  qui 
apparaissent  une  fois,  doivent  être  considérées  plutôt  comme  des  cas  de 
rhotacisme,  dus  à  l'original  que  copiait  celui  qui  nous  a  laissé  le  ms.  Mar- 
çian.  La  première  apparaît  dans  le  récit  intitulé  «  Descente  de  la  Vierge  aux 
enfers  »  (ff.  66-75  du  ms.  Mar^ian).  On  retrouve  cette  narration  dans  deux 
autres  recueils  contemporains,  cf.  Roinania,  XLVII,  124.  Il  est  vrai  que  dans 
ces  deux  cas,  les  phonèmes  réalisent  les  conditions  qui  pouvaient  provoquer 
l'assimilation  et  la  dissimilation  consonantique.  Mais  encore,  pour  admettre 
qu'il  y  a  eu  là  jeu  de  ces  tendances  phonétiques,  faudrait-il  pouvoir  fournir 
des  exemples  de  formes  avec  -n-  >  -r-  dans  des  régions  non-rhotacisantes. 
Nous  n'en  connaissons  pas  pour  la  première.  La  seconde  apparaît  assez  sou- 
vent sous  cet  aspect  —  notamment  dans  le  Bihor  —  en  compagnie  d'autres 
mots  qui  présentent  le  même  phénomène  (v.   là-dessus  G.  Weigand,  6  -ter 

Jahresbericbl ,    p.  16,    et  Linguistischer   Atlas...,  carte  55,  et  P.    Hetcou, 

Poeiia  poporalà  din  Bihor,  Beius,  19 12,  pp.  69,  75,  78,  79,  80  et  89).  Mais 
elle  a  pu  voyager,  d'autre  part,  avec  les  chansons  populaires  qui  en  font  un 
usage  fréquent.  Dans  tous  les  cas,  son  phonétisme  ne  peut  prêter,  d'aucune 
façon,  un  point  d'appui  assuré.  Para  (=  pînâ,  f.  68,  i  fois,  fF.  88  v»  et  92 
2  fois)  apparaît  même  en  dehors  des  régions  rhotacisantés  (cf.  S.  Puscariu, 
Etym.    Wôrterh.  der   riiinân.  Spr.,  Heidelberg,  1905,  n°  13 19). 

On  peut  constater  le  phénomène  inverse  dans  Vlntrehare  du  prêtre  Gré- 
goire —  dont  le  parler  était  caractérisé  par  le  rhotacisme  —  qui  copie  en 
1607  l'édition  de  1559  du  Catéchisme,  sans  y  introduire  cette  particularité" 
(jiimerilë,  Cuventi',  II,  loi'*  =7iiininilè  du  Catéchisme  1559,  f.  5  vo,  est  un 
cas  de  dissimilation  consonantique.  V.  Hasdeu,  id.,  pp.  96-7,  et  Candrea- 
Densusianu,D/c//o«<ir  elimoloaic  al  limhei  romîne  Bucarest,  1907,  no  1231). 
V.  en  dernier  lieu,  sur  ce  point,  Daco-Romania,  I,  Cluj,  1920-21,  342,  n.  2. 
Un  exemple  à  rapprocher  de  la  graphie  veren'i  cit.  se  trouve  dans  les 
Cugetdri  in  ora  niorlèi  conx,enves  dans  la  collection  connue  sous  le  nom  de 
«  textes  bogomiliques  ».  Il  s'agit  de  purene  (Cuvenle,  II,  p.  456^').  Ce  texte 
présente  encore  deux  exemples  de  -n-  >  -r  (c(.  id.,  pp.  13  et  478).  M.  Drâ- 
gan  en  conclut  que  le  rhotacisme,  dans  ces  trois  cas,   est  dû    au  copiste 


33  2  A.    ROSETTI 

ginal  rhotacisant  —  directement,  ou  par  l'intermédiaire  de 
copies  postérieures. —  Cet  original  contenait,  en  plus  du  texte, 
V Introduction  adressée  aux  fidèles,  dont  nous  avons  parlé  ci- 
dessus.  Comparé  au  Catéchisme  de  leud,  notre  texte  se  com- 
porte de  telle  façon  que  nous  devons  supposer  que  ces  deux 
rédactions  remontent  à  une  même  traduction  originale,  mais 
par  des  intermédiaires  différents. 

6.  — A  notre  avis,  le  Catéchisme  découvert  à  leud  a  été  imprimé 
par  Coresi,  à  Braçov,  en  1559  \  S'agit-il  d'une  réimpression  de 
rédition  de  Sibiu(i544)?Seule  la  découverte  de  ce  dernier  livre 
trancherait  cette  question.  Que  cette  seconde  édition  reproduise 
l'ancienne  ou  bien  une  traduction  faite  en  un  autre  endroit, 
notre  conviction  est  que  le  diacre  Coresi^  cette  fois  encore,  ne 
fit  pas  œuvre  de  traducteur.  On  pourrait  même  supposer  que 
la  traduction  roumaine  de  1 544  n'est  peut-être  pas  due  à  Phil. 
Maler  \ 

De  toute  façon,  les  faits  examinés  et  la  logique  n'opposent 
rien  à  la  supposition  qui  nous  a  entraîné  à  placer  la  traduction 
roumaine  originale  qui  servit  cà  l'édition  de  1559  dans  la  région 
où  se  firent  les  premières  traductions  roumaines.  Nous  n'avons 
pas  besoin  d'expliquer  le  manque  du  rhotacisme  dans  ce  livre. 
On  sait  que  Coresi  soumettait  ses  éditions  à  une  révision  qui 
était  parfois  une  refonte  (par  exemple  pour  VApostol  roumain 

(N.  Dràgan,  Codiceh  Todorescu  si  xd.  Martian,  Bucarest,  1914,82-3).  L'his- 
toire de  ce  texte,  cependant,  nous  ferait  incliner,  plutôt,  vers  un  avis  contraire 
(V.  Romania,  XLVII,  126-7  ^^  128-9).  Nous  "^  croyons  pas  que  l'on  puisse 
prouver, avec  certitude,  que  parmi  les  textes  roumains  copiés  à  cette  époque 
il  yen  ait  qui  doivent  cette  particularité  aux  copistes  qui  nous  les  ont  laissés. 
La  conjecture  de  M.  D.  peut,  tout  aussi  bien,  être  refaite  en  sens  inverse. 

1.  Coresi  s'y  trouvait  dès  1557.  V.  Annales  de  VAcad.  rouni.,  Bucarest, 
191  î  (XXXII,  Deshateri,  pp.  17-18),  où  M.  J.  Bianu  annonce  la  découverte 
par  Nerva  Hodoç,  dans  la  bibliothèque  de  la  Métropole  roum.  de  Sibiiu,  d'un 
petit  Ocloich  slave,  inconnu  auparavant, imprimé  à  Brasov  en  1557  par  Oprea 
logojdtiil  et  Coresi,  sous  l'égide  de  J.  Benkner.  M.  Bianu  attire  l'attention 
sur  la  place  qu'occupe  Coresi  dans  l'épilogue  de  ce  livre,  à  la  suite  d'Oprca, 
dont  il  était  fort  probablement  l'élève. 

2.  C'estl'avis  de  M.  Jorga  (Ist.  literat.  relig.,  65-6)  combattu  parM.  Schul- 
lerus  (article  cit.,  60-61).  Ses  arguments,  cependant,  n'arrivent  pas  à  nous 
convaincre. 


LtS   CATÉCHISMES    ROUMAINS    DU    XVl'=    SIECLE  33^ 

de  1563).  La  version  du  ms.  Mar^ian  nous  donne  une  idée 
de  ce  que  devait  être  la  langue  de  cet  original. 

Il  nous  paraît  tout  naturel  d'admettre  qu'une  fois  encore, 
les  Réformés  de  Sibiu  s'adressèrent  à  ceux  qui,  dans  la  région 
N.-E.  de  la  Transylvanie,  traduisaient  des  livres  pieux  sous 
l'impulsion  de  la  Réforme  de  Luther.  Un  second  centre  de 
propagande,  tout  aussi  puissant  que  celui  de  Sibiiu-Braçov 
se  trouvait  dans  la  région  du  Zips  et  du  comté  de  Saros, 
notamment  dans  les  villes  de  Kaschau,  Leutschau  et  de  Leibitz. 
Th.  Huszti,  qui  prêcha  la  Réforme  dans  le  Maramureç,  venait 
de  là  '. 

L'éditeur  du  Catéchisme,  découvert  à  leud  devra  comparer  les 
caractères  employés  pour  cette  impression  à  ceux  de  VOctoich 
slave,  imprimé  par  Coresi  en  1557,  à  Bra^ov  (v.  ci-dessus). 
Qu'ils  soient  identiques  ou  non,  le  résultat  de  cette  comparai- 
son ne  pourrait,  d'ailleurs,  infirmer  nos  conclusions.  Le  fait  que 
la  préface  de  ce  livre  annonce  la  traduction  des  Evangiles  (l'éd. 
de  Coresi  porte  la  date  1560-61)  et  que  la  langue  de  ce  Caté- 
chisme est  en  tout  point  semblable  à  celle  employée  dans  les 
autres  livres  du  diacre,  nous  mène,  presque  sûrement,  vers 
cette  conclusion.  Nous  pourrions  représenter  le  résultat  de 
notre  enquête  par  le  schéma  suivant  ^  : 


1.  Ce  n'est  pas  le  lieu  de  nous  étendre  sur  ce  sujet.  Nous  nous  conten- 
tons d'indiquer  quelques  sources  :  l'excellent  exposé  de  Ignaz  Aur.  Fuchs  et 
Ernst  Klein,  Geschisçhte.  von  Ungarm,  III,   Leipzig,  1874,  394-95  et  634-36  ; 

Fr.  Ad.  Lampe,  Hist.  ecclesiae  Reformalae  in  Hungaria  et  Transytvania , 

Trajecti  ad  Rhenum,  1728,  108-09.  ^oux  la  Réforme  dans  le  Zips  voir  spé- 
cialement Sam.  Klein,  Handhuch  der  Gesclj.  von  Ungarn,  Leipzig-Kaschau, 
1853,  411-14  et  quelques  documents  sur  les  progrès  de  la  Réforme  dans 
cette  région,  dans  le  Diplomatariurn  comitatus  Sarosiensis...,  éd.  C.  Wagner, 
Posonii  et  Cassoviae,  1760,  p.  31  et  152  (1525), ''496  (1534),  497 
(1538),  498  et  500(1541). 

2.  Il  est  à  peine  besoin  de  faire  remarquer  que  la  filiation  de  ces  rédac- 
tions est  impossible  à  reconstituer.  A  priori,  il  est  prudent  d'admettre  des 
copies  intermédiaires. 


}3^ 


A.    ROSETTI 

Petit  Catécliismc  de  Luther  +  •^'  (fcd.  inconnue) 
ou  bien 

y 

(réd.  inconnue  d'un  Catccliisme,  semblable, 
en  quelques    points,   au   petit   Cat.  de  Luther) 

A' 

Traduction  roumaine  originale 
(après  1529). 


Credo  du  Molitvenu 
de  Coresi(i564)? 


Catéchisme  roumain 

imprimé  à  Braçov,  en  1559 

(découvert  à  leud). 


Catéchisme    du  ms.  Martian      Catéchisme  du  Cod.  Sturdzanus  (1607). 
(fin  du  xviie  s.  ?) 

Alexandre  Rosettl 


LES   PREMIERS   EXEMPLES 

DE 

L'EMPLOI     DU     PROVENÇAL 

DANS    LES    CHARTES 


Je  me  propose  de  signaler,  eu  considérant  chaque  départe- 
ment du  midi  de  la  Erance,  les  plus  anciens  documents  d'ar- 
chives écrits  en  provençal  '. 

L'enquête  à  laquelle  conduit  ce  dessein  est  très  vaste.  Elle 
n'a  pas  été  commencée  avec  le  projet  de  la  poursuivre  aussi 
loin  qu'elle  peut  l'être.  Il  ne  faut  pas  espérer  que  les  résultats 
définitifs  d'une  telle  entreprise  soient  atteints  par  un  seul 
auteur.  Attendons-les  plutôt  de  recherches  engagées  dans  nos 
provinces  par  des  érudits  à  qui  les  sources  de  l'histoire  locale 
sont  aisément  accessibles.  Le  temps  où  ces  travaux  particuliers 
seront  accomplis  ne  saurait  être  proche,  aussi  a-t-il  paru  utile 
de  traiter  la  question  provisoirement.  Grâce  surtout  à  la  pré- 
paration d'un  recueil  des  chartes  provençales  originales  anté- 
rieures au  xiii^  siècle  et  à  l'usage  des  notes  destinées  par  Paul 
Meyer  à  l'achèvement  de  sa  publication  des  Documents  linonis- 
tiques  du  midi  de  la  Fiance  ^,  j'espère  avoir  approche  la  vérité 
d'assez  près  pour  que  mon  information  vaille  d'être  rendue 
publique.  Puisse  cet  essai,  en  posant  les  résultats  acquis,  pro- 
voquer de  nouvelles  recherches  ! 

Dans  l'Europe  méridionale,  les  rédacteurs  des  actes  ont 
d'abord  employé  la  langue  vulgaire  au  milieu  de  phrases 
latines,  quand  leur  ignorance  ne  leur  permettait   pas   d'expri- 

1.  Le  premier  état  de  cette  étude  a  été  communiqué  au  Congrès  des  socié- 
tés savantes  de  Paris,  dans  sa  séance  du  matin  du  30  mars  1921. 

2.  Je  reconnais  bien  volontiers  que  l'obligeance  de  plusieurs  érudits  du 
midi  de  la  France  avec  qui  j'ai  correspondu  m'a  valu  aussi  de  précieuses 
informations. 


33^  C.    BRtlNËL 

mer  autrement  leur  pensée  '.  Les  plus  anciennes  pièces  dans 
lesquelles  cet  usage  nous  a  transmis  quelques  mots  provençaux 
passent  pour  remonter  au  milieu  du  x*^  siècle  ^  L'opinion  est 
mal  justifiée.  On  s'en  rapporte  à  des  chartes  non  datées  du  car- 
tulaire  des  Trencavels,  vicomtes  de  Béziers  >,  publiées  en  partie 
par  Raynouard^  et  assignées  à  l'an  «  960  ou  environ  ».  Or, 
cette  date,  empruntée  par  l'éditeur  au  titre  du  manuscrit  de  la 
collection  Doat  qui  lui  servait  de  source,  n'est  pas  fondée.  Les 
mêmes  textes  ont  été  imprimés  dans  l'Histoire  générale  de  Lan- 
guedoc sous  des  dates  raisonnées,  toujours  notablement  posté- 
rieures, et  parfois  d'un  siècle,  à  l'année  960  5.  Quanta  l'accord 
de  954  entre  les  vicomtes  de  Cerdagne  et  d'Urgel  cité  par 
A.  Giry  comme  la  plus  ancienne  charte  farcie  d'expressions  pro- 
vençales, il  n'intéresse  que  le  catalan  ^\  Il  reste  pourtant  exact 
que  les  premiers  exemples   de   notre  langue  méridionale  sont 

1 .  Voir  l'étude  sur  les  premières  chartes  en  langue  vulgaire  dans  les  pays 
de  langue  romane,  publiée  par  H.  Bresslau  dans  le  Gruinhiss  der  loniatiischen 
Philologie  dt  Grôber,  t.  I  (Strasbourg,  1904-1906),  p.  243. 

2.  C.  Appel,  Proven-^alische  Lautîebre  (Leipzig,  1918),  p.  7.  Diez,  Gram- 
maire des  langues  romanes,  t.  I  (Paris,  1874),  p.  95,  et  M.  J.  Anglade,  Gram- 
maire de  Vancien  provençal  (Paris,  1921),  p.  13,  par  distraction,  ont  reporté  à 
l'année  860,  au  lieu  de  960,  la  date  des  plus  anciens  textes  en  langue  mixte, 
ce  qui  a  entraîné  le  second  de  ces  érudits,  dans  son  Histoire  sommaire  de  la 
littérature  méridionale  (Paris,  1921),  p.  7,  à  écrire  que  la  langue  du  midi  de 
la  France  commence  à  apparaître,  par  mots  isolés,  dans  des  chartes  du 
ix=  siècle.  Grôber,  Grundriss,  't.  I,  p.  556,  parle  aussi  de  mots  provençaux 
introduits  au  ix«  siècle  dans  des  actes  latins,  en  renvoyant  à  Raynouard, 
Choix,  t.  I,  p.  34,  passage  où  ne  sont  pourtant  cités  que  les  exemples  publiés 
par  Raynouard  sous  les  années  960  et  suivantes. 

3.  Sur  ce  cartulairo,  voir  ci-après  la  notice  du  département  de  l'Aude. 

4.  Choix  de  poésies  originales  des  troubadours,  t.  II  (Paris,  181 7),  p.  40  : 
«  Actes,  titres  de  l'an  960  ou  environ  tirés  d'un  manuscrit  de  Colbert,  fol. 
no  165,  intitulé  Recueil  de  divers  titres  et  mémoires...,  t.  I  depuis  Van  i)bo  jus- 
qu'en Vannée  ujy  ».  Le  titre,  que  nous  abrégeons,  est  textuellement  celui  du 
ms.  165  de  la  Collection  Doat  à  la  Bibliothèque  nationale. 

5.  Raynouard  a  connu  ces  éditions,  dont  il  donne  des  extraits  (p.  48  : 
«  Actes,  titres  de  985  à  1080  »).  Par  suite  de  la  brièveté  des  passages  retenus, 
il  ne  s'est  pas  aperçu  que  ceux-ci  faisaient  partie  des  documents  imprimés 
un  peu  plus  haut  sous  des  dates  antérieures. 

6.  Manuel  de  diplomatique  (Paris,  1894),  p.  466. 


l'emploi  du  provençal  dans  les  chartes  337 

donnés  par  les  mots  vulgaires  ainsi  introduits  dans  des  docu- 
ments latins.  Ces  témoignages  sont  si  frustes  que,  malgré  leur 
ancienneté,  ils  offrent  souvent  un  faible  intérêt  linguistique.  Les 
actes  qui  les  contiennent  échappent  en  outre  facilement  aux 
recherches,  car  ils  se  confondent  à  première  vue  avec  les  mil- 
liers de  pièces  purement  latines  des  xi'  et  xii'  siècles.  J'ai  cru 
pouvoir  ne  pas  m'attarder  à  les  rechercher  avec  rigueur  et  à 
les  indiquer  d'habitude  autrement  que  par  groupes. 

Je  considérerai  dans  l'ordre  alphabétique  les  déparlements  du 
domaine  de  la  langue  provençale  tel  que  M.  J.  Ronjat  l'a  déli- 
mité '.  Les  défimts  logiques  de  cette  méthode  sont  communs 
à  toute  autre  et  ses  avantages  pratiques  sont  évidents. 


* 
*  * 


Alpes  (Basses-).  —  Le  plus  ancien  texte  en  langue  vulgaire 
des  pays  qui  ont  formé  le  département  de  ce  nom  est,  suivant 
Paul  Meyer  %  la  traduction  du  cartulaire  de  Manosque  '  (arr.  de 

1.  Essai  de  syntaxe  des parlers  provençaux  modernes  (Mâcon,  1913),  p.  2.  Je 
n'ai  trouvé  aucun  texte  dans  les  parties  des  départements  de  la  Vienne,  de 
l'Indre,  de  l'Allier,  de  la  Loire,  de  l'Isère  et  des  Pyrénées-orientales  qui  soDt 
de  langue  nrovençale.  La  coutume  de  Saint-Bonnet-le-Château,  éd. 
P.  Meyer,  Recueil  d'anciens  textes  (Paris,  1874),  p.  173,  n°  56,  et  [Langlois  et 
Condamin],  Histoire  de  Saint-Bonnet-le-Chdteau ,  1. 1  (Paris,  1885),  p.  74,  loca- 
lité du  département  de  la  Loire  pourtant  comprise  par  M.  Ronjat  dans  l'aire 
des  parlers  provençaux,  n'a  pas  été  retenue,  parce  que  la  langue  de  ce  docu- 
ment ne  conserve  pas  toujours  la  voyelle  latine  a  accentuée.  Pour  le  catalan, 
parlé,  comme  on  sait,  dans  les  Pyrénées-Orientales,  voir  P.  Pujol,  Documents 
en  vulgiir  dels  segles  XI,  XII,  et  XIIl  procedents  del  Insbat  de  la  seu  d'Urgell 
(Biblioteca  filogica  de  l'Institut  de  la  Uengua  catalana,!,  191 3).  D'après  cet 
ouvrage,  le  plus  ancien  document  rédigé  entièrement  en  catalan  a  été  écrit 
entre  les  années  1 1 10  et  1 125.  Sur  les  plus  anciens  textes  catalans  de  France, 
voir  Alan,  Documents  sur  la  langue  catalane  des  anciens  comtés  de  Roussillon 
et  de  Cerdagne,  dans  la  Revue  des  langues  romanes,  t.  III-XI  (1872- 1877). 

2.  Documents  linguistiques  du  midi  de  la  France  (Pa.ns,  1909),  p.  192. 

5.  Le  livre  des  privilèges  de  Manosque.  Cartulaire  municipal  latin-proven- 
çal (i  169-13 15)  publié  par  M.  Z.  Isnard...  suivi  de  remarques  philologiques 
sur  le  texte  provençal  par  C.  Chabaneau  (Digne  et  Paris,  1894).  Voir  les 
comptes  rendus  de  Paul  Meyer,  Roinania,  t.  XXIII  (1894),  p.  5J6,  et  de 
M.  A.  Thomas,  Annales  du  Midi,  t.  VI  (1894),  p.  222. 

Romania,  XLVIIL  22 


338  c.   BRUNEL 

Forcalquicr),  faite  en  1293  parle  notaire  Audebert  Gauzi.  La 
date  d'apparition  du  provençal  dans  les  actes  de  la  région  peut 
être  avancée  d'un  siècle.  Le  fonds  de  la  commanderie  de 
Manosque  aux  archives  départementales  des  Bouches-du- 
Rhône  conserve  en  effet  sous  la  cote  H  638  un  rouleau  écrit 
en  langue  vulgaire  à  la  fin  du  xii''  siècle  qui  contient  une  liste 
de  redevances  dues  à  l'Hôpital  de  Saint-Jean  de  Jérusalem. 
Malheureusement  ce  texte  assez  étendu  n'est  en  grande  partie 
qu'une  suite  de  noms  de  personne,  de  noms  de  lieu  et  de 
chiffres. 

Alpes  (Hautes-).  —  Quelques  pièces  latines  du  cartulaire 
de  la  chartreuse  de  Durbon  '  publié  par  l'abbé  Guillaume  con- 
tiennent nombre  de  mots  romans.  Leur  date  est  comprise  entre 
les  années  1193  et  1208.  La  plus  ancienne  charte  originale  en 
langue  vulgaire  du  Gapençais  est  conservée  aux  archives  dépar- 
tementales des  Hautes-Alpes  et  a  été  reproduite  en  foc-similé 
pour  l'Ecole  des  chartes  ^.  C'est  un  acte  de  partage  des  pâtu- 
rages de  Montmaur  '  faisant  partie  des  archives  du  monastère 
de  Notre-Dame  deBertaud  +.  Paul  Meyer  et  l'abbé  Guillaume  l'ont 
tous  deux  plusieurs  fois  publié^  le  premier  datant  la  pièce  de  la 
fin  du  XII'  siècle  et  le  second  du  commencement  du  siècle 
suivant  K 

Alpes-Maritimes.  —  Si,  parmi  les  documents  provençaux 
relatifs  à  ce  département,  Paul  Meyer  n'a  pu  signaler  de  pièces 
originales  antérieures  au  xV  siècle,  il  a  publié  d'après  des  car- 
tulaires  quelques  chartes  qui  comptent  entre  les  témoignages 
les  plus  reculés  de  la  langue  parlée  dans  le  midi  de  la  France. 


1.  Comm.  de  Saint-Julien-en-Bcauchêne,  cant.  d'Aspres-les-Veynes,  arr. 
de  Gap 

2.  Ce  fac-similé  est  coté  :  Ancien  fonds,  n"  420.  Un  exemplaire  de  la  col- 
lection des  fac-similés  exécutés  pour  l'enseignement  de  l'Ecole  des  chartes 
est  visible  au  département  des  manuscrits  de  la  Bibliothèque  nationale. 

3.  Cant.  de  Veynes,  arr.  de  Gap. 

4.  Comm.  de  La  Roche-des-Arnauds,  cant.  de  Gap. 

5.  Tous  les  textes  cités  dans  notre  notice  figurent  dans  les  Documents 
linguistiques  du  midi  de  la  Fiance,  p.   467-470. 


l'emploi  du  provençal  dans  lès  chartes  339 

Aucune  n'est  datée,  mais  de  bonnes  raisons  permettent  d'attri- 
buer au  milieu  du  xi=  siècle  une  notice  de  fondation  de  l'église 
Notre-Dame  d'Avignonnet  '  et  six  serments  de  fidélité  prêtés 
à  l'abbé  de  Lérins.  Trois  serments  analogues  prêtés  à  l'évéque  de 
Nice  et  les  actes  de  deux  donations  foites  à  l'abbaye  de  Saint- 
Pons  hors  les  murs  de  Nice  doivent  être  datés  d'une  cinquan- 
taine d'année  après  -. 

Ardèche.  —  Il  existe  peu  de  documents  en  langue  vulgaire 
du  Vivarais  et  les  plus  anciens  sont  aujourd'hui  conservés  hors 
de  la  région  à  laquelle  ils  ont  trait.  Une  liste  en  provençal  des 
redevances  dues  par  le  mas  de  Vernet  termine  l'acte  d'une 
donation  faite  en  1177  aux  Templiers  de  Jalès  '>  par  Pierre  de 
Joannas  (cant.  de  Largentière)  +.  La  charte  d'une  donation  faite 
aux  mêmes  en  1179  par  Pons  de  Basinaneges  >  contient  aussi 
un  passage  en  langue  du  pays.  En  1197,  nous  trouvons  pour 
la  première  fois  une  pièce  entière  écrite  dans  cette  langue.  C'est 
une  reconnaissance  féodale  donnée  par  Guigue  de  La  Roche  à 
Aimar  de  Poitiers,  comte  de  Valentinois,  pour  diverses  seigneu- 
ries de  la  région  de  Privas  ^. 

Ariège.  —  Les  riches  archives  du  château  de  Foix,  aujour- 
d'hui détruites  ou  dispersées,  ont  contenu  un  grand  nombre  de 
pièces  latines  des  xi^  et  xii'  siècles  toutes  farcies  de  mots  pro- 
vençaux ou   catalans.  Elles  sont  surtout  connues  par  les  copies 

I.  Suivant  Paul  Meyer,  nom  ancien  qui  paraît  conservé  dans  celui  de 
Notre-Dame-de-la-Vignette,  chapelle  dépendant  de  La  Napoule,  comm .  de 
Mandelieu,  cant.  de  Cannes,  arr.  de  Grasse. 

2  .  Tous  ces  textes  sont  publiés  dans  les  Documents  linguistiques  du  midi  de 
la  France,  p.  497  et  623.  Le  serment  prêté  à  l'évéque  de  Nice  vers  1074  et 
publié  p.  623  figurait  déjà  dans  [Papon],  Histoire  générale  de  Provence,  t.  II 
(Paris,  1778),  p.  459,  d'où  il  a  passé  dans  Raynouard,  Oioix,  t.  II,  p.  65. 

5.  Comm.  de  Berrias,  cant.  des  Vans,  arr.  de  Largentière. 

4.  Original  aux  archives  départementales  des  Bouches-du-Rhône,  H=  58. 

5.  Original  aux  mêmes  archives,  H^  59. 

6.  Original  conservé  aux  archives  départementales  de  l'Isère,  B  3517 
(fonds  de  la  Chambre  des  comptes  de  Grenoble).  Il  a  été  plusieurs  fois  publié, 
entre  autres  par  M.  le  chanoine  Ulysse  Chevalier,  dans  la  Revue  des  Sociétés 
savantes,  4e  série,  t.  VI  (1867),  p.  436,  et  t.  VII  (1868),  p.  268.  Voir  le  Régeste 
dauphinois  du  même  auteur,  l.  I  (Valence,  191 3).  0°  5432- 


3'4o  c.  brunèL 

qu'en  prit  au  xvii=  siècle  le  président  Doat.  Les  deux  plus 
anciennes  sont,  à  ce  qu'il  semble,  deux  chartes  originales  des 
environs  de  l'an  1040  rapportant  des  transactions  entre  Roger  I", 
comte  de  Foix,  et  Pierre,  évêque  de  Girone  '.  Le  document  de 
date  le  plus  reculée  entièrement  écrit  en  provençal  dans  cette 
région  est,  à  ma  connaissance,  un  serment  prêté  à  Roger  III, 
comte  de  Foix,  pour  le  château  de  Péreille,  dans  le  second 
quart  du  xii^  siècle  ^.  Pour  avoir  un  texte  original  en  langue 
vulgaire  il  faut  descendre  jusqu'à  l'année  1176,  date  d'un  hom- 
mage rendu  au  comte  de  Foix  par  les  seigneurs  de  Saint-Félix  '. 

Aude.  —  On  trouve  de  très  nombreux  documents  latins 
provenant  de  la  région  qui  renferment  des  passages  en  langue 
vulgaire.  Je  citerai  parmi  ceux-ci  des  serments  reçus  par  les 
vicomtes  de  Narbonne  depuis  environ  l'an  1020  -^  et  des  actes 
adressés  aux  archevêques  de  la  même  ville  dans  la  seconde  moi- 

1.  L'une  est  conservée  aux  Archives  nationales,  J  879,  n^  7  (no  105  du 
Musée  de  ces  archives,  no  26  du  t.  V  des  Layettes  du  Trésor  des  chartes).  Elle 
est  reproduite  dans  le  Recueil  de  fac-similés  à  Vusage  de  l'Ecole  des  chartes 
(Paris,  1880-1887),  no  41.  Copiée  au  xvii'=  siècle  par  Doat,  alors  qu'elle 
était  encore  au  Trésor  des  chartes  de  Foix,  caisse  22  (Collection  Doat,  vol. 
166,  fol.  206),  elle  a  été  publiée  par  Martene  et  Durand,  Thésaurus  iioviis 
anecdotorum,  t.  1  (Paris  1717),  col.  250,  Dom  Vaissete,  Histoire  générale  de 
Languedoc,  t.  V  (Toulouse,  1875),  n°  202  (cLXXi),  et  Raynouard,  Choix, 
t.  II,  854.  L'autre  est  demeurée  à  Foix,  Archives  départementales,  E  i,  et  elle 
a  été  l'objet  du  fac-similé  n"  24  du  Musée  des  archives  départevientales  (Paris, 
1878).  Elle  est  également  publiée  par  Vaissete,  vol.  cité,  no  201  (cLXX). 

2.  Péreille,  cant.  de  Lavelanet,  arr.  de  Foix.  Éd.  Vaissete,  t.  V,  n»'  505 
(ccccxn),  d'après  une  copie  de  Doat,  vol.  166,  fol.  122,  tirée  du  Trésor  des 
chartes  de  Foix,  caisse  21,  et  Raynouard,  C/wà,  t.  II,  p.  69,  d'après  Vaissete. 

3.  Cant.  de  Tarascon-sur-Ariège,  arr.  de  Foix.  Cet  acte  a  été  copié  par 
Doat  (vol.  168,  foL  156)  d'après  l'original,  alors  au  Trésor  des  chartes  de 
Foix,  caisse  28.  Il  est  aujourd'hui  aux  Archives  nationales]  879,  n"  21,  et  a 
été  publié  par  M.  H. -F.  Delaborde,  Layettes  du  Trésor  des  chartes,  t.  V  (Paris, 
1909),  no  70. 

4.  Trois  serments  prêtés  au  vicomte  Bérenger,  fils  de  Ricardis,  éd.  Vais- 
sete, t.  V,  no  179  (cLin),  Raynouard,  Choix,  t.  II,  p.  51.  Vers  1056,  serment 
au  même  par  le  comte  Guillaume,  fils  de  Garsent,  éd.  Vaissete,  n"  210 
(cLXXViii),  Raynouard,  p.  55,  copie  dans  Doat,  vol.  47,  fol.  i.  Autres 
pièces  plus  récentes  dans  le  même  volume  de  la  collection  Doat. 


L EMPLOI  DU  PROVENÇAL  DANS  LES  CHARTES      34! 

tic  du  XI'  siècle  '.  Le  plus  grand  nombre  des  textes  latins  de 
ce  genre  nous  est  transmis  dans  le  cartulaire  des  Trencavels  ^, 
vicomtes  de  Béziers,  en  tant  que  possesseurs,  depuis  la  seconde 
moitié  du  xi*  siècle,  du  Carcasses  et  du  Razés  '.  Des  serments 
de  fidélité  prêtés  à  ces  seigneurs,  les  plus  anciens  qui  conservent 
trace  de  la  langue  vulgaire  doivent  être  datés  des  environs  de 
1060  •*.  Les  chartes  entièrement  écrites  en  provençal  apparaissent 
environ  un  demi-siècle  plus  tard,  témoins  deux  serments 
adressés  à  Bernard  Aton  IV,  vicomte  de  Béziers,  qui  intéressent 
les  châteaux  de  Niort  (arr.  de  Limoux)  et  Castelpor  >.  Sont 
également  tout  en  provençal  trois  serments  pour  les  mêmes 
châteaux  ^  et  un  autre  pour  le  château  de   Molandier  7  prêtés 

1.  Vers  1053,  serment  par  Guillaume  II,  comte  de  Besalu,  fils  d'Alix,  à 
l'archevêque  Guifré,  éd.  Vaissete,  n"  237  (ccii),  Raynouard,  p.  57.  Vers 
1066,  accords  entre  le  même  archevêque  et  Raimon  de  Saint-Gilles,  fils 
d'Almois,  éd.  Vaissete,  n"  273  (ccxxix),  Raynouard,  p.  62,  et  autres  pièces 
dans  Vaissete  et  Raynouard.  Cf.  Archives  départementales  de  l'Aude,  G  7 
et  articles  suivants. 

2.  Ce  cartulaire,  écrit  au  xiii^  siècle,  était  conservé  au  Trésor  des  chartes 
du  château  de  Foix,  où  Doat  l'a  consulté.  Il  fut  acheté  à  la  vente  Soulages  le 
16  janvier  1858,  par  la  Société  archéologique  de  Montpellier,  quia  bien  voulu 
me  permettre  de  le  consulter. 

3.  Voir  la  généalogie  et  l'histoire  de  cette  famille  dans  Vaissete,  t.  IV 
(1872),  p.  105,  note  21,  QtV  Art  de  vérifier  ks  dates,  t.  II  (Paris,  1784),  p.  307. 

4.  Je  ne  tiens  pas  compte  des  quatre  mors  Qoforsa,  0  for  sa)  du  testament 
de  Roger  I^f,  comte  de  Carcassonne  (vers  1002),  éd.  Vaissete,  n"  162 
(cxxxviii).  Raynouard,  p.  50.  Serment  prêté  vers  1059  à  la  comtesse  de 
Carcassonne  Rangart,  par  Raimon,  comte  de  Razés,  éd.  Vaissete,  po  250 
(ccx),  Raynouard,  p.  57,  Cartulaire  des  Trencavels,  fol.  176,  n"  460.  Vers 
1063,  serment  à  la  même  par  Roger,  fils  de  Trudgarda,  pour  les  châteaux  de 
Prouille  (comm.  et  cant.  de  Fanjeaux,  arr.  de  Castelnatidary)  et  Mirepoix 
(arr.  de  Pamiers),  éd.  Vaissete,  n»  261  (ccxviu),  Raynouard,  p.  60,  Cart. 
des  Trenc,  fol.  115,  n°  343.  Nombreux  autres  serments  de  même  date 
approximative,  ou  postérieurs,  dont  quelques-uns  sont  publiés  plus  ou  moins 
complètement  dans  Vaissete  et  Raynouard. 

5.  Comm.  de  Joucou,  cant.  de  Belcaire,  arr.  de  Limoux.  Actes  d'Ot,  fils 
d'Agnès,  et  Bernart,  fils  deBlandine,Cart.  des  Trenc,  fol.  55,  n°^  170  et  171. 

6.  Par  Guillaume  de  Niort,  par  Pierre  de  Belcastel  et  autres,  par  Raimon 
de  Niort,  Cart.  des  Trenc,  fol.  54,  nos  1S6-168  (Doat,  vol.  167).  Cf.  Vais- 
sete, no  585  (ccCcLXXxix),  n,  et  Raynouard,  p.  70. 

7.  Cant.  de  Belpech,  arr.de  Castelnâudary.  Serment  par  Sicart  de  Laurac, 


342  C.    BRUXEL 

en  1152  à  Raimon  Trencavel,  en  outre  cinq  autres  serments 
que  ce  seigneur  reçut  en  1 158  '.  Moins  banal  et  antérieur  d'une 
cinquantaine  d'années  est  l'accord  conclu  entre  la  vicomtesse 
Cécile  et  Hugue  de  Saissac  ^  Un  acte  d'engagement  consenti 
entre  iiéo  et  1169  par  une  certaine  dame  Flor  à  Bernart  de 
Favars  >  et  le  testament  de  Raimon  Trencavel,  daté  de  11 70  et 
conservé  autrefois  dans  un  rouleau  du  Trésor  des  chartes  de 
Carcassonne,  sont  aussi  écrits  en  langue  vulgaire  't.  Les  car- 
tulaires  ou  thalamus  de  la  ville  de  Narbonne  contiennent  d'assez 
nombreux  textes  romans  dont  le  plus  ancien  est  daté  de  11 53, 
mais  qui  peuvent  être  des  traductions  de  date  indéterminée  K 
Je  ne  connais  pas  de  texte  original  en  langue  vulgaire  qui 
remonte  plus  haut  que  le  registre  de  la  confrérie  de  Fanjeaux 
écrit  en  1266  ^. 

AvEYROX.  —  Le  département  de  l'Aveyron  est  d'une  grande 
étendue,  mais  ce  fait  ne  suffit  pas  à  rendre  compte  du  nombre 
considérable  de  pièces  en  langue  vulgaire  conservées  dans  les 
archives  des  institutions  de  cette  région.  Il  faut  admettre  que, 
dans  le  Rouergue,  et  plus  précisément  dans  le  sud  du  pays,  on 

éd.  Vaissete,  no  585  (cccclxxxix),  iv,  Raynouard,  p.  70,  Cart.  des  Trenc, 
fol.  100,  no  306. 

1.  Trois  serments  reçus  à  Carcassonne,  de  Frotart  Peire  pour  Brens 
(arr.  de  Gaillac),  Cahuzac  (arr.  de  Gaillac)  et  Montagud,  éd.  Vaissete, 
no  625  (DXiii),Cart.  des  Trenc,  fol.  3,  no  10;  du  même  pour  Brens,  Gaillac, 
Cahuzac  et  Montagud,  Cart.  des  Trenc,  fol.  4',  no  13  (Doat  167,  fol.  174), 
de  Guillaume  de  Cahuzac  pour  les  même  châteaux,  Cart.  des  Trenc,  fol.  4', 
no  14  (Doat,  fol.  177).  Autres  serments  que  je  suppose  avoir  été  donnés  au 
même  lieu,  par  Sicart  de  Laurac  pour  Brens,  Cahuzac  et  Montagud,  Cart. 
des  Trenc,  fol.  4,  n»  12,  et  le  même  pour  le  château  de  La  Pomirada,  Cart. 
des  Trenc,  fol.  100',  no  308  (Doat  165,  fol.  175). 

2.  Cart.  des  Trenc,  fol.  m,  no  536  (Doat  166,  fol.  40). 

3.  Fabas,  comm.  de  Laure,  cant.  de  Peyriac-Minervois,  arr.  de  Carcas- 
sonne. Cart.  des  Trenc,  fol.  207',  no  552.  Le  dernier  chiffre  de  la  date  est 
indistinct.  Je  ne  sais  s'il  faut  rattacher  à  la  même  région  l'acte  non  daté,  no  5  33 
du  même  cartulaire,  qui  est  un  engagement  consenti  à  Adémar  d'Aguileua. 

4.  Copie  dans  Doat,  vol.  168,  fol.  i. 

5.  G.  Mouynès,  Ville  de  Narhonne,  Inventaire  dt's  Archives  communales 
antérieures  à  i/^o.  Annexes  de  la  série  AA  (Narbonne,  1871),  p.  i. 

6.  Musée  des  archives  départementales,  n»  90. 


LEMPLOI  DU  PROVENÇAL  DANS  LES  CHARTES      343 

a  usé  du  provençal,  au  moins  au  xu'  siècle,  plus  souvent  que 
partout  ailleurs.  J'ai  pu  relever  pour  le  département  de  l'Avey- 
ron  plus  de  cent  trente  pièces  originales  écrites  dans  l'idiome 
local  avant  le  xiii''  siècle.  Ce  nombre  devrait  être  augmenté  de 
beaucoup  si  l'on  tenait  compte  des  chartes  connues  par  de 
simples  copies  et  que  le  nombre  et  l'antiquité  des  actes  origi- 
naux me  permettent  de  négliger.  Presque  tous  ces  documents 
sont  inédits,  y  compris  le  plus  ancien,  daté  de  1102,  qui  porte 
dénombrement  et  donation  du  fief  d'un  certain  Adémar  Ot  \ 
Ils  se  répartissent  entre  les  fonds  d'archives  suivants  :  évêché  de 
Rodez  -,  huitpièces  (vers  1130);  chapitre  cathédral  de  Rodez  ', 
quatre  pièces  (1102);  abbaye  de  Loc-Dieu '*,  quatorze  pièces 
(1150);  abbaye  de  Nonenque  ^,  neuf  pièces  (1173);  abbaye 
de  Bonnecombe  ^,  sept  pièces  (1174);  abbaye  de  Bonneval  7, 
sept  pièces  (i  190);  abbaye  de  Conques  **,  une  pièce  (vers  11 60)  ; 
commanderie  de   Sainte-Eulalie  '^,   cinquante    pièces  (ir^<S); 

1.  Voir  l'édition,  avec  fac-similé,  et  mon  étude,  Le  plus  ancien  acte  original 
en  langue  provençale,  dans  les  Annales  du  Midi,  1922.  Je  ne  connais  pas 
d'exemple  de  langue  du  pays  antérieur  à  cette  pièce  autre  que  les  quelques 
mots  insérés  dans  un  acte  de  1065,  no  501  du  Cari  nia  ire  de  l'abbaye  de 
Conques,  éd.  G.  Desjardins  (Paris,  1879  ;  Documents  historiques  publiés  par  la 
Société  de  l'Ecole  des  chartes). 

2.  Je  mets  entre  parenthèses  la  date  de  la  plus  ancienne  pièce.  Archives 
de  l'Aveyron  G  577,  578,  621,  673. 

;.  Archives  de  l'Aveyron,  série  G,  et  fac-similés  de  l'École  des  chartes, 
nouveau  fonds,  n»  245  (1161). 

4.  Comm.  de  Martiel,  cant.  de  Villefranche.  Titres  entrés  par  suite 
d'échange  dans  les  archives  de  la  commanderie  de  Sainte-Eulalie,  voir  note  9. 
Quelques  pièces  ont  été  publiées  dans  P.  Andraud,jLfl  vie  et  l'œuvre  du  trou- 
badour Rai  m  on  de  Miraval  (Paris,  1902). 

5.  Comm.  de  Marnhagues-et-Latour,  cant.  de  Cornus,  arr.  de  Saint- 
Affrique.  Bibl.  nat.,  ms.  nouv.  acq.  lat.  2432. 

6.  Comm.  de  Comps-la-Grand-Ville,  cant.  de  Cassagnes-Begonhès,  arr. 
de  Rodez.  Archives  de  l'Aveyron,  série  H,  et  charte  de  1195,  éd.  avec  fac- 
similé  dans  la  Bibliothèque  de  l'Ecole  des  chartes,  2^  série,  t.  III  (1846),  p.  252. 

7.  Comm.   du  Cayrol,  cant.   d'Espalion.  Archives  de  l'Aveyron,  série  H. 

8.  Arr.  de  Rodez.  Musée  des  archives  départementales,  n°  43,  et  Constans, 
Essai  sur  l'histoire  du  sous-dialecte  du  Kouergue,  dans  les  Mémoires  de  la 
Société  des  lettres  de  l'Aveyron,  t.  XII  (1879-1880),  p.   144. 

9.  Sainte-F,ulalie-du-Larzac,    cant.    de    Cornus,   arr.    de   Saint-Affrique. 


344  C.    BRUNEL 

commanderie  des  Canabières  ',  vingt-quatre  pièces  (vers  1142); 
commanderie  de  Millau  \  quatorze  pièces  (vers  1142);  com- 
manderie de  La  Sèlve  \  une  pièce  (1180)  ;  hôpital  Notre- 
Dame  du  Pas,  de  Rodez  ^,  cinq  pièces  (1190). 

Bouches-du-Rhône.  —  Les  pièces  écrites  en  provençal 
avant  le  xiV  siècle  et  conservées  dans  les  dépôts  d'archives  de 
ce  département  sont  en  petit  nombre,  et  parmi  celles-ci,  la  plu- 
part intéressent  le  Vivarais  le  Gévaudan,  le  Rouergue  ou  la 
Haute-Provence.  Le  Livre  noir  de  l'archevêché  d'Arles  5  et  le 
cartulaire  de  l'abbaye  de  Saint- Victor  de  Marseille  ^  nous  four- 
nissent seulement  quelques  mots  de  langue  vulgaire  insérés 
dans  des  pièces  latines  des  xi^  et  xii^  siècles.  Les  chartes  origi- 
nales de  la  même  abbaye  comprennent  un  acte  de  1096  qu'a 
publié  le  chanoine  Albanès  '  et  qui  est  aussi  mi-latin,  mi- 
Marquis  d'AIbon,  Carltilaire  général  de  Vordrc  du  Temple  (Paris,  191 5), 
11°  Dxiii,  Dxxiii,  Dxxxviii,  Dxxxix,  DLXxxiii,  DLXxxiv,  et  fonds  de  la  com- 
manderie, partie  aux  Archives  de  la  Haute-Garonne,  grand-prieuré  de  Saint- 
Gilles,  partie  aux  Archives  de  Bouches-du-Rhône,  H=  125. 

1.  Comm.  de  Salles-Curan,  arr.  de  Millau.  Cartulaire...  du  Temple, 
n°  Dxxxvii  (A.  du  Bourg,  Histoire  du  grand  prieuré  de  Toulouse,  Toulouse, 
1882,  preuve  cvii),  CCLXXXI,  et  fonds  de  la  commanderie  aux  Archives  de 
la  Haute-Garonne,  grand-prieuré  de  Saint-Gilles. 

2.  Cartulaire...  du  Temple,  r\°  CCLI  et  no  cccLXXX^■  (deux  éditions  du 
même  acte)  et  fonds  de  la  commanderie  aux  Archives  de  la  Haute- Garonne, 
grand-prieuré  de  Saint-Gilles 

3.  Gant,  de  Requista,  arr.  de  Rodez.  Fonds  de  la  commanderie  aux 
Archives  de  la  Haute-Garonne,  grand-prieuré  de  Saint-Gilles. 

4.  Archives  de  l'Aveyron.  Voir  Affre,  Documents  sur  le  langage  de  Rode~  et 
le  langage  de  Millau,  dans  la  Revue  des  langues  romanes,  t.  XV  (1879),  P-  ^>  ^^j 
du  même  auteur,  Dictionnaire  des  institutions,  mœurs  et  coutumes  du  Rouergue 
(Rodez,  1903),  au  mot  patois. 

5.  Voir  le  serment  prêté  à  l'archevêque  d'Arles  entre  les  années  105 1  et  1062 
et  publié  par  Raynouard,  Choix,  t.  II,  p.  56,  et  A.  Roboly,  Documents  pro- 
vençaux tirés  des  archives  municipales  d'Arles  et  des  minutes  d'anciens  notaires, 
dans  la  Revue  des  langues  romanes,  t.  XXXIX  (1896),  p.  234. 

6.  Publié  par  B.  Guérard  (Paris,  1857  ;  Collection  de  documents  inédits  sur 
l'histoire  de  France).  La  charte  no  1086,  donnée  vers  1080,  qui  est  riche  de 
mots  vulgaires,  est  le  no  39  du  Recueil  d'anciens  textes  de  Paul  Meyer. 

7.  Chartes  provençales  des  archives  départementales  des  Bouches-du-Rhône, 
no  i,  dans  la  Revue  des  Sociétés  savantes,  6e  série,  t.  V  (1877),  p.  203. 


LEMPLOI  DU  PROVENÇAL  DANS  LES  CHARTES      345 

roman.  Je  ne  connais  que  deux  chartes  du  xii^  siècle  écrites 
entièrement  en  provençal  dans  Tctendue  du  département  des 
Bouches-du-Rhône.  L'une  est  un  original  de  la  seconde  moitié 
du  siècle.  Entrée  au  Trésor  des  chartes,  elle  est  restée  inédite 
mais  a  été  l'objet  d'un  fac-similé  pour  l'École  des  chartes 
(ancien  fonds,  n°  142).  Elle  rapporte  l'hommage  pour  les  châ- 
teaux d'Aix,  Fos  et  Hyères,  rendu  par  Pons,  fils  de  Gnrsie,  à 
Raimon,  fils  d'Almos  '.  L'autre  est  une  donation  faite  aux 
Hospitaliers  en  1190  par  Bertran  Guillem  -.  Il  faut  descendre 
ensuite  jusqu'au  milieu  du  xiii'  siècle  '  pour  trouver  d'autres 
textes  rédigés  dans  l'idiome  de  la  région,  encore  ne  sont-ils 
connus  que  par  des  copies  '^. 

Cantal.  —  Le  plus  ancien  exemple  de  la  langue  parlée  dans 
la  Haute-Auvergne  est  une  formule  de  serment  insérée  dans  un 
acte  latin  rapportant  l'hommage  fait  entre  11 19  et  1131  par 
Richart,  vicomte  de  Cariât  5,  à  l'abbé  d'Aurillac.  Il  a  été  édité 
en  dernier  lieu  par  M.  Roger  Grand,  qui  a  réuni  tous  les  actes 
en  langue  vulgaire  de  cette  région,  antérieurs  à  1275  ^.  Depuis 
cette  édition,  la  découverte  faite  à  Rome  par  M.  P.  de  Man- 
teyer  du  cartulaire  du  prieuré  de  Notre-Dame  du  Pont  '',  publié 
et  commenté  depuis   par  M.  Antoine  Thomas  ^,  a   beaucoup 

1.  Archives  nationales,  J  329,  no  22.  Indiqué  dans  A.  Teulet,  Layettes  du 
Trésor  des  chartes,  t.  1  (Paris,  1863),  no  554. 

2.  Cartulaire  de  la  commanderie  de  Trinquetaille,  prés  d'Arles,  Archives 
des  Bouches-du-Rhône,  H  (Malte)  -j-  3217,  fol.  31.  Copie  du  xviie  siècle, 
Bibl.  nat.  ms.  nouv.  acq.  lat.  1369,  p.  347. 

3.  L.  Méry  et  F.  Guindon,  Histoire...  des  actes...  de  Marseille,  t.  I  (Mar- 
seille, 1841),  ont  publié  (p.  198)  une  donation  faite  à  la  ville  de  Marseille  le 
17  mai  1200  par  Raimon  Bérenger.  Ce  n'est  qu'une  simple  traduction  pro- 
vençale du  xvie  siècle,  et  non  la  copie  d'un  acte  rédigé  en  langue  vulgaire. 

4.  Passage  des  Statuts  commerciaux  et  maritimes  de  Marseille  donnés  en 
1228  et  publiés  par  L.  Méry  et  F.  Guindon,  Histoire  ...  des  actes  ...  de  Mar- 
seille, t.  I,  p.  341,  et  Tarif  de  péages  du  milieu  du  xin«  siècle,  publié 
par  F.  Portai,  La  république  marseillaise  (Marseille,  1907),  p.  410. 

5.  Cant.  de  Vic-sur-Cère,  arr.  d'Aurillac. 

6.  Les  plus  anciens  textes  romans  de  la  Haute-Auvergne,  dans  la  Revue  de  la 
Haute- Auvergne,  t.  II  (1900),  p.  193. 

7.  Leynhac,  cant.  de  Maurs,  arr.  d'Aurillac. 

8.  Annales  du  Midi,  t.  XX  (1908),  p.  173. 


346  C.    BRUNEL 

enrichi  les  sources  de  notre  connaissance  de  la  langue  du  pays 
au  XII'  siècle.  La  plus  ancienne  pièce  originale  est  un  traité  con- 
clu en  1201  entre  Robert,  dauphin  d'Auvergne,  et  Aimon  de 
Brossadol  à  propos  des  pays  de  Saint-Flour  et  Brioudc.  l'n 
fac-similé  accompagne  l'édition  donnée  par  M.  Grand. 

Charente.  —  On  sait  que  la  limite  linguistique  du  français 
et  du  provençal  traverse  ce  département  du  nord  au  sud  en 
passant  un  peu  à  l'est  d'Angoulême.  La  plus  ancienne  trace 
des  parlers  provençaux  remonte  à  la  fin  du  xi'  siècle  '.  Elle 
nous  est  parvenue  dans  un  acte  écrit  à  demi  en  roman  du  car- 
tulaire  de  Cellefrouin  -.  La  conservation  de  la  voyelle  a  accen- 
tuée fait  ranger  aussi  parmi  ces  parlers  l'idiome  d'une  charte 
de  1260,  bien  qu'elle  soit  donnée  par  un  seigneur  de  la  partie 
occidentale  du  département  et  intéresse  une  localité  de  la 
même  région  '. 

CoRRÈzE.  —  Les  anciens  textes  en  langue  vulgaire  du 
Limousin  et  de  la  Marche  ont  été  signalés  par  Alfred  Leroux  '^. 
Dans  le  Bas-Limousin^  le  provençal  apparaît  pour  la  première  fois 
dans  un  jugement  de  la  cour  du  vicomte  de  Turenne  donné 
en  1178  5.  On  retrouve  ensuite  l'emploi  de  cette  langue  dans 
des  documents  de  Brive  :  jugement  des  consuls  de  cette  ville  '^ 


1.  J'utilise  la  bibliographie  donnée  par  M.  l'abbé  Rousselot,  Les  modifica- 
tions phonétiques  du  langage  étudiées  dans  Je  patois  d'une  famille  de  Cellefrouin 
(Paris,  1892),  p.   173. 

2.  Cant.  de  Mansle,  arr.  de  Ruffec.  Bibliothèque  nationale,  ms.  lat. 
9235,  fol.  8.  Pacte  conclu  sous  l'épiscopat  d'Adémar,  évéque  d'Angoulême 
(1076-1101). 

3.  Acte  des  seigneurs  de  Nersac  (cant.  d'Angoulême)  intéressant  Vibrac 
(cant.  de  Châteauneuf-sur-Charente,  arr.  de  Cognac).  Éd.  J.  H.  Michon, 
Statistique  monumentale  de  la  Charente  (Paris,  1844),  p.  50;  l'original  est 
conservé  aux  Archives  de  la  Charente,  fonds  de  l'abbave  de  Saint-Cybard, 
prieuré  de  Nersac. 

4.  L'idiome  limousin  dans  les  chartes,  les  inscriptions,  les  chroniques,  dans 
Mélanges  Chabaneau  (Romanische  Forschungen,  t.  XXIII,  Erlangen,  1907). 

5 .  Ed.  Chr.  Justel,  Histoire  généalogique  de  la  maison  de  Turenne  (Paris, 
1^45)5  preuves,  p.   35.  Turenne,  cant.  de  Meyssac,  arr.  de  Brive. 

6.  Original  aux  archives  communales  de  Brive,  FF  i . 


l'emploi  du  provençal  dans  les  chartes  347 

(1207),  donation  faite  devant  le  prieur  (1249)  ',  et  sentence 
consulaire  -  (1250). 

Creuse.  —  «  Les  textes  provençaux  relatifs  à  la  Creusç  sont 
très  rares  »,  fait  remarquer  M.  A.  Thomas  dans  son  mémo- 
rable rapport  sur  une  mission  philologique  dans  le  pays  ', 
«  d'abord  parce  que  le  département  est  assez  pauvre  en  docu- 
ments anciens  de  tout  genre,  ensuite  parce  que  la  langue  vul- 
gaire n'a  été  en  usage  que  dans  peu  d'actes  et  pendant  peu  de 
temps.  1)  Je  n'ai  rien  à  ajouter  à  la  liste  de  textes  en  langue 
vulgaire  de  la  Marche  qui  accompagne  ce  travail  et  qui  a  passé 
dans  la  bibliographie  d'A.  Leroux.  Rappelons  que  la  plus 
ancienne  pièce  originale,  qui  n'est  d'ailleurs  que  partiellement 
en  provençal,  est  conservée  aux  Archives  de  la  Creuse  dans  le 
fonds  du  chapitre  de  Moutier-Rozeille  et  qu'elle  a  été  écrite  au 
XIV  siècle  ;  que  le  cartulaire  de  l'abbaye  du  Palais-Notre-Dame  ' 
conservé  au  British  iMuseum  (Additional  ms.  19887),  contient 
un  court  censier  du  même  temps  >  ;  que  le  cartulaire  du  prieuré 
de  Blessac  (canton  d'Aubusson),  dont  l'original,  aujourd'hui 
perdu,  remontait  à  la  fin  du  xii^  siècle,  a  souvent  des  pièces 
mi-latines,  mi-romanes,  et  que,  pour  trouver  un  texte  original 
entièrement  en  langue  vulgaire,  il  faut  descendre  jusqu'cà  1279, 
date  de  la  confirmation  des  coutumes  de  Chénérailles  (arr. 
d'Aubusson),  concédées  en  1266  ^. 

D0RDOGNE.  —  Paul  Raymond  a  publié  une  liste  des  biens 
en  Périgord  de  la  famille  Clarol,  document  écrit  en  langue  vul- 

1.  Éd.  Notice  généalogique  sur  la  famille  de  Saint-Exupéry  (Paris,  1878), 
p.  67,  avec  fac-similé. 

2.  Original  publié  par  Clément-Simon,  Archives  historiques  de  la  Corrcie, 
t.  II  (Paris,  1905),  p.  I. 

3.  Archives  des  missions  scientifiques  et  littéraires,  3e  série  t.  V  (1879), 
p.   423. 

4.  Comm.  de  Thauron,  cant.  de  Pontarioa,  arr.  de  Bourganeuf.  Copie  du 
xixe  siècle,  avec  notice  de  P.  Meyer,  à  la  Bibliothèque  nationale,  nouv. 
acq.  lat.  225. 

5.  [Ce  censier  est  relatif  aux  possessions  de  l'abbaye  du  Saillant,  comm. 
d'Allassac  (Corrèze)  —  A.  Th.] 

6.  Éd.  L.  Duval,  Chartes  communales  et  franchises  locales  du  département  de 
la  Creuse  (Guéret,  1877),  p.  i,  et,  avec  fac-similé,  Musée  des  archives  départe- 
mentales, no  89. 


348  C.    BRUNEL 

gairc  au  xir'  siècle  '.  La  série  de  pièces  originales  en  idiome 
périgourdin  conservée  dans  le  manuscrit  latin  9138  de  la 
Bibliothèque  nationale  remonte  à  la  fin  du  même  siècle  ^.  Un 
autre  recueil  de  cette  bibliothèque  nous  a  transmis  plusieurs 
chartes  de  même  langue,  dont  la  plus  ancienne  est  de  peu  pos- 
térieure à  cette  époque  \  et  c'est  aussi  au  début  du  xiir  siècle 
qu'il  fout  attribuer  le  censier  provençal  de  l'abbaye  du  Bugue  '. 
Les  archives  locales  paraissent  assez  pauvres  en  textes  romans  : 
le  plus  ancien  est,  à  ma  connaissance,  un  registre  de  rentes  de 
1247  conservé  aux  archives  de  la  ville  de  Périgueux  >. 

Drôme.  —  L'abbé  Moutier  a  publié  en  1885  une  bibliogra- 
phie des  anciens  textes  en  dialecte  dauphinois  ^,  à  laquelle  je  ne 
puis  ajouter  aucun  acte  antérieur  au  xiii*^  siècle.  Le  cartulaire 
de  Saint-Paul  près  de  Romans  ''  contient  une  série  de  pièces  en 
langue  romane  qu'on  peut  attribuer  à  la  seconde  moitié  du 
xii^  siècle.  Elles  ne  paraissent  pas  antérieures  à  une  grande 
charte  originale  des  Archives  de  la  Drôme  qui  contient  le 
dénombrement  des  biens  possédés  à  Montélicr  par  l'évêque  et 
les  chanoines  de  Valence.  Paul  Meyer,  qui  l'a  publiée  dans  son 
Recueil  d' anciens  textes  (ji°  40),  a  daté  la  première  partie  de  la 
pièce  de  la  fin  du  xi^  siècle,  ce  qui  l'a  classée  au  premier  rang 
dans  l'ordre  chronologique  de  la  série  d'actes  en  provençal 
cont-enus  dans  son  livre.  Je  dois  dire,  pour  avoir  eu  le  parche- 
min entre  les  mains,  que  je  suis  de  l'avis  du  premier  éditeur 
de  cette  pancarte,  M.  le  chanoine  Ulysse  Chevalier  ^,  qui  l'a  datée 
du  milieu  du  xii^  siècle  seulement.  Il  est  question  dans  ce  docu- 
ment de  l'évêque  de  Valence  Eustache,  qui  apparaît  encore  en 

1.  Ce  document  intéresse  la  région  de  Nontron.  Archives  historiques  de  la 
Gironde,  t.  X  (1868),  n°  cclxv. 

2.  La  première  et  la  plus  ancienne  pièce  provient  de  la  région  de  Neuvic 
(arr.  de  Ribérac). 

3.  Collection  de  Pcrigord,  vol.  114. 

4.  Le  Bugne,  Bibliothèque  nationale,  ms.  fr.  11658,  arr.  de  Sarlat. 

5.  Mtisée  des  archives  départementales,  n°  77. 

6.  Bibliographie  des  dialectes  dauphinois  (Valence,  1885). 

7.  Éd.  U.  Chevalier,  Chartiilariuui  hospitalis  Hierosolyniitaiii  Saiicti  Pauli 
prope  Romanis,  dans  Cartnlaires  des  Hospitaliers  et  des  Tevipliers  en  Dauphiné 
(Vienne,  1875  ;  Collection  de  cartnlaires  dauphinois,  t.  III). 

8.  Revue  des  Sociétés  savantes,  4e  série  t.  VI  (1867),  p.  423  {Régeste  dau- 
phinois, n°  3665).  .Montélier,  cant.  de  Chabeuii,  arr.  de  Valence. 


L^EMPLOI    DÛ    PROVENÇAL    DANS    LES    CHARTES  349 

1134,  et  tout  le  ttfxte  me  parait  écrit  par  une  même  main.  Une 
autre  pièce  en  langue  vulgaire  du  xu^  siècle  intéresse  les  con- 
fins des  départements  de  la  Drônie,  des  Hautes-Alpes  et  de 
Vaucluse.  Donnée  entre  les  années  1180  et  1192,  elle  porte 
engagement  du  château  et  de  la  ville  de  Barret  en  garantie  de 
la  dot  d'Ermengart  de  Mévouillon,  mariée  à  Guillaume  des 
Baux.  L'original  est  conservé  aux  Archives  de  l'Isère  '. 

Gard,  —  De  cette  région  %  nous  conservons  des  chartes 
originales  écrites  en  latin  mêlé  de  roman  ">  qui  intéressent  surtout 
les  vicomtes  de  Nîmes  et  remontent  à  l'année  1127.  Les  plus 
anciens  textes  entièrement  rédigés  en  provençal  sont  aussi  des 
pièces  originales.  Ils  comprennent  un  serment  du  milieu  du 
XII'  siècle  ^,  un  acte  de  retrait  féodal  de  1168  5,  et  deux  ser- 
ments prêtés  à  l'évêque  de  Nîmes,  l'un  en  1174  ^,  l'autre  en 
1178  ■'.  La  version  provençale  des  coutumes  d'Alais  n'est  pas, 
comme  on  l'a  dit,  de  l'année  1200,  mais  d'une  cinquantaine 
d'années   après  ^  Quant  à  la   leude  de  Saint-Gilles  (arr.    de 

1.  Éd.  Romau,  dans  Jiomaiiia,  t.  XIV  (1885),  p.  275,  et  G.  Pinet  de 
Manteyer,  dans  le  Biillelin  de  la  Société  d'éludés  des  Haules-Alpes,  t.  VIII 
(1889),  p.  571.  Barret-de-Lioure,  cant.  de  Séderon,  arr.  de  Nyons. 

2.  Voir  E.  Bondurand,  Nos  lexles  romans,  dans  les  Mémoires  de  V Académie 
de  Nimes,  7^  série,  t.  XIV  (1891),  p.  I. 

3.  1127,  ind.  Teulet,  Layelles,  t.  I,  n°  56  ;  vers  1129,  éd.  Teulet,  n»  59,  K. 
Bartsch,  Chrestomalhie provençale,  y  édit.  (Eiberfeld,  1875),  p.  47,  et  P.  Mcycr, 
Recueil  d'anciens  lexles,  no  43  ;  vers  1142,  ind.  Teulet,  0077,  éd.  Vaissetc,  t. 
V,  no  547  et  (ccccLi),  vu;  i-".  Mever,  Recueil,  n"46;  vers  1150,  ind.  Teulet, 
n"  m, éd.  Bihliolhique  de  l'Ecole  des  cl.mrtes,  t.  XVI  (  i8$4)5),  p.  579,  fac- 
similé  de  l'École  des  chartes,  ancien  fonds  n»  399  ;  vers  11 59,  éd.  Vaissete, 
no  652  (dxvii),  Bibliothèque  de  l'École  des  chartes,  t.  XVIII  (1857),  p.  571, 
Teulet,  no  161,    fac-similé  de  l'École  des  chartes,  ancien  fonds,  n"  409. 

4.  Éd.  P.  Meyer,  Recueil,  n°  44,  fac-similé  de  l'École  des  chartes,  ancien 
fonds,  no  144,  ind.  Teulet,  no  49. 

5.  Ind.  Teulet,  no  217,  éd.  Vaissete  t.  V,  no  667,  (vcdli),  Raynouard, 
Choix,  t.  II,  p.  71,  Bibliothèque  del'École  des  chartes,  t.  XXV  (1864),  p.  581, 
fac-similé  de  l'École  des  chartes,  ancien  fonds,  n"  542. 

6.  Vaissete,  t.  VIII,  no  20,  (xix),  m.  Teulet,  no  257,  Bartsch,  Chreslomalhie 
provençale,  p.  97. 

7.  Éd.  E.  Bondurand,  dans  les  Mémoires  de  l'Académie  de  Nimes,  7e  série, 
t.   V  (1882),  p.  47. 

8.  Il    faut    consulter    l'édiliou    donnée    d'après   l'original     par   Maximin 


350  C.    BRUNEL 

Nîmes),  connue  seulement  par  une  copie,  s»date  ne  peut  être 
avec  sûreté  fixée  au  xW^  siècle  '. 

Garonne  (Haute-).  —  Si  on  néglige  les  quelques  mots 
provençaux  rencontrés  dans  des  actes  latins  du  xii'  siècle  con- 
servés dans  le  cartulaire  de  l'abbaye  de  Saint-Sernin  de  Tou- 
louse ',  les  textes  en  langue  vulgaire  des  régions,  très  diverses 
au  point  de  vue  linguistique,  qui  ont  formé  ce  département 
peuvent  être  répartis  en  trois  groupes.  Le  plus  ancien  intéresse 
la  région  gasconne  méridionale  et  comprend  des  actes  de  la 
commanderie  de  Montsaunès  '  qui  remontent  au  milieu  du 
XII'  siècle,  une  charte  de  l'abbaye  de  Boulbonne  ^  (1162),  un 
accord  entre  l'évêque  de  Comminges  et  les  religieuses  de  Notre- 
Dame  de  Lumdieu  5  (i  189)  et  deux  actes  de  l'abbaj^e  de  Bonne- 
font  ^  écrits  à  la  fin  du  xir  siècle.  Un  autre  groupe,  provenant 
du  nord  du  département,  nous  est  transmis  dans  les  archives  de 
la  commanderie  de  Fronton  ".  Enfin,  c'est  à  la  partie  orientale, 

d'Hombres,  Comptes  rendus  de  la  Société  scientifique  et  littéraire  d'Alais, 
t.  II  (1870),  p.  233.  D'après  l'éditeur,  la  version  romane  serait  de  la  même 
main  que  la  version  latine  datée  de  1200,  mais  il  n'en  est  rien,  l'écriture  du 
texte  provençal,  que  j'ai  vu  moi-même,  est  du  milieu  du  xiiie  siècle. 

1.  Ed.  E.  Bondurand,  Coutumes  de  Saint-Gilles  (Paris,  191 5). 

2.  Éd.  C.  Douais  (Paris  et  Toulouse,  1887). 

3.  Cant.  de  Salies,  arr.  de  Saint-Gaudens.  A.  du  Bourg,  Histoire  du  grand 
prieuré  de  Toulouse  (Toulouse,  1882),  preuve  xxxvii  (11 56);  A.  Luchaire, 
Recueil  de  textes  de  l'ancien  dialecte  gascon  (Paris,  1 881),  no  4,  p.  5,  avec  fac- 
similé,  autres  éditions  dans  A.  Luchaire,  Etudes  sur  les  idiomes  pyrénéens  de 
la  région  française  (Paris,  1879),  p.  311,  et  S.  Mondon,  La  grande  charte  de 
Saint-Gaudens  (Paris,  1910),  p.  xxxv.  Autres  pièces  aux  archives  de  la  com- 
manderie (Archives  de  la  Haute-Garonne,  grand-prieuré  de  Toulouse),  dont 
on  a  dû  sans  doute  faire  aussi  partie  la  charte  conservée  à  la  Bibliothèque 
nationale,  Collection  de  Languedoc  (Bénédictins),  ms.  195,  no  i. 

4.  Comm.  de  Cintegabelle,  arr.  de  Muret.  Donation  par  Bernart  de  Laba- 
tut  copiée  dans  la  collection  Doat,  vol.  83,  fol.  49. 

5.  Abbaye  à  Fabas,  cant.  de  l'Isle-en-Dodon,  arr.  de  Saint-Gaudens. 
Copie  dans  la  collection  Doat,  vol.   100,  fol.  48. 

6.  Comm.  de  Proupiary,  cant.  de  Saint-Martory,  arr.  de  Saint-Gaudens. 
Ed.  A.  Luchaire,  Recueil  de  textes,  p.  102,  no  44,  et  Archives  du  Gers, 
série  I,  no  539,  n. 

7.  Arr.  de  Toulouse.  Fonds  de  la  commanderie  aux  Archives  de  la  Haute- 
Garonne,  grand-prieuré  de  Toulouse. 


L*EMPLOI    DU    PROVKNÇAL    DANS    LES    CHARTES  35  î 

aux  environs  de  Caraman  et  Lanta  ',  qu'a  trait  le  troisième  groupe 
constitué  par  des  actes  du  Trésor  des  chartes  dont  le  plus 
ancien  est  de  1 197. 

Gers.  —  Les  textes  gascons  du  moyen  âge,  imprimés  et 
manuscrits,  ont  été  indiqués  par  M.  G.  Millardet  dans  une 
bibliographie  ^  dont  je  ne  suis  pas  en  mesure  de  consulter  toutes 
les  données.  Je  me  contenterai  de  signaler  que  les  plus  anciens 
textes  romans  des  pays  ayant  formé  le  département  du  Gers  sont, 
pour  moi,  une  charte  de  1188  conservée  dans  le  cartulaire  de 
l'abbaye  de  Gimont  (arr.  d'Auch)  >,  un  acte  de  vente  donné  en 
1246,  probablement  à  Condom  4,  un  accord  entre  les  consuls 
d'Auch  et  le  vicomte  de  Lomagne  conclu  en  1247  >,  un  traité  fait 
l'année  suivante  à  Lectoure  entre  les  habitants  de  cette  ville  et 
les  Templiers  ^\  et  une  donation  faite  à  Auch  en  1251  en  faveur 
de  Tabbaye  de  Berdoues  (cant.  de  Mirande)  '. 

Gironde.  —  Le  nombre  des  documents  gascons  écrits  dans 
l'étendue  de  ce  département  est  très  considérable,  mais  leur  date 
ne  remonte  pas  plus  haut  que  le  xiii"  siècle.  Les  plus  anciennes 
pièces  sont,  semble-t-il,  de  1207  et  1234  et  proviennent  de  La 
Réole  ^.  Le  cartulaire  de  l'abbaye  de  Sainte-Croix  de  Bordeaux 
contient  des  actes  en  langue  vulgaire  depuis  1234  seulement  ■*. 

1.  Arr.  de  Villefranche.  1197  (ind.  Teulet,  Layettes,  n°  464)  ;  1198  (ind. 
ibid.,  no  477);  1199  (ind.  ibid.,  n»  572,  574,  577)  ;  1200  (ind.  ibid.,  n»  596, 
547)- 

2.  Le  domaine  gascon,  dans  la  Revue  de  dialectologie  romane,  t.  1  (1909), 
p.   129. 

5.  Ed.  Abbé  Clcrgeac  (Paris  et  Auch,  1905  ;  Archives  historiques  de  la  Gas- 
cogne, 2=  série,  fasc.  IX),  p.  445,  n°  cxxii. 

4.  Archives  nationales,}  322,  no  69,  indiqué  par  Teulet,  Layettes  du  Tré- 
sor des  chartes,  t.  II,  n°  3  540. 

5.  Ed.  P.  Lafforgue,  Histoire  de  la  ville  d'Auch  (Auch,  185  i),  p.  351. 

6.  Ed.  A.  du  Bourg,  Histoire  du  grand-prieuré  de  Toulouse,  p.  xxx\'ii, 
preuve  lvii. 

7.  Ed.  Abbé  Cazauran  (La  Haye,  1905),  p.  297,  no  445. 

8.  Archives  historiques  de  la  Gironde,  t.  I  (1859),  "°  Lxxxix  (cf.  t.  II, 
1860,  p.  264,  note)  et  no  xliii. 

9.  Éd.  A.  Luchaire,  Recueil  de  textes,  p.  117,  no  53.  Cf.  Archives  historiques 
delà  Gironde,  t.  XXVII  (1892),  p.  233,  no  ccxLiv. 


3  52  C.    BRÙNEL 

HÉRAULT.  —  Le  cartulaire  des  Guillems,  seigneurs  de  Mont- 
pellier', et  le  cartulaire  des  Trcncavels,  vicomtes  de  Béziers  -, 
contiennent  de  nombreux  serments  de  fidélité  écrits  en  latin 
farci  de  mots  romans.  Les  plus  anciens  remontent  à  la  première 
moitié  du  xi"^  siècle,  tels,  pour  me  borner  à  ceux  du  cartulaire 
resté  inédit,  les  serments  prêtés  à  Pierre,  vicomte  de  Béziers  et 
d'Agde,  par  son  frère  Guillaume  '  et  par  un  certain  Pons, 
fils  de  Frodillis  -*.  Des  pièces  qui  soient  entièrement  en  pro- 
vençal, les  premières  sont  les  serments  prêtés  vers  1059  cà 
Guillaume  IV,  seigneur  de  iMontpellier,  pour  le  château  du  Pou- 
get  >.  Depuis  cette  date,  le  cartulaire  des  Guillems  nous  en 
tournit  plusieurs  autres  qui  suivent  le  même  formulaire.  Le 
cartulaire  de  l'abbaye  de  Gellone  ^  contient  quelques  actes  du 
XII'  siècle  en  langue  vulgaire  ",  mais  les  originaux  de  ces  docu- 
ments  ont  tous  disparu,  et  nous  n'aurions  dans  la  région  aucune 
pièce  antérieure  au  xiiP  siècle  sur  laquelle  nous  puissions  faire 
sans  réserve  des  observations  linguistiques,  si  les  archives  du 
grand-prieuré  de  Toulouse  ne  nous  avaient  conservé  un  titre  de 
l'année    ii6é   dans  les    chartes  de   la   commanderie   de  Nar- 

1.  Éd.  A.  Montel,  dans  la  Revue  des  langues  romanes,  t.  III  (1874)6! 
suiv.  et  [A.  Germain],  Liber  instrumentorum  memorialiutn  (Montpellier, 
1884- 1886;  Société  archéologique  de  Montpellier). 

2.  Voir  ci-dessus,  notice  du  département  de  l'Aude. 

3.  Cart.  desTrenc,  fol.  175',  no  459,  éd.  Vaissete,  t.  V,  0°  209 (cLXXVii). 

4.  Cart.  des  Trenc,  fol.  174',  n"  456.  Autres  actes  de  même  nature  à  la 
fin  du  même  cartulaire,  dont  plusieurs  sont  copiés  dans  le  vol.  166  de  la 
collection  Doat. 

).  Cant.  de  Gignac,  arr.  de  Lodèvc.  Serment  par  Guillaume,  fils  de  Gui- 
denel,  Montel,  u"  c,  Germain,  no  cccclxxx  et  ccccLXXXiii.  Serment  par 
Bérenger,  fils  de  la  même,  éd.  Gariel,  Séries  episcoporuiii  MoiUispessulanen- 
sium,  t.  Il  (Toulouse,  1665),  p.  84,  Ch.  D' Aigrefeuille,  Histoire  de  la  ville 
de  Montpellier  (Montpellier,  1737),  p.  6,  éd.  La  Pijardière,  t.  I  (Montpellier, 
1879),  p.  10,  Vaissete,  t.  V,  n"  249  (ccix),  Raynouard,  Choix,  t.  II,  p.  58, 
Montel,  no  xcix,  Germain,  n°  cccclxxxi, 

6.  Saint-Guillem-du-Désert,  cant.  d'Aniane,  arr.  de  Montpellier. 

7.  Alaus,  Cassan  et  Meyniai,  Cartulaire  des  abbayes  d'Aniane  et  de  Gel- 
lone, t.  I  (Montpellier,  1898),  n"  ccc,  no  lxv  (serment  de  1122,  publié  égale- 
ment par  Bartsch,  Chrestomathie  proz'ençale,  y  édit.,  p.  47)  ;  no  ccclxviii 
(serment  de  1170),  n°  ccccxxxvi  (donation  entre  1106  et  11 20),  n"  dxu 
(partage  entre  11 51   et  11 54). 


L EMPLOI    DU    PROVENÇAL    DANS    LES    CHARTES  353 

bonne  relatives  à  Olargues  '  et  des  actes  de  la  tin  du  xW  siècle 
dans  celles  des  Templiers  de  Pézenas  -. 

Landes.  —  Les  chartes  gasconnes  de  cette  région  ont  fait 
l'objet  d'une  thèse  remarquable  de  M.  G.  Millardet  '.  Il  suffit 
de  signaler  que  les  pièces  les  plus  anciennes  sont  des  actes  des 
pays  de  Saint-Sever  et  Mont-de-Marsan  datés  de  125 1  et  1259  ■^, 
une  vente  du  château  de  Beyries  faite  à  Gaston,  vicomte  de 
Béarn,  en  1256  \  et  un  acte  de  1268  auquel  Paul  Meyer  a 
consacré  un  article  spécial  en  1874  ''. 

Loire  (Haute-).  —  Ce  département  est  fort  pauvre  en  docu- 
ments écrits  dans  la  langue  du  pays,  quelle  que  soit  l'époque  du 
moyen  âge  envisagée.  On  pourra  s'en  convaincre  par  la  note 
bibliographique  dont  Paul  Meyer  a  fait  précéder  une  publica- 
tion de  M.  U.  llouchon  ~.  Use  rencontre  quelques  mots,  voire 
quelques  phrases  romanes,  dans  des  actes  latins  du  cartulaire 
des  Hospitaliers  du  Velay,  qui  sont  de  la  seconde  moitié  du 
xii^  siècle  ^.Les  deux  plus  anciennes  chartes  de  la  région  écrites 
entièrement  en  provençal  sont  une  donation  aux  Templiers 
faite  vers  iijr  par  Pons,  vicomte  de  Polignac,  et  une  garantie 
donnée  vers  1176  par  Pons  de  Chalençon  à  la  collégiale  de 
Saint-Agrève  du  Puy  ''. 

1.  Ait.  de  Saint-Pons.  Donation  par  Amblart  Cairel  (liasse  i,  n"  3). 

2.  Arr.  de  Béziers.  Afferme  à  P.Benezeg  et  autres  (layette  9),  et  testament 
de  P.  Bertran  (layette  15,  n°  11). 

3.  Recueil  de  textes  des  anciens  dialectes  landais  (Paris,  19 10).  Les  textes 
figurent  sans  l'étude  linguistique  dans  le  t.  XLV  (1910)  à.QS  Archives  histo- 
riques de  la  Gironde. 

4.  Millardet,  p.  2  et  100. 

5.  Beyries,  comm.  du  Prêche,  cant.  de  Roquefort,  arr.  de  Mont-de-Mar- 
san. Musée  des  archives  départementales,  n°  86  et  A.  Luchaire,  Recueil  de  textes 
des  anciens  dialectes  gascons,  n°  3  5 . 

6.  Etude  sur  une  charte  landaise,  dans  Romania,  t.  III,  p.  433  et  463.  Cf. 
Alart,  dans  Revue  des  langues  romanes,  t.  VIII  (1875),  p.  19. 

7.  Bulletin  historique  et  philologique  du  Ministère  de  VlnUruction  publique, 
1912,  p.  430. 

8.  A.  Chassaing,  Cartulaire  des  Hospitaliers  du  Velay  (Pans,  1888). 

9.  Ces  deux  actes  ont  été  publiés  p.ir  M.  A.  Jacotin,  Preuves  de  la  mai- 
son de  Poligndc,  t.  I  (Paris,  1898),  no  59  et  69.  Le  premier  figure  aussi  sous 

Romania,  XLVUI.  25 


3  54  C.    BRUNEL 

Lot.  —  On  a  fait  un  grand  usage  de  la  langue  vulgaire 
dans  les  chartes  du  Quercy,  mais  les  archives  de  la  partie  de  ce 
pays  avant  formé  le  département  du  Lot  sont  pauvres  en  docu- 
ments anciens.  Le  plus  ancien  texte  provençal  de  la  région  est 
un  état  des  cens  appartenant  à  Aimeric  de  S'-Céré  '.  Il  a  été  écrit 
au  milieu  du  xW^  siècle.  Les  chartes  de  la  commanderie  de  La 
Tronquière  contiennent  trois  pièces  écrites  dans  le  même  idiome, 
dont  la  plus  ancienne  est  de  1148  ^.  L'érudit  L.  Lacabane,  ori- 
ginaire du  département  du  Lot,  avait  réuni  une  collection  d'actes 
en  langue  du  pays,  qui  est  entrée  à  la  Bibliothèque  nationale  ; 
elle  remonte  à  1232  5.  La  notice  des  franchises  données  par 
l'abbé  de  Tulle  aux  hommes  de  Rocamadour  est  d'une  dizaine 
d'années  antérieure,  mais  le  texte  de  ce  document  est  transmis 
d'une  fitçon  peu  sûre  '♦. 

Lot-et-Garonne.  —  Les  archives  communales  de  la  ville 
d'Agen  conservent  une  série  d'actes  en  langue  vulgaire  qui  sont 
les  plus  anciens  de  la  région.  Ils  ont  été  publiées  par  A.  Magen 
et  G.  Tholin  ^,  et  quelques-uns  d'entre  eux  -ont  fait  l'objet 
de  fac-similés  pour  l'enseignement  de  l'École  des  chartes.  La 
pièce  la  plus  ancienne  et  en  même  temps  la  plus  intéressante 
est  la  charte  des  coutumes  de  la  ville  d'Agen  donnée  en  1197  ^. 

Lozère.  —  Nous  avons  conservé,  pour  le  Gévaudan  comme 
pour  certaines  régions  voisines,  des  serments  en, provençal  qui 

le  no  I  du  Cartiilaire  des  Hospitaliers  du  Vehy  et  a  été  réimprimé  d'après 
cette  édition  par  M.  Fabre,  dans  les  Annales  du  Midi,  t.  XXIII  (191 1), 
p.  169. 

1.  Bibliothèque  nationale,  ms.  fr.  26375,  ^o^-  ^^-  Saint-Céré,  arr.  de 
Figeac. 

2.  Arr.  de  Figeac.  Voir  Marquis  d'Albon,  Cartiilaire...  du  Temple,  n^  dxiv, 
et  le  fonds  de  la  commanderie  aux  Archives  de  la  Haute-Garonne,  grand- 
prieuré  de  Saint-Gilles. 

3.  Bibliothèque  nationale,  ms.  nouv.  acq.  lat.  1661.  Plusieurs  pièces  ont 
été  reproduites  en  fac-similé  pour  l'Ecole  des  chartes. 

4.  Acte  fait  à  Rocamadour  en  1223,  éd.  Clément-Simon,  Archives  histo- 
riques de  la  CorrèT^e,  t.  I,  p.  17,  no  m,  d'après  une  copie  de  171 3,  et  E. 
Rupin,  Roc-Amadour  {Vâm,  1904),  p.  352. 

5.  Archives  viiinicipitles  d'Agen, t.  I  (Viliencuvc-sur-Lot,  1876). 

6.  Fac-similé  de  l'Ecole  des  chartes,  ancien  fonds,  no  558. 


L  EMPLOI    DU    PROVENÇAL    DANS    LKS    CHARTES  355 

remontent  à  la  fin  du  xr'  siècle.  Nulle  part  ailleurs  la  série  de 
ces  documents  ne  présente  tant  d'originaux.  Je  n'en  connais  pas 
moins  de  onze  conservés  au  Trésor  des  chartes,  aux  Archives  de 
la  Lozère  et  aux  Archives  des  Bouches-du-Rhône.  Le  plus 
ancien  est  de  1134.  Outre  ces  serments,  nous  possédons  encore 
parmi  les  actes  en  langue  vulgaire  antérieurs  au  xiii*  siècle  une 
pièce  d'un  grand  intérêt  qui  est  le  testament  de  l'évêque  de 
Mende  Aldebert  II,  mort  en  1109  '. 

Puy-de-Dôme.  —  Le  cartulaire  de  rabba3^e  de  Sauxillanges  * 
contient  quelques  listes  de  cens  du  xii'^  siècle  écrites  en  langue 
vulgaire,  mais  le  texte  est  des  moins  sûrs,  ce  cartulaire  n'étant 
connu  que  par  une  copie  de  Baluze.  Heureusement,  nous  avons 
un  témoignage  des  plus  riches  et  des  plus  intéressants  de  la 
langue  parlée  à  Clermont  en  1194  dans  le  testament  original 
dePétronille  de  Bouillon  K  Nous  possédons  encore  trois  autres 
textes  romans  à  peu  près  du  même  temps  :  les  coutumes  de 
Montferrand,  données  vers  la  même  date,  et  transmises  par  le 


1.  Toutes  ces  pièces  sont  indiquées  dans  mon  article  :  Docuiiients  Jincriiis- 
tiqves  du  Gèvaudan,  paru  dans  la  Bibliothèque  de  r Ecole  des  chartes,  t.  LXXVII 
(1916),  p.  5.  Ajouter:  2  bis.  Début  du  xiie  siècle.  Partage  entre  Girbert  [de 
Peire]  et  son  frère.  Copie  du  même  temps,  aux  Archives  nationales,  J  304, 
ind.  Teu-let,  n»  201.  —  5.  Fac-similé  de  l'Ecole  des  chartes,  ancien  fonds, 
no  587.  —  9.  Original  aux  Archives  des  Bouches-du-Rhône,  B  278.  —  14  bis. 
II 58.  Serment  prêté  par  Rigal  de  Saint-Juéry  à  Aldebert,  évèque  de  Mende, 
de  tenir  fidèlement  le  château  de  Saint-Juéry  (copie  du  xiv^  s.).  Archives  de 
la  Lozère,  G  147,  fol.  12  v°.  —  17  bis.  1184.  Accord  entre  le  chapitre  de 
Mende  et  André  Chabrier  (copie  du  xiiies.).  Archives  de  la  Lozère,  G  108 1, 
fol.  X  v»  et  XI  vo.  —  17  ter.  1 185,  4  octobre.  Donation  au  même  chapitre  par 
Pierre  Malbec  (même  registre,  fol.  xxxiv  vo).  —  19  bis.  Chartes  diverses  du 
xiie  siècle  pour  le  prieuré  du  Rozier  (Enlraigas),  dans  le  Cartulaire 
d'Aniane,  éd.  Cassan  et  Mevnial  (Montpellier,  1900),  n"^  cxcn,ccii,cciv,cc, 
ccxi,  et  les  hommages  postérieurs  à  121 9  indiqués  dans  mon  article  : 
Formes...  du  pronom  personnel  dans  Fancien  dialecte  du  Gévaudan,  Romania, 
t.  XLV  (1918-1919),  p.  84. 

2.  Publié  par  H.  Doniol  (Clermont,  1864,  Académie...  de  Clermont- 
Ferrand).  Sauxillanges,  arr.  d'Issoire. 

3.  Bibliothèque  nationale,  manuscrit  latin  171 17,  fol.  240.  Fac-similé  de 
l'Ecole  des  chartes,  ancien  fonds,  no  452,  et  codicille  de  1204,  ibid.,  fol.  225. 


336  C.    BRUNEL 

vidimus  '  (1273)  d'une  confirmation  de  12-19,  un  serment  très 
court  prêté  par  Robert,  évèque  de  Clermont  ^,  transmis  par  un 
vidimus  de  1284,  et  un  accord  avec  le  dauphin  d'Auvergne  ', 
conservé  en   original. 

Pyrénées  (Basses-).  — Les  riches  archives  de  ce  département 
abondent  en  pièces  écrites  en  gascon  et  en  béarnais  à  partir  du 
milieu  du  xni^  siècle.  Antérieurement,  les  documents  en  langue 
vulgaire  sont  rares.  Le  livre  d'or  de  Bayonne,  écrit  au  xiv^  siècle, 
renferme  deux  notices  attribuées  à  la  lin  du  xii=  siècle  K  On 
trouve  dans  le  Trésor  des  chartes  de  France  trois  pièces  origi- 
nales de  1246  qui  ont  été  données  à  Orthez  par  Jean  Martin, 
commandeur  de  l'Ordre  de  Saint-Jacques  en  Gascogne  5.  Il  faut 
passer  ensuite  à  l'année  1252  pour  rencontrer  un  nouveau  texte 
en  langue  vulgaire  dans  une  charte  du  pays  de  Soûle  conser- 
vée au  British  Muséum  ^. 

Pyrénées  (Hautes-).  —  Le  cartulaire  des  vicomtes  de  Lave- 
dan  dit  livre  vert  de  Bénac  contient  plusieurs  textes  gascons 
dont  les  plus  anciens  sont  des  environs  de  11 16  et  1140  '.  Le 
cartulaire  de  Bigorre  nous  a  transmis  trois  notices  en  langue 
vulgaire  de  la  fin  du  xii''  siècle  ^.  La  série  des  pièces  en  langue  du 
pays  comprend  ensuite,  dans  l'ordre  chronologique,  une  charte 
pour  la  commanderie  de  Bordères  '^,  une  confirmation  donnée 

1.  Éd.  E.  Teilhard  de  Chardin,  La  première  charte  des  coutumes  de  Moiit- 
fcrniiid,  dans  les  Annales  du  Midi,  t.  III  (1891),  p.  283. 

2.  Publié  en  dernier  lieu  par  H. -F.  Rivière,  Histoire  des  institutions  d'Au- 
vergne, t.  II  (Paris,  1874),  p.  239. 

3.  Archives  nationales,  K  1146,  n"  10  bis. 

4.  Éd.  A.  Luchaire,  Recueil  de  textes  de  l'ancien  dialecte  gascon,  0°  32,  53, 
et  J.  Bidache,  Le  livre  d'or  de  Bayomie  (Pau,  1906). 

5.  A.  Teulet  en  a  analysé  deux  dans  les  Layettes  du  Trésor  des  chartes,  t.  I, 
uos  3528-9.  La  troisième  est  le  numéro  54  du  Recueil  d'anciens  textes  de  Paul 
Meyer  (fac-similé  de  l'École  des  chartes,  ancien  fonds,  n»  145),  le  no  26  du 
recueil  d'A.  Luchaire,  et  le  n"  481  du  t.  V  des  Layettes  du  Trésor  des  chartes. 

6.  Éd.  C.  Bémont  et  P.  Meyer,  Romania,  t.  V  (1876),  p.  571. 

7.  Éd.  Balencie,  Société  académique  des  Hautes-Pyrénées,  Bulletin  documen- 
taire, t.  I  (1901-1902),  nos  V  et  IX. 

8.  A.  Luchaire,  Recueil  de  textes  de  l'ancien  dialecte  o^ascon,  p.   13  à  17. 

9.  Bordères-sur-l'Echez,  cant.  de  Tarbes.  Éd.  A.  du  Bourg,  Histoire  du 
grand-prieuré  de  Toulouse,  preuves,  n°  lxviii. 


L EMPLOI  DU  PROVENÇAL  DANS  LES  CHARTES      357 

en  12)1  des  coutumes  de  Baguères  octroyées  en  1171  ',  un 
engagemement  de  dîme  ;\  l'évèque  de  Bigorre  (1257)  %  un 
règlement  municipal  de.Bagnères  (1260)  '. 

Tarn.  —  Les  chartes  provençales  de  l'Albigeois  sont  nom- 
oreuses  et  anciennes.  Elles  comprennent  plus  de  soixante  origi- 
naux antérieurs  au  xiii*  siècle.  Dans  ce  pays,  comme  dans  ceux 
qui  l'avoisinent  au  sud,  la  langue  vulgaire  apparaît  d'abord 
dans  quelques  passages  de  serments  écrits  en  latin  barbare  et 
conservés  surtout  dans  le  cartulaire  des  Trencavels,  vicomtes 
d'Albi,  puis  de  Béziers  •♦.  Les  plus  anciens  paraissent  être  ceux 
auxquels  Dom  Vaissete  a  attribué  assez  légèrement  les  dates 
approximatives  de  985  et  989.  Ils  intéressent  le  château  de 
Lautrec  (arr.  de  Castres)  >.  Bon  nombre  de  ces  serments  sont 
adressés  au  vicomte  Aton  II,  fils  de  Gauciane,  mort  vers  1P32  ^. 
Une  charte  originale  de  1092,  ayant  trait  à  un  procès  devant 
l'évèque  d'Albi  entre  l'abbé  de  Saint-Benoît  de  Castres  et  un 

r.  Bagnère-de-Bigorre.  Ed.  Luchaire,  p.  20,  et  Soutras  et  Dejeanne,  dan 
le  Bulletin  de  la  Société  Ranioiul,  1882,  p.  155. 

2.  Luchaire,  p.  28. 

3.  Musée  des  archives  departeiiieiitales,  n°  88,  Luchaire,  p.  32,  et  Soutras  e 
Dejeanne,  dans  le  Bulletin  de  la  Société  Ratnoiid,  1883,  p.  69. 

4.  Voir  ci-dessus  la  notice  du  département  de  l'Aude. 

5.  Serment  par  l'évèque  Frotier,  fils  d'Ertneudructa,  à  Isarn,  fils  de  Ran- 
gart,  Cartulaire  des  Trencavels,  fol.  30',  no  loi,  éd.  Vaissete,  t.  V  (1875), 
no  1 39  (cxxi),  Raynouard,  Choix,  t.  II,  p.  48  et  42,  et  A.  Girj',  Manuel  de  diplo- 
matique, p.  466,  note  I.  Il  s'agirait  d'un  évéque  de  Cahors,  suivant  Vaissete, 
t.  IV  (1872),  p.  106  (notexxi).  Serment  par  le  vicomte  Sicart,  fils  d'^z7f;-«a,  à 
Frotier,  évéque,  fils  de  Hennendntcta,  Cart.  des  Trenc,  fol.  m,  no  345,  éd. 
Vaissete,  t.  V,  n»  148  (cxxvi),  Raynouard,  p.  49.  Dans  l'analyse  qui  précède 
l'acte  publié  dans  la  dernière  édition  de  VHistoire  de  Languedoc,  on  a  ajouté 
à  tort  au  nom  de  Frotaire  :  «  évéque  d'Albi.  » 

6.  Serment  pour  le  château  de  Dourgne  (arr.  de  Castres)  par  Guillaume, 
fils  d'Alix,  Cart.  des  Trenc,  fol.  8,  no  31,  éd.  Vaissete,  no  185  (eux)  et  K. 
Bartsch,  Chrestomathie  provençale,  3e  édit.,  p.  7;  pour  le  même  château  par 
Bernart,  fils  de  Godlia,  Cart.  des  Trenc,  fol.  8,  no  30  ;  pour  Auriac  (cant.  de 
Caraman,  arr.  de  Villefranche,  Haute-Garonne)  par  Odalric  et  Bernart,  fils 
d'Alix,  Cart.  des  Trenc,  fol.  9,  no  34,  etc.,  voir  le  Cart.  des  Trenc,  nos  4^^ 
50,  63,  75,  77,  78,  184.  De  nombreux  serments  analogues  de  date  posté- 
rieure sont  contenus  dans  ce  cartulaire,  quelques-uns  sont  reproduits  dans 
Vaissete  et  Ravnouard. 


^jS  C.    BRUNEL 

certain  Guillaume  Donat,  est  aussi  rédigée  en  latin  farci  de 
roman  '.  Les  premiers  serments  écrits  entièrement  en  langue 
vulgaire  ont  été  prêtés  à  Bernart  Aion  IV,  fils  d'Ermengart,  qui 
fut  vicomte  d'Albi  de  1074  environ  à  1129  :  ils  concernent  le 
château  de  Villemur  ^  (arr.  de  Toulouse),  l'église  de  Mon- 
laiuol  5,  les  châteaux  de  Vintrous  (arr.  de  Castres),  Hautpoul 
et  Saint-Amans  *,  enfin  le  château  de  Penne  5  (arr.  de  Gaillac), 
D'autres  serments  prêtés  pour  ce  dernier  château  au  vicomte 
Roger  I"  (1129-1150)  sont  également  tout  en  provençal  '^\ 
comme  celui  que  rendit  au  même  seigneur  Raimon  de  Castlar 
pour  les  châteaux  de  Lavaur  et  Saint-Félix  "  et  deux  autres 
intéressant  le  château  de  Vieussan  '^.  C'est  en  langue  vulgaire 
que  le  vicomte  Roger  donne  en  1 136  les  coutumes  d'Ambialet  '. 
Une  série  d'actes  provençaux  relatifs  pour  la  plupart  aux  sei- 
gneurs de   Dourgne  (arr.   de  Castres)  nous  fournit  des  docu- 

1.  Jolibois,  Charte  de  Montre colet,  dans  la  Revue...  du  Tarji,  t.  IV  (1883), 
p.  140,  avec  fac-similé. 

2.  Serment  par  Bertran,  fils  d'Agnès,  Cart.  des  Trenc,  fol.  164,  no  432. 
5.  Serment   dont  l'auteur  n'est  pas  nommé,   Cart.  des   Trenc,  fol.  48', 

no  144. 

4.  Hautpoul,  comm.  et  cant.  deMazamet,  arr.  de  Castres,  Saint-Amans-la 
Bastide  (arr.  de  Castres).  Serment  par  Arnal,  fils  de  Dias,  Cart.  des  Trenc, 
fol.  5,  no  15  (Doat  166,  fol.  14). 

5.  Serment  par  Pierre  et  Bernart,  fils  de  Girberge,  Cart.  des  Trenc,  fol.  23, 
no  86. 

6.  Serments  prêtés  par  Guillaume  de  Penne,  fils  de  Bérengère,  Cart.  des 
Trenc,  fol.  10',  no  42,  par  Amelh  de  Penne,  fils  de  Bérengère,  Uy'id.,  no  43, 
par  Raimon  Amelh  et  Olivier,  fils  de  Béatrix,  ibid.,  no 44  et  fol.  23',  no  88, 
par  Pierre  Guillaume,  fils  de  Gerberge,  ihid.,  fol.  11,  n»  45.  Ces  pièces  .sont 
copiées  dans  Doat  165,  fol.  202-208.  Cf.  Vaissete,  no  532  (ccccxLii),  ix-xi, 
Raynouard,  t.  II,  p.  69. 

7.  Cart.  des  Trenc,  fol.  21,  no  80  (Doat  167,  fol.  93).  Il  s'agit  de  Lavaur 
«  in  parrochia  de  Sancto  Elario  »  et  de  Saint-Félix,  cant.  de  Revel,  arr.  de 
Villefranche  (Haute-Garonne). 

8.  Cant.  d'Olargues,  arr.  de  Saint-Pons.  Serments  rendus  aux  vicomtes 
de  Bruniquel  (Bourniquet,  comm.  de  Sorrèze,  cant.  de  Dourgne),  à  Aton,  fils 
deGuilhelme(i  126-1 139  ;  cf.  Vaissete,  IV,  p.  170),  par  Guillaume  d'Olargues, 
Cart.  des  Trenc,  fol.  46,  n"  139;  à  Pierre,  fils  de  Guillaume  Aton,  en  1129, 
par  Odalric,  fils  de  Fideta,  ihid.,  fol.  158',  no  420  (Doat  166,  fol.  150). 

9.  C.  Compayré,  Etudes  sur  V Albigeois  (Albi,  1841),  p.  332.  Ambialet, 
cant.  de  Villefranche,  arr.  d'Albi.  Edition  d'après  une  copie  de  1640  d'une 
autre  copie  de  1604. 


L EMPLOI    DU    PROVENÇAL    DANS    LES    CHARTES  359 

mcnts  depuis  ir6o  '.  D'autres  donnés  par  Roger  II,  vicomte 
d'Albi  et  de  Béziers,  sont  datés  de  1190  \  Ce  sont  les  archives 
ecclésiastiques  qui  ont  conservé  le  plus  grand  nombre  de  pièces 
de  même  langue.  Ces  chartes  remontent  pour  le  prieuré  de 
Ségur  aux  environs  de  1130  ',  pour  l'archevêché  d'Albi  h 
1140  S  pour  la  commanderie  de  Vaour  (arr.  de  Gaillac)  à 
1143  \  pour  l'abbaye  de  Candeil  à  1153  ^,  pour  la  comman- 
derie de  Raissac  à  1157  ■?,  pour  l'abbaye  de  La  Salvetat  à 
iiéi  ^  et  pour  le  chapitre  cathédral  d'Albi  à  1176  '^. 

Tar\-et-Garonne.  —  Les  plus  anciens  actes  provençaux 
provenant  de  localités  du  département  de  ce  nom  forment  plu- 
sieurs groupes.  L'un  est  constitué  par  des  chartes  du  chapitre 
abbatial  de  Moissac  remontant  au  début  du  xii*^  siècle'",  la  plus 
ancienne  pièce  explicitement  datée  étant  de   1170.  Un  autre 

1.  Originaux  aux  Archives  nationales,  voir  A.  Teulet,  Layettes  du  Trésor 
des  chartes,  t.  I,  no  85  (P.  Meyer  Recueil  d'anciens  textes,  no  47),  no  186,  187 
(1165),  243  (vers  1173),  etc.  Voir  E.  Cabié,  Les  seigneurs  et  h  château  de 
Dourgne  (Castres,  1880),  et  Revue...  du  Tarn,  t.  I  (1875),  p.  300. 

2.  Actes  passés  au  cliâteau  de  Lombers  (cant.  de  Réalmont,  arr.  d'Albi) 
relatifs  aux  leudes  d'Albi,  Doat  168,  fol.  301  et  303. 

3.  Originaux  publiés  par  E.  Cabié,  Chartes  du  prieuré  de  Ségur  (1889, 
supplément  3.  \à  Revue . . .  du  Tarn).  Le  Ségur,  aujourd'hui  Monestiès,  arr. 
d'Albi. 

4.  Doat  105,  fol.  50,  fol.  71  (1171),  fol.  79(1 172),  fol.  89  (1185),  etc. 

5.  Vaour,  arr.  de  Gaillac.  Cartulaire  écrit  en  1202,  éd.  C.  Portai  et  E. 
Cabié  (Paris  et  Toulouse,  1894;  Archives  historiques  de  F  Albigeois,  t.  I). 

6.  Doat  114,  fol.  I,  fol.  66  (1195),  fol.  83  (1189),  etc.  Candeil,  comm. 
de  La  Bessière,  cant.  de  Cadalen,  arr.  de  Gaillac. 

7.  Originaux  aux  archives  départementales  de  la  Haute-Garonne,  com- 
manderie de  Raissac  (cant.  de  Montredon,  arr.  de  Castres),  no  394,  413 
(1161),  130(1171),  180(1171),  131  (1174),  460(1181),  251  (1181),  132 
(1183),  etc. 

8.  Originaux  à  la  Bibliothèque  nationale.  Collection  de  Languedoc  (Béné- 
dictins), vol.  192,  no  4,  7  (i  188),  8  (i  198),  etc.  La  Salvetat,  comm.  de  Mont- 
dragon,  cant.  de  Lautrec,  arr.  de  Castres. 

9.  Doat  105,  fol.  83,  89  (1 177),  105  (1189),  123  (1195),  et  manuscrit  de  la 
bibliothèque  d'Albi,  no  7,  voir  Catalogue  général  des  manuscrits  des  RiHiothèques 
publiques  des  départements,  t.  I  (Paris,  1849,  in-40),  p.  483. 

10.  Acte  original  à  propos  de  la  dimcdeSaint-Germain-de-Livron  (Lacapelle- 
Livron,  cant.  de  Caylus,  arr.  de  Montauban),  Archives  de  Tarn-et-Garonue, 


360  C.    BRUN  KL 

renferme  des  documents  du  fonds  du  chapitre  de  Saint-Antonin 
(arr.  de  Montauban),  dont  le  plus  ancien  passe  à  tort  pour  être 
de  1103  '  :  il  n'en  est  point  d'antérieur  à  1175  -.  On  trouve 
parmi  les  chartes  de  l'abbaye  de  Beaulieu  des  textes  de  même 
langue  qui  remontent  à  1171  ',  et  dans  le  fonds  du  grand 
prieuré  de  Toulouse,  de  nombreuses  pièces  semblables,  dont 
1  une,  relative  à  Orgueil,  a  été  donnée  vers  Tannée  113  5  ■*.  Les 
deux  derniers  groupes  que  nous  signalerons  sont  représentés 
par  des  documents  d'archives  communales.  La  plus  belle  série 
est  conservée  cà  la  mairie  de  Saint-Antonin  >.  L'autre  fait  partie 
des  archives  de  la  ville  de  Montauban  ''. 

G  633,  éd.  Vaisscte,  t.  V,  n"  311  (cclix),  vers  1160.  Accord  original  avec 
Guiraut  de  Montvalran  (1170),  Archives  de  Tarn-et-Garonne,  G  604,  etc. 

1.  F.  Galabert,  Album  de  paléographie  et  de  diplomatique  (Toulouse,  19 12), 
xiie  siècle,  pi.  II,  no  i.  Un  élément  de  la  date  a  été  omis  par  le  scribe,  car 
les  témoins  de  la  pièce  se  retrouvent  tous  dans  des  chartes  du  dernier  quart 
du  xii=  siècle  publiées  dans  le  cartulaire  de  Vaour,  sur  lequel  voir  la  notice 
du  département  du  Tarn.  Cf.  mon  étude  dans  les  Annales  du  Midi,  1922. 

2.  Accord  avec  les  Templiers,  Archives  de  Tarn-et-Garonne,  G  873. 
Accord  avec  P.  Pelât  (1177),  ihid.,  G  990.  Accord  avec  les  Tetnpliers  de 
Montricoux  (cant.  de  Négrepelisse,  arr.  de  Mautauban),  1192,  éd.  Cabié, 
Cartulaire  de  Vaour,  p.  106,  etc. 

3.  Engagement  par  Bernart  de  Murcl,  Bibliothèque  nationale,  ms.  nouv. 
acq.  lat.  1698,  n°s  4  et  5.  Engagement  par  dame  Vierna  et  Daidé  Grimais 
(1176J,  ihid.  no  8,  etc.  Beaulieu,  comm.  de  Ginals,  cant.  de  Saint-Antonin. 

4.  Orgueil,  cant.  de  Grisolles,  arr.  de  Castelsarrasin.  Ed.  A.  du  Bourg, 
Histoire  du  grand-prieuré  de  Toulouse,  p.  xxv,  pièce  LV  ;  Galabert,  dans  le 
Bulletin  de  la  Société  archéologique  de  Tarn-et-Garonne,  X .  XXIX  (i90i),p.  380; 
J.  Delaville  le  Roulx,  Cartulaire  général  de  Tordre  de  S. -Jean  de  Jérusalem,  t.  I 
(1894),  p.  43,  no  51.  Donation  originale  de  la  dîme  de  Dieupentale  (cant.  de 
Grisolles)  faite  en  1151,  Archives  delà  Haute  Garonne,  commanderie  de 
Montpelegri,  liasse  i.  Division  du  château  de  Paris  (Parisot,  cant.  de  Saint- 
Antonin),  éd.  avec  fac-similé,  J.  Lombard,  P(7?-z5o/ (Toulouse  et  Paris,  1902), 
p.  412,  etc. 

5.  Coutumes  de  la  ville  (entre  1140  et  1144),  éd.  Champollion-Figeac, 
Documents  historiques  inédits,  t.  II  (1843),  p.  12,  Baron  de  Gaujal,  Études 
historiques  sur  le  Rouergue,  t.  I  (1858),  p.  275,  R.  Latouche,  Bulletin  philolo- 
gique et  historique  du  Comité  des  travaux  historiques  et  scientifiques,  1920,  p.  257. 
—  F.  Galabert,  Album  de  paléographie  et  de  diplomatique,  xii^  siècle,  pi.  II, 
pièce  5  (1164).  —  Ibidem,  pi.  III,  pièce  2  (1175),  etc.. 

6.  Voir  Devais,  Histoire  de  Montauban  (Montauban,  1855),  actes  depuis 
114),  publiés  d'après  un  cartulaire. 


l'emploi  du  provençal  dans  les  chartes  361 

Var.  —  Il  n'est  point  de  département  du  midi  de  la  l'nmce 
plus  pauvre  que  celui-ci  en  documents  anciens  écrits  en  langue 
vulgaire.  Paul  Meyer,  qui  a  fait  des  textes  provençaux  de  la 
région  une  recherche  diligente,  n'en  a  point  trouvé  qui  soient 
antérieurs  aux  comptes  consulaires  de  Toulon,  dont  le  plus 
ancien  est  de  l'année  1385  '. 

Vaucluse.  —  On  trouve  peu  de  chartes  originales  anciennes 
qui  donnent  des  témoignages  de  la  langue  parlée  au  moyen 
âge  dans  cette  région.  Louis  Blancard  en  a  publié  une  qui  est 
un  hommage  prêté  entre  les  années  iior  et  11 10  par  Ermes- 
sen,  vicomtesse  d'Avignon,  à  Adélaïde  II,  comtesse  de  la  Haute- 
Provence  \  Sont  à  peu  près  du  môme  temps,  ou  quelque  peu 
postérieurs,  une  dizaine  d'actes  analogues  conservés  dans  les 
cartulaires  du  chapitre  d'Avignon  >  et  du  chapitre  d'Apt  +.  Le 
cartulaire  de  la  commanderie  de  Roaix  >,  sise  près  de  Vaison 
(arr.  d'Orange),  renferme  quelques  donations  en  provençal  qu'on 
peut  attribuer  au  milieu  du  xii®  siècle.  Vers  ri8o,  Dragonet, 
seigneur  de  Mondragon  ^,  fit  rédiger  en  langue  vulgaire  l'acte  du 
partage  qu'il  fit  entre  ses  fils.  Deux  exemplaires  de  cette  charte 
en  forme  de  chirographe  ont  été  publiés,  l'un,  par  M.  le  cha- 
noine Ulysse  Chevalier,  d'après  un  original  dont  la  trace  est 
perdue  ",  l'autre,  par  le  chanoine  Albanès  ^,  d'après  la  pièce  86 


1.  .\rchives  communales  de  Toulon,  CC  115.  On  trouvera  des  textes  de 
cette  ville  un  peu  postérieurs  dans  O.  Teissier,  Histoire  de  Toulon  (Paris, 
1869). 

2.  Revue  des  Sociétés  savantes,  4'  série,  t.  X  (1869),  p.  486,  édition  repro- 
duite par  P.  Meyer,  Recueil  d'anciens  textes,  n°  42  et  le  chanoine  Albanès, 
Gallia  christiana  novissima,  t.  I,  Instrumenta  (iSg(^),  col.  201. 

3.  Archives  départementales  de  Vaucluse,  G  27  (xiie  siècle),  nos  xlvii,  l, 
LXiii  à  Lxx  de  l'édition  dont  M.  Duprat  a  eu  l'obligeance  de  me  communi- 
quer les  épreuves.  Le  n"  lxiii  est  un  état  de  cens. 

4.  Bibliothèque  nationale,  ms.  latin    17778  (xviie  s.),  fol.  10. 

5.  Publié  par  M.  le  chanoine  U.  Chevalier,  Chartulariutn  donius  Tenipli 
Herosolimitani  de  Roais,  dans  son  Cartulaire  des  Hospitaliers  et  des  Templiers 
en  Daupbiné  (Vienne,  1875  ;  Collection  de  cartulaires  dauphinois,  t.  III),  p.  59- 
136. 

6.  Canton  de  Bollène,  arr.  d'Orange. 

7.  Chartes  de  la  Provence  et  du  Rouergue,  dans  la  Revue  des  Sociétés  savantes, 
5e  série,  t.  II,  p.  368. 

8.  Vie  de  saint  Beneief  (MarseïWe,  1876),  p.  37. 


3^2  C.    BRUNEL 

du  chartricr  de  Moudnigon  qui  fiiit  partie  des  archives  de  Tar- 
chevêché  d'Arles. 

Vienne  (Haute-).  —  En  consultant  la  bibliographie  don- 
née par  A.  Leroux  ",  on  voit  que  les  plus  anciens  textes 
romans  provenant  de  localités  de  ce  département  forment  trois 
groupes.  Celui  qui  contient  les  pièces  de  date  le  plus  reculée 
est  le  cartulaire  de  l'aumônerie  de  Saint-Martial  de  Limoges, 
dont  l'écriture  paraît  de  la  fin  du  xi'^  siècle  ^.  Le  cartulaire  du 
prieuré  de  l'Artige,  près  de  Limoges,  contient  quelques  actes 
en  langue  vulgaire  remontant  à  1125  environ  '.  Le  troisième 
groupe  comprend  cinq  donations  originales  faites  vers  1140  par 
les  seigneurs  de  Peyrat-le-Château  au  prieuré  d'Aureil,  sis  non 
loin  de  Limoges  '. 

*  * 

On  voit,  d'après  ce  relevé,  que  les  plus  anciennes  chartes 
provençales  sont  des  serments  de  fidélité,  malheureusement 
courts  et  rédigés  suivant  un  formulaire  à  peu  près  identique 
dans  toutes  les  régions.  Leur  conservation  en  langue  vulgaire 
est  due  en  partie  à  la  même  cause  qui  nous  a  valu  la  transmis- 
sion des  serments  de  Strasbourg.  Comme  on  l'a  déjà  remarqué  >, 
il  faut  l'attribuer  au  désir  de  reproduire  sans  traduction,  qui 
pourrait  fausser  le  sens,  des  formules  consacrées  d'engagement 
grave.  Sont  aussi  parmi  les  pièces  romanes  de  date  le  plus  recu- 

1.  Voir  ci-dessus  l'article  du  département  de  la  Corrèze. 

2.  Ed.  A.Leroux,  E.  Molinicr  et  A.  Thomas,  Docuineiits  historiques  sur  la 
Marche  et  le  Limousin,  t.  II  (1885  ;  Société  archéologique  et  historique  dti  Limou- 
sin), p.    4. 

3.  Éd.  G.  de  Senneville,  Cartulaire  de  VArtige,  dans  le  Bulletin  de  la 
Société  ...  du  Limousin,  t.   XLVIII  (1900),  p.  329. 

4.  Éd.  A.  Leroux,  E.  Molinier  et  A.  Thomas,  ouvrage  cité,  t.  I  (1885), 
p.  148-153,  Recueil  de  fac-similés  de  l'Ecole  des  chartes  (1887),  no  147-8,  G. 
de  Senneville,  Cartulaire  d'Aureil,  dans  le  Bulletin  de  la  Société. ..du  Limousin, 
t.  XLVIII  (1900),  p.  I.  L'une  d'entre  elles  est  publiée  à  nouveau  dans  A. 
Leroux,  Le  Massif  central,  t.  III  (Paris,  1898),  p.  6. 

5.  P.  Rajna,  A  cosa  si  deva  la  conservaiione  deigiuramenti  di  Strasburgo,  dans 
Romania,  t.  XXI  (1892),  p.  60.  Voir  également  Alart,  Revue  des  langues 
romanes,  t.  III  (1872),  p.  268. 


l'emploi  du  provençal  dans  les  chartes  363 

lée  des  dénombrements  de  possessions.  Le  grand  nombre  des 
noms  de  lieu  connus  seulement  sous  leur  forme  vulgaire  invi- 
tait dans  ces  documents  à  user  partout  du  même  idiome.  Les 
actes  portant  cession  ou  engagement  de  biens  ne  s'écrivent 
euère  en  provençal  avant  la  seconde  moitié  du  wi"  siècle. 

Le  latin  est  employé  presque  toujours  dans  les  chartes  qui 
intéressent  les  institutions  religieuses  non  militaires.  Les 
abbayes  cisterciennesont  eu, semble-t-il, moins  d'aversion  que  les 
autres  corporations  ecclésiastique-s  pour  l'idiome  populaire.  La 
plus  grande  partie  des  pièces  que  nous  avons  signalées  a  trait 
aux  seigneurs,  aux  communautés  d'habitants  et  surtout  aux 
ordres  militaires  du  Temple  et  de  l'Hôpital  de  Saint-Jean-de- 
Jérusalem. 

Quant  à  la  date  d'apparition  du  provençal  dans  les  docu- 
ments d'archives,  on  voit  qu'elle  remonte  sensiblement  moins 
haut  qu'on  ne  croyait.  Les  plus  anciens  textes  latins  farcis 
de  mots  provençaux  seraient  les  serments  prêtés  vers  985  et 
989  à  propos  du  château  de  Lautrec  (Tarn),  si  ces  dates 
étaient  sûres.  Retenons  simplement  le  km,  attesté  par  un  assez 
grand  nombre  de  chartes,  que  la  langue  provençale  commence  à 
être  écrite  aux  environs  de  l'an  mille,  époque  qui  paraît  avoir 
été  celle  de  la  plus  grande  barbarie  linguistique  dans  les  textes 
du  sud  de  la  France.  La  rédaction  grossière  d'actes  mi-latins, 
mi-romans  s'observe  dans  certains  pays  jusqu'au  milieu  du 
XII''  siècle.  La  langue  vulgaire  ainsi  introduite  dans  les  chartes, 
par  suite  du  déclin  de  la  culture,  a  peu  à  peu  gagné  en  pres- 
tige. Quand  le  progrès  des  études  a  permis  d'abandonner  la 
rédaction  en  langue  mixte,  le  latin  n'a  plus  été  la  seule  langue 
employée  dans  les  actes.  Quelques-uns  ont  été  écrits  entière- 
ment en  provençal.  Les  plus  anciens  de  ceux-ci  sont  les  ser- 
ments de  fidélité  prêtés  vers  1059  à  Guillaume  IV,  seigneur  de 
Montpellier.  Sont  à  peu  près  du  même  temps  les  serments  ana- 
logues adressés  à  l'abbé  de  Lérins.  Il  reste  assez  rare,  jusqu'au 
milieu  du  xii'^  siècle,  que  les  chartes  soient  rédigées  entièrement 
dans  l'idiome  vulgaire.  La  plus  ancienne  pièce  originale  de  ce 
genre  est  de  11 02  (Aveyron).    . 

L'usage  du  provençal  dans  les  actes  se  remarque  d'abord  dans 
la  région  de  Montpellier,  le  Biterrois,  le  Carcasses  et  le  Razés, 
ce  qui  est  dû  simplement  à  l'heureuse  conservation  des  cartu- 


^564  C.    BRUNEL 

laires  des  seigneurs  de  Montpellier  et  des  vicomtes  de  Béziers 
et  de  Carcassonne.  Les  serments  contenus  dans  ces  registres 
mis  à  part,  nous  trouvons  primitivement  peu  de  pièces  en  langue 
vulgaire  sur  le  rivage  de  la  Méditerranée,  dans  les  pays  où  se 
taisait  sentir  l'influence  de  cités  de  civilisation  ancienne,  telles 
que  Marseille,  Arles,  Nîmes,  Narbonne.  Le  même  fait  se 
remarque  autour  de  Bordeaux.  Dans  ces  villes,  qui  ne  semblent 
pas  avoir  échappé  complètement  d'ailleurs  à  la  barbarie  du  x^ 
et  du  xi*^  siècle,  l'usage  à  peu  près  exclusif  du  latin  a  été  rétabli 
au  XII*  siècle.  Il  n'a  été  abandonné  qu'au  cours  du  siècle  suivant, 
comme  dans  le  nord  de  la  France, pour  les  raisons  générales  qui 
ont  peu  à  peu  dépossédé  la  langue  savante  des  domaines  où  elle 
régnait. L'emploi  du  provençal  est  à  l'origine  en  raison  inverse  delà 
culture.  Il  est  relativement  fréquent  dans  les  pays  de  montagnes, 
dans  la  mesure  où  ils  ont  conservé  des  textes  anciens,  dans  les 
Pyrénées  et  dans  le  Massif  central,  notamment  dans  une-  région 
d'une  cohésion  frappante  qui  comprend  leQuercy,  le  Rouergue, 
l'Albigeois  et  le  Gévaudan.  Loin  de  toute  grande  voie  de  com- 
munication, dans  ces  pays  où  les  villes  étaient  rares,  la  langue 
vulgaire  a  acquis  une  dignité  précoce,  par  suite  sans  doute  de 
l'ignorance  du  latin.  De  la  barbarie  qui  a  suivi  les  invasions 
germaniques  sont  nées  les  langues  romanes;  une  autre  période 
de  barbarie  a  permis  au  provençal  l'accession  au  degré  de  langue 
écrite. 

C.   Brunel. 


TROIS  VERSIONS   INÉDITES 
DE  LA  VIE  DE  SAINT  EUSTACHE 

EN     VERS     FRANÇAIS 


Des  onze  versions  en  vers  français  de  la  vie  de  Saint- 
Eustache  énumérées  par  Paul  Meyer  au  tome  XXXIII  (p.  348- 
9),  paru  en  1906,  de  ['Histoire  littéraire  de  la  France,  quatre  ont 
été  publiées  depuis  cette  date,  à  savoir  : 

1"  la  version  I,  par  Benoît  (ms.  Egerton  1066  du  Musée 
britannique),  publiée  par  Paul  Meyer,  Ro}iia7iia,XXXVl,  1907, 
p.  12-28  ; 

2°  la  version  III,  par  Pierre  de  Beauvais  (quatre  manuscrits), 
publiée  par  M.  John  R.  Fisher  dans  The  Romanic  Review, 
t.  VIII,  n°  I,  1917,  p.  1-67  ; 

3°  la  version  VI  (ms.  Dublin,  Trinity  Collège  D.  4.  18), 
publiée  par  M.  Mario  Esposito  dans  Textes  et  études  de  littéra- 
ture ancienne  et  médiévale,  premier  fascicule,  Florence  1921, 
p.  27-61  (cf.  Romania,  XLVII,  457)  ;  et 

4"  la  version  VII  (Bibliothèque  nationale,  ms,  fr.  1374), 
publiée  par  M.  Andréas  C.  Ott  dans  Romanische  Forschungen, 
t.  XXXII,  19 12,  fascicule  2  (cf.  Romania,  XLI,  424,  et  XLII, 
126). 

Des  six  versions  qui  restent  inédites,  celles  qui,  dans  la  liste 
de  Paul  Meyer,  portent  les  n°^  IV  (Cheltenham),  V  (York)  et 
VIII  (Bruxelles)  seront  publiées  ici.  Les  deux  premières  ont  été 
composées  (ou  au  moins  remaniées)  en  Angleterre,  la  troisième 
dans  le  Nord  de  la  France. 

I.  —  Version*  de  Cheltenham 

(Bibliothèque  Pliillipps,  ms.  no  4156) 

Le  manuscrit  n°  4156  de  la  Bibliothèque  de  feu  sirThomas 
Phillipps    (qui    appartient    aujourd'hui    à    M.    T.    Fitz    Roy 


t' 


■^()G  H.    PETERSEN 

Fenwick)  a  été  décrit  par  Paul  Meyer  dans  les  Notices  et  extraits, 
tome  XXXIV,  V  partie,  p.  197  ss.,  où  sont  imprimés  (p.  227- 
8)  les  46  premiers  et  les  12  derniers  vers  du  poème.  C'est  un 
volume  exécuté  dans  la  seconde  moitié  du  xiii^  siècle  par  un 
copiste  anglo-normand  et  comprenant  onze  œuvres  de  carac- 
tère divers.  La  Vie  de  Saint  Eustache,  qui  comprend  en  tout 
2290  ver.s  octosyllabiques  rimant  deux  à  deux  (quatre  vers 
ont  été  omis  par  mégarde),  commence,  saris  rubrique,  au  fol. 
13  r  et  finit  au  fol.  145  b  par  Amen. 

Paul  Meyer  écrit  {Not.  et  extr.,  p.  226)  à  propos  de  cette 
version  :  «  Je  la  crois  antérieure  au  milieu  du  xiii^  siècle  et 
d'origine  continentale.  »  L'origine  continentale  reste  possible  ; 
mais  il  est  certain  que  le  texte  est  passé  par  les  mains  d"un 
remanieur  insulaire,  car  dans  l'état  où  il  nous  est  parvenu  il 
offre  des  traits  d'un  caractère  anglo-normand  incontestable. 
Parmi  ceux-ci  '  il  faut  citer  la  rime  de  ii  avec  un  0  fermé  (^Cor- 
nélius :  religïus  187),  qui  selon  H.  Suchier  -  accuse  le  Nord  de 
l'Angleterre  et  qui  en  outre  prouve  la  non-diphtongaison  de 
Yo  fermé,  caractéristique  des  dialectes  normands  ;  la  rime  ie  :  e 
et  ien  :  en  (effreier  :  blasin{i)er  287,  ohedïent  :  omnipotent  441, 
repairerent  :  hastereut  1441,  manifester  :  glorifier  2143,  enhaucer  : 
corrun(i)er  2145)  ;  la  rime  pad  {=  pas)  :  destiirbad  965,  qui 
atteste  l'affaiblissement  de  1'^,  même  finale,  en  anglo-normand 
(cf.  les  graphies  ad  84,  pitiid  1774).  Cet  affaiblissement  a 
abouti  à  l'amuïssement  complet  dans  a  (pour  as)  iir,  etc.,  de 
(pour  Jt'^)  609,  etc.,  le  (pour  les)  378,  etc.,  tute  362,  etc.,  for 
356,  l'^r  73z|,  etc.,  fuste  1652,  tendre  1700.  Ce  sont  encore  des 
particularités  anglo-normandes  que  les  formes  contractées  par 
la  chute  d'un  e  (aser  i8éé,  veraimcnt  333,  520,  et  les  futurs 
menrat  565,  menrai  569,  restorai  jS^)  ;  une  certaine  hésitation, 
prouvée  par  les  rimes  et  la  mesure,  se  manifestant  dans  la 
déclinaison  ;  une  confusion  caractéristique  entre  les  diverses 


1.  Pour  les  traits  caractéristiques  de  l'anglo-normand  je  renvoie  à  Albert 
Sùmmmg,  Der  anglonormaiiniscJje  Boeve  de  Haumtone,  Halle,  1899;  Emma- 
nuel Walberg,  Le  Bestiaire  de  Philipbe  de  Thaïiti,  Lund,  1900  ;  Hermann 
Suchier,  Les  voyelles  toniques  du  vieux  français,  Paris,  1906,  et  John  E.  Matzke 
Les  œuvres  de  Siinuiid  de  Freine,  Paris,  1909. 

2.  L.  c.  à  la  note  précédente,  p.  22. 


TROIS    VIES    INÉDITES    DE    SAINT    EUSTACHE  367 

conjugaisons  :  a)  assimilation  aux  verbes  en  -cr  QressaiUat  '  : 
inuutal  168,  cresscreut  1507^  de  crcislre,  forme  prouvée  par  la 
mesure,  csniarrad  :  retornat  2165),  b)  assimilation  aux  verbes 
en  -//'  (Joniiir  :  )niiii\r  ^6,  raïupir  :  sa'dir  163,  confortir  :  plcisir 
14)2)  '  ;  la  désinence  de  l'imparfait  -oiic,  -ont,  qui  n'est  pas,  il 
est  vrai,  prouvée  par  les  rimes,  ces  mots  rimant  toujours  entre 
eux,  mais,  à  cause  de  la  graphie  à  peu  près  constante,  peut  être 
considérée  comme  appartenant  à  l'auteur;  la  terminaison  de 
la  i""  pers.  plur.  du  prés,  ind.,  qui  est  toujours  écrit  -/////  ;  les 
formes  fréquentes  en  anglo-normand,  telles  que /)7-rtn/ (:  comand 
444,  sudnant  j-^i,  giiarant  778,  813,  itant  1^6'^,  recréant  2092; 
cf.  l'anglais  mod.  tyran l},  païsaut  (:  joiant  1461)  et,  dans  le 
corps  du  vers,  Sathant  2091,  dant  1248  ;  strange  1568  (cf. 
l'angl.  mod.  strange')  et,  enfin,  remis  {:  pris  ^$1),  part,  passé 
de  rcmaindre  5. 

La  langue  du  copiste  présente  un  aspect  encore  plus  nette- 
ment dialectal.  Parmi  ces  anglo-normandismes  je  me  borne  à 
relever  les  suivants,  n'en  donnant  en  général  que  très  peu 
d'exemples  :  e  pour  ie  (jiian^er  1341,  etc.)  ;  ie  pour  e  {confor- 
tier  86,  bunticd  iji,  inier  346,  nief  947,  etc.)  ;  e  pour  ai  et  ei 
(fere^jj,  mes  188  ;  crere  321,  saver  363,  aver  812,  etc.)  ;  ei 
pour  «/ et  flfi  pour  ^/  {feire  2279,  ineis  423,  etc.  ;  solail  200, 
effrai  300,  fai  324,  lai  500,  etc.)  ;  en  pour  ien  (covent  2189, 
savent  1595,  etc.)  ;  en  pour  ein  {respknt  1288,  etc.)  ;  ein  pour 
ain  (yeins  2J0,  pleiiidre  1107,  etc.)  ;  ein  pour  ien  (coveint  767, 
reins  1094)  ;  u  pour  ai  (dednre  71,  destrure  1860,  etc.)  ;  ui 
pour  M  (/////  310,  etc  ,  hruillir  2134,  bruillei  2150)  ;  u  pour  0, 
ou  {lur^  1265,  plurer  1365,  jnr  129,  culur  2135,  desirus  2259, 
surent  1792,  etc.)  ;  //  pour  oi  (conustre  268,  etc.)  ;  ui  pour  oi 
{anguisus  137,  etc.)  ;  um,  un  pour  om,  on  (Rame  50,  iim  483, 
unqnes  356,  niin  2042,  unt  496,    etc.)  ;  0  pour  ue  (pople  557, 


1.  L'auteur  emploie  aussi  saillir,  p.  ex.  saillit  :  fuit  156  ;  la  forme 
saillierent  ûgure  à  l'intérieur  du  v.  1662. 

2.  Les  formes  parallèles  hruillir  2134  et  hritillei  2150  ne  sont  pas  attestées 
par  la  rime.  Il  en  est  ainsi  de /)//(///'  1668,  connit  1815,  arestut  159,  et  restut 
1888. 

3.  Re  lui  s  t,  passé  déf.,  se  trouve  au  corps  des  vers  1 123,  1 125,  1 556  et  1876. 
Au  vers  1 129  la  forme  régulière  du  part.  p.  reines  est  assurée  (:  es). 


368  H.    PETERSEN 

Hoc  1580,  jofnes  119,  etc.)  ;  ai  pour  iiei  (orgoil  38e,  etc.,  t;//~ 
1168.  etc.);  ///  pour  iiei  (orguil  2254);  oun  pour  on  (acounlerent 
1^29)  ;  aiifi  pour  an  {saun  146)  ;  v  pour  /  (jnoy  ïi^6,  ydles 
1884,  martyr  4,  etc.)  ;  a  pour  ai  (guares  744,  rendra  562, 
vendra  561,  miistra  509,  5a  1650)  ;  a/  pour  a  {pais  441,  1889); 
/,  0,  H,  a  pour  ^  atone  protonique  (chivalerie  60,  drivai  141,  pn- 
merement  11,  etc.  ;  /'Oio/;/  2010  ;  husingniise  1742,  etc.  ;  achater 
1336,  charted  2255,  etc.)  ;  pour  c  atone  posttonique  on  trouve 
/  (vindrint  934),  »  (yoldnint  933,  1258),  oit  (voldrount  97o)et  a 
(preniessa  1159)  ;  ^  pour  a  et  0  protonique  (checun(s')  462,  562, 
premesse  704,  etc.)  ;  la  valeur  de  consonne  de  la  lettre  u  non 
initiale  devant  r  est  indiquée  par  la  graphie  ue  (oneraines  180, 
poueres  81,  ancrai  806,  nanere:^  1382,  etc.)  '  ;  un  ^  est  omis 
(cnntré  873,  926,  cha?gé  935,  ûîpawe'  2177,  .aisïemenl  1575, 
nnnienient  1806,  i:on?i:(  254,  r^pwj/  484,  guvernur  370,  salvur 
^9"),  guerdon  ^00,  ver  aiment  321,  etc.,  /"m/  j^j,-bons  115,  122, 
248,  wa/i  773,  çw/«;(  1178,  1505,  Cf5/  302, /o/  121 5,  ^//;{  1398, 
c^/  1703,  y'om^  1788,  jflw/  2177,  2193J  ;  un  e  est  ajouté  (^é5 
II 30,  eelire  1502)  ;  t  est  tombé  après  n  (l'indrenii^S,  sein  190, 
etc.)  ;  une 5  inorganique  est  intercalée  {fust  =  lat.  fuit  481, 
etc.,  deust  883,  884,  etc.)  ;  c  pour  ch  (sacent  21,  aprocier  1958), 
/  pour  z  (priet  =  2^  pers.  plur.  689,  sant  1683,  P^^P-)j  ^  po^r 
/  final  {fîad  921,  r^/a^i  922,  gued  999,  /r^  1000,  snffrid  987, 
«wnW  988,  /mc?  914,  etc.,  comand  347,  etc.)  ;  gn  pour  5«  (ignels 
353,  ignelement  1022,  1626)  ;  w  pour  n  devant  / (t';;//7a/  1932, 
emflad  1961)  ;  <:o,  ai  pour  con,  cnn  àt\zmv{cnvent  323,  cov{i)ent 
369,  etc.,  foz;/w^  974,  covenant  723,  coveitise  720,  etc.  ;  cf. 
l'angl.  mod.  covenabJe,  covenant)  ;  des  graphies,  telles  que  beu 
108,  (T^c;  263,  perderat  760,  esample  216,  connissant  1410,  Z)t'M 
20,  etc.,  //m  =  lat.  locum,  613,  etc.,  memorie  2007,  etc.,glorte 
2008,  etc.,  victorie  2093,  etc. 

Toutes  les  rédactions  françaises  versifiées  de  la  vie  de  saint 
Eustache  remontent  à  une  seule  des  versions  latines,  à  savoir 


I .  Dans  le  nom  de  notre  saint,  presque  toujours  écrit  Etiesiace,  le  copiste 
indique  par  ne,  chose  curieuse,  tout  le  contraire,  c.-à-d.  le  caractère  voca- 
lique  de  Vu.  On  sait  que,  dans  les  textes  français  correctement  versifiés, 
Eustace  compte  le  plus  souvent  pour  quatre  syllabes.  Voir  P.  Meyer, 
Romania,XXWl,  p.  22. 


TROIS    VIES    INÉDITES    DE   SAINT    EUSTACHE  369 

au  texte  publié  dans  les  Acta  Sanctoniiii,  septembre,  t.  VI, 
p.  123-135,  qui  est,  de  son  côté,  la  traduction  littérale  du  texte 
grec  publié  au  même  endroit.  Quant  au  fond  du  récit,  le  versi- 
ficateur du  texte  de  Cheltenhani  ne  modifie  pour  ainsi  dire  en 
rien  l'exposé  de  son  modèle.  La  fidélité  avec  laquelle  le  poète 
suit  la  prose  latine  indique  suffisamment  sa  source.  Mais,  pour 
en  donner  des  preuves  convaincantes,  on  peut  relever  qu'on 
retrouve  dans  la  version  française  la  mention  de  Johan,  c.-à-d. 
celle  de  l'évèque  qui  baptisa  la  famille,  celle  du  double  départ 
d'Eustache  et  sa  tamille  de  la  maison,  et  la  contradiction 
dans  le  récit  du  frère  aîné  dans  la  scène  de  reconnaissance,  ces 
trois  particularités  ne  se  retrouvant  que  dans  la  version  latine 
indiquée  ci-dessus  '.  A  peu  près  la  seule  liberté  que  le  poète 
français  se  permette  est  d'amplifier  et  de  développer  longue- 
ment —  sans  toutefois  y  mettre  rien  d'essentiellement  nou- 
veau —  ce  qui  a  été  dit  brièvement  dans  le  modèle  ^.  Ceci 
s'applique  principalement  aux  discours  et  aux  considérations 
générales  :  les  faits  eux-mêmes  sont  racontés  d'une  manière 
brève  et  concise,  comme  dans  l'original.  On  peut  se  demander 
si  la  présence  assez  fréquente  de  deux  (v.  327-30,  333-6,  467- 
70,  685-8,  104 1-4,  1705-8)  et  une  fois  même  de  trois  (21 41-6) 
couples  de  vers  avec  la  même  rime  se  succédant  immédiate- 
ment est  un  témoignage  de  plus  pour  la  provenance  anglo-nor- 
mande du  poème,  ce  procédé  étant  particulièrement  pratiqué 
par  les  versificateurs  normands,  ou  si  c'est  là  uniquement  une 
maladresse  du  poète.  Toujours  est-il  que  le  poème,  avec  son 
style  embarrassé  et  prolixe,  accuse  un  versificateur  des  plus 
médiocres. 

L'auteur  français  a  ajouté  un  prologue  et  un  épilogue  de  sa 
façon.  Dans  le  prologue  qui  va  jusqu'au  vers  38,  il  annonce 
son  intention  de  raconter,  pour  honorer  les  saints  martyrs,  c.-à- 

1.  Pour  des  renseignements  plus  détaillés  à  ce  sujet,  je  renvoie  à  l'ana- 
lyse de  M.  A.  Monteverdi,  Studi  medievali,  III,  fasc.  2,  1909,  p.  169-224,  La 
leggcnda  di  S.  Eustachio,  et  fasc.  3,  1910,  p.  392-498,  I  iesti  délia  leggenda  di 
S.  Eustachio. 

2.  L'exemple  leplusprégnant  de  ce  procédé  est  donné  par  les  vers  317-572, 
auxquels  ne  correspondent,  dans  le  modèle,  que  quelques  lignes  {A.  SS.,  l. 
c,  p.  125),  mais  qui  contiennent  déjà  in  nuce  tout  ce  que  notre  auteur  dit  en 
tant  de  vers,  c.-à-d.  un  court  résumé  des  principes  de  la  religion  chrétienne. 

Romania,  XLVIII.  24 


370  H.    PETERSEN 

d.  saint  Eustache  et  ses  compagnons,  leurs  soufirances,  en  tra- 
duisant leur  vie  en  roman:(^  pour  rendre  possible  à  ceux  qui 
ignorent  le  latin  d'en  prendre  connaissance  '.  Il  se  met  à 
l'œuvre  à  l'exhortation  d'un  de  ses  frères  spirituels  —  nous 
apprenant  ainsi  qu'il  était  lui-même  religieux  —  en  s'excusant 
d'avoir  été  empêché,  par  d'autres  occupations,  de  le  faire  plus 
tôt.  Si  l'on  peut  trouver  quelque  intérêt  au  prologue  à  cause 
des  renseignements  tout  personnels  qu'il  nous  donne,  par 
contre  l'épilogue  (v.  2201-90)  est  d'une  platitude  et  d'une 
banalité  complètes.  Il  contient  quelques  considérations  sur  l'in- 
constance de  la  vie  terrestre  et  sur  la  nécessité  de  penser  à 
l'autre  vie,  pour  en  avoir  part  après  la  mort,  et  d'implorer  le 
secours  de  saint  Eustache  et  de  ses  compagnons. 

La  versification  régulière,  les  cas  peu  nombreux  où  e  en 
hiatus  ne  compte  pas  pour  une  syllabe  (^dust  182,  comii  252, 
aser  1866,  empereur  1908),  la  décHnaison  peu  fautive,  la  pre- 
mière personne  du  singulier  sans  e  analogique  au  présent  de 
rindicatif(^6'5îV  589,  1159,  1280,  reclaini  814,  fi,  825),  l'absence 
totale  d'adjectifs  avec  e  analogique  au  féminin  ^,  la  forme  de 
deux  syllabes /t'm/  737  (tandis  que  l'anglo-normand  a  générale- 
ment/m/), tous  ces  faits  semblent  indiquer  une  époque  relati- 
vement reculée.  Nous  avons  vu  en  effet  que  P.  Meyer  fait 
remonter  notre  poésie  à  la  première  moitié  du  xiii*^  siècle.  Mais 
il  faut  toujours  tenir  compte  de  l'hypothèse  de  Paul  Meyer  que 

1.  Pour  P.  Meyer  (^Not.  et  exlr.,  XXXIV,  226),  qui  a  compris  cet  endroit 
un  peu  autrement,  «  il  semble  résulter  avec  évidence  de  ce  prologue  que 

l'auteur a  eu  l'intention  de  mettre  d'autres  légendes  en  français  ».  Mais 

il  ne  me  paraît  pas  possible  d'entendre  les  expressions  des  vers  9-10,  hs 
sein^  martyrs  et  lur  passïuns,  comme  s'appliquant  aux  martyrs  en  général, 
étant  donné  qu'à  d'autres  endroits  du  prologue  (aux  vers  4,  7,  8,  13,  20  et 
35),  l'auteur,  par  des  expressions  analogues,  désigne  toujours  saint  Eustache 
et  ses  compagnons.  Le  sens  du  mot  priinerenient  (v.  11)  doit  probablement 
être  «  le  premier  »,  «  étant  le  premier  qui  le  fait  »  ou,  peut-être,  «  pour  la 
première  fois  ».  P.  Meyer  a  trouvé  le  prologue  «  assez  obscur  »  :  si  l'on 
accepte  l'interprétation  proposée  ici,  cette  obscurité  disparaît. 

2.  La  leçon  la  viel^  lai  au  v.  499  est  parfaitement  régulière.  Je  note  en 
passant  que  M.  E.  R.  Curtius  (Li  quatre  livre  des  Reis,  Dresde,  191 1,  p.  xc  : 
«  Dièse  Verwendung  von  mànnlichem  viel^  bei  weiblichem  lei...  «)  a  prisa 
tort  viel:(  pour  une  forme  masculine.  C'est  la  forme  normale,  provenant  de 
vêtus,  pour  le  masculin  et  le  féminin. 


TROIS    VIES    INEDITKS    DE    SAINT    EUSTACHE 


171 


notre  texte  serait  d'origine  continentale  et  aurait  été  seulement 
remanié  par  un  Anglo-normand. 

Le  degré  de  correction  du  texte  étant  assez  grand  pour  per- 
mettre de  conclure  que  l'auteur  a  cherché  à  versifier  conformé- 
ment aux  règles  observées  sur  le  continent,  je  me  suis  cru 
autorisé  à  rétablir  le  nombre  exact  des  syllabes  dans  les  vers  qui 
dans  le  manuscrit  étaient  trop  courts  ou  trop  longs.  Toutefois, 
dans  les  cas  où  la  correction  ne  s'imposait  pas  d'elle-même,  je 
me  suis  borné  à  signaler  dans  une  note  au  bas  du  texte  que  le 
vers  est  incorrect.  La  division  du  poème  en  quarante  sections, 
marquées  ci-dessous  par  des  blancs,  est  celle  du  copiste  :  à  ces 
endroits,  il  a  en  effet  mis  des  majuscules.  Il  est  à  noter  que  la 
division  en  quarante  sections  se  retrouve  dans  la  version  VI 
publiée  par  M.  Esposito.  Cette  division  pourrait  remonter  au 
texte  latin.  Ceux  que  nous  connaissons  n'en  ont  pourtant  con- 
servé aucune  trace. 


Jesucrist  par  seint  Eùstace    [fol.  /^^/] 

Nus  tramette  la  sue  grâce, 

Kc  nus  puissum  a  lui  pleisir 

Par  la  bunté  de  sua  martyr,  4 

Ki  tant  démenât  seinte  vie 

Od  sa  seintime  cumpaignie. 

Martyr  furen»^  par  Jhesucrist, 

Kar  Deus  emsemble  les  eslist.  8 

Pur  les  seinz  martyrs  honurer 

\'oil  lur  passïuns  recunter  : 

Translater  voil  primerement, 

De  latin  en  roraanz  briefment,         12 

Lur  glorïuse  passïun 

Par  mult  humble  devocïun. 

Icil  qui  sunt  nostre  veisin 

Ne  sevent  mie  tuit  latin,  16 

Mais  clerc  e  lai  communeaumcnt 

Soient  user  romanz  sovent  ; 

Pur  çovoil  en  romanz  parlier, 

Pur  Deu  e  pur  ses  seins  loër,  20 

E  que  plusurs  sacent  entendre 

Ço  que  jo  voil  par  Deu  emprendrc. 


Par  la  grâce  Deu  humblement 

Voil  faire  cest  purposement  24 

E  pur  mun  frère  espiritel 

Ki  plus  m'est  près  que  le  charnel; 

Par  son  duz  amonestement] 

Voil  fere  cest  escrist  briefment,       28 

Mais  par  raisonable  acuisun 

Purloinai  sa  peticïun, 

Kar  pur  faire  le  suen  plaisir 

Ne  poi  si  tost  aveir  leisir.  32 

Pur  ço  ne  se  doit  curecier, 

Mais  ensemble  devum  prier 

Que  la  vie  del  seint  martyr 

En  vérité  poisum  formir.  36 

Iccst  prologe  voil  finier, 

Ke  nus  devum  avant  cunter. 

Od  les  Rumaius  mancit  jadis 

Un  riches  hom  de  noble  pris,  40 

Placidus  out  nun    proprement,    [fol. 

Kar  plaisir  sout  a  bone  geut. 


II  Mes  tr. 
mult  r. 


12  en  manque  — -  15  que  —  20  pur  ses   manquent 


■■9P- 


37^ 


H.    PETKRSEN 


Mult  par  estoit  de  haut  parage, 
Asez  avoit  grant  hcritage  ; 
Mais  il  venqui  par  sa  prùcsce 
Les  paieus  e  sa  grant  richescc. 
II  fut  païens  prlmercnient 
Entre  les  Romains  od  sa  gent. 
En  icel  tens  par  la  citet 
De  Rume  out  poi  crestïentet, 
Mais  cresiïentet  e  sa  gent 
Creiseit  idunc  novelement. 
Li  empereres  Traïens 
Od  les  Romains  estoit  païens, 
E  Placidus  par  grant  honur 
Servoit  icel  empereur. 
De  l'empereur  fust  priviez 
E  mult  preisiez  e  honorez  ; 
Par  sa  priiesce  e  par  meistrie 
Gardout  bien  sa  chivalerie. 
Mult  soult  bien  cstre  conestables, 
Kar  pruz  estoit  e  amiables. 
Si  empereres  li  tint  chier, 
Kar  bien  servcit  de  sun  mester  ; 
En  sun  règne  grant  liu  tenoit, 
Kar  sages  e  quointes  estoit. 
Défendre  savoit  sun  pais 
E  qunquere  ses  enemis  ; 
Ses  veisins  par  amur  venqucit, 
Curtais  e  affaitez  estoit. 
Dedure  soleit  od  sa  gent  ; 
En  bois  alout  chacier  sovent. 
Ses  piers  venqueit  par  honestez, 
Par  bones  murs  e  par  buntez. 
Larges  estoit  e  almoniers 
E  multpituze  dreituriers, 
Kar  sovent  deliueroit  de  mort 
Gels  qui  furent  jugiez  a  tort. 
Les  cheitifs  prisuns  achatout, 
Mult  franchement  les  deliuerout  ; 
Les  poueres  soleit  meintenir  [i^i 
E  sovent  pestre  e  revestir  ; 


Sovent  aidout  a  ses  veisins, 
44    As  veddes  e  as  orfanins  ;  84 

Les  malades  sout  visiter 

E  mult  aider  e  confortier; 

Les  pèlerins  sout  herbergier 
48    E  les  esguariez  conseiller.  88 

L'empereur  ne  volt  servir 

Par  losengier  ne  par  blandir. 

Mult  se  contint  honestement 
52    Vers  riches  e  vers  povre  gent  :        92 

Nuls  nel  poeit  de  rien  reprendre, 

Kar  tant  voleit  al  bien  entendre. 

56    Mais  il  avoit  une   mulier 

Que  bone  gent  deivent  preiser;      96 
.  Mult  par  estoit  de  hait  parage, 

Etant  avoit  franc  le  curage 
60    Que,  par  honur  e  par  buntez, 

Yenquit  son  noble  parentez.  100 

Mult  par  estoit  e  humble  e  sage. 

Si  n'avoit  cure  de  folage. 
64    Sa  parole  sout  bien  guardier, 

Sun  sen  e  sa  resun  mener,  104 

E  honurer  savoit  asez 

Les  estranges  e  les  privez . 
68    Mult  se  cuntint  honestement, 

Par  beu  semblant,  ver  tute  gent.     loS 

Les  poueres  soleit  sustenir 

E  les  esguarez  meintenir  ; 
72    Aider  soleit  as  bosoignés, 

E  le  quor  out  chaste  e  pitus.  112 

Ele  estoit  par  tut  honuree, 

Mult  fut  de  bone  renomee. 
76    Par  bones 'murs  e  par  honur 

Soleit  resembler  sun  seignur,         1 16 

Kar  Jhesucrist  les  asemblat, 

Ki  par  sa  grâce  les  salvat. 
80    Deus  fiuz  eurent,  jofnes  enûmz, 
z/"]    Dunt  il  eurent  les  quers  joianz,      120 

Kar  par  nature  li  enfant,  [i  p  v°  b] 


46  Ses  p.  —  76  dreituriels 
E  ele  —  115  bons  m. 


84  ead  o.  —  95  ne  poit  —  1 1 1  a  b.  —  113 


TROIS    VIES    INEDITES    DE    SAINT    EUSTACHE 


373 


Pas  boues  murs  e  par  semblant, 

Retraistrcnt  a  lur  gentil  piere 

E  as  murs  de  lur  franche  mère.     1 24 

Placidus  avoit  veneurs 

E  chivalers  od  sei  plusurs  ; 

En  bois  soleit  chacier  sovent 

Pur  dedure  soi  e  sa  gent.  1 28 

Mais  un  jur  od  sa  gent  chaça, 

Une  herde  de  granz  cers  trova  ; 

Les  cers  aquoilid  od  sa  gent 

De  tûtes  pars  hastivement.  1 32 

Lors  vit  Placidus  meinteuant 

Un  merveilus  cerf  par  semblant, 

Kar  plus  grant  e  plus  beals  estoit. 

Celi  chaçat  od  grant  esploit,  1 36 

Ke  il  estoit  mult  anguisus 

Pour  prendre  cel  cerf  merveilus. 

Après  lur  seignur  meintenant 

Vindrent  li  veneur  peinant,  140 

Mais  Placidus  out  bon  chival, 

Tost  alout  par  munt  e  par  val, 

Tost  esloignat  devant  sa  gent, 

Ne  pourent  siuvre  longement.        144 

Sovent  hurtout  de  l'esperun  ; 

Le  cerfchaçoit  saun  compaignun  ; 

El  bon  chival  mult  se  fiât   ; 

A  son  poeir  le  cerf  hastat.  148 

Par  muns,  par  vais  e  par  boschage 

Chaçat  le  cerf  od  grant  curage 

De  prendre  le  s'il  poùst 

Ne  s'il  prendre nel  dëust.  152 

Tant  se  penat  le  cerf  chacier, 

Ke  li  cerf  vint  vers  un  rochier. 

Li  cerfs  a  cel  rochier  fuit, 

Sur  le  rochier  en  hait  sailit.  156 


Placidus,  ki  ne  sont  targier, 
Après  le  cerf  vint  al  rocher; 
Lors  s'arestut  mult  merveilant, 
Quant  ne  poeit  chacier  avant. 
Cel  hait  rochier  mult  esgardat,  | 
Mais  de  cel  cerf  plus  merveillat, 
Cornent  li  cerf  poeit  rampir 
E  sur  cel  hait  rochier  sailir, 
Kar  tant  vit  roiste  le  rochier. 
E  de  ço  se  pout  merveillier, 
Coment  li  cerf  la  sus  muntat 
E  la  grant  roche  tressaillat. 
Le  cerf  ke  Deus  voleit  défendre 
Ne  pout  il  sur  la  roche  prendre, 
Kar  Dcus  voleit  par  sa  dul/ur 
Del  cerf  prendre  le  veneur. 
Deus  qui  salvat  Cornehum, 
Voleit  convertir  Placidum, 
Kar  Placidus  a  Deu  plaiseit, 
Qui  par  sun  pleisir  par  tut  veit. 
Deus  avoit  Placidum   eslit 
Par  grâce  del  seint  Espirit  ; 
Par  sa  pité  out  esguardez 
Les  oueraines  de  sa  buntez, 
Kar  çoe  fust  estrange  durur, 
Se  ci!  dust  périr  par  errur 
Qui  tant  estoit  de  bones  murs 
E  tant  biens  fesoit  a  plusurs. 
Mais  Placidus  ne  deut  périr, 
Kar  Deus  nol  volt  par  sun  pleisir. 
Paiens  estoit  Cornehus, 
Mes  mult  estoit  religïus, 
Kar  pur  sa  bunté  fut  esliz, 
Par  sein  Père  fut  converti/. 
iMes  Deus  Placidum  converti, 
Cume  sein  Pol,  par  sa  rnerci. 


160 

/;2l 


164 


168 


172 


176 


180 


184 


188 


192 


122  bons;  e   manque  —   130  graz  cerf —  157    Kil  e.  —    145  de   esperun 

—  149  e  manque  —  150  Chacet  —  151  ^/  152  paraissent  trop  courts. Faut-il 
corriger  151  s'il  fw  se  il  e/  152  nel  en  ne  le  .''  Le  sens  du  v.  i  $2  n'est  pas  clair. 

—  156  laroche  —  160  Q.  il  ne  —  162  sesmerueillat —  167  Cum  li  c.  — 
170  il  manque.  —  182  Si  coe  dust  —  184  Faut-il  corriger  tanz  biens  ou  tant 
bien?    —     ig2  Cum. 


H.    PETERSEN 

Le  cerf  parler  apertement, 

Kar  Deus,  ki  tut  le  mund  furmat, 

Par  sun  pleisir  le  cerf  criât  :  252 

196    La  créature  doit  servir 
Al  creatur  par  sun  pleisir. 
Li  cerf  pur  Jhesucrist  parlât 
Içoc  que  Deus  li  enseignât.  236 

200    Asez  parlât  apertement 


374 

Placiduscstoit  longement 

Près  del  rochier  sultivement  ; 

Mult  esguardat  esmérveilant 

Le  cerf  sur  le  rochier  estant. 

Mes  Deus  miracle  demustrat 

Dunt  Placidus  mult  s'esniaiat, 

Kar  une  croiz  vint  meintenant, 

Plus  ke  solail  respleodisant, 

Sur  la  teste  del  cerf  tut  droit;  [1^2  b]    Vers  Placidum  nomeement. 


Entre  les  perches  aparoit. 

La  figure  Jhesucrist 

Od  la  croiz  sur  le  cerf  asist; 

Entre  les  perches  apareit, 

Par  grant  clarté  resplendiseit 

Mais  li  rois  del  ciel  glorius, 

Ki  fet  miracles  merveillus, 

Un  autre  miracle  mustrat, 

Dunt  Placidus  plus  s'esniaiat, 

Kar  li  cerf  parlât  meintenant 

Ceo  que  Deus  volt  par  sun  cornant 


Li  cers  parlât  apertement; 
Ceo  fut  merveile  veirement. 
De  cest  miracle  glorïus 
Truvum  esample  merveilus  : 
Li  asnes  parlât  ensement 
A  Balaam  nomeement, 
Ki  par  conseil  de  la  folie 
Empeirat  mult  sa  profecie. 
Plusur  soient  lire  sovent 
Icest  miracle  veirement, 
Dunt  il  se  soient  merveiller. 


Li  cerf  parlât,  çoe  li  ert  vis  : 
«  O,  Placide,  li  miens  amis  ! 
204    Tu  m'as    chacié  par  grant   desrei. 

Prendre  me  vols  :  jo    prendrai  tei, 
Kar  od  les  reisde  ma  merci 

208    Voil  prendre  mon  feel  ami. 
Placidus  doit  a  moi  plaisir, 
Kar  par  buntez  me  soit  servir. 
Tu  me  cultives  veirement, 
Par  bones  oueraines,  sovent. 
Tu  faiz  sovent  ma  voluntez 
Par  almosnes  e  par  buntez. 
Tu  m'as  servi  parbone  fei. 
Mes  ne  sui  pas  conuz  de  tei  : 

216    Jo  sui  ici  pur  çoe  venuz 
Ke  de  toi  seie  conëuz. 
En  ceste  beste  voil  mustrer 
Ma  figure  pur  tei  salver, 

270    Kar  jo  voil  par  humble  semblant 
Convertir  mun  feelserjant. 
Jo  salvai  ja  ma  créature 
El  semblant  de  ceste  figure  ; 


212 


240 


244 


248 


252 


56 


260 


Mes  ne  deivent  pas  trop  jugier     224    Jo  salvai  en  croi.z  humblement 


Des  miracles  al  roi  poissant, 
Ki  tut  criât  par  sun  comant. 
Jhesu  ki  pécheurs  salvat, 
Ki  tute  rien  de  nient  criât, 
Poeit  fere  legierement 


Par  ceste  figure  ma  gent. 

Pur  ceo  voil  humblement  mustrer 

La  figure  pur  toi  salvier.  264 

Tu  te  dois  a  moi  convertir 

E  moi  aûrere  servir, 


196  la  roche  —  201  de  cerf  —  203  Le  vers  est  trop  court.  Faut-il  ajouter  de 
].?  Le  passage  est  peut -être  corrompu.  Les  v.  202  et  20)  sont  identiques.  — 
219  del  f.  —  219-20  Le  sens  n'est  pas  clair.  —  229  Poit  —  242  mo  u.  —  244 
fels  a. —  248  bons  —  254  conuz.  — 258  feels  —  262  iceste. 


TROIS    VIKS    INEDITES    DE    SAIXT    EUSTACHE 


375 


Kar  preus  hom  de  si  grant  valur 

Doit  conustre  sun  creatur,  268 

Ne  doit  les  fais  deus  aùrer, 

Ne  les  veins  idles  cultiver. 

Les  oueraines  de  ta  bunticd 

Par  ma  pité  ai  esgarded  :  272 

Sathan  ne  doit  mais  engiunier 

Par  folie  mun  chivaler  ; 

Ta  grant  valur  ne  doit  périr, 

Tu  doiz  tun  saveur  servir  ;  276 

Kar  jo  suffri  ma  passïun 

Pur  la  tue  redempcïun.» 


Mes  vus,  beals  sire,  o  moi  parlez, 

Ki  tel  miracle  demustrez.  304 

Parlé  avez  de  ma  salu. 

Mes  jo  ne  l'ai  pas  entendu, 

Kar  jo  sui  esbaïz  forment 

Del  miracle  sudeinement.  308 

Pur  cest  pécheur  convertir 

Me  dites  tuit  vostre  pieisir, 

E  que  jo  puisse  sanz  dutance 

En  vus  afichier  ma  créance,  312 

Que  jo  puisse  vus  aùrer 

E  vus  servir  e  cultiver.  » 


Placidus  soit  estre  hardiz. 

Mes  il  devint  mult  esbaïz  : 

Ne  soit  pasesguarder  sovent  [ij2 

Tel  miracle  apertement. 

Par  grant  efFrei  fut  esbaïz, 

Del  chival  chëi  esturdiz. 

A  terre  just  bienlongement, 

Puis  relevât  dutuscment. 

Sun  quer  sentit  mult  etiVeier, 

Ne  nuls  nel  doit  de  çoe  blasmier 

Kar  cil  seroitplus  ke  hardiz 
Ki  de  çoe  re  fut  esbaïz. 
Mes  Placidus  hastivement 
Emprist  estrange  hardement; 
Kar  après  celé  grant  pour 
Revint  alques  en  sa  vigur  : 
Icel  miracle  apertement 
Esguardat  plus  hardiement. 
Vers  la  roche  mult  aprochat, 
En  tel  mancre  puis  parlât  : 
«  Pur  quoi  sui  jo  tant  esturdiz 
E  pur  grant  effrai  esbaïz  ? 
Cument  e  pur   quel  encheisun 
Avint  iceste  avisïun  ? 


280 
vob] 


>84 


288 


292 


^,00 


Nostre  duz  sire  jhesucrist 
A  Placidum  sun  pieisir  dist  : 
«  O,  Placide  !  Jo  sui  Jhesus, 
E  tu  es  li  mien  Placidus, 
E  tu  dois  par  moi  sanz  dotance 
Aprendre  veraie  créance. 
Tu  dois  crere  veraiement 
En  unveir  Deu  omnipotent, 
Etoi  cuvent  a  moi  entendre, 
Veraie  fai  tevoil  aprendre. 
Tu  dois  un  sui  Deu  obëir 
E  lui  aûrer  e  ser\àr. 
Or  ne  seies  mais  en  errance  : 
En  Damedeu  met  ta  fiance 

Dois  tu  bien  savoir  sanz  dotance 
Que  Deus  est  li  Père  e  li  Fiz, 
E  Deus  est  li  seins  Espiriz. 
Treis  persones  suntverairaent, 
Mes  un  Deu  sunt  omnipotent. 
Li  Pères  est  Deus  veirement 
Sanz  fin  et  sanz  comencement. 
Ensement  est  veirs  Deu  li  Filz, 
Veirs  Deus  est  li  seinz  Esperiz. 
En  treis  persones  senglement 


316 


320 

Uss] 


324 


328 


332 


336 


267  home  —  282  Hiatus.  Faut-iï  corriger  Itel  .''  Cf.  v.  712  et  la  correc- 
tion du  V.  295  —  295  Cel  m.  —  300  E  manque  —  301  e  manque  —  302  cest 
a  —  307  Faut-il  corriger  fui  ?  —  32xueraiment  —  327  Ore  —  328  En  deu 
—  329  manque  —  336  L^  second  sanz  manque. 


37^  H.    PETEKSEN 

Est  un  veirs  Deus  omnipotent.       340 

Je  sui  fil/  Deu  ki  te  furmai, 

Jo  sui  voir  Deu  ki  te   créai, 

E  od  niun  Père  omnipotent 

E  od  le  seint  Espirement  344 

Jo  créai  e  doi  governier 

Le  ciel  e  la  terre  e  la  mier. 

Le  mund  créai  par  mun  comand 

E  le  solail  resplendisant.  348 

Jo  fiz  la  lune  qui  resplent 

E  les  esteilles  ensement. 

Jo  créai  les  jurs  e  les  tens, 

Parmun  pleisir  e  par  mun  sens,   352 

Les  venz  asez  ignels, 

Peisuns  e  bestes  e  oiseals. 

Jo  créai  de  nient  tute  rien, 

E  si  ne  fis  unques  for  bien.  356 

Jo  formai  tute  créature 

E  bone  la  fis  par  nature. 

Jo  sui  creaturs  veirement 

Sanz  fin  e  sanz  comencement.       360 

Li  creaturs  est  glorïus 

E  sur  tûtes  riens  precïus.  [''ii''] 

Mes  hom  renables  doit  saver, 

Par  les  créatures  pur  veir,  364 

Ke  li  creaturs  est  estables 

Ki  fait  créatures  muables, 

E  ke  chascune  créature 

Devient  muable  par  nature.  368 

Pur  çoe  covient  al  creatur 

D'estre  estable  guvernur, 

Kar  riens  fors  lui  ne  dure  estable, 

Pur  çoe  ne  doit  estre  muable.       372 

Tute  créature  est  de  lui, 

E  il  ne  poet  estre  d'altrui  : 

Pur  çoe  deivent  renable  gent 

Servir  un  Deu  omnipotent,  376 

Lur  creatur  qui  tuit  criad. 


Les  pécheurs  del  mund  salvad. 

Jo  sui  veir  Deus  veraiement 

E  creaturs  omnipotent,  380 

Tûtes  riens  de  nïent  créai, 

Les  pécheurs  en  croiz  salvai. 

Mes  jo  créai  primerement 

Les  angles  espiritelment  ;  384 

Mes  plusurs  des  angles  périrent, 

E  par  orgoil  del  ciel  chaïrent, 

E  en  enfern  pur  lur  péchiez 

Par  orgoil  furent  trébuchez .  388 

Il  ne  furent  el  ciel  estable 

E  pur  çoe  devindrent  diable. 

E  puis  furmai  le  premer  home. 

Mes  cil  pechat  par  une  punie         392 

E  passât  mun  comandement 

E  crut  le  dit  a  la  serpent. 

Adam  de  la  terre  formai 

E  Eve  del  costé  créai,  396 

E  jo  fis  crestre  lur  lignage 

Pur  estorer  le  grant  domage 

Des  angles,  qui  primerement 

Périrent  orgoilusement.  400 

Mes  Sathanas  fut  decevables 

Ki  estoit  maistres  des  diables,  [i^^  v°] 

Kar  Sathanas  par  félonie 

Des  homes  avoit  grant  envie.        404 

Tristes  estoit  li  enemis, 

Quant  Deus  out  liueré  parais 

As  homes  qu'il  avoit  crïet. 

Qui  de  terre  furent  furmiet.  408 

Deus  volt  les  homes  honurer 

E  el  ciel  les  volt  amener, 

Dunt  li  diable  par  pechié 

Furent  par  orgoil  trebuchié.  412 

Pur  içoe  out  Sathan  envie 

Des  homes  par  sa  félonie, 

Kar  Sathan  Adam  enginnat  : 


353  Vers  trop  court  —  354  oilseals  —  362  tute  —  363  home  —  365  Ki 
—  370  II  faut  probablement  corriger  guvernëur  —  377  que —  378  le  p.  — 
579  ueraiment  -  381  Tute  —  387  E  manque  —  402  del  d.  —  410  E  manque. 


TROIS    VIES    INKDITKS    DE    SAINT    EUSTACHE 


Quant  Eve  la  punie  mangat,  416 

Adam  par  amonestement 

Remangat  la  punie  ensement 

De  l'arbre  ki  fut  en  defens. 

Coveitise  deceut  lur  sens.  420 

Se  il  gardasent  mun  cornant, 

Sanz  fin  fusent  esjoïsant  ; 

Ne  dévoient  ja  meis  mûrir 

Ne  peine  ne  travals  sufFrir  :  424 

Par  aé  e  par  héritage 

Voil  jo  Jonier  a  lur  lignage. 

Crestre  deurent  en  parais 

n  puis  régner  el  ciel  tut  dis,  428 

Mes  par  mult  foie  coveitise 

Perdirent  il  mult  grant  franchise  ; 

Par  une  pume  sulement 

Furent  eisilliez  tristement.  452 

Icele  pume  periluse 

Ne  fut  mie  trop  precïuse, 

Mes  Adam  mortelment  pechat, 

Quant  il  de  la  pume  mangat,        456 

Par  quointise  de  la  serpent, 

Encuntre  mun  comandement. 

Ne  deut  guerpir  sun  creatur 

Par  sa  mulier  ne  par  folur.  440 

Ne  furent  pa's  obedïent 

Al  creatur   omnipotent,       [i^^  v^  h] 

Kar  il  guerpirent  mun  comand 

Pur  5Jthan,  le  feluu  tirand.  444 

Pur  çoe  furent,  pur  lur  pechié, 

E  tut  lur  lignage  eisiliié 

De  la  joie  de  parais 

En  cest  chaitif,  triste  païs,  448 

Ou  la  gent  vivent  a  dolor 

Par  grant  peine,  par  grant  labur. 

.\dam  fibt  del  péché  premier 

Tuit  sun  lignage  parcenier.  452 

Par  cel  péché  grevus  e  fort 

Receurent  la  gent  duble  mort. 


Par  la  mort  de  l'alrne  e  del  cors. 
Pur  le    fruit  dunt   .'Kdam    out 

Sathan  out  les  homes  conquis 
En  servage  cume  chaitifs  : 
Pur  çoe  sunt  turmentez  la  gent 
Dedenz  enfern  horriblement. 
Sathan  soit  les  aimes  ravir, 
Quant  checuns  hom  deveit  mur 
En  enfer  les  soleit  mener. 
Ne  laisout  un  sul  eschaper 
Pur  sens  ne  pur  religïun. 
Ne  pur  nule  perfectïun. 
Sathan  mustre  grant  cruëlté 
Sur  cels  dunt  il  ad  poesté. 
Li  diable  sunt  tiiit  dampné, 
E  pur  lur  propre  iniquité, 
E  pur  lur  orgoil  sulement. 
Sans  nul  autre  amonestement. 
Quant  il  furent  par  sei  dampné, 
Par  altre  ne  serunt  salve  ; 
Sans  espérance  sunt  péri, 
Ja  meis  ne  vendrunt  a  merci  ; 
Asez  se  peinent  de  mal  fere, 
Kar  il  ne  se  poent  retrere. 


377 

mors 
[4)6 


460 
ir  ; 
464 

468 

472 

476 


Mais  Adam  pécha  folement 

Par  felun  amonestement  ;  480 

Par  altrui  conseil  fust  grevez, 

E  par  altre  refut  salvez.  ['  >4] 

Mes  l'um  ne  pout  el  mund  trovicr 

Home  kil  repeûst  salver,  484 

Ki  sanz  péché  fust  engendrez 

Cum  Adam,  quant  il  fust  criez. 

Pur  çoe  oi  pité  de  ma  gent, 

Ke  Sathan  destruit  cruëlment  ;      488 

Ma  grâce  as  pécheurs  mustrai, 

Pur  els  salver  el  mund  entrai. 

Par  la  volunté  de  mun  père 


419  ke  —  420  Kar  c.  —  422  esioiant  —  425   E  p.  ae  —   443   il  viaiique 
—  451   .\.  fust  de  —  45)  Kar  —  458  cum  —  462  home  —  484  repust. 


378 

Nasqui  jo  d'une  chaste  nicre, 
Kar  jo  sui  sanz  charnel  délit 
Cuncëuz  del  seint  Espirit. 
De  la  seinte  Virgne  nasqui, 
Par  ki  pécheurs  unt  merci . 
Circumcis  fui  e  baptizé 
Pur  salver  le  mund  de  pechié  : 
La  vielz  lai  mustrai  a  ma  gent, 
La  nuvele  luit  ensement. 
Od  les  pécheurs  conversai, 
PJusur  miracles  lur  mustrai. 
Pur  çoe  mustrai  veraiement 
Quejo  sui  Deus  omnipotent. 
Mes  jo  senti  sovent  tristur 
E  feim  e  seif  e  grant  iabur, 
Kar  jo  voil  sanz  pechié  suffrir 


H.    PETKRSHN 

492    As  feluus  Judeus  me  liuerat, 
Par  mun  disciple  me  trait, 
Pur  trente  deniers  me  vendit. 
Li  Judeu  me  firent  lier 

496    E  flaelier  e  laidenger  ; 

Asez  me  firent  escharnir  ; 
Jo  suffri  tuit  par  mun  plaisir. 
Jo  fui  d'espines  corunez 

500    E  en  la  croiz  mis  e  penez. 

Pur  le  mund  salver  suffri  mort, 
Mes  Sathan  me  saisi  a  tort. 
Sathan  pur  çoe  perdit  a  droit 

504    La  poestez  ke  il  avoit 

Desur  Adam,  le  premier  home, 
Que  il  deceut  par  une  pume. 


Pur  le  rcindre  mis  grant  pris, 
Quant  que  veirs  hom    devoit  sentir.    Quant  jo  fui  pur  Adam  occis, 

[508    Mes  al  tierz  jor  resuscitai. 
Par  ma  vertu  enfern  brisai, 


Pur  çoe  mustra  apertement 
Que  veirs  hom  fui  veraiement 
Pur  çoe  soleit  Sathan  duter  ; 
Ne  pout  en  moi  pechié  trovier. 
Sathan  par  çoe  s'esmerveillat, 
Par  malice  treis  fiez  temptat, 
Si  jo  fuisse  veraiement 


Sathan  liai  estreitement, 
El  ciel  ravi  ma  bone  gent. 
512    Les  miens  disciples  visitai 
E  mult  ducement  confortai  ; 
Jo  conversai  od  eals  sovent. 
Quarante  jorz,  corporelment. 


Veirs  Deus  ou  veirs  hom  sulement.    Devant  eals  puis  el  ciel  muntai, 

[516    Mult  seintement  les  doctrinal  ; 
Puis  lur  enveai  dulcement 
Grâce  del  seint  Espirement, 
Que  il  al  pople,  sanz  dotance, 
520    Preechasent  veire  créance. 
Par  tuit  le  mund  seùrement 


Jo  venqui  sa  tcmptatïon. 
Puis  engignat  ma  traïsun. 
Sathan  quidout  certainement. 
Si  jo  fuse  Deus  veraiment, 
Que  ne  poiise  mort  suffrir, 


Kar  Deus  ne  pout  unkes  mûrir.  [1^4  ?']    Baptizacent  par  moi  la  gent. 


528 


32 


i36 


540 


544 


548 


552 


5S6 


Ne  pois  mûrir  par  deitiet. 
Mes  mort  fui  par  humanitiez. 
Sathan  ne  me  poeit  nuisir. 
Mais  jo  suffri,  par  mun  pleisir. 
Que  Sathan  ma  mort  enginnat, 


560 
1^4  vo] 


Al  derain  jor  vendra  jugier 
524    A  checun  rendra  sun  luier, 

E  jo  mettrai  mun  pople  a  destre 

E  les  dampnez  devers  senestre.       564 

Sathan  menrat  la  maie  gent 


492  de  ch.  m.  —  501  E  od  —  510  home  —  516  home  —  525  poet  ;  me 
manque  —  528  felun  —  536  E  manque  —  540  kil  a.  —  543  li  r.  —  554  les 
endoctrinai  —  558  Prechasent  —  564  dampnez  uers. 


TROIS    VIES    INEDITES    DE    SAIXT    EUSTACHE 


Tresqu'en  enfer  cliaitivement  ; 
Arder  deivent  od  cel  tirant 
El  feu  cruël,  sanz  fin  ardaut. 
E  jo  menrai  la  bone  gent 
En  joie  pardurablement  ; 
Od  les  angles  serrunt  veisin 
En  la  joie  del  ciel  sanz  fin.  » 


568 


)72 


Heu  feseit  icel  cerf  parler 

Mult  mielz  ke  jo  ne  sai  cunter  ; 

Li  cerfs  parlout  par  sun  plaisir, 

Kar  Placidum  volt  convertir.         576 

Placidiis  mult  s'esnicrveillat, 

Xostre  duz  seignur  aurat  ; 

A  terre  client  paisiblement 

Pur  aùrer  Deu  humblement.  580 

Jhesucrist  primes  aùrat 

En  tel  manere,  e  puis  parlât  : 

«  Jo  crei  en  tei,  mun  veir  seignur, 

Verai  Deu  e  veir  creatur,  584 

Ki  pécheurs  solz  convertir, 

Par  ta  dulçur,  par  tun  pleisir  ; 

Ki  de  nient  tuit  le  mund  crias 

E  pécheurs  de  mort  salvas.  588 

Mes  une  rien  voil  e  désir, 

Par  ta  grâce  par  tun  pleisir, 

Si  jo  a  ma  propre  mulier 

Pois  cest  miracle  renuncier  592 

Od  mes  enfanz  priveement, 

Que  nus  puissum  veraiement 

Crere  en  toi,  nostre  salvëur 

E  nostre  verai  creatur,  596 

Q.ue  nus  poisum  par  tun  pleisir 

Toi  cotiver  e  toi  servir.  » 

Jhesu  respundi  par  le  cerf 

A  Placidum,  son  feeil  serf  :  600 

«  O,  Placide  !   Ne  dois  doter, 

Kar  cest  miracle  dois  cunter  f  7  ;./  v°b] 

A  ta  mulier  veraiement 


379 

Od  tes  enfanz  seùrement,  604 

Kar  ensemble  devez  guerpir 

Les  veins  idles  pur  moi  servir. 

Poi  vus  devés  ensemble  aler 

Dedenz  la  citet,  pur  parlier  608 

A  l'evesque  des  cristïens, 

Ki  soit  convertir  les  paiens, 

Kar  icil  vus  doit  baptizer. 

Mes  te  covient  puis  repeirier  612 

En  cest  liu  pur  parlier  a  moi. 

Pur  saver  plus  de  mun  secroi.  » 

Quant  Piacidus  out  entendu 

Icel  conseil  de  veir  salu  616 

De  cel  rochier  joiusemeni 

Repeirat  vers  la  sue  gent  ; 

Mes  quant  il  s'en  volt  repairier 

Il  n'aveit  talent  de  chacier,  620 

Kar  Deus  out  mùed  meintenant 

E  sun  curage  e  sun  semblant. 

Cel  miracle  tint  e  celât, 

Tresqu'a  sa  femme  le  mustrat.      624 

En  celé  nuit  alat  culchier, 

Cum  il  soleit,  od  sa  mulier  ; 

Cel  miracle  priveement 

Dist  a  sa  mulier  sulemeut.  628 

Desque  la  dame  l'entendit, 

Par  dulce  joie  respundit  : 

«  Beals  sire  duz,  vëistes  vus 

Icel  miracle  glorius  ?  632 

Çoe  est  Jhesus  omnipotent 

Que  vus  vèistes  veirement, 

Kar  il  est  reis  celestïens, 

Jhesus,  li  Deus  as  crestïens.  636 

A  nus  s'apareut  humblement 

Pur  salver  nus  veraiement, 

Kar  nus  devum  lui  aùrer 

E  lui  servir  e  cultiver.  640 

Demain  devum  a. lui  venir 


566  Tresque  en  —  584  e  lierai  c.  —  587  de  nient  manque  —  595  saluur 
—  607  vus  manque  —  609  de  c.  —612  c.  pas  r.  —  624  Tresque  a  —  634 
Qui  —  656  ac. 


380  H.    PHTEKSEN 

Od  nos  enfanz  pur  lui  servir,     [i^s]    Pur  els  priât  dévotement 


Le  roi  del  ciel  omnipotent.       [i^j  b] 
644    Quant  il  eut  finet  sa  prière, 

Puis  si  parlât  en  tel  manere  :         684 

«  Amdui  estes  ensem  eslit 

Par  grâce  del  seint  Esperit, 
648    Cunforter  vus  doit  Jhesucrist 

Ki  par  sa  grâce  vus  eslit  ;  688 

Priez  Jhesum  le  salvëur 

Pur  moi,  Johan,  le  pécheur.    » 

Li  evesques  priveement 
652    Les  confortât  mult  dulcement,      692 

Mult  seintement  les  doctrinat, 

A  Jhesucrist  les  comandat. 

Eùstace  a  tant  repairat, 
656    Ses  filz  e  sa  mulier  menât  ;  696 

A  lur  ostel  s'en  returnerent, 

E  icel  seint  conseil  celèrent. 

660    Eùstace  matin  leva. 

Ses  chivalers  en  bois  mena.  700 

Ne  volt  mener  gueres  de  gent, 
En  bois  alat  priveement  ; 

664    En  Jhesucrist  mult  se  fiât, 

De  sa  premesse  li  membrat.  704 

Quant  il  vint  près  de  cel  rochier 
Ou  cel  miracle  vit  premier, 

668    El  bois  laisat  chacer  sa  gent, 

Al  rochier  vint  sultivement.  708 

Cel  miracle  vit  al  rochier 

Ke  Jhesucrist  mustra  premier. 

672 

Euestace  vit  meintenant 

Icel  miracle  aparissant.  712 

De  son  chival  tost  descendi, 

676    A  Jhesucrist  grâces  rendi  ; 
Pur  lui  aùrer  dulcement 
A  la  terre  cheut  humblement. 
Euestace  par  grant  dulçur 


Kar  Jhesus  qui  dist  cest  secrei 
L'altre  nuit  apareut  a  moi. 
Ne  devum  pas  trop  demurrer  : 
Alum  ensemble  pur  parlier 
A  l'evesque  des  crestïens, 
Ki  soit  convertir  les  paiens, 
Kar  icil  nus  doit  baptizer 
E  nostre  salu  enseignier.  » 

Quant  Placidus  içoe  oit, 

N'aveit  pas  le  quor  endormit  : 

Tant  sentist  son  quor  esjoïr, 

Ke  n'aveit  talent  de  dormir. 

vSa  maisnie  dormir  laisat  ; 

Entur  mie  nuit  puis  levât. 

Sa  mulier  menât  sulement 

Od  ses  enfanz  priveement 

A  cel  evesque,  en  la  citet, 

Ki  maintint  la  cristïentet. 

Od  icel  evesque  humblement 

Parlèrent  mult  priveement. 

Quant  lur  conseil  ourent  mustrez 

Pur  receivre  cristïentez, 

Li  evesques  joiusement 

Load  Jhesum  omnipotent, 

Ki  tels  miracles  souk  mustrer 

Pur  pécheurs  recunforter. 

Li  evesque  les  doctrinat, 

Mult  seintement  les  primseignat, 

Puis  receurent  cristïentet. 

El  seint  nun  de  la  Trinitez 

Li  evesque  les  baptizat, 

Lur  nuns  renablement  muât  : 

Euestace  numad  le  père, 

Theophistan  numat  la  mère. 

Le  premier  filz  Agapitim 

E  le  puisned  Theophistun. 

Icel  evesque  lur  donat 

Tels  nuns,  quant  il  les  baptizat  ;  680    Ad  parlé  od  sun  creatur  : 

649  K.  cil  —  675   E.  muad  le  p.  —  680  il  manque  —  689  Priet 
Eustaces —  696  filz  manque  —  699  par  m. 


716 


TROIS    VIES    INEDITES    DE    SAINT    EUSTACME 


«  O,  Jhesucrist,  omnipotent  ! 

Tu  es  filz  Deu  veraienient,  720 

Mis  quors  ad  veraie  créance 

En  tagrant  vertu  sanz  dotance.  [r^^j  z'o] 

Vers  toi  voil  tenir  covouant, 

Par   tun   pleisir,    par  tun  cornant, 

[72i 
Kar  jo  sui  venuz  pur  oïr 
Ta  premesse,  par  tun  pleisir.  » 
Jhesu,  li  roi  par  tuit  régnant, 
Respundit  a  son  bon  sergant  :        728 
«  Bien  as  esplaité,  Euestace  ! 
De  sein  baptesnie  avez  la  grâce, 
Kar  tu  as  vencu  cel  tirant. 
Plein  d'envie  et  mult  suduaut  ;       732 
E  Sathan,  pleins  de  felunie. 
Ad  mis  ver  toi  mult  grant  envie. 
Tu  serras  par  Sathan  temptez, 
Si  cume  Job  fut  espruvez  ;  736 

Un  altre  Job  ferai  de  toi, 
Kar  tu  dois  mult  suffrir  pur  moi. 
Tu  soleies  par  grant  labur 
Servir  al  terrien  seignur,  740 

Kar  mult  as  servi  par  pleisir 
L'empereur  qui  doit  mûrir, 
Ki  ne  pot  mie  lougement 
Guares  aider  sei  e  sa  gent  ;  744 

Mes  pur  le  roi  espiritel 
Toi  covient  guerpir  le  mortel. 
Tu  dois  servir  plus  humblement 
L'empereur  omnipotent,  748 

Le  seignur  ki  ne  set  faillir 
A  cels  ki  lui  soient  servir. 
Tu  as  conquis  par  grant  labur 
El  siècle  terrien  honur,  752 

Ki  tost  trespasset  cume  vent, 
Ki  mult  deceit  la  foie  gent. 
Tu  redois  par  suie  proueise 
Conquere  del  ciel  la  richeise,  736 


Çoe  est  li  trésors  veirement 
Ki  duret  pardurablement. 
Ki  cel  riche  dun  conquerat 
Ja  mais  cel  trésor  ne  perdrat. 
Mes  tu  dois  poverté  sufFrir 
Pur  cel  riche  trésor  saisir,      [i ^j 
Tu  fuz  mult  el  siècle  honurez 
E  mult  preisez  e  renumez, 
Mes  tu  dois  par  humiliiez 
Conquere  del  ciel  dignitez. 
Te  covient  al  siècle  apouerir 
E  grant  travail  pur  moi  sufFrir, 
Kar  jo  suffri  pur  toi  la  mort  ; 
Mes  tu  aueras  par  moi  confort. 
Sathan  volt  vers  toi  estriver 
Pur  fere  toi  deseperer  ; 
Tempter  volt  par  ses  maies  arx 
Tun  curage  de  tûtes  parz  ; 
Mes  il  te  covient  sanz  dutance 
En  moi  afichier  ta  créance, 
Kar  tu  aueras  par  moi  guarant 
Encuntre  Sathan  le  tyrant. 
Confort  aueras  :  par  ma  vertu 
Sathan  se  tendra  pur  vencu. 
Tu  dois  sufïrir  temptacïun, 
Mes  tu  aueras  bon  gueredou. 
Pur  moi  sufïerras  tu  poverte. 
Mes  jo  restorai  bien  ta  perte  ; 
Tu  serras  pur  moi  anguisus. 
Mes  puis  serras  par  moi  joius. 
El  siècle  serras  honurez, 
Puis  serras  el  ciel  curuniez, 
Mes  il  te  covient  sanz  dutance 
Veincre  tuit  par  ferme  créance, 
Sathan  e  ses  temptacïuns, 
Ses  ars  e  ses  enginz  feluns. 
Ne  ke  tu  perdes  espérance, 
Ne  perdes  veraie  créance 
Par  fol  penser,  ne  par  mesdire, 


381 

760 

v^  h] 
764 

768 

772 
776 


784 


788 


792 


732  mult  manque  —  736  cum  —  737  frai  —  748  A  l'e.  —  760  perderat 

—  767  coueint   —   773  P-  ces  mais  —  774  tute  —  783  suffras  ;  lu  manque 

—  788  serras  manque  —  792  ces  e.  —  794  ueire  c. 


382  H.    PHTERSEN 

Ne  par  anguisse,  ne  par  ire. 
Mais  voilz  tu  tost  ou  tart  suffrir 
Çoe  ke  a  tort  doit  avenir 
De  la  grève  temptacïun, 
Dunt  tu  aueras  bon  gueredon  ?  » 


Quant  Euestace  l'entendit, 
A  sun  dulz  seignur  respundit  : 
«  Sanz  purloignance  voil  sufFrir,  [ 
Par  ta  merci,  le  ton  pleisir  : 
Li  quors  ni'iert  plus  aseùrez, 
Quant  auques  auerai  trespassez 
Le  travail,  ke  jo  doi  suffrir 
Par  ta  merci  e  ton  pleisir. 
Mes  prier  voil  mult  humblement 
Toi,  Jhesucrist,  omnipotent. 
Par  la  tue  seinte  duçur, 
Que  de  çoe  puisse  aver  vigur 
Encunlre  Sathan  le  tyrant, 
Kar  jo  reclaim  toi  a  guarant. 
Petit  poet  suffrir  ma  vigur 
Sanz  la  grâce  de  ta  duçur. 
Mult  par  est  fieble  ma  puissance, 
Mes  en  toi  serat  ma  fiance, 
Ke  jo  puisse,  par  lun  pleisir, 
Temptacïuns  issi  suffrir, 
Ke  Sathans,  li  cruels  tyranz, 
Par  ta  vertu  soit  recreanz, 
Ne  ke  jo  par  désespérance 
Perde  la  veraie  créance. 
Jo  me  fi  mult  en  ta  vigur, 
Ke  jo  ne  perde  par  folur 
La  grâce  del  seint  Esperit, 
Par  fol  penser  ou  par  fol  dit.  » 

E  quant  Jhesucrist  par  sa  grâce 
Out  conforté  seint  Euestace, 
Par  Sun  pleisir  el  ciel  muntat, 
Jhesus  ki  les  péchiez  mundat. 


796    Euestace  out  le  quor  joius 

Pur  cel  miracle  glorïus. 

Euestace  vint  a  sa  gent, 

Sun  conseil  celât  sagement  ;  856 

800    A  sa  mulier  puis  repairat, 

Cel  seint  miracle  recuntat. 

Mes  la  dame  restoit  mult  sage, 

Mult  avoit  vigerus  corage,  840 

1^6]    En  Jhesucrist  mult  se  fiout, 
804    Sun  seignur  par  Deu  confortout, 

E  en  Deu  mistrent  lur  fiance.  [1^6  /'] 

Mes  puis,  sanz  lunge  demurance, 

844 

808    Sentirent  un  péril  mortel, 
Kar  tost  perdirent  a  l'ostel 
Lur  meisnie  demeincment 
Par  murine  sudeement.  848 

812    E  lur  bestes  après  perdirent, 
Ki  par  murine  tôt  périrent. 


824 


828 


De  lur  avoir  rien  ne  laisad,  852 

816    Ne  des  bestes,  ne  de  lur  gent, 
Fors  lur  deus  enfanz  sulement. 
Pur  cel  péril,  dutus,  mortel. 
Départirent  de  lur  ostel  ;  856 

820    Od  els  menèrent  sulement 
Lur  deus  enfanz  celeemcnt. 
Puis  vindrent  li  cruel  larun. 
Par  nuit  brisèrent  lur  meisun,       860 
E  l'avoir,  ke  il  i  troverent, 
Od  les  ciras  e  tuit  em  portèrent. 
Mes  Euestaces  repairat, 
Ses  filz  e  sa  mulier  menât  ;  864 

Petit  trovierent  a  l'ostel 
De  lur  dras  e  de  lur  chatel. 
Après  içoe  mult  apouerirent, 
Ke  les  altres  choses  perdirent  ;     868 
Lur  richeise  a  nient  devint, 
832    Mes  de  Jhesucrist  lur  sovint. 


800  guerdon  —  807  ]o  vianque  —  808  c  par  t.  p.  —  813  lit.  —  824 
la  manque  —  832  pechiet  —  853  Euestaces  —  843  E  manque  —  844  puis 
manque  —  851  manque —  852  Del  a.  —  861  kil  i  t.  —  868  Ke  manque. 


TROIS  vn:s  inédites  de  saint  eustache 


Par  Jhesucrist  furent  giiarni, 

Mult  se  fient  en  sa  merci.  872 

En  la  cuntree  pouerement 

Demorerent  celeement. 

Pur  lur  veisins  furent  huntus, 

Kar  mult  estoient  suffraitus.  876 

Li  empereres  entretant 

Ke  tenoit  sa  feste  mult  grant, 

Kar  en  Persie  avoit  cunquis 

Par  victorie  ses  encniis.  880 

Mes  Placidus  nomeement 

Fut  demandé  hastivement  : 

A  cele  feste  deust  venir  [1^6  v"] 

E  l'empereur  deust  servir,  884 

Kar  desur  la  chivalerie 

Avoit  Placidus  la  mestrie. 

Mais  nel  pourent  mie  trover 

Par  quere  ne  par  demander.         888 

Li  empereres  e  sa  gent 

S'esmerveillat  estrangement 

De  Placidum,  ki  dune  devoit 

Servir  a  sa  feste  par  droit.  892 

Perdu  eurent  sudeement 

Placidum  e  tute  sa  gent, 

Kar  ne  pourent  un  sul  trover 

Par  quere  ne  par  demander.  896 

Li  empereres  e  sa  gent 

S'em  pleindrent  mult  comunalment, 

Kar  Placidus  ert  mult  preisez 

E  honurez  e  enseinniez,  900 

E  quant  il  estoit  conestables, 

Mult  par  iert  pruz  e  amiables. 

Mult  le  pleinstrent  pitusement 

Li  riche  e  la  pouere  gent.  904 

Placidus  sufTri  entretant. 
En  la  merci  Jhesu  fiant. 
Pur  ses  veisins  estoit  huntus, 


3«3 

Kar  povres  ert  e  suffraitus.  908 

Placidus  soit  estre  jadis 

Mult  honurez  enun  païs. 

En  la  curt  od  la  noble  gent 

Estoit  vestuz  mult  richement,       912 

Mes  mult  estoit  ore  esguarcz, 

Ne  fud  mie  bien  aturniez 

Pur  venir  entre  riche  gent 

A  la  feste.  Si  pouerement  916 

Ne  poeit  venir  par  honur 

A  la  feste  l'empereur. 

11  ne  volt  a  la  feste  aler 

Pur  sa  poverte  demustrer.  920 

En  Jhesucrist  mult  se  fiad, 

Sa  poverlé  pur  Deu  celad. 

Mes  par  conseil  de  sa  mulier[/_j6  v°  h] 

De  son  païs  volt  esloinnier,  924 

Kar  ne  pout  remeindre  huntus, 

En  sa  cuntree  suflfreitus. 

Euestace  leit  sun  païs 

E  ses  parens  e  ses  amis.  928 

En  Jhesucrist  mult  se  fiad. 

Ses  filz  e  sa  mulier  menad, 

Kar  itant  li  estoit  remis  : 

Asés  l'avoit  Sathan  près  pris.       932 

Vers  Egypte  voldrunt  aler  ; 

Mes  quant  il  vindrent  a  la  mer, 

Une  nief  chargée  i  troverent, 

E  od  les  notiners  entrèrent.  936' 

Mes  li  meistres  des  notiners 

Estoit  cruels  e  pauteners  ; 

Vers  Euestace  s'aïrat, 

E  grant  cruëlté  li  mustrat,  940 

Kar  sa  mulier  volt  retenir, 

Par  force  la  voleit  honir. 

La  grant  bealté  de  sa  mulier 

Avoit  espris  le  pautenier  ;  944 

Honir  voleit  sa  chastetez, 

Pur  coveitise  de  sa  bealtez. 


873  cuntre — .8j8  La  phrase  ne  se  construit  pas.  Il  Jaut  peut-être  corriger  : 
Tenoit  une  feste...  —  893  Perdeu  —  904  Hiatus  —  913  ert  o.  —  926  cuntre 
—  934  uindrint  —  935  charge  —  937  de  n.  —  946  Vers  trop  long.  Il  faut 
peut-être  corriger  :    Pur   coveitié    de  sa    b. 


1^4 


H.    PETERSEX 


La  nicf  cnloiuat  en  la  mer, 
Mult  se  hasterent  pur  passer. 
Li  notiniers  mult  se  hastat, 
Le  fret  de  la  nief  demandât. 
Ne  volt  Euestace  passer 
Pur  rien.  Mais  n'avoit  ke  doniei 

Euestaces  out  mult  jadis, 
E  grant  richeise  avoit  conquis, 
Mes  mult  par  iert  ore  eguarez, 
E  anguisus  estoit  asez, 
Quant  il  n'avoit  rien  que  donier, 
En  la  nief,  pur  sei  aquiter. 
Mes  li  maistres  des  notiniers 
Estoit  cruels  e  pauteniers, 
Kar  mult  avoit  le  quor  felun. 
D" Euestace  quist  acheisun  ; 
Par  force  saisist  sa  mulier  [ 

Dedenz  la  nief  pur  son  louer. 
Euestace  n'otread  pad,  « 

A  sun  poër  le  desturhad  : 
Défendre  voleit  sa  mulier, 
Mes  ne  poeit  rien  espleiter, 
Ne  li  valt  rien  sun  estrivier, 
Lancer  le  voldrount  en  la  mier. 
Euestaces  ne  pout  avant, 
Mes  mult  avoit  le  quor  dolant  ; 
Ne  pout  sa  mulier  guarantir, 
La  force  li  covint  suffrir. 

Quant  il  parvindrent  al  rivage, 
Mult  par  out  triste  le  curage  ; 
Sa  mulier  par  force  laissad. 
Ses  dous  enfanz  od  sei  portad. 
Pilusement  alout  pleinant 
E  mult  tristement  gemisant. 
A  ses  filz  dist  pitusement  : 
«  Allas,  allas  !  Cheitif,  dolent  ! 


948 


[952 


956 


960 


i>7] 
964 


\'us  avez  perdu  vostre  merc 
Ki  reconfortout  vostre  père, 
Vostre  merc  ki  vus  portât, 
Ki  par  dulçur  tant  vus  amat. 
Grant  anguisse  pur  vus  suHVid, 
Mes  asez  sùef  vus  nurid, 
Kar  sovent  vus  soleit  baisier 
E  mult  dulcement  rehaitier. 
Vostre  mère  avez  vus  perdue, 
Par  vive  force  retenue. 
Allas,  allas  !  Si  grant  damage. 
Si  grant  duel  ai  en  mun  curage. 
Quant  par  un  felun  notiuier 
Poi  perdre  ma  bone  mulier.  » 


984 


992 


996 


972 


976 


Euestace  se  pleint  sovent, 

Kar  mult  avoit  le  quor  dolent. 

Od  ses  dous  fiz  vint  a  un  gued 

Mult  le  trovad  e  large  e  led  ;       1000 

Od  ses  dous  fiz  voleit  passer. 

Mes  en  le  gued  dotout  entrer. 

Od  un  des  enfanz  senglemeni  [777  h] 

Passad  le  gué  primerement.         1004 

Par  mile  gued  puis  repairat, 

Sun  altre  fiz  porter  quidat. 

Mes  quant  il  vint  en  mi  le  gued, 

K'il  out  trové  e  grant  e  led,        1008 

Un  liuns  vint  mult  tost  curant, 

Vers  le  bois  portât  cel  enfant. 

Euestaces  estoit  el  gued 

Ke  mult  avoit  le  quor  trubled,     10 12 

Quant  il  vit  le  liun  porter 

Sun  fiz  que  tant  soleit  amer. 

A  cel  enfant  ne  pout  aider, 

A  Taltre  fiz  volt  repairer.  10 16 

Vers  sun  fiz  s'en  vint  tristement 

Kar  mult  avoit  le  quor  dolent. 

A  son  fiz  recouerir  quidat 


952  M.  na  ke  d.  —  959  de  n.  —  962  Deuestaces  —  969  Ni  ualt  —  975 
uindrent  —  991  vus  manque —  994  mun  vianque  —  1000  Le  premier  e  manque 
—  1002  d.  a  entrer —  1007  il  manque  —  1009  Un  lous  uint  —  ion  Eues- 
tace -—   1013  le   lou  p.   —  1017   s'en  manque. 


TROIS    VI KS    INi-DlTl-:S 

Ke  il  ultre  le  pué  portât,  1020 

Mes  lors  vit  nuilt  siidecment 

Un  Icu  venir  ignelement  ; 

Eu  sa  bûche  prist  cel  entant, 

Vers  le  bois  corust  maintenant.   1024 

Euestace  mult  esguardout 

Icel  len  qui  sun  fiz  portent, 

De  tûtes  pars  fust  anguissus, 

Kar  mult  out  le  quor  dolurus.     1028 

Euestace  grant  dol  menoit, 

Les  chevels  de  sun  ciiief  tirrout  ; 

Pur  poi  ne  trébuchât  el  gued. 

Tant  par  avoit  le  quor  trubled.   1052 

Mes  Deus  ne  voit,  par  son  pleisir, 

Sun  bon  sergant  laisser  périr. 

Euestace  grant  dol  menât 

Pur  ses  enfanz  que  tant  amat,     1056 

Ne  quidout  ja  mais  recouericr 

Ses  fiz  que  tant  soleit  amer. 

Mes  Deus  li  fist,  par  sun  pleisir, 

Ses  enfanz  dulcement  norir.        1040 

Q.uant  li  Huns  prist  cel  enfant 

Vers  le  bois  curut  meintenant. 

Li  pastur  aierent  curant         [i^j  v°] 

De  tûtes  pars  ■'•er  cel  enfant         1044 

E  lur  chiens  mult  tost  asemblerent 

E  après  le  Hun  hCierent, 

Tant  ke  li  Huns  ineintenant 

Guerpit  tut  sein  icel  enfant.  1048 

Li  vilein  furent  asemblet 

De  l'autre  part  de  cel  grant  guet, 

Kar  il  soleient  asembler 

Iluec  pur  lur  terres  arrer.  1052 

Mes  quant  il  virent  meintenant 

Le  leu  ke  portout  cel  enfant, 

Après  icel  leu  rehûerent, 

E  vers  le  bois  mult  le  hasterent.   1056 


DE    SAINT    EUSTACHK  38) 

Li  leus  curut  al  bois  a  plein, 

Icel  enfant  guerpit  tuit  sein. 

Mes  li  vilein  d'ultre  le  gued 

Des  pasturs  furent  desevred  ;       1060 

En  une  vile  nepurquant 

Estoient  ensemble  manant. 

Mes  mult  furent  lied  e  joins. 

Quant  les  enfanz  ourent  rescous.  1064 

En  la  vile  li  dui  enfant 

Eurent  norri  petit  e  grant  : 

Li  enfant  ne  pourcnt  périr, 

Kar  Jhesucrist  les  volt  nurir.       1068 

Mes  Euestace  nel  savoit, 

Ke  Deus  ses  enfiinz  nuriseit  : 

Euestaces  ert  anguisus, 

Kar  mult  out  le  quor  dolorus  ;     1072 

Pitus  dol  fesoit  gemisant, 

En  tel  manere  compleinant  : 

«  Allaz  !  Dolenz  !  Pur  quel  fu  nez  ? 

Chaitifs  sui  e  malëurez  !  1076 

Allas  !  Chaitifs  !  Mult  sui  suspris 

Ici  en  estrange  pais  ! 

De  tûtes  parz  sui  anguisus, 

Kar  mult  sent  le  quor  dolorus.     icSc 

Mult  sui  tristes,  mult  sui   trublez, 

De  tûtes  parz  sui  esguarez, 

Kar,  sanz  confort  e  sanz  amis,  [  /  ^  7 1  c  /;] 

Mult  sui  dolenz,  mult  sui  chaitifs,  108  i 

Ne  sai  a  ki  mun  dol  mustrer, 

Ne  sai,  chaitifs,  quel  part  turner. 

Allas,  allas  !  Chaitifs,  dolenz  ! 

Loins  sui  d'amis  e  de  parenz,       1088 

Cume  li  arbres  el  désert 

Ki  par  le  vent  ses  foilles  pert. 

Je  fui  jadis  riches  asez 

E  mult  preisiez  e  honurez,  1092 

Mes  sanz  confort  e  sanz  amis 

Sui  ore  reins  de  povre  pris. 


1021  lors  manque  —  1025  E  en  —    1024  le  mangue  —  1025  mult  manque 

—  1030  tirrut  —   1057  N  (sic)  q.  —  1044  tute — ■  1045  Ewanque  —  1046  E 
manque  —  105 1  soleint   —  1064  recels  —  1066  n.  e  p.    —  107 1   ert  manque 

—  1074  E  {sic)  t.  —  1076  Chaitisf  —       1088  de  amis  — •  1089  Cum. 

Remania,   XLVIII.  2$ 


386 


H.    PETERSEN 


Jo  guardoue  ja  par  maistrie 
Le  pople  e  la  chevalerie, 
E  si  soloie  od  ma  grant  gent 
Dedure  moi  mult  haltemeot, 
Mes  jo  vois  ore  mendiant 


Ki  vindrcnt  a  Job  pur  confort, 
1096    Quant  il  sentoit  sun  dol  mult  fort. 
Mes  jo  ne  puis  amis  trover, 
Fors  bestes,  pur  moy  conforter,  11 36 
Kar  bestes  unt  mes  enfanz  pris, 
Sanz  compainnie,  sanz  sergant.  iioo    Ne  puis  trover  altres  amis. 
Jo  me  soleie  reaiter  A  moi  ne  pot  remaindre  rien, 

Od  mes  fiz  e  od  ma  mulier,  Kar  jo  chaitifs  sui  sanz  tut  bien.  1 140 

Mes  jo  sent  ore,  sanz  confort,  Ke  me  valt  ore  ma  proueise. 

Un  dol  mult  anguisus  e  fort.        1104    Quant  tut  ai  perdu  ma  richeise 
Jo  sent  el  quor  grant  marrement,  E  ma  mulier  e  mes  enfanz 

Nel  pot  nuls  saver  ki  ne)  sent  ;  E  ma  maisnie  e  mes  serganz.       1 144 

Mes  ne  sai  pleindre  ma  dolur  Jo  sui  en  estrange  païs 

Fors  a  Jhesu,  mun  salvëur  :         1 108    Sanz  nule  aïe  e  sanz  amis. 
En  lui  est  tute  ma  fiance.  De  tûtes  parz  sui  esgarez. 

M'arme,  mun  cors  e  m'espcrance.        Cornent  serai  jo  plus  temptez  ?    1148 
To  croi  en  lui  seùrement. 

1 1 12    O,  Jhesucrist,  omnipotent. 
Conforte  cest  chaitif  dolent  ; 
Pur  la  pitez  de  ta  dulçur 
Abrégez  ma  trop  grant  dolur         1 1 5  2 
II 16    E  guarde  mun  chaitif  curage 

E  ma  bûche   e  mun  quor  d'outrage, 
De  fol  penser  e  de  fol  dit. 
Par  grâce  del  seint  Esperit,         1156 
1120    Ke  jo  ne  perde  par  folur 
La  premesse  de  ta  dulçur, 
Kar  ta  premesse  mut  désir. 
[1^8]    Tu  as  promis,  par  tun  plaisir,       1160 
1124    Ke  jo  serroie  mult  temptez, 
Mes  puis  serroie  confortez. 
Jo  dui  parlier  trop  folement     [i^S  b] 
Pur  la  dolur  que  mis  quor  sent,    1164 
1128    Kar  jo  sent  mut  mun  quor  marri. 
Mes  jo  me  met  en  ta  merci.  » 


Par  lui  fui  garniz  veirement, 
Ke  jo  seroie  mult  temptez. 
Si  cume  Job  fut  espruvez  ; 
Mes  a  moi  chaitif  est  avis, 
Ke  jo  sui  alques  plus  suspris. 
Job  fud  mult  asprement  temptez, 
Mes  jo  sui  alques  plus  greve'z, 
Kar  Job  gisoit  sur  un  femier. 
Ou  il  se  poeit  herbergier. 
Job  avoit  perdu  ses  enfanz, 
Ses  ancheles  e  ses  serganz, 
Mes  a  Job  remist  sa  mulier 
Dunt  il  se  pout  mult  reaiter. 
A  Job  remist  la  racine 
Kar  sa  mulier  out  a  veisine  ; 
Sa  mulier  le  pot  conforter, 
Dunt  il  pot  enfant  recouerrier 
A  Job  esteit  alques  remés  ; 
Perdu  ai  la  ruche  e  les  es. 
E  Job  avoit  plusurs  amis, 
Dunt  jo  sui  povres  e  sultis, 


Euestace  grant  dol  menad, 
1 1  32    Des  oilz  mult  tendrement  plurat,  i  K 


1 102  e  manque  —  1 103  jo  manque  —  11 08  a  toi  ih'u  —  1 114  cura  —  1 11 5 
chaitifs — ii20poit —  ii22Sanchcle —  1 124  mult  manque  —  1125  Vers 
trop  court  —  1126a  manque—  1129  remis  —  1150  le  ees —  1140  tuz  —  1141 
mu  manque  —  1144.  Le  premier  e  manque  —  1146  nule  manque  —  1149  O 
manque  —  11 50  chaitifs  —  11 52  trop  manque  —  11 58  premessa  — 1163  dut. 


TROIS    VIES    INEDITES    DE    SAINT    EUSTACIIF 


387 


Del  quor  geiueit  pitusement, 

Mult  se  pleint  anguissusement. 

El  chemin  tristement  crrat, 

Une  vile  près  esgardat  ;  11 72 

Vers  celé  vile  volt  turnier, 

Ne  n'out  talent  de  plus  errer, 

Kar  mult  estoit  las  de  tristur, 

De  grant  anguisse  e  de  dolur.     11 76 

En  la  vile  mult  demurat, 

Quinze  anz  ilueques  habitat  ; 

As  veisins  humblement  serveit, 

De  Sun  propre  labur  viveit.         1180 

Li  veisin  tiudrent  meintenant 

Euestace  a  feel  sergant, 

Kar  il  estoit  mult  amiables 

E  mult  sages  e  mult  servables.     1 184 

Euestace  par  tel  mester 

Soleit  deservir  sun  louier, 

Kar  il  soleit  les  champs  guarder. 

E  li  veisin  firent  luer  11 88 

Le  feel  sergant  Euestace 

A  cel  mester,  dunt  il  out  grâce, 

E  il  servoit  mult  humblement. 

Pur  çoe  pleseit  a  bone  gent.         11 92 

Il  soleit  ja,  par  grant  mestrie. 

Garder  poph  e  chivalerie. 

Mes  Euestaces  ore  aèrent 

A  garder  les  champs  humblement. 

1196 
Issi  fait  Deus  par  sun  pleisir 
Ses  feelz  serganz  convertir. 

Euestace  fut  mult  temptez, 

Si  cume  Job  fust  espruvez,  1200 

Mes  Jhc'sucrist  par  sue  grâce 

Voleit  conforter  Euestace. 

Euestace  humblement  serveit,  [i]Svo] 

Mes  près  de  la  vile  maneit,  1204 


Ou  Deus  faiseit,  par  sun  pleisir, 

Les  enfanz  garder  e  nurir. 

Li  rois  del  ciel  par  sue  grâce 

Voleit  coufortier  Euestace:  1208 

Des  bestes  ses  fiz  deliuerat, 

E  sa  chaste  mulier  gardât 

De  cel  estrange  notinier 

Ki  retint  sa  chaste  mulier.  1212 

En  sa  cuntrec  la  menad. 

Pur  sa  bealté  la  conveitad, 

Mes  par  sa  foie  iniquitez 

Ne  pour  tolir  sa  chastetez,  1216 

Kar  Deus  del  cruel  notinier 

Deliuerat  sa  chaste  mulier  : 

Li  notiniers  receut  la  mort, 

Ki  la  dame  retint  a  tort .  1220 

La  dame  vesquid  chastement. 

Eu  sa  poestied  franchement. 

Euestace  fust  anguisus, 

Sovent  out  le  quor  dolurus,  1224 

Kar  de  sa  mulier  li  membrat 

E  de  ses  fiz  que  tant  amat  ; 

Mes  Euestace  ne  savoit 

Ke  Jhesucrist  les  meinteneit.        1228 

Li  empereres  entre  itant 

Volt  assembler  un  ost  mult  grant, 

Kar  li  Romain  furent  suspris 

Par  guerre  de  lur  enemis,  1232 

Ki  le  règne  a  l'empereur 

Envaïrent  par  grant  vigur. 

A  l'empereur  remembrât, 

Ke  Placidus  mult  lur  aidât,  1236 

Quant  desur  la  chevalerie 

Avoit  Placidus  la  mestrie  ; 

E  Placidus  li  conestables 

Estoit  mult  prouz  e  amiables  ;   1240 

Défendre  soleit  sun  pais 


1169  De  q.  —  1178  Quinz  a.  iluec    h.  —  1182  E.  pur  f.  s.  —  1187  les 
manque  —  1190  A  manque  —  1195  Euestace  —   120.0  cum    —    1201  p.    la 


120;    humblemet —  120 


7  p. 


sa  g.  —  1212  Ke 


12 14  conuertad 


—  121 5  sa  manque  ;  fol  —  1228  le. 


3 88  H.    PKTHRSEN 

E  LOnqucrc  lur  encmis  ; 

Leschivalers  soleit  mener   [i^Svo  h] 

E  par  proueise  govcrnier.  1244 

Li  cmpereres  mult  promist 

E  plusurs  messages  tramist 

Pur  requere  ententivement 

Dant  Placidum  uomcemeat,         1 248 

Par  estranges  e  par  privez, 

E  par  viles  e  par  citiez. 

Mes  Euestaces  out  jadis 

Dous  chivalers  en  sun  païs,  1252 

Li  uns  out  nun  Antiochus 

E  li  altres  Achaïus. 

Icil  chivaler  maintenant 

Alerent  Placidum  querant,  1256 

Kar  Placidum  lur  bon  seignur 

Voldrunt  quere  a  l'empereur. 

Par  le  règne  quistrent  asez, 

Par  les  viles  e  les  citiez,  1260 

E  par  le  païs  tant  errèrent 

Ke  il  celé  vile  troverent 

Ou  Euestaces  humblement 

Servoit  entre  l'estrange  gent .        1264 

Euestace  lurz  esgardat. 

Des  chivalers  s'esmerveillat, 

Kar  il  conut  par  lur  semblant 

Les  dous  chivalers  maintenant.      1268 

Euestace  se  purpensout. 

De  Sun  païs  li  remembrout  ; 

Purçoe  muât  mult  sun  talent 

E  sa  culur  pitusement  ;  1272 

Mes  en  Jhesucrist  se  fiât. 

En  tel  manere  dune  urat  : 

«  O,  Jhesucrist  1  Par  ta  dulçur 

Conforte  ma  triste  dolur,  1276 

E  ke  jo  puisse  od  ma  rnulier 

En  cest  siècle  toi  gracïer, 


Kar  de  tue  mult  humble  anccle 

Désir  jo  mult  bone  novele.  1 280 

De  mes  fiz  sui  désespérez, 

Kar  bcstes  les  unt  dévorez. 

Mes  tant  voil  prier  humblement  [1^9] 

Toi,  Jliesucrist,  omnipotent,         1284 

Ke  tu  faces,  par  tun  pleisir, 

Moi  e  ma  mulier  esjoïr 

Odnosenfanz  en  parais, 

El  règne  ki  resplenttut  dis.  »       1288 

Euestace  humblement  orat, 

Mes  Jhesucrist  le  confortât. 

Une  voiz  del  ciel  maintenant 

Apertement  dit  en  oiant  :  1292 

«  Euestace,  tu  iers  joius 

El  règne  del  ciel  glorïus. 

Mes  primes  te  voil  rehaitier 

Par  tes  fiz  e  par  ta  mulier;  1296 

El  siècle  serras  restorez, 

Puis  serras  el  ciel  corunez.  » 

Euestaces  estoit  joius 

Purcel  miracle  glorïus,  1500 

Kar  li  rois  del  ciel  dukement 

Conforte  Euestace  sovent. 

Quant  Jhesucrist,  par  sue  grâce, 
Avoit  conforté  Euestace,  1304 

Li  chivalier  vindrent  errant 
Envers  Euestace  aprochant. 
Mes  quant  il  ourent  saluez 
Euestace  en  benignetiez,  1 308 

Puis  demandèrent  humblement 
Se  il  savoit  certeinement 
Aucun  home,  en  icel  païs, 
Qui  manoit  a  Rome  jadis  :  13 12 

Placidus  out  nun  proprement 
En  sun  païs,  demeinemenl 
De  sa  mulier  out  dous  enf;inz. 


1247  P.  quere  e.  —  1250 Le  second  par  manque —  1251  euestace  —  1260  e 
par  l.  c.  —  1262  il  iiiauque  —  1263  Ou  manque;  Eustacc  niult  h.  —  1274  E 
{sic)  t. —  1279  mult  manque  —  1281  Des—  1293  E.  tu  serras  i.  —  1299  Eues] 
tace  pot  estre  i.  —  1 502  Confortout  —  1 303  p.  sa  g.  —  1 3 1 1  Acun  h.  en  cel  p. 


TROIS    VI KS    INEDITES    DE    SAINT    EUSTACHE 


389 


Quaut  il  fud  a  Rome  niananz.     1316 

Quant  Euestaces  çoe  oit, 

As  dous  chivalers  respundit  : 

«  Cil  Placidus,  duut  vus  parlez, 

Ne  soit  pas  estre  renumez  1 320 

En  cest  pais  entre  la  gent  : 

Aillours  mustrez  vostre  talent, 

Kar  ne  saipur  quel  vus  querés  [i^p  b] 

Cel  Placidum,  dunt  vus  parliez.  »  1 324 

E  H  chivalers  respundirent, 

Quant  il  icel  respuns  oïrent  : 

«  Cil  Placidus  estoit  jadis 

Mult  privez  entre  nos  amis;         1328 

Pur  çoe  volum  doner  louier 

A  celui  ki  sout  enseignier 

Cil  Placidum  nomeement, 

Ke  nus  avum  quis  kingement.  »  1332 

Euestace  humblement  parlad, 

Li  chivalers  od  sei  menad. 

A  sun  ostel  lur  fîst  doner 

Del  vin  que  il  fist  achater,  1336 

Kar  lur  seif  estancher  voleit 

Pur  le  tens  qui  mult  chaud  faiseit. 

Euestace  dit  humblement 

A  sun  hoste  demeinement,  1 340 

K'a  asez  trovast  a  manger, 

E  cuntast  tut  a  sun  loier, 

Kar  il  soit  conustre  jadis 

Les  doushnmes  pur  ses  amis.       1344 

Li  ostes  largement  trovad 

Quanqu'Euestace  demandad. 

Euestace  serveit  al  manger 

Pur  les  chivalers  rehaiter.  1348 

Euestace  colur  muad, 

Kar  sa  tristur  renovelad  : 

Dune  li  sovint  de  sunpaïs, 


De  ses  parenz,  de  ses  amis,  1352 

De  ses  veisins,  de  ses  serganz. 

De  sa  mulier,  de  ses  enfanz, 

De  sun  pais,  de  sa  richeise, 

Ke  il  conquit  par  grant  proueise.  1356 

Son  dol  volt  celer  par  semblant. 

Quant  il  ne  pout  celer  avant, 

De  l'ostel  s'en  rissi  sovent 

Pur  plurer  anguissusement  :        1360 

Sun  dol  alques  evaïout, 

Çoe  li  ert  vis,  quant  il  plurout . 

Del  quorgemil  pitusement,     [/j'{?  v°] 

Des  oilz  plurout  mult  tendrement, 

[1364 
Mes  de  plurer  e  de  gémir. 
Quant  il  se  poeit  avenir. 
Ses  oilz  e  sa  face  lavout, 
As  chivalers  puis  repairout.  1568 

Mes  pur  plurer  e  pur  gémir 
De  l'ostel  soit  sovent  issir  ; 
Pur  pitez  estoit  anguissus, 
Sun  quor  sentoit  mult  dolurus.    1372 
Mes  li  chivaler  maintenant 
Pristrent  garde  de  sun  semblant  : 
Euestace  mult  esgarderent, 
E  a  conseil  de  lui  parlèrent,  1376 

Kar  il  distrent  priveement 
Ke  il  resemblout  veirement 
Placidum,  lur  privé  seignur. 
Qui  tant  plout  a  l'empereur.        1380 
Li  uns  des  chivalers  disoit 
Que  Placidus  nauerez  estoit 
El  chief  entre  ses  enemis 
Par  une  bataille  jadis,  1584 

Kar  Placidus  hardiement 
Les  batailles  venquit  sovent  : 
«  Mes  nus  ne  devum  pas  duter, 


1318  Ad.  —  1324  du  u.  p.  —  1 330  A  vianque  —  1332  Ki  —  1338  que  ; 
mult  vianque  —  1344  ces  a.  —  1346  Quanque  —  1347  Vers  trop  long.  On 
pourrait  corriger  :  Li  sainz  hom  serveit  —  1355  e  de  sa  r.  —  1336  Kil  — 
1361  sic —  1364  mult  manque —  1365  genir  —  1566  pout  — •  1368  A  c. 
—  1 376  E  acun  c.  —  1 378  Kil  —  1 379  priuez  —  1 583  ces  e. 


390 

Si  la  plaie  puissum  trovcr.  » 
E  li  chivalersesgardcrcnt, 
E  le  verai  signe  i  trovercnt, 
E  le  merc  de  la  plaie  virent 
El  chief,  dunt  il  mult  s'esjoïrent. 
Li  chivaler,  esjoïsant, 
Pristrent  lur  seignur  nieintenant 
Lors  racolent  e  embracierent, 
E  mult  dulcement  se  baisèrent. 
Mes  ki  poùst  donc  esgarder 
Lur  duze  joie  sanz  plurer  ? 
Li  chivaler  furent  mult  lied  ; 
De  lur  seignur  eurent  pitez. 
Mes  Enestace  se  celât, 
As  dous  chivaliers  estrivat  ; 
Ne  volt  sun  conseil  regehir,  [i]() 
Mes  Deus  le  voleit  descouerir. 
Li  chivalers  furent  joius, 
Mes  Euestaces  iert  huntus  : 
La  veritez  ne  pout  celer, 
Quant  Deus  la  voleit  demustrer. 
Li  chivaler,  esjoïsant, 
Furent  Placidum  connissant, 
Kar  enseignes  veraiement 
Mustrerent  é  distrent  sovent. 
Il  reconnut  la  veritez, 
Sanz  orgoil,  par  humilitez  ; 
E  de  ses  fiz  e  sa  mulier 
Demandèrent  li  chivaler. 
Euestace  a  triste  semblant 
Dist  ke  mort  furent  li  enfant 
E  sa  mulier  estoit  perdue. 
Par  force  ele  fust  retenue. 
Dolent  furent  li  chivaler 
Pur  ses  fiz  e  pur  sa  mulier. 
Mes  il  furent  tost  confortez, 
Quant  Euestace  eurent  trovez. 


H.    PETERSEN 


1588 


1392 


1400 


1404 


1408 


I412 


I416 


1420 


1424 


Li  veisin  vindrent  maintenant 

De  tûtes  parz  esmerveillant. 

Li  chivaler  l'empereur, 

Ki  ourent  troved  lur  seignur,       1428 

Acounterent  de  sa  pruësce, 

De  sun  pris  e  de  la  richesce 

Ke  Euestaces  out  jadis 

Od  si  grant  joie  en  sun  pais.       1452 

E  quant  li  veisin  çoe  cirent, 

A  grant  merveille  s'ejoïrent  ; 

Pur  pited  distrent  en  plurant 

Ke  poi  conustrent  cil  sergant,      1436 

Quant  li  nobles  hom  humblement 

Soleit  servir  a  pouere  gent. 

Mes  li  chivaler  maintenant 

Revindrent  mult  ejoïsant,  144° 

E  ver  lur  pais  repairerent, 

E  de  lur  espleit  se  hasterent, 

Kar  mult  hasterent  lur  seignur  [140] 

Parle  comand  l'empereur.  I444 

E  li  veisin  le  conveierent 

E  mult  dulcement  le  baisèrent  ; 

D'Euestace  furent  mult  liez, 

Pitusement  pristrent  congez.        1448 

Quant  Euestace  repairad, 

As  deus  chivalers  recuntad 

Ke  Jhesucrist,  par  sun  pleisir, 

Aparust  pur  lui  confortir  ;  1452 

Sun  premier  nun  mûed  avoit, 

Euestace  apelez  estoit. 

Aventures  cuntat  asez, 

Coment  il  fust  sovent  temptez.  1456 

Quinze  jornees  chevacherent, 

E  en  lur  pais  repairerent. 

Quant  il  vindrent  en  lur  pais, 

Asez  troverent  bons  amis;  1460 

Li  veisin  e  li  païsant 


1390  E  manque  —  1391  El  merc  —  1392  il  manque  —  1393  esioiant  — 
1397  pout —  1398  duz —  1402  estriuoit  —  1406  euestace —  1410  F.  eues- 
tacec.  —  141 1   ueraiment  —   141 3  recoinut  ;  la  manque  —  141 5  e  de  sa  m. 

—  1417  E.  par  t.  s.  —  1419  E  manque  —  1420  ele  manque  —  1430  de  sa  r. 

—  1447  De  e.  —  1449  Mes  q.  —  1450  A  d.  —  145S  E  manque. 


TROIS    VIES    INEDITES 
D'Kuestace  furent  joiant. 

Li  empercres  fut  joius 

E  d'Euestace  desirus  ;  1464 

Li  enipereres  se  dresçat, 

De  joie  Euestace  baisât. 

Euestace  dit  maintenant 

A  l'empereur,  par  sun  comand,   1468 

Cument  li  estoit  avenu, 

E  coment  il  avoit  perdu 

E  sa  richcsce  e  ses  serganz, 

E  sa  niulicr  e  ses  enfanz  ;  1472 

Cument  il  alat  en  eissil, 

Cument  il  suffri  maint  péril. 

Li  enipereres  od  sa  gent 

S'esmerveillat  estrangement         1476 

Des  aventures  Euestace, 

Ke  Deus  mainteneit  par  sa  grâce. 

Mes  a  la  curt  l'empereur 

Out  Euestace  grant  honur  :         1480 

Li  enipereres  e  sa  gent 

Firent  joie  festivalment, 

Kar  niult  estoient  confortez,    [140  b] 

Quant  Euestace  ourent  trovez.     1484 

Li  enipereres  restorad 

Eaestace  ke  tant  amad  : 

Euestace  rout  cel  mestier 

Ke  il  soit  governier  premier,        1488 

Kar  desur  la  chivalerie 

Out  Euestace  la  mestrie, 

E  il  governier  redevoit 

Cel  ost,  ki  asemblez  estoit.         1492 

Mes  il  esgardat  sagement, 

Ke  trop  avoit  petite  gent 

Pur  cunfundre  ses  enemis 

E  pur  défendre  sun  païs.  1496 

Ne  volt  pas  niover  folemeut  : 


DE    SAINT    EUSTACHE 


391 


Pur  çoe  relist  hastivement 

Les  bacheliers  par  le  païs, 

Pur  cunquere  lur  enemis.  1 500 

Mes  Deus  voleit  bien  par  sa  grâce 

Elire  les  fiz  Euestace. 

En  la  vile  furent  nurri, 

Ou  Deus  des  bestes  les  guari  ;     1504 

Iluec  furent  nurri  quinze  anz. 

Jhesucrist  nicintint  les  enfanz, 

Kar  il  cresserent  par  bealtez 

E  par  pruësce  e  par  buntez,  1508 

E  par  lur  noutable  estature 

Retraient  il  a  lur  nature, 

E  par  semblant  c  par  visage 

Resembloient  de  hait  parage.       15 12 

Li  chivalers  furent  vaillant 

E  par  pruësce  e  par  semblant  ; 

Pur  çoe  furent  a  l'ost  élit, 

Kar  Deus  le  volt  pur  lur  profit.    15 16 

Li  bachelier  hardiement 

Vindrent  a  l'ost  entre  la  gent. 

Euestace  l'ost  asseniblad. 

Les  chivalers  par  se  numbrat.       1520 

Li  pères  eslist  maintenant 

Ses  deus  fiz  pur  lur  beal  semblant. 

Mes  ne  savoient  pas  li  frère     [140  z'o] 

Ne  soi  conustre  ne  lur  père.        1524 

Li  pères  ne  conust  ses  fiz, 

Kar  il  les  perdit  rault  petiz. 

Jhesucrist  volt  par  sun  pleisir 

Les  fiz  Euestace  nurir.  1528 

Li  pères  vit  ses  fiz  vaillanz 

E  sur  les  altres  beals  e  granz  ; 

Par  bones  murs  e  par  bealtez 

Traistrent al  noble  parentez,         1532 

E  mult  troverent  bone  grâce 


1462  Dé  e.  —  1464  de  e.  —  1471  Le  premier  e  manque —  1478  maintenant 

—  1484  euestaces  —  1487  reout  —  1488  Kil  —  1502  Eelire  —  1505  quinz 

—  1509  E  et  lur  manquent  —  15 10  il  manque  —  I)i3   chiualcs    - —  15 14  Le 
premier  e  manque  —  15 19  E.  grant  ost  a.    —    1521  Le  père  —   1523  sauoit 

—  1527-8  Kar  Jhesucrist  par  sun  pleisir  Les  fiz  Eeuestace  volt  nurir. 


392 

Ver  lur  bon  pcre  Hucstace  : 
Force  de  nature  e  lignage 
Retraist  ensemble  lur  curage. 
Euestace  les  honurat 
E  sur  les  altres  les  hauçat, 
Kar  il  eurent  entre  lur  pers 
La  mestrie  des  bacheliers  ; 
A  sa  table  demainement 
Les  tint  mult  lionurablement. 

Euestace  sagent  guiad, 


11.    l'ETERSKN 

Quant  Euestace  l'ost  menad, 
Près  de  cel  curtil  sujurgnad, 

1536    Ou  sa  mulier  sutivement 

Maneit  entre  l'estrange  gent. 
Li  ost  trois  jurs  i  demurat. 
Près  de  cel  curtil  sujurnat, 

1540    Kar  il  pout  mult  aisieement 
Iluoc  sujurner  od  sa  gent. 
Mes  Jhesucrist,  par  sue  grâce, 
Herbergat  les  fiz  Euestace 
Od  lur  mère  en  icel  curtil, 


Son  ost  mult  sagement  menad,   1544    Qui  manoit  iloc  en  eissil. 


Kar  tost  venquit  ses  enemis 
E  deliuerad  bien  sun  pais. 
Euestaces  un  flum  passad, 
En  estrange  pais  allad 
Pur  envair  ses  enemis 
E  purcunquerre  cel  pais. 
En  cel  pais  tant  s'eloignat, 
Ke  sa  bone  mulier  trovat. 
Jo  vus  cuntai  del  notinier, 
Ki  retint  sa  chaste  mulier  : 
Quant  il  murust  chaitivement, 
La  dame  remist  franchement  : 
Kar  Jhesucrist  par  sue  grâce 
Meintint  la  mulier  Euestace. 
La  dame  gardad  sa  buntez  ; 
Ne  volt  perdre  sa  chastetez, 
Kar  Deus  maintint  vers  tute  gent 
La  franche  dame  chastement. 
La  chaste  dame  en  sun  eissil 


Li  frère  furent  compainnun 
Iloc  en  la  povre  maisun . 
Herbergiez  estoient  li  frère 

1548    Tut  sutivement  od  lur  mère. 
La  mère  ne  deut  pas  enviz 
Herbergier  soi  od  ses  dous  fiz  ; 
Mes  ne  savoient  pas  li  frère, 

1552    Ne  sout  li  pères  ne  la  mère, 

Ke  Deus  les  volt  proceinement 
Assembler  mult  joiusement. 
Herbergiez  estoient  li  frère 

1556    En  icel  ostel  od  lur  mère  ; 
Par  déduit  parlèrent  asez  ; 
AI  plus  jofne  dist  li  einsnez  : 
«  A  moy  sovent,  ço  m'est  avis, 

1560    Quant  jo  fui  mult  jofnes  jadis, 
Ke  desur  la  chivalerie 
Mi  pères  avoit  la  mestrie. 
Mult  par  estoit  bêle  ma  mère 


1576 


1580 


1584 


1)88 


1592 


1596 


Maneit  en  un  povre  curtil. 
El  curtil  out  une  maisun 
Od  mult  povre  possessïun. 
La  dame  vivoit  chastement 
Iluoc  entre  la  strange  gent. 


[140  î'o  b]    Quant  ele  fustavec  mun  père  ;     1600 


1564    Mes  ensemble  avoient  dous  fiz 
Moi  e  mun  frère,  mult  petiz. 
Jo  estoie  alques  li  ainz  nez, 
Kar  mis  frères  estoit  puisniez. 

1568    Mi  pères  amenad  ma  mère, 


1604 


1)54  Hialus  —  1557  E.  ses  fiz  h.  ^  1547  Euestace  cel  f.  p.  —  1557  P-  ^^ 
g.  —  i)6oNel  —  1563  sun  mangue  —  1569  ost  —  I573  i  tuaitqiic  —  1575 
mult  manque  ;  aisiement  —  1577  p.  sa  g.  —  1578  le  —  15 79  cel  —  1586  soi 
manque  —  1587  savoit  —  1588  soit  —  1589  le  —  1597  Ke  sur —  1598  p.  out 
—  1599  pur  manque —  1600  f.odm.  p.   —  1603   li  manque  —  1605  menad. 


TROIS    VIi:S    IN'HOITKS 

Od  li  alai,  si  fist  niun  frerc, 

Mult  loinz  hors  de  nostre  pais, 

Ver  la  mer,  çoe  nus  fust  avis.       1608 

Iluecques  en  la  mer  entrâmes, 

H  quant  a  Deu  plot  s'arivames. 

Xc  soi  ke  ma  mère  devint, 

Kar  jo  ne  soi  ki  la  retint  :  161 2 

Jo  ne  trovai  fors  nostre  père 

Ki  nus  menad,  moy  ne  mun  frère. 

Mi  pères  vint  vers  un  grant  gued, 

Ke  il  trovad  niult  lung  e  lied.       1616 

Od  mun  frère  primes  passât  ; 

Par  mi  le  gued  puis  rcpairat. 

Mes  une  beste  maintenant 

En  portât  icel  jofne  enfiint.  1620 

Mi  pères  ver  moi  repairat. 

Pur  sun  fiz  mult  grant  duel  menât, 

.Mes  une  beste  maintenant 

Saillid  delbois  par  fier  semblant;  1624 

Par  les  dras  me  prist  finement, 

Puis  me  portât  ignelement. 

Ravi/,  nus  funus  jofne  enfant 

Par  deus  bestes  de  fier  semblant,  1628 

Kar  nus  fumes  chaitif  prisun 

Par  un  lou  e  par  un  lëun. 

Mes  li  veisin  furent  prochein 

Ki  moi  deliuererent  tut  sein  ;        1652 

Kn  lur  vile,  ke  vus  savez, 

De  la  beste  fui  deliuercz. 

En  celé  vile  fui  nuriz. 

Quant  de  la  beste  fui  guariz,        1636 

Mes  jo  ne  sai  trover  mun  père  ; 

Uncor  quer  ma  dame  e  mun  frère  ; 

Ne  sai  ke  il  sont  devenu. 

Ne  cornent  lur  est  avenu  ;  1640 

E  ne  purquant,  par  mi  m'enfance. 

Ai  jo  tant  mis  en  remembrance.  » 


DE    SAINT    hUSTACHli  393 

Quant  li  frères  qui  fust  ainsnez  [141  /'J 

Avoit  dit  sun  pleisir  asez,  1644 

Li  jofnes  frère  maintenant 

Respundit  mult  esjoïsant  : 

«   Par  le  veir  Deu  as  cristiins, 

Ki  de  nient  fit  tûtes  riens,  1648 

Nus  sûmes  frères  charnelmeiit, 

Kar  jol  sa  bien  veraiement. 

Hoc  ou  vus  fustes  nuriz 

E  de  beste  fustes  guariz,  1652 

Jo  fui  raviz  sudeement 

Par  une  grant  beste  ensement, 

E  li  veisin  ki  me  nurirent 

De  celé  beste  me  guarirent.  1656 

Pur  çoe  jo  sai  veraiement. 

Par  la  joie  ke  mi  quor  sent, 

Ke  nus  sûmes  frères  charnel  : 

Deus  nus  menad  en  cest  ostel.  «  1660 

Li  frère  charniel  maintenant 

Saillierent  sus  esjoïsant. 

Grant  dulçur  en  lur  quor  sentirent  ; 

Ensemble  mult  s'en  rejoïrent       1664 

Par  enbracier  estraitement 

E  par  baiser  mult  dulcement, 

Kar  tant  furent  joins  e  liez, 

Ke  plurir  pourent  de  pitez.  1668 

La  mère  sist  paisiblement, 

Mult  esgardat  pitusement 

Les  deus  frères  entrebracier 

E  dulcement  entrebaisier.  1672 

La  mère  retint  veirement 

Lur  paroles  mult  sagement, 

Kar  la  dame  s'esmer\'eillad 

De  cel  ost,  quant  il  recuntad,       1676 

Ke  desur  la  chivalcrie 

Sis  pères  avoit  la  mestrie. 


1608  f.  uis  —  1609  Iluec  —  1610  p.  si  a.  —  1622  mult  manque  —  1627 
nus  manque  —  163  i  M.  ki  u.  —  1652  Ke  —  1638  Uncore  —  1639  kil  — 
1642  ]0  manque —  1646  esioiant  —  1649  fumes —  1650  ueraiemement  — 
1652  E  de  la  b.  fuste  g.  —  1654  grant  manque  —  1655  E  manque  —  i6j7 
ueraiment  —  1662  esioiant  —  1676  cuntad. 


394 

La  dame  mult  s'esmerveillad 
De  l'ainziicz  frère  ki  cuntad, 
Cornent  il  vindrcnt  a  la  mer, 
Mes  quant  il  durent  arivier, 


H.    PETERSEN 


Veires  enseignes  par  semblant, 
1680    Dunt  ele  conust  sun  seignur, 

Ke  tant  desirout  par  dulçur.  1720 

La  franche  dame  entre  la  gent 
Li  enfant  furent  sanz  lur  mère, [7 -/;t'"]  Redevint  huntuse  humblement, 
Ne  ne  troverent  fors  lur  père.      1684    Quant  ele  dotout  demustrer  [/^/î'o  h] 


La  mère  ses  fiz  esgardad,  La  joie  de  sun  dulz  penser. 

De  lur  semblant  s'esmerveillad,  La  dame  sentoit  grant  dulçur, 

Kar  ver  ses  fiz  naturelment  Quant  ele  conust  sun  seignur, 

Amur  son  quor  traistdulcement.  1688  Mes  pur  celé  joie  pituse 


Mes  la  dame  estoit  pruz  e  sage 
E  soit  bien  celer  sun  curage, 
Kar  requere  voleit  mult  tost 
Le  conestable  de  cel  ost, 
Ki  out  dune  la  conestablie 
Sur  icel  ost  de  Romanie. 
La  dame  trovad  Euestace, 


Devint  ele  assez  anguissuse. 
Quant  la  dame  dotout  mustrer 
A  sun  cher  seignur  sun  penser. 
Ne  pout  les  lermes  retenir. 
Tant  senteit  sun  quor  esjoïr. 
Ne  pout  celer  plus  lungement 
Icel  duz  esjoïssement. 


T724 


1728 


Kar  Deus  le  voleit  par  sa  grâce  ;  1696    La  chaste  dame  vint  plurant 


A  ses  pez  cheïst  humblement, 
Mult  le  requist  pitusement. 
La  dame  cuntat  maintenant, 
Od  tendres  lermes  gemisant, 
Cument  ele  fud  ja  nurrie 
En  cel  païs  de  Romanie, 
Mes  en  cele  estrange  contrée 
Fud  par  vive  force  menée. 
En  cel  païs  chaitivement 
Manoit  entre  l'estrange  gent. 
E  puis  requist  devant  la  gent 
Le  conestable  dulcement, 
Ke  par  lui  refust  amenée 
Tut  savement  en  sa  contrée, 
Od  les  Romains,  en  sun  païs. 
Ou  la  dame  maneit  jadis. 
La  franche  dame  demandout 
Çoe  que  sis  quors  plus  desiroit. 
Vers  Euestace  regardad. 


As  piez  sun  seignur  maintenant  ;  1736 

Mult  se  contint  pitusement, 

A  Sun  seignur  dist  humblement  : 

1700    «  Jo  vus  voil  prier,  mun  seignur, 

Pur  Dampnedeu,  le  creatur,  1740 

Ke  vus  entendez  la  querele 
De  ceste  busingnuse  ancele. 

1704    Jo  doi  conustre  sanz  dotance 

Vostre  persone  e  la  semblance.    1744 
Enseignes  vus  dirai  asez  : 
Placidus  fustes  apeiez, 

1708    Mes  Jhesucrist,  par  sue  grâce. 

Vus  fist  apeler  Euestace.  1748 

Quant  Jhesucrist  vus  doctrinad. 
Par  cerf  miracle  vus  mustrad, 

1712    Ke  vus  fëissez  baptizer 

Vos  deus  fiz  e  vostre  mulier.        1752 
Mes  vus  dirrai  une  novele, 
Kar  jo  sui  cele  vostre  ancele 


De  sun  semblant  s'esmerveillad,  1716    Ki  refud  par  force  ravie 

Kar  la  dame  vit  maintenant  Fors  de  la  vostre  compaignie.       1756 


1682  il  manque  —  1685  sant  —  1688  son  manque  —  1693  dunkes  — 
1694  cel  —  1700  tendre  —  1701  Cume  —  1703  cel  —  1707  E  manque 
—  1750  E  par  —   1753  M.  io  u. 


TROIS    VIES    INEDITES    DE    SAINT    EUSTACHE 


395 


Jo  doi  estre  votre  mulier. 

Si  vus  pleit,  nel  devez  neier, 

Ne  laissez  pas  ceste  chaitive 

Encest  pais  estre  sultive.  »         1760 


Quant  Euestace  l'eutendil. 
Les  paroles  bien  ad  oïd. 
Ver  sa  mulier  mult  regardât, 
Jhesucrist  dulcement  load, 
E  bien  reconust  maintenant 
Sa  mulier,  mult  esjoïsant. 
Sa  chaste  mulier  enbraçnt, 
Mult  doulcement  puis  la  baisât, 
E  ensemble  mult  esjoïrent, 
Kar  mult  duze  pitez  sentirent. 
La  franche  dame  demandât 
Ses  deuz  filz  que  tant  désirât. 
Quant  Euestace  içoe  oïd, 
Par  pitus  semblant  respundit  : 
«  Nus  avum  perdu  nos  deus  fiz, 
Kar  de  bestes  furent  raviz.  » 
Mes  la  dame  en  esjoïsant 
A  Sun  seignur  dist  maintenant  : 
«  Jhesucrist  qui  nus  asemblad, 
Nos  filz  par  sa  grâce  salvat .  » 
Euestaces  esmerveillant 
Dist  a  sa  mulier  maintenant  : 
«  Jo  vus  ai  dit  voir  de  vos  fiz, 
Kar  les  bestes  les  unt  raviz.  » 
La  franche  dame  par  dulçur 
Respundi  tost  a  sun  seignur  : 
«  De  voz  fiz  vus  dirai  novele 
Ke  mult  est  e  joiuse  e  bêle, 
Kar  deus  frères  ier  herberjai, 
Lur  paroles  mult  escutai  : 
Jo  croi  çoe  ke  jo  sui  lur  mère. 
Mes  çoe  ne  surent  pas  li  frère. 
Quant  il  vindrent  a  mun  ostel, 


1764 


1768 


1776 


1780 


1784 


1792 


Ke  il  fussent  frère  charnel. 

E  li  frère  par  remembrance 

Reparlierent  de  lur  enfance,         1796 

Tant  que  il  distrent  veirement, 

Ke  il  sunt  frère  charnelment. 

Jo  quid  çoe  ke  jo  sui  lur  mère. 

Tenir  vus  deivent  pur  lur  père  ;  1800 

Pur  nos  fiz  les  devum  tenir. 

Devant  vus  les  fêtes  venir  : 

Par  lur  diz  purrez  bien  saver,  [142  b] 

Sanz  dutance,  ke  jo  di  voir.  »      1804 

Euestace  envead  sa  gent 

Pur  les  frères  nunieement. 

Li  frère  vindrent  meintcnant 

A  lur  seignur,  par  son  comant.     1808 

Devant  Euestace  parlèrent 

E  les  paroles  recunterent, 

Dunt  il  sourent  en  cel  ostel 

Ke  il  furent  frère  charnel.  181 2 

Quant  Euestace  içoe  oïd, 

Pur  ses  deus  fiz  mult  s'esjoït. 

Euestace  connut  atant 

Ses  deus  fiz  mult  esjoïsant.  1816 

Mult  par  furent  joius  li  frère, 

Ja  si  fud  li  père  e  la  mère, 

E  pur  pitiez  asez  plurerent, 

E  Jhesucrist  asez  loërent,  1820 

Grâces  rendirent  dulcement 

A  Jhesucrist  omnipotent. 

Lh  joie  fust  mult  merveilluse 

E  mult  dulce  e  mult  pituse.         1824 

Ki  dunkes  esgardast  le  piere 

E  les  deus  enfanz  od  la  mère 

Entrebracier  pitusement 

E  puis  baiser  mult  dulcement,      1828 

Mult  serqt  durs  ke  ne  plurast, 

Ki  celé  grant  joie  esgardast. 

Mes  la  gent  de  l'ost  meintenant 


1758  ne  d.  —  1766  esioiant  —  ^7^'^  E  manque  —  1774  putud  s.  — 
1781  Euestace  —  1787  vus  manque  —  1788  ioius  —  1797  quil  —  1798 
Kil  —  1801  le  —  1806  numement  —  181 3  Q.  e.  loid  —  181 5  connit  — 
1818  pères  —  1824   Hiatus  —  1825    dune. 


3^6  H.    PETERSEN 

Vindrcnt  iloc  esiiierveillaut  ; 

Kar  tant  furent  joins  e  liez, 

Ke  mult  plurercnt  pur  pitiez 

Ki  poList  pur  piriez  penser 

De  celé  joie  sanz  plurcr  ? 

Euestace  tint  une  feste, 

Ke  mult  par  fud  halte  e  honeste, 

Pur  loër  le  roi  Jhesucrist, 

Ki  celé  joie  lur  tramist.  1 840 

De  tûtes  parz  vindrcnt  la  gent 

A  la  feste  joiusement. 


1832    De  l'ost,  conicnt  il  out  conquis 
Victorie  sur  ses  enemis  ; 
De  sa  mulier  puis  recuntad 
E  de  ses  fiz  que  il  trovad. 

1836    Quant  H  empereres  entent 
Ke  cil  out  fait  si  haltement, 
Demandât  l'euve  e  puis  le  vin, 
E  si  remist  jesqu'al  matin. 


1872 


1876 


Mes  quant  Euestace  out  conquis  [/^2Z"' 

Par  victorie  ses  enemis,  184^ 

Od  mult  grant  joie  repairad, 

Ses  fiz  e  sa  mulier  menad. 

Euestace  vint  od  sa  gent 

Vers  Rome  mult  joiusement.       184J 

Quant  Euestace  repairad, 

Nuvel  empereur  trovad, 

Kar  Traïiens  numeement 

Estoit  finez  novelement, 

Ki  dedenz  Rome  enceis  régnât, 

Quant  Euestace  l'ost  menât. 

Mes  Adrïens  numeement 

Tint  puis  le  règne  ci-uëlment. 

Mult  par  estoit  cruels  paiens 

Li  empereres  Adrïens, 

Kar  par  force  e  par  crueltez 

Volt  destrure  cristiantez. 

Li  empereres  od  sa  gent 

Tint  la  feste  mult  haltement, 

Kar  par  Euestace  out  conquis 

Par  victorie  ses  enemis. 

E  puis  si  l'apellad  li  rois, 

Si  lo  fist  aser  a  son  deis. 

Des  aventures  demandât  : 

Euestace  li  recuntat 


Li  empereres  od  sa  gent 
Vint  al  demain  festivalment 
Devers  le  temple  Apolinis, 
Ki  deceit  pèlerins  chaitis, 

1844    Kar  sacrifîse  volt  offrir 

E  ses  faus  deus  iloc  servir. 

Od  sa  gent  voleit  aùrer       [142 

Ses  veins  ydles  e  cultivier, 

1848    Kar  l'onur  Euestace  volt 

Crestre  a  cel  jor  quanke  il  pout. 
Euestace  numeement 
Restut  dehors  paisiblement  ; 

1852    El  temple  ne  volt  pais  entrer 
Pur  les  veins  idles  cultivier. 
Li  empereres  regardad, 
Par  nun  Euestace  apellad, 

1856    Kar  il  devoit  primerement 
Venir  entre  la  noble  gent. 
Euestace  deut  par  honur 
Estre  près  de  Temperëur, 

1860    Kar  ses  deus  deveit  honurer 
Od  Sun  seignur  e  cultivier  ; 
Sacrifise  devoit  offrir, 
Od  sun  seignur  dune  esjoïr, 

1864    Quant  Euestaces  out  conquis 
Par  victorie  ses  enemis  ; 
Mult  se  devoit  esleecier 
Pur  ses  fiz  e  pur  sa  mulier  ; 

1868    Pur  coe  devoit  ses  deus  loër 


1884 


1888 


1896 


1900 


1904 


1832  U.  i.  merueillant  —  1835  Mes  ki  —  1839  li  r.  —  1846  sa.  manque 
--  1863  euestaces  —  1865  E  manque  —  1872  quil  —  1874  si  niauquc  — 
1879  Vers  —  1880  d.  les  p.  —  1891  Li  e.  si  r.  —  1897  deueint  —  1901 
euestace. 


TROIS    VI KS    INEDITES    DK    SAINT    EUSTACHE 


397 


E  mult  dignement  lionurcr. 
Mes  Eucstaces  out  guarant. 
A  l'empereur  dist  maintenant  :    1908 

Jo  doi  servir  mult  humblement 
A  Jhesucrist  omnipotent, 
Kar  il  est  Deus  qui  tuit  criad  ; 
Par  sa  grâce  le  mund  salvad.        191 2 
Jo  sui  par  Jhesucrist  guariz 
Od  ma  mulier  e  od  mes  iiz, 
Kar  Jhesucrist  par  sa  dulçur 
Confortât  ma  triste  doiur.  1916 

Pur  çoe  voil  Jhesucrist  servir, 
Ki  pécheurs  soit  convertir, 
Kar  granz  miracles  soit  mustrer 
Pur  chaitis  pécheurs  salver.  1920 

Ki  volt  a  Jhesucrist  plaisir 
Humble  prïere  doit  offrir. 
Pur  içoe  voil  en  sun  servise       [i4)] 
OtTrir  icel  seint  sacrefise.  1924 

Jo  doi  Jhesucrist  aiirer, 
Ne  voil  autre  deu  cotivier, 
Kar  il  est  Deus  omnipotent, 
Sanz  fin  e  san'z  comencement.  »  1928 

Quant  Euestaces  out  mustrez 

Çoe  ke  Deus  U  out  espirez, 

Li  empereres  cruelment 

Emflat  mult  test  par  maltalent.    1932 

Kar  il  comandat  maintenant 

K'Euestace  venist  avant 

Od  ses  fiz  0  od  sa  mulier. 

Mes  primes  voleit  asaier  1936 

Si  lur  curage  pout  tlechir 

Par  manacer  ou  par  blandir. 

Li  rois  del  ciel  par  sue  grâce 

Maintint  la  vertu  Euestace  :  1940 

Od  ses  fiz  e  od  sa  mulier 

Venquist  cel  cruel  aversier, 


Kar  il  eurent  par  Deu  vigur 

Pur  veincre  cel  empereur  1944 

Lur  curage  ne  pout  changier 

Par  blandir  ne  par  manacier. 

Mes  li  tirant  par  maltalent 

Comandat  mult  hastivemcnt         1948 

Mener  Euestace  el  gravier 

Od  ses  fiz  e  od  sa  mulier. 

Puis  firent  un  leùn  mener 

Pur  les  seins  martirs  dévorer,        1952 

Mes  li  leûns  vint  maintenant 

Vers  Euestace  od  duz  semblant, 

A  ses  piez  clinat  humblement, 

Puis  retornat  paisiblement.  1956 

Les  martirs  ne  volt  pas  plecer, 

Ke  volt  vers  els  plus  aprocier. 

Pur  cel  miracle  veirement 

Semblad  grant  miracle  a  lagent.  i960 

Mes  dune  eniflad  cume  tiranz 

Li  emperere  recreanz, 

Quant  il  regardât  od  sa  gent     [14^  h] 

Icel  miracle  apertement.  1964 

l  a  cruëltez  de  cel  tyrant 

Ne  pout  pas  cesser  a  itant, 

Kar  li  tiranz  par  cruëltez 

Out  un  buef  de  métal  getez.        1968 

Li  tiranz  fist,  par  un  comand, 

Cel  buef  de  métal  tut  flambant, 

Puis  comandat  par  maltalent 

As  cruels  serganz  asprement        1972 

Arder  Euestace  maintenant, 

En  cel  buef  de  métal  flambant, 

Od  sa  mulier,  od  ses  deuz  fiz. 

Mes  Jhesucrist  les  out  esliz  :         1976 

Tel  martire  dourent  suffrir 

Pur  Jhesucrist,  par  sun  pleisir. 

Pur  çoe  deurent  estre  veisin 

En  la  joie  del  ciel  sanz  fin.  1980 


1913  guaiz  —  1917  P.  icoe  —  1919  grant  —  1925  P.  coe  —  1929  eues- 
tace —  1952  Le  copiste  a  écrit  Jeux  fois  le  mot  tost  ;  maltclent  —  1934  Ke  e. 
—  1939  p-  sa  g.  —  1946  Le  second  par  manque  —  1961  dune  —  1973  Fers 
trop  loii^.  Faut-il  corriger  Ardre  .'* 


398  H.    PETERSHN 

Od  les  paens  pitucement 
Vindrent  la  cristïene  gent 
Pur  les  seins  martirs  esgarder, 
Ke  li  tiranz  volt  turmenter. 
Mes  li  seins  martir  humblement 
Qiiistrent  coogiez  devant  la  gent, 
Ke  il  puissent  iloc  urer 
E  lur  creatur  aûrer.  iç 

Li  seint  martir  esjoisant 
Vindrent  près  del  mctal  flambant  ; 
Iloc  firent  il  lur  prïere 


E  nostre  prïere  humblement 
Pusset  valeir  a  ceste  gent, 
Qui  de  nus  ferunt  memorie 
1984    Par  loange  de  ta  glorie. 

Puis,  après  iceste  ureisun, 
Requerum  par  devocïun 
Pur  la  pitez  de  ta  dulçur, 
Jhesucrist,  nostre  salvëur, 
Ki  del  furn  ardant  deliueras 
Les  trois  enfanz,  ke  tu  salvas. 
Tun  nun  loërent  dulcement 


2020 


Î024 


Mult  dulcement  en  tel  manere  :   1992    Quant  li  feus  fud  espris  forment,  2028 

Kar  la  flambe  par  tun  pleisir 
As  trois  enfanz  ne  pot  nusir. 
Pur  çoe  prïum  pur  ta  dulçur, 
Jhesucrist,  nostre  salvëur,  2032 

1996    Ke  nus  en  cest  flambant  torment 
Puissum  entrer  seûrement, 
Kar  en  toi  est  nostre  fiance. 
E  la  vertu  de  ta  puissance  2036 

2000    Facet  cest  feu,  par  tun  pleisir, 
Cume  rusée  reflestrir. 
En  cest  métal  la  grant  chalur 
Kar  bien  devum  purtoisuff'rir,  [i^_?i'o]    Soit  esteinte  par  ta  vigur,  2040 

Quant  tu  deignaspur  nus  mûrir.  2004    Ke  nus  puissum  en  cest  torment 
Mes  nus  prïum  mult  humblement        Tun  seint  nun  loër  dulcement. 
Toi,  Jhesucrist,  omnipotent,  Mes  nus  desirum  maintenant [j.^^^?  v°  b] 

Pur  ce!s  qui  ferunt  memorie  Finer  en  cest  métal  flambant.       2044 

De  nus  pur  la  tue  glorie,  2008    Pur  çoe  prïum  devoltement, 

Ke  tu  faces  benignement 


«  G,  Jhesucrist,  omnipotent, 
Sanz  fin  e  sanz  comencement, 
Ki  tûtes  riens  de  nient  crias  ! 
Par  ta  grâce  le  mund  salvas, 
Kar  pur  nostre  redemptïun 
Suffris  la  seinte  passïun. 
Pur  çoe  volum  pur  toi  suffrir 
Cest  martyrte  par  tun  pleisir, 
Ke  par  la  tue  seinte  mort 
Puissum  avoir  sanz  fin  confort. 


Ke  il  puissent  a  toi  pleisir 
E  al  besoin  sueurs  sentir  ; 
Ke  tu  soies  en  cest  eisil 
Lur  salu  encuntre  péril, 
E  k'il  puissent  par  ta  buntez 
Sentir  soveut  prosperitez  ; 
Ke  il  aient  par  ta  vertu 
E  de  l'almc  e  del  cors  salu. 


Nos  aimes  en  cel  esjoïr 

E  puis  nos  cors  ensevelir,  2048 

2012    Ke  nus  ne  sëum  deseuerez, 

Quant  par  toi  sûmes  asemblez. 

Nus  desirum  en  paraïs 

La  joie  ke  tu  as  promis,  2052 

2016    Ke  la  gent  poent  savoir 


1984  Ki  —  1987  Kil  —  1991  il  manque  —  1993  O  viatique  —  1994  fin 
manque  —  Aux  vers  2007-8  et  2019-20  memorie  semble  compter  pour  trois 
syllabes  et  glorie  pour  deux  syllabes  — 2013  ke  il  —  2016  Le  premier  e 
manque  —  2018  ualier  —  2021  Puis  manque  —  2026  ki  —  2053  Vers  trop 
court. 


TROIS    VIES    INEDITES 


En  cest  chaitif  siècle  dolent,        2056 

Geste  lasse  muable  vie, 

Qui  tute  est  pleine  de  folie, 

De  tristur  e  de  vanitez 

E  de  mainte  chaitivetez.  2060 

Pur  çoe  desirum  dulcement 

La  joie  pardurablement, 

La  graut  dulçur,  qui  est  estable, 

En  la  grant  vie  pardurable.  2064 

O,  Jhesucrist,  omnipotent  ! 

Nus  prïum  merciablement 

Ke  tu  voilles,  par  tun  pleisir. 

Nus  e  nostre  prière  oïr.  »  2068 

Seint  Euestace  sout  urer, 

Mult  mielz  ke  jo  ne  sai  cunter, 

Od  sa  seintime  compaignie, 

Ki  par  Deu  estoit  replenie.  2072 

De  lur  prière  veirement 

Vus  ai  dist  auques  humblement. 

Quant  il  ensemble  eurent  urez, 

Dulcement  par  humilitez,  2076 

Une  voiz  del  ciel  maintenant 

Dulcement  dist  esjoïsant  : 

«  Vostre  p'ïere  veirement 

Plaist  a  Jhesu  omnipotent,  2080 

Kar  par  lui  receiuere  devez 

Mult  plus  ke  vus  ne  demandez. 

Al  rei  del  ciel  omnipotent 

Avez  servi  mult  bonement  ;  2084 

Del  gueredun  soiez  mult  cert,     [144] 

Kar  mult  avez  pur  Deu  suffert. 

El  ciel  receuerez  cel  luier, 

Ke  vus  nel  purrcz  mes  priser,       2088 

Kar  el  ciel  auerez  tel  trésor, 

Mult  precïus  plus  ke  fin  or. 

Sathant  se  tient  pur  recréant, 


DE    SAINT    EUSTACHE  399 

Kar  vencud  avez  ce!  tvrant,         2092 

Kar  al  ciel  avez  par  victorie 

Conquis  la  pardurable  glorie. 

Venez  receiuere  dulcement 

La  joie  ki  al  ciel  resplent  ;  2096 

Recevez  el  ciel  la  glorie 

Od  corune  de  victorie  ; 

Venez  pur  sentir  la  dulçur 

Od  Jhesucrist,  le  salvëur,  2100 

En  la  joie  de  parais. 

Ou  la  dulçur  flaired  tut  dis.  » 

Quant  Jhesucrist  omnipotent 

Out  confortez  mult  dulcement     2104 

Icele  seinte  compaignie 

Par  ceste  voiz  qui  fud  oie, 

Li  seint  martir  esjoïsant 

Entrèrent  el  métal  flambant.         2108 

Mes  Jhesucrist,  par  sa  vigur, 

Esteint  del  métal  la  chalur. 

» 

Li  seint  martyr  mult  dulcement 
Loërent  Deu  omnipotent,  21 12 

Ensemble  mult  se  esjoïrent, 
E  lur  aimes  a  Deu  rendirent  ; 
Kar  il  finirent  maintenant, 
Jhesucrist  dulcement  loant.         21 16 
El  ciel  receurent  la  dulçur 
Od  Jhesucrist,  lur  creatur  ; 
Od  corune  de  la  victorie 
Unt  receù  el  ciel  la  glorie  2120 

Devant  le  roi  omnipotent 
Od  joie  pardurablement. 

Li  empereres  Adrïens 

Vint  al  tiers  jor  od  les  paiens.     2124 

En  cel  métal  volt  esgarder,         [^44  /'] 

Ne  quidout  fors  pudre  trover. 

Le  buef  de  métal  fist  ouerir. 


2054-55  Lacune  d'au  moins  deux  vers  —  2057  Iceste —  2062  Lalme  p.  — 
2075  e.  unt  u.  —  2078  Mult  d.  d.  e.  —  2082  uns  uiantjiiie  —  2098  coruns  — 
Cf.  pour  la  mesure  des  vers  2097-98  la  note  du  v.  2007  —  21 15  il  manque  — 
21 16  crist  manque  —  21 19  la  manque. 


4()0  11- 

Les  cors  seins  vit  iloc  gésir.         2 
Del  métal  les  firent  oster 
Pur  icel  miracle  esgarder. 
Li  seint  martyr  par  bel  semblant 
Geurent  cume  gent  en  dormant,  2 
Kar  la  flambe  de  cel  turment 
Ne  pout  bruillir  lur  vestement, 
Ne  lur  chevols,  ne  lur  culur, 
Par  fumée  ne  par  chalur.  2 

Mes  la  gent  vindrent  maintenant, 
De  tûtes  pars,  esmerveillant  ; 
Li  paien  vindrent  od  lur  gent, 
E  li  cristïen  ensement, 
Pur  icel  miracle  esgarder, 
Ke  Jhesucrist  volt  dcmustrer 
Pur  Sun  seint  nun  manifester 
E  pur  ses  sers  glorifier 
E  pur  les  martyrs  enhaucer 
E  pur  els  el  ciel  corrunier. 
Pur  cel  miracle  maintenant 
Vindrent  la  gent  csjoïsant, 
E  les  cors  seinz  mult  esgarderent 
Unkes  peil  bruillez  ne  troverent, 
Del  feu  ne  del  métal  flambant 
Ne  virent  rien  aparisant 
Entur  les  martyrs  precïus, 
Ki  régnent  el  ciel  glorïus. 
Li  poples  dist  esmerveillant 
Od  halte  voiz  esjoïsant  : 
«  Li  cristïen  unt  veirement 
Un  Deu  verai  omnipotent  ! 
Nus  devum  Jhesucrist  loër, 
Ki  tels  miracles  sout  mustrer, 
Kar  il  est  Deus  veraiement 
Sanz  fin  e  sanz  comencement 


PET  ERSEX 
128 


136 


2140 


2144 


2148 


2152 


21  s6 


2160 


Li  empereres  fud  huntus, 
Kar  il  estoit  mult  anguisus  : 


2164 


Del  miracle  mult  sesmarrad,  [ 
E  od  sa  gent  tost  retornat. 
Mes  li  cristïen  maintenant 
Vindrent  iloc  esjoïsant 
Pur  les  martyrs  ensevelir, 
Ke  Deus  elist  par  sun  plaisir. 
Cel  seint  trésor  priveement 
Receurent  honurablemeat. 
Les  quatre  martyrs  glorïus 
Mistrent  en  un  liu  precïus. 
Iloc  geurent  li  saint  martyr. 
Mes  puis,  quant  Deus  par  sun 

Out  apaisée  sainte  Eglise, 
Pur  enhalcier  le  suon  servise, 
Li  cristian  esjoïsant 
Firent  un  muster  maintenant, 
Iloc  en  cel  liu  precïus, 
Ou  li  seint  martyr  glorïus 
E  lur  aimes  a  Deu  rendirent 
E  martire  pur  Deu  sufFrirent 
Al  primerein  jor  de  novembre, 
Ki  entred  par  devant  décembre. 
Mes  en  cel  jor  nomeement 
La  feste  de  tuz  seinz  resplent. 
Celé  feste  covent  garder, 
Ne  devum  la  feste  numer. 
Après  la  feste  veirement. 
Al  primier  jor  nomeement. 
Soient  li  clerc  en  seinte  Eglise 
A  cel  jor  fere  bel  servise 
Pur  seint  Euestace  honurer, 
Ke  Deus  volt  el  ciel  corunier 
Od  sa  seintime  compaignie 
En  celé  pardurable  vie  ; 
Kar  il  furent  pur  Deu  martvr  ; 
Pur  çoe  deivent  a  Deu  pleisir. 
Sanz  dotance  devum  savoer 


144  V"  j 


2168 


2172 


pleisir 
[2176 


2180 


2184 


2192 


2196 


2129  le  —  2132  cum  —  2148  Uindren  ;  esioiant  —  2158  U  {sic)  d.  — 
2161  ueraiment  —  2166  E  manque  —  2170  Ki  —  2173  Le  —  2175  martyrs 
—  2177  apaise  saint  —  2179  esioiant  —  2190  //  Jaut  probablement  corriger 
numer  c«  muer —  2192  A  p.  —  2193  seint  —  2194  f.  mult  b. 


TROIS    VIES    INEDITES    DE    SAINT    EUSTACHE 


Ke  niiilt  purruiit  a  nus  valeir 

Li  seint  martyr  vers  Jhesucrist, 

Ki  par  sa  grâce  les  eslist.  2204 

Ki  les  martirs  volt  honurer,  [i 44  V"  h] 

Lur  martirie  doit  remembrer 

E  requere  els  e  lur  aïe 

En  iceste  chaitive  vie.  2208 

Pur  çoe  devum  prier  soveiU 

Les  seins  martirs  mult  humblement, 

Ke  li  rois  de!  ciel  glorïus, 

Par  les  seinz  martyrs  precïus,       2212 

Nus  consolt  en  iceste  vie, 

Ke  tant  est  pleine  de  folie  ; 

Ke  Deus  soit  encuntre  péril 

Nostrc  guarant  en  cest  eissil,        2216 

En  cest  chaitif  val  tenebrus 

E  mult  triste  e  mult  dolurus. 

En  cest  siècle  plein  de  tristur 

Ne  poùm  estre  sanz  dolur,  2220 

Ne  vivre  sanz  enfermetez, 

Ne  sanz  mainte  chaitivetez. 

Mult  par  est  fols  qui  trop  se  fie 

En  iceste  chaitive  vie  2224 

Ki  est  pleine  de  vanitez, 

Pleine  de  gnnt  iniquitez. 

En  iceste  vie  muable 

Ne  pot  nule  rien  estre  estable.     2228 

Cornent  puet  hom  estre  joins 

El  chaitif  siècle  dolurus  ? 

Conient  puet  hom  aver  confort, 

Ki  pense  sovent  de  sa  mort  ?       2232 

La  mort  vient  ver  nus  maintenant, 

Kar  chascun  jor  vient  aprochant. 

Mes  nus  al  siècle  foie  gent 

Mult  sûmes  chaitif  e  dolent.  2236 

Le  mund  ke  vait  esculurjant 

Volum  retenir  délitant  : 


Ne  devum  el  mund  delitier, 
Kar  nul  ne  s'i  pot  afichier. 
Ne  vivre  poùm  un  sul  jor 
El  chaitif  siècle  sanz  dolur, 
Kar  li  mund  sout  sovent  faillir, 
Quant   l'uni   le  quidout   mielz 

Pur  çoe  devum  mult  désirer 
La  joie,  qui  ne  pot  finer, 
E  la  dulçur  de  parais, 
Ke  Jhesucrist  nus  a  promis, 
Ke  Adam  perdist  par  peched, 
Kar  par  lui  fumes  eissilied. 
Cunquere  devum  cel  pais. 
Ou  la  joie  resplent  tut  dis. 
Par  bones  murs,  par  nette  vie, 
Sanz  grant  orguil  e  sanz  folie, 
Kar  al  ciel  la  dulce  charted 
Devum  conquere  par  bunted. 
Plusurs  parenz,  plusurs  amis 
Devum  trover  en  cel  pais, 
Ki  pur  nus  sunt  mult  desirus 
En  cel  seint  règne  glorïus. 
Hoc  sunt  li  angle  chantant 
E  tuit  li  seint  esjoïsant 
Pur  luër  sanz  fin  dulcement 
Le  rei  del  ciel  omnipotent. 
Ki  sent  el  ciel  celé  dulçur, 
Ja  mes  ne  sentirad  dulur, 
Mes  que  pot  dire  ki  nel  sent 
Icel  duz  esjoïsement. 
Nus  pensum  bien  en  ceste  vie 
D'icele  dulçur  grant  partie, 
Kar  nus  devum,  pur  Deu  loër, 
De  la  dulçur  alkes  penser. 
Mes  ne  poi^im  parfitement 
Sentir  cel  esjoïsement 
De  la  grant  joie  pardurable 


401 
2240 


tenir. 
[2244 


2248 


2252 


2256 


2260 


2264 


2268 


2203  Le  —  2204  Ke  —  221 1  Ki  —  2212  seint  — 2215  Ki  —  2218  Le  pre- 
mier e  manque  —  2219  E  {sic)  c.  —  2228  nule  viauquc  —  2256  chaitifs  — 
2241  Ne  p.  uiure  —  Les  vers  2263-64  sont  intervertis  —  2264  de  c.  —  2266 
lulur  —  2267  ke  nel  s. 

Romania,  XLVIII.  a6 


402  H.    PETERSEN 

En  iceste  vie  miiable.  2276    En  celé  pardurable  vie.                  2284 

Pur  çoe  devum  mult  désirer  Les  seinz  martyrs  nomeenient  [/.^j  h] 

La  joie  qui  ne  pot  finer.  Devum  prier  mult  dulcement, 

Ne  voil  foire  trop  lung  sermun,  Ke  Jhesucrist,  par  lur  mérite, 

Mes  par  dulce  devocïun  2280    Nus  doint  od  els  joie  parfite,        2288 

Devum  prier  seint  Euestace  Ke  nus  puissum  estre  veisin 

Kc  Deus  ad  eslit  par  sa  grâce  En  la  joie  del  ciel  sanz  fin. 

Od  sa  sentime  compaignie,  Amen. 

(A  suivre.^  Holger  Petersen. 


2282  Ki  —  2285  seint  martyr. 


NOTES     ARGOTIQUES 


I.  —  Étymologies. 
ARGOT,  ARGAUT,  HARGAUT 

Avec  raison  M.  Lazare  Sainéan,  dans  L'Argot  ancien  ',  a  fait 
table  rase  des  étymologies,  plus  ou  moins  fantaisistes,  qui 
avaient  été  émises  pour  expliquer  l'origine  du  mot  argot,  et  il 
a  présenté  la  seule  hypothèse  qui  mérite  la  discussion.  Après 
avoir  fait  remarquer  que  le  sens  originaire  du  mot,  «  argot  » 
(Jargon  de  1628),  est  «  corporation  [ou  métier]  des  gueux  », 
il  identifie  ce  terme  à  ergot,  dont  la  forme  primitive  paraît 
avoir  été  précisément  argot  ^  ;  ce  serait  donc  «  à  la  fois  la 
confrérie  de  la  Griffe,  image  du  vol,  et  le  métier  du  croc  »  '. 

Cette  étymologie,  que  M.  Meyer-Lûbke  rapporte  incidem- 
ment sans  l'approuver  ni  Timprouver  '^,  est  ingénieuse,  mais 
elle  se  heurte  à  des  difficultés  de  sémantique  assez  grandes.  On 
ne  voit  pas  d'abord  qu'en  ancien  et  moyen  français  (pas  plus 
qu'en  argot)  ergot-argoi  ait  pris  le  sens  de  «  griffe  »  :  il  désigne 
l'éperon  du  coq,  et,  postérieurement,  une  pointe  de  branche 
morte  ou  d'autres  appendices  pointus,  mais  jamais  des  ongles 
recourbés  en  forme  de  griffes.  Le  changement  de  sens  n'est 
pas  impossible,  mais  il  n'est  nullement  prouvé.  Seconde  hypo- 
thèse gratuite  :  l'acception  métaphorique  de  griffe  symbolisant 
le  vol.  Enfin,  de  l'aveu  même  de  M.  Sainéan,  argot  désigne  à 
l'origine  la  confrérie  (ou  le  métier)  des  gueux  et  non  des 
voleurs. 

Pour  toutes  ces    raisons,   j'ai  cherché  si    ï argot  du   jargon 

1.  P.  4.  Cf.  aussi  les  Sources  de  V argot  ancien,  II,  367. 

2.  Voir  le  Dictionnaire  général. 

5.  Les  Sources  de  l'argot  ancien,  II,  367. 
4.  Rom.  etyin.  IVôrterbuch,  2895  (ergo). 


404  A.    DAU/.AT 

n'avait  pas  une  autre  origine.  Je  crois  que  nous  sommes  en 
présence  d'un  emprunt  au  provençal,  et  que  le  prototype  serait 
la  forme  méridiondle  arga  11 1.  Assez  rare  dans  les  anciens  textes, 
le  mot  ne  figure  pas  dans  Raynouard  ;  il  se  trouve  pourtant 
dans  les  Levs  d'Amor,  où  Emil  Levy  l'a  relevé  en  le  traduisant 
fort  justement  par  «  sarrau,  vieux  vêtement  ».  Mais  le  terme 
a  été  et  est  encore  bien  vivant  dans  le  Midi,  comme  on  peut  le 
voir  à  l'article  ârgaut  du  Trésor  du  félibrige  (avec  la  même 
acception  péjorative). 

Si  notre  hypothèse  est  exacte,  elle  doit  se  vérifier  au  triple 
point  de  vue  phonétique,  sémantique  et  géographique. 

Sur  le  premier  chel,  on  ne  chicanera  pas,  je  pense,  sur  la 
transcription  de  ïau  provençal  par  un  0  dans  un  jargon  français 
au  début  du  xvii^  siècle.  La  diphtongue  au  s'était  mont)phton- 
guée  dans  le  nord  de  la  France  précisément  au  cours  du  siècle 
précédent.  Dans  des  mots  transmis  oralement  et  sans  tradition 
écrite,  l'argot  serre  de  près  la  prononciation  '. 

Le  sens  est  très  satisfaisant.  «  Vieux  vêtements,  nippes  », 
n'est-ce  pas  là,  avec  la  mendicité,  le  symbole  essentiel  des 
gueux  ?  Or  dans  le  Jargon  nous  voyons  associés  à  chaque  pas 
l'argot  et  la  truche  (mendicité).  Le  «  royaume  de  l'argot  »,  les 
«  enfants  de  l'argot  »,  les  a  argotiers  »,  —  autant  d'expressions 
qui  deviennent  lumineuses  dès  qu'on  attribue  à  argot  la  valeur 
«  guenille  »  ou  un  sens  voisin. 

Enfin  la  géographie  linguistique  ne  nous  contredit  pas.  A 
partir  du  xvi'^  siècle,  l'argot  a  emprunté  de  nombreux  termes 
au  provençal,  —  et  il  faut  préciser  :  au  sud-est,  —  à  la  suite  de 
la  création  de  la  peine  des  galères  (remplacées  ensuite  par  les 
bagnes  provençaux)  ^.  Justement  Mistral  nous  indique  argaiit 
comme  un  mot  du  sud-est,  répandu  du  Languedoc  au  Dau- 
phiné  5  :  c'est  évidemment  la  région  où  il  a  été  le  plus  vivace, 
si  son  extension  a  été  plus  grande  au  moyen  âge. 

Argaut  provençal  correspond  à  l'ancien  français  hargaut,  qui  a 
les  variantes  hergaut,  herigaut  (cf.  Godefroy,  v°  hargaut).   Le 

1.  Cf.  la  graphie  p27;owfl/:;  (vin)  z^piois  (plus  tard  pivois)  dans  la  Vie  géné- 
reuse des  viercelots  (1596). 

2.  Cf.  Reviie  de  philologie  française,  191 1,  pp.  290  et  suiv. 

3.  Il  existe  aussi  dans  le  Puy-de-Donie,  très  archaïque  et  au  pKsricI,  au 
sens  de  «  nippes  ». 


NOTES    ARGOTIQUES  405 

sens  est  «  vêtement  de  dessus,  surcot,  housse  »,  sans  aucune 
valeur  péjorative  '.  Le  mot  est  sûrement  d'origine  germanique, 
comme  l'attestent  les  variantes  de  l'ancien  français  :  elles  nous 
montrent  que  le  premier  élément  a  pénétré,  suivant  les  régions, 
après  ou  avant  VUmlaul  germanique,  après  ou  avant  la  chute 
de  la  contrehnale  en  roman.  Ce  premier  terme  doit  être  le 
thème  (sans  doute  masculinisé)  de  harja(>-  fr.  hairé)  ;  le 
second  pourrait  représenter  la  racine  de  waldan  «  gouverner  »  ; 
le  sens  doit  être  «  qui  couvre  la  haire  ». 

CARAS,  CARAR 

Dans  la  dernière  ballade  argotique  du  manuscrit  de  Stockholm 
—  ballades  attribuées  à  François  Villon  et  publiées  pour  la 
première  fois  par  Auguste  Vitu  -,  —  on  trouve  un  mot  caras 
qui,  parmi  tant  d'autres,  n'a  encore  été  identifié  ni  pour  le  sens, 
ni  pour  l'origine.  M.  L.  Schône  '  n'a  formulé  aucune  hypothèse, 
puisqu'il  laisse  de  côté  toutes  les  ballades  de  Stockholm,  à 
l'exception  de  celle  qui  renferme  l'acrostiche  de  Villon.  Auguste 
\'itu  traduit  caras  par  «  charrette  »  ■^,  et  dans  son  glossaire 
étymologique,  il  rapproche  ce  terme  d'un  mot  rouergat  moderne 
carras,  «  grand  char  »  et  d'un  mot  normand  caras,  mal  iden- 
tifié et  relevé  seulement  dans  un  proverbe  :  «  bâti  comme  un 
grand  caras  ». 

Le  sens  «  charrette  »  ^  ne  s'accorde  pas  très  bien  avec  le 
contexte.  Nous  sommes  dans  une  auberge,  où  une  société  très 
mêlée  fiiit  ripaille  ;  dans  un  instant  on  va  se  verrouiller  ;  et 
Tauteur  nous  dit  qu'on  fait  bombance 

Tant  qu'il  n'y  eust  de  vivres  en  caras. 
On  ne  voit  pas  très  bien  les  vivres  laissés  dehors  sur  une 

1.  Le  mot  a  dû  disparaître  de  bonne  heure  en  français  :  le  dernier  exemple 
de  Godefroy  est  de  1354.  L'article  argaviis  de  Du  Gange  n'ajoute  rien  qui 
permette  de  préciser  l'origine  du  mot  ;  la  transcription  latine  pourrait  même 
induire  en  erreur,  si  nous  ne  savions  par  ailleurs  que  le  mot  avait  un  /  final. 

2.  Le  Jargon  du  XVe  siècle  (1884). 

3.  Le  Jargon  de  François  Villon  (i{ 

4.  Op.  cit.,  p.  139. 

5.  Op.  cit.,  p.  213-214. 


406  A.    DAUZAT 

charrette.  Quant  au  carras  «  charrette  »  que  donne  effective- 
ment Mistral  (avec  d'autres  sens  dérivés)  comme  rouergat  et 
languedocien,  il  n'est  pas  attesté  dans  l'ancienne  langue,  pas 
plus  que  le  normand  (?)  caras. 

L'hypothèse  d'Auguste  Vitu  n'a  pas  satisfait  M.  L.  Sainéan 
qui,  dans  son  glossaire  argotique  ',  avec  une  prudence  très 
sage,  fait  suivre  le  mot  d'un  point  d'interrogation.  Nous  avons 
la  chance,  en  eftet,  de  posséder  un  texte  qui  coupe  court  désor- 
mais à  toute  controverse.  M.  Jeanjaquct  a  publié,  il  y  a 
quelque  temps  ^,  un  document  de  1567,  provenant  des  archives 
de  Soleure,  et  contenant  une  curieuse  liste  de  mots  argotiques  : 
ceux-ci  avaient  été  révélés  à  la  justice  en  1566  par  le  chef 
d'une  bande  de  malfaiteurs  exécuté  à  Neuveville.  Dans  cette 
liste  figure  nng  carar,  traduit  par  «  grenier  ». 

C'est  évidemment  le  mot  de  notre  ballade,  qui  rime  avec  des 
mots  en  ars,  tels  que  musars,  busars,  lomhars .  Ces  rimes  nous 
confirment  que  Vr  ne  se  prononçait  plus  dans  cette  position  à 
la  fin  du  XV'  siècle.  Le  contexte  s'accorde  fort  bien  avec  le  sens. 

M.  Jeanjaquet  voit  dans  carar  la  métathèse  du  valaisan 
racard,  qui  a  le  même  sens,  et  qui  pourrait  bien  être  l'ancêtre 
du  français  contemporain  rancart.  Cela  me  paraît  fort  douteux. 
Comme  l'a  montré  M.  Sainéan  ^^  l'argot  français  des  mal- 
faiteurs, jusqu'au  xix^  siècle,  ignore  absolument  toute  trans- 
position de  ce  genre  ;  d'ailleurs  nous  ne  savons  pas  à  quelle 
époque  s'est  formé  le  valaisan  racard.  Il  me  semble  plutôt  (en 
remarquant  que  Villon  confond  souvent  r  et  rr  dans  les  mots 
argotiques  :  cf.  carîeiix  et  corrieux)  que  carar  est  de  la  même 
racine  que  «  carré  »,  avec  un  autre  suffixe  Ç-arl^. 

EVAIGE 

Au  sixième  vers  de  la  première  ballade  argotique  de  Villon 
figure  un  mot  étrange,  d'autant  plus  difficile  à  expliquer  qu'il 
s'agit  d'un  x-a;  :  c'est  evaige.  Il  s'agit  dans  ce  passage,  qui 
rappelle  quelque  peu  la  célèbre  ballade  des  pendus,  des  mal- 
faiteurs pendus  au  gibet  : 

1.  Les  Sources  de  V argot  ancien,  II,  305. 

2.  Bulletin  du  glossaire  des  patois  de  la  Suisse  romande,  1903,  no  3-4,  p.  68- 
70. 

3.  Dans  VA) gof  ancien. 


NOTES    ARGOTIQUES  4O7 

La  sont  beffleurs  au  plus  haut  bout  assis 
Pour  le  evaige,  et  bien  hault  mis  au  vent. 

M.  Schone  a  proposé  l'anglais  avenge  «  vengeance  »  :  mais  si 
le  sens  paraît  convenir,  la  forme  s'y  prête  assez  peu,  outre 
qu'il  est  imprudent  d'abuser  des  anglicismes,  sans  preuves 
péremptoires,  à  la  fin  du  xv''  siècle.  Je  suggère  le  lyonnais 
tvajo,  plus  voisin  de  forme,  et  dont  l'emprunt  va  de  soi  dans 
la  région  dijonnaise  où  opéraient  les  Coquillards,  maîtres  argo- 
tiers  de  Villon.  Ce  mot  appartient  à  une  famille  bien  connue  '. 
Le  sens  «  espèce,  race,  qualité  »  va  fort  bien  et  donne  au  pas- 
sage cette  note  d'ironie  macabre  fréquente  en  argot  et  parti- 
culièrement chère  à  Villon  :  les  beffleurs  ^  sont  pendus  au 
plus  haut  bout  en  raison  de  leur  qualité,  de  même  qu'on  fait 
l'honneur  du  plus  haut  bout  de  la  table  aux  seigneurs  de  plus 
grande  importance. 

LUOUER,  (A)LUGA,  LUER 

Il  y  a  longtemps  qu'on  a  rattaché  à  une  racine  germanique 
les  formes  wallones,  picardes  et  normandes  luki,  luké.  .  .  (d'où 
le  fr.  pop.  reluquer)  '.  Je  crois  qu'on  peut  trouver,  tout  au 
moins  en  France,  d'autres  filiales  de  ce  radical  qui  se  présente 
dans  les  langues  germaniques  sous  deux  formes  :  i°  bas- 
allemand  lôkan  >  luokan  >  flam;  loeken,  ang.  look  ;  2°  haut- 
allemand  lôgan  >>  luogan  >-  luegan  >■  all*^  dial,  lugen,  suisse- 
allemand  luege.  Mais  il  est  souvent  difficile  à  reconnaître,  car  il 

1.  Provençal  aip,  it.  dialectal  du  nord  aiho,  etc.  Dans  le  Rom.  efym.  Wor- 
terhuch,  300,  M.  Meyer-Lûbke  rattache  le  mot  à  un  type  gaulois  "aihom 
(racine  admise  par  les  celtistes  :  cf.  Dottin,  Grammaire  de  la  langue  gauloise, 
p.  224)  ;  à  la  table  (p.  743,  note  sous  aip),  il  le  fait  venir  de  l'arabe  aib,  ah, 
aihah,  «  délit,  crime  »  (d'après  M.  L.  N.,  XXVII,  10),  ce  qui  paraît  douteux 
tant  à  cause  du  sens  du  mot  en  roman  que  du  phonétisme  lyonnais  en 
particulier. 

2.  D'après  l'interrogatoire  des  Coquillards,  «  ung  bcffleur  c'est  ung  larron 
qui  attrait  les  simples  à  jouer  »  {Les  Sources  de  l'argot  ancien,  I,  95). 

3.  Meyer-Lûbke,  Rom.  etym.  IVôrterhuch,  5102.  U Atlas  linguistique 
(carte  «  regarder  »)  ne  donne  le  mot  que  dans  la  région  de  Liège.  Godefroy, 
à  la  fin  de  l'article  hiquier,  cite  quelques  exemples  de  ce  terme  dans  les  patois 
normands  du  xix^  siècle. 


408  A.    DAUZAT 

paraît  s'être  amalgamé  plus  d'une  fois  (par  le  sens  ou  la  forme) 
avec  des  dérivés  de  lûce  ou  de  lu  se  us. 

Écartons  d'abord  avec  M.  Meyer-Lûbke  les  formes  italiennes 
qu'avait  rapprochées  Kœrting  :  alloccarc  dérive  évidemment  de 
allocco  <C  oluccus  (6063)  et  luchera  «  regard  »,  doit  provenir 
aussi  d'une  forme  dialectale  de  même  racine. 

Mais  voici  des  formes  franco-provençales  bien  caractéristiques  : 
liigâ  et  ahigâ  dans  le  glo.ssaire  de  Bridel  (Val  d'Illiez,  Alpes 
suisses),  avec  les  sens  «  espionner  »,  «  regarder  attentivement  »  ; 
alogâ,  regarder,  recueilli  par  M.  J.  Désormaux  dans  le  fariâ 
(argot  des  ramoneurs  de  la  région  d'Annecy)  '.  11  est  vraisem- 
blable que  l'emprunt  est  ancien,  et  qu'il  est  antérieur,  sinon  z 
la  diphtongaison  de  Vo  germanique  en  tio,  du  moins  au  passage 
de  no  à  ue  :  car  le  suisse-allemand  buèhe  (=  ail''  Bube)  p.  ex., 
devient  biièb,  bivèv  dans  les  patois  du  Jura. 

Plus  délicat  l'article  de  Mistral  hica,  limousin  kicha,  «  regar 
der  attentivement,  lorgner  »,  avec  la  variante  ahiga,  aliica, 
sous  laquelle  sont  réunis  les  deux  sens  «  regarder  attentive- 
ment »  et  «  allumer,  exciter  ».  L'ancienne  langue  ne  connais- 
sait aliicar  que  dans  la  seconde  acception.  Faut-il  admettre  la 
filiation  sémantique  «  allumer  >>  regarder  »,  qu'on  trouve  dans 
le  français  populaire  contemporain  ?  Cela  n'est  pas  certain  ; 
une  telle  dérivation  de  sens  nous  paraît  plus  propre  aux  milieux 
argotiques  qu'aux  patois.  Nous  croirions  plutôt  à  une  contami- 
nation ancienne  entre  les  deux  racines.  Remarquons  (\\iaJncar 
«  allumer  »  n'est  pas  phonétique  (même  si  on  supposait 
*lûcicare),  et  que  seule  une  influence  externe  peut  avoir 
ramené  (dans  certaines  régions)  alitgar  <_  *alluc-are  ^alucar. 
Ici  donc  le  mot  germanique  aurait  pénétré  avec  un  k. 

La  carte  loucher  de  V Atlas  linguistique  (781)  donne  lieu  à 
des  constatations  analogues.  M.  W.  de  Wartburg  a  déjà  relevé 
des  formes  luga  qu'il  est  impossible  de  rattacher  directement  à 
luscus,  et  qu'il  paraît  considérer  comme  des  détormations  de 
liika  ^  On  peut  hésiter  ici,  en  effet,  pour  le  prototype  ger- 
manique, entre  luokan,  dans  lequel  k  aurait  été  traité  comme 
un  c  intervocaUque  latin,  et  luogan  qui,  importé  à  une  date  plus 


I.  Revue  de  Philologie  française,  XXVI,  79 


1.  Kevue  ae  fmioiogte  française,  aavi,  79. 

2.  Revue  de  dialectologie  romane,  III,  483.  Je  dis  «  paraît  »,  car  le  passa^ 
n'est  pas  clair. 


NOTES    AKGOT1Q.UES  4O9 

récente,  aurait  conservé  intacte  la  palatale  comme  dans  les 
exemples  précédents.  Il  est  remarquable  toutefois  que  lugà  soit 
au  sud-est  (898...),  toujours  dans  la  zone  alpestre,  tandis 
qu'on  trouve  dans  le  Gers  (678)  liikà,  identique  par  la  forme 
au  liica  (regarder  attentivement)  de  Mistral. 

Que  le  mot,  dans  certaines  régions,  ait  pénétré  en  gallo- 
romain  avant  l'époque  de  la  sonorisation  des  sourdes  inter- 
vocaliques,  voilà  ce  que  semblerait  attester  avec  plus  de  précision 
la  forme  lucr  =  regarder,  spéciale  à  l'argot  de  Villon  :  M. 
Sainéan  la  rattache  à  un  «  ancien  français  Iner  «  éclairer  », 
qu'il  a  vraisemblablement  conjecturé  pour  les  besoins  de  la 
cause  '.  Il  est  fâcheux  que  cette  forme  intéressante,  sans  doute 
disparue  depuis  longtemps,  n'ait  été  signalée  dans  aucun  patois 
contemporain.  Ce  devait  être  une  forme  dialectale  de  l'est, 
bourguignonne  ou  champenoise  :  on  a  déjà  vu  par  les  exemples 
précédents  que  les  Coquillards  dijonnais  avaient  emprunté 
(on  le  conçoit  sans  peine)  un  assez  grand  nombre  de  mots  aux 
dialectes  de  l'est  ^ 

MARQUE 

Aucun  doute  n'est  possible  sur  le  sens  de  marque,  «  pros- 
tituée »,  qu'on  trouve  non  seulement  dans  trois  passages  des 
ballades  argotiques  de  Villon  ou  attribuées  au  poète  (m,  14; 
IV,  3  ;  IX,  25),  mais  encore  dans  des  documents  argotiques  posté- 
rieurs (le  Jargon,  etc.)  et  même  en  germania  (argot  espagnol) 
sous  la  forme  tiiarca,  et  en  fourbesque  sous  l'aspect  du  dérivé 
tnarcoua.  i\l.  Sainéan,  dans  les  Sources  de  r argot  ancien  (II,  393- 
394)  croit  à  une  abréviation  de  «  marquise  »  :  hypothèse  que 
le  simple  historique  des  formes  contredit,  puisque,  comme  il 
le  note  lui-même  en  toute  bonne  foi,  marquise,  prostituée,  est 
postérieure  à  marque  et  n'apparaît  que  dans  le  Jargon  de  1628, 
soit  un  siècle  et  demi  après  Villon.  Je  crois  donc  que  marque 

1.  Les  Sources  de  l'argoi  ancien,  II,  388,  Villon  a  aussi  le  composé  y^oj/r- 
Itier.  L'expression  Juer  au  bec  se  retrouve  dans  le  Mislhe  de  la  Passion  (cf. 
Sainéan,  op.  cit.,  I,  275).    . 

2.  Il  ne  faudrait  pas  aller  trop  à  l'est,  cependant,  car  on  aurait  .ilors  *lnier 
et  non  Iner.  11  ne  semble  pas  que  ce  hier,  qui  parait  très  localisé,  ait  été 
pour  quelque  chose  dans  le  changement  de  sens  de  berlue. 


410  A.    DAUZAT 

est  le  mot  primitif,  d'où  maïquise  a  été  tiré  par  un  jeu  de  mots 
ironique  qui  est  bien  dans  l'esprit  de  l'argot. 

Il  faut  demander  l'origine  du  mot  à  la  marque  légale  des 
prostituées.  Dans  presque  toute  l'Europe,  au  moyen  âge  et  au 
début  des  temps  modernes,  les  prostituées  devaient  avoir,  sur 
la  voie  publique,  un  signe  spécial  qui  permît  de  les  distinguer, 
par  exemple  un  voile  jaune  dans  certaines  régions  d'Italie. 
M.  A.  Niceforo,  qui  ma  donné  ce  dernier  exemple,  m'a 
signalé  cet  autre  détail  historique  intéressant  :  «  A  Palerme, 
en  1560,  un  arrêt  du  vice-roi  défendait  aux  prostituées  de  se 
mettre  sur  la  tête  une  mantille  (juanto)  semblable  à  celle  des 
autres  femmes  ;  il  leur  donnait  la  permission  de  se  mettre  sur 
la  tète  une  sorte  de  serviette  blanche.  » 

MATE 

D'après  le  Dictionnaire  général  comme  d'après  le  Romanisches 
etyiuologisches  Wœrîerbuch,  matois  vient  de  mate  qui  désignait 
jadis,  au  témoignage  de  Cotgrave,  le  lieu  de  rendez-vous  des 
voleurs  de  Paris.  Mais  M.  Meyer-Lùbke  considère  mate  comme 
un  véritable  nom  de  lieu,  tandis  que  le  Dictionnaire  généra}^ 
plus  prudent  et,  je  crois,  plus  voisin  de  la  vérité,  l'orthographie 
comme  un  nom  commun.  La  définition  de  Cotgrave  et  les 
«  enfants  »  ou  «  compagnons  de  la  maie  »  qu'on  trouve  au 
xvi^  siècle  sous  la  plume  de  Brantôme  et  d'Aubignë  ne  doivent 
pas  nous  faire  oublier  les  expressions  de  Villon,  les  premières 
en  date,  dans  deux  passages  des  Ballades  en  jargon  : 

A  Parouart,  la  grant  mathe  gaudie  (I,  i) 
et 

Bignez  la  mathe  sans  targer  (II,  21). 

Pour  ces  deux  vers,  l'interprétation  «  prison  »,  proposée  par 
M.  Schône,  n'est  pas  satisfaisante.  Je  me  rallie  à  la  seconde 
explication  de  M.  Sainéan  ',  pour  qui  ce  mot  désigne  la  place 
où  avaient  lieu  les  exécutions  et,  par  extension,  la  ville  (sens 
assuré  pour  I,  i),  signification  conservée  dans  l'argot  des  mois- 
sonnneurs  de  Montmorin  -  Qnata,  village  ;  grand  mata,  ville). 

1.  Les  Sources  de  Vargoi  ancien,  II,  394-395. 

2.  Biilleliii  de  lu  Société  d'études  des  Hautes-Alpes,  Gap,  1883,  p.  252-235. 


NOTES    ARGOTIQUES  4II 

Ainsi  s'expliquent  la  définition  de  Cotgrave,  —  la  place  des 
exécutions  étant  le  rendez-vous  naturel  des  malfaiteurs,  —  et 
plus  encore  les  «  enfluits  de  la  mate  »,  dont  la  saveur  ironique, 
bien  caractéristique  de  l'argot,  apparaît  désormais  sous  son 
vrai  jour.  Par  extension,  mate  a  désigné  «  ville  »,  comme  dans 
la  langage  commercial  :  Paris  est  une  place  de  premier  ordre. 

La  signification  bien  posée,  il  sera  plus  facile,  je  crois,  de 
trouver  l'origine  du  mot.  Il  n'y  a  pas  lieu  de  s'arrêtera  l'expli- 
cation proposée  par  Furetière  au  mot  matois,  d'après  laquelle 
«  mate  est  un  vieux  mot  français  qui  signifiait  tromperie  ». 
Cette  allégation  est  inexacte  ;  on  peut  s'en  rendre  compte  en 
consultant  Godefroy,  qui  n'a  que  deux  articles  mate  :  celui  qui 
est  en  question,  et  un  mot  dialectal,  signifiant  «  lait  caillé  », 
qui  n'a  évidemment  rien  à  voir  ici  ^ 

Il  me  semble  que  la  forme  du  mot,  comme  le  sens  «  place 
[des  exécutions]  »,  nous  amène  au  moyen-haut-allemand  Matte, 
usité  surtout  dans  l'Allemagne  du  Sud  et  la  Suisse  où  il  a 
formé  nombre  de  lieux  comme  Andermatt,  Zermatt  (traduit, 
lors  de  la  germanisation,  du  roman  Pratborgne,  encore  en 
usage  au  xii'^  siècle).  Matte  signifie  prairie  ;  mais  il  ne  faut  pas 
oublier  que  c'est  dans  une  prairie,  spécialement  affectée  à  cet 
effet,  que  s'est  réunie  longtemps  chaque  Landsgemeinde  locale, 
suivan»-  la  tradition  des  «  champs  de  mai  »  francs  et  alamans  ; 
la  prairie  a  ensuite  cédé  le  pas  à  la  grande  place  du  bourg  ou 
de  la  ville.  Nous  voici  donc  naturellement  conduits  au  sens  de 
place  —  et  spécialement  de  «  place,  lieu  de  réunion  »  —  qui 
nous  intéresse.  Rien  de  surprenant  si  les  malfaiteurs,  dans  leur 
argot,  ont  restreint  l'acception  en  envisageant  spécialement  la 
place  où  avaient  lieu  les  exécutions,  et  qui  était  pour  eux  la 
place  de  réunion  par  excellence. 

SOE 

M.  Antoine  Thomas  a  consacré  naguère  ^  une  excellente 
notice  à  l'ancien  français  seit,  sou,  prov.  sot,  «  étable  à  porcs  ». 
Cette  étude  a  dû  échapper  à  M.  Sainéan,   car  celui-ci  n'aurait 

1.  Comme  son  homonyme,  ce  mot  semble  aussi  germanique  (ail.  dialectal 
Matte,  même  sens). 

2.  Essais  de pliilotogie  française,  585. 


412  A.    DAUZAT 

pas  manqué  de  faire  un  rapprochement  A\tc  l'énigmatique  soe 
de  la  sixième  ballade  argotique  (v.  26).  Ce  rapprochement 
suffit  à  éclaircir  le  sens  du  passage  : 

Prince  qui  n'a  bauderie 
Pour  eschever  de  la  soe.  . . 

Ce  n'est  pas,  je  crois,  faire  preuve  de  témérité  que  de  traduire 
le  second  vers  :  «  pour  échapper  à  la  prison  »  ;  la  métaphore 
«  étable  =  prison  »  est  bien  dans  l'esprit  argotique.  Les 
exemples  d'ancien  français  qu'on  peut  localiser  dans  Godefroy 
se  rapportent  presque  tous  au  Nord  (Hainaut,  Artois,  Picardie) 
et  —  il  y  a  des  coïncidences  providentielles  !  —  à  la  région 
bourguignonne.  Lts  patois  accusent  d'ailleurs  une  aire  plus 
étendue  :  Godefroy  cite  le  mot  en  Normandie,  Perche,  Beauce, 
Maine,  Anjou,  Champagne,  Bourgogne  et  Franche-Comté, 
Mistral  dans  le  sud-est  ;  il  figure  dans  le  glossaire  du  patois  de 
la  Grand'Combe  de  F.  Boillot  Qû,  toit  à  porcs),  et  dans  le 
glossaire  du  patois  de  l'Anjou  de  Verrier  et  Onillon  sous  la 
forme  soue,  f. 

Cette  dernière  forme  est-elle  purement  orthographique 
ainsi  que  la  seiie  franc-comtoise  donnée  par  Godefroy  ?  On 
pourrait  le  croire  si  ces  graphies  n'étaient  précisément  appuyées 
par  la  forme  dissyllabique  de  Villon,  que  vient  étayer  encore 
la  sîidâ  auvergnate  (archaïque  et  presque  disparue)  que  j'ai 
enregistrée  dans  mon  Glossaire  étymologique  du  patois  de 
Vinzelles,  et  dont  M.  Meyer-Lûbke  a  omis  de  faire  état  dans 
son  article  sûtis(8492).  Il  faut  évidemment  admettre,  à  côté 
du  type  primitif  sûtis,  qui  figure  dans  la  Loi  salique,  une 
variante  *sùta  assez  ancienne,  sur  laquelle  reposent  les  formes 
auvergnate,  bourguignonne  et  argotique. 

*  * 
IL  —  Formation  du  pronom  personnel  pÉRiPHRASTiauE. 

On  sait  que  le  jargon  des  xvi'^-xvii^  siècles  offre  des  pronoms 
personnels  assez  curieux,  qui  ont  donné  lieu  à  diverses  variantes 
et  qui  ont  vécu,  en  se  transformant,  jusqu'à  nos  jours  '  :  iiion- 

I.  La  forme  contemporaine  la  plus  courante  est  viongtiasse.  .  .,   souvent 


KOTES    ARGOTIQUES  413 

fiait,  lotiii(7ii(l),  moi,  toi,  dans  le  Jargon  de  1628  ;  nn'iis, 
/d^/.î,  it'^/s  iii\is  dans  la  T/V  Généreuse  des  ntercclols  (Lyon, 
1596)  ;  \c  Jargon  a  d'autres  variantes,  évidemment  postérieures 
(ine{iére,  nu':(iganiiy  C'est  chez  Villon  qu'il  faut  chercher  la 
clef  et  l'origine  de  ces  formes. 

Je  m'étais  demandé  jadis,  sur  la  foi  de  la  traduction  «  moy 
mesme.  .  .  »  de  la  Vie  Généreuse,  si  nie:(is  ne  représentait  pas 
l'ancien  provençal  nie:(eis,  dont  la  première  syllabe  aurait 
engendré  une  confusion  entre  «  même  »  et  «  moi  »,  et  qui 
aurait  ensuite  provoqué  des  formes  analogiques.  Mais  cette 
série  ne  peut  être  séparée  de  la  série  parallèle,  et  d'ailleurs,  on 
va  le  voir,  les  formes  de  Villon  tranchent  la  question. 

M.  Sainéan  voit  dans  ces  mots  des  «  déformations  prono- 
minales »  ;  la  finale  au  serait  «  le  plus  ancien  suffixe  de  défor- 
mation pronominale  »  '.  Ces  assertions  ne  résistent  pas  à 
l'examen  impartial  des  faits. 

Tout  d'abord  nous  nous  heurtons  à  une  impossibilité  maté- 
rielle. La  «  déformation  pronominale  »  suppose  que  des 
pronoms  ont  été  déformés.  Or  les  tormes  qu'on  vient  de  voir  ne 
peuvent  se  rattachera  une  altération  quelconque  d'un  pronom, 
soityV,  ///,  z7,  soit  ?noi,  toi,  soi,  lui;  leur  premier  élément  est 
incontestablement  mon,  ton,  son,  mes,  ses  ^  S'il  est  admissible 
qu'un  pronom  personnel  s'altère  tout  en  conservant  sa  valeur 
grammaticale,  il  est  inconcevable  sémantiquement  qu'un 
adjectij  possessif  en  se  déformant  donne  naissance  à  un  pronom 
personnel. 

Mais  nous  pouvons  administrer  la  preuve  contraire  et  établir 
que  ces  pronoms  argotiques  constituent  à  l'origine  une  péri- 
phrase, —  formée  d'un  adjectif  possessif  et  d'un  substantif,  — 
dont  les  éléments  se  sont  agglutinés  par  la  suite.  On  pourrait 
déjà  alléguer  que  Guillaume  Bouchet,  dans  son  petit  glossaire 
argotique  des  Serées  (1598)  ',  n'enregistre  pas  encore  l'agglu- 

coupée  en  mon  gnasse.  .  .  :  preuve  que  le  peuple  a  toujours  gardé  le  sentiment 
de  la  périphrase  et  cherche  à  dégager  le  second  élément  (même  quand  celui- 
ci  n'a  plus  aucun  sens). 

1.  Les  Sources    de    V argot    ancien,  t.  II,  Glossaire,  aux  mois  an  tx  ine\is. 

2.  Il  pourrait  y  avoir  doute  pour  nos,  qui  peut  être  adjectif  ou  pronom, 
mais  ce  doute  est  levé  par  la  forme  de  Villon  (jivslre  an). 

3.  Œuvres,  III,  1 29-1 31. 


414  A.    DAUZAT 

tination  et  écrit  :  «  j'ay  chanté  à  son  bail,  j'ay  parlé  à  luy  »  ;  si 
17;  n'a  ici  évidemment  aucune  valeur  phonétique,  il  a  sans 
doute  pour  but  de  montrer  que  la  liaison  n'existe  pas  et  qu'on 
prononçait  sôâ,  précisément  parce  qu'on  avait  gardé  le  sens 
linguistique  de  la  périphrase.  Mais  les  formes  de  Villon  sont 
encore  plus  catégoriques. 

Villon  a  trois  séries  de  périphrases  qui  tiennent  lieu,  à 
l'occasion,  de  pronoms  personnels.  La  première,  qui  a  été  laissée 
dans  l'ombre  par  M.  Sainéan,  est  pourtant  la  plus  claire,  car  il 
serait  difficile  d'épiloguer  sur  son  sens;  c'est  vû:(^  corps  de  la 
ballade  VI,  vers  10  : 

Que  voz  corps  n'en  aient  du  pis. 

On  peut  sans  doute  prendre  «  vos  corps  »  au  sens  littéral  et 
mettre  en  doute  que  «  vos  corps  »  soit  simplement  synonyme 
de  «  vous  ».  Seulement  l'analogie  absolue  des  vers  dans 
lesquels  entre  l'expression  suivante  ne  permet  guère  l'hésitation. 

C'est  sur  vos  ans  (vous  enips^  que  M.  Sainéan  a  concentré 
ses  efforts.  Comme  il  considère  cette  expression  comme  une 
déformation  pronominale  (il  n'a  cependant  pas  osé  imprimer 
vosans^,  il  a,  dans  son  édition  des  Ballades  argotiques,  effectué 
une  correction  tendancieuse,  et  il  en  a  proposé  une  seconde  ana- 
logue. Dans  la  Ballade  I,  vers  34,  l'édition  princeps  porte  : 

Et  que  vous  emps  n'en  aient  du  pis 

Le  vers  est  faux  et  a  une  syllabe  de  trop.  Il  faut  évidemment 
corriger.  M.  Sainéan  imprime  : 

Et  que  vous  e[ns]  n'[a3-ez]  du  pis. 

Qu'on  supprime  une  particule  pour  ramener  le  vers  à  l'oc- 
tosyllabe, cela  va  de  soi  ;  mais  M.  Sainéan  a-t-il  le  droit  de 
changer  du  même  coup  la  personne  du  verbe,  alors  que  toutes 
les  éditions  portent  aient  ou  aycnt  ?  Je  ne  le  crois  point.  De 
même  dans  la  Ballade  VI,  21,  M.  Sainéan  propose  de  corriger 
la  leçon  commune 

Vos  eni  soient  assez  hardies 

en  «  vous  ens  soye::^.  .  .  »  On  comprend  le  but  ce  ces  remanie- 
ments.  Si  vos  ans,   comme   le  suppose  M.  Sainéan,  est   une 


NOTES    ARGOTIQUES  415 

altération  du  pronom  personnel  vos,  vous,  il  doit  gouverner  la 
2*^^  personne  du  pluriel.  Or,  il  n'en  est  rien.  Non  seulement 
dans  les  deux  passages  précités  toutes  les  éditions  donnent  la 
y  personne  du  pluriel,  mais  voici  encore  la  Ballade  V,  22  : 

Que  vos  ans  n'en  soient  r("o]uppieux 

^  Bien  mieux  :  la  Ballade  VIII,  26,  nous  donne  la  formule  au 
singulier,  qui  lèverait  les  derniers  doutes  s'il  en  restait  encore  : 

En  la  vergne  ou  voslre  an  veiilt  loirrir 

II  est  dangereux  —  et  contraire  à  toute  méthode  scientifique 
—  d'estropier  les  textes  pour  les  plier  à  nos  conceptions,  sur- 
tout quand  celles-ci  sont  condamnées  par  une  unanimité  aussi 
concluante.  Ici  la  périphrase  crève  les  yeux.  Bien  que  les 
éditeurs  n'aient  plus  compris  la  valeur  de  ans  dans  des  textes 
qui  déjà  étaient  très  obscurs  pour  eux,  l'analogie  de  «  corps  » 
permet  de  conjecturer  qu'il  s'agit  tout  simplement  de  an 
«  année  »,  employé  généralement  au  pluriel  pour  symboliser 
l'homme  par  les  années  de  sa  vie.  On  peut  rapprocher  le  latin 
seculum  qui  a  à  la  fois  le  sens  de  «  siècle  »,  et  de  «  génération, 
race,  espèce  »  (cf.,  dans  Lucrèce,  saecla  ferarum).  Et  somines- 
nous  bien  éloignés  de  l'acception  argotique  dans  le  vers  de 
Corneille  : 

Un  plus  puissant  démon  veille  sur  vos  années  '  ? 

La  troisième  expression,  ancêtre  de  me:(_is,  tezis .  .  se  trouve 
également  chez  Villon  au  singulier  et  au  pluriel  : 

Men  ys  vous  chante  que  gardez .  .  (JI,  2) 
Et,  autour  de  vos  ys,  luezie. . .  (V,  27) 

Cet  ys  est  encore  plus  énigmatique  que  an.  Existe-t-il 
ailleurs  dans  les  Ballades  en  dehors  de  la  formule  périphras- 
tique?  La  ballade  I  a  les  deux  vers  suivants  (28-29)  •' 

Et  babignez  toujours  aux  ys 
Des  sires  pour  les  desbouser. 

M.  Sainéan  propose  la  correction,  évidemment  tentante,  de 
I.  Ciuna,  a.  II,  se.  1  (v.  434). 


41 é  A.     DAUZAT 

ys  en  huis,  et  qui  donne  le  sens  :  «  Et  babillez  '  toujours  aux 
portes  des  niais  pour  les  duper.  »  Mais  ne  serait-ce  point  le 
même  mot  qu'on  retrouve  ailleurs  sous  la  bizarre  forme  /;/iT;^, 
où  17;  pourrait  être  simplement  graphique  comme  dans  d'autres 
mots  : 

Plantez  vos  bisc:^  jusques  elle  rappasse  ? 

Malheureusement  ce  passage  est  obscur  et  ne  saurait  guère 
nous  éclairer  sur  le  sens  du  mot.  J'incline  à  croire  qu'ici  encore 
il  s'agit  uniquement  d'une  périphrase,  et  je  traduirais  :  «  plantez 
vos  biscz  »  par  «  cachez-vous  ». 

En  tout  cas,  pour  les  deux  ou  trois  formes  périphrastiques 
des  ballades,  il  faut  écarter  délibérément  buis,  qui  ne  convient, 
ni  pour  la  forme,  ni  pour  le  sens.  Serions- nous  en  présence 
d'un  substantif  verbal  d'm/r  ?  Je  crois  préférable,  jusqu'à  plus 
ample  informé,  de  surseoir  à  toute  hypothèse. 

Des  trois  séries  de  Villon,  il  est  remarquable  que  la  première 
n'a  pas  vécu-.  Pour  la  deuxième,  ce  sont  les  formes  du  singulier 
{}ium  ail  >>  iiioiiuan)  qui  se  sont  généralisées,  bien  que  le  pluriel 
fût  plus  usité  dans  les  ballades.  Quant  à  la  troisième,  au  con- 
traire, c'est  avec  les  formes  du  pluriel  (jiies  is,  nos  is  >  nieiis, 
nŒ(is)  que  s'est  produite  l'agglutination. 

Faut-il  rappeler  enfin  que  de  telles  périphrases  se  rencontrent 
ailleurs,  non  seulement  dans  d'autres  argots,  mais  dans  toutes 
les  langues  modernes  :  le  jargon  n'a  tait  que  calquer,  sur  le 
mode  ironique  et  dépréciatif  qui  lui  est  familier,  les  «  Votre 
(ou  Sa)  Seigneurie  »,  «  Votre  (ou  Sa)  Grâce  »,  etc..  Le 
bellaud  ^  (argot  des  peigneurs  de  chanvre  du  Jura)  emploie 
vautres  èr,  vous  (=:;  vos  airs),  à  côté  des  formes  traditionnelles 
argotiques.  Le  fourbesque  (ancien  argot  des  malfaiteurs  italiens) 
abonde  en  périphrases  analogues  et  même  bien  plus  hardies 
{suo  usa,  lui  ;  sua  viadre,  lui,  elle;  //  gobbo,  moi,  etc.). 

* 
*  * 


1 .  On  peut  aussi  traduire  Ihibigne?-  par  «  regarder  »  :  le  mot  est  évidem- 
ment formé  par  croisement  entre  babiller  et  l'argotique  bigner,  regarder. 

2.  A.  Dauzat,  Les  argots  franco-provençaux,  p.  43. 


NOTI£S    ARGOT1Q.UES  4I7 

III.  —  Interprétations  et  conjonctures  diverses. 
(Ballades  argotiques  de  Villon). 

je  réunis  ici  quelques  interprétations  et  conjonctures  que 
m'a  suggérées  Tétude  des  ballades  argotiques  de  Villon,  et  qui 
ne  méritent  pas  de  notices  spéciales  '. 

—  Ballade  I.  Dans  le  second  vers 

Ou  accolés  sont  duppes  et  uoircis 

le  mot  noircis  a  intrigué  les  commentateurs,  qui  se  sont 
demandé  quelle  métaphore  pouvait  cacher  cet  adjectif.  Il  ne 
faut  pas,  je  crois,  chercher  midi  à  quatorze  heures,  mais  prendre 
tout  bonnement  le  terme  dans  son  sens  courant  ^.  Une  ana- 
logie impérieuse  nous  y  invite.  Cette  ballade  argotique,  on  le 
sait,  rappelle  par  plus  d'un  trait  la  célèbre  ballade  des  pendus, 
dont  elle  est  en  quelque  manière  la  réplique  jargonnesque.  Or 
dans  celle-ci  Villon  n'a-t-il  pas  décrit  ses  compagnons  de  hart 
et  de  corde,  que  la  pluie  a  «  desbués  et  lavés  », 

Et  le  soleil  desséchés  et  noircis  ? 

Même  idée,  même  expression  :  cette  vision  des  pendus  se 
noircissant  aux  intempéries  et  balançant  au  loin  leurs  spectres 
sombres  devait  particulièrement  frapper  l'œil  et  hanter  l'ima- 
gination. 

—  Id.,  V.  18. 

Et  leur  monstrez  des  trois  le  bris 

Le  vers  est  inintelligible.  Trois  éditions  anciennes  >  ont 
ingénieusement  corrigé 

Et  leur  monstrez  le  prois  le  bis 

ce  qui  n'a  pas  besoin  de  traduction,  si  l'on  rappelle  <\u&  prois 
signifie  anus  et  que  «  bis  »  garde  toujours  la  valeur  «  noir  » 
dans  l'argot  de  Villon.  Il  s'agit  de  malfaiteurs  qui  cherchent 
à  échapper  à  la  poursuite  des  sergents  ou  des  archers  :  le  poète 
symbolise  leur  tuite  dans   une   iiTiage   énergique  et  grossière, 

1.  Pour  les  mots  argotiques  d'origine  grecque,  je  renvoie  à  mes  Argots 
franco-proi'ençaiix,  pp.  31-35. 

2.  Ce  qui  arrive  souvent  dans  les  Ballades.  P.  ex.  le  vers  15  de  la  même 
ballade,  «  plus  qu'un  sac  de  piastre  n'est  blanc  »,  est  du  français  courant. 

3.  Voir  les  indications  dans  les  Sources  de  Vargot  ancien,  T,  123  et  118. 
Romania,  XLVllI.  27 


4l8  A.    DAUZAT 

qui  est  bien,  une  tois  encore,  dans  la  tradition  argotique.  Au 
contraire  la  correction  proposée  par  M.  Sainéan  «  du  prois  le 
bris  »  n'éclaircit  pas  le  sens. 

—  Ballade  II,  vers  i 

Coquillars  antaiis  a  Ruel 

Le  second  mot  a  déjà  semblé  énigmatique  aux  premiers 
éditeurs,  qui  donnent  diverses  variantes  :  l'édition  princeps  a 
enaruans,  d'autres  eneruans  ;  M.  Sainéan  suggère  en  note 
enarvans  ou  enartans,  ce  qui  ne  nous  avancerait  guère.  Je 
préfère  la  leçon  qu'il  a  adoptée  dans  son  texte,  et  je  lis  aruans 
en  trois  syllabes,  en  voyant  dans  ce  mot  une  variante  de  mer 
que  l'on  trouve  plusieurs  fois  dans  les  Ballades  (II,  i8,  III, 
i6 .  .  )  avec  le  sens,  universellement  admis,  de  «  voler,  dérober  ». 
Villon  a  d'autres  variantes  de  ce  genre  dans  ses  ballades  argo- 
tiques :  adoubter  (VIII,  19);  abrouer  (VIII,  23  et  XI,  9)  à  côté 
de  broiier  «  aller  »  ;  l'argot  postérieur  nous  offre  bloquir  et  ablo- 
ijitir  (vendre  des  effets  volés),  troler  et  altrokr  (apporter), 
etc.  Pour  le  sens  cf.  Roinania,  XLIII,  104-5. 

—  Villon  appelle  souvent  ses  compagnons  /'cua/Jj  (variante  : 
bernards)  (III,  25  ;  IV,  4;  V,  25)  ;  et  aussi  beroars  (VI,  16), 
mot  qu'on  retrouve  également  dans  la  Vie  de  saint  Christophe. 
Si  l'origine  du  premier  terme  est  transparente,  il  n'en  est  pas 
de  même  pour  le  second  (tout  au  moins  sous  cette  forme)  : 
M.  Sainéan  a  cru  y  reconnaître  le  loup-garou.  Cependant  la 
variante  berart  (IV,  5),  qui  voisine  justement  Avtc  be>iards,  me 
semble  établir  à  l'évidence  qu'il  s'agit  de  deux  sobriquets  iden- 
tiques, formés  également  avec  des  noms  propres.  A  titre  de 
curiosité,  je  rappelle  que  les  bergers  sont  encore  appelés  bérards 
dans  rOisans,  d'après  un  nom  de  famille,  je  suppose,  qui  devait 
être  très  répandu  parmi  eux  ;  un  village  de  bergers,  de  haute 
altitude,  aujourd'hui  station  d'alpinisme  en  vogue,  s'y  appelle 
la  Bérarde.  —  Quant  à  la  forme  beroart,  mot  dissyllabe  ',  elle 
atteste  l'influence  du  suffixe  -ald  (-and)  sous  la  forme  dialectale 
-oald  dans  laquelle  est  conservé  le  tt^  germanique.  Des  noms  de 
famille  analogues  offrent  des  variantes  régionales  du  même 
genre. 

Albert  Dauzat. 

I.  M.  Sainéan  rapproche  la  finale  de  celle  de  Parouart  :  mais  Parouait 
rdd'formation  de  Paris)  est  trissyllabe  chez  Villon. 


MÉLANGES 


IIASTULA     ET     *HASTA,   «   ASPHODÈLE  >> 

En  latin,  pour  désigner  !'«  asphodèle  »,  plante  ayant  des  pro- 
priétés médicinales,  à  côté  d'asphodelus,  mot  grec,  on  con- 
naissait aussi  l'expression  hastula  régi  a  et  plus  simplement  le 
mot  hastula.  La  signification  de  hastula  est  «  tigelle  >-  ou 
«  petite  tige  »  et  cette  appellation  se  comprend  fort  bien  appli- 
quée aune  plante  consistant  principalement  en  une  tige  pou- 
vant atteindre  un  mètre  de  haut  ;  quant  à  regia,  cette  épithète 
laudative  doit  avoir  été  appliquée  A  l'asphodèle  parce  que,  la 
plante  ayant  plusieurs  variétés,  regia  aura  servi  à  désigner  la 
plus  grande  et  la  plus  belle,  l'asphodèle  blanc  ou  rameux. 

Trois  textes  latins  nous  ont  transmis  l'appellation  hastula 
regia  ou  hastula,  deux  de  Pline  l'Ancien,  le  troisième  d'un 
Apuleius,  naturaliste,  auteur  d'un  De  herbarum  virtutibus.  Les 
deux  premiers  passages  sont  déjà  relevés  dans  le  dictionnaire 
latin  de  Robert  Estienne^,  selon  lequel  je  les  transcris  ci-dessous  ; 
le  second  n'a  que  le  mot  simple  hastula. 

a  Nostri  illud  albucum  vocant,  et  asphodelum  hastula  m  regiam  » 
(21.   I?)- 

«  Namque  flos  crudus  rcsinae  cum  niulta  hastula  tenui  brevique  conci- 
ditur  »  (i6,   1 1). 

Le  troisième  passage  est  signalé  par  Forcellini,  qui  ne  le 
reproduit  pas  ;  il  est  ainsi  conçu  : 

«  A  Graecis  asphodèles,  aliis  hastula  regia  vocatur,  Itali  albucum 
appellaverunt  »  •. 

I.  Apiileii  Madaunnsis  de  herbarum  virtutibus  lBâ.\c,  1528],  f"  117  vo. 


420  MÉLANGES 

On  voit  par  cet  exemple  qu'hastula  régi  a  n'était  en  latin, 
pour  Apulée,  qu'une  locution  qui  pouvait  s'employer  comme 
équivalent  et  synonyme  du  mot  propre  al  bu  eus. 

Xi  hastula  ni  sa  déviation  en  lat.  vulg.,  qui  a  dû  être 
*hastella,  n'ont  rien  produit  en  roman,  du  moins  à  ma  connais- 
sance ;  mais  le  diminutif  hastula  permet  de  supposer  l'exis- 
tence en  latin,  du  moins  en  latin  vulgaire,  d'un  primitif  *hasta, 
«  asphodèle  »,  lequel  pourrait  fournir  l'explication  d'un  moyen 
français /Mi/t'  /ow/c,  asphodèle,  dont  on  trouve  un  exemple  dans 
le  dictionnaire  de  Godefroy  '  : 

«  L'aspliodilc  dit  ha  s  le  royale  (Ant.  du  Moulin,  De  la  qu'niie  essence,  p.  59, 
éd.  1581).  » 

L'existence  en  latin  vulgaire  d'un  primitif  *  lias  ta  est  aussi 
postulée  par  un  dérivé  en  -etum  (*hastetum),  qu'on  trouve 
sous  la  forme  Hastednm  et  Aslcduni  dans  un  document  de 
l'abbaye  de  Montier-la-Celle,  d  ins  le  diocèse  de  Troyes,  de 
1089  ;  c'est  le  nom  d'une  «  ville  »  située  à  côté  d'un  Fonta- 
netuin.  Voici  le  passage  tel  qu'il  est  mentionné  dans  du  Gange  : 

«  Praeterea...  totum  HasleJinii,  quem  possidebat  apud  Fontanctum 
villam,  quantum  scilicet  possent  colère  quicumque  in  ejusdcni  villae  potes- 
tate  essent  mansuri,  B.  Petro  concessit  ;  ipsiusque  Astedi  justitiam  ac  terra- 
gium  tam  in  terra  quam  in  pastura  seu  pratis  concessit  '  «. 

On  rencontre  le  dérivé  *hastetum  survivant  dans  la  topo- 
nymie du  Midi  de  la  France,  où  l'asphodèle  est  une  plante 
assez  commune  :  il  y  a  un  Aslet  (commune  de  Mayres)  dans 
l'Ardèche 

Parmi  les  noms  vulgaires  de  l'asphodèle  rameux  en  français  ', 
on  rencontre  bâton  royal,  qui  reproduit  la  métaphore  du  lat. 
hastula  regiaet  hache  royale,  évidente  déformation  du  moyen 
français  haste  royale. 

Paul  Marchot. 


1.  Dict.  de  Vanc.  langue  franc.,  s.  v.  2.  haste. 

2.  Du  Cange  (éd.  Favre),  s.  v.  hastednm.  Du  Cange  a  fait  à  tort  de  has- 
ieduni  un  simple  appellatif  ayant  le  sens  «  villa,  pracdium  rusticum,  ac  prae- 
sertim  agri  qui  a  villa  dépendent  ». 

3.  \'oir  la  Grande  Encyclopédie,  v.  asphodèle. 


421 

DARU 

I 

A  propos  de  la  note  sur  dam  '  parue  ici  même  {Rtviiania, 
XLVI,  577,  sqq.)  je  ferai  remarquer  que  la  mê'me  histoire 
■reparaît,  sous  d'autres  noms,  dans  certains  parlers  allemands, 
et  tout  d'abord  en  Alsace.  I.e  Worterbuch  der  ehàssischen  Mun- 
darien  de  Martin  et  Lienhart,  II,  679,  enregistre  Dilldcipp  masc. 
«  animal  fabuleux  suivant  la  conception  enfantine  »  et,  en  géné- 
ral et  au  pluriel,  «  oiseaux  d'une  espèce  indéterminée  ».  On 
envoie  les  personnes  crédules  au  «  champ  du  nord  »,  localité  ima- 
ginaire, où  les  Dilldûppe,  dit-on,  sont  si  nombreux  qu'on 
peut  les  assommer  et  les  entasser  dans  des  sacs.  Le  mot  est 
aussi  synonyme  d'imbécile,  d'où  le  dicton  :  «  Lorsqu'on  ira 
à  la  chasse  aux  Dilldappe,  c'est  toi  qui  tiendras  le  sac.  » 

Un  terme  plus  important  Çl.c,  IL  769,  v.  Trutsch '^)  est 
Ilbentn'itsch  ièm.  avec  un  diminutif  neutre  Ilbentritschel,  «  oiseau 
fabuleux  ».  Autrefois,  à  la  campagne,  on  se  divertissait,  tout 
en  broyant  le  chanvre,  à  prendre  des  Ilbenti  litschen.  Le  plus 
niais  de  la  société  était  invité  à  descendre  dans  la  fosse  à  rouir 
le  chanvre  et  à  tenir  ouvert  un  sac  dans  lequel,  en  place  des 
volatiles  qui  n'arrivaient  pas,  on  versait  un  baquet  d'eau.  Ce 
trait  du  «  sac  »,  commun  à  la  tradition  française  et  à  l'allemande, 
suffit,  à  lui  seul,  à  en  assurer  la  parenté,  llbentrûlsch  a  aussi  le 
sens  d'«  imbécile»,  de  «  balourd  ». 

Au  collège  de  Hersfeld,  en  Hesse  (v.  Vilmar,  Id'wtikon  von 
Kurhessen,  v.  Hilpeutritsche  fém.),  la  chasse  aux  Hilpentritschen 
était  une  brimade  que  les  «  anciens  »  faisaient  subir  aux  «  nou- 
veaux ».  On  faisait  accroire  aux  naïfs  que  c'étaient  des  martres 
ou  de  gros  rats  dont  les  peaux  allaient  être  vendues  au  j)rofit 
d'une  caisse  commune.  Toutefois  le  mot  n'a  jamais  servi  de 

1.  Dans  le  Chasseur  français,  organe  de  tous  les  sports,  paraissant  à  Saint- 
Etienne,  on  lit  (no  368,  novembre  1920,  p.  651/53)  le  récit  d'une  chasse  au 
daru  qui  ne  se  passe  pas  dans  un  milieu  populaire.  C'est  un  magistrat,  faisant 
partie  d'un  groupe  de  chasseurs,  qui,  pour  rabrouer  le  caquet  d'un  jeune  fat, 
d'un  jobard,  lui  fait  servir  un  civet  de  daru,  puis  l'envoie  chasser  les  darus 
(au  pluriel). 

2.  J'utilise  les  indications  bibliographiques  contenues  dans  cet  article. 


,j22  M  HL  ANGES 

sobriquet  à  l'adresse  des  écoliers  mystifiés.  Ces  brimades,  attes- 
tées depuis  1750,  avaient  disparu  dès  1822. 

D'après  Vilmar,  p.  169,  on  connaissait  dans  la  ville  de  Hall 
en  Wurtemberg  la  légende  de  la  Chasse  de  rElpendroetsch  (à 
noter  que  ce  mot  est  masculin).  J.  Grimm  a  identifié  Elpen  à 
«  elfe,  sylphe  »,  mais  n'a  pas  expliqué  droelscb.  Dans  Schmidt, 
ScJnuâbiscbes  Wôrterhuch,  nous  trouvons  la  locution  chasser  ï'El- 
peiitroelsch  au  sens  de  «  berner  »  (ne  serait-ce  pas  plutôt  «  être 
berné  »  ?)  et  Elpeniroetsch  «  homme  grossier,  rustre  ».  Enfin  le 
Bayerisches  Wôrterhuch  de  Schmeller  donne  (p.  GG,  v.  alber^ 
Alberdriitsch,  Ahnedrûtsch,  Olpelrïitsch  «  personne  niaise, 
gauche  »,  expression  qui  n'est  intelligible  que  si  on  la  met  en 
relation  avec  la  chasse  précitée. 

Il  serait  prématuré  d'émettre  des  conjectures  sur  la  nature 
des  rapports  qui  existent  sans  douie  entre  la  chasse  au  daru 
française  et  les  versions  allemandes.  On  a  vu  que  la  tradition 
allemande  connaît,  outre  le  masculin  Elpendroetsch,  un  féminin 
Ilbentrïltsch.  Un  trait  important,  aussi,  c'est  qu'il  y  est  question 
souvent  de  volatiles  et  qu'aujourd'hui  encore,  d'après  Vilmar, 
ihneiritsche  est  dans  le  Vogeisberg,  en  Hesse,  le  nom  du  canard 
sauvage.  Peut-être  faut-il  voir  un  souvenir  et  comme  un  écho 
lointain  d'une  chasse  (mythique  ?)  à  ces  oiseaux  dans  la  chasse 
aux  bécasses  dont  il  a  été  parlé  à  la  page  577  de  la  note  citée 
et  qu'on  est  tenté,  à  première  vue,  de  prendre  pour  un  pas- 
tiche récent  de  la  chasse  au  daru.  On  remarquera  encore  que 
dans  triïlsch,  drûtsch  (/.  et  d  se  confondent  dans  ces  parlers)  on 
retrouve  tous  les  éléments,  sauf  a,  du  provençal  darut  et  que 
driitsch  rend  compte,  notamment,  du  t  appuyé  de  darutas, 
Dariity.  Est-ce  là  une  coïncidence  fortuite  ?  Il  existe  aussi  une 
forme  secondaire  par  ou,  alsac.  Ilbentrutsch,  bavar.  trutsch 
«  idiot  »  (Schmeller),  de  même  qu'on  a,  en  France,  darou  et 
daru.  Enfin  Ilbeuiriilsch,  Elpeniroetsch  ne  signifient  pas  seulement 
«  niais,  imbécile  »,  mais  encore  «  lourdaud,  grossier,  rustre  », 
et  ce  sens  se  retrouve  en  ancien  français  où  Daru  est  le  nom 
d'un  bourreau. 

Adolphe  HoRNiNG. 

II 

Pour  faciliter  la  recherche  de  rétvmoloa;ie  de  daru  «  animal 


DARU  423 

imai^inaire  ",  étymologie  qui  expliquera  les  mots  provençaux 
liarut,  dam,  subst.  et  adj.  «  personne  stupide,  bêta  »,  darutas 
«  ^ros  nigaud  »,  qui  sont  mentionnés  dans  le  Trésor  dôu  Feli- 
hrige,  et  le  mot  vieux  français  daru  «  gros  bêta,  lourdaud  ?  », 
qui  se  trouve  notamment  dans  le  Miracle  de  S.  Ignace  (à  la 
rime),  il  ne  sera  pas  inutile  de  verser  au  débat  des  variantes 
angevines  et  berrichonnes,  qui  ont  échappé  à  M.  Horning  ". 

Le  Glossaire  des  patois  et  des  parlers  de  l'Anjou  de  Verrier  et 
Onillon  donne  une  variante  darne  on  dénie,  de  genre  féminin, 
emplovée  aux  villages  de  S:iint-Paul-du-Bois  et  Saint-A.ubin-de- 
Luigné -,  avec  un  sens  absolument  identique  à  celui  de  daru^ 
et  raconte  en  outre,  avec  un  grand  luxe  de  détails,  une  chasse 
à  la  «  darue  »,  comme  ayant  été  pratiquée  dans  la  région  de 
Chemillé  K  Pour  la  commune  de  iMontjean,  le  même  ouvrage 
donne  une  forme  daluf ,  de  genre  masculin,  usitée  seulement 
dans  une  exclamation  le  daluf  ! ,  qui  a  à  peu  près  le  sens  de 
«  billevesée,  fantasmagorie  que  cela-^  !  »  Le  /  final,  dans  ce 
mot  dalut',  me  paraît  être  paragogique  et  provenir  de  ce  qu'il  y 
a  certains  mots,  en  français  aussi  bien  que  dans  tous  les  dia- 
lectes, où  un  /  final,  qui  ne  se  prononce  pas  dans  le  corps  de  la 
phrase,  reparaît,  si  le  mot  est  à  la  pause  :  ainsi,  en  français, 
dans  sept,  huit,  net,  but,  fait  (subst.),  etc.  \ 

Une  forme  semblable,  mais  sans  /,  dâlu,  masc,  nous  est  four- 
nie par  le  Glossaire  du  Centre  de  la  France  du  comte  Jaubert, 
avec  le  sens  particulier  de  «  épouvantail,  croquemitaine  ».  Le 
mot  sert  à  faire  peur  aux  enfants  en  hiver,  en  équivoquant  sur 
le  sens  du  mot  dâlu,  qui  en  Berry  signifie  aussi  «  onglée  » 
(le  dâlu  va  venir  !). 

La  forme  féminine  darue  ou  derue  de  l'Anjou  prouve  que 
M.  Horning  s'est  mépris  en  croyant  que  la  base  étymologique 

1.  Rotnajiia,  XLVI,   577  ss. 

2.  I,  260  et  286. 

3.  II,  390  ss. 

4.  I,  258. 

5.  Je  trouve  encore  dans  Verrier  et  Onillon  :  daru,  âarnt  m.,  à  Luigné  et 
à  Brissac  (I,  260)  ;  daru  couard  («  à  queue  »)  au  Longeron  (I,  230)  et  aussi 
(mais  vieilli,  I,  105)  d.  bissêtre  m.,  c'est-à-dire  «  inexistant  »  (cf.  wall. 
année  hisette  «  calendes  grecques  »)  ;  enfin  à  la  Pommeraye  (II,  271)  tai-in. 
qui  peut  être  une  déformation  de  daru  sous  l'influence  de  tarin  oiseau. 


.|2^  MELANGES 

de  liarn  doit  posséder  -tt-  en  finale  pour  rendre  compte  du 
prov.  dariit.  La  forme  en  -m  montre  qu'on  a  affaire  à  une  ter- 
minaison -utus,  -uta.  Le  t  de  -utu  en  provençal  subsiste  dans 
la  règle,  ainsi  dans  les  participes  passés  comme  venant,  mais 
s'amuït  dans  certaines  régions,  p.  ex.  en  territoire  franco-pro- 
vençal. Le  dérivé  darutas  «  gros  nigaud  »  est  tiré  de  danit  (avec 
/  conservé)  nu  moyen  du  suffixe  -ns,  à  l'époque  romane. 

Paul  Marchot. 

SUR    L'EMPLOI    DU    FUTUR    ANTÉRIEUR 

(FUTURUM    EXACTUM)    AU    LIEU     DU     PASSÉ     COMPOSÉ 

(PASSÉ    INDÉFINI) 

Dans  un  article  intitulé  «  futur  et  conditionnel  »  des  Études 
de  linguistique  moderne  publiées  par  la  Société  néophilologique 
de  Stockholm',  M.  Malmstedt  déclare  qu'il  considère  comme 
axiomatique  l'explication  proposée  par  Tobler^  de  l'emploi  du 
futur  antérieur  en  ancien  français'  là  où  l'on  s'attend  à  trouver 
le  passé  composé  (indéfini).  Cette  explication,  reprise  et  déve- 
loppée par  M.  L.  Clédat-^,  consiste  à  supposer  que  le  personnage, 
qui  emploie  ainsi  le  futur  antérieur,  laisse  à  l'avenir  le  soin  de 
prononcer  le  jugement  définitif  sur  ce  qui  s'est  passé.  Dans  cet 
exemple  :  «  Damedex  mal  te  dont,  Tant  m'aras  fait  anui  et 
mesprison  »,  le  sens  de  «  aras  fait  »  peut  se  développer  ainsi  : 
«  on  pourra  dire  de  toi  que  tu  as  fait,  ou  il  se  trouvera  que  tu 
as  fait  »  ^ 

Cette  explication  pose  une  question  de  principe  fort  grave. 
C'est  plusieurs  siècles  après  l'époque  où  les  textes  étudiés  par 
Toblerontété  écrits,  c'est  après  bien  des  hésitations  et  des  con- 
troverses entre  les  grammairiens  modernes  qu'une  forme  ver- 
bale comme  «  auras  fait  »  a  été  considérée  comme  un  temps 
de  l'indicatif  et  attribuée  au  futur,  sous  le  nom  de  futurum  exac- 

1.  Studier  t  niodeni  Sprâkvctenskap  utgifiia  af  Nvfilologiska  Sallskapet  i 
Stockholm,  tome  IV,  Upsal,  1908,  p.  47-93. 

2.  Vermischle  Beitràge,  1,  p.  207  sqq. 

3.  QjLie  Tobler  appelle  plus  justement /w/î/rw»;  exactum. 
.    4.   Rn'ue  de  Philologie  française,  XX,  p.  265  sqq. 

5.   Malmstedt,  l.c,  p.  47. 


SUR    1.  EMPLOI    DU    lUTUK    ANTHRIEUR  425 

tiitn  (Tobler),  dt  futur  antérieur  (Malmstedt  et  la  nomenchiture 
usuelle),  iXanlérienr  au  futur  (Clédat).  Pour  expliquer  des  con- 
structions de  français  ancien  qui  font  difficulté,  est-il  légitime 
de  recourir  à  des  conceptions  grammaticales  modernes  que 
l'auteur  du  xii'  ou  xiii'  siècle  ne  connaissait  pas,  et  n'aurait 
peut-être  pas  comprises  ?  Ne  faut-il  pas  au  contraire  essayer 
d'expliquer  ces  constructions  en  elles-mêmes,  par  un  examen 
direct  des  textes,  et  de  l'état  de  la  langue  à  l'époque  étudiée  et 
aux  époques  antérieures  ?  Ne  convient-il  pas  avant  tout  de  les 
remettre  à  leur  place  dans  l'histoire  de  la  langue  ? 

Sur  cette  histoire  de  la  langue,  les  linguistes  nous  fournissent 
des  indications  précieuses.  M.  Meillet  notamment,  da.ns  Linguis- 
tique historique  et  linguistique .  générale,  nous  enseigne  que 
l'expression  abstraite  de  l'idée  de  temps  est  dans  les  langues 
indo-européennes  une  acquisition  tout  à  fait  moderne  résultant 
du  progrès  delà  civilisation  '.  Il  nous  montre  aussi  à  plusieurs 
reprises  ^  que,  si  le  français  moderne  peut  exprimer  de  fines 
nuances  de  temps,  c'est  à  l'aide  de  formes  verbales  qui  ont  été 
créées  pour  exprimer  la  notion  toute  concrète  de  l'aspect,  et 
spécialement  celle  de  l'action  terminée.  C'est  avec  les  siècles 
que  habeo  dictum,  devenu  f ai  dit,  a  perdu  sa  valeur  expres- 
sive et  a  remplacé  l'ancien  parfait  (dixi  passé  à  je  dis^  usé 
lui  aussi  ;  mais  à  l'époque  où  les  langues  romanes  se  sont  cons- 
tituées, ce  type  avait  une  grande  valeur  expressive.  C'est  cette 
valeur  expressive  que  nous  devons  rechercher  dans  les  textes  du 
xii'=  et  du  XIII''  siècle  beaucoup  plutôt  que  la  valeur  tempo- 
relle \ 

En  reprenant  les  exemples  relevés  par  Tobler  '^,  nous  allons 

1.  Meillet,  LUignistique,  p.  198. 

2.  Meillet,  0/).  c,  p.  142-143;  149-157;  i8i-igo. 

3.  Sur  ce  point  particulier.  M.  Malmstedt  paraît  d'accord  avec  nous.  Il 
déclare  étrange  (p.  64)  l'opinion  de  M.  Burgatzcky  {Das  Iiiiperfekt  iiiid  Plus- 
qmntperfekt  des  Futurs  im  Altfruuiôsischeu,  p.  11  sqq.)  selon  laquelle  la  valeur 
de  habeo  ne  serait  plus  sensible  dans  notre  futur,  et  il  affirme  au  contraire 
que  la  signification  temporelle  du  futur  est  secondaire.  Cette  opinion  est  du 
reste  en  contradiction  avec  celle  de  la  page  51  déclarant  que  cette  fonction 
modale  (conjecturale)  du  futur  dérive  de  la  signification  temporelle. 

4.  Nous  les  citerons  partie  d'après  la  traduction  Kuttner  et  Sudrc  à 
laquelle  se  réfère  l'étude  de  M.  Clédat,  partie  d'après  le  texte  de  Tobler,  v^ 
édit. 


426  MÉLANGES 

essayer  d'en  déterminer  le  sens,  d'après  le  contexte,  et  si  nous 
sommes  embarrassés,  c'est  dans  un  état  de  la  langue  compor- 
tant une  valeur  plus  concrète, que  nous  chercherons  des  éclair- 
cissements. Nous  retenons  d'ailleurs  deux  remarques  de  Tobler, 
l'une  que  dans  tous  ces  exemples  se  trouve  exprimée  une  action 
accomplie  dans  le  présent,  «  schon  in  der  Gegenwart  vollen- 
det  ))  (p.  209),  l'autre  que  partout  se  joint  au  verbe  une  expres- 
sion indiquant  que  l'action  se  répète  souvent,  ou  dure  longtemps, 
ou  a  atteint  une  forte  intensité  :  ces  expressions  sont  moult, 
maint,  tantes,  tant,  etc.  Il  en  est  de  même  dans  un  exemple 
relevé  par  M.  F.  Brunot  '  :  «  mult  larges  teres  de  vous  avrai 
conquises.  » 

Six  de  ces  exemples  présentent  un  trait  commun.  Le  présent 
y  est  marqué,  dans  la  proposition  même  où  se  trouve  le  futur 
antérieur,  par  l'adverbe  «  hui  ». 

Kalles  a  grant  vertu, 

Mult  Tarai  hui  el  premier  chef  veù.  (Og-.  Dan.,  848.) 

Dieus  te  doinst  mariment  ; 

Tant  aras  hui  parlé  envers  moi  laidement.  (Atot,  8998.) 

Mult  avrai  hui  esté(s)  de  mes  armes  gabés.     (A\  Alix.,  149,   17.) 

Tybert,  Dex  t'envoit  marement, 

Que  mult  m'avra  hui  ranponné.         (Reii., 20641  ;M.,  XIII,  151.) 

Tant  m'aront  hui  gabé  et  laidengié.  (Aiol,  2937.) 

He,  fils  de  treue  com  m'avras  hui  penie.  (Gai-iit  le  Lorrain.) 

Au  point  de  vue  du  sens  ces  six  exemples  ont  aussi  un 
caractère  commun  :  le  personnage  qui  parle  éprouve  un  senti- 
ment violent  de  colère,  de  dépit,  de  haine,  causé  justement  par 
les  faits  qu'il  exprime  au  moyen  d'une  forme  de  f  aurai  plus 
un  participe. 

Dans  dix  autres  exemples  le  présent  est  marqué  non  plus 
dans  la  proposition  même,  mais  dans  une  proposition  voisine, 
indépendante  ou  principale. 

Ge  lor  vorroie  noveles  demander 

Que  fet  mes  sires  ;   moult  avra  demoré.  (Orenge,  444.) 

Le  présent  est  marqué  par  le  verbe /<?/  ;  d'autre  part  la  pro- 
I.  Malmstedt,  /.  c,  p.  47. 


SUR  L  EMPLOI  DU  lUTUR  ANTERIEUR  427 

^■)osk\on  ge  lor  vorroie  naveles  demander  indique  que  le  personnage 
éprouve  un  vif  sentiment  de  curiosité,  sinon  d'inquiétude, 
causé  par  la  longue  absence  de  son  seigneur. 

(Je  vieng)  de  Poito, 

D'une  terre  don  molt  me  lo, 

Que  maint  bien  ni'i  avra  l'on  fait.  (Joiijrois,  3619.) 

Le  bien  dont  il  s'agit  se  rapporte  évidemment  à  la  période 
pendant  laquelle  le  personnage  se  trouvait  en  Poitou  ;  le  senti- 
ment exprimé  est  cette  fois  un  sentiment  de  satisfaction,  dont  la 
vivacité  est  marquée  par  la  proposition  tnoJt  me  lo.  C'est  au  con- 
traire un  sentiment  d'indignation,  ou  de  douleur  que  nous  cons- 
tatons dans  les  exempljss  suivants  : 

Tantes  fois  m'ara  escaufé .  .  . 

Tant  est  cis  moignes  desloiaus, 

Ki  tant   m'ara  fait  honte  et  mal.      (Eust.  Moine,  1063  et  1485.) 

Ce  est  Ydoine,  vostre  drue, 

Qui  tante  angoisse  avra  eue.  {Annui.,  3332.) 

Chil  larron  m'aront  moût  grevé 

De  l'oudour  qui  de  lor  cors  ist  '.  {Richars,  3458.) 

Nous  considérons  encore  qu'il  y  a  un  présent  dans 

Or  le  gart  Dius,  li  fins  Marie, 

Qui  mainte  gent  ara  garie.  {llle  et  Goleron,  587.) 

Le  présent  est  marqué  par  or.  Sans  doute  l'impératif  gart 
implique  une  nuance  de  futur,  mais  ara  garie  se  rapporte  cer- 
tainement au  présent  ;  c'est  à  propos  de  la  protection  divine, 
manifestée  bien  des  fois  déjà  au  moment  où  il  parle  que  le  per- 
sonnage exprime  un  sentiment  d'admiration  et  de  reconnais- 
sance. 

C'est  enfin  un  sentiment  de  fanfaronnade,  d'orgueil  que  nous 
sentons  dans  cet  exemple  : 

Mainte  pucelle  avrai  veùe 
Et  mainte  dame  coneùc  ; 
One  mes  a  riens  ne  fi  prière 

I.  Nous  considérons  ist  comme  un  présent  réel,  non  comme  un  présent 
d'habitude,  d'après  le  contexte. 


428  MÉLANGES 

De  moi  amer  en  tel  manière. 

Vos  en  estes  la  primerainc.  {Troie,  13561.) 

Dans  cet  autre  exemple  : 

Crien,  ne  vus  en  anuit,  tant  vus  avrai  penés.  (R.  Alix.,2'j6,  10.) 

Le  présent  est  bien  marqué  par  crien,  mais  la  nuance  de  sen- 
timent n'est  plus  la  même;  il  ne  s'agit  plus  d'un  sentiment 
éprouvé  par  celui  qui  parle,  mais  d'un  sentiment  dont  il  pré- 
voit ou  suppose  l'existence  chez  ceux  auxquels  il  s'adresse  :  avrai 
penés  équivaut  ici  à  «  j'ai  sans  doute  probablement,  vraisembla- 
blement peiné,  je  dois  avoir  peiné  ». 

Dans  : 

m 

Li  borgois  sont  félon  et  malvoisie 

Moult  li  aront  lait  dit  et  reprovier.  {Aiol,  955.) 

ce  n'est  pas  le  personnage  du  roman  qui  parle  ;  c'est  l'auteur 
qui  fait  une  remarque  à  propos  de  plaisanteries  blessantes 
adressées  par  les  bourgeois  à  Aïol,  mal  monté  et  mal  armé.  Il 
convient  de  remarquer  que  l'auteur  interrompt  par  cette 
réflexion  les  moqueries  des  bourgeois,  qui  exprimées  aux  vers 
934-940  et  950-954  reprennent  du  vers  956  au  vers  971.  Il 
semble  prendre  parti  pour  Aïol  et  ne  pouvoir  retenir  l'indigna- 
tion qu'il  éprouve  en  entendant  insulter  grossièrement  si  noble 
chevalier. 

Dans  deux  exemples  enfin,  le  contexte  implique  unenuance 
de  futur  : 

Et  m'amie  me  rendcres, 

Dont  tante  paine  arai  sofferte.  {^erc,   33027.) 

Arai  sofferte  peut  s'interpréter  de  deux  feçons  :  ou  bien  le 
personnage  prévoit  pour  le  moment  où  l'amie  lui  sera  rendue 
l'accomplissement  de  l'action  de  souffrir  tante  paine,  ou  bien, 
et  ce  sens  nous  semble  plus  naturel,  il  indique  qu'il  a  déjà 
souffert  cette  peine  au  moment  où  il  parle  ;  quelle  que  soit 
l'interprétation  adoptée,  il  exprime  un  vif  sentiment  de  dou- 
leur. De  même  dans  : 

Si  m'en  dites  la  vérité, 

Car  mult  i  arai  bien  pensé.  (Blaticand.,  71.) 


SUR  L  EMPLOI  DV    1 UTUR  ANTERIEUR  429 

Timpératif  ditfs  évoque  une  idée  de  tutur.  Ou  bien  c'esr  au 
moment  futur  où  sera  dite  la  vérité  que  sera  réalisée  l'action 
d'avoir  >nout  bien  pense;  ou  bien  le  personnage  indique  que  jus- 
qu'au moment  où  il  parle,  //  a  mont  pensé.  Tobler  adopte  cette 
seconde  interprétation  car  il  traduit  :  «  lang,  aber  vergeblich 
habe  ich  darûber  gesonnen  »,  attribuant  ainsi  au  personnage 
un  sentiment  de  dépit  causé  par  l'inutilité  de  son  effort. 
Enfin,  le  futur  est  marqué  dune  façon  tout  à  fait  nette  dans 

Or  dira  LoOys.  .  . 

Que  nous  vous  avrons  mort,  murdri  et  estranlé.  {Aiol.) 

Dans  cet  exemple  nous  ne  trouvons  plus  la  nuance  de  sen- 
timent, mais  celle  de  l'aspect;  l'action  marquée  par/;w//,  tnur- 
dri  et  estranlé,  est  accomplie  par  rapport  à  l'époque  future  indi- 
quée par  dira.  Le  futur  antérieur  s'explique  aussi  par  l'inter- 
prétation de  Tobler. 

Dans  les  dix-neuf  exemples  étudiés  '  nous  en  avons  trouvé 
un  qui  exprime  certainement  le  futur,  et  deux  pour  lesquels  le 
contexte  permet  d'introduire  la  notion  du  futur,  mais  qui 
peuvent  s'expliquer  aussi  bien  et  même  mieux  sans  elle.  Tous 
nos  exemples,  sauf  un,  expriment  donc,  comme  l'avait  déjà 
constaté  Tobler,  une  action  accomplie  dans  le  présent,  mais  y 
ajoutent,  une  forte  valeur  expressive.  A  notre  avis,  c'est  cette 
valeur  expressive  qui  a  amené  les  écrivains  à  employer  la  forme 
aurai  ;  c'est  anrai  qui  exprime  de  façon  affective  ce  que  ai  n'au- 
rait pas  mis  suffisamment  en  lumière  -.  Comment  aurai  peut- 
il  avoir  cette  valeur  ? 

Posons  d'abord  que  la  formule  infinitif+habeo  n'a  pas  uni- 
quement ni  même  principalement  une  valeur  temporelle  ;  elle  a 
surtout  une  valeur  aff^ective  ou  modale  ;  c'est  par  un  souci  de 
symétrie,  inventé  par  certains  grammairiens  latins  et  les  gram- 
mairiens français  qui  les  ont  suivis,  que  f  aimerai  a  été  considéré 
comme  un  temps  de  l'indicatif.  Ici  aussi  les  linguistes  nous  ren- 
seignent. M.  Vendryes  5  exprime  notre  opinion  en  termes  si  nets 

1.  En  ajoutant  aux  dix-huit  exemples  relevés  par  Tobler  celui  du  Roland 
relevé  par  M.  Brunot. 

2.  La  ressemblance, poussée  presque  jusqu'à  l'identité, de  certains  exemples, 
semble  indiquer  l'existence  d'une  formule  littéraire. 

5.   Le  langage,  Introduction  linguistique  à  Thisloirc,  p.  179-180. 


430  MELANGES 

que  nous  nous  bornons  à  les  reproduire.  «  Parmi  les  temps  que 
distingue  notre  grammaire,  il  en  est  un  qui  est  éminemment  sub- 
jectif, c'est  le  futur.. .11  y  a  ainsi  une  différence  entre  le  futur  et 
le  passé.  Ce  dernier  est  un  temps  objectif,  parce  que  le  passé  ne 
dépend  plus  de  nous  et  que  nous  n'avons  pas  d'action  sur  lui... 
Au  contraire,  le  futur  s'accompagne  de  tous  les  mystères  de 
l'éventualité,  et  il  laisse  place  à  mille  sentiments  d'attente,  de 
désir,  de  crainte,  d'espérance...  L'histoire  du  futur  dans  les 
diverses  langues  confirme  ces  observations.  Le  futur  s'exprime 
fréquemment  par  la  volonté  ou  le  désir,  c'est-à-dire  qu'il  a  une 
expression  d'origine  affective...  Notre  futur  lui-même,  de  type 
aimerai, son,  comme  on  sait,  d'une  combinaison  amarehabeo 
où  le  verbe  habeo  indique  la  part  que  le  sujet  parlant  entend 
prendre  à  l'action.  Le  fait  que  le  futur  s'exprime  par  des  formes 
si  variées  et  si  fréquemment  renouvelées  prouve  que  ce  «  temps  » 
contient  une  large  part  d'affectivité,  »  Et  ceci  qui  se  rapporte 
plus  directement  encore  à  notre  sujet:  «  Quand  nous  exprimons 
l'idée  qu'une  action  se  produira  à  tel  moment  de  l'avenir... 
presque  toujours  nous  indiquons  en  même  temps  les  disposi- 
tions dans  lesquelles  nous  nous  trouvons  actuellement  par  rap- 
port à  cette  action  future  '.  »  Il  est  donc  admis  par  les  linguistes 
que  notre  futur  du  type  f aimerai  sert  à  exprimer  avec  une 
valeur  affective  les  dispositions  dans  lesquelles  se  trouve  actuel- 
lement le  sujet  parlant  :  c'est  bien  cette  valeur  que  nous  avons 
constatée  dans  tous  nos  exemples  et  que  Tobler  avait  déjà 
indiquée. 

Il  reste  un  point  délicat  :  M.  Vendryes  parle  de  dispositions 
actuelles  par  rapport  à  une  action  future  ;  nos  exemples  portent 
sur  des  actions  passées.  Nous  pourrions  expliquer  cette  différence 
en  disant  que  nos  auteurs  ayant  eu  en  vue  surtout  l'expression 
affective  de  dispositions  présentes  ont  oublié  ou  négligé  la  valeur 
de  futur  contenue  da.nsf  aurai.  Mais  nous  croyons  possible  une 
explication  plus  directe  de  cette  forme  j'aurai,  venant  de 
habere  +  habeo.  Les  auteurs  qui  ont  étudié  la  formation  de 
notre  futur  ont  fait  un  choix  parmi  les  significations  de  habeo, 
et  n'ont  retenu  que  celles  qui  exprimaient  l'intention,  le  désir, 
la  nécessité  matérielle   ou  logique,  celles  qui  se  rapprochaient 

I.  Vendryes,  0/).  cit.,  p.  179,  lignes  3-8. 


FRAGMENT    d'uN    ART  TJ AIMER    PERDU  43  I 

du  sens  de  debco.  Il  est  certain  que  la  périphrase  de  l'infinitif 
habeo  exprime  très  souvent  ces  nuances  de  sens.  Mais  il  n'est 
pas  illégitime  de  penser  qu'en  se  combinant  avec  un  infinitif 
habeo  a  conservé  aussi  quelques  autres  valeurs,  et  notamment 
celle  qui  lui  est  primitive,  et  qu'expriment  nos  verbes  posséder, 
détenir,  avoir.  Nous  croyons  que  cette  signification  a  pu  se  con- 
server surtout  lorsque  habeo  s'ajoutait  à  lui-même.  Il  est 
coinmode,  il  est  même  nécessaire  pour  étudier  des  formes  ver- 
bales comme  celle  qui  nous  occupe  de  faire  abstraction  du 
sens  propre  du  verbe  avec  lequel  se  combine  habeo  :  il  n'en 
est  pas  moins  vrai  que  ce  sens  existe  et  qu'il  a  pu,  qu'il  a  dû 
même  réagir,  à  l'époque  où  la  périphrase  a  été  formée,  sur  le 
sens  de  la  périphrase.  Ceux  qui  ont  dit  habere  habeo  n'ont 
pas  pu  ne  pas  s'apercevoir  qu'il  y  avait  là  une  répétition  :  or 
la  répétition,  le  redoublement  est,  de  l'avis  des  linguistes,  un 
des  moyens  usuels  dans  toutes  les  langues  pour  exprimer  les 
sentiments  avec  une  valeur  affective  marquée  '.  Nous  ne  pré- 
tendons pas  que  habere  +  habeo  a  toujours  cette  significa- 
tion; nous  pensons  que  dans  beaucoup  de  cas  cette  périphrase 
a  marqué,  comme  pour  les  autres  verbes,  l'intention  ou  le  désir; 
mais  nous  croyons  que  quelquefois  elle  a  été  employée  pour 
affirmer  avec  force,  sous  l'action  d'un  sentiment  violent,  l'idée 
d'«  avoir  )),sans  aucun  rapport  avec  l'avenir  :  c'est  la  valeur  que 
nous  avons  trouvée  dans  presque  tous  les  exemples  relevés  par 
Tobler  ;  f  aurai  équivaut  à  j'ai  certainement,  assurément,  incontes- 
tablement. 

H.    Yvox. 

FRAGMENT  D'UN  ART  D'AIMER   PERDU  DU  XlIIe  SIÈCLE 

Le  fragment  transcrit  ci-dessous  provient  du  manuscrit  fr. 
24.390  de  la  Bibliothèque  Nationale.  Il  remplit  le  verso  du  der- 
nier feuillet  et  comprend  134  vers,  écrits  sur  trois  colonnes^. 

1.  Vendryes, 0/).  cit.,  p.  180. 

2.  Comme  ce  manuscrit  contient  aussi  le  Koiiian  de  tu  Rose,  il  a  été, 
naturellement,  décrit  par  M.Ernest  Langlois.  Le  savant  auteur  des  Manuscrits 
du  Roman  de  ta  Rose  ne  voyait  dans  notre  fragment  qu'«  environ  150 
vers  de  huit  syllabes  sur  les  devoirs  et  les  droits  de  l'amour  (sic),  imités  de 


1^2  MELANGES 

L'écriture  est,  en  général,  lisible,  sauf  quelques  vers,  un  peu 
effacés,  de  la  première  colonne.  En  haut  de  celle-ci,  on  distingue 
assez  nettement  la  rubrique  :  CoiiiDient  Faniant  doit  donner.  Mais 
ce  titre  ne  s'applique  qu'à  la  première  partie  du  fragment 
(v.  1-42).  Le  reste  —  qui  comprend  les  deux  tiers  du  frag- 
n-jept  —  a  trait  à  Vaniitié  et  .'^e  subdivise  encore  en  deux  parties: 
la  première  recommande  la  compassion  envers  l'ami  en  détresse, 
et  s'arrête  brusquement  au  milieu  d'une  phrase  (v.  43-63);  la 
seconde  indique  les  précautions  à  prendre  dans  le  choix  du  vrai 
ami,  du  «  conseiller  »  lequel,  d'après  l'auteur,  devra  posséder 
quatre  qualités  ;  mais  le  fragment  n'en  énumère  que  trois, 
savoir  la  bonté,  la  discrétion  et  la  bénignité,  ce  qui  prouve  que 
cette  partie  aussi  est  incomplète  '. 

ceux  du  Roman  de  la  Rose  sur  le  même  sujet  ».  Nous  ne  trouvons  rien  dans 
ces  vers  qui  puisse  justirier  cette  supposition,  si  ce  n'est  quelques  lieux 
communs  qu'on  rencontre  aussi  dans  d'autres  traités  de  ce  genre,  et  il  n'est 
•même  pas  prouvé  que  le  nôtre  soit  postérieur  au  célèbre  roman.  Le  seul 
rapprochement  fondé  auquel  ces  vers  pourraient  donner  lieu,  concernerait 
plutôt  la  Clef  d'amours  (voir  notre  note  sur  le  v.  8).  Nous  ferons  cependant 
quelque  réserve  au  sujet  du  v.  63,  probablement  interpolé  par  le  copiste 
(voir  la  note  sur  ce  vers). 

I.  Elle  serait  complète  si  la  compassion  dont  il  est  traité  dans  la  première 
partie,  était  comprise  dans  les  quatre  qualités.  Dans  ce  cas,  il  faudrait  com- 
mencer par  lire   les  vers  64-134,  et  voir  dans  les  vers  43-46  une   sorte  de 
récapitulation,  avant  d'aborder  la  «  compassion  »  qui  complète  si  heureuse- 
ment le  tableau  du  vrai  ami.  Le  copiste,  en  effet,  a  pu  commencer  par  la 
quatrième  qualité,  la  jugeant  de  son  point  de  vue  plus  importante  que  les 
trois  autres,  quitte  à  réparer  cette  omission  dans  la  mesure  où  il  resterait  de 
la  marge.   Notons,  à  propos    de  ce  que  dit  notre  auteur  sur  les  qualités  du 
véritable  ami,  un  passage  analogue  de  Brunetto  Latini  {Trésor,  éd.  Chabaille, 
p.  430-1)  :   «  Por  ce  doit   li  hom  considérer,  iiij,  choses  quant  il  veult  ami 
conquerre  :  premièrement,  se  il  est  sages  ;  car  Salemons  dit  que  li  amis  des  fols 
devient  semblables  a  eulx.  Après,  garde  se  il  est  bons  ;  car  Tulles  dit  :  Je  sai 
bien  que  amistiez  ne  dure  se  entre  les  bons  non.  Après,  garde  que  il  soit 
debonaires;  car  Salemons  dit  :  Ne  soies  amis  a  home  correçous  ;  car  ire  art  et 
point.  Après,  garde  que  il  soit  humbles  ;  car  Salemons  dit  :  La  ou  il  a  orgoil, 
vient  corrouz  et  haine  ».  Mais  on  ne  saurait  tirer  de  ce  passage   un   argu- 
ment contre  l'hvpothèse  qne  nous  venons  de  formuler,  car,  si  la  compassion 
n'est  pas  postulée  par  Brunet  Latin,  la  discrétion  —  dont  notre  auteur  fait 
la  deuxième  qualité  du  conseiller  —  est  également  absente  dans  sa  définition 
du  véritable  ami.  Il  est  certain  que  notre  auteur,  ici  comme  ailleurs,  s'inspire 
dune  autre  source  que  le  Trésor. 


FRAGMbNT    d'uN    ART  lï AIMER    PERDU  43  3 

Il  est  très  probable  qu'il  s'agit  d'un  fragment  —  ou,  si  l'on 
veut,  de  trois  fragments  à'wnAit  J'^////(T  aujourd'hui  perdu; 
car  d'une  part,  la  rubrique  ne  laisse  aucun  doute  sur  le  carac- 
tère du, poème,  et  d'autre  part,  il  est  certain  que  l'épisode 
relatif  à  l'amitié  était  compris  dans  ce  poème,  comme  l'attestent 
ces  vers  : 

Et  puis  c'ainistie/  nous  a  mis  64 

A  ce  que  nous  d'i/w/z  parlons, 

Avant  (]iie  plus  avant  parlons 

Te  voldrai  a  brief  mos  aprendre 

Comment  a  ami  te  dois  prendre  ' .  68 

Ceci  une  fois  admis,  qu'on  juge  maintenant  quelle  devait 
être  l'étendue  du  poème  tout  entier  pour  que  l'auteur  ait  cru 
pouvoir  consacrer  plus  de  loo  vers  à  une  digression,  foite, 
d'après  lui,  a  brief  mos  ! 

Autant  qu'on  peut  en  juger  par  le  fragment  qu'on  va  lire, 
l'auteur  du  poème  a  dû  être  un  versificateur  habile  et  un 
grand  lettré  :  son  récit  est  bien  composé  et  agréablement  entre- 
mêlé de  sentences,  empruntées  en  partie  à  des  sources  bibliques 
(Salomon,  Sirach)  et  classiques  (Cicéron,  cité  au  v.  94).  Il 
est  vrai  que  cette  prédilection  de  notre  auteur  pour  le  ton 
abstrait  des  sentences  lui  fait  peut-être  un  peu  négliger  le 
«  côté  pratique  »  des  enseignements. 

Les  règles  de  la  déclinaison  sont  si  strictement  observées  (cf. 
les  rimes  aux  vv.  30,  7>,  81,  103,  125)  qu'il  ne  serait  pas 
téméraire  de  taire  remonter  le  poème  au  milieu,  voire  à  la 
première  moitié  du  xiii''  siècle. 

Comment  l'amant  doit  donner 

fol.  159  vo,  col.  a.  Lors  devés  faire  courtoisie  4 

Mais  se  vous  poés  ja  tant  faire  Et  avoir  cuer  entalenté 

Que  vous  a  ce  le  puissiez  traire  De  donner  juiaus  a  plenté. 

Qu'elle  vueille  estre  vostre  amie,  Se  vous  en  estiez  engigniez: 

V.  I.  Ms.  paes 

1.  Donc:  «  Q_uelques  mots  sur  l'ami,  avant  de  revenir  à  l'amie  ».  Cette 
transition  de  l'amour  à  l'amitié  est  du  reste  tout  à  fait  banale,  d'autant  plus 
que  le  mot  «  ami  »  s'employait,  au  moyen  âge,  indifféremment,  pour  l'amant 
et  pour  l'ami. 

Romania.  XLVIII.  28 


^34  MELANGES 

iMiex  vault  ocs  donnes  que  mengiez  ;  '  8  Car  tel  famé  est  si  com  li  lee  :  " 

Piessa  l'avés  oï  retraire.  Dus  qu'elle  est  de  vous  engressee,  56 

Mais  de  ce  vous  vueil  sage  faire  Col.  b. 

C'au  donner  bien  garde  preudés  •  Ja  ne  fera  fors  dévorer, 

Cov,  quant  et  a  cui  vous  donnés.    12  Tant  que  n'i  puist  riens  demourer. 

Car  crueuscmeiit  se  déçoit  Plus  li  donrés,  plus  ardera 

Q.ui  moult  donne  et  petit  reçoit  ;  De  prendre,  et  tant  vous  amera,     40 

Assez  doneret  noiant  prendre  Par  samblant,  qu'avérés   avoir 

Fait  tost  un  grand  trésor  despendre.  16  Dont  elle  puist  sa  part  avoir . 

D'autre  part,  qui  tout  adès  prent 

Et  riens  ne  donne,  trop  mesprent  ;  Amours  humilité  suppose 

Adès  prendre  et  noiant  donner  Eu  cuer  qui  bien  amer  propose,       44 

Fait  grant  blasme  aux  gens  fuisonner.  Et  bonté  et  discrétion, 

20  Bénignité,  compassion. 

Et  se  vous  savez  bien  entendre  Saches  que  ja  bien  n'amera 

Quant  devez  donner  et  quant  prendre»  Qui  compaciens  ne  sera.  48 

Granl  bien  vous  en  porra  venir.  —  Cilz  qui  est  en  prospérité, 

Se  vous  beés  a  avenir  24  Quant  il  voit  en  adversité 

A  l'acointance  d'une  famé  Son  ami  de  corps  ou  d'avoir. 

De  cui  Amors  vos  cuers  enflame.  Compassion  en  doit  avoir  52 

Et  tant  vous  estes  entremis  Tele  qu'il  le  doit  conforter 

Que  du  vostre  i  avés  ja  mis,  28  Et  sa  mesaise  supporter. 

Et  elle  reprant  volentiers  Et  li  doit  faire  aligement, 

—  Com  se  fussiez  a  li  rentiers,  —  S'il  puet,  sanz  nul  detriement.  56 

Prent  et  reprent  et  riens  ne  donne.  Ne  dies  pas  a  ton  ami  : 

Tout  soit  il  qu'elle  habendonne        32  «  Va  t'an,  revien  demain,  ami  », 

Son  cors  a  vo  volenté  faire,  Puisqu'ierrement  li  pues  donner  ;  > 

Je  vous  lo  de  teus  dons  retraire  ;  Ains  li  dois  tout  habendonner,         60 

26  senflame   —    34  los  —  36  Tout  eu  bas  de  la  colonne  le  copiste  a  noté  la 
sentence  suivante  : 

Hon(?)  doibt  doubter  le  jugement 

Qui  tous  jours  prant  et  riens  ne  rant. 
57  En  marge,  Sal[omon]. 

1 .  Il  est  intéressant  de  noter  que  le  même  proverbe  est  employé,  dans  la 
même  intention,  par  l'auteur  de  la  Clef  d'amours  : 

Saches  que  bien  enpleeras  1489 

tous  les  donz  que  tu  lor  dorras, 
ja  n'ieres  par  eulz  ledengié  : 
Miex  vaut  euf  donné  qu'euf  mengié, 
et  il  est  peu  probable  qu'il  y  ait  là  une  simple  coïncidence. 

2.  La  cupidité  de  la  femme  est  comparée  à  la  voracité  de  la  laie. 

}.  Ne  dicas  amico   tuo  :    Vade,  et  revertere  :  cras   dabo  tibi,  cum  statim 
possis  dare  (P/oî^.,  III,  28). 


1-UAGME\T    DUN    JRT  D'AIMER    PERDU  43) 

Et  corps  et  quanque  t'as  vaillant.  «  En  ta  maison.  »  C'est  qu'a  nul  fuer 

Ainsis  font  H  amis  vaillant.  Ne  descuevre  achascun  ton  cuer  ?. 

N"il  ne  doit  mie  tent  attendre,  etc.  ut  En  un  autre  lieu  truis  lisant 

supra'.  Lui  meïsme  ainsis  disant  :  80 

«  Moult  soient  envers  toy  paisible, 

Et  puis  c'amistiez  nous  a  mis  64  (C'est  qu'a  tous  te  face  passible), 

A  ce  que  nous  d'ami    parlons,  «  Mais  entre  .m.  un  en  eslis 

Avant  que  plus  avant  parlons  «  Qui  soit  tes  consiliers  eslis  +.  »       84 

Te  voldrai  a  brief  nios  aprendre  Col.  c. 

Comment  a  ami  te  dois  prendre.      68  Por  ce  te  vueil  briefment  descrire 

Li  Sages  son  fil  amonneste  Quel  consillier  tu  dois  eslire. 

Et  dit  :  «  Biaus  fiex,  ne  manifeste  C'est  quel  ami  qui  vraiement 

«  Ton  cuer  a  cascune  personne.  Sache  tretout  ton  errement.  88 

«  Li  folz  tout  son  cuer  habendonne.  Qui  vuet  ami  eslire  et  prendre, 

72  .iiij.  choses  i  doit  entendre 

«  Mais  li  sages  en  temps  le  garde.  »  >  Que  je  te  vueil  faire  savoir. 

Et  qui  ans  dis  Sirac  esgarde.  L'une  est  qu'il  doit  bonté  avoir  ;      92 

Il  dit  un  mot  qui  moult  est  gens:  Car  amistiez  par  est  si  bonne, 

«  Ne  mainne  mie  toutes  gens  76  Si  com  Tulles  entendre  donne 

92  q'doit 

1.  Que  signifie  ce  renvoi  ?  Le  vers  contient  évidemment  une  allusion  à 
un  passage  antérieur.  Or,  ni  le  Dit  des  tribulations,  qui  précède  immédiatement 
notre  fragment,  ni  le  Testament  de  Jehan  de  Meun,  qui  précède  le  Dit,  ne 
contient  le  passage  en  question.  Mais  si  l'on  remonte  jusqu'au  Roman  de  la 
Rose,  qui  occupe  la  première  partie  du  manuscrit,  on  finit  par  découvrir  un 
vers  à  peu  près  identique  :  il  se  trouve,  comme  l'on  devine,  dans  une  tirade 
sur  Tamiiié.  Le  voici  dans  son  contexte  (Raison  exhorte  l'Amant  à  se  mon- 
trer généreux  envers  l'ami  nécessiteux)  : 

Et  s'a  povreté  le  voit  tendre, 

//  ne  doit  mie  tant  atendre 

Que  cil  s'aide  li  requière.  .. 
Et  voilà  la  clé  de  l'énigme  :  le  copiste,  se  rappelant,  à  propos  de  la  compas- 
sion, un  passage  analogue  dans  le  Roman  de  la  Rose  —  qu'il  avait  lu  et  annoté 
de  sa  propre  main  —  a  voulu  rattacher  ce  passage  à  notre  poème,  en  y  inter- 
calant le  v.  63  qui  correspond  au  v.  4852  du  roman.  Ce  vers  est  donc  apo- 
cryphe dans  notre  fragment. 

2.  Encore  deux  réminiscences  bibliques  :  Non  cnini  honiiui  cor  tuum 
manifestes  {Eccl.,  VIII,  22)  et  :  Homo  sapiens  tacebit  usque  ad  tempus;  las- 
civus  autem  et  imprudens  non  servabunt  tempus  (IHd.,\X,  7). 

3.  Non  omnem  hominem  inducas  in  domum  tuam  (fer/.,  XI,  5  i).  Cf. 
la  note  précédente. 

4.  Multi  pacifici  sint  tibi,  et  consiliarius  sit  tibi  unus  de  mille(£'fc/.,  VI,  6). 


^36  MELANGES 

Qui  dist  que  la  chose  première  II  s'eschaude  souvent  et  bulle  >  : 

Qui  soit  c'est  qu'an  nulle  meunière  96  Ireus  n'aura  ja  teche  nule  116 

Amistez  ne  puet  durer  n'estre  En  lui,  tant  soit  bien  attempree, 

Fors  en  gens  qui  sunt  de  bon  estre  ■•  Que  par  s'ire  ne  soit  quassee. 

Après,  qu'il  ait  discrétion,  Ils  sunt  aucuns  de  tel  menniere 

Ja  autrement  ne  s'i  fie  on  ;  100  Qui  ont  la  langue  si  legiere,  120 

Car  l'Escripture  nous  enseigne  Quant  ilz  sunt  esmeù  en  ire 

Que  ciiz  qui  au  folz  s'acompaingne  A  reprouvier  eta    mesdire, 

Il  est  souvent  au  fol  semblables  %  Que  ce  sus  autrui  riens  savoient, 

Et  si  sunt  leurs  amours  musables.  104  Nului  esparnier  ne  sauroient,         124 

Car  fol  ne  scet  noient  celer,  Neis  ciaus  qui  sont  si  ami  chier. 

Touz  tamps  est  près  dou  révéler  Nus  ne  doit  son  cuer  afichier 

Les  secrés  que  en  lui  a  mis:  En  tés  amis,  car  tost  est  morte 

Trop  est  perilleus  telz  amis.  108  L'amours,  quant  ire  le  sourportc.  128 

Après,  en  doit  ami  eslire,  Et  comment  ert  amours  estable 

Qui  ne  soit  esmouvans  en  ire  ;  En  cuers  qui  sunt  si  variable  ? 

Car  li  homs  qui  ireus  sera  Salemon  tes  amis  devee 

Ja  a  painnes  bien  n'amera.  112  Par  l'auctorité  ci  rimee  :  152 

Li  ireus  est  si  coni  li  boise  «  Ne  soiez  jaa  homme  amis 

Embrasée,  que  qui  l'adoise  «   Qui  souvent  est  d'ire  embraniis  ♦.  » 

J.  MORAWSKI. 


96  Qui  scet  —  100  ne  se  fi  on. 

1.  Hoc  primum  sentio:  nisi^in  bonis  amicitiam  esse  non  posse  (De  ainicitia, 
c-V). 

2.  Qui  cum  sapientibus   graditur,  sapiens  erit:   amicus    stultorum  similis 
efficietur  (Proî'.,  XIII,  20). 

5.  Cette  métaphore  semble  être  inspirée  par    un  passage  de  l'Ecclésiastique 
(XXVIII,  11-2). 

4.  Noli  esse  amicus  homini  iracundo  (Proz'.,  XXII,  24). 


DISCUSSIONS 


A  PROPOS    DE   APIS  EN  VALAIS 

M.  Gilliéron  n'a  pas  admis  deux  critiques  de  détail  que  j'ai  cru  devoir  lui  adres- 
ser dans  mon  compte  rendu  de  ses  travaux,  publié  dans  le  deuxième  volume 
delà  Bibliographie  lim^iiistique de  la  Suisse  romande.  Il  se  défend  dans  sa  Patho- 
logie et  thérapeutique  verbales,  tome  IV.  C'est  son  bon  droit.  Mais  il  se  trompe 
quand  il  croit  que  <  la  géographie  linguistique  n'a  pas  une  bonne  presse  en 
Suisse  '  »,  et  il  est  en  tout  cas  regrettable  que  cette  erreur  l'ait  entraîné  à 
discréditer,  avant  publication,  le  Glossaire  des  Patois  romands,  et  à  laisser 
entendre  que  ses  trois  rédacteurs  ne  sont  pas  à  la  hauteur  de  leur  tâche.  Cette 
opinion  serait  particulièrement  grave  venant  de  la  part  d'un  membre  hono- 
raire de  la  Commission  philologique  du  Glossaire.  Le  titre  L'hyptiotisme 
phonétique  en  Suisse  donne  une  idée  suffisante  de  la  sévérité  de  l'article  qui, 
après  un  essai  de  réfutation  de  l'étymologie  vascellit tum,  >  ar/;^'Ê',  que 
j'avais  avancée,  d'accord  avec  M.  Jeanjaqueî,  se  termine  par  ces  mots  : 
«  Est-ce  là  un  échantillon  conforme  aux  étymologies  qui  résulteront  des 
délibérations  des  trois  rédacteurs,  lorsqu'ils  seront  groupés  autour  du  tapis 
vert  pour  établir  définitivement  l'historique  des  mots  bien  représentés  chez 
eux.  Un  peu  plus  de  tenue  scientifique  serait  de  mise,  et  même  un  peu  de 
sérieux,  si  vraiment  ils  croient  que  leur  tâche  étymologique  en  comporte.  Le 
xixe  siècle  est  passé,  nous  sommes  au  xxe.  » 

On  comprendra  que  je  tienne  à  me  déclarer  le  seul  auteur  des  passages 
incriminés  de  la  Bibliographie,  afin  qu'une  erreur  dans  laquelle  je  pourrais 
être  tombé  ne  rejaillisse  pas  sur  mes  collègues.  Je  crois  d'ailleurs  qu'il 
suffira  de  discuter  les  arguments  de  M.  G.  pour  que  les  amis  du  Glossaire 
romand  soient  pleinement  rassurés. 

Je  renonce  à  étudier  ici  le  problème  compliqué  de  claveUus,  d'autant 
plus  que  M.  G.  bat  en  retraite   dans  cette  partie'de  sa  défense,  et  je  me  bor- 

I.  Un  critique  français  écrit  à  propos  de  la  Bibliographie  :  «  Nulle  part 
plus  qu'en  Suisse  n'ont  été  admirés  et  imités  les  travaux  de  M.  Gilliéron 
sur  les  patois  français  et  ses  constructions  linguistiques  qualifiées  de  géniales 
par  MM.  Gauchat  et  Jeanjaquet  »  (Biblioth.  de  l'Éc.  des  Chartes,  t.  LXXXI, 
P-  379)- 


.|38  DISCUSSIONS 

neraiù  examiner  ce  qui  concerne  le  mot  bagnard  iichyë.  Ce  terme  joue  un  rôle 
important  dans  la  Généahigie  des  viols  qui  ticsignent  Vaheille.  M.  G.,  se  plaçant 
au  point  de  vue  de  la  géographie  linguistique,  le  fait  intervenir  à  l'appui  de 
ses  hypothèses  sur  l'histoire  de  apis  dans  une  grande  partie  du  domaine 
romand.  A  mon  avis,  la  phonétique  ne  s'accorde  pas  avec  ses  suppositions. 
Comme  il  n'y  a  qu'une  vérité  historique,  le  désaccord  entre  deux  méthodes 
de  recherche  prouve  que  l'une  ou  l'autre  est  en  faute.  C'est  ce  que  M.  G.  a 
bien  senti  ;  il  cherche  donc  à  démontrer  que  ma  phonétique  est  fausse,  tout 
en  négligeant  d'appuyer  phonétiquement  sa  propre  étymologie. 

L'Atlas  linguistique  de  la  France  offre  comme  appellations  de  l'abeille  dans 
le  canton  de  Fribourget  dans  les  Alpes  vaudoises  Û,  0  OU  â,  c'est-à-dire  des 
descendants  du  latin  apis.  Les  vallées  orientales  du  Valais  romand  ont 
mouchette.  Le  type  lexical  aveille',  qui  régne  dans  le  Valais  occidental,  la 
majeure  partie  du  canton  du  Vaud  et  dans  le  c.mton  de  Genève,  est  consi- 
déré par  M.  G.  comme  un  substitut,  venu  de  France,  d'un  ancien  apis. 
Comme  mouchette,  aveille  recouvrirait  un  ancien  sous-sol  apis.  Le  seul  indice 
que  M.  G.  fasse  valoir  à  l'appui  de  cetie  théorie,  c'est  précisément  le  mot 
ctchyé,  qu'il  a  découvert  dans  la  Phonologie  du  bagnard  de  Cornu  (Roniania, 
VI,  p.  395).  Il  le  rattache  à  apis  [ou  apês,  plur.  ?]  -j-  arium  et  le  francise 
en  a55/6'r.  Cette  forme  unique  devient  ainsi  le  pilier  d'un  système  comprenant 
un  très  grand  domaine  linguistique,  car  aveille  se  continue,  d'après  l'Atlas, 
au  delà  des  frontières  suisses.  Il  appartient  aussi  à  la  vallée  d'Aoste  et,  selon 
le  livre  de  M.  Bottiglioni.  L'ape  e  Valveare  nelle  lingue  roman-:^e,  à  une  grande 
partie  de  là  Haute-Italie.  Ce  pilier  venant  à  fléchir,  dans  le  cas  où  achyé  re 
dériverait  pas  de  apis,  le  svstème  s'écroule.  Aussi  M.  G.  qualifie-t-il  l'explica- 
tion de  ac/;j'e  par  vascellittu  m,  que  je  lui  ai  opposée,  de  «  coup  de  pied  dont 
on  renverse  un  échafaudage  péniblement  dressé  «. 

Je  ne  conteste  aucunement  que  toute  la  Suisse  romande  n'ait  pu  posséder, 
dans  des  temps  très  reculés,  le  type  apis.  Mais  une  longue  expérience  des 
patois  romands,  l'expérience  du  Glossaire,  ne  me  permet  pas  de  voir  dans 
aveille  un  emprunt  relativement  tardif  à  un  groupe  de  patois  français. 
Comment  s'expliquerait  le  remplacement  du  -b-  par  -t'-,  si  le  modèle  est  le 
provençal  abelha,  remplacement  que  je  ne  constate  dans  aucun  autre  emprunt? 
Du  reste,  est-ce  bien  sous  la  forme  aveille  qu'il  faut  franciser  ce  type  lexical  ? 
Plusieurs  de  nos  patois  ont  encore  des  formes  avec  un  i  tonique.  L'Atlas  en 
fournit  une  quantité  dans  le  voisinage  de  la  Suisse.  On  sait  que  dans  nos 
régions  un  /  devenu  bref  se  change  facilement  en  é  :  fils  >  fé,  cheville  > 
Isévélè,  etc.  C'est  donc  plutôt  avilie  qu'il  faut  dire,    et  M.  G.  devrait   nous 


I.  Les  formes  (ibëxè  de  Saint-Maurice  et  ifln^là  de  Vevey,  dont  les  patois 
étaient  déjà  fort  contaminés  lors  de  l'enquête  de  M.  Edmont,  n'entrent  pas 
en  ligne  de  compte  :  c'est  du  français  plus  ou  moins  patoisé.  Toutes  les 
formes  authentiques  ont,  en  effet,  un  -v-  interne. 


DISCUSSIONS  439 

faire  comprendre  pourquoi  le  tvpe  abciUi-  devient  in'/V/f,  s'ils  sont  identiques. 
Mais  ce  que  je  ne  puis  surtout  pas  aJmettre,  c'est  que  achyc  puisse  venir  de 
;inis -f- arium.  Dans  ma  brève  analyse  du  gros  livrede  M.  G.,  j'ai  dû  me 
contenter  d'indiquer  comme  étymologie  vascellittum.  Sans  attendremes 
preuves,  M.  G.  attaque  vigoureusement  ce  malencontreux  concurrent. 

Vascellittum,  dit  M.  G.,  est  fantaisiste  parce  que:  i"rtc/j)v' étant  vascel- 
littum devrait  signifier  «  ruche  »  et  non  «  rucher  »  ;  2°  en  bagnard  \tv  ini- 
tial ne  tombe  que  devant  v  (î'.v  >  v)  ;  5°  le  /  final  aurait  dû  rester  vivant  ; 
40  les  //,  en  tombant,  ne  produisent  pas  l'effet  qu'on  voit  dans  achyê  [c'est-à- 
dire  qu'un  e  entré  en  hiatus  avec  un  e  suivant,  après  la  disparition  de  -/-  ou 
-//-  caractéristique  du  bagnard,  n'apparaît  pas  sous  la  forme  d'un  yodj  ;  5"  les 
deux  sons  d^  seraient  les  seuls  qui  représenteraient  régulièrement  vascellit- 
tum en  bagnard. 

Passons  en  revue  ces  objections,  une  à  une,  et  commençons  par  la  séman- 
tique : 

i«>  Où  M.  G.  a-t-il  trouvé  que  achyé  signifie  «  rucher  »  ?  Cornu  a  négligé 
d'indiquer  le  sens  dans  sa  ■Phonologie,  où  il  constate  simplement  :  «  une 
forme  unique  [au  point  de  vue  phonétique]  est  axyê'  rr:  api  arum.  »  Mais  le 
mot  est  accompagné  de  la  traduction  «  ruche  »  '  dans  le  vocabulaire  bagnard 
que  Cornu  a  donné  jadis  au  Glossaire,  et  j'ai  retrouvé  la  fiche  originale,  écrite 
au  Chable,  parmi  les  riches  matériaux  qu'il  nous  a  remis  pour  quelques 
années  avant  sa  mort.  Séduit  sans  doute  par  l'identification  erronée  avec 
apiarium  fournie  par  sa  source,  M.  G.  a  prêté  au  mot  le  sens  du  mot  latin. 
Le  Glossaire  aurait  pu  le  détromper.  Cette  erreur  fondamentale  suffit  pour 
ruiner  la  dérivation  de  apis.  Le  parallélisme  avec  les  apier,  é:;^ier  de  France 
tombe  ;  ils  signifient  tous  «  rucher  »  et  non  «  ruche  ».  M.  G.  s'étonne  à  bon 
droit  que,  selon  mon  étvmologie  vascellittum,  en  bagnard  un  vaisseau 
d'abeilles  \pz  «  ruche  »J  puisse  devenir  Vendroit  où  on  met  les  vaisseaux.  Il 
n'a  pas  remarqué  qu'il  est  lui-même  l'auteur  de  «  cette  singularité  tout  à  fait 
particulière. 

2°  «  Achyé  serait  le  seul  mot  qui  aurait  perdu  sont'  initial  devant  a  (valere>- 
vaey,  vacivam  >•  vajia).  »  Sur  quoi  est  fondée  cette  assertion  catégorique  ? 
M.  G.  a  trouvé  dans  Cornu,  source  de  ses  connaissances  du  bagnard  ',  deux 
mots  commençant  par  va-,  et  il  en  a  conclu  que  la  suppression  d'un  v  initial 
devant  a  restait  en  dehors  des  possibilités  phonétiques.  J'objecterai  que  mon 

1 .  La  valeur  exacte  de  cette  transcription  serait  a£yë . 

2.  Dans  la  Bibliographie  j'ai  écrit  achyé  «  rucher  »  pour  reproduire  le  sens 
donné  par  M.  G. 

3.  Dans  sa  défense  M.  G.  ne  met  pas  à  contribution  son  Atlas,  où  le 
point  977  représente  précisément  le  Chable,  le  lieu  d'origine  de  achyé.  Aux 
questions  «  ruche,  rucher  »  le' sujet  interrogé  par  M.  Edmonta  répondu  par 
les  mots  français.  C'était  un  apiculteur!  Si  l'enquêteur  avait  obtenu  pour 
«  rucher  »  le  vieux  terme  de  toute  la  vallée  (v)asé,  M.  G.  l'aurait  sans  doute 
mis  en  rapport  avec  achyé,  et  toute  cette  discussion  aurait  été  évitée. 


4^0  DISCUSSIONS 

étymologic  s'appuie  sur  une  documentation  plus  étendue.  Le  Glossaire  romand 
est  particulièrement  bien  renseigne  sur  le  val  de  Bagnes.  Au  surplus,  en 
prévision  du  travail  sur  la  Régression  linguistique  que  j'allais  publier  dans 
la  Festschrifl  ;uni  14.  Neuphilohgentage  in  Zïirich,  j'avais  exploré  toute  la 
vallée  au  sujet  de  la  disparition  de  /  et  de  v. 

Sans  entrer  dans  le  détail  de  cette  question  fort  complexe,  je  rappellerai 
seulement  que  le  bagnard  fait  partie  d'un  grand  groupe  de  patois  valaisans  où 
les  /  et  V  intervocaliques  et  initiaux  tombent,  ou  plutôt  étaient  tombés  autre- 
fois, car  depuis  longtemps  un  mouvement  régressif  est  entrain  de  les  rétablir. 
Ces  suppressions  avaient  trop  fortement  altéré  la  physionomie  de  beaucoup 
de  mots».  Plus  fréquemment  en  contact  avec  le  français  et  des  patois  moins 
bizarres,  la  population  s'est  mise  lentement  sur  la  voie  de  la  restauration.  Le 
hasard  semble  un  peu  diriger  la  réintroduction  des  /  et  des  v.  Tel  mot  les  a 
restitués,  tel  autre  a  été  épargné  par  la  régression.  Ce  dernier  cas  concerne 
surtout  les  vocables  qui  n'ont  pas  d'équivalent  direct  en  français.  Pour  les  /  je 
renvoie  à  ma  Régression.  Je  ne  puis  retracer,  dans  cette  brève  réplique, 
l'histoire  du  v,  qui  n'est  pas  moins  capricieuse.  A  l'initiale  le  v  est  presque 
entièrement  réintégré.  Mais  des  villages  situés  plus  à  l'écart  de  la  circulation, 
comme  Nendaz,  le  point  le  plus  rapproché  du  Chable  dans  V Atlas  (nos  ^yy 
et  978),  trahissent  encore  par  un  assez  grand  nombre  de  cas  l'ancienne  sup- 
pression initiale  devant  toutes  les  voyelles.  Je  cite  d'après  V Atlas  :  Cflsè 
«  vache  »,  ïflèdjyt  «  vendanger  »,  in)  «  venir  »,  Cinnc  «  ver  »  (litt. 
«  vermeau  »),  etc.*.  Si  M.  G.  voulait  nier  l'étroite  parenté  de  ces  patois  et 
ne  pas  accepter  le  témoignage  de  Nendaz  pour  le  Chable,  il  ne  me  mettrait 
pas  dans  l'embarras.  Le  bagnard  lui-même  a  conservé  un  nombre  petit,  mais 
suffisant,  de  mots  privés  de  v  mitial.  Voici  d'abord  asé  [s  sourde]  «  ruche  », 
très  précieux  pour  moi,  sauvé  comme  pour  me  justifier,-  puisqu'il  n'apparaît 
pas  ailleurs  sans  le  vK  II  est  attesté  pour  le  Chable  par  M.  L.  Courthion, 
auteur  d'un  excellent  glossaire  bagnard  inédit  ;  je  l'y  ai  noté  moi-même  en 
1909,  de  même  qu'à  Verbier,  à  Sarreyer  et  à  Bruson,  autres  localités  du 
val  de  Bagnes  ;  il  m'a  été  communiqué  par  les  deux  correspondants  du 
Glossaire  de  Lourtier.  Il  se  prononce  généralement  comme  le  mot  français 
asse^,  quelquefois  Vs  est  un  peu  épaissie.  Dans  les  deux  villages  qui  forment 
la  transition  à  la  vallée  du  Rhône  il  se  dit  vase  (au  Levron)  et  va€é(à  Volléges). 
L'auteur  de  la  Généalogie  îles  mots  qui  désignent  Tabeille  sera  bien  obligé  d"y 
reconnaître  vase e  11  u m.  Comme  «  vaisseau  »  français  a  un  tout  autre  sens, 

1.  Il  ne  faut  pourtant  pas  exagérer.  On  lit  avec  surprise,  p.  62  de  Path.  et 
thérap.  verb.,  IV,  que  ces  patois  perdent  /  et  n  initiales  et  intervocaliques  et 
réduisent  luna  et  a  la,  par  exemple,  à  a  «  lune  »  et  «  aile  ».  M.  G.  confond 
n  avec  v  et  fabrique  un  mot  a  qui  n'a  jamais  existé  en  Valais. 

2.  Le  Glossaire  offre  une  cinquantaine  d'exemples  différents  de  chute  de  v 
initial  dans  24  localités  à  l'ouest,  au  nord  et  à  l'est  du  val  de  Bagnes. 

5.   je  réserve  une  surprise  à  mes  lecteurs  à  propos  de  ce  mot. 


DISCUSSIONS  441 

le  bat^nard  n'a  pas  muui  d'un  v-  son  traditionnel  (My,  évince  du  reste  dans  le 
parler  des  jeunes  par  le  mot  ruche. 

Pour  la  suppression  du  v  initial  devant  les  autres  voyelles,  je  puis  men- 
tionner les  exemples  suivants  :  village  devient  à  Lourtier  (i')c{l)âdio,  d'où 
vJ</^o,  homonvme  de  viaticum  ;;ij-  yâdio  «  fois,  charge  ».  Vitta  «  partie 
de  l'écheveau  »  se  ditau  même  endroit  èta.  Voûte,  voûter  se  prononcent  dans 
toute  la  vallée  if  tel,  iltû,  excepté  dans  la  bouche  des  jeunes,  qui  rétablissent 
le  V-.  Se  vautrer  donne  également  S  Utà.  Vola,  «  fane  de  certains  légumes  », 
se  prononce  éla  à  VoUèges,  à  Lourtier  vola,  comme  dans  la  vallée  du  Rhône. 
Volve  re  aboutit  à '</^ré' «  venir  à  bout».  Le  nom  de  famille  indigène 
Vaudan  se  prononce  partout  <^«^^.  M.  Muret,  que  j'ai  consulté  sur  le  v-  dans 
les  noms  de  lieux  et  de  familles  de  la  contrée  m'écrit  :  «  à  Bruson,  je  trouve 
un  nom  écrit  dans  les  registres  Volbord  ou  Elebord,  et  ^prononcé  élèbd,  et, 
comme  il  y  a  une  forêt  de  Bord,  je  pense  que  la  première  syllabe  représente 
la  préposition  vers  ».  Cette  liste  n'est  pas  longue,  mais  elle  montre  clairement 
que  le  bagnard  a  traversé  une  étape  où  le  v  n'était  pas  seulement  supprimé  à 
l'intérieur  du  mot,  comme  c'est  encore  fréquemment  le  cas,  mais  aussi  à 
l'initiale  '. 

La  destinée  du  v  initial  est  aussi  liée  à  celle  de  /  dans  la  même  position. 
Cornu  cite  va  «  planche  »,  ailleurs  là,  véy  «  facilement  »  [levé],  Vlina 
«  lune  »,  vèdèmà  «  lendemain  »,  auxquels  il  faut  joindre  Vôrtyè  «  Lourtier  »> 
peut-être  le  lieu  dit  Vargeay-Plan,-àSirriiytx  [laricetum  ?]et  wr^/ et  famille, 
«  ourdir,  frapper^  ».  Cesî'  restitués  à  tort  sont  un  indice  du  trouble  causé 
dans  la  région  par  l'ancienne  disparition  simultanée  des  v-  et  des/-. 

30  «  Comment  se  fait-il,  demande  M.  G.,  que  vaisselet,  qui  garde  le  /  final 
de  -ittum  dans  les  vallées  adjacentes  '  et  qui  le  garde  tout  aussi  intact  en 
bagnard,  ait  perdu  son  /  final  dans  la  seule  forme  achye  »  et  il  mentionne, 
toujours  d'après  Cornu  :  isaet  «  chalet  »,  JTiuet  «  mulet  »,  vninet  «  petit 
moulin  à  fouler  les  pommes  »,  paet  «  palet,  qui  recouvre  la  colonne  [d'un 
grenier]  appelée  ^n",  et  empêche  les  souris  de  pénétrer  dans  la  grange». 
M.  G.  aurait  bien  fait  de  contrôler  la  graphie  de  sa  source.  La  transcription 
de  Cornu  n'est  pas  rigoureusement  phonétique  :  il  transcrit  par  exemple  le 
son  /■  par  in  1.  Il  emploie  dans  sa  Phonologie  du  bagnard  le  système  orthogra- 
phique dont  il  s'est  servi  dans  ses  Chants  et  Contes  populaires  de  la  Gruyère 
(Remania,    IW).    Là    nous  lisons   :    «    les  consonnes    finales   en    italiques 

1.  Je  ne  fais  aucun  cas  de  sôpli  «  s'il  vous  plaît  »,  bivèpro  «  bonsoir  », 
bonu  vesperu,  où  les  conditions  phonétiques  sout  spéciales,  ni  de  éshclUÏ'y 
<<  vésicatoire  »,  qui  peut  être  une  simple  déformation. 

2.  Un  conte  facétieux  attribue  aux  habitants  de  Sarrcyer  la  pronor.ciation 
vii.'atï  pour  «  latin  ». 

3.  Adjacentes  dans  V Allas,  qui  est  à  très  petite  échelle,  mais  en  réalité  il 
y  a  une  belle  distance. 

4.  Cf.  cependant /'/fwo  «  platane  »  au  §  73. 


442  DISCUSSIONS 

indiquent  que  le  son  ne  se  prononce  plus  '...  «  Il  imprime  donc  :  tsale/ 
«  chalet  ».  Dans  sa  Phonologie,  il  a  oublié  de  conserver  ces  italiques  %  mais  il 
dit  expressément  au  §  197,  en  parlant  du  /  :  «  il  tombe  aussi  à  la  fin  des 
mots  «.  Du  reste,  M.  G.  n'avait  qu'à  consulter  V Allas,  qui  contient  une 
quantité  de  mots  en  -c/,et  où  il  aurait  trouvé  par  exemple  inillë  «mulet  », 
gXt'tSÏ'  K  guichet  »,  mâle  <■  maillet  »,  ^nblj  «  sifflet  »  et  beauci;up  d'autres. 
On  le  voit,  le/  final  bagnard  n'existe  vraiment  pas. 

40  Toujours  d'après  Cornu,  M.  G.  cite  Isatuleey  «  chandelier  »,  véa  «  ville», 
vMd:(0  «  village  »  pour  démontrer  que  e  en  hiatus  après  la  chute  de  -l- 
[ou  -V-]  ne  devient  pas  v.  De  nouveau  il  interprète  inexactement  la  trans- 
cription de  sa  source:  c'est  vea,  vè(ld:;^o  qni\  aurait  dû  lire,  ou  alors  reproduire 
textuellement  la  graphie,  comme  dans  tsàndeey.  Les  matériaux  du  Glossaire 
prouvent  qu'à  côté  de  formes  archaïques,  où  e  subsiste  en  hiatus,  le  bagnard 
connaît  les  mêmes  mots  avec  V.  Déjà  Cornu  écrit  tsatyàn,  decastellanum. 
J'ai  noté  tsyô,  caballum,  au  Chable,  à  Verbier,  Bruson,  Cotterg  ;  tsàtyâ 
«  Châtelard  »  ;  pyœu^  pilosum  ;  lyèta  «  Villette  »  ;  tsâdéœuja  à  côté  de 
tsàdyœtlja  «  Chandeleur  »,etc.  Les  exemples  abondent.  M.  Edmoni  transcrit 
entre  autres  a)'rt  «  devant  ». 

L'objection  5,  après  ce  qu'on  vient  de  lire,  tombe  d'elle-même. 

Avais-je  donc  le  droit  d'identifier  ach\è  avec  vascellittum,  sachant  qu'il 
signifie  «  ruche  »,  quez'  initial  peut  tomber,  que  -//-  intervocaliques  s'efTa- 
cent,  qu'un  e  en  hiatus  peut  devenir  v,  que  /  final  est  muet?  Sachant  surtout 
que  vaisselet  est  le  type  dominant  pour  «  ruche  »  en  Valais,  qu'il  figure 
trois  fois  dans  V Allas,  que  le  Glossaire  en  possède  une  douzaine  de  variantes, 
entre  ?utres  Cl€ëë'^  relevé  à  Nendaz,  Cl€èè  à  Erdes  par  M.  Jeanjaquet.  De  ces 
formes  à  Cl€ye  il  n'y  a  qu'un  pas.  Il  était  si  naturel  d'identifier  ce  dernier  avec 
ces  formes,  qui  proviennent  indubitablement  de  \y)Ct£è(J)è  et  appartiennent 
à  des  patois  peu  distants,  que  je  ne  me  suis  pas  laissé  arrêter  par  la  petite  diffi- 
culté de  \'è  final,  qui  est  fermé,  alors  que,  comme  nous  l'avons  vu  plus  haut, 
-ittum  donne  régulièrement  une  ouvert  au  Chable.  J'avais  cru  pouvoir 
mettre  ce  changement  de  timbre  sur  le  compte  de  l'influence  du  y  issu  du 
premiers  en  hiatus  ou  d'une  légère  inexactitude  de  notation  •♦.  Néanmoins, pour 
en  avoir  le  cœur  net,  j'ai  profité,  ce  printemps,  d'une  tournée  de  contrôle 
qui  m'a  conduit  en  'Valais  pour  me  rendre  au  val  de  Bagnes  et  pour  vérifier 
à  nouveau  le  mot  en  litige.  J'ai  interrogé  au  Chable  toutes  les  vieilles  per- 
sonnes, dont  dix  ont   dépassé  les  quatre-vingts  ans.    Or,  aucun  de  ces  vieil- 

1.  Sur  une  épreuve  il  avait  ajouté  la  phrase,  qui  n'a  pas  subsisté  :  «  elles 
ne  sont  écrites  que  pour  faciliter  la  lecture.  » 

2.  Je  ne  trouve  que  pihle^  «  loquet  »  au  §  120. 
5.  è  marque  un  son  intermédiaire  entre  è  et  c. 

4.  M.  Gabbud,  correspondant  du  Glossaire,  transcrit  par  tsapyé  le  mot 
chapelet  «  prière  du  soir  »  (Lourtier).  M.  Edmont  note  parfois  -é  le  suffixe 
-et  en  Valais. 


DISCUSSIONS  443 

l.irJs,  qui  avaient  déjà  une  trentaine  d'années,  quand  Cornu  fit  son  enquête 
en  1874,  ne  connaissait  la  prononciation  cieyi  notée  par  ce  dernier,  mais 
tous  se  sont  accordés  à  traduire  «  ruche  »  par  usé  ou  (itè,  c'est-à-dire  par  la 
forme  qu'avaient  déjà  révélée  nos  enquêtes  précédentes.  J'en  conclus  qu'il  y 
a  bien  eu  une  erreur  de  notation,  mais  pas  celle  que  j'avais  supposée.  Le  son 
/est  noté  ^  par  Cornu'.  Dans  ce  mot  il  aura  eu  l'impression  d'un  €)'. 

Le  type  achyè  n'a  donc  jamais  réellement  existé,  et  je  nie  vi)is  obligé  à 
rectifier  mon  étymologie  :  ce  n'est  pas  le  diminutif  vascellittum  qui  est  en 
cause  au  Chable,  mais  simplement  vase ell  uni,  passé  normalement  à  Vdie 
(voir  Cornu,  §  31  et  136),  d'où  fl/^  par  chute  du  v  initial,  conformément  à 
ce  qui  a  été  exposé  ci-dessus.  Le  val  de  Bagnes  se  trouve  ainsi  en  parfaite 
concordance  avec  tout  le  territoire  avoisinant.  La  ruche  s'appelle  vase  à 
Orsières,  Sembrancher,  Martignv,  Trient,  Charrat.  Ce  terme  s'appliquait 
aux  anciennes  ruches  avant  la  forme  d'une  caisse  allongée,  avec  deux 
ouvertures  aux  extrémités  servant  d'entrée  pour  les  abeilles-.  Un  modèle 
plus  petit  et  plus  récent  parait  avoir  donné  naissance  au  diminutif  z'rtWtj/f^ 

Du  moment  que  achyè,  ou  plutôt  Clké,  signifie  «  ruche  »,  la  conjecture 
apis  -(-  arium,  proposée  par  M.  G.,  devient  inadmissible  même  au  point  de 
vue  de  la  géographie  linguistique,  puisque  tout  le  Valais  constitue  une  aire 
compacte  vascellum-vascellittum.  Il  me  reste  à  constater  qu'elle  ne 
satisfait  pas  non  plus  aux  exigences  légitimes  de  la  phonétique.  Je  ne  m'at- 
tarderai pas  à  examiner  si  apis  -|-  arium  peut  réellement  aboutir  à  asner 
(forme  francisée),  avec  .■>  sourde,  alors  que  è\ier  français  nous  montre  la 
sonore.  Mais  ce  qui  est  inconciliable  avec  le  respect  de  la  phonétique,  c'est 
d'admettre  que  -arium  ait  donné  -yr  en  bagnard.  Si  M.  G.  avait  consulté 
le  §9  a  de  la  Phonologie àt  Cornu,  il  aurait  trouvé  une  douzaine  d'exemples 
établissant  que  le  suffixe  -arium  non  précédé  de  palatale  aboutit  en  bagnard 
à  -t'y  (graphie  de  Cornu).  Invoquer  une  confusion  d'origine  analogique  ne 
servirait  à  rien,  puisque  le  produit  de -arium  après  palatale  n'y  est  pas  non 
plus  -yé,  mais  -  \è. 

Louis  G.A.UCHAT. 

1.  Il  transcrit  également  par  <?  le  /  gruvérien  dans  ses  publications  anté- 
rieures. 

2.  Un  inspecteur  d'apiculture,  à  Monthey,  appelle  cela  le  .système  «  cer- 
cueil ».  On  sait  que  le  mot  latin  vas  désigne  encore  le  cercueil  dans  les  patois 
romands. 


COMPTES    RENDUS 


J.  Angladi:,  Grammaire  de  l'ancien  provençal  ou  ancienne 
langue  d'oc  :  Paris,   Klincksieck,  1921  ;  in-i6,  xxxvii-448  pages.        * 

Ce  qui  a  été  dit  plus  haut  (p.  296)  d'un  autre  ouvrage  de  M.  Anglade 
pourrait  s'appliquer  aussi  à  celui-ci  :  ce  livre  comble  une  regrettable  lacune 
dans  nos  manuels  d'enseignement,  et  rendra  de  bons  services  ;  mais  ni  la  con- 
ception ni  l'exécution  n'en  sont  pleinement  satisfaisantes. 

Par  «  grammaire  de  l'ancien  provençal  »,  on  peut  entendre  deux  choses  : 
soit  une  description  des  divers  dialectes  d"oc  faite  d'après  des  documents  de 
tout  ordre,  localisés  et  datés  aussi  exactement  que  possible  ;  soit  un  exposé 
des  formes  dont  l'ensemble  constitue  la  langue  littéraire  des  troubadours  à 
l'époque  classique.  M.  A.  semble  avoir  flotté  entre  ces  deux  conceptions.  Il  a 
eu  à  sa  disposition  les  «  innombrables  notes  »  que  Chabaneau  avait  amassées 
«  en  vue  d'une  grammaire  complète  des  dialectes  occitaniques».  De  ces  notes 
toutefois  il  n'a  utilisé  que  ce  qui  en  avait  passé  dans  l'enseignement  de  son 
maître  :  on  en  trouvera,  nous  dit-il,  «  une  sorte  de  résumé  très  sommaire  dans 
la  première  partie  de  notre  Phonétique  (vocalisme)  ».  Il  a  dépouillé  en  outre 
un  certain  nombre  de  monographies  allemandes  sur  trois  ou  quatre  dialectes, 
en  laissant  décote,  semble-t-il,  les  Documents  linguistiques  de  P.Meyer,  ainsi 
que  d'autres  travaux  français  non  moins  importants,  comme  ceux  de  M.  Mil- 
lardet,cequi  explique  que  les  renseignements  sur  les  divers  dialectes  figurent 
dans  des  proportions  extrêmement  variables.  Jusqu'ici  c'est  donc  la  pre- 
mière conception  qui  semble  l'emporter,  mais  dans  l'ensemble,  surtout  à 
partir  du  chapitre  m  (consonantisme),  c'est  bien  la  seconde  qu'il  s'efforce  do 
réaliser,  quoiqu'il  ne  s'interdise  pas  d'alléguer  çà  et  là,  sans  raisons  bien  déter- 
minées, des  formes  dialectales  anciennes  ou  modernes. 

Je  n'hésite  pas  à  dire  qu'il  eût  mieux  fait  de  s'en  tenir  à  celle-ci.  La  pre- 
mière exigerait,  pour  être  menée  abonne  fin,  des  dépouillements  minutieux 
de  textes  très  dispersés,  souvent  mal  publiés,  et  assez  pauvres  en  renseigne- 
ments ;  peut-être  la  tâche  est-elle  encore  prématurée.  Sans  doute,  il  est 
fâcheux  queles  notes  de    Chabaneau  restent  inutilisées;  M.  A.   eût  certaine- 


j.  AXGLAUE,  Grniniiinire  de  F  ancien  provençal.  445 

ment  rendu  service  en  donnant,  sous  des  rubriques  spéciales,  la  substance 
de  ces  fiches,  avec  les  références,  et  non,  comme  il  l'a  fait,  un  résumé  de  ses 
notes  de  cours.  Mais  citer  de  loin  en  loin,  sans  références,  une  forme  qui 
n'est  ni  localisée  ni  datée,  c'est  proprement  perdre  son  temps.  Des  formules 
comme  celles-ci  qui  reviennent  souvent  :  «  ou  trouve  aussi...  »,  tel  phéno- 
mène s'observe  c'  dans  certains  dialectes  »,  ont  vraiment  quelque  chose  de 
décevant.  Il  eût  été  du  moins  possible,  sans  entrer  dans  de  grands  détails, 
d'énumérer  les  traits  caractéristiques  des  principaux  dialectes  d'oc  vers  la  fin 
du  moyen  âge.  M.  A.  ne  paraît  pas  y  avoir  songé  (sauf  en  ce  qui  concerne  le 
gascon,  auquel  sont  consacrées  quelques  lignes,  p.  19)  :  ce  qui  est  dit  du 
franco-provençal  (p.  4)  est  très  vague  ;  on  ne  trouve  rien  de  précis  non  plus 
sur  l'extension  géographique  des  phénomènes  suivants,  dont  l'importance  est 
connue  :  conservation  de  a  tonique,  altération  de  c,  g  devant  a,  vocalisation 
de  1  finale,  chute  ou  maintien  de  ii  finale  caduque,  développement  de  /'  long 
en  ie,  ia. 

Le  lecteur  qui  ne  cherchera  dans  ce  livre  qu'une  grammaire  du  provençal 
classique,  de  la  langue  écrite  par  les  grands  troubadours  des  xiie  et  xiiie  siècles, 
l'y  trouvera  exposée  sous  une  forme  plus  complète,  surtout  en  certaines  de 
ses  parties,  que  dans  les  manuels  antérieurs  ;  le  tableau  des  formes  verbales 
qui  occupe  une  grande  partie  du  long  chapitre  v  (rédigé  d'après  la  Grammaire 
de  Mahn  et  les  listes  d'Appel)  rendra  des  services,  de  même  que  le  trop  court 
chapitre  viii  (formation  des  mots,  rédigé  %urtout  d'après  Adams).  On  regret- 
tera qu'il  ne  soit  rien  dit  de  de  la  S3'ntaxe  ;  on  regrettera  surtout,  dans  le 
détail,  un  trop  grand  nombre  d'inexactitudes  (qui  ne  sont  parfois,  au  reste, 
que  des  maladresses  d'expression). 

Voici  ur  certain  nombre  de  remarques,  qui  concernent  presque  toutes  les 
deux  premiers  chapitres. 

Dans  le  premier,  M.  A.  revient  à  plusieurs  reprises  (p.  9,  15,  162)  sur 
cette  idée,  empruntée  à  Chabaneau,  que  le  fond  de  la  langue  littéraire  est 
le  limousin,  mais  sans  apporter  aucune  preuve  (autre  que  le  changement  de 
c  -\-  a  Qn  cb,  qui  ne  remonte  pas  nécessairement  aux  auteurs);  l'hvpothèse 
de  Morf,  qui  cherche  cette  base  dans  les  dialectes  languedociens,  ainsi  que  les 
remarques  qu'elle  a  provoquées,  eût  mérité  d'être  discutée  ou  du  moins 
mentionnée.  —  P.  25  :  je  n'arrive  pas  à  saisir  le  sens  de  cette  phrase  : 
«  le  celtique  n'a  pas  laissé  de  traces  très  nombreuses...  parce  que  les  mots  cel- 
tiques qui  nous  sont  parvenus  sont  passés  [c.-à-d.  ont  passéjpar  Fintermcdiare 
du  latin  (vulgaire)  »;  sur  les  vingt  mots  empruntés  au  celtique,  qui  sont  cités 
là,  il  y  en  a  au  moins  le  quart  dont  l'origine  cehique  est  très  douteuse. 
Je  ne  connais  pas  brusca  «  branche  <>  ;  y  a-t-il  confusion  avec  brusc,  briic, 
«  bruyère  »  ?  —  P.  32  :  la  citation  de  Bernart  d'Auriac  ne  fait  aucunement 
allusion  à  l'introduction  dans  le  Midi  des  «  formules  de  politesse  françaises  » 
(il  s'agit  au  reste  des  particules  d'affirmation  et  de  négation)  ;  le  troubadour 
menace  les  Aragonais  d'une  invasion  française.  Le  texte  est  d'ailleurs  mieux 


446  COMPTKb    RENDUS 

compris  p.  364.  —  P-  33  :  que  dire  d'affirmations  comme  celles-ci  :  le  pro- 
vensal  était  devenu,  à  la  fia  du  xiiie  siècle,  «  la  langue  de  la  philosophie  »  ; 
«  la  langue  d'oc  était  alors  dans  un  état  de  perfection  et  dans  un  éclat  que  seules 
avaient  connu  avant  elles  les  langues  dites  classiques:  sauf  en  ce  qui  concerne 
l'Italie  (i/V)  il  faudra  des  siècles  pour  que  les  autres  langues  romanes  atteignent 
ce  degré  de  perfection  ».  M.  A.  oublie  ici  la  langue  d'oïl,  tout  simplement. 
—  P.  44  :  la  définition  de  la  «  voyelle  libre  »  est  si  inexacte  qu'il  en  résuite 
que  e  est  libre  dans  terra.  —  P.  49  :  il  est  naturellement  faux  que  la  forme 
béarnaise  graa  (de  gradus)  se  lise  dans  le  Cartulaire  de  Limoges  (Revue  des  1. 
/w//., XXXVIII,  suppl.,p.  49,  1.  12).  —  P.  52  :  dans  le  paragraphe  concer- 
nant »;«>  un  il  ne  faut  évidemment  faire  figurer  ni  l'engad.  grautit  ni  le 
prov.  etwunlir  (de  auii la  pour  auto)  —  P-57  :  le  mol  aresta  de  Flamenca  n^e?,t 
pas  arista,  mais  *adrestat  ;  Ve  ouvert  est  donc  normal.  —  P.  78  :  «  les 
formes  en  ou  (pour  0  fermé)  ne  sont  pas  rares  dans  les  Joyas  »  ;  les  textes  de 
ce  recueil  s'échelonnant  sur  un  siècle  et  demi,  des  renvois  précis  étaient  indis- 
pensables. —  P.  96  :  la  formule  employée  fait  croire  que  les  formes  menjar, 
minjar  (pour  manjar}  sont  usuelles  «  dans  les  text.s  anciens  ».  — P.  120  : 
cobeietar  (de  cupï  d'il  are)  est  matériellement  impossible  (cf.  p.  149). — 
P.  166,  n.  :  que  peut  bien  signifier  une  phrase  comme  :  «  ces  phénomènes 
linguistiques  n'ont  pas  de  limites  dialectales  à  proprement  parler?  »  — P.  192: 
la  formule  employée  nous  autorise  à  croire  que  /  finale  (de  //)  se  mouille 
normalement  «dans  les  dialectes  nçn  gascons  ».  —P.  198  :  d'où  vient  le  pré- 
tendu esp.  piincela}  —  P.  266  :  les  infinitifs  en  -e^ir  remonteraient  à  -escere  ; 
c'est  la  théorie  de  Diez,  depuis  longtemps  ruinée  par  A.  Thomas  (Romania, 
XXVI,  422).  —  P.  273  :  y  a-t-il  vraiment  de  nombreuses  3"  pers.  sing.  de 
prétérits  en  à  dans  les  Biographies  ?  Le  passage  allégué  en  note  ne  dit  pas  du 
tout  cela.  — P.  277:  «  on  trouve  déjà  dans  des  textes  du  xiii«  siècle  des  formes 
[d'infinitifs]  sans  r»  ;  mais  le  texte  allégué  est  emprunté  à  un  ms.  de  la 
seconde  moitié  du  xive  (Revue  des  1.  roi?/.,  XXXII,  581). —  P.  305  :  prerion, 
fiiute  d'imp.  pour  preiron.  —  P.  322  ss.  :  dans  ce  tableau  des  «  verbes  iso- 
lés »  figurent  de  nombreuses  formes  «  vraisemblables  »,  que  n'importe  qui 
peut  restituer  ;  les  formes  attestées  ont  seules  de  l'intérêt. 

La  Bibliographie  (p.  xv-xxvii)  est  très  riche,  même  trop  riche,  car  on  v 
voit  figurer  pas  mal  d'ouvrages  qui  ont  perdu  toute  utilité  ou  n'en  ont  jamais 
eu.  De  bizarres  lapsus  ont  fait  attribuer  àSabersky  (p.  xxiii)  une  dissertation 
de  Oreans,  à  Oreans  (transformé  en  Orbans,  p.  xxiv)  un  travail  de  Chaba- 
neau  ;  la  dissertation  de  Hengesbach  (p.  xxx)  ne  concerne  par  la  «  Deklina- 
tion  »,  mais  1'  «Inklination  »  (enclise).  —  Puisque  le  franco-provençal  est 
mentionné,  on  devait  signaler  les  nombreux  articles  de  M.  Philipon  sur  le 
sujet  et  bien  d'autres. 

M.  A.  déclare  (p.  xiv)  accepter  d'avance  toutes  les  critiques  qui  lui  seront 
faites  <'  de  bonne  foi  )).  Que  peut-il  bien  entendre  par  là  ?  Et  pense-t-il  vrai- 
ment avoir  été  parfois  victime  d'une  hostilité  systématique?  Le  reproche  en 


j.  DÉSORMHAUX,  Noh'S  hwiiogniphiijiies.  447 

tout  cas  n'atteindrait  pas  —  et  lui-même  le  sait  bien  —  les  critiques  de  ses 
travaux  qui  oiît  paru  dans  cette  revue. 

A.  Jeanroy. 

J.  DiîSORMEAUX,  I.  Notes  lexicographiques  :  I.  Rossi};iiol  et  rhodo- 
dendron ;  II.  Un  ancien  adjectif  savoyard  eu  -âge  :  ravage  (Revue  savoisienne, 
LIX,  1918,  p.  109-15);  —  2.  Un  ancien  terme  du  droit  féodal 
survivant  en  patois  savoyard:  drouillc,  drouli;  —  5,  Par- 
dianic  =  Pcrdianc  (Ibid.,  LIX,  1620,  p.  68-71)  ;  —  4.  Onomastique 
savoisienne  :  I.  Sur  le  prénom  François  ;  II.  Osaviii  ;  III .  Encore  JSiW.v; 
IV.  Gringalet  et  Gargantua  en  Savoie  ;  V.  La  Ma  Vcrià  (Ibid.,  LXI, 
1920,  p.  25-51)  ;  —  5.  Français  régional  tomme  {Ibid.,  LXII,  1921, 
p.  151-40).  —  6.  Ch.  M.\RTEAUX,  Sur  le  mot  oche  {Ibid,,  LXI,  1920, 
p.  64-7). 

i)  Comme  nom  du  «  rhododendron  »  quelques  patois  savoyards 
connaissent  la  forme  ransignolet  qui,  selon  Guarnerio  et  M.  Désormeaux, 
n'est  autre  chose  qu'un  dérivé  du  nom  du  rossignol  :  les  couleurs  de  l'oiseau 
auraient  donné  lieu  à  cette  assimilation  avec  la  fleur  comme  ailleurs  la  crête 
du  coq  a  fourni  des  appellations  populaires  du  rhododendron.  Mais  comment 
expliquer  la  forme  nasalisée  ransignolet,  également  usitée  dans  la  Suisse 
romande  ?  M.  Désormeaux  suppose  une  influence  de  ronce  auquel  l'étymologie 
populaire  aurait  rattaché  le  mot  rossignol  :  mais  les  formes  ransignolet  ne 
sont-elles  pas  plus  répandues  que  celles  en  ron-}  Les  descendants  de  lus- 
ciniolu  dans  le  territoire  roman  présentent  des  variantes  bien  plus  étranges 
•encore  que  celles  de  la  Savoie  :  il  faudra  rédiger  une  tnonographie  sur  la 
postérité  romane  de  lusciniolu  avant  d'aborder  le  problème  isolé  du  sav. 
ransignolet.  —  L'anc.  savoy.  possède  encore  la  forme  correspondante  au  frç. 
ravage  comme  adjectif:  ravajut  «  ravageur  »,  qui  se  continue  dans  le  patois 
de  Samoéns  :  ravdjhe  «  grêle,  cassant  ».  "Le  loup  ravajhe  «  ravageur  »  corres- 
pond à  mon  avis  pour  le  sens  à  l'anc.  ital.  lovo  ravaxe  «  lupo  mannaro  »,  au 
piém.  luvravaç  «  lupo  cerviero  »  «  lupu  rapace). 

2)  Parmi  les  vocables  relatifs  au  droit  ancien,  M.  Désormeaux  relève  un 
mot  transcrit  drouli,  droli,  driili  avec  le  sens  de  «  pourboire,  bonne-main, 
épingles,  donnés  comme  supplément  au  prix  dans  un  achat  ou  à  la  ferme 
dans  une  location  »  ;  les  textes  rédigés  en  latin  donnent  le  même  mot 
sous  des  formes  telles  que  druella,  druellia,  droilUa,  drolia  qui  semblent 
continuer  à  vivre  dans  le  Ivonn.  drouille,  «  vieilles  hardes,  nippes  démodées  >'. 
Quant  <à  l'étymologie,  M.  Désormeaux  ne  se  décide  ni  pour  celle  de  M. 
Mugnier  (qui  voyait  dans  drouille  le  simple  du  dérivé  drouleries  «  drôleries  » 
pour  indiquer  une  somme  payée  dans  les  ventes),  ni  pour  celle  de  M.  le 
comte  de  Loche  (qui  ramenait  drouli  3.  trullium  «  coupe  à  boire  »).  Je  croîs 
qu'en  effet  il  faut  rattacher  le  terme   féodal  drouille,  droli  «  pourboire  »  au 


448  COMPTES    RENDUS 

lyonn.  diouille  «  vieilles  bardes,  nippes  démodées  »  et  au  daupli.  drouille 
«  copeaux  »  (cf.  aussi  A  L  F  c.  copeaux  ').  Comme  on  désigne  le  cadeau 
donné  à  la  femme  du  vendeur  après  le  marché  conclu  soit  par  le  frç.  épingle  », 
soit  par  monchetû  «  mouchoir,  cadeau  fait  à  la  femme  du  vendeur  par  l'ac- 
quéreur »,  soit  par  beiJoda  «  tout  ce  qu'on  donne  après  un  marché  convenu  » 
(Champollion-Figeac,  Isère  169)  dont  le  radical  doit  être  le  même  que  celui 
du  franc,  dial.  breloque  «  petit  objet,  bagatelle  »,  il  sera  permis,  je  crois,  de 
rattacher  le  mot  savoy.  droH  à  un  mot  désignant  des  «  nippes  »  ;  le  sens  de 
drouille  «  copeaux  »  pourrait  se  justifier  par  l'analogie  du  français  ruban, 
riban  qui,  par  une  métaphore  facile  à  saisir,  désigne  le  ruban  et  les  copeaux 
dans  les  patois  français  (cf.  A  L  F,  c.  ruban).  Drouille  devait  désignera 
l'origine  un  objet  réel,  une  «  nippe  »  quelconque  (ruban,  épingle,  mouchoir) 
svmbolisant  le  souvenir  que  désire  laisser  à  la  famille  du  vendeur  le  pro- 
priétaire qui  va  s'installer  dans  sa  maison.  Comme  le  latin  n'a  guère  de  mots 
autochtones  commençant  par  dr-,  il  faudrait,  pour  trouver  l'origine  de 
drouille  recourir  au  grec  ou  gaulois  ;  mais  je  ne  vois  pas  comment  relier 
un  mot  gaulois  et  les  formes  franco-provençales  :  il  faudrait  évidemment 
connaître  la  valeur  de  svmbole  (ou  de  superstition  ?)  de  ce  cadeau  offert 
par  l'acquéreur  à  la  femme  du  propriétaire  précédent. 

3)  Le  ]uron  pardietine  '  n'aurait  rien  à  faire  avec  par  dieu,  mais  continuerait 
par  Diane,  employé  d'abord  dans  les  milieux  lettrés  et  adopté  par  le  peuple 
qui  lui  aurait  fait  subir  de  multiples  altérations.  Resterait  encore  à  expliquer 
pourquoi  *Diaine  que  M.  Désormeaux  suppose  à  la  base  de  Dienne,  attesté . 
dès  le  xive  siècle  •♦,  offrirait  l'évolution  spontanée  de  a-(-n  (lana  <  laine), 
mais  non  pas  celle  de  la  consonne  initiale  (cf.  diurnu  >»  jour)  :  il  me  paraît 
que  M.  Désormeaux  a  vu  juste  en  rappelant  l'existence  de  dienne,  chez 
Froissart,  mais  n'y  a-t-il  pas  ici  l'effet  de  l'étymologie  popijlaire  rattachant 
Diane  à  dii'(u)  cf.  pardie(u). 

1.  11  existe  aussi  un  prov.  droi  «  besogne,  travail  de  ménage  »,  faire  lou 
droi  «faire  le  ménage,  préparer  les  aliments,  laver  la  vaisselle  »  (Mistral; 
Honorât  indique  la  prononciation  droi)  :  il  faudrait  connaître  les  formes  anté- 
rieures pour  savoir  s'il  se  rattache  à  noire  famille  de  mots. 

2.  Cf.  Meuse  epingues  plur.  «  pourboire,  pot-de-vin,  gratification  donnée 
bénévolement  en  dehors  du  prix  convenu  à  la  femme,  aux  enfants,  aux 
domestiques  du  vendeur  >■>  (epingue-epingle,  Labourasse).  Hiul-Mame  aiguil- 
lettes, «  pot  de  vin  »  (ou  ageux,  a/eu  «  enjeu  »  Montesson). 

3.  M.  Désormeaux  aurait  trouvé  des  matériaux  très  abondants  et  bien 
ordonnés  sur  pardien,  pardicnne  etc.  dans  le  travail  de  Rudolph  Zoekler, 
Die  Bfteurtinosformen  im  Franiôsischen,  Chemnitz-Leipzig,  1906,  p.  50  ss. 

4.  M.  Désormeaux  cite  un  passage  du  Mystère  de  monseigneur  Sainct- 
Sebastieii,  où  un  grand  nombre  de  divinités  sont  énumérées;  plus  d'un 
nom  rappelle  de  loin  des  fantômes  encore  vivants  dans  l'imagination 
populaire  :  bara  n'est-il  pas  renfermé  dans  le  voironn.  barouchi  «  épouvantail  »; 
chara  dans  le  gascon  Chenue)  cbaraniagne  «  femme  fantasque,  désordonnée, 
malpropre  »  ;  le  second  élément  de  GrisogoUn  ne  subsiste-t-il  pas  dans  le  pic. 
goguelin  «  esprit  qui  se  cache  »  ? 


j.  DÉsoRMKAUN,  Notcs  lcxiù\o;raphhjiics .  -149 

4)  Selon  M.  Désormeaux,  François  d'Assise  aurait  reçu  le  nom  de  Fran- 
(W.J,-  parce  qu'il  parlait  le  français  comme  sa  langue  préterée.  —  Osavie  est 
l'anagramme  du  nom  de  pays  de  la  Savoie  et  figure  dans  une  pièce  intitulée  : 
La  Pvrocarie  de  la  ville  d'Anici.  —  Discussion  sur  le  passé  du  mot  Boche.  — 
M.  Désormeaux  constate  la  survivance  des  noms  de  Gringalet  et  Gargctntua 
dans  l'onomastique  de  la  Savoie  pendant  le  wf  et  xvne  siècle.  —  Le  lieu- 
dit  Miirgière  (auj.  défiguré  en  ind-verid)  représenterait  un  dérivé  de  marge, 
tandis  que  M.  Marteaux  semble  y  voir  un  successeur  de  margarita  (v.- 
frç.  viargerie)  :  le  débat  sur  cette  question  ctxiuologiquc  n'est  donc  pas 
encore  clos. 

5)  M.  Désormeaux  examine  le  sens,  l'aire  géographique  et  l'origine  du 
français  régional  tomme,  attesté  surtout  dans  les  patois  du  domaine  franco- 
provençal  et  du  provençal  alpin  '.  C'est  un  fromage  frais  ou  maigre,  fait 
tantôt  avec  du  lait  de  chèvre  et  tantôt  avec  du  lait  de  vache.  M.  Désormeaux 
a  bien  fait  de  nous  présenter  toutes  ces  définitions  variées  telles  qu'elles  se 
reflètent  dans  les  dictionnaires  patois.  Q.uant  à  l'étymologie,  M.  Désormeaux 
serait  porté  à  v  reconnaître  avec  M.  Gauchat  le  grec  -o\xr\  «coupure  »  latinisé 
entoma,  qui,  selon  lui,  serait  le  simple  de  *tomaculum,  qui  désigne 
pourtant  non  pas  un  fromage,  mais  une  certaine  espèce  de  saucisse  :  la 
«  tome  »  aurait  été  à  l'origine  la  «  portion  de  lait  réservée  à  la  fabrication  du 
fromage  »  :  M.  Désormeaux  croit  pouvoir  s'appuyer  sur  l'existence  d'un 
prov.  mod.  toiimo  «  morceau  ■>  (qui  n'existe  cependant  pas  dans  Mistral)  et 
de  l'esp.  tomar,  auquel  ou  attribue  aujourd'hui  une  tout  autre  origine,  cf. 
P.  Rajna,  Rev.  de  fil.  esp.,  "VI,  i.  Le  grec  Toarj  aurait  rayonné  de  Marseille 
pour  monter  ensuite  la  vallée  du  Rhône  qui  formerait  comme  le  centre  de 
l'aire  du  mot  patois /ow<;  «  fromage  ».  — J'avoue  que  la  partie  étymologique 

I.  En  dehors  de  l'aire  du  mot,  déterminée  dans  le  Bull,  de  dial.  rom., 
III,  67,  et  par  M.  Désormeaux  dans  son  article,  on  rencontre  le  même  mot 
en  dehors  du  domaine  francoprovençal  et  provençal  en  Italie  :  Ormea  Itiiiia 
«  specie  di  cacio  casalingo  »  (Schadel,  p.  135),  Piverone  tumi  (p!ur.) 
«  caciuole  »  (^Arch.  glott.,  XIV,  114),  berg.  (Va!  San  Martino)  toviasciol 
«  quella  parte  cacciosa  del  latte,  quagliata  col  presame,  quindi  cotta,  premuta 
e  salata,  che  si  mette  nel  cascino  »  (Tiraboschi),  romagn.  lumen  (tomiuus  ?) 
«  squaccherato,  agg.  di  formaggio  tenero  e  quasi  liquido  «,  sicil.  tutiia 
«  cacio  fresco  non  salato  »  (  <C  frç.  tomme  ?).  Gioeni  remarque  à  ce  propos  : 
«  Il  vocabolo  nostro  dev'  esser  di  antiqua  data,  poichè  nei  paesetti  remoti 
(Valle  d'olmo)  la  massa  di  cacio  fresco  la  chiaman  tassa  di  tuma  =z  frç.  tas 
de  tomme),  Caltagironese  :  tumai^u  -i  cacio  »  (Cremona,  p.  59).  Le  domaine 
de  lotinio  en  France  est  également  plus  étendu  que  ne  semble  croire  M.  Désor- 
meaux :  Grand'Combe  tilTIlC  «  fromage  du  printemps  et  de  l'automne  », 
Vaudioux  totcvia  «  tomme,  petit  fromage,  fromage  de  Gruyère  de  printemps  », 
Fourgs  tournât  «  fromage  du  printemps  et  de  l'automne  »,  Saône-et-lloire 
tomiron  «  gâteau  grossier  que  les  ménagères  confectionnent  avec  de  la  pcâte  et 
un  peu  de  graisse,  quand  elles  font  la  cuisson  du  pain.  Les  enfants  dévorent 
tout  cela  I'  (Fertiault),  limousin  tourna  «  fromage  des  environs  de  Tulle  « 
(Laborde,  cf.  aussi  Mistral  toumo  «  fromage  en  bas-limousin  »). 

Romania,  XLVIII.  29 


450  COMPTES    REKDUS 

n'entraîoe  pas  la  conviction  et  que  je  continue  à  admettre  avec  M.  Dauzat 
qu'il  s'agit  ici  d'un  mot  non  latin.  D'un  côté  il  existe  un  grec  Toar|  «  mor- 
ceau »  dont  il  n'y  a  nulle  trace  dans  la  terminologie  du  fromager  grec  et 
latin  (cf.  Herdi,  Die  Heistelliiiig  iind  Verxuendiing  von  Kàse  ini  griech.-roni. 
Altertuni,  Frauenfeld,  19 18),  d'autre  part  un  franc,  tovie  qui  n'a  pas  d'autre 
sens  que  celui  d'  «espèce  de  fromage  ».  Pour  passer  du  sens  de  «  morceau  » 
(ou  mieux  «  tronçon  »)  au  patois  toiue  «  fromage  »,  il  faudrait  voir  d'autres 
exemples  de  mots  désignant  le  «  morceau  »  ou  «  tronçon  >>  aboutissant  à 
l'espèce  de  fromage  qui  est  appelée  tome  et  trouver  d'autres  mots  grecs 
attestant  l'influence  grecque  dans  la  terminologie  (pourtant  si  riche  en 
éléments  obscurs)  de  la  fromagerie  alpine,  enfin  montrer  par  quelles  voies  la 
ville  de  Marseille  qui  recevait  plutôt  les  fromages  de  la  campagne  aurait  pu 
imposer  un  grec  *~ou.7\  «  espèce  de  fromage  »  (inconnu  dans  la  tradition 
lexicale  du  grec)  aux  paysans  des  vallées  alpestres  qui  n'ont  guère  l'habitude 
d'emprunter  à  la  ville  leurs  termes  agricoles.  L'histoire  d'un  mot  tel  que 
toiiio  ne  peut  être  séparée  de  l'ensemble  de  ceux  relatifs  à  l'industrie  du  lait  : 
or  s'il  y  a  un  fait  qui  s'est  dégagé  jusqu'ici  des  études  d'ensemble,  c'est  que 
la  langue  du  fromager  renferme  un  grand  nombre  de  mots  prélatins,  mais 
peu  d'éléments  grecs  ou  germaniques.  Je  crois  que  toute  cette  étude  étymo- 
logique doit  commencer  par  examiner  si  le  verbe  louiiià  «  se  bien  cailler  en 
parlant  du  lait  »  (Mistral),  Ambert  tourna  v.  trans.  «  cailler  le  lait  »  est 
dérivé  du  substantif  toiivio  ou  si  le  verbe  est  le  point  de  départ  du  substantif 
toutno.  Ce  verbe  tourna  à  son  tour  ne  pourra  guère  être  identique  au  verbe 
tounibà  u  tomber  »,  puisque  la  forme  tourna  «  tomber  »  semble  être  absente 
du  territoire  provençal.  Il  ne  pourra  non  plus  se  ramener  au  substantif  grec 
Toarl  ',  puisque  le  verbe  qui  correspond  à  To;j.r[  est  tiavw  «  couper,  fendre  » 
qui,  autant  que  je  sache,  n'a  pas  non  plus  un  sens  qui  le  rapproche  du  verbe 
tourna  «  se  cailler  »  du  provençal.  Le  rapprochement  du  grec  toiatI  «  tronçon  » 
et  du  roman  toma  «  fromage  »  Testera  problématique  aussi  longtemps  que 
les  rapports  sémantiques  resteront  obscurs  ^. 

6)  M.  Marteaux  qui  s'est  déjà  fait  connaître  par  d'excellentes  études  sur 
la  toponomastique  savoisienne,  nous  offre  ici  une  étude  sémasiologique  sur 
le  mot  oche,  à  la  suite  d'un  examen  du  mot  dans  les  anciennes  chartes  :  selon 

1.  U  y  a  des  patois  francoprovençaux  qui  possèdent  le  verbe  trètsi,  cor- 
respondant au  frç.  trancher,  avec  le  sens  de  «  se  cailler,  tourner  (du  lait)  » 
(cf.  par  ex.  sav.  trénçhi  «  tourner,  se  cailler  »,  trêuçh'cu  de  beuro  »  petite 
motte  de  beurre  »,  trênçhan  «caillot  qui  se  forme  dans  le  lait  tourné  »). 
Mais  je  ne  vois  nulle  part,  ni  en  grec  ni  dans  les  patois  romans,  le  radical 
verbal  tovi-  au  sens  de  «  couper,  fendre  ». 

2.  M.  Janko,  Worter  und  Sachen,  I,  97,  postule  un  lat  vulg.  toma  (<  grec 
To;xr;)  «  etwas  in  Formeu  abgeteiltes  »  et,  au  point  de  vue  sémantique,  il 
rappelle  l'existence  de  formaticu  =  caseus  formai icus,  mais  ce  qui  carac- 
térise le  fromage  appelé  toumo,  ce  n'est  pas  qu'il  soit  «  formé  »,  mais  qu'il 
soit  mou  et  salé  :  en  outre  le  sens  que  M.  Janko  prête  au  grec  toij./]  est  pure- 
ment hypothétique. 


j.  DÉsoRMEAUX,  NoIes  kxicographiques .  431 

lui,  une  of/;*"  était  une  portion  de  terre  attenant  généralement  à  une  habitation 
derrière  laquelle  elle  s'étendait  et  fournissant  par  la  culture  la  quantité  de 
froment  nécessaire  à  l'alimentation  de  la  famille.  Elle  ne  renfermait  ni  pré 
ni  verger,  mais  elle  pouvait  avoir  des  arbres,  des  noyers  par  exemple,  comme 
aussi  une  partie  plantée  en  vigne.  Elle  ne  se  confondait  pas  avec  le  «  courtil  » 
ou  jardin  et  n'était  pas  nécessairement  close  par  une  haie,  mais  elle  pouvait 
être  séparée  par  un  fossé  des  «  oches  »  voisines  '.  Dans  une  note  instructive, 
M.  M.  examine  la  fréquence  ou  l'absence  à'Oche  dans  la  toponomastique  de 
la  Savoie  et  des  régions  avoisinantes.  M.  Marteaux  rappelle  fort  à  propos 
Xolco  de  Grégoire  de  Tours  qu'il  serait  porté  à  ramener  au  grec  ôXxtî  fém. 
d'oÀ/.o;  «  sillon  »,  mais  il  est  impossible  d'admettre  qu'un  terme  agricole 
d'origine  grecque  ait  pu  s'enraciner  dans  le  sol  gaulois,  sans  qu'on  en  trouve 
aucune  trace  ni  en  Italie  ni  en  Espagne.  Le  fait  d'être  nettement  confiné  au 
territoire  celte  ne  peut  pas  être  passé  sous  silence,  lorsqu'on  aborde  l'étymo- 
logie  du  mot  qui  d'ailleurs  a  été  l'objet  de  deux  articles  de  M.  M.  Spitzer  =, 
Z.  /./''.  Spriiche  luid  Litt.  44,  251  et  Kluge,  Paul  itnd  Braunes  Beitràge  1916, 
180,  qui  ont  échappé  à  M.  Marteaux.  Resterait  encore  à  examiner  le  rapport 
di'osca  (Du  Cange,  anc.  frç.  osche,  anc.  prov.  osca(ï)  )  et  de  olca  (oche),  ensuite 
le  rapport  phonétique  du  frç.  oche^,  olca,  avec  aucbo  (prov.  mod.),  lini.  oiicho 
«  terre  labourable,  enclos,  champ  fertile  (vieux)  ;  morceau  de  terre  de  bonne 
qualité,  situé  à  peu  de  distance  du  village,  dans  la  Marche  ;  nom  de  lieu  qn'on 
donne  à  des  terres  un  peu  inclinées  et  plates  »,  Harcelonnette  àoiicha  «  nom  de 
champ,  nom  de  lieu.  Bonnes  terres  défrichées  depuis  longtemps  »  (Arnaud 
et  Morin).  Il  conviendrait  enfin  d'examiner  le  rapport  phonétique  qui  existe 
entre  oche  (^  otsé)  et  les  formes  osse,  tisse,  offe  *  attestées  dans  les  chartes,  de 
la  Savoie  {cL  aussi  Morvan  oiiice  «  terrain  de  choix  »),  puisqu'on  n'aura 
guère  le  droit  d'admettre  qu'une  forme,  prononcée  otse,  correspondant  donc 
au  franc,  oche,  ait  été  transcrite  par  osse  dans  les  chartes  médiévales. 

J.   JUD. 

1 .  M.  Marteaux  aurait  pu  recourir  non  sans  profit  à  d'autres  définitions  du 
mot  oche  notamment  dans  Chambure,  Glossaire  du  Monvan,  s.  onche. 

2.  Le  sens  que  M.  Spitzer  attribue  au  gaul.  (p)olca  «  jachère  »  est  très 
problématique,  du  moins  n'y  a-t-il  aucune  trace  de  ce  sens  ni  dans  les  anciens 
témoignages  du  mot  ni  dans  les  patois  modernes  :  de  plus  le  mot  gaulois 
pour  la  «  jachère  »  doit  avoir  été  :  somart  «  jachère  »  (cf.  Arch.  ronianicum, 
V,  I  ss.)  :  le  sens  le  plus  ancien  à'olca  semble  bien  être  «  pièce  de  terre 
arable  ou  cultivable  près  de  la  maison  •>. 

3.  L'idée  de  considérer  o^che  comme  forme  purement  graphique  à'oche  à 
une  époque  où  l'on  aurait  écrit  niosche  et  prononcé  moche  «  mouche  »  ne  me 
semble  pas  acceptable  en  présence  des  anciennes  formes  relevées  dans  Du 
Cange  :  le  rapport  entre  osca  «  entaille  »  et  osca  «  terrain  labourable,  ouche  » 
a  besoin  d'être  éclairci. 

4.  Sur  le  passage  de  -ts-  >  -s-  >  -/-  en  savoy.  <  lat.  Cl,  cf.  Keller,  Der 
Genfer  Dialekt,  p.  124  :  une  forme  telle  (^u'offe  :  osse  ne  pourra  donc  remonter 
qu'à  un  *olcia  :  car  -ts-  <  c  +  a-  n'aboutit  ordinairement  pas  à  55-  ni  à  -/-: 
olca  semble  donc  être  exclu  pour  osse  offe. 


^32  COMPTES    RENDUS 

Angclica  Hoh.mann.  Robert  de  le  Piere.  Robert  le  Clerc, 
Robert  de  Gastel.  Zur  Arraser  Literaturgeschichte  des  13.  Jahrliun- 
dcrts.  Diss.  de  Halle,  19 17,   in-8,   126  pages. 

Certains  historiens  ont  voulu  idtntiher  Robert  le  Clerc,  l'auteur  des  Vers 
de  le  Mort,  publiés  par  Windahl,  avec  le  chansonnier  Robert  de  Castel, 
surtout  parce  que  ce  dernier  est,  dans  la  rubrique  mise  en  tète  de  la  chanson 
Ravn.  1277,  appelé  Rohers  de  Castel,  clers.  M"e  H.  montre  que,  bien  que 
les  preuves  matérielles  contre  cette  identification  manquent,  elle  est  néan- 
moins insuffisamment  fondée.  Il  était  justifié  de  comprendre  dans  une  même 
étude  le  chansonnier  Robert  de  le  Piere,  disparu,  paraît-il,  un  peu  plus  tôt 
que  les  deux  autres,  mais  ayant  exercé  son  activité  poétique  dans  le  même 
milieu  qu'eux  '. 

Robert  de  le  Piere  a  à  son  actif  neuf  chansons  et  quatre  jeux-partis.  Il  est 
mentionné  dans  la  fameuse  satire  An-as  est  escole  de  tous  biens  entendre.  Il 
figure  deux  fois  dans  des  documents  d'archives  :  d'abord  sur  la  liste  des 
échevins  d'Arras  de  l'année  1255,  puis,  dans  l'Obituaire  artésien,  au  prin- 
temps de  12)8.  Après  avoir  pesé  judicieusement  les  éléments  de  datation 
que  comporte  la  présence,  comme  destinataires  des  chansons  ou  juges  des 
jeux-partis,  d'un  certain  nombre  de  personnages  artésiens  bien  connus, 
M"e  H.  conclut  que  les  dates  indiquées  se  rapportent  en  effet  à  notre  poète. 
Sa  parenté  avec  les  autres  personnages  portant  le  même  nom  de  famille 
n'est  pas  établie.  Mais  il  est  probable  qu'il  appartenait  à  une  famille  de 
grands  bourgeois.  Une  allusion  à  sa  richesse,  que  l'on  rencontre  dans  un 
jeu-parti,  peut  avoir  une  base  réelle.  Dans  une  de  ses  chansons,  il  parle  lui- 
même  de  sa  kanchon  couronnée.  Voilà  tout  ce  que  nous  savons  de  sa  vie. 

Robert  le  Clerc,  qui  se  nomme,  ainsi  que  nous  l'avons  dit,. comme  auteur 
des  Vers  de  le  Mort,  figure  aussi  comme  juge  d'un  jeu-parti  (Ra\n.  155) 
entre  Jehan  Bretel  et  Lambert  Ferri,  d'une  part,  et  le  Trésorier  d'Aire 
(c'est-à-dire  le  trésorier  de  la  collégiale  de  Saint-Pierre  d'Aire-sur-la-L\s, 
dans  le  diocèse  de  Térouanne)  et  Jehan  le  Cuvelier,  d'autre  part,  jeu-parti 
composé  avant  1268,  date  de  la  mort  de  l'un  des  juges,  Pierre  Wion.  Robert 
le  Clerc  est  nommé  dans  la  satire  publiée  par  A.  Jeanroy  et  H.  Guy  sous  le 
no  XVII.  Son  nom  est  enfin  inscrit  sur  l'Obituaire  à  la  fin  de  l'année  1272. 
M"e  H.  reprend  l'examen,  déjà  fait  par  d'autres,  du  long  poème  de  Robert 
le  Clerc  et  conclut  qu'il  n'est  pas  d'une  seule  venue,  mais  a  été  composé 
pendant  plusieurs  années,  principalement  en  1266  et  1267.  C'est  à  peu  près 

I .  Je  saisis  cette  occasion  pour  rectifier  ce  que  j'ai  dernièrement  dit  ici 
même  (XLVI,  589)  sur  un  autre  poète  artésien,  Maihieu  le  Tailleur,  qu'il  ne 
faut  pas  identifier,  comme  je  l'ai  proposé  dubitativement,  avec  Maihieu  de 
Gand  ou  Maihieu  le  Juif,  Maihieu  le  Tailleur  étant  connu  par  ailleurs  comme 
un  personnage  distinct.  Voir  A.  Jeanroy  et  H.  Guy,  Chansons  et  dits  artésiens, 
p.  146,  et  A.  Guesnon,  Le  Moyen  Age,  1899,  p.  34  et  39. 


A.   HOFFMANN,  Rohctl  de  le  PUre.  453 

la  même  opinion  qu'a  exprimée  A.  Guesnon  dans  un  travail  '  paru  la  même 
année  que  le  livre  de  M"*:  Hoffmann  et  que  celle-ci  n'a  pu  utiliser  :  «  Les 
Vers  delà  Mort .  .  .  se  rattachent. .  .  aux  prédications  pour  la  croisade  que  les 
Jacobins  et  les  Cordeliers  faisaient  en  France  par  ordre  du  pape  dès  le  mois 
d'avril  1266.  Le  poème  est  de  la  fin  de  cette  même  année,  ou  du  commence- 
ment de  l'année  suivante,  comme  le  prouvent  les  strophes  CIV  et  CV  sut 
la  vie  et  la  mort  de  Bertoul  Verdière.  .  .  »  L'auteur  y  parle  de  son  grand 
âge.  Rien  ne  s'oppose  à  ce  que  l'inscription  dans  le  Nécrologe  à  la  date  de 
1272  se  rapporte  à  lui. 

Robert  de  Castel  (c'vst  la  forme  qu'emploie  M''^  H.  et  qui  me  semble  en 
effet  la  plus  autorisée  ;  mais  les  manuscrits  et  autres  documents  donnent  aussi 
la  forme  don  Castel,  avec  article;  M"«  H.  ne  soulève  pas  ce  petit  problème) 
est  l'auteur  de  six  chansons  et  d'un  jeu-parti  avec  Jehan  liretel  ;  il  est 
juge  dans  un  jeu- parti  entre  Jehan  Bretel  et  Grieviler  ;  un  anonyme  lui  envoie 
une  chanson  (Ravn.  1639)  ;  il  est  nommé  dans  les  Congés  de  Baude  Fastoul, 
composés,  comme  A.    Guesnon  l'a  démontré,   entre  avril  et  octobre  .1272. 

Dans  un  appendice,  M"e  H.  publie,  de  Robert  de  le  Piere,  d'après  le  ms. 
a,  trois  chansons  (Rayn.  696,  823  '  et  1612)  et  un  jeu-parti  (Rayn.  1672, 
avec  Jehan  Bretel)  inédits  et,  de  Robert  de  Castel,  une  chanson  (Rayn.  1505) 
qui  se  trouve  aussi  dans  le  ms.  b,  non  utilisé.  Deux  ou  trois  notes  expli- 
catives n'auraient  pas  été  de 'trop  '.  Il  aurait  également  été  fort  souhaitable 
qu'on  y  eût  joint  les  autres  pièces  des  mêmes  trouvères,  au  moins  celles  qui 
n'ont  été  publiées  que  dans  des  textes  diplomatiques. 

Les  textes  publiés  par  M"e  H.  souffrent  de  quelques  imperfections.  Je  ne 
répéterai  pas  ici  les  corrections  faites  par  un  autre  critique  +,  mais  me  borne- 
rai à  quelques  petites  remarques  se  rapportant  à  la  dissertation  même  s. 

P.  78,  M"*;  H.  constate  que  certains  auteurs,  notamment  M.  H.  Guy, 
donnent  pour  la  mort  des  membres  de  la  confrérie  des  jongleurs  et  bourgeois 
d'Arras  une  date  qui  diffère  d'une  année  de  celle  donnée  par  A.  Guesnon  et 

1.  Adam  de  la  Halle  et  le  Jeu  de  la  Feuillêe.  Date  de  la  pièce,  son  caractère, 
son  attribution  (Paris,  1917),  p.  10  (tirage  à  part  du  Moyen  Age). 

2.  M"e  H.  a  constaté  le  fait,  qui  n'avait  pas  encore  été  remarqué,  que 
G.  Raynaud  a  réuni  sous  le  n"  823  deux  pièces  dont  l'une  est  de  Jehan  Erart 
et  l'amre,  conservée  dans  a  seul,  de  Robert  de  le  Piere. 

3.  Il  aurait  été  utile  de  relever  que  le  schéma  métrique  (7^  bw  bec  f/(/ee) 
de  Rayn.  1505  se  retrouve,  avec  une  légère  variante  (7  <;  b  d  b  c;c  a' </ e  e),  dans 
une  chanson  anonyme  (Rayn.  1500),  publiée  par  M.  Jeanroy  et  moi-même 
(Chansons  inédites  tirées  du  manuscrit  français  846  de  la  Bihliolhcque  Nationale, 
dans  Archivum  Romanicum,  II,  315,  et  III,  359). 

4.  O.  Schultz-Gora,  Archiv  Jïtr  das  Studium  der  neueren  Sprachen  und 
Literaturcn,  CXXXVII,  92-3.  Pour  le  v.  17  de  Rayn.  696,  M.  Sch.-G.a 
certainement  raison  :  il  faut  corriger  le  Amour  du  manuscrit  en  A  mi  ou 
A  moi. 

5.  P.  38,  dernière  ligne,  le  renvoi  doit  être  lu  ;,  non  i.  —  P.  93,  1.  4  du 
second  alinéa,  Steffeii,  WreStefens.  —  P.  98,  note  i,  Wilhnotte,  lire  Wilmotte, 


454  COMPTES    RENDUS 

se  demande  quelle  est  la  raison  de  cette  différence.  Feu  Guesnon  a,  dans  son 
dernier  travail  (p.  12,  n.  2),  déjà  cité,  fait  savoir  comment  il  reproduisait 
les  dates  données  par  l'Obituaire  :  «  Pour  l'intelligence  des  chiffres  i,  2,  3, 
dont  nous  faisons  suivre  les  dates  mortuaires  empruntées  au  Xecrologe,  il  faut 
savoir  que  l'année  administrative  de  la  confrérie  datait  de  la  Pentecôte  et  se 
divisait  en  trois  termes  :  i»  Pentecôte-Saint-Remi  (i"  octobre),  2°  Saint- 
Remi-Piirification  (2  février),  5"  Purification-Pentecôte  ;  de  sorte  que  le 
deuxième  terme  comprenait  un  mois  de  Vannée  suivante,  dont  le  troisième 
terme  tout  entier  doit  prendre  le  millésime.  Le  chiffre  minuscule  placé  à  la  suite 
de  celui  du  terme  est  le  numéro  d'ordre  du  décès  dans  la  liste  mortuaire  de 
ce  terme.  »  Il  se  pourrait  que  la  non-observation  de  la  précaution  recomman- 
dée par  Guesnon  expliquât  l'écart  entre  les  dates  données  par  différents 
érudits  ;  mais  je  n'ai  pas  examiné  les  cas  qui  ont  embarrassé  M^'e  H.  En  tout 
cas,  il  valait  la  peine  d'attirer  l'attention  sur  cette  difficulté. 

P.  93.  La  musique  de  Rayn.  913  a  été  publiée  par  Joh.  Wolf,  Handhuch 
der  Nptationskunde,  I,  209  '.  —  M"e  H.  a  oublié  de  dire  —  mais  le  fait  ne 
semble  pas  lui  avoir  échappé  —  que  les  no^  1568  et  1958  de  Raynaud  ne 
doivent  faire  qu'un  seul. 

P.  94.  Rayn.  1789  a  servi  de  modèle  à  Rayn.  1607,  peut-être  aussi  à 
Ravn.  1248  (Gennrich,  p.  337). 

P.  97.  Du  jeu-parti  Rayn.  1351  il  n'existe  pas  seulement  trois  copies, 
Z,  fol.  54,  Archiv,  LXXXVIII,  356,0,  fol.  154  vo  et  179  h),  mais  encore 
une  quatrième.  A,  fol.  151,  comprenant,  comme  a%  seulement  les  v.  44- 
68,  copiés  à  la  suite  de  Rayn.  49  i,  et  imprimés,  d'après  a%  avec  les  variantes 
de  A,  par  M^e  L.  Nicod,  Adam  de  la  Halle,  p.  76.  On  peut  ajouter  que  le 
premier  couplet  se  retrouve  dans  le  ms.  /comme  demande  d'amour  {Archiv, 
XCVIII,  571). 

P.  105,  note.  Pour  l'histoire  du  douzain  dont  on  attribue  l'invention  à 
Hélinand  il  n'était  pas  indiqué  de  renvoyer  à  O.  Rohnstrôm,  Etude  sur  Jehan 
Bodel  ;  c'est  Naetebus,  Die  nicht-lyrischen  Strophenformen,  et  Bernhardt,  Die 
allfraniôsische  Helinand-Strophe  ^,  qu'il  fallait  citer. 

Le  travail  de  M'ie  H.  a  été  facilité  par  les  travaux  remarquables  de  A. 
Guesnon.  Il  décèle  néanmoins  chez  son  auteur  des  dons  particuliers  pour 
les  recherches  historiques  :  une  grande  exactitude  dans  le  détail  et  un  sens 
critique  qui  n'est  pas  de  règle  dans  ces  sortes  de  dissertations.  Je  crois  que 
des  travaux  ultérieurs  de  M"e  H.  pourraient  rendre  de  réels  services  à  l'his- 
toire littéraire  du  m03'en  âge. 

Arthur  LÂngfors. 


1.  Voir  F.  Gennrich,  Dieheiden  neuesten  Bihliographien  iiltfrauiôsischer  und 
allproT.'em;alischer  Lieder,  dans  la  Zeitschrift  fïir  ronianische  Philologie,  XLI 
(1921),  p.  331. 

2.  Voir  mon  compte  rendu  dans  la  Romania,  XLI,  420. 


Ci)ujuûnîcuaire  de  F  Ecole  des  Hautes  Etudes.  455 

Cinquantenaire  de  TÉcole  pratique  des  Hautes  Études. 
Mélanges  publiés  par  les  directeurs  d'études  de  la  sec- 
tion des  sciences  historiques  et  philologiques  ;  Paris, 
Champion,  192 1  ;  in-8,  164-360  pages  (BibliotiicquL'  de  Flicolc  des 
Hautes  Études,  250e  fascicule). —  M.  Roques,  Sur  deux  particu- 
larités métriques  de  la  Vie  de  saint  Grégoire  en  ancien 
français  Supplément  aux  Mélanges  publiés,  etc.  ;  Paris, 
Champion,  192 1  ;  in-8,  25  pages.  —  Célébration  du  cinquante- 
naire de  l'École  pratique  des  Hautes  Études;  Paris,  Cham- 
pion, 1922  ;  in-8,  72  pages  (Bibliothèque  de  l'École  des  Hautes  Études, 
251=  fascicule). 

L'École  pratique  des  Hautes  Études  a  été  instituée  par  décret  du  31  juillet 
1868.  La  guerre  n'y  a  pas  arrêté  le  travail,  mais  elle  a  nécessairement  retardé 
la  célébration  du  cinquantenaire.  La  cérémonie,  très  simple  et  très  noble,  qui 
a  eu  lieu  le  isf  décembre  à  la  Sorbonne,  la  large  réunion  amicale  qui  l'a  sui- 
vie n'en  ont  que  mieux  marqué  la  reconnaissance  des  travailleurs  français  et 
étrangers  pour  la  libre  et  vivante  école  qui  a  si  puissamment  contribué  à  la 
renaissance  et  au  progrès  des  études  historiques  et  philologiques.  L'on  trouvera 
dans  le  fascicule  consacré  à  la  célébration  de  ce  cinquantenaire  une  partie 
des  discours  prononcés  à  cette  occasion  et  notamment  celui  de  M.  Louis 
Havet  qui  retrace  les  origines  de  l'École  et  celui  de  M.  F.  Lot  sur  l'histoire 
à  V École  des  Hautes  Etudes. 

Le  volume  de  Mélanges  publié  par  les  directeurs  d'études  de  la  section  des 
sciences  historiques  et  philologiques  comprend  deux  parties  :  la  première  est 
consacrée  à  l'histoire  et  à  la  philologie  orientales  ;  dans  la  seconde  plusieurs 
articles  relatifs  à  l'antiquité  grecque  ou  latine  ou  à  l'histoire  moderne  sortent 
du  cadre  de  la  Romania.  Voici  ceux  qui  intéressent  plus  directement  nos 
études  : 

P.  14-22.  —  J.  Marouzeau,  Synonviiies  latins.  Les  observations  de  M.  M 
faites  à  propos  des  synonymes  latins  s'appliquent  en  fait  à  toutes  les  langues: 
elles  aboutissent  à  montrer  qu'il  ne  faut  pas  seulement,  ni  même  d'abord, 
essayer  de  distinguer  les  synonymes  d'après  leur  sens,  mais  qu'il  faut  tenir 
compte  d'autres  caractères  :  âge,  origine,  particularités  de  construction,  valeur 
intensive  ou  expressive,  intellectuelle  ou  affective,  degré  de  distinction  ou  de 
vulgarité.  Ces  différences  sont  assez  faciles  à  observer  dans  l'état  vivant  d'une 
langue,  elles  le  sont  beaucoup  moins  pour  une  langue  morte  ou  un  état  ancien 
d'une  langue  ;  elles  ne  doivent  pas  moins  être  tentées  et  il  serait  souhaitable 
que  des  études  de  ce  genre  fussent  méthodiquement  faites  pour  le  vocabulaire 
de  l'ancien  français  :  elles  rendraient  plus  utiles  tant  de  glossaires  dressés  trop 
souvent  d'une  façon  mécanique. 

P.  S  5-74.  —  J.  Gilliéron,  Les  conséquences  d'une  collision  lexicale  et  la  lati- 
nisation des  mots  français.  M.  G.,   dans  la  forme  vivante   qui  lui  est  propre. 


4)6  COMPTES    RENDUS 

véritable  dialogue  avec  le  lecteur,  avec  l'élève,  qui  peut  donner  quelque  idée 
de  ce  qu'est  son  enseignement  à  la  fois  dramatique  et  subtil,  tente  de  démê- 
ler l'origine  des  formes  affertiiir  et  affirmer  détachées  de  l'ancien  affermer, 
conjiniur  substitué  à  covfertiier,  infirme,  infirmité,  etc.,  membres  latinisés  de 
l'ancienne  famille  de  enfermer,  et  infirmer  qui  n'a  rien  de  commun,  que  Tappa- 
rence  extérieure,  avec  cette  famille.  Le  point  de  départ  de  cette  histoire  est  la 
collision  des  dérivés  français  de  firmus  avecfer,  collision  racontée  par  M.  G. 
dans  une  étude  antérieure,  La  faillite  de  Vétymologie  phonétique  ;  fermer  ayant 
pris  le  sens  de  «  clore  avec  un  fer  »,  affermer  «  rendre  ferme  »  a  dû  se  sépa- 
rer de  lui  et,  au  xvie  siècle,  a  revêtu  la  forme  d'un  dérivé  d'adjectif,  affermir  ; 
affermer  «  donner  à  ferme  »  se  maintenait,  préservé  par  ferme,  fermier,  etc. 
de  la  contamination  de  fer-fermer  ;  restait  un  autre  sens  de  affermer,  celui 
d"«  affirmer  »,  moins  sujet,  parce  que  sens  figuré,  à  l'atteinte  Aç.  fer-fermer , 
mais  qui  a  dû,  lui  aussi,  se  détacher  à  son  tour  de  la  famille  formelle  affermer; 
cet  affermer  avait  un  congénère,  confermer,  et  il  s'est  rapproché  de  lui  ;  or 
confier  mer,  mot  à  sens  figuré,  technique,  avait  depuis  longtemps  une 
seconde  forme  plus  latine,  confirmer,  c'est  elle  qui  a  sauvé  affermer  dans  son 
troisième  sens,  en  lui  donnant  la  forme  affirmer  au  xvii^  siècle.  Si  bien  que 
s'il  est  vrai  que  confirmer  n'est  qu'un  calque  français  de  confirmare,  ajfir- 
mer  n'est  pas  un  calque  du  latin,  mais  une  formation  française  :  «  il  est  né, 
dit  M.  G.,  MU  firme r  français  qui  est  l'équivalent  du   latin  firmare  pris  au 

figuré  comme  d'affermer  «  affermir  »  est  né,   par  la  forme  affermir,  un 

ferniir  français  qui,  sémantiquement,  est  l'équivalent  de  firmare  pris  au  sens 
propre.  »  C'est  ce  fi  r  mer  fictif  qui  a  fixé  in  firmare  dans  les  limites  du  sens 
figuré  seul  concédé  au  français  infirmer.  Dans  la  famille  d' enfermer  \\  y  avait 
un  sens  particulièrement  inconciliable  avec  la  nouvelle  sémantique  née  de  la 
collision  de  fer  et  de  fermer,  c'était  enfermer  «  être  malade  »  avec  ses  dérivés, 
enjermeié,  etc.  ;  la  latinisation  totale  infirmité,  etc.,  a  été  pour  ce  groupe  un 
moyen  de  salut,  malheureusement  inapplicable  au  verbe  même  qui  ne  pou- 
vait prendre  la  forme  infirmer  déjà  Umitée  à  l'acception  figurée  indiquée  plus 
haut.  Ce  sont  là  des  faits  du  français  du  Nord  ;  le  Midi,  qui  n'a  pas  connu  la 
déviation  de  fermsr  —  résultat  elle-même  de  la  collision  de  clore-cloiwr 
propre  au  Nord  —  ne  devrait  pas  les  connaître  et  en  effet  les  formes  du 
type  ...^r/Hfl  sont  du  français  provençalisê  et  celles  du  type  ...ferma  montrent 
plus  clairement  encore  la  superposition  de  la  forme  venue  du  Nord  à  la 
forme  méridionale  authentique.  —  M.  G.  a  bien  vu  que  son  explication  pour- 
rait être  infirmée  par  des  témoignages  qui  permettraient  d'assigner  aux  forma- 
tions nouvelles  dont  il  traite  des  dates  relatives  différentes  de  celles  qu'il  sup- 
pose ou  qu'il  trouve  dans  les  dictionnaires  à  sa  disposition,  et  il  a  pris  soin 
dans  une  note  complémentaire  de  diminuer  par  avance  la  portée  de  ces  objec- 
tions chronologiques  possibles  :  dans  une  histoire  aussi  compliquée  que 
celle  de  ces  mots  à  sémantique  multiple,  il  y  a  eu  de  continuelles  hésita- 
tions, des  tentatives  infiniment  variées  de  modification  ou  d'adaptation,  et  il 


Ciuqiiauioiaire  de  r Ecole  des  Hautes  Etudes.  457 

est  bien  vrai  que  la  chronologie,  d'ailleurs  illusoire,  que  nous  permettraient 
les  quelques  bribes  de  la  langue  conservée  dans  nos  documents  écrits,  ne 
serait  guère  qu'une  chronologie  de  velléités  sans  rapports  avec  la  chronologie 
des  réalités  peu  à  peu  établies  dans  l'esprit  du  français.  —  Les  romanistes 
traitent  volontiers  avec  quelque  dédain  les  formes  d'apparence  trop  latine  ou 
latinisée  qui  ne  fournissent  pas  matière  à  des  analyses  phonétiques  rigou- 
reuses ;  les  remarques  de  M.  G.  appelleront  utilement  l'attention  sur  la 
latinisation  ;  celle-ci  a  pu  être  une  mode,  une  habitude  de  tel  ou  tel  groupe 
social,  mais  elle  a  été  aussi  un  moyen  de  conservation  ou  d'éclaircissement 
d'un  vocabulaire  dont  les  éléments  se  mêlent  et  se  menacent  sans  cesse  ; 
elles  engageront  aussi  à  distinguer  entre  les  latinisations,  que  l'on  tend  trop 
facilement  à  considérer  en  bloc  et  qui  peuvent  cependant  avoir  des  origines 
très  diverses  et  variables  avec  chaque  groupe  de  mots. 

P.  157-168.  —  A.  Jeanroy,  Le  troubadour  Pujol.  Edition  de  5  pièces  attri- 
buables  à  Pujol,  mais  dont  deux  sont  d'authencité  douteuse.  L'une  de  ces 
pièces  (1)  se  place  entre  1230  et  février  1258. 

P.  169-180.  —  A.  Meillet,  Sur  les  effets  de  Plmiiiouviuie  dans  les  aiicieiiues 
langues  indo-europeenne<;.  Je  signale  cette  étude  pour  la  confirmation  qu'elle 
apporte  à  des  idées  que  j'ai  soutenues  avec  M.  Gilliéron  dans  nos  litudes  de 
géographie  linguistique. 

P.  257-251.  —  P.  Passy,  Les  restes  d'un  patois  champenois  à  Cunfin-cn-Bas- 
signy  {Aube) . 

P.  253-270.  —  E.  Faral,  Le  conte  de  Richeut,  ses  rapports  avec  la  tradition 
latine  et  quelques  traits  de  son  influence.  M.  F.  montre  que,  si  le  conte  de  Richeut 
ne  se  retrouve  pas  exactement  dans  la  littérature  latine,  certains  de  ses  traits 
sont  déjà  connus  de  la  tradition  latine  et  d'Ovide  même,  qui  est  d'ailleurs 
cité  dans  Richeut.  La  forme  métrique  particulière  à  ce  conte  est  aussi  attestée 
dans  la  Ivrique  latine  médiévale,  ce  qui  peut  donner  à  penser  que  l'auteur 
était  un  clerc  et  a  eu  une  intention  de  parodie.  Le  fait  que  les  voyages  de 
Samson  ressemblent  fort  aux  voyages  d'études  des  clercs  du  moyen  âge  amè- 
nerait à  la  même  conclusion.  Ainsi  le  plus  ancien  exemple  de  ce  genre  popu- 
laire qu'est  le  fabliau  se  rattacherait  à  la  tradition  latine  et  à  la  culture  de 
l'école.  L'influence  de  Richeut  se  retrouve  dans  plusieurs  contes  où  apparais- 
sent en  particulier  le  type  et  le  nom  d'Hersent,  la  vieille  débauchée,  et 
notamment  dans  la  plus  ancienne  branche  (II)  de  Renart. 

Les  lecteurs  de  la  Romania  connaissent  déjà  l'étude  sur  la  forme  métrique 
de  la  Vie  de  saint  Grégoire,  que  je  n'ai  pas  pu  envoyer  en  temps  utile  pour 
la  faire  insérer  dans  cts  Mélanges  et  que  j'ai  imprimée  à  part  comme  supplé- 
ment avant  de  la  publier  ici  même  (pp.  41-61). 

M.  Roques. 


PÉRIODIQUES 


ArCHIV  fur  DAS  StuDIUM  DER  NEUEREN  SpRACHEN  L'ND  Literaturen. 
—  T.  CXXXVI  (1917).  Fasc.  i  et  2.  —  P.  84-123.  K.  Jaberg,  Sprache  aïs 
Aeitssernng  uiid  Sprache  als  Mitleilung.  Grundfragen  der  Ououiasiologie.  — 
Mélanges.  — P.  156-62.  E.  Levy,  Zm  Pistoleta,  éd.  Niestroy,  iind  GuiUem 
Magret,  éd.  Nmidieth.  — P.  162-65.  Cinq  notes  étymologiques  parL.  Spitzer: 
Katal.  traniitar  K  weitergeben  »,  tràviit  «  Instanz  »,  span.  trâmite 
«  Insfaiiienweg  »  ;  Z//  RE IV  [^Dictionnaire  étymologique  de  Meyer-Lûbke]  N"" 
9544  a  :  Winald  ;  Ital.  taranai,  tananai  «  Wirrwarr,  Làrni  »  ;  Zu  span. 
lara  «  Mais  »,  altfran^.  daser  «  rêver,  être  en  proie  à  l'illusion,  au  vertige  >•, 
daserie,  rêverie,  illusion,  erreur,  folie,  vertige,  dasion,  vertige.  Le  mot  fran- 
çais se  rattache  au  néerl.  dasen  «  delirare  »  ;  cf.  danois  et  norvégien  daase, 
suéd.  mod.  dâsa.  —  P.  166-69.  ^-  Kolsen,  F/ilhelin  von  la  Tor,  Canson 
ab  gais  motz.  Edition  critique,  avec  traduction,  d'une  chanson  de  Guillem 
de  la  Tor  (Bartsch,  Grundriss,  236,  2).  —  P.  169-70.  O.  Schultz-Gora, 
Afr^.  a  chief  de  foi^.  —  Comptes  rendus.  P.  188-90.  G.  Belz,  Die 
Mûn:^beieichnungt'n  in  der  altfran::^ôsischen  Literatur  (W.  Suchier).  —  P.  190- 
91.  Mitteilungen  iind  Abhandlungen  ans  dem  Gebiete  der  romani schen  Philologie, 
verôffentlicht  vont  Seniinar  fïir  romanische  Sprache  und  Knltnr,  Haniburg 
(L.  Jordan).  —  P.  191-204.  H.  Gelzer,  Der  altfraniosische  Yderroman 
(M.  Friedwagner  ;  nombreuses  corrections).  —  P.  204-5.  Colbert  Searles, 
Les  Sentiments  de  VAcadéttiie  française  sur  le  Cid  (K.  Glaser).  —  P.  205-6. 
Else  Sternberg,  Das  Tragische  in  den  Chansons  de  geste  (A.  C.  Ott.). 

Fasc.  5  et  4.  —  P.  292-96.  O.  Schultz-Gora,  Ein  feu-parti  :^ii'ischen 
Maistre  Jehan  und  fehan  Bretel.  G.  Paris  (Romania,  XXIII,  241)  avait  publié 
ce  jeu-parti  difficile  d'après  la  copie,  défectueuse  de  Mouchft.  M.  Sch.-G. 
donne  ici  une  nouvelle  édition  basée  sur  une  lecture  attentive  du  ms.  unique 
(^')  et  accompagnée  d'un  commentaire  utile.  —  P.  296-98.  L.  Spitzer, 
Altspan.  decir,  ptg.  descer  «  hcjabsteigen  ».  En  latin  vulgaire  existait,  à  côté 
de  descendere,  une  forme  descidere,  résultat  de  diverses  formations 
analogiques.  — Comptes  rendus.  P.  319-22.  H.  Paul,  Ulrich  von  Eschcnbach 
uiid  seine   Alexandreis  (A.  Hilka).  —  P.   322.  Bernart  von    Ventadorn,  Seine 


PERIODIQUES  4)9 

Lieilei  mit  Einleiliaig  iiinl  Glossar  hcrausgegeben  von  C.  Appel  (O.  Schultz- 
Gora  ;  éloges).  —  P.  527.  K.  Vossler,  Ilalienische  Literaturgeschichte  (B. 
Wiese).  —  Dans  la  chronique  :  p.  330,  J.  Melander,  Les  formes  toniques  des 
pronoms  personnels  régimes  après  quelques  particules  dans  l'ancien  français  ; 
p.  351,  Lancelot  del  Lac.  Vierte  Branche  :  Galehout,  Versuch  einer  kritischen 
Ausgabe  nach  allen  bekannien  Handschriften  von  A.  Zimmermann  ;  p.  332, 
A.  Kolsen,  Dichtungen  der  Trobadors,  II;  p.  333,  E.  Lommatzsch,  Proven\a- 
lisches  Liederbuch  ;  p.  334,  K.  Vossler,  Peire  Cardenal,  ein  Satiriker  ans  dent 
Zeitalter  der  Albigenserkriege  ;  p.  335,  A.  Hilka,  Ueber  einige  italienische 
Proplk'ieiungeti  des   14.  und  l'y.  Jahrhunderts. 

T.  CXXXVil  (1918).  —  P.  51-64.  H.  Jarnik,  Zur  Interprétation  von 
I.  Creangas  Harap  Alb  (à  suivre).  —  Mélanges.  P.  70.  H.  Gelzer,  Zu 
der  anglo-norniannischen  Versversion  des  Briejes  des  Preshyters  Johannes  (éd. 
Hilka,  Zeilschrijt  fiir  fran:(ôsische  Sprache  und  Literatur,  XLIII,  82  sq.). 
Remarques  critiques.  • —  P.  74.  L.  Spitzer,  Ziini  REIV.  N""  117:  birrus 
«  rot  ».  L'auteur  propose  d'établir  deux  articles  birrus  et  de  partager  entre 
eux  les  mots  qui  figurent  sous  une  seule  rubrique  dans  le  Ronianisches  Etynio- 
logisches  Wôrterbuch  deMeyer-Lûbke.  —  P.  75-76.  O.  Sc\\n\lz-Goxa.,En  somet. 
Cette  expression,  en  fonction  de  préposition,  qui  figure  au  v.  607  du  Voyage 
de  Charlemagne,  est  le  diminutif  de  l'expression  bien  connue  en  soni,  en  son, 
et  ne  demande  aucune  correction.  —  Comptes  rendus.  P.  83.  A.  Tobler, 
Altfranxpsisches  Wôrterbuch,  herausgegeben  von  E.  Lommatzsch,  i.  und  2. 
Lieferung  (G.  Cohn  :  c'est  pour  la  philologie  romane  une  très  précieuse  acqui- 
sition ;  l'éditeur  a  procédé  consciencieusement  et  sans  ménager  sa  peine).  — 
P.  90.  A.  Horning,  Glossare  der  romanischen  Mundarten  von  Zell  {La  Baroche) 
und  Schônenberg  im  Breuschtal  (Belmont)  in  den  Vogesen,  Beihefl  65  de  la 
Zeitschrijt  fiir  romanische  Philologie  (V.  Ganière).  —  P.  92-93.  Angelica 
Hoffmann,  Robert  de  le  Piere,  Robert  le  Clerc,  Robert  de  Çastel.  Zur  Arraser 
Literaturgeschichte  des  ij.  Jahrhunderts  (O.  Schultz-Gora  :  en  appendice  sont 
publiés  cinq  chansons  et  jeux-partis  inédits  de  Robert  de  le  Piere  et  de  Robert 
de  Castel  ;  cf.  ci-dessus,  p.  452).  —  P.  210.  Margarete  Polack,  Zur  Geschichte 
der  çi-Diphtonge  ini  Proven:(alischeit.  Remarques  critiques  sur  une  étude  de 
M.  Meyer-Lùbke,  parue  dans  les  comptes  rendus  de  l'Académie  de  Berlin  en 
1916.  —  P.  218-19.  K.  Jaberg,  Entil  Freymond.  Nécrologie.  —  Mélanges. 
P.  225.  L.  Spitzer,  Ital.  la^^aretto  «  Krankenhaus  ».  Ce  mot  ne  vient  pas, 
comme  on  le  croit  généralement,  de  La^arus,  mais  de  [Santa-Maria  di']  Na^a- 
ret.  M.  S.  se  fonde  entre  autres  sur  ce  passage  de  Pompeo  Molmenti,  La 
Sloria  di  Vene^ia  nella  vita  privata,  II,  63  :  «  La  Reppublica  aveva  fin  dal 
1423  trasformata  l'ispla  di  Santa  Maria  di  Nazaret,  dove  sorgevano  una 
chiea  se  un  ospizio  per  i  pellegrini,  in  un  ricetto  di  persone  e  dr  merci  infetti 
da  morbi  contagiosi.  .  .  »  —  P.  226.  M.  L.  Wagner,  Sûdital.  kannâkka. 
Appuie  l'étymologie  déjà  proposée,  à  savoir  l'arabe  h-annakâ  qui  a  le 
même  sens  de  «  collier  ».  —  P.  229-33.  O.  Schultz-Gora,   Ziini  Texte  des 


460  PÉRIODIQUES 

Yilerroinaiis.  Nouvelles  remarques  critiques  sur  l'édition  de  M.  Gelzer  (et. 
Koiniiiiia,XLlU,  246).  —  Comptes  rendus.  P.  248.  E.  Tappolet,  Dicaleman- 
iiischeti  Lehnu'ôrter  in  deii  Mundxvteii  der  fran^ôsischen  Sânvei^;  Kiilltirhisto- 
I  iicb-Uiiguistische  Uiitersiichiiiig,  I-II  (W.  v.  Wnrtburg  :  travail  d'une  solidité 
rare,  l'exécution  matérielle  est  irréprochable).  —  P.  256.  Blanche  Sutorius, 
J^e  débat  provençal  de  Vdme  et  du  corps  (compte  rendu  magistral  par  le  regretté 
Emil  Lévy  ;  cf.  Romania,  XLIV,  636).  —  P.  263.  José  de  Lamano  y  Beneite, 
El  dialecio  vulgar  sahiiantino  (Fr.  Krûger  :  travail  d'amateur,  mais  qui  n'est 
pas  sans  intérêt).  —  Dans  la  chronique  :  p.  266,  Hélène  Kohlstedt,  Das  Roina- 
nische  in  den  Artes  des  Consentius  ;  —  p.  267,  A.  Hiika,  Die  IVanderitng  der 
Eriàhlung  von  der  Inclusa  ans  deni  Vollcslnich  der  siehen  weiwi  Meister  ;  — 
C.  Voretzsch,  Einfi'ihruiig  in  das  Studiiini  der  altfrani^ôsischen  Sprache,  5e  édi- 
tion ;  —  p.  269,  Hilde  Jaeschke,  Der  Trobador  Elias  Cairel.  Einleittiiig  :  i. 
LfbensiMchrichten  ;  —  A.  Kolsen,  Allprovenialisches  (remarques  critiques  sur 
cinq  chansons  publiées  dans  la  Zeitschrifl  fïir  romanischc  Philologie,  XXXIX, 
156). 

T.CXXXVIII  (1919).  —  P.  73-98.  Gertrud  Richert,  Aus  detn  Briefîvechsel 
der  Brader  Grimm  mit  Romanis ten  und  Scbriftstellern.  II.  Correspondance  de 
romanistes  allemands  avec  Jacob  Grimm  (Ferdinand  Wolf,  J.  G.  Th.  Grasse, 
Félix  Liebrecht,  W.  L.  HoUand,  N.  H.  Julius).  III.  Correspondance  de 
Wilhelm  Grimm  (avec  Michelant,  Ferd.  Wolf  et  HoUand).  —  Mélanges. 
P.  100-108.  E.  Levy,  Zmn  Texte  von  Hobys  Aiisgabe  des  Guiraitt  d'Espanha. 
Nombreuses  corrections  (cf.  Romania,  XLIV,  319).  —  P.  109.  L.  Spitzer, 
Kors.  ghjaniberluccu,  jamberluccu  «  tonto,  dappoco».  L'auteur  cherche  à 
établir  un  rapport  de  sens  avec  giamberluco,  «  lunga  e  larga  veste  di  panna 
che  usavano  i  nostre  vecchi  per  ripararsi  dal  freddo,  e  che  ora  più  non  s'accos- 
tuma  »  (Boerio),  mot  d'origine  turque,  voir  Meyer-Lûbke,  n'^  4571,  Jag- 
MURLYK.  —  P.  110.  Le  même,  Zu  fr^.  omelette  «  Eierkuchen  ».  — 
P.  III.  J.  Brùch,  Sp.  nava  und  lat.  novalis.  Écartant  l'hypothèse  d'une 
origine  celtique,  l'auteur  rattache  l'espagnol  nava,  «  campo  elevado  y  raso,  y 
también  rodeado  de  bosque  »,  dont  le  radical  se  retrouve  dans  de  nombreux 
noms  de  lieu,  au  latin  novus,  novalis,  «  terrain  nouvellement  défriché  », 
et  clierche  à  établir,  par  divers  exemples  d'un  développement  analogue,  la 
possibilité  d'un  passage  de  0  à  fl.  —  P.  11 3-1 5.  O.  Schultz-Gora,  Par 
impossible.  Ce  semble  être  à  l'origine  un  terme  de  scolastique  :  saint  Tho- 
mas d'Aquin  écrit  une  fois  per  impossibile.  M.  Schultz-Gora  signale  la  forma- 
tion analogique  par  extraordinaire  qui  ne  figure  pas  dans  les  dictionnaires, 
mais  a  été  enregistrée  dans  le  complément  de  la  Franiôsische  Gramiuatik  de 
Plattner.  Il  aurait  pu  ajouter  que  cette  expression  est  tout  à  fait  courante 
dans  la  langue  parlée.  —  Comptes  rendus.  P.  126.  Eifriede  Jacoby,  Zur 
Geschichte  des  IVandels  von  lat.  ù  ^ti  y  im  Galloromanischen  (E.  Gamillscheg  : 
malgré  toute  la  bonne  volonté  de  l'auteur,  on  ne  peut  dire  que  son  travail 
marque  un  progrès  de  nos  connaissances).  —  P.  130-32.  Leonardo  Olschki, 


PHRIODIQ.UES  4^^ 

Paris  ttach  den  altfraiiiôsischeii  iiationahn  Epeii  (Topographie,  Stadlgeschiclile 
und  lokdle  Sagen)  ;  Der  idéale  Mitlelpinikt  Fraiikreichs  im  Mittelalter  in  Wirk- 
licbkeit  und  Dichliing  (E.  Winkler).  —  P.  136-40.  Margarete  Miltschinsky, 
Der  Ausdruck  des  kon^essiven  Gedankens  in  den  ail  nord  italienischcn  Miuuiarten 
nebst  einem  Anhanj^  das  Pravenialisclie  betreffeiui,  Beilieft  62  de  la  ZeitscJiriJt 
fïir  romanisdie  PInlologie  (B.  Wiese,  remarques  de  détail  ;  cf.  Koinania,  XLVII, 
627).  —  P.  207-216.  H.  Jarnik,  /i(r  Interprétation  von  I.  Creangas  Harap 
Alb  (à  suivre).  —  Mélanges.  P.  250.  Baist,  Fer  iiud  for.  Polémique  contre 
Brali,  Lat.  foris  foras  iin  Galioronianisclien  (diss.  Berlin,  1918).  —  P.  232 
53.  Altfran^.  estre  don  mains.  —  Comptes  rendus.  P.  256.  J.  Haas, 
Frani^osiscbe  Syntax  (Fr.  Strohmeyer  :  l'auteur  possède  son  sujet  à  merveille, 
il  a  des  vues  personnelles  qui  sont  souvent  opposées  à  la  doctrine  consacrée 
de  l'école  de  Tobler).  —  P.  265.  A.  Strempel,  Giraut  de  Saliniiac,  ein  proven- 
-aliscber  Trohador  (d'importantes  corrections  par  le  critique,  E.  Levy).  — 
P.  267.  H.  Stiefel,  Die  ilalienische  Ten:^one  des  XIII.  Jahrbunderls  und  ibr 
l'erbâltnis  ^ur  prove)i:^aliscbe)i  Ten;one,  Romanisliscbe  Arbeiten',  herausgegeben 
V.  C.  Voretzch,  V  (A.  Pillet  :  l'auteur  a  traité  ce  sujet  attrayant  avec  compé- 
tence, malgré  quelques  défaillances  de  détail).  —  P.  273-5.  Textes  catalans 
avec  leur  transcription  pbonètique,  précédés  d'un  aperçu  sur  les  sons  du  catalan, 
par  J.  Arteaga  Pereira,  ordenals  i  publicats  pcr  Père  Barnils,  Biblioteca  filo- 
logica  de  V Institut  de  la  Llengua  Catalana,  V  (Fr.  Krùger).  —  Dans  la 
chronique,  p.  276,  A.  Tobler,  Altfrdn::;osisches  IVôrterbuch,  IV  ;  —  p.  277, 
H.  Sûssmilch,  Die  Lateiniscbe  Fagantenpoesie  des  12.  und  i^.  Jabrbunderts  als 
Kuhurerscheinung,  Beitrâge  ::^ur  Kulturgescbicbte  des  Mittelalters  und  der  Renais- 
sance, hg.  von  \V.  Goetz,  XXV  ;  —  E.  Brall,  Lat.  foris,  foras  im  Galloro- 
manischen  {be:onders  ini  Fran::^ôsisclmi)  ;  —  p.  278,  W.  Mulertt,  Laissenver- 
bindung  und  Laissemviderbolung  in  den  Chansons  de  geste  (cf.  Ronumia,  XLVII, 
149)  ;  —  K.  Christ,  Die  altfran:^ôsischen  Haiulschriften  der  Palatina  (cf.  Ronia- 
nia,  XLVI,  150),  p.  279,  Fr.  Gennrich,  Musikwissenschaft  und  romanische 
Philologie  (l'interprétation  des  notations  musicales  anciennes  est  aujourd'hui 
arrivée  à  un  degré  de  certitude  suffisante  pou*  que  l'étude  des  mélodies 
puisse  prêter  un  concours  efficace  à  l'étude  des  textes  lyriques)  ;  —  C.  Collin, 
Etude  sur  le  développement  du  suffixe  -a ta  dans  les  langues  romanes,  spécialement 
au  point  de  vue  du  français  ;  —  p.  282,  A.  Kolsen,  Dichlungen  der  Trobadors, 
III;  —  p.  283,  W.  Meyer-Lùbke,  Romanische  Kamenstudien,  II.  Weitere 
Beitrâge  :;^ur  Kenntnis  der  altportugiesischen  Namcn  ;  —  p.  284,  C.  Collin,  A 
bibliographical  guide  to  sematology. 

Arthur  LÂkgiors. 

Le  Moyen  Age.  —  2^  série  t.  XVIII  (1914).  —  Mémoires.  P.  39-42. 
Etienne  Clouzot,Lé5  nombres  cardinaux  dans  la  toponymie.  —  P.  93-1 19.  M.Wil- 
motte,  Observations  sur  le  Roman  de  Troie.  —  Comptes  rendus  :  p.  64,  Louis 
Reynaud,  Les  origines  de  F  influence  française  en  Allemagne,  étude  sur  Fbistoire 


4  62  PÉRIODIQUES 

comparée  de  ja  civilisation  en  France  et  en  Alleiiiacrne  pendant  la  période précotn- 
toise(çso-i  I  ^6)y  t.  I  (J.  Billioud);  —  p.  79,  Cartiilairede  V  Université  de  Mont- 
pellier, t.  II  ;  J.   Calmette,  Inventaire  des  Archives  anciennes  de  la  Faculté  de 
Médecine  et  Supplément  au  tome  I  du  Cartulaire  de  l'Université  de  Montpellier 
(11S1-1400)  avec  une   introduction  (E.    Martin   Chabot)  ;    —  p.    82,  Mgr 
A.  Devaux    Comptes  consulaires  de  Grenoble  en    langue  vulgaire  (i^^S-i ^40) 
(J.  Ch.  Roman)  ;  —  p.  84,  R.  van  Wacfelghem,  L'olnluaire  de  Vahbaye  de  Pré- 
mont  ré  (XI h  s.  ms.  5?  de  Soissons)  (Paul  Deschamps)  ;  —  p.  1 54,  Pierre  Cham- 
pion, François  Villon,  sa  vie  et  son  temps  (Ch.  Petit  Dutaillis)  ;  —  p.  165,  L. 
Halphen  et   R.    Poupardin,    Chroniques   des  conitcs  d'Anjou    et  des   Seigneurs 
d'Avihoise  (Paul   Roussier);   —   p.    168,    H.   Grôhler,    Ueher    Ursprung   und 
Bedeutung  der  Jraniosischen  Ortsnamen,  I  'l'heil  :  Ligurische,iberische,phoniiische, 
griechische,  gallische,  lateinische  Kamen  (E.  Clouzot)  ;  —  p.  261,  F.  Fleischer, 
Studien   ^ur  Sprachgeographie  dn-  Gascogne  (G.  Lavergne)  ;   —  p.  263,  R. 
Fawtier,   La  vie  de  saint  Samson  (R.  Latouche);  — p.  271,   Les  classiques 
fiançais  du  Moyen  Age  :  Les   chansons  de  Colin  Muset  éditées  par  J.  Bédier  ; 
Huou  le  Roi,  Le  Vair  Palefroi  avec  deux  versions  de  la  Maie  Honte  par  Htion 
de  Cambrai,  fablcaux  du  Xllh  s.   édités  par  A.   Langfors  ;  Les  chansons  de 
Guillaume  IX,  duc  d'Aquitaine  éditées  par  A.  Jeanroy  (G.  Huet)  ;  —  p.  378, 
E.  J.  Haslinghuis,  De  Duivel  in  het  drama  der  middeleeutven  (G.  Huet);  — 
p. 380,  G.  Schoepperle,  Tristan  and  Isolt,  a  study  oj  the  sources  of  the  rotnance 
(G.  Huet);  —    p.    383,  F.    Landsberger,    Der  St   Gallcr  Folchart-Psalter, 
eine  Initialenstudie  (A.  Boiaet)  ;  —  p.  388,  A.  Martin,  Mittelalterliche  IVelt- 
und  Lebensanschauung  im  Spiegel  der  Schriften  Coluccio  Sahitatis  (M.   Dieter- 
len)  ;  —  p.  391,  A.  Hilka,  Neue  Beitraege  :(ur  Eriaehltmgslitteratur  des  Mitte- 
lalters  (die  Conipilafio  Singidaris  Exeviplorum  des  Hs.  Tours  468  ergaen^l  durch 
eine  Schwesterhandschrift  Bern  ô/ç)  (M.  Dieterlen)  ; —  p.  39.3,  J.  L.  Weston, 
Jhe  Chief  Middle  english  Poets  (M.  Borodine)  ;  —  p.  396,  T.  J.  A.  Scheepstra, 
Van   den  Heiligen   Drien  Coninghen  (G.    Huet).    —  Chroniques  bibliogra- 
phiques :  p.  87,  W.  O.  Farnoworth,  Uncleand  Nephew  in  the  old  french  Chan- 
sons de  geste,  a  study  in  themsurvival  of  matriarchy  (G.  Lavergne)  ;  —  p.  89, 
M.  Babut,  Saint  Martin  de  Tours  (A.  Dufourcq);  —  p.  90,   Miss  Weston, 
The  quest  of  Holy  Grail  (G.  Huet)  ;  —  p.  90,  H.  Bailey,  The  lest  language  of 
symbolism,  an  inquiry   inlo  the  origin   of  certain  letters,  luords,  names,  fairy- 
tales,  folklore  and  mythologies  (J.  Lavergne);  —  P-  91,  W.  W.  Lawrence, 
Médiéval  story  and  the  beginnings  oJ  the  social  ideals  of  english  speakino  people 
(G.  Huisman);  — p.  179,  Le  livre  des  fuges,  les  cinq  textes  de  la  version  fran- 
çaise faite  aîi  XI I^  s.  pour   les   Chevaliers  du   Temple  publiés  par  le  tiiarquis 
d'Albon  (M.  P.);  — p.  184,  Dom  G.  Morin,  Eludes,  textes,  découvertes,  contri- 
butions à  la  littérature  et  à  V  histoire  des  dou:(e  premiers  siècles,  t.  I  (H.  Labrosse); 
—  p.  283,  Sprogets  Forandring  bearbydet  af  Lis  Jacobson  ejter  Axll  Kock.  Ont 
spràkets  foran  iring  (G.  Huet  :  aperçu  des  lois  qui  régissent  la  transformation 
du  langage);  — p.  412,  Classiques  français  du  Moyen  Age  :  Ph.  de  Novare, 


PÉRIODIQ.UES  .163 

Mémoiri's  édités  par  Ch.  Kohler  ;  Les  Poésies  de  Peire  Vidal  éditées  par  J. 
Anglade  ;  Beroul,  Le  roman  de  Tristan  édité  par  E.  Muret;  Huon  le  roi  de 
Cambrai,  Œuvres  éditées  par  A.  Lângfors  (G.  Huet). 

2e  rérie,  t.  XIX  (1915-1916).  —  Mémoires.  P.  175-233.  A.  Guesnon, 
Allant  de  la  Halle  et  le  jeu  de  la  Fetiillée  [«  La  constatation  produite  à  l'enquête 
nous  autorise  à  conclure  qu'Adam  de  la  Halle  ne  saurait  être  l'auteur  du 
Jeu  de  la  Feitillée,  et  qu'il  est  au  contraire  le  sujet  principal  de  cette  pièce,  où 
lui  et  les  siens,  sa  clergie,  son  pui  d'amour,  ses  amis,  son  protecteur  sont 
offerts  en  pâture  à  la  malignité  publique  sous  la  plume  railleuse  d'un  adversaire 
anonyme  «.Voir  ci-dessus,  p.  279.] —  P.  254-49.  G.  Huet,  Notes  d'histoire  lit- 
téraire [Le  témoignage  de  Wace  sur  les  «  fables  »  arthuriennes].  —  Comptes 
Rendus,  p.  58,  A.  Lângfors, //t<OH  le  Roi  de  Cfl/w/'ra/,  Œiar^;^  [Classiques  fran- 
çais du  Moyen  Age]  ;  V Histoire  de  Fauvain,  reproduction  phototypique  de  40 
dessins  du  ms.  fr.  571  de  la  Bibl.  nat.  (xive  s.)  précédée  d'une  introduction  et 
du  texte  critique  des  légendes  de  Raoul  Le  Petit  [A.  Guesnon];  —  p.  87, 
Lucien  Poulet,  Le  Roman  de  Renard  [G.  Huet  :  remarquables  facultés  de 
critique  et  de  discernement]  ;  —  p.  269,  L'Entrée  d'Espagne  publiée  par 
Antoine  Thomas  (G.  Huet)  ;  —  p.  400,  A.  Lângfors,  Notice  du  manuscrit 
français  1248^  de  la  Bibliotljcque  Nationale  (A.  Guesnon).  —  Chroniques 
bibliographiques  :  p.  94,  G.  Wallerand,  Les  œuvres  de  Siger  de  Courtrai,  étude 
critique  et  textes  inédits  (H.  Labrosse)  ;  —  p.  295,  Gormont  et  Isembart 
publié  par  A.  Bayot  ;  Les  Chansons  de  Jaujré  Riidel  publiées  par  A.  Jeanroy 
(G.  Huet). 

2«  série,  t.  XX  (1917-1918).  —  Mémoires.  P.  44-52,  148-67  et  366-74. 
G.  Huet,  Notes  d'histoire  littéraire  (IL  Le  roman  d'Apulée  était-il  connu 
au  Moyen  Age  ?  ;  III.  La  danse  macabre  ;  IV.  Le  Pèlerinage  de  Charlemagne 
et  un  récit  de  Saxo  Grammaticus.  —  P.  221-58,  Eugène  Anitckhof,  L'Es- 
thétique au  Moyen  Age.  —  Comptes  rendus  :  p.  184,  M.  Valois,  Jacques 
Duése,  pape  sous  le  nom  de  Jean  XXH  (G.  Mollat)  ;  —  p.  195,  Clovis  Brunel, 
Documents  lins[uistiques  du  Gévaudan  (A.  Jeanroy)  ;  —  p.  507,  Carlo  Gior- 
dano,  Alexandreis,  poema  di  Gautier  de  Chatillon  (G.  Huet);  —  p.  579,  Les 
Incipit  des  poèmes  français  antérieurs  au  XVI^s.  Répertoire  bibliographique 
établi  à  l'aide  des  notes  de  M.  Paul  Mever,  par  Arthur  Lângfors  (G.  Huet)  ; 
—  p.  381,  J.  J.  Salverda  de  Grave,  De  Troubadours  (G.  Huet)  ;  —  p.  382,  M. 
Wilmotte,  Le  Français  a  la  tète  épique  (G.  Huet).  —  Chroniques  biblio- 
graphiques :  p.  211,  H.  Cochin,  Traduction  de  la  Vita  Nuova  dé  Dante 
2e  édit.  (L.  A.);  —  219,  Les  Classiques  français  du  Moyen  Age  :  Bertran  de 
Marseille,  La  vie  de  sainte  Eniniie  poème  provençal  du  xiii«  s.  édité  par 
Clovis  Brunel  ;  Bibliographie  sommaire  des  Chansonniers  provençaux  par  A. 
Jeanroy  ;  —  p.  389,  J.  Miret  y  Sans,  Antics  documents  de  llengiia  catalana 
(P.  D.)  ;  —  p.  390,  S.  Fausier,  Metrical  romances  in  thc  Philippines  (G.  Huet). 

Paul  Lesourd. 


.|6.(  PÉRIODIQUES 

RoMANiscHE  FoRSCHUNGEN,  XXXIV  (191)).  — P.  1.  Cil.  B.  Lewis,  Dif 
iillfran^ôsischen  Prosaversioiien  des  AppoUoiiiiis-Ronians  (d.  Roiiiauia,  XLIII, 
44 j).  _  p.  278.  John  D.  Fitz-Gerald  et  Leora  A.  Fitz-Gerald,  Lope  de 
Veca  :  Noi'flas  a  ]a Sei'iorit  Marcia  Leouarda.  —  P.  468.  G.  Baist,  l.  Spanisch 
-uz  und  uzo.  Rectification  de  l'étude  de  M.  Meyer-Lùbke  dans  la  Gramuiairc 
des  langues  romanes,  II,  §  418.  2.  Fretté.  Note  additionnelle  à  un  article 
delà  Zeitschrift  fur  romanische  Phihh-^ic,  XXIII,  536.  —  P.  470.  L.  Meyer, 
Untersuchungen  ilher  die  Sprache  von  Einfisch  ini  i]  .  Jahrbuinh'ii.  Etude  sur  la 
langue  du  Val  d'Anniviers (canton  de  Vaud),  d'après  un  registre  comprenant 
les  années  1298-1514.  —  P.  653.  M.  Lôpelmann,  Il  dilettcuoJe  Essami)ie  de' 
Guidoni,  Furfanti  à  Calchi,  altrainente  delti  Guilli  nelle  Carceri  di  Ponte  Sisto 
di  Ronia  ne]  i S^S.  Con  la  cognitione  délia  lingua  furbesca  à  ~e7-ga  commune  à 
lutti  loro.  Ein  Beitrag  :^ur  Kenntnis  der  ilalienischen  Gaunersprache  im  16. 
Jahihundert  (nach einer  Handschri/t  der  Berliner  Kgl.  Bihliothek  ;  Ms.  ital .  fol. 
JJ-  fo.  6 46'' -6^']'''').  —  P.  663-680  et  905-920.  Bibliographie  der  Romanischen 
Forschungen,\ugleich  10.  Ver:^eichnis  der  fi'ir  den  Kritischen  Jahreshericht  iiher 
die  Fortschritte  der  romanischen  Philologie  eingelieferten  Rt:(^ensionsexeniplare. 
Cette  bibliographie  va  jusqu'à  janvier  1913.  —  P.  878-904.  A.  Andrae, 
Fran:^6sische  Belege  :(u  IVanderanckdoten  und  anekdolenhaften  Er'^cihlungen.  L'au- 
teur a  dépouillé  le  Dictionnaire  d'anecdotes,  historiettes,  bons  mots,  naïvetés, 
reparties  (Paris,  1768)  et  quelques  autres  recueils  et  donne  de  nouvelles 
références . 

Arthur  LÂNGroRS. 

Zeitschrift  fur  romanusche  Philologie,  XLl,  1-2  (1921).  —  Ce  fiis- 
cicule  double  est  constitué  par  un  recueil  jubilaire  dédié  à  M.  Wilhelm  Meyer- 
Lùbke  comme  «  Freundesgrusz  in  schwerer  Zeit  "à  l'occasion  de  son  soixan- 
tième anniversaire,  le  30  janvier  1921  ;  en  tête  est  placé  un  bon  portrait 
du  professeur  de  Bonn.  —  P.  i.  Ph.  Aug.  Becker,  dénient  Marols  Estreines 
aux  Dames  de  la  Court  (1^41).  Édition  commentée  d'après  un  exemplaire 
de  l'impression  originale  de  Jehan  Dupré.  Cf.  additions,  p.  257.  —  P.  15. 
J.  Bruch,  Sech,  Zeiter,  Mantel.  Le  point  de  départ  de  cette  note  est  l'affirma- 
tion, contre  M.  Mever-Lùbke  REfV  7764,  de  l'identité  de  l'a. h. ail.  seh  et  du 
béarn.  sege,  ptg.  sega,  etc.  <  sec  a  ;  cette  affirmation  serait  contredite  par  le 
manque  de  continuité  géographique  de  l'aire  romane  et  de  l'aire  germanique, 
s'il  n'y  avait  pas  d'autre  exemple  analogue  :  M.  Br.  écarte  le  cas  de 
l'ail.  :(elter  =  lat.  thieldo  «  espèce  de  cheval  »,  ce  dernier  n'étant  pas  néces- 
sairement hispanique,  mais  plutôt  germanique  d'origine,  et  le  cas  de  l'ail. 
jnantel  =  lat.  mantellum,  ce  dernier  étant  sans  doute  en  latin  un  emprunt 
celtique  ;  mais  il  reste  laurex  «  lapin  »  >  portg.  loura  «  trou  de  lapin  », 
lonrgùo  «  espèce  de  rongeur  »,  et  a.  ht.  ail.  lôrihhîn.  Laurex  et  seca 
auraient  été  empruntés  par  les  soldats  germains  au  service  de  Rome  canton- 
nés dans  le  nord-ouest  de  la  péninsule  ibérique   et  rapportés  de  là  en  pays 


PÉRIODIQUES  465 

germanique.  —  P.  20.  J.  Brùch,  Lut.  Feminina  auf-  a  ah  gertn.  Mashilina, 
uttiî  Xeiitra.  —  P.  34.  K.  v.  Ettmayer,  Das  u'estladinische  Passivum,  abgeseben 
von  deu  passiven  Umschreibungen  durcb  das  Reflexivum,  homo,  unus,  iind  die  ;. 
PI.  ih-t.  Emploi,  extension  et  histoire  des  types  est  cantatus  et  venit  cautatus. 
P.  57.  E.  Ganiillscheg,  Zur  Kritik  des  Cantar  de  niio  Cid.  —  P.  70.  E.  Herzog, 
Rum.  -andrii.  Ce  suffixe,  d'emploi  peu  étendu  et  qui  n'ajoute  guère  aux 
mots  qu'une  nuance  caritative,  est  pour  M.  H.,  comme  pour  Cihac  et  pour 
M.  Puçcariu,  d'origine  grecque,  mais  il  se  serait  constitué  dans  des  conditions 
particulières  que  M.  H.  rapproche  de  celles  des  sufF.  franc.  -aJd,  -ard  :  le 
roum.  a  côte  à  côte  pour  les  prénoms  la  forme  longue  et  de  nombreuses 
formes  courtes  ;  il  a  de  même  Alexe  à  côté  de  Alexandru  ;  il  aurait  fait  sur 
ce  modèle  feciorandru,  etc.,  comme  forme  pleine  defecior,  etc.  —  P.  76. 
S.  Puçcariu,  Dt-r  lu-  Genetiv  iiii  Rinnànischen.  Le  roumain  ancien  coniuit  la 
tournure  casa  lu  Petru  conservée  en  istro-roumain  et  partiellement  en 
méglénite.  On  l'a  expliquée  par  une  modification  en  position  atone  de  l'ar- 
ticle lui.  M.  P.  y  voit  un  reste  du  cas  direct  avec  article  préposé  lu  om 
employé  pour  l'expression  du  génitif  comme  dans  l'anc.  fr.  li  fil^  le  rei.  — 
P.  13.  E.  Richter,  Beitràge  :(nr  proven:(alischen  Gratntnatik.  Additions  et 
corrections  au  récent  exposé  de  la  phonétique  provençale  de  C.  Appel  (cf. 
ci-dessus,  p.  315),  notamment  sur  la  prononciation  de  -u.  —  P.  96. 
A.  Risop,  Der  Wandel  von  m'' aine  :^ii  mon  aine  und  Venvandtes .  —  P.  m. 
M.  Rosier,  Der  Londoner  Put.  Notice  sur  les  statuts  du  Puy  de  Londres 
conservés  dans  le  Liber  Custmnarum  (Rer.  Brit.  Scr.,  XII^,  éd.  Riley)  ;  le 
texte  intitulé  Lay^fe  de  Pui  est  de  la  fin  du  xiiie  s.  et  rédigé  en  français.  — 
P.  117.  Fr.  Schûrr,  Sprageschichtlich  sprachgeographische  Studieu,  I  :  Die  -u 
Perfekta  im  Rutniiiiischen  und  Alffran~dsiscben  ;  —  aqua,  pancu  m  ;  —  iior- 
dostfraniosische  Reaktionshilduugen.  Intéressant  essai  pour  déterminer  la  part 
de  l'évolution  phonétique  et  des  réactions  contre  l'homonymie  dans  la  for- 
mation des  parfaits  faibles  en-».  —  P.  145.  O.  Schultz-Gora,  Eine  Stelle 
in  Gavaudans  Kreuified  (Gr.  1J4,  10).  [Il  s'agit  de  la  chanson  de  croisade 
imprimée  en  dernier  lieu  ici  (XXXIV,  534).  Le  «  cousin  »  du  roi  de  France 
mentionné  au  v.  29  serait  Henri  II  de  Champagne,  mort  le  10  sept.  1197, 
ce  qui  forcerait  à  rapporter  la  pièce  aux  événements  de  11 95  ;  c'était  l'opi- 
nion de  Diez,  reprise  récemment  par  A.  Cartellieri.  Je  n'insiste  pas  sur  ks 
objections  qu'on  y  peut  faire,  M.  Sch  -G.  les  ayant  lui-même  indiquées.  11 
s'élève  une  fois  de  plus  contre  la  mode  (qui  pourtant  nous  est  venue  de  son 
pays)  des  traductions  ;  le  procédé  peut  être  mal  employé,  mais  on  ne  saurait 
évidemment  rien  trouver  de  mieux  pour  éclairer  le  lecteur  sur  la  pensée  de 
l'éditeur  et,  par  conséquent,  faciliter  la  tâche  de  la  critique.  —  A.  J.]  — 
P.  147.  P.  Skok,  Beitràge  ^ur  Kunde  dès  ronianischen  Elementes  im  Serbokroa- 
tischen.  —  P.  153.  H.  Sperber,  Maxima  und  Mini  ma  im  Wirken  der 
spraclrveràndernden  Krâfte.  Remarques  sur  les  innovations  lexicales  de  carac- 
tère affectif.  —  P.  161.  L.  Spitzer,  Fran:^ôsische  Etymologien.  Ft.  fringuer, 
Romania,  XLVIII.  30 


^66  PF.lUODIQ.UES 

fri>i(^at:t,  pèhin  «  civil  »,  enchifrené,  bafouer,  courtier,  trimer.  —  P.  176.  A.  Stim 
ning,  Bemerkungcn  ;iuni  Text  der  «  Destruction  de  Rome  ».  —  P.  185.  W.  v. 
Wartburg,  Alhus  und  seine  Familie  inFrankreich.  Spécimens  Ju  dictionnaire 
étymologique  français  dont  l'auteur  a  commencé  la  publication.  — P.  193. 
E.  Winklcr,  Arturiana.  i.  René  von  Anjou  und  die  Slurmquelle  in  «  Lmven- 
ritter  »  ;  —  2.  Die  Quellen  der  La)iielot-Er:^àbliingen  der  «  Cento  novelle 
antiche  ».  —  P.  210.  A.  Zauner,  C  im  Autant  der  Mittetsilbe  der  Proparoxytona 
im  Fran:(psischen.  De  l'examen  minutieux  des  formes  françaises  et  proven- 
çales deacinus,  gracilis,  acer,  facere,  placer  e,  vincere,  etc.,  M.  Z. 
conclut  que  la  syncope  de  la  posttonique  a  dû  se  produire  ici  après  l'assibila- 
tion  du  c  intervocal  :  les  formes  qui  contredisent  cette  explication  sont  des 
formes  verbales  reconstruites  analogiquement  de  bonne  heure.  —  P.  219. 
C.  Appel,  Tristan  bei  Cercamon  ?  [Il  s'agit  ici  des  v.  37-8  de  la  pièce  V  de 
l'édition  Dejeanne  (Annales  du  Midi,  XVII,  48  ;  cf.  mon  édition,  n°  IV). 
M.  A.  montre  d'abord  les  difficultés  soulevées  par  l'interprétation  de  l'édi- 
teur et  propose  de  comprendre  :  ce  spectacle  m'inspire  «  les  sentiments 
de  Tristan  »,  c.-à-d.  de  la  répulsion  à  l'égard  des  femmes  qui  partagent 
leurs  faveurs.  La  difficulté  chronologique  ne  me  paraît  pas  très  grave  ;  mais 
les  sentiments  en  question  que  le  délicat  Chrétien  prête  à  une  de  ses  héroïnes, 
ont-ils  jamais  été  attribués  à  Tristan  et  surtout  pouvaient-ils  l'être  à  une 
époque  aussi  ancienne  ?  De  plus  la  restitution  du  v.  39  (Se  Dieus...  ?)  ne 
me  paraît  pas  s'accorder  avec  le  contexte,  parce  qu'on  attendrait  une  propo- 
sition positive  :  «  Si  Dieu  a  créé  une  pareille  créature  »,  et  par  le  dernier  vers 
le  poète  veut  sûrement  désigner  une  contemporaine.  En  somme,  si  l'allusion 
à  Tristan  est  plausible,  le  texte,  évidemment  corrompu,  reste  fort  obscur.  — 
A.J.J.  —  P.  228.  N.  Jokl,  Vulgàrlateinisches  im  Albanischen.  Le  titre  est 
peut-être  un  peu  général  pour  cette  note  consacrée  à  un  groupe  unique  de 
mots,  mais  la  note  est  elle-même  fort  intéressante.  L'albanais,  le  roumain  et 
le  serbocroate  possèdent  pour  désigner  diverses  espèces  de  serpents  des  mots 
évidemment  apparentés,  alb.  hoh  et  biilar,  roum.  bàldur  «  dragon  »,  s.-cr. 
blavor,  etc.  G.  Meyer  avait  essayé  de  rattacher  ces  mots  au  lat.  belua,  mais 
son  hypothèse  se  heurtait  à  des  difficultés  phonétiques  assez  graves.  M.  J. 
part  d'un  autre  mot  latin,  attesté  dans  une  glose  du  Cod.  Amplonianus, 
bolea  :=  salamaudra.  Mais  boleane  peut  pas  expliquer  lè^del'alb.  boh, 
dont  rendrait  fort  bien  compte  une  forme  *bola.  M.  J.  suppose  donc  que 
bolea  n'est  qu'une  dérivation  (cf.  blattea  de  blatta)  d'un  vulgaire *bol a; 
celui-ci  à  son  tour  ne  serait  qu'une  déformation  phonétique  provinciale 
(illyricnne  ?)  de  boua,  autre  forme  bien  connue  de  boa.  Quant  à  bular,  et 
aux  formes  roumaine  et  serbo-croate,  M.  J.  les  explique  par  une  composi- 
tion *bola  vora,  réduction  de  bola  v orans.  —  P.  234.  A.  Hilka,  Z)/« 
Berliner  Bruchstucke  der  dites ten  italienischen  i<.  Historia  de  praetiis  ».  Seize 
feuillets  du  xiv*  ou  peut-être  delà  fin  duxiiies.  (Berlin,  Staatsbibliothek, ms. 
ital.  quart  33),  publiés  avec    introduction   et  texte  latin  correspondant.    — 


PÉRIODIQUES  467 

P.  252.  H.  Schuchardt,  Ecke,  JVinkeL  Le  point  de  départ  de  cette  note  est 
une  remarque  de  M.  Gamillscheg  (Zeitscb.,XL,  5 14)  qui  pense  que  le  latin 
cornu  a  dû  être  influencé  parle  francique  boni  pour  prendre  en  gallo-roman 
le  sens  de  «  angle,  coin  »,  les  deux  idées  de  ro/«t'  et  de  coin  n'étant  pas  des 
idées  voisines.  M.  Sch.  montre  que  le  passage  de  cornu  au  sens  de  «  coin  » 
est  attesté  en  roman  en  deliors  du  domaine  probable  des  influences  franciques 
et  que  l'arabe  présente  un  état  sémantique  analogue.  Mais  on  notera  surtout 
ses  remarques  sur  la  variété  des  expressions  servant  à  désigner!'  «  angle  »,  qui, 
suivant  qu'on  le  considère  du  dedans  ou  du  dehors,  est  concave  ou  convexe 
et  éveille  par  suite  des  images  fort  diverses. 

5  (1921).  —  P.  259.  G.  Rohlfs  Zur  Eriniiening  au  Heinrkh  Morf  (1854 
(1921),  avec  un  portrait.  —  P.  264.  P.  Hoghcxg^  Seltene  Worter  und  Redeii- 
sarten  in  Utikrengadin.  —  P.  289.  F.  Gennrich,  Die  beiden  neueskn  BihUogra- 
phien  alt/raniôsischer  und  altprovcn:;^alischer  Lieder ,  [Il  s'agit  ici  des  deux  petits 
manuels  que  j'ai  publiés  dans  la  collection  des  Classiques  français  (nos  16^  ig), 
surtout  de  la  Bibliographie  des  chansonniers  français  à  laquelle  est  consacré 
presque  tout  l'article.  Nombreuses  et  précieuses  rectifications  et  additions  met- 
tant l'ouvrage  à  jour  jusqu'en  1921.  L'auteur  est  d'avis  que  j'aurais  dû  y  com- 
prendre les  motets  et  les  formes  lyriques  antérieures  à  1350.  Liste  des  mss. 
contenant  les  chansons  de  Gautier 'de  Coinci  (p.  316),  des  mss.  d'œuvres 
diverses  contenant  des  chansons  (p.  319),  liste  générale  (p.  339).  M.  G.  a 
évidemment  réuni  les  matériaux  d'une  Bibliographie  telle  qu'il  la  comprend 
et  dont  la  publication  est  très  souhaitable.  —  A.  J.) 

Mélanges.  — P.  547.  H.  Schuchardt,  i.  Rom.  bafa  =  ilal.  ah  Scbwiile  ; 
2.  iv-fl;/:^;.  cibaudièré  ;  3.  Siidrom.  coca  Kiichen  :  4.  Lat.  eschara;  5.  span  ; 
j  polaina  !  ;  6.  Sard.  tirriôlu  ;  7.  Tormentum,  turbo. —  P.  351.  L.  Spitzer, 
Fr;;.  bègue  stottenid.  —  P.  354.  G.  Rohlfs,  Fran^.  biche,  ital.  biscia,  etc.  Cf. 
ci-dessus  p.  270.  —  P.  355,  L.  Spitzer,  Zii  Kolsen,  Dicbtungen  der  Trobadors, 
III;  p.  361,  Z«  Kolsen,  Zzuei  proi'en:^aliscbe  Sirventese  nebst  einer  An^^ahl 
Ein:^elstrophen  ;  p.  365.  Zii  Kolsen  s  «  AUproven:^alisches  >■>  [Longue  série  de 
rectifications,  avec  rapprochements  très  instructifs,  aux  interprétations  de 
M.  Kolsen.  —  A.  J.]. 

Comptes  rendus.  —  P.  364.  E.  Lerch,  Die  Verivenduiig  des  ronianischen 
Futurums  als  Ausdruck  eines  sittlichen  SolknsÇW.  v.  Wartburg.) —  P.  370. 
K.  Sneyders  de  Vogel,  Syntaxe  historique  du  français  (E.  Gamillscheg;  cf. 
Remania,  XLVI,  158). 

M.  R. 

Bibliothèque  DE  l'École  DES  CH.\RTES,  t.  LXXXI  (1920). —  P.  $9-75. 
Charles  Samaran,  La  fausse  «  feanne  d'Arc  »  dti  Musée  de  Versailles.  L'inscrip- 
tion en  partie  eff"acée  qui  se  voit  au  bas  de  cette  peinture  du  xv^  s.  et  où 
l'on  a  prétendu  trouver  le  nom  de  la  Pucelle,  «  est  une  invocation  proven- 
çale ou  catalane  à  la  mère  de  Dieu  »  (lire  :  «  [gloriosa]  Vergis  [Mjarya  de 


^68  PÉRIODIQUES 

humellitat  »  et  non  :  «  ...gis  ...arva  Jehane  Darc  ».)  D'autres  observations 
complémentaires  permettent  à  l'auteur  d'affirmer  qu'  «  il  est  impossible  de 
tenir  la  peinture  de  Versailles  pour  une  représentation  contemporaine  de 
Jeanne  d'Arc  et  pour  un  témoignage  du  culte  dont  elle  fut  l'objet.  11  ne  faut 
pas  y  chercher  autre  chose  qu'un  petit  tableau  de  piété  exécuté  en  l'honneur 
de  la  Vierge,  de  saint  Michel  et  de  saint  Georges,  et  placé  dans  un  sanctuaire 
dédié  à  Noire-Dame  de  l'Humilité  ».  Et  voilà  résolu,  un  problème  sur 
lequel,  de  Quicherat  à  M.  Anatole  France,  on  a  discuté  pendant  cinquante 
ans.  —  P.  305-19.  G.  Huet.  Les  rédactions  de  la  «  Scala  Celi  ».  Cf.  un 
article  du  même  auteur  sur  le  même  sujet  au  t.  LXXVI  (191 5)  de  la  Biblio- 
thèque. La  «  Scala  Celi  »  est  un  recueil  à'exetiipla  moraux,  en  latin,  compilé 
au  xve  s.  par  le  dominicain  Jean  Gobi.  Le  texte  des  incunables  est  plus 
riche  —  en  particulier  de  phrases  entières  en  provençal —  que  celui  du  ms. 
lat.  3506  :  il  représente  bien  la  leçon  intacte  et  sans  interpolations  de 
l'œuvre.  Le  ms.  lat.  offre  de  curieux  exemples  de  mots  provençaux  latinisés 
(p.  ex.  bavastellos  =  prov.  bavastal  »  marionnette  »).  Rapports  entre  le  récit 
du  miracle  de  saint  Nicolas,  contenu  dans  ce  recueil  sous  la  rubrique  Elemo- 
syna  et  la  chanson  de  geste  de  Hervi  de  Met:{. 

Comptes  rendus.  —  P.  370-2.  H.  Hauvette,  lo  dico  seguitando.  .  (L. 
Auvray  :  acquiesce  à  la  thèse  de  l'auteur  d'après  laquelle,  contrairement  à  la 
théorie  généralement  reçue  et  récemment  encore  exposée  par  M.  Isodoro 
del  Lungo,  Dante  aurait  travaillé  dès  i  300-1  501  aux  sept  premiers  chants  de 
VEnJer.)  —  P.  375-6.  Ferran  Valls-Taberner,  Els  origeiis  dels  comtats  Je 
Pallars  i  Ribagorça,  I  part  :  La  primera  faviilia  covital  Pallaresa.  (L.  H. 
Labande  :  «  Les  chartes  éditées  ont  un  grand  intérêt  philologique  ;  leur 
langue,  un  latin  déformé,  mérite  d'être  étudiée  de  près.  »)  —  P.  376. 
Louis  Brandin,  édition  de  La  chanson  d'Aspreinont.  T.  I.  (Cl.  Brunel  :  «  on 
peut  dès  maintenant  féliciter  l'auteur  de  son  entreprise  et  exprimer  le  regret 
qu'il  n'ait  pas  résumé  dans  une  introduction  de  quelques  pages  les  résultats 
des  travaux  auxquels  il  se  contente  de  renvoyer  ».)  —  P.  376-7.  Edmond 
Faral,  édition  de  Gautier  d'Atipais  (Cl.  Brunel  :  «  Par  l'étude  de  la  langue, 
M.  Faral  est  amené  à  placer  dans  la  région  de  Beauvais-Soissons  le  lieu 
d'origine  du  poème,  mais  la  non-diphtongaison  de  Ve  de  la  finale  -eriu- 
n'est  pas  un  caractère  picard  et  elle  me  porte  à  croire  de  préférence  que  l'au- 
teur était  de  la  Haute-Normandie.  Dans  cette  recherche  M.  Faral  aurait  pu 
tirer  parti  du  vocabulaire.  Le  mot  warat,  par  exemple,  est  employé  dans  un 
pays  assez  bien  déterminé.  Le  texte  est  établi  avec  soin.  »  Quelques  correc- 
tions). —  P.  377-8.  K.  Sneyders  de  Vogel,  Syntaxe  historique  du  français. 
(Henri  Lemaître  :  Très  bon  manuel  à  l'usage  d'étudiants.  L'auteur  aurait  pu 
nsister  davantage  sur  les  modifications  qui  se  sont  produites  dans  la  langue 
au  cours  du  moyen  âge,  mentionner  par  exemple  les  survivances  de  la  décli- 
naison, celle-ci  intéressant  autant  la  syntaxe  que  la  morphologie.)  — 
P.  378-80.  Louis  Gauchat  et  Jules  Jeanjaquet,  Glossaire  des  patois  de  la  Suisse 


PÉRIODIQUES  469 

roiinuide.  Bihliooyaplùe  liitguistiqne  de  la  Suisse  romande .  (Cl.  BruncI  :  «  lîiblio- 
graphie  de  tous  points  excellente  »  et  qui  dépasse  en  utilité  son  but  immédiat. 
«  C'est  dans  les  régions  de  langue  française  ne  faisant  pas  partie  de  la 
France,  telles  la  Belgique  wallonne...  et  la  Suisse  romande  que  les  idiomes 
locaux  sont  le  mieux  étudiés.  Ce  fiiit  paraît  dû  à  la  concentration  des  efforts 
des  romanistes  de  tout  un  pays  sur  un  objet  assez  restreint  et  facilement 
accessible,  à  l'émulation  dans  les  recherches  linguistiques  entretenue  par 
l'usage  de  plusieurs  langues  dans  un  même  État  et  à  un  certain  désir  d'affir- 
mer le  dialecte  propre  à  une  nation.  ») 

P.  385-417.  Livres  nouveaux  (consacrés  spécialement  à  l'étude  du  moyen 
âge).  Bibliographie  de  403  numéros. 

T.  LXXXII  (1921).  —  P.  1 16-156.  H.  Omont,  Nouvelles  acquisitions  du 
département  des  manuscrits  de  la  Bibliothèque  Nationale  pendant  les  années  1^18- 
IÇ20.  Peu  de  manuscrits  intéressant  directement  la  philologie  ou  l'histoire 
littéraire  du  moyen  âge.  Nous  noterons  ceux-ci  :  Franc.  11 396  :  Copie  par 
M.  A.  Lângfors  du  ms.  français  ici  de  la  Bibliothèque  de  l'Ermitage  à 
Petrograd  (Roman  de  Fauvcl)  ;  Franc.  11647-11648  :  «  Histoire  de  Norman- 
die, par  Robert  Wace,  copiée  sur  le  manuscrit  du  roi  d'Anglererre  (Brit. 
Mus.  4  cxi,q),  écrit  dans  le  xiiF  s.,  en  1792  »,  par  l'abbé  G.  de  la  Rue  ;  Franc. 
11649  •  Recueil  de  traités  médicaux  de  Gui  de  Chauliac  et  de  Jean  Pissis. 
xve  s. 

Comptes  rendus.  —  P.  175-6.  Bartsch,  Chrestomatbie  de  l'ancien  français. 
12e  éd.  (H.  Lemaître).  —  P.  176-8.  A.  Jeanroy  et  A.  Lângfors,  Chansons 
satiriques  et  bachiques  du  Xllh  s.  (Cl.  Brunel  :  «  Le  livre  est  de  l'excellente 
facture  que  l'on  attendait...  Les  tables  nécessaires  terminent  l'ouvrage  qui 
sera  précieu.\  pour  les  études  romanes  et  l'eût  été  plus  encore  si  l'habitude 
s'était  introduite  de  joindre  une  traduction  aux  éditions  de  poésie  lyrique 
du  Nord  de  la  France,  comme  on  le  fait  maintenant  pour  celles  du  Midi.  » 
Quelques  corrections.)  —  P.  178.  Arthur  Lângtors,  L'histoire  de  Fauvain 
(A.  Boinet).  —  P.  179-86.  Gustave  Cohen,  Mystères  et  moralités  du  vianu- 
scrit  61J  de  Chantilly.  (Ernest  Langlois  :  Le  deuxième  Jeu  n'est  pas  incom- 
plet, comme  le  croit  l'éditeur,  mais  les  diverses  parties  en  ont  dû  être  acci- 
dentellement interverties  daus  le  manuscrit  ;  il  est  facile  de  rétablir  l'ordre. 
Le  troisième  Jeu  est  du  xiv^  s  II  n'y  a  aucun  intérêt  à  maintenir  la  confusion 
entre  Vu  et  le  v,  le  /  et  le/.  Quelques  corrections.  Au  reste  <•  ouvrage  impor- 
tant et  consciencieux...  dont  le  lecteur  tirera  un  grand  profit.  »)  —  P.  186- 
8.  J.  Anglade,  éd.  de  Las  Leys  d' A  mors.  (Cl.  Brunel  :  «  M.  Anglade  croit 
que  la  classification  des  sciences  [contenue  dans  ce  recueil]  est  empruntée  à 
Brunet  Latin,  mais...  lu  Livre  du  Trésor  n'a  été  traduit  ni  en  latin  ni  en 
provençal  et  Guilhem  Molinier  [le  rédacteur  des  Leys]  devait  ignorer  le  fran- 
çais. Les  deux  ouvrages  ont  simplement  une  source  commune  qui  remonte  à 
Aristote...  Cette  édition.  .  .  n'est  point  châtiée  ;  il  y  a  de  la  fantaisie  dans  la 
forme  et  le  fond  manque  de  sûreté  :  il  n'en  reste  pas  moins  que  M.  Anglade 


^JO  PERIODIQUES 

a  rendu  aux  ctudcs  provençales  un  service  dont  nous  devons  lui  être  recon- 
naissants. ») —  P.  i88.  F.  de  Gélis,  La  vraie  langue  d'Oc.  (Cl.  Brunel). 

P.  198-22S.  Livres  nouveaux.  367  numéros. 

P.  229-50.  Parmi  les  dix-sept  thèses  soutenues  les  31  janvier,  i,  2  et 
3  février  1921  pour  l'obtention  du  diplôme  d'archivisie  paléographe,  nous 
mentionnerons  les  cinq  suivantes  qui  intéressent  la  philologie  ou  l'histoire 
littéraire  :  Ètitde  sur  la  vie  de  saint  Honorât  de  Raitnon  Fèraiit,  par  M"""  Renée 
Flachaire  de  Roustan  ;  —  Le  Comte  de  Poitiers,  roman  d'aventure,  publie 
d'après  le  manuscrit  unique  de  l'Arsenal,  par  M.  Paul  Lesourd  ;  —  Le  «  De 
Disciplina  scholariuni  »,  traite  du  XII h  s.  faussement  attribué  à  Boëce,  publié 
par  M.  Jean  Porcher; —  Étude  sur  le  su/pxe  -acus  dans  la  formation  des  noms  de 
lieux  français,  par  M"'=  Colette  Renié;  —  Introduction  historique  à  l'édition  du 
(t  Livre  des  fais  et  bonnes  meurs  dtc  sage  rov  Charles  V  »  de  Christine  de  Pisan, 
par  M>ie  Suzanne  Solente. 

P.  330-37.  H.  Stein,  Chanson  du  pas  de  Marsannay  (^144)).  Il  s'agit  d'une 
«  chançon  en  forme  de  ballade  »  de  21  strophes  de  8  vers  décrivant  la  fête 
d'armes  qui  eut  lieu  à  Marsannay  le  11  juillet  1443  et  que  l'on  connaissait 
déjà  par  Monstrelet  et  Olivier  de  la  Marche.  Le  manuscrit,  du  xve  s.,  a  été 
communiqué  à  M.  Stein  par  le  baron  Boliati  de  Saint-Pierre,  directeur  des 
archives  du  Piémont.  —  P.  538-60.  J.  A.  Brutails,  Introduction  à  un 
lexique  archéologique. 

Comptes  rendus.  —  P.  384-5 .  Géraud  Lavergne,  Un  vieux  texte  périgour- 
din.  Statut  des  Conseils  de  Sarlat  sur  l'entrée  du  vin  (12^2)  (R.  Villepelet). 

P.  407-24.  Livres  nouveaux.  424  numéros. 

E.-G.    LÉONARD. 


CHRONIQUE 


M.  Léon  Clédat,  professeur  à  l'Université  de  Lyon,  a  été  admis  â  faire 
valoir  ses  droits  à  la  retraite  ;  M.  Albert  Pauphilct,  maître  de  conférences  à 
l'Université  de  Clermont-Ferrand,  a  été  nommé  chargé  de  cours  à  l'Uni- 
versité de  Lyon. 

—  L'administration  de  la  Bibliothèque  Sainte- Geneviève  avait  organisé  au 
printemps  1921  une  exposition  de  manuscrits  à  peinture  qui  avait  été 
accueillie  avec  empressement;  elle  a,  cette  année,  du  8  mai  au  15  juin, 
exposé  une  série  de  livres  imprimés  au  xv^  siècle,  la  collection  de  Sainte- 
Geneviève  étant  complétée  à  l'aide  d'incunables  rares  prêtés  par  quatre  biblio- 
philes obligeants,  MM.  Jean  Masson,  de  Wasiers,  de  Contensou  et  F.  de 
Marinis  de  Florence. 

Une  centaine  de  livres  étaient  exposés  dans  une  des  salles  du  bas  de  la 
bibliothèque  et  disposés  par  pays  selon  l'ordre  chronologique  :  d'abord 
quelques  xylographes,  puis  des  impressions  illustrées  à  la  main,  enfin  des 
impressions  allemandes,  italiennes,  françaises,  suisses,  néerlandaises,  espa- 
gnoles et  suédoises.  La  disposition  adoptée  permettait  de  saisir  facilement, 
du  moins  dans  l'ensemble,  les  différences  de  goût,  de  style,  de  décoration 
et  de  technique.  Un  petit  catalogue  (Paris,  1922,3  l'enseigne  du  Masque  d'or, 
23,  rue  Lavoisier)  illustré,  succinct  mais  fort  bien  fait,  rédigé  par  M.  A.  Boinet 
et  préfacé  par  M.  Ch.  Mortet,  servait  de  guide  au  visiteur. 

J'y  relève  parmi  les  volumes  français  quelques  textes  qui  intéressent  les 
lecteurs  de  la  Remania  : 
•   No  56.  Olivier  de   la  Marche,  Le  chevalier  ddih'rè,  Paris,  Jean  Lambert, 

1493  ; 

no  61.  Guillaume  Tardif,  Le  livre  de  bien  vivre  et  bien  mourir,  Paris, 
Antoine  Verard,   1496  ; 

no  62.  Guillaume  de  Lorris  et  Jean  de  Meung,  Le  Romande  la  Rose,  [Paris, 
Antoine  Verard]  ; 

no  69.  Complainte  très  piteuse  de  dame  Cbrestientè  sur  la  mort  du  feu  roy 
Charles  VIIL,  [Paris,  1498]  ; 

n°  73.  L'éternelle  consolation,  Paris,  Michel  Lenoir,  1500  ; 


472  CHRONIQUE 

n"  78.  Pierre  Michaut,  La  d au  ce  aux  aveugles,  Lyon,  [Guillaume  Le  Rov]  ; 
n"  80.  Le  songe  du  vergier,  Lyon,  Jacque  Maillet,  i  ^92  ; 
ne  83.  Martial  d'Auvergne,    Vigilles   de    Charles    VII,    [Lyon,    Jean  de 
Vingle]  ; 
no  89.   La  dance  macabre  hystorice,  Troyes,  Guill.  Le  Rouge,  1491  ; 
no  91.   L'histoire  de  Olivier  de  Castille,  Genève,  Louis  Garbin,  1492  ; 
no  95.  Le  kalendrier  des  bergiers,  Genève,  Jean  Belot,  1497.  —  E.  Droz. 

Collections  et  publications  en  cours. 

Le  tome  quatrième  de  VHistoire  de  Tlniprimerie  en  France  au  XV^  et  au 
XVb  siècle,  par  A.  Claudin,  vient  enfin  d'être  mis  en  vente  en  1922  ;  il  porte 
cependant  la  date  de  1914  '.  Bien  des  raisons  expliquent  ce  retard,  et  mal- 
heureusement ce  n'est  plus  sans  doute  les  retards,  mais  l'interruption  de 
cette  grande  publication  que  l'on  aura  désormais  à  regretter.  Cette  Histoire 
avait  été  entreprise  par  l'Imprimerie  Nationale  pour  l'exposition  de  1900  et 
Claudin,  libraire  et  bibliographe  de  valeur  et  d'expérience,  qui  avait  accepté 
de  la  rédiger,  avait  pu  en  effet,  donner  dès  1900  le  premier  volume.  Le  plan 
de  l'œuvre  était  vaste  :  il  embrassait  pour  le  xve  et  le  xvie  siècle  tous  les 
ateliers  de  France.  Avec  le  deuxième  volume,  daté  de  1901,  Claudin  avait 
achevé  l'histoire  des  ateliers  parisiens  jusqu'à  1300.  Le  troisième  volume 
(1904)  contient  les  notices  des  plus  anciens  ateliers  de  Lyon,  le  tome  IV 
achève  l'histoire  de  l'imprimerie  dans  cette  ville  jusqu'à  1500. 

Malheureusement  Claudin  est  mort  en  1906  sans  avoir  pu  faire  imprimer 
entièrement  ce  dernier  volume.  Après  sa  mort,  Paul  Lacombe  accepta  de 
terminer  l'œuvre  inachevée,  sous  la  direction  de  Léopold  Delisle,  et  put 
terminer  l'impression  du  tome  en  cours.  Mais  voici  que  P.  Lacombe  et 
L.  Delisle  sont  disparus  à  leur  tour  :  l'œuvre  sera-t-elle  continuée  ?  Ce  que 
nous  en  avons  est  déjà  fort  considérable  et  constitue  un  magnifique  tableau 
de  l'Imprimerie  jusqu'en  1500,  dans  les  deux  centres  français  de  beaucoup 
les  plus  importants,  Paris  et  Lyon,  avec  une  richesse  de  détails,  de  repro- 
ductions d'éléments  de  comparaison,  de  textes,  qui  fait  de  cet  ouvrage  un 
instrument  indispensable  et  durable  pour  l'histoire  de  la  littérature  et  de  la 
société  en  France  à  la  fin  du  xve  siècle.  L'on  y  trouve  en  effet  des  notices 
non  seulement  sur  les  imprimeurs,  mais  aussi  sur  les  libraires-éditeurs  et  sur 
les  œuvres  imprimées  elles-mêmes.  Il  y  manque  cependant,  pour  le  rendre 
tout  à  fait  utile,  des  tables  méthodiques.  Dans  l'avant-propos  que  P.  Lacombe 
a  placé  en  tête  du  tome  IV,  il  indique  (p.  xii,  note  )  que,  en  attendant 
l'achèvement  de  l'œuvre,  L.  Delisle  considérait  «  comme  indispensable  la 
rédaction  d'une  liste  provisoire   des  ouvrages  décrits   par  Claudin  dans  ses 

I.  Paris,  Imprimerie  Nationale,  grand  in-4  :  t.  I,  1900,  xxiv-490  p.  ;  II, 
1901,  572  p.  ;  III,  1906,  550  p.  :  IV,  1914,  xvii-528  pages. 


CHRONIQUE  473 

quatre  premiers  volumes  ».  Lacombe  ajoute  que  cette  première  table,  suivit; 
d'une  autre  qui  est  consacrée  au  groupement  des  ouvrages  par  ateliers,  est 
.ictuellement  en  cours  d'impression  et  paraîtra  très  prochainement.  Nous 
exprimons  le  vœu  que,  même  si  ['Histoire  de  F  Imprimerie  n'est  pas  continuée, 
ces  tables  soient  publiées,  et  sans  trop  longs  délais;  et  nous  pensons  aussi 
qu'elles  pourraient  être  utilement  complétées  par  une  table  chronologique 
sommaire  qui  rendrait  sensible,  en  même  temps  que  les  progrès  de  l'industrie 
typographique  en  France,  les  préoccupations,  les  besoins  ou  les  goûts  du 
public  français  à  la  fin  du  xv^  siècle.  —  M.  R. 

CO.MPTES    RENDUS   SOMM.\IRES. 

École  nationale  des  chartes .  Livre  du  Centenaire  {1821-1^21)  ;  Paris,  Picard, 
192 1  ;  2  vol.  in-i6,  ccclxviii  et  399  pages.  —  Le  premier  de  ces  deux 
élégants  volumes  a  pour  sous-titre  :  /,  L Ecole,  son  histoire,  son  œuvre,  il 
contient  une  histoire  de  l'École  et  une  importante  étude  sur  les  travaux 
des  chartistes  pendant  un  siècle  :  cet  exposé  méthodique,  dû  à  M.  Maurice 
Prou,  directeur  de  l'École,  est  d'un  grand  intérêt  pour  l'histoire  des  études 
médiévales  en  France  et  aussi  pour  l'histoire  de  la  philologie  romane.  Le 
second  volume  est  un  Livret  de  l'École  donnant  la  liste  alphabétique  des 
archivistes  paléographes  et  la  liste  par  promotion  des  élèves  de  l'Ecole, 
puis  la  liste  des  thèses  présentées  pour  obtenir  le  diplôme  d'archiviste 
paléographe  de  1849  à  1920,  avec  l'indication  de  publication  de  ces  thèses 
ou  au  moins  des  positions  ;  c'est  une  bibliographie  considérable  et  qui  ren- 
dra de  grands  services  en  permettant  de  retrouver  des  mémoires  souvent 
importants  disséminés  dans  des  recueils  très  divers.  C'est  tout  un  siècle 
de  travail  scientifique  méthodique  et  probe  qui  apparait  dans  ce  Livre  du 
Centenaire  et  c'est  vraiment  une  part  de  l'honneur  d'un  pays.    —  M.  R. 

Mélanges  offerts  par  ses  amis  et  ses  élèves  à  M.  Gustave  Lanson...,  Paris,  Hachette, 
1922;  gr.  in-8,  534  pages.  On  pourra  s'étonner  que  M.  Gustave  Lanson, 
dont  l'enseignement  et  les  écrits  ont  formé  et  dirigé  tanr  de  travailleurs, 
n'ait  pas  déjà  reçu  depuis  longtemps  cet  hommage  de  ses  élèves  ;  la  guerre 
est  encore  venue  le  retarder  et  malheureusement  aussi  diminuer  le  nombre 
de  ceux  qui  auraient  dû  y  contribuer.  La  diversité  et  l'importance  des 
articles  dont  le  recueil  vient  d'être  présenté  à  M.  Lanson  attestera  du  moins 
la  variété  et  la  richesse  d'un  enseignement  dont  l'heureuse  influence  s'est 
étendue  à  toute  l'histoire  de  cette  littérature  depuis  le  xvic  siècle.  Le  moyen 
âge  a  d'ailleurs  aussi  sa  place  dans  ces  Mélanges;  il  n'est  pas  seulement 
représenté  par  quelques  numéros  (15-19)  de  la  Bibliographie  des  œuvres  de 
M.  L.  qui  ouvre  le  volume  :  deux  des  collaborateurs  de  la  Romania,  M.  G. 
Cohen  et  M.  M.  Wilmotte  ont  étudié,  le  premier,  p.  64-76,  Le  livre  de 
scène  du  «  Mystère  de  la  Passion  »  joué  à  Mous  en  tjoi  ;  le  second,  p.  77-84, 


474  CHRONIQUE 

Une  source  latine  de  h  Chanson  de  Roland  (le  IValthariits).  Pour  l'histoire 
de  la  langue  française,  je  signalerai  les  articles  suivants  :  p.  41-46,  E.  et 
L.  Rigal,  Uti  emploi  pittoresque  du  présent  pour  Vimparfait  («  Et  leurs  ombres, 
tandis  que  la  nuit  illumine...,  Écoula ietit  )))  ;  p.  47-60,  R.  Sturel,  La  prose 
poétique  au  XV^  siècle;  p.  98-102,  A.  Counson,  Le  français  en  Belgique  et 
les  «  écoles  tL<allonnes  »  à  Vèpoque  de  la  Renaissance  ;  p.  103-108,  E.  Huguet, 
Quelques  locutions  figurées  d'origine  religieuse  dans  la  langue  française  du 
XV I^ siècle.  En^nV on  trouvera  une  bibliographie  utile  dans  l'article  deM'ie 
M.  Jouglard  (p.  268-276),  La  connaissance  de  Vancienne  littérature  française 
au  XFIII<^  siècle.  — U.R. 

Giulio  Bertoni,  Introduiione  a  un  corso  di  leiioni  di  flologia  romança,  prolu- 
sione  letta  nellaR.  UniversitàdiTorinoil  2  Febbraio  1922  ;  Modena,  Orlan- 
dini,  1922  ;in-8,  26  pages.  —  Plaidover  éloquent  et  utile  en  faveur  d'une 
conception  de  la  philologie  romane  plus  humaine  et  plus  réaliste  à  la  fois 
qu'elle  ne  l'a  souvent  été  jusqu'ici  :  pour  la  langue  il  faut  étudier  la 
«  réalité  »  linguistique  et  non  pas  seulement  les  faits  grammaticaux, 
l'étude  de  la  littérature  doit  s'accompagner  d'une  histoire  de  la  culture  et 
de  la  civilisation.  Je  souhaite,  pour  ma  part,  et  malgré  les  ct;aintes  qu'elles 
inspirent  à  mon  ami  M.A.  Jeanroy  (cf.  ci-dessous,  p.  476),  que  ces  idées 
rencontrent  une  pleine  approbation  et  soient  réalisées  dans  lesfoits. 

Cari  Gustaf  Santesson,  La  particule  cum  coiiniw  préposition  dans  les  langues 
romanes  ;  Paris,  Champion,  1921  ;  in-8,  Lii-342  pages.  — •  Ce  titre  est 
beaucoup  trop  général,  l'auteur  ayant  laissé  de  côté  catalan,  sarde,  rétique 
et  roumain  et  s'étant  limité  à  l'espagnol,  au  portugais  et  à  l'italien  ;  c'est 
surtout  sur  cette  dernière  langue  qu'a  porté  son  eflfort  et  ici  la  collection 
d'exemples  recueillis  est  fort  riche.  Les  problèmes  le  plus  précisément  étu- 
diés sont  des  problèmes  italiens  plus  que  romans  :  lutte  de  nicco  et  con  nie, 
origine  et  valeur  du  groupe  con  esso.  La  première  partie  du  livre  est  une 
étude  soignée  de  l'usage  de  cum  dans  la  latinité. 

Alexi  Procopovici,  liitroduccre  in  studiul  litcraturii  vechi,  Cernâuti,  Edit. 
Glasul  Bucovinei,  1922  ;  in-8,  127  pages.  —  Intéressant  exposé  des  con- 
ditions historiques  dans  lesquelles  s'est  développée  la  littérature  en  langue 
roumaine  à  ses  débuts  et  jusqu'au  xviie  siècle.  Au  début,  bibliographie 
générale  et  beaucoup  d'indications  utiles  dans  les  notes.  Dans  l'ensemble, 
étude  précise  et  claire  et  qui  sera  vraiment  une  bonne  introduction  à  l'étude 
de  la  plus  ancienne  littérature  roumaine. 

La  centenariul  mortii  lui  Petru  Maior.  Cuvdntàri  comemorative  rostile...  la  2/1  j 
februarie  TÇ21  de  Alex.  L.^pedatu,  loan  Lupas,  si  Sextil  Puscariu  ;  Cluj, 
Ardealul,  1921  ;  in-8,  45  pages.  —  Petru  Maior  a  été  en  Transylvanie,  au 


CHRONldUE  475 

début  du  xxe  sicclc,  undos  initiateurs  des  études  historiques  roumaines;  il  a 
été  aussi  le  principal  auteur  du  Lfxicotide  Buda,  publié  en  1825  ;  le  discours 
de  M.  Puscariu  expose  les  connaissances  assez  étendues  et  les  idées  origi- 
nales et  souvent  justes  de  Maior  sur  l'histoire  de  la  langue  roumaine. 

A.  ScHiAFFiNi,  Noiiii  e  diaktti  loscaiii  (a  proposito  di  saggi  di  L.  ChiappelU,  B. 
A.  Terniciiii,  P.  Rajna,  A.  Anich)  (Rassegiia,  XXIX,  279-286).  —  En 
rendant  compte  de  plusieurs  travaux  d'onomastique  italienne,  M.  bchiâffini 
met  en  lumière  les  secours, que  peut  apporter  aux  études  de  dialectologie 
toscane  l'étude  approfondie  de  la  forme  des  noms  de  personne  attestés 
dans  les  chartes  du  xi-xiii<;  siècle.  C'est  ainsi  que  les  noms  de  personne 
de  Pistoja  nous  permettent  de  mieux  pénétrer  certains  traits  phonétiques 
du  dialecte  de  cette  ville  :  à  ce  propos,  M.  Sch.  fait  quelques  observations 
sur  la  valeur  phonétique  du  signe  x  dans  les  documents  de  Pistoja  qui 
démontrent  une  fois  de  plus  combien  il  serait  urgent  d'avoir  une  étude  sur 
l'orthographe  appliquée  dans  la  rédaction  des  plus  anciens  textes  toscans 
par  les  notaires  ou  les  scribes  des  différents  centres  urbains  du  berceau  de 
la  langue  italienne.  Je  signale  aussi  aux  linguistes  les  observations  de 
M.  Schiaffini  sur  le  sort  du  -t-  intervocalique  dans  les  noms  de  personne 
(Ai'ocada,  Privada  sont  traitées  comme  Tital.  strada)  qi  sur  l'explication  de 
ce  phénomène  donnée  par  M.  Parodi  qui  y  voit  le  résultat  d'une  dissimila- 
tion  (strata  >  stradà).  L'historien  qui  tient  compte  des  influences 
franques  et  françaises  dans  l'onomastique  toscane  notera  la  remarque  de 
M.  Sch.  sur  l'origine  franque  de  Berta  en  regard  de  Porta  langobard,  et 
l'histoire  du  nom  de  François  (Francesso)  en  Italie.  • —  A  propos  de  l'en- 
quête, nourrie  de  faits  et  d'idées,  sur  la  vraie  forme  du  nom  de  famille 
Alighieri  (ou  AUighieri  ou  Allaghiera)  que  M.  Rajna  a  publiée  dans  les 
Studi  daitteschi,  III,  p.  59-88,  M.  Sch.  reprend  l'examen  delà  question  du 
redoublement  des  consonnes  devant  ou  après  la  voyelle  accentuée  (puledro 
<  pullitru,  Alighieri  <C  AUighieri)  ;  une  étude  sur  ce  problème  capital  de 
la  phonétique  toscane  serait  la  bienvenue  même  après  l'article  de  M.  Parodi 
qui  en  a  si  bien  entrevu  le  caractère  complexe.  L'article  de  M.  Sch.  se 
termine  par  l'examen  dédie  <  débet,  forme  qui  a  souvent  intrigué  les 
linguistes  (cf.  en  dernier  lieu,  Gartner,  Z.  jiïr  rom.  Phil.,  XXXI,  p.  235). 
En  réunissant  toutes  les  formes  du  présent  de  debere  qui  semblent  être 
«  raccourcies  »,  M.  Sch.  a  facilité  les  recherches  ultérieures  :  il  est  vrai  que 
le  verbe  debere  mériterait  une  monographie  spéciale,  où  l'on  tiendrait 
compte  de  ses  emplois  multiples  comme  verbe  modificatif  dans  les  parlers 
français  et  italiens.  —  J.  Jud. 

KT.l<i\RO?,  Italiejiske  Ord  i  Dansk  ;  Copenhague,  Host.  &  Son,  1922;  in- 
8,  59  pages.  —  Cette  brochure  luxueusement  imprimée  forme  le  premier 
fascicule  d'une  Italiensk  Kultur-bibliothek    publiée  par  Vltaliensk  SeJskah. 


^7^  CHROKIQ.UE 

Après  une  introduction  sur  les  mots  étrangers  en  danois  ;  M.  N.  étudie  les 
mots  d'origine  italienne  en  danois,  en  les  groupant  par  catégories  séman- 
tiques: musique  et  architecture,  commerce,  marine  et  guerre,  politique 
et  industrie,  phénomènes  naturels,  etc.  Un  index  réunit  les  mots  étudiés, 
en  somme  assez  peu  nombreux  ;  ce  sont,  dans  l'ensemble,  ceux  qui  se 
retrouvent  un  peu  partout  en  Europe  et  leur  passage  d'Italie  en  Danemark 
n"a  pas,  bien  entendu,  été  toujours  direct. 

G.  Bertoni,  Poeti  e  poésie  deî  viedio  evo  e  del  Riiiascimento  ;  Modena,  Orlan- 
dini,  1922;  in-i6,  viii-345  pages.  —  Ce  joli  volume  complète  —  qu'on 
nous  permette  d'ajouter  provisoirement  —  la  série  dont  nous  avons  ici 
(XLVII,  458)annoncé  le  début.  Il  se  compose  de  quinze  articles  (dont  quatre 
inédits)  :  sept  se  rapportent  à  la  littérature  italienne,  un  à  l'ancienne  lit- 
térature française,  quatre  à  l'histoire  des  mœurs  ou  au  folklore,  deux  à 
l'archéologie,  un  à  la  méthodologie.  Me  ferai-je  taxer  de  pédantisme  si  je 
remarque  que  trois  ou  quatre  seulement  justifient  le  titre  adopté?  Mais  dans 
tous  (et  c'est  bien  l'essentiel)  on  retrouve  la  prodigieuse  variété  de  connais- 
sances, la  richesse  d'aperçus,  l'agrément  de  forme  à  quoi  l'auteur  nous  a 
accoutumés.  Dans  le  dernier  (Filologia  romança  corne  enidi:(iotie  e  scieti^a 
natiirale  e  corne  scieiija  dello  spirito),  il  expose  l'idée  qu'il  se  fait  de  notre 
discipline  et  combat  certains  excès  de  «  technicisme  »,  de  confiance  dans  les 
formules,  de  défiance  des  idées  générales,  qui  éloignent  de  nous,  pense-t-il, 
la  jeunesse  et  le  grand  public  ;  il  a  repris  ce  sujet,  avec  plus  de  chaleur 
et  plus  de  précision,  dans  la  leçon  par  laquelle  il  a  naguère  inauguré  son 
enseignement  à  Turin  (Introduyione  a  un  corso  di  le^ioni  di  filolo^ia  ronhVi:^a  ; 
voir  ci-dessus,  p.  474).  M.  B.  définit  là  un  très  noble  et  vaste  idéal,  que 
peuvent  se  proposer,  après  quelques  lustres  de  travail  acharné,  ceux  qui  se 
sentent  la  force  de  l'atteindre  :  mais  je  demande  en  grâce  qu'on  ne  nous 
oblige  pas  tous  à  de  si  hautes  ambitions  ;  et  surtout  ne  les  prêchons  pas  à 
des  jeunes  gens,  à  des  débutants,  qu'elles  seraient  surtout  propres,  je  le 
crains,  à  égarer  ou  à  décourager.  —  A.  Jeanroy. 

S.  Santangelo,  Dante  ei  li-ovatori  proven:^al!  ;  Catane,  V.  Giannotta,  192 1  ; 
in  8,  281  pages.  — Je  ne  puis  que  signaler  brièvement  ce  livre  extrêmement 
touffu  où  sont  discutés  avec  subtilité  divers  problèmes  de  la  chronologie 
dantesque.  L'auteur  distingue  trois  périodes  dans  la  «  culture  provençale- 
progressive  »  de  Dante.  Pendant  la  première  période,  celle  de  la  Fi  ta  Nnova, 
à  Florence,  l'auteur  n"a  eu  qu'une  connaissance  superficielle  des  trouba- 
dours. La  deuxième  période,  celle  de  Bologne,  est  marquée  par  l'imitation 
et  l'exaltation  de  Giraut  de  Bornelh;  c'est  alors  qu'il  aurait  eu  connaissance 
d'un  chansonnier  provençal.  A  la  cour  des  Malaspina,  pendant  la  troisième 
période,  il  aurait  eu  accès  à  un  recueil  de  caractère  historique,  qui  serait 
également  à  la  base  des   Conti  di  antichi  cavaJicri  et  du  Noveïïino.  et  qui 


CHRONIQUE  477 

aurait  aussi  été  utilisé  par  Benvenuto  dalmola  (à  cet  auteur  est  consacré  un 
appendice,  p.  269).  Q.aant  au  cliansonnier  qui  a  servi  à  Dante,  ce  ne 
serait  aucun  des  recueils  actuellement  connus,  mais  l'archétype  des 
manuscrits  G,  O,  U,  c,  V^,  P  et  S,  qui  débutait  par  les  chansons  de  Giraut 
de  Burnclh  et  contenait  aussi  des  biographies.  —  A.  Langfors. 

S.  Debenedetti,  Un  riscoiitio  orientale  délia  parahola  di  Peiie  Ccirdinal; 
Rome.  1920  :  iu-8,  10  p.  (extrait  des  Rendiconti  délia  R.  Accadeniia  dei  IJncei, 
t.  XXIX,  fasc.  7-10). — M.  D.  a  eu  l'heureuse  fortune  de  retrouver  dans  un 
recueil  de  contes  chinois,  le  Iripitaka  (traduit  en  partie  par  Chavannes, 
Paris,  191 1),  le  thème  de  la  célèbre //«Ai  de  Peire  Cardinal;  il  le  signale 
également  dans  le  Rosai  iiini  sernionuin  de  Bernardino  da  Busto,  imprimé  à 
latin  duxve  siècle, et  dans  plusieurs  nouvellistes  italiens  du  xyi^  au  xviue. 
C'est  donc  vraisemblablement  un  conte  oriental,  utilisé  comme  exeniplum 
par  les  prédicateurs  du  moyen  âge  et  répandu  par  eux  en  Occident.  —  A.  J. 

Pœsie  provençal i  sulla  origine  e  sulla  naliira  d'Atnore;  Rome,  Maglione  et 
Strini,  1920;  in-12,  30  pages  (Testi  ro>nan~i per  tiso  délie  scuole,  a  cura  di 
C.  de  LoUis,  no  i)  ;  —  Poesia  corlese  in  lingua  d'oïl,  Rome,  Maglione  et 
Strini,  1920,  in-12,  53  p.  (même  collection,  n»  2).  —  M.  C.  de  LoUis 
entreprend  de  continuer  la  collection  fondée  par  son  prédécesseur  E. 
Monaci,  qui  en  était  arrivée,  si  je  ne  me  trompe,  à  son  vingt-deuxième 
volume.  Le  format,  la  disposition  typographique  sont  les  mêmes,  mais 
non  les  prix,  au  moins  sextuplés  (ces  deux  plaquettes  coûtent  chacune, 
avec  la  majoration  «  temporaire  »,  4  lires  50).  Le  principe  non  plus  n'a 
pas  varié.  Il  ne  s'agit  pas  de  donner  de  nouvelles  éditions  critiques,  mais 
de  reproduire,  avec  quelques  améliorations,  des  éditions  antérieures  ou  de 
constituer,  en  utilisant  des  éditions  diplomatiques,  des  textes  provisoires. 
L'absence  de  glossaire  est  très  regrettable  ;  une  table  des  matières  aussi 
serait  bien  commode.  Le  premier  volume  comprend  dix-huit  morceaux 
lyriques  (chansons,  jeux-partis,  coblas)  ;  le  second,  des  fragments  de  la 
Chanelte  de  Chrétien  (environ  600  v.  d'après  l'éd.  Foerster),  sept  chansons 
d'amour  et  trois  chansons  de  croisade.  —  A.  Jeanroy. 

Les  poésies  des  quatre  troubadours  d'Ussel,  publiées  d'après  les  manuscrits  par 
Jean  Audiau;  Paris,  Delagrave,  1922;  in-i6,  160  pages.  —  Édition  faite 
avec  beaucoup  de  soin  et  de  goût,  d'après  le  type  adopté  pour  la  collection 
des  Classiques  français  du  moyen  dge,  mais  avec  quelques  lacunes  ou  imper- 
fections. On  regrette  par  exemple  de  ne  trouver  aucune  indication  ni  sur 
les  éditions  diplomatiques,  ni  sur  le  manuscrit  pris  comme  base  :  il  y  a 
une  surabondance  vraiment  fâcheuse  de  variantes  graphiques  et  on  retrouve 
parfois,  proposées  dans  la  varia  lectio,  des  corrections  qui  ont  passé  dans 
les  textes.  Enfin  il  y  a  quelques   grosses  fautes  d'impression,  provenant 


^y8  CHRONIQUE 

évidemment  de  corrections  tardives,  et  qui  altèrent  le  sens  ou  la  mesure 
(notamment  II,  23  ;  VI,  28;  XI,  14  ;  XX,  27).  Ces  maladresses  ou  excès 
de  zèle  s'expliquent  aisément  chez  un  novice.  Mais  M.  A.  a  fait  aux  textes 
quelqiies  corrections  vraiment  heureuses  et  il  en  a  donné  des  traductions 
élégantes  et  précises,  attestant  un  sens  très  fin  de  la  langue,  nettement 
supérieures,  à  mon  avis,  à  celles  que  nous  trouvons  dans  une  édition 
allemande,  au  reste  méritoire,  des  tensons  et  jeux-partis  des  troubadours 
d'Ussel,  qu'il  nous  a  été  impossible  de  signaler  plus  tôt  '.  C'est  là,  en 
somme,  un  début  très  honorable  et  de  bon  augure.  —  A.  Jeakroy. 

Fred  Shears,  Recherches  sur  les  prépositions  dans  la  prose  du  moyen  français 
{XIV^  etXV^  siècles);  Paris,  Champion,  1922  ;  in-8,  238  pages.  —  M.  Sh. 
s'est  proposé  de  rechercher  surtout  les  modifications  qui  se  sont  produites 
au  xive  et  au  xv^  siècles  dans  l'usage  des  prépositions  :  prépositions  nou- 
velles ou  acceptions  nouvelles  des  prépositions  anciennes,  disparition  de 
prépositions  ou  de  sens  anciens,  usage  de  prépositions  qui  ont  disparu  par 
la  suite  ;  c'est-à-dire  que  son  tableau  n'est  pas  complet  puisqu'il  y  manque 
ce  qui  existait  avant  et  a  continué  d'exister  après  la  période  étudiée.  C'est 
un  défaut  analogue  à  celui  que  présente  la  première  partie  du  dictionnaire 
de  Godefroy  et  qui  empêche  de  juger  de  l'importance  des  innovations  qu'il 
enregistre.  Je  pense  aussi  que  M.  Sh.,  qui  donne  d'ailleurs  des  exemples 
nombreux,  aurait  pu  procéder  utilement  à  des  statistiques  précises  qui 
nous  auraient  renseigné  sur  la  vitalité  des  prépositions  ou  de  leurs  emplois. 
Enfin,  malgré  la  minutie  des  classements  logiques  essayés  par  M.  Sh.,  on 
peut  penser  qu'il  y  avait  plus  à  faire  dans  cette  voie  et  qu'une  analyse 
plus  précise  des  exemples  aurait  permis  d'apercevoir  les  raisons  de  certains 
emplois  qui  paraissent  parfois  arbitraires.  C'est  ainsi  par  exemple  que  pour 
l'emploi  de  en  et  de  à  devant  les  noms  de  villes,  l'usage  d'un  auteur 
comme  Joinville  varie  suivant  le  sens  du  verbe  et  aussi,  en  partie,  suivant 
qu'il  s'agit  d'une  ville  de  France  ou  d'une  ville  de  Terre  Sainte  ou  d'Egypte, 
ce  que  les  relevés  de  M.  Sh.  ne  permettent  pas  d'apercevoir.  Sous  ces 
réserves,  le  travail  de  M.  Sh.,  très  méthodique  et  très  soigneux,  est  une 
bonne  contribution  à  l'étude  d'un  sujet  et  d'une  époque  encore  mal  con- 
nus et  rendra  de  bons  services.  Voici,  sur  le  sens  de  quelques  exemples, 
de  menues  observations  :  p.  57,  1.  13  au  travers  n'est  pas  ici  préposition 
mais  adverbe  ;  p.  69,  1.  19  :  aval  le  vent  est  à  tort  compris  comme  équi- 

I.  Henry  Carstens,  Die  Ten~onen  aus  deni  Kreise  der  Trohadors  Gui,  Eble, 
Elias  und  Peire  d'Ussel  (diss.de  Kœnigsberg)  ;  Kœnigsberg  i.  P.,  1914, 
in-8,  1 1 1  pages.  Voy.  sur  cette  publication  un  long  compte  rendu  critique  de 
M.  Bertoni  dans  Annales  du  Midi,  XXVII,  82.  Quinze  pièces  sont  communes 
aux  deux  éditions;  des  huit  chansons  dont  iM.  Audiau  a  donné  une  édition 
critique,  deux  (I,  VI)  avaient  été  éditées  par  M.  Kolsen  dans  une  publication 
qu'il  n'a  pu  utiliser. 


CHRONIQUE  .|79 

valent  à  aval  le  veut  ;  p.  79,  1.  8  du  bas,  il  ne  faut  certainement  pas  lire 
aux  dans  les  exemples  cités,  mais  maintenir  es  ;  p.  133-4  :  par  temps  ne 
signifie  pas  «  avec  le  temps  »,  mais  «  bientôt  »  ;  p.  190,  il  est  douteux 
qu'il  faille  lire  5a/a't'  au  lieu  dcwHtv,  même  devant  un  subjonctif  masculin. 

M.  R- 

A.  HiLKA,  Beitràge  itir  Fabel-  uiid  Sprichicorterliteratur  des  Mittelalters  (Son- 
de rabdnick  ans  deni  pi.  Jahreshericht  der  Schlesischen  Gesellschaft  fiïr  vater- 
làndische  Cultur,  Sitzung  der  Sektion  fur  neuere  Philologie  vom  1 1 .  Dezem- 
ber  1913);  Breslau,  1914;  in-8,  38  pages.  —Dans la  première  partiede  cette 
brochure,  M.  H.  donne  les  variantes  qu'offre,  pour  le  recueil  de  fables 
qu'on  est  convenu  d'appeler  Roiiiuhis,  le  manuscrit  468  de  Tours,  non 
utilisé  par  Hervieux,  signale  les  divergences  principales  du  ms.  I  Fol.  180 
de  Breslau,  manuscrit  parallèle,  également  inutilisé,  du  Romulus  de  iMunich, 
et  imprime,  à  la  suite  d'une  liste  des  manuscrits  de  fables  se  trouvant  à 
la  Bibliothèque  de  Breslau,  le  texte,  inconnu  par  ailleurs,  d'une  Fabula 
de  comice  et  accipitre,  d'après  le  ms.  IV  Fol.  42,  du  xv^  siècle  (inc.  luxta 
suuin  libitum  posueiunt  multi).  La  seconde  partie  contient  174  proverbes 
français  suivis  chacun  de  une,  deux,  trois  ou  quatre  traductions  latines  ver- 
sifiées. Le  recueil  se  trouve  dans  le  manuscrit  déjà  mentionné  de  Tours 
(fol.  178-186).  Ce  ne  sont  d'ailleurs  pas  tous  des  proverbes  proprement 
dits.  Ainsi,  les  suivants  sont  des  extraits  de  chansons  : 

147.  Par  le  regart  et  par  le  ris 

Que  fist  la  belle  m'a  conquis. 

154.  Je  aime  loialment,  ne  ne  suy  mie  aimé  ; 
Par  faulce  amour  ay  deceù  esté. 

158.  Ma  dame  me  commande  [a]  iravoiller  et  filer, 
Et  je  suy  si  jeunete  que  ne  puis  endurer. 

Ce  sont,  je  crois,  deux  vers  de  treize  syllabes,  et  il  n'est  peut-être  pas  néces- 
saire de  corriger,  comme  le  fait  M.  H.,  jeunete  en  jeune. 

167.  Il  n'a  mie  troys  jours  que  [je?]  suimarie[e], 
Et  si  vouldroie  ja  que  mon  mari  fust  mort. 

Quelques  retouches  que  M.  H.  a  fait  subir  au  texte  français  me  paraissent 
mal  venues  : 

93.   Ce  cuide  lierre  que  fuit  soient  si  frcre. 
M.  H.  corrige  inutilement  lierre  en  //  1ère. 

113.  Tout  voir  ne  fet  [bien]  a  dire. 

II).  Toute  parole  ne  fait  [bien]  a  croire. 

Les  deux  bien  ajoutés  par  l'éditeur  sont  à  supprimer. 
M.  H.  imprime  le  no  127  ainsi  : 

Qui  de[s]  bons  est,  des  boub  se  liengne. 


4û()  CHUOXiaUH 

C'est  lie  bous  qui  est  la  bonije  leçon  ;  voir  La  Descrissioiis  îles  relevions,  v.  48 
(Classiques  français  du  luoyeu  ài^e,  n»^  13,  p.   xiv  et  27). 
Le  n"  157  se  lit  ainsi  dans  le  manuscrit  : 

Quant  que  en  fait  par  mesure 
Si  prophète  et  dure, 
Et  quant  que  fait  sanz  raison 
Vet  a  perdicirn. 

Au  premier  vers,  que  eu  est  pour  qu'eu  (c'est-à-dire  qu'on) Qt  M.  H.  corrige  le 
troisième  vers  sans  doute  avec  raison,  Quant  qu'eu  fait  san^  raison.  Mais 
le  deuxième,  que  M.  H.  lit  Si  est  parfait  et  dure,  doit  plutôt  être  lu  :  Si  H 
profite  et  dure. 

162.   De  torte  bouge  {uis.  buchej  fait  l'en  beau  feu. 

Q.ue  signifie  la  correction  ?  C'est  huclie  qui  est  manifestement  la  bonne  leçon 
172.  A  deus,  trois  (wj.    trues  trais)  groy[es]  (et)  pour  la  terre  qui  est  dure. 

Pro  terra  solida  geniiua  (ms.  i^^eniine'),  tria  rosta  sui  ,'a. 
M.  Hilka  imprime  ainsi.  J'avoue  que  je  ne  comprends  pas.  —  A.  Lângfors. 

A.  Hilka,  Ùber  einige  italieuiscl)eProphe^eiuugen  des  i4.vud  ij.  Jahrbuuderts, 
vornehmlich  ïiber  einen  deutschen  Friedens kaiser  (Sonderabdruck  ans  dem  ^4. 
Jahresbericht  der  Schlesischeu  Gesellschaft  fi'ir  vaterlandische  Cultur,  Sitzung 
am  ]o.  Februar  1916);  Breslau,  1917;  in-8,  12  pages.  —  La  «  prophétie  » 
italienne  sur  un  «  empereur  de  la  pai.\  »  que  M.  H.  republie  ici  d'après  un 
manuscrit  '  qui  a  récemment  fait  partie  de  la  collection  Trivulzio-Trotii  et 
qui  appartient  aujourd'hui  à  l'antiquaire  Jacques  Rosenthal  à  Munich, 
avait  déjà  été  publiée  par  A.  D'Ancona  et  E.  Filippini,  par  celui-ci 
d'après  neuf  autres  manuscrits.  Ce  texte,  d'auteur  incertain,  qui,  d'après 
Filippini,  a  été  composé  en  1400  ou    1401,  débute  ainsi' dans  l'édition  de 

M.  H.: 

Più  volte  il  voler  mio  m'ha  sforzato 
Et  m'ha  ditto  :  non  tener  celaio  -  ; 
Quel  che  Dio  vole  sia  manifestato 
A  tutta  gente. 

A  la  fin  de  son  édition,  M.  H.  donne  des  renseignements  bibliographiques 
sur  d'autres  «  prophéties  »  analogues .  —  A.  L.^ngfors. 


1.  M.  Hilka  a  donné  une  description  du  manuscrit  dans  Beitrâge  :(^iir  For- 
schung,  Studien  und  Mitteilungeu  aus  dem  Autiquariat  facques  Rosenthal,  I 
(Munich,  191 5),  p.  171  et  suiv. 

2.  Il  faut  sans  doute  supprimer  le  point  et  virgule.  La  construction 
semble  être  ,  «  que  la  volonté  de  Dieu  soit  manifeste...  » 

Le  Propriétaire-Gérant,  É.   CHAMPION. 

UACON,   PROTAT  FRERES,  IMPRIMEURS 


LES    RECUEILS 
D'ANCIENS     PROVERBES    FRANÇAIS 

ANALYSÉS    ET    CLASSÉS 


Ayantrintention  de  publier  tous  les  recueils  inédits  d'anciens 
proverbes  français,  et  de  donner  en  outre,  sous  forme  de 
répertoire  alphabétique,  une  édition  critique  des  proverbes 
antérieurs  au  xv^  siècle  (d'après  tous  les  mss.  connus),  j'ai 
examiné  de  plus  près  qu'on  ne  l'a  fait  jusqu'ici  les  différents 
recueils  de  proverbes  et  les  rapports  qui  peuvent  exister  entre 
eux. 

Parmi  les  «  recueils  de  proverbes  »,  je  ne  range  ni  les  Pro- 
verbes de  Senehe  \  ni  les  Proverbes  ou  Dits  des  philosophes  ^,  ni,  à  plus 
forte  raison  les  Proverbes  an  comte  de  Bretagne  ' ,  les  Proverbes  des 
bons  mimynenrs'^  ou  les  Proverbes  moraux  àt  Christine  de  Pisan  "> . 

o  o 

Tous  ces  ouvrages  contiennent  des  sentences  et  lieux  communs 


1.  Mss.  Paris.  B.  N.  fr.  916,  1545,  22921,  25545  ;  n.  a.  f.  10257;  lat. 
4641  B;  Arsenal  5142;  Sainte-Geneviève  1654;  Epinal,  189;  Lyon  1234; 
Nantes  212.  Le  prologue  (Seneke  son  tiiestrefist  Neroiis  mourir')  ne  se  lit  que 
dans  trois  mss.,  les  autres  commencent  par  Nourriture  et  chastoiemens .  Les 
sentences  attribuées  à  Sénèque  sont  au  nombre  de  1 50  env.  (i  54  dans  le  ms. 

2554))- 

2.  Je  prépare  une  édition  critique  de  ce  poème  d'après  une  trentaine  de 
mss.  représentant  en  tout  260  quatrains  dont  50  (ou  5 2)  seulement  paraissent 
être  authentiques. 

3.  Éd.  J.  Martin  (Dissert.  Erlangen,  1892).  Cf.  Romania,  XXII,  p.  175. 

4.  Cf.  Bull,  de  la  Soc.  des  Ane.  Textes  Jr.,  1877,  p.  85,  n°  23. 

5.  Éd.  M.  Roy  (Soc.  des  Ane.  Textes  fr.),  t.  III,  p.  45.  Il  y  a  plusieurs 
versions  anonymes  de  ce  poème  :  dans  le  ms.  fr.  1746  (f.  26),  il  est  intitulé  : 
Cy  commencent  le[s]  vers  moranlx  et  notables  enseignemens  des  saiges  philosophes 
et  aultres.  Il  ne  faut  pas  le  confondre  avec  les  Cent  nouveaulx  proverbes 
moriiulx  (ou  doreO  attribués  quelquefois  à  P.    Gringore. 

Romania,  XLVIII.  JI 


482  J.    MORAWSKI 

plutôt  que  de  vrais  proverbes  ',  encore  que  leurs  auteurs  fassent 
quelquefois  usage  de  proverbes  %  et  que  d'autre  part  bon 
nombre  de  leurs  sentences  aient  passé  en  proverbes.  C'est  pour 
la  même  raison  que  j'élimine  le  poème  de  Saloinon  et  Marconi 
et  les  traductions  françaises  des  Distiques  de  Caion  '  et  des  deux 
Fûceliis  +,  ainsi  que  le  recueil  de  maximes  du  ms.  IV.  581  de  la 
Bibl.de  Hanovre  (xiV  s.)  5. 

La  transition  entre  cette  littérature  gnomique  et  la  littéra- 
ture parémiologique  est  formée  par  quelques  recueils  qui 
présentent  les  proverbes  sous  un  aspect  conventionnel,  comme 
les  Folies,  le  Livre  des  quatre  choses,  les  Proverbes  et  figures. 

Le  poème  des  Folies  nous  est  parvenu  dans  deux  versions, 
dont  l'une,  conservée  dans  trois  manuscrits,  comprend  36  (32) 
folies,  tandis  que  l'autre,  celle  du  ms.  Arundel  507,  en  compte 
57  ''".  Plusieurs  folies  ont  un  caractère  proverbial,  p.  ex.  la  33" 

1.  On  sait  que  le  mot  «  proverbe  »  avait,  au  moyen  âge,  un  sens  très 
vague  :  il  s'appliquait  souvent,  peut-être  de  préférence,  à  des  paraboles, 
allégories,  semences.  Proverhium  dîcitiir  simititudu, parahola,  etc.,  lit-on  dans 
un  glossaire  latin  (B.  N.  lat.  10448,  f.  80  v).  Proverhium  dicitur.  .  .  verl>itni 
perlonge  aliiid  quani  vidctiir  significaits,  et  hoc  idem  est  qnod  parabola,  id  est 
occulta  siiniîitudo(B.'i>i.ht.  12999,  f.  -)  •  Proverbe,  dans  le  sens  de  «sentence  », 
n'est  pas  moins  fréquent,  surtout  en  provençal  :  Membre  ti  del  proverbi  di 
Coslanti.  —  Membre  vos  del  proverbi  que  dist  Majol  (Cf.  Roman.  Forsct)., 
]II,  p.  426).  Pareillement,  les  proverbes  au  vilain  sont  proprement  les  «  sen- 
tences »  des  vilains  (le  titre  du  poème  connu  sous  ce  nom  se  rapporte  non 
seulement  aux  respits  finaux,  mais  avant  tout  aux  strophes  qui  les  pré- 
cédent). 

2.  Parmi  les  sentences  attribuées  à  Sénèque  on  trouve  de  véritables  pro- 
verbes comme  Chiens  en  cuisine  son  per  n'i  désire.  Il  en  est  de  même  pour  les 
Proverbes  aux  philosophes. 

3.  Éd.  J.  Ulrich,  dans  les  Roman.  Forschungen,  t.  XV  (1903),  p.  41- 
69. 

4.  J'imprime  en  ce  moment  quatre  traductions  (dont  trois  en  vers)  du 
Facetus  en  hexamètres  et  une  traduction  en  vers  du  Facctus  en  dis- 
tiques. 

5.  Publié,  sous  le  imt  Altfran::;osische  Lebensregeln,  par  H.  Suchier  dans  les 
Ronnin.  Studien,  t.  I,  p.  373-5- 

6.  Cf.  Jahrbuch  f.  rom.  u.  engl.  Liter.,  Vil  (1866),  p.  55-6,  où  l'on 
trouvera  aussi  l'indication  des  mss.  et  des  éditions  de  ce  poème. 
Sur  les  Folies,  voy.  aussi  Romania,  XV,  p.  340  ;  Not.  et  E.xtr.,  t.  XXXIV, 
p.  215. 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  483 

de  la  première  version  :  Ki  niiilt  {titt)emprent  et  nient  ne  achevé  ', 
ou  la  dernière  de  la  seconde  version  Ki  pntejgne  treit  (l.creit)  ou 
//-  querte  (1.  de:^  cjnerré)  Ne  mm  ru  ja  sunf::^  poi'erté  ^ 

Quelle  est  l'origine  de  ce  poème?  On  trouve,  dans  quelques 
mss.  latins,  sous  le  ùtre  Septeni  gênera  stniloruut,  une  énuméra- 
tion  de  sept  folies  qui  aurait  pu  servir  de  point  de  départ  aux 
deux  versions  françaises,  s'il  était  démontré  que  celles-ci  sont 
postérieures  à  celle-là.  Voici  le  texte  latin  d'après  le  ms.  B.  N. 
lat.  i.|979,  f.  143  (corrigé  à  l'aide  du  ms.  B.N.  fr.  19604,  f.  3): 

Qui  tantum  minatur  quod  non  timetar, 
Qui  tantum  iurat  quod  ei  non  creditul-, 
Qui  tantum  donat  quod  depauperatur, 
Qui  tantum  se  negligit  quod  ab  aliis  negligitur, 
Qui  de  re  quam  emendare  non  potest  affligitur, 
Qui  rem  sibi  impossibilem  facere  nititur, 
Qui  crédit  quod  verisiniile  non  videtur. 

Dans  celte  série,  les  trois  premières  stullitiae  correspondent 
exactement  à  la  6^,  7^  et  3'-'  folies  de  la  version  Jubinal-He3'Se- 
Halliwell,  à  la  8",  9^  et  5'^  de  celle  de  P.  Me3'er;  les  quatre 
autres  n'offrent  que  de  vagues  ressemblances  avec  quelques/o/Vw 
françaises.  — Enfin,  plusieurs  versions  des.  Proverbes  aux  philo- 
sophes se  terminent  par  un  quatrain  (d'authenticité  douteuse)  qui 
se  rattache  également  au  poème  desFolies  : 

Li  homs  qui  riens  ne  scet  et  aprendre  ne  veult 
Et  qui  n'a  qui  le  serve  et  servir  ne  se  veult 
Et  celui  qui  riens  n'a  et  gaaignier  ne  veult, 
Il  n'est  pas  de  merveille  se  povreté  l'aqueult. 

Les  deux  premiers  vers,  en  effet,  correspondent  à  la  i''^  et  à 
la  25^  (23O  folie  dans  la  version  Jubinal-Heyse-Halliwell^ 
le  troisième  vers  rappelle  la  11 '■"  folie  dans  cette  même 
version. 

Les  deux  autres  ouvrages  appartiennent  probablement  au 
xv"  siècle.  Le  Livre  des  quatre  c/joses  \  conservé  dans  deux  mss. 

î.  Cf.  Prov.  au  vilain,  éd.  Tobler,  str.  202,  v.  2-3. 

2.  Dans  le  recueil  de  proverbes  du  ms.  lav.  18184,  on  lit  (f.  153)  : 
Qui  croit  niechine  ei  de-{  quarre^,  je  ne  mona  san\  povreté. 

3.  Voy.  P.  Paris,  Les  mss.  français  de  la  Bibl.  du  Roi,  V,  p.  20  et  VII,  p. 
393- 


484  J-    MORAWSKI 

de  la  Bibliothèque  Nationale  (B.  N.  fr.  572  et  983)  est  un 
recueil  de  maximes,  proverbes  et  dictons  énoncés  par  groupe 
de  quatre.  Dans  le  ms.  fr.  572,  ce  recueil  est  intitulé  :  Le 
savoir  par  (l.  que)  Raysoji  selon  le  nmistre  de  vertu  de  sapience 
nous  enseigne  en  quatre  choses,  c'est  assavoir,  etc.  Par  le  maistre  il 
faut  probablement  entendre  Aristote,  car  le  recueil  est  précédé 
des  Natures  de  l'onime  d'après  Aristote.  La  copie  du  ms.  983  est 
presque  identique  à  celle  du  ms.  572,  sauf  quelques  variantes 
insignifiantes  et  quelques  proverbes  déplacés.  J'ignore  si  cet 
ouvrage  est  le  même  que  celui  qui  a  été  imprimé  plusieurs  fois, 
au  cours  du  xvi*  siècle,  sous  le  titre  de  Livre  des  quatre  choses 
et  de  Quartenaire  Sainct  Thomas  '.  Une  étude  sur  les  quarte- 
naires  est  encore  à  faire.  Tel  qu'il  est,  le  nôtre  semble  reposer 
sur  un  modèle  italien,  car  il  cite  parmi  les  quatre  plus  grandes 
cités  du  monde,  trois  villesde  l'Italie  (Milan,  Florence  et  Rome), 
et  parmi  les  quatre  cités  les  plus  puissantes  en  mer,  encore  trois 
villes  italiennes  (Gènes,  Venise  et  Pise). 

Les  Proverbes  et  figures  nous  sont  également  parvenus  dans 
deux  copies  à  peu  près  semblables  (B.  N.  fr.  24461  et  Arsenal 
5066)  ^  Il  s'agit  d'une  série  de  130  quatrains,  sixains,  etc., 
terminés  par  des  proverbes  et  accompagnés  de  jolis  dessins 
qui  illustrent  la  métaphore  (non  pas  le  sens)  de  chaque  pro- 
verbe. Ce  procédé  qui  consiste  à  prendre  les  proverbes  «  au 
pied  de  la  lettre  »  rappelle  les  proverbes  «  réalisés  »  de  Rabelais, 
et  il  se  peut  que  l'auteur  de  Gargantua  se  soit  inspiré  de  ces 
dessins  dans  le  fameux  chapitre  xxii  du  livre  V  de  Pantagruel. 


1.  Voy.  M. -G.  Duplessis  {Bibliographie  paréniiolo^ique,  Paris,  1847,  p. 
130)  qui  cite  aussi  un  Livre  italien  de  Riminaldo  et  une  traduction  espa- 
gnole de  ce  livre,  qu'on  trouve  à  la  suite  de  plusieurs  éditions  du  Galateo 
espaiiol.  Sur  le  Galateo,  voy.  aussi  H.  Knust,  Mitteil.  ans  dcm  Eskurial 
(Bibl.  des  litt.  Ver.  in  Stuttgart,  CXLI),  p.  414.  D'après  Knust,  le  quaternio 
espagnol  serait  la  traduction  de  la  Dottrina  délie  Virtà  e  fuaa  de  Vi^i  d'Ora- 
zio  Rinaldi.  — Un  livre  des  trois  choses  catalan  a  été  publié  par  M.  Morel- 
Fatio,  d'après  uu  ms.  de  la  Bibl.  de  Carpentras,  dans  la  Roviania,  XII,  p. 
230. 

2.  Le  ms.  de  la  Bibl.  Nat.  a  été  décrit  par  Le  Roux  de  Lincy,  dans  le 
Catal.  delà  Bibl. des  ducs  de  Bourbon,  Paris,  1850.  Le  second  ms.  n'a  pas  été 
signalé  que  je  sache. 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  485 

Aux  recueils  qui  présentent  les  proverbes  sous  un  aspect 
conventionnel  se  rattachent  ceux  qui  groupent  les  proverbes 
ou  sentences  commençant  par  les  mêmes  mots.  Dans  le  ms, 
6431  delà  Bibl.  de  l'Arsenal  on  lit,  à  l'intérieur  du  plat  supé- 
rieur, une  série  de  dix  proverbes  commençant  tous  par//  faiilt 
dont  voici  les  deux  premiers  : 

Il  hiult  cougnoistre  avant  aimer. 

Il  fault  battre  le  fair  (sic')  tandis  qu'il  est  chaud. 

Une  suite  de  huit  sentences  commençant  par  //  n'est  se  lit 
dans  le  ms.  Arsenal  3647,  au  f.  42  v°  et,  moins  les  trois  der- 
nières, dans  le  ms.  B.  N.  fr.   24431,  au  f.  160  v°  '. 

On  trouve  des  proverbes  épars  dans  les  mss.  B.N.  lat.  14929, 
n.  a.  1.  36e,  et  fr.  19604  ^,  des  sentences  dans  les  mss.  B.  N. 
fr.  24392  et  25398,  des  dictons  et  maximes  en  vers  dans 
un  grand  nombre  de  manuscrits  des  .xV^  et  xvi^  siècles  '. 

Recueils  de  proverbes  proprement  dits. 

Si  l'on  écarte  tous  les  recueils  que  nous  venons  de  mention- 
ner, il  nous  reste  encore  vingt-cinq  recueils  proprement  dits 
dont  douze  ont  été  publiés  in  extenso.  Ces  vingt-cinq  recueils 
sont  conservés  dans  vingt-trois  manuscrits  dont  dix  remontent 
au  xiif,  huit  au  xiv%  cinq  au  xv^  siècle.  Quinze  mss.  (dont 
treize  à  Paris)  ^  appartiennent  à   la  France,  six  à  l'Angleterre, 

1.  Des  tirades  de  ce  genre  ont  passé  dans  quelques  recueils  de  proverbes  ; 
dans  celui  de  Jehan  Mielot,  on  trouve  deux  séries  de  dictons  commençant 
par  //  n'est  (cL  ci-dessous,  p.  552).  On  pourrait  aussi  rapprocher  une  série  de 
proverbes  latins  en  rimes,  commençant  tous  par  A7/  valet,  qu'on  rencontre 
dans  les  mss.  B.  N.  fr.  1623  et  Oxford  Rawl.  A  293,  f.  89  (cf.  G.  Macray, 
Catahoi  cod.  mss.  Bibl.  Bodiei.,  t.  I). 

2.  Ce  ms.  contient  aussi  une  version  inédite  du  poème  latin  : 

Ad  primum  morsum  nisi  potavero  mort  sum. 
Cf.  Remania,  XLI(i9i2),  p.  214. 

3.  Beaucoup  de  dictons  figurent  aussi  parmi  les  quatrains  apocryphes  des 
Prov.  aux  philosophes. 

4.  Le  Roux  de  Lincy,  dans  sa  Bibliographie  des  proverbes  (â  la  fin  du  t.  II 
de  son  Livre  des  Proverbes  français,  2<^éà.,  Paris  1859)  cite  34  mss.  de  la 
Bibl.Nat.  et  5  mss.  de  la  Bibl.  de  l'Arsenal.  Mais  si  nous  en  retranchons  les 


486  J.    MORAWSKI 

un  à  la  Hollande,  un  à  l'Italie.  Le  nombre  des  proverbes 
varie  entre  10  et  1300.  A  ces  recueils  proprement  dits  il 
convient  d'ajouter  les  Proverbes  an  vilain,  conservés  dans  six 
mss.  et  le  Respit  del  curteis  et  de!  vilain.  Voici  la  liste  complète 
de  ces  recueils  : 

Nombre  de 
proverbes 

A    Paris,  Sainte-Geneviève,  550,  f.  282  v°.  Fin  du  xiir  s.  414 

B    Paris,  B.  N.  lat.  18 184,  f.  1.13  v°.  Fin  du  xiii' s.  334 

Ba  Paris,  B.  N.  lat.  13965,  f.  33  v".  xiv^  s.  [1397J.  345 

C  Cambrai,  Bibl.  de  la  Ville,  534  (éd.  Coulon).  xiii'^  s.  229 
Ca  Cambridge,  Corpus  Christi,  450  (éd.  Fr.  Michel). 

xiv^  s.  420 
Ch  Cheltenham,  Bibl.  Philipps,  8336,  f.  96.  Milieu  du 

xiv=  s.  ? 

D  Paris,  B.  N.  lat.  14955,  f.  119.  xiii*^  s.  62 
E    Paris,  Mazarine,  1030,  f.  149  v°.  xiii^  s.                 74  +  30 

F    Paris,  B.N.  lat.  14799,  f.  278  v^.   xiv^  s.  89 

G    Paris,  B.  N.  lat.  14929,  f.  248.  Fin  du  xiir  s.  170 

H  Hereford,  Cathedral  Close,  P.  3.  3.  xiv^  s.  87 
7     Oxford,  Digby  53,  f.  8  et  15  (éd.  P.  Meyer)  '. 

XIII''  s.  32+21 

/      Oxford,  Rawlinson  A273  (éd.  Stengel).  xiv^  s.  13 

K    Oxford,  Rawlinson  C  641,  f.  13  (éd.  Stengel).  xiii*^  s.  114 

K   Oxford,  Rawlinson  C  641,  f.  15  (  »         »     ).  xiir  s.  249 

L    Leyde,  Voss.  lat.  31  F  (éd.  Zacher).  xiii^  s.  269 

M  Paris,  B.  N.  lat.  8246, f.  105  b.  xiii"  s.  [v.  1286].  10 
A'   Paris,  B.  N.  lat.  8653  A  (éd.  Robert).  Début  du 

XI v^  s.  65 

P    Paris,  B.  N.  fr.23545  (éd.  Ulrich),  xn-s.  [13 17].  489 

proverbes  en  rimes  (Caton,  Prov.  des  Sages,  etc.),  les  recueils  postérieurs  au 
xve  s.  et  ceux  dont  nous  avons  déjà  parlé,  il  ne  nous  reste  plus  que  cinq 
recueils  proprement  dits  :  en  plus  des  deux  recueils  publiés  depuis  par  Ulrich 
(P,  5),  Le  Roux  a  utilisé  les  trois  recueils  F,  Q  et  le  fragment  de  X  (auxquels 
il  faut  ajouter  ^  qui  n'est  pas  mentionné  dans  la  Bibliographie,  mais  qu'il 
connaissait  certainement).  Le  ms.  Arsenal  B.  L.  344  (aujourd'hui  3659) 
contient  plutôt  des  refrains  que  des  proverbes. 

I.  Ce  ms.  contient  deux  recueils  qui  se  complètent    mutuellement  (cf. 
P-  49î)- 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  487 

Q    Paris,  B.  X.  lat.  10360.  xv'^  s.  1302 

R    Rome,  Vat.  Reg.  1429  (éd.  E.  Langlois).  xV  s. 

[v.  1444].  798 

5     Paris,  B.  N.  fr.   12441  (éd.  Ulrich),  xv^' s.  [  1456J.  351 

T    Tours,  Bibl.  de  la  ville,  468,  f.  178.  xv^  s.  175 

X    Paris,  B.  N.  lat.  603,  f.  42.  xV^  s.  46 

:■  Proverbes  an  vilain  (éd.  Tobler).  Six  mss.  de  la  fin  du 
xiii"^  s.  (que  nous  désignons  resp.  par  VFa,  VA, 
VFy,  VF3,  VH,  VD,  faisant  précéder  les  sigles 
de  Tobler  d'un  grand  V).  285 

Resp.  Le  respit  del  ciirteis  et  del  vilein  (éd.  Stengel) .  43 

Les  chiffres  en  marge  de  ce  tableau  se  rapportent  au  nombre 
total  des  proverbes,  sentences,  refrains,  axiomes  de  droit  de 
chaque  recueil  ;  n"y  sont  pas  compris  les  proverbes  latins 
ni  les  traductions  latines  de  proverbes  français.  Les  proverbes 
cités  deux  fois  sont  comptés  doublement.  Dans  A,  p.  ex.,  le 
nombre  de  proverbes  proprement  dits  n'excède  pas  le  chiffre 
de  370;  dans  O,  on  en  trouve  à  peine  800.  Si  l'on  tient  compte 
de  ce  fait  et  de  cet  autre  que  beaucoup  de  proverbes  appa- 
raissent identiques  ou  à  peu  près  semblables  dans  plusieurs 
recueils  à  la  fois,  on  ne  s'étonnera  pas  que  le  nombre  total  des 
proverbes  conservés  dans  les  25  recueils  dépasse  à  peine  20CO 
dont  200  environ  paraissent  être  postérieurs  au  xiv^  siècle.  Ce 
nombre  de  2000  ne  représente  pas,  tant  s'en  faut,  tous  les 
proverbes  qui  avaient  cours  au  moyen  âge.  Nous  verrons  plus 
loin  quelles  raisons  ont  déterminé  le  choix  des  proverbes  et  de 
quelle  manière  sesont  constitués  les  recueils.  Notons  seulement 
dès  à  présent  que  la  plupart  des  recueils  sont  apparentés  entre 
eux  et  peuvent  se  ramener  à  un  petit  nombre  de  groupes,  les- 
quels ont  encore  entre  eux  des  rapports  multiples.  Étant  donné, 
d'autre  part,  que  chaque  recueil  contient  des  proverbes  qui  lui 
sont  particuliers,  on  peut  présumer  qu'il  en  était  de  même  pour 
les  recueils  qui  se  sontperdus,  c'est-à-dire  qu'il  existait  des  pro- 
verbes inconnus  à  tous  les  recueils  conservés.  On  rencontre,  en 
eflet,  dans  la  littérature  du  moyen  âge,  surtout  dans  les  poèmes 
didactiques  et  dans  les  sermons  du  genre  familier,  des  pro- 
verbes qu'on  chercherait  vainement  dans  les  recueils.  Il  arrive 
aussi  que  tel  proverbe  cité  dans  un  poème  du  xiu''  ou  xiV^  siècle, 


.j88  J.    MORAWSKl 

n'a  été  consigné  que  dans  un  recueil  du  xV  ou  xvi'^  s., 
■comme  le  proverbe  Tant  crie  on  Noël  qtiil  vient,  attesté  dès  le 
XIII'  s.  '  et  qui  n'apparaît  que  dans  le  recueil  de  Jehan  Mielot 
(XX-  s.). 

Classement  des  recueils  de  proverbes . 

On  distingue  généralement  entre  les  recueils  qui  rangent  les 
proverbes  par  ordre  alphabétique  et  ceux  qui  n'offrent  aucun 
ordre.  Cette  distinction,  purement  formelle,  ne  tient  pas  compte 
des  recueils  où  les  proverbes  sont  classés  par  ordre  de  matières 
(G)  ni  de  ceux  où  l'ordre  alphabétique  ne  comprend  qu'une 
partie  des  proverbes  (F).  Même  dans  les  recueils  dits  alphabé- 
tiques, l'ordre  de  Vab  c  est  rarement  observé  rigoureusement; 
quelquefois,  on  se  contente  de  grouper  les  proverbes  commen- 
çant par  la  même  lettre  (^A)  ou  le  même  groupe  de  lettres  (P). 
—  La  répartition  des  recueils  d'après  les  provinces  de  langue 
française,  quoique  justifiée  en  soi,  n'a  pour  nous  qu'une  valeur 
toute  relative  :  elle  explique  bien  quelques  airs  de  ressemblance 
entre  des  recueils  nés  sur  le  même  territoire,  mais  ne  rend  pas 
compte  des  rapports,  bien  plus  intimes,  qui  peuvent  exister 
entre  des  recueils  provenant  de  provinces  différentes.  Quand 
même  nous  parviendrions  à  localiser  tous  les  recueils  de  pro- 
verbes -,  encore  faudrait-il  déterminer  ce  que  chaque  recueil 
doit  à  sa  province.  Nous  savons  maintenant  que  les  Proverbes 
nu  vilain  ont  été  écrits  en  Flandre,  mais  nous  ne  saurions  même 
discerner  au  juste  les  couplets  qui  doivent  être  attribués  à  l'au- 
teur de  ceux  qui  ont  été  interpolés  postérieurement  par  quelque 
poète  anglo-normand  ou  autre.  —  Il  n'y  a  aucun  rapport  entre 

1.  Tant  demeure  Notiel  qvi[l]  vient  (Vies  des  Pères,  B.  N.  fr.  1546,  f.  142 
v-o  a). 

2.  C'est  ce  que  j'ai  essayé  de  faire  en  me  basant  sur-des  données  positives 
ou  sur  des  indices  intrinsèques.  Voici  le  résultat  de  cette  petite  enquête  : 
l'Angleterre  est  représentée  par  Ca  Ch  I  J  K  K'  et  le  Respit,  les  Flandres  par 
L  5  et  r,  la  Normandie  par  Q  R  X  (g\.  peut-être  C),  la  Franche-Comté  par 
N,  la  Touraine  par  T;  les  autres  recueils  appartiennent  au  Centre  delà  France. 
Mais  la  patrie  du  ms.  n'est  pas  nécessairement  celle  du  recueil  :  H  est  la 
copie  d'un  recueil  continental  :  T  quoique  écrit  probablement  dans  la  Tou- 
raine, appartient  plutôt  au  Nord  de  la  France  ;  P  est  une  compilation  de 
recueils  flamands,  anglonormands,  etc. 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  489 

V  et  S,  quoique  les  deux  recueils  aient  été  composés  dans  la 
même  province  de  Flandre;  il  y  a,  par  contre,  des  rapports  très 
intimes  entre  v  et  des  recueils  de  tout  autre  provenance.  Il  est 
vrai  cependant  que  les  recueils  écrits  dans  le  Nord  (Angleterre, 
Normandie,  Flandres)  présentent  quelquefois  des  analogies  qui 
semblent  résulter  plutôt  d'influences  locales  que  de  rapports 
douteux.  Pour  ce  qui  est  de  l'Angleterre,  on  peut  même  parler 
de  «  proverbes  anglo-normands  »,  à  condition,  bien  entendu,  de 
n'appliquer  cette  épithète  qu'aux  proverbes  qui,  jusqu'à 
preuve  contraire,  ne  sont  attestés  qu'en  pays  anglo-nor- 
mand. 

Puisque  les  proverbes  eux-mêmes  ne  nous  fournissent 
aucun  critérium  qui  puisse  servir  de  base  à  un  classement  des 
recueils,  voyons  s'il  n'existe  pas  un  critérium  extrinsèque. 
Ce  critérium,  je  crois  l'avoir  trouvé  dans  les  commentaires. 
La  plupart  des  recueils  de  proverbes  sont  conservés  dans 
des  manuscrits  latins.  Cela  s'explique  par  le  fait  que 
ces  recueils,  écrits  par  des  gens  lettrés  et  destinés  à  l'usage  des 
clercs  ou  prédicateurs  sont  pourvus  de  commentaires  en  latin 
(excepté  le  ms.  lat.  603).  Or,  ces  commentaires  sont  très  pré- 
cieux :  mieux  que  les  proverbes,  ils  nous  renseignent  sur  la 
nature  du  recueil  et  sur  sa  destination.  Partant  de  ce  principe, 
nous  pouvons  adopter  la  classification  suivante  : 

I.  Recueils  pourvus  de  commentaires  en  latin  : 

A.  Commentaires     scolastiques    (traductions    en    vers 
latins)  :  mss.  1  J  K  L  M  N  T; 

B.  Commentaires  bibliques  (citations  tirées  des  Ecritures): 
mss.  B  Ba  C  {Ca)  Ch  H; 

C.  Commentaires   allégoriques  (proverbes  moralises)  : 
mss.  D  E  F  G  ; 

D.  Commentaires  juridiques  :  mss.  O  R  ; 

II.  Recueils  avec  commentaires  profanes  :  v.  Resp.  ; 

III.  Recueils  sans  commentaires  :  mss.  K'  P  S  X  (et  les 
Proverbes  communs). 

Comme  on  voit,  le  recueil  du  ms.  ^  ne  figure  pas  dans  ce 
tableau  :  c'est  un  recueil  mixte  à  commentaires  mi-bibliques, 
mi-allégoriques,  qui  se  rattache  à  la  fois  aux  deux  catégories 
B  etc. 


^90  J.     MORAWSKl 

Iiiiportaucc  des  coimneiildires . 

Cette  classification  des  recueils  (selon  la  présence  ou  l'absence 
de  commentaires  et  suivant  les  intentions  des  commentateurs) 
n'implique  pas  des  liens  de  parenté  entre  tous  les  recueils 
appartenant  à  une  même  catégorie,  pas  plus  qu'elle  n'exclut 
des  rapports  entre  des  recueils  appartenant  à  des  catégories  dif- 
férentes. Elle  est  cependant,  à  mon  avis,  la  plus  logique  et  la 
seule  possible.  Elle  est  la  plus  logique,  car  pour  le  commentateur, 
le  proverbe  n'est  qu'un  prétexte  et  le  choix  des  proverbes  se 
trouve  lui-même  subordonné  à  des  fins  didactiques  et  morales  '. 
Le  commentateur  veut  édifier  (commentaires  bibliques  et  allé- 
goriques), instruire  ou  s'iiislriiire  (comm.  juridiques  et  scolas- 
tiques),  ou  simplement  amuser  ceux  à  qui  il  s'adresse.  Et  elle 
est  la  seule  possible,  car  bien  des  proverbes  apparaissent  iden- 
tiques dans  des  recueils  n'a3^ant  aucun  rapport  entre  eux,  mais 
ce  serait  une  curieuse  coïncidence  que  de  trouver  deux  com- 
mentaires identiques  dans  deux  recueils  indépendants  l'un  de 
l'autre. 

Il  ne  faudrait"  pas  pourtant  exagérer  l'importance  des  com- 
mentaires. En  tant  que  rapprochements,  ils  valent  ce  que  valent 
tous  les  rapprochements.  Ils  nous  renseignent  sur  l'état  d'esprit 
d'une  classe,  d'une  époque;  ils  ne  nous  renseignent  point  sur 
l'origine  du  proverbe  \  Un  exemple  fera  mieux  comprendre 
cette  distinction  et  montrera,  en  même  temps,  lés  efforts  des 
commentateurs  pour  concilier  les  proverbes  avec  leurs  préoc- 
cupations personnelles  ou  pour  les  interpréter  dans  un  sens  qui 
puisse  servir  leurs  causes  respectives.  J'ai  choisi  le  proverbe 
Bonne  journée  fait   qui  de  fol  se  délivre,  parce  que  c'est  un  des 

1.  En  eHet,  chaque  commentateur  voit  le  proverbe  à  travers  ses  préoccu- 
pations personnelles  ;  suivant  sa  mentalité  particulière,  le  inème  proverbe 
peut  devenir  une  allégorie,  un  axiome  de  droit  ou  un  simple  exercice  de 
latin.  Il  est  même  piquant  de  voir  tout  ce  qu'on  a  pu  •>  faire  dire  »  aux  pro- 
verbes et  comment  le  même  proverbe  a  pu  servir  à  tant  de  fins  opposées  : 
c'est  le  ton  qui  fait  la  chanson. 

2.  C'est  à  tort  aussi  qu'on  a  prétendu  que  l'usage  qu'en  ont  fait  les 
sermonnaires,  par  exemple,  nous  renseignait  sur  le  véritable  sens  de 
quelques  proverbes  obscurs  ;  c'est  «  l'application  particulière  »  qu'il  faudrait 
dire. 


ANCIENS    PROVERBES    I  KANÇAIS  49  I 

rares  proverbes    qu'on  trouve  dans  les    recueils  de  toutes   les 
catégories.  Voici  donc  ces  commentaires  : 

Coninientaire  scohisticjne  (traductions  en  vers    léonins): 
Exptdiens  se  de  fatuo  placide  manet  ede . 
Prospéra  lux  fulsit  si  stultus  ab  aede  procul  sit. 
Tempus  lucra  tulit  quo  fatuus  proculit. 

(B.  X.  lat.  8655  A,  éd.  Robert,  p.  41.) 
Comiii.  biblique    :     Ejice  derisorem   et   exibit  cum   eo    jurgium,  etc.  ^/of . 

22,  10  (B.  N.  lat.  18184,  f.  145  ;  13065,  f.  35). 
Connu,  allégorique:  Iste  stultus  potest  dici  dyabolus  qui  saepe  insidiatur  ut 

decipiat  (B.  N.Iat.  14929,  f.  252,  etc.). 
Coiiim.  juridique  :    Quia  non  debent  stuiti  esse  melioris  conditionis  quam 
periti...  Per  nimiam  nanique  opportuniiatem    poten- 
tiani   princeps  non   concedendam  conccdit  (B.  N.     lat. 
10360). 
Cooiin. profane  :  Fous  est  qui  aparente 

Ne  parent  ne  parente 
Dont  cuide  avoir  viltance; 
Mais  loing  de  lui  le  mete 
N'onques  ne  lui  promete 
Chose  ou  ait  espérance. 
Il  fait  iiioiit  boue  journée  qui  de  fol  se  délivre, 
Ce  dit  li  vilains. 

(Prov.  au  vilain,  str.   125.) 

Je  n'insisterai  pas  sur  les  différentes  acceptions  du  mot  stul- 
tus (fol)  dans  les  passages  que  je  viens  de  citer.  Mais  il  ne  serait 
peut-être  pas  sans  intérêt  de  signaler  l'influence  de  ces  commen- 
taires sur  la  littérature  de  l'époque.  Les  sermonnaires,  par 
exemple,  s'inspirent  de  préférence  des  commentaires  allégoriques, 
comme  on  le  voit  dans  le  passage  suivant  qui  n'est,  en  effet, 
que -le  développeinent  du  commentaire  allégorique  transcrit 
plus  haut  :  //  fait  bone  jornee  qui  de  fol  se  délivre  ;  nncor  fait  il 
Diieudre  jornee  qui  de  mauvais  se  délivre,  et  iiielior  qui  de  pecbié  se 
délivre  :  qui  se  délibérât  de peccato  et  de  diabolo  {h.  N.  lat.  16505, 
f.  220  v°)  '.  On  trouve  de  même,  dans  les  poèmes  didactiques, 

I.  Cf.  B.  N.  lat.  14961,  f.  84  vu  (nis.  analysé  par  Hauréau,  Not.  et  lixlr. 
de  quelques  mss.  latins,  t.  IV,  p.  i  5 1-82)  :  Dicitur  vulgariter  que  «  bonne  jornee 
fet  qui  de  fol  se  délivre,  multo  magis  qui  a  diabolo  ;  hic  enim  est  hospes 
malus  qui  omnem  egestateni  spiritualem  introducit  et  omnem  sufficientiani 
toUit. 


492  J.    MORAWSKI 

religieux,  moraux,  des  trnces  de  commentaires,  soit  qu'il 
s'agisse  d'une  application  particulière  de  quelque  proverbe  ou 
d'un  rapprochement,  grave  ou  plaisant.  Pourquoi  Rutebeuf 
applique-t-il  le  proverbe  7\vil  ucst pas  ors  quonvoit  /îr/V^  exclu- 
sivement aux  hypocrites,  comme  si  ce  proverbe  n'était  fait  que 
pour  eux  ?  Ouvrez  le  recueil  du  ms.  lat.  14929,  vous  y  trouverez 
notre  proverbe  sous  la  rubique  Ypocrita  '. 

On  a  noté  minutieusement  jusqu'aux  moindres  variantes  des 
proverbes.  Or, il  ne  serait  pas  moins  intéressant  ni  moins  ins- 
tructif d'étudier  les  fluctuations  que  ces  mêmes  proverbes  subis- 
saient au  point  de  vue  du  sens. 

A.  Commentaires  scolastiqijes. 

Les  Proverbia  mag.  Serlonis  et  les  recueils  de  proverbes  français- 
la  lin  s. 

En  publiant  \e^  Proverbia  niagislri  Serlonis  du  ms.  Digby  53, 
P.  Meyer  ^  remarqua  que  les  vers  latins  qui  accompagnent, 
dans  ce  manuscrit,  les  proverbes  latins  se  retrouvent,  pour  la 
plupart,  dans  le  ms.  B.  N.  lat.  6765  (xii'^  s.).  D'autre  part,  les 
proverbes  du  ms.  Digby  présentent  une  grande  analogie  avec 
ceux  des  mss.  Rau^inson  A  273  et  C641,  publiés  par  Stengel  ">: 
de  part  et  d'autre,  les  mêmes  vers  latins  accompagnent  les 
mêmes  proverbes  français.  Quant  aums.  lat.  6765  qui  ne  con- 
tient que  les  vers  latins,  Hauréau  -^  en  avait  déjà  publié  des  vers 
de  Serlonde  Wilton,  lorsque  M.  Werner  5  s'avisa  de  l'utiliser  pour 
son  répertoire  des  proverbes  et  sentences  latines  du  moyen  âge. 
Les  Versus  proverbiales —  c'est  à  M.  Werner  que  j'emprunte  ce 

1.  Sur  quelques  rapprochements  de  proverbes  français  et  d'axiomes  de 
droit  chez  Jean  Lefèvre  et  Jean  Brasdefer,  voy.  mes  notes  aux  vv.  421, 
1255  et  2454  de  mon  édition  de  Pa)iiphile  et  Gdatée . 

2.  Dociwiettts  mss.  de  l'anc.  littér.  de  la  France,  conservés  dans  les  hibt.  delà 
Grande-Bretagne  [extr.  des  Arch.  scient,  etlitt.,  2^  série,  IIl-V,  Paris  1871],  p. 
170  et  177. 

5.  Zeilschrift  f.  frani.  Spr.  n.  Liter.,  XXI  (1899),  p.  1-21. 

4.  O.  c,  I,  p.  302-24. 

5.  Lalein.  Sprichvôrter  11.  Sinnspriiche  des  Mittelalters,  ans  Hss.  gesammelt 
[Santtnl.  miltellatein.  Texte,  hgg.  v.  A.  Hilka,  fasc.  3,  Heidelberg,  1912], 
passim. 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  493 

détail  —  occupent  les  f.  64-71  et  comprennent  189  sentences 
disposées  en  69  groupes  et  un  grand  nombre  de  vers  provenant 
de  VYsoigrinuis,  de  ÏAnliilaria  de  Vital  et  de  Claudien.  Les 
sentences  qui  forment  groupe  se  rapportent  à  un  même  proverbe, 
français  ou  anglonormand  ',  qu'elles  ne  font  que  traduire  en 
vers  léonins.  Les  proverbes  de  Serlon  étaient  probablement  des- 
tinés à  l'usage  des  écoles  où  son  exemple  devait  bientôt  trouver 
des  imitateurs.  D'ailleurs,  Serlon  n'a  pas  été  le  premier  à  traduire 
en  latin  des  proverbes  français  :  il  a  été  devancé  par  Egbert  de 
Liège  qui  s'est  servi  du  même  procédé  dans  saFecunda  Ratis  ^ 

Le  ms.  Digby  (/) comprend  deux  recueils  qui  se  complètent 
mutuellement;  le  premier,  intitulé  Proverbia  niagistri  Serlonis, 
contient  32  proverbes  français  accompagnés  des  vers  latins  cor- 
respondants ;  le  second,  mmulé  Diversa  praverbia,  comprend  21 
proverbes  qui  manquent  dans  le  premier  recueil,  mais  dont  les 
vers  latins  se  retrouvent  également  parmi  les  Versus  praverbiales 
du  ms.  lat.  6765.  Ce  second  recueil  est  donc  le  supplément  du 
premier.  Enfin,  plusieurs  proverbes  qui  n'ont  plus  de  rapport 
avec  ceux  de  Serlon  ont  été  ajoutés  en  marge  et  à  la  fin  des  deux 
recueils. 

Le  ms.  Rawlinson  C  641  comprend  également  deux  recueils 
que  nousdésignons  par  K Qt  K\  mais  le  premierseul  se  rattache 
aux  proverbes  de  Serlon;  encore  y  faut-il  distinguerdeux  parties: 
dans  l'uiie  (n°'  1-48),  chaque  proverbe  est  suivi  d'une  ou  de 
plusieurs  traductions  de  Serlon,  dans  l'autre  (n°' 49-114),  les  vers 
latins  manquent  et  les  proverbes  eux-mêmes,  sauf  trois  (56, 
65,  82),  n'ont  plus  de  rapport  avec  ceux  de  Serlon,  mais 
remontent  plutôt,  du  moins  en  partie,  aux  Proverbes  au  vilain 
(i').  Quant  au  deuxième  recueil  (A'''),  il  est  à  peu  près  indépen- 
dant deSerlon,  malgré  les  vingt-cinq  proverbes  qu'il  a  en  commun 
avec  K.  Nous  l'examinerons  en  analysant  les  recueils  sans  com- 
mentaires dont  K'  fiiit  partie  K  Enfin,  le  ms.  Rawlinson  A  273 

1.  M.  Werner  a  rompu  l'unité  des  groupes  en  classant  les  sentences  selon 
l'ordre  alphabétique,  mais  il  les  a  numérotées,  ce  qui  permet  de  rétablir  leur 
ordre  réel,  conformément  au    ms. 

2.  Éd.  E.  Voigt.  Egberts  von  Lûltich  Fecunda  Ratls,  Halle,  i889(cf.  Journal 
des  Savants,  septembre  1890). 

3.  Cf  ci-dessous,  p.  544,  où  nous  examinerons  aussi  les  rapports  de  K 
avec  K'  et  v. 


^94  J-    -MORAWSKI 

(y)  offre  une  petite  série  de  13  proverbes  dont  neuf  se  retrouvent 
dans  /A' et  quatre  dans  7  seulement. 

Outre  des  proverbes  français,  on  trouve  dans  IJK  quelques 
proverbes  anglais  (un  dans/,  deux  dans/  et  iv)  dont  l'un  {K  5) 
est  cité  dans  /  sous  sa  forme  française  '.  Mais  quelques  pro- 
verbes, quoique  cités  sous  forme  française,  semblent  n'être  que 
des  traductions  de  proverbes  anglo-saxons,  comme  Ki  cretit 
nioistin,  ne  jet  milhere  {K'jj)  %  ou  du  moins  n'avoir  eu  cours 
qu'en  pays  anglonormand  comme  KicnipoU  aime  iinie  ii  semble 

Parmi  les  autres  recueils  de  proverbes  français-latins,  il  y  en 
a  encore  un  qui  se  rattache  plus  particulièrement  à  Serlon,  c'est 
le  recueil  du  ms.  de  Tours  (T).  Le  ms  468  de  Tours  (anc.  n° 
178  de  la  bibliothèque  de  S. -Martin  de  Tours),  qui  contient  la 
fameuse  Compilalio  singularis  exemploruin,  a  tait  l'objet  d'une 
étude  détaillée  de  L.  Delisle  ■+,  d'où  il  résulte  :  1°  que  cems.  est 
une  copie  tardive  (xv^  s.)  d'une  œuvre  remontant  à  la  seconde 
moitié  du  xiii''  siècle^  puisque  le  roi  Louis  IX  n'y  est  pas  encore 
appelé  saint  et  qu'on  y  trouve  mentionné  un  tournoi  qui  eut 
lieu  à  Meaux  en  1264;  2°  que  le  compilateur  était  un  religieux 
de  l'ordre  de  Saint-Dominique  connaissant  la  topographie  de  la 
Touraine,  du  Maine  et  de  l'Anjou.  La  compilation,  dont  M. 
Hilka  '>  a  publié  des  exemples,  se  termine  par  des  vers  de  Primat, 

1.  Rappelons,  à  ce  propos,  les  Proverhia  irifaria  publiés  (d'après  notre 
ms.  /où  ils  suivent  immédiatement  ceux  de  Serlon)  par  T.  Wright  (Poli- 
tical  songsof  Engîaiid,Lonàon,  1839,  p.  25  ij-  •     - 

2.  Stengel  (/.  c,  p.  16)  traduit»  Wer  die  eriilc  fiircl.itet,  heslellt  hein  hirsen- 
feld  y-,  ce  qui  donne  à  peine  un  sens  satisfaisant.  Or,  dans  la  traduction  de 
Serlon,  le  mot  moisun  (yir .  nioissoii)  est  rendu  ^pAx  passer  ;  il  faut  donc  traduire 
«  Qui  craint  les  moineatix  ne  récolte  pas  de  millet»  [parce  qu'il  ne  prend  pas 
de  précautions  pour  les  éloigner  de  son  champ],  et  ceci  fournit  un  sens 
excellent. 

3.  Le  proverbe  figure  aussi  parmi  les  Proverbes  rtiraii:^  et  vnlgnu:^,  mais  il 
V  provient  également  de  Serlon  (voy.  p.  548). 

Un  autre  proverbe  de  Serlon  :  Tondis  aime  amis  (Sic  usus  damât  :  seniper 
aiuicus  amat)  remonte  à  Salomon  (Prov.  XVII,  17). 

4.  Aaid.  des  Inscr.  et  Belles-Lettres  (compte  rendu  de  la  séance  du  27  nov. 
p.  395-405)  et    Bibl.  de  V École  des  chartes,  XXIX  (1868),  p.  598-607. 

5.  Neue  Beitr.  i.  Er:^àblungslit.  d.  Mittelalters  [tirage  à  part  du  ^o^  Jah- 
resher.  d.  Schks.  Ges.  f.  vaterl.  Cnlttir,  session  du  5  déc.  1912],  Breslau,  191 5. 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  495 

par  des  épitaphes  et  des  proverbes.  Nous  ne  nous  occuperons 
que  des  proverbes  français  qui  sont  au  nombre  de  175  et  rem- 
plissent les  ff.  178-186.  Ils  sont  écrits,  connue  tout  le  manuscrit, 
sur  une  seule  colonne.  Chaque  proverbe  est  accompagné  d'une 
ou  de  plusieurs  traductions  en  vers  latins;  le  nombre  total  de 
ces  vers  est  de  280  dont  3  6  appartiennent  aux  Versus  de  Serlon 
et  forment  sans  doute  le  noyau  primitif  du  recueil.  En  effet,  T 
se  compose,  comme  K,  de  deux  parties  :  la  première  qui  con- 
tient 28  proverbes  de  Serlon  correspond  à  peu  près  à  la  première 
partie  de  K  (sauf  que  celle-ci  est  plus  complète)  :  la  seconde  qui 
comprend  des  proverbes  de  toute  provenance,  voire  des  locutions 
et  refrains,  n  a  pas  plus  de  rapport  avec  Serlon  que  la  seconde  par- 
tie de  K.  Mais,  tandis  que  dans  celle-ci  les  vers  latins  manquent, 
les  proverbes  de  T  inconnus  à  Serlon  sont,  eux  aussi,  accom- 
pagnés de  vers  latins  qui  sont  sans  doute  l'œuvre  de  quelque 
traducteur  postérieur'.  Ce  traducteur  a  aussi  ajouté  quelques 
traductions  propres  à  celles  de  Serlon.  Le  proverbe  O/// /'/Vn 
aime  a  tari  oublie  figure  dans  les  deux  séries  suivi  la  première 
fois  de  trois  traductions,  dont  deux  de  Serlon,  la  seconde  fois  de 
quatre  traductions  indépendantes. 

Le  recueil  de  T  ne  semble  pas  être  postérieur  à  la  Coiupilatio 
qui  le  précède  -.  A  en  juger  par  les  proverbes  de  la  seconde  par- 
tie qui  présentent  beaucoup  d'analogie  avec  ceux  qu'on  lit  dans 
quelques  recueils  du  Nord  {LQ)\  il  s'agit  probablement  d'une 
copie  de  quelque  recueil  écrit  dans  la  région  septentrionale  de 
la  France,  sinon  en  pays  anglonormand,  comme  c'est  le  cas  pour 
IJK.  On  y  trouve  aussi  plusieurs  apax,  p.  ex.  Se  bech  y  a,  fau- 
cille seit''.  Je  ne  me  rappelle  pas  non  plus  avoir  rencontré  les 
refrains  de  T  que  je  transcris  tels  quels  : 

1.  Ces  vers  sont  pour  la  plupart  inédits  ;  quelques-uns  se  lisent  dans  le  ms. 
de  Bâle  A.  XI.  67,  d'où  ils  ont  été  extraits  par  Werner,  0.  c. 

2.  Le  texte  de  T  est  d'ailleurs  très  corrompu. 

3.  Quelques  proverbes  de  T  sont  des  préceptes  d'hygiène  ou  de  cuisine, 
comme  Anguille  morte  vin  demande,  et  vive  tve  en  babiinJaiice  (cf.  Werner, 
p.  6,  n°  128).  Le  proverbe  La  table  ostee  doit  Ven  laver  et  boire  (cp.  Corttesse 
d'Anjou,  V.  187-9  ;  Ro"'-  de  Faiivel,  éd  Lângfors,  p.  157,  v.  460)  remonte, 
comme  l'indique  le  vers  latin  correspondant  :  Mcnsa  submota,  priiis  ablue, 
posteapota,  àïOrdinatio  niensae,  publiée  en  dernier  lieu  par  St.  Glixelli  {Roma- 
nia,  XLVII). 


^96  J-    MORAWSKI 

f.  184  v'o  Par  le  regartet  par  le  vis 

que  fist  la  belle  m'a  conquis, 
f.  185  Je  aime  loialment  ne  ne  suy  mie  aiméainsi, 

par  taulce  amour  ay  deceù  esté. 
Ma  dameme  commande  travoiller  et  filer, 
et  je  suv  si  jeunete  quenepuis  endurer, 
f.  18)  vo         II  n'a  mie  troys  jours  que  suy  marié 

et  si  vouldroie  je  que  mon  mari  fust  mort  '. 

Ces  refrains  ont  été  également  traduits  en  latin,  de  même  que 
quelques  locutions  et  sentences. 

C'est  du  Nord  aussi  que  nous  vient  le  recueil  de  l'Université 
de  Leyde  (L),  publié  par  Zacher  ^  Ce  recueil,  écrit,  d'après 
l'éditeur,  au  cours  du  xiii^  siècle,  peut-être  non  loin  de  Saint- 
Omer,  contient,  sous  la  rubnqnc  Iiicipiunt  proverbiarusticorani 
niirabiliter  versificata,  269  proverbes  français  accompagnés  de 
traductions  en  vers  latins,  pour  la  plupart  hexamètres.  Comme 
l'indique  le  mélange  de  formes  appartenant  à  des  dialectes  diffé- 
rents ',  L  est  unecompilation  de  plusieurs  recueils.  On  y  trouve 
notamment  bon  nombre   de  «  proverbes  au  vilain  ■^  »,  ce  qui 

1.  Lisez  que  je  suy  mariée. 

2.  Zeilschrijt  jîir  dèuisches  AUeiium,  XI,  p.  859  (cf.  Not.  et  Extr., 
t.  XXXVIII,  p.  348). 

3  .  On  trouve  dans  L  :  caitf  (19*)  à  côté  de  chaude  (128)  et  chafe  (261); 
C0Hiaz7  (110)  à  côté  de  cohm/ (186),  w//>/;^  (154,  157,  1 59)  à  côté  deOTi«M;ç 
(31).  Les  formes  manger  (124)  et  mange(^'y)y  figurent  à.  côté  de  maiijue 
(8).  Caballus  est  représenté  par  cheval  (211,  214),  chivalÇSj,  267)  et  cha- 
t'rt/(î2i)  ;  lupus  par  /t'w  f  1 5  4), ///  (137)  et  lou  (160,  170);  aqua  par  eaue 
(61)  et  eve  (135  et  150  où  l'éditeur  a  pensé  à  Eve  !).  Les  formes  franciennes, 
flamandes  et  anglonormandes  (^/,  noiin  6,covenaunt  259,  etc.)  correspondent 
probablement  aux  différentes  sources  utilisées  par  le  compilateur.  A  la  langue 
du  compilateur  même  appartient  probablement  le  traitement  de  à  ouvert 
(libre  ou  suivi  d'une  palatale)  qui  devient  ;/  (vir.  ue,ui)  :  cur  (i"^-^),  put 
(196),  wm/(i75),  murt  (l'y  1-2),  plut  (i  68),  nu  t  (f^S),  plue  (16^),  nure(i8^); 
et  celui  de  l'ô  fermé  (libre  ou  suivi  d'une  nasale)  qui  devient  également  u 
(vfr.  ou,  0)  :  duble  (234),  plure  (243),  gule  (240),  partut  (227),  pur  (262), 
demure  (161),  dolur  (126),  sun  (129,  143,  190)  ;  ti  suivi  d'une  palatale  reste  « 
(vfr.  ui)  :  frut  (107),  è  fenné  libre  reste  ei  :  peile  (78),  très  (92),  neie  (247)  ; 
cani  s  donne  f/)/H  (33,  36,  134,  139,  158,  etc.). 

4.  Sur  les  269  proverbes  de  L,  env.  70  lui  sont  communs  avec  v  (sans 
compter  ceux  communs  à  L,v  et  Serlon),  parmi  lesquels  bon  nombre  de  pro- 
verbes inconnus  auxaurres  recueilsou  aux  recueils  indépendants  de  v. 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  497 

n'est  pas  étonnant,  vu  que  Z,  et  v  ont  été  écrits  dans  la  même 
province  de  Flandres.  Mais  il  est  probable  que  le  compilateur  a 
utilisé  également,  au  moins  en  partie,  les  proverbes  de  Serlon  qui 
sont  au  nombre  de  29  dans  L.  Il  est  vrai  que  ces  proverbes  ne 
se  suivent  pas  conmie  (fans  IJKT,  que  les  vers  latins  qui  les 
accompagnent  sont  des  traductions  indépendantes  et  qu'on  peut 
même  hésiter,  pour  quelques  proverbes,  à  décider  s'ils  ont  été 
empruntés  à  Serlon  ou  à  v.  Néanmoins,  la  présence  dans  L  de 
quelques  proverbes  des  plus  caractéristiques  atteste  au  moins  que 
le  compilateur  a  utilisé,  entre  autres,  Serlon.  Je  ne  citerai  que  ; 

89  Malc  bouche  doit  len  sorlouer  (=:  Serlon,  11°  3). 

106  Qui  crapoi  aime,  vmage  li  semble  (=:  Serlon,  n»  41). 

236  Mieiz  vaut  honour  que  ventre (nr  Serlon,  no  60). 

La  suppression  des  vers  traditionnels  dans  L  s'explique  :  il 
s'agissait  de  faire  traduire  tous  ces  proverbes  par  quelque  élève. 
En  effet,  les  traductions  gauches  et  obscures  qui  accompagnent 
les  proverbes  de  L  ne  laissent  aucun  doute  sur  leur  origine  sco- 
laire. Sous  ce  rapport,  /.appartient  déjà  aux  recueils  français- 
latins  indépendants  de  Serlon  dont  les  mss.  M  et  N  nousoffren  t 
deux  autres  spécimens. 

Le  recueil  du  ms.  B.  N.  lat.  8246  (M)  se  rattache  peut-être 
encore  de  loin  à  Serlon.  P.  Meyer  qui  en  a  publié  une  quaran- 
taine de  gloses  '  croit  que  ce  ms.  a  été  exécuté  dans  la  seconde 
moitié  du  xiii^  s.,  probablement  vers  1286.  Il  contient  un  de 
ces  florilèges  latins  où  l'on  trouve  pêle-mêle  des  vers  mnémo- 
techniques, des  jeux  de  mots,  proverbes  et  sentences.  Quelques- 
uns  de  ces  vers  se  rapportent  à  des  proverbes  français  dont  ils 
sont  la  traduction  adéquate,  p.  ex.  : 

f.  103  vo  b      Dum  canis  os  rodit,  sociari  pluribus  odit  '. 
f.  104 yob      Sepesolet  dici  :  fiunt   per  munus  amici. 
Dando  versa  vice  sunt  filia  mater  amice. 

f.  105  '  NuUa  vetat  scribi  pellis  ovina  sibi. 

f.  lO)  b       Non  de  ponte  caditcum  qui(/.  quo)sapientia  vadit. 
f.  105  \'°  b      Cantus  stultorum  prior  est  quam  presbiterorum. 

1.  Romania,  XXIV  (1895),  p.  170. 

2.  Werner  (0.  c.)a  publié,  d'après  le  ms.  de  la  Bibl.  de  l'Univ.  de  Bàle 
A.  XI.  67,  une  variante  de  ce  proverbe  : 

Dum  canis  os  rodit,  socium  quem  diligit  odit. 
Romania.   XLVIIl.  32 


498  J.    MORAWSKI 

Citons  encore  ce  dicton  curieux  : 

f.  104  vo  a  Sicut  Pictavis  nomen  trahit  ab  ave  picta, 

sic  est  Andegavis  avium  (?)de  stercore  dicta. 

Au  milieu  de  ce  florilège  ont  été  insérés  dix  proverbes  fran- 
çais qui  occupent  une  partie  de  la  seconde  colonne  du  f.  105. 
C'est  peut-être  par  hasard  que  ces  proverbes  ont  été  ajoutés  aux 
traductions  latines  qui  les  rendent  superflus;  peut-être  aussi  ces 
proverbes  ont-il  été  transcrits  d'un  autre  recueil  '.  Les  2^,  8^  et 
9*^  proverbes  correspondent  aux  trois  premiers  proverbes  de  T, 
mais  les  traductions  diffèrent,  sauf  uneseule  qui  remonte  à  Ser- 
lon  : 

Os  nequam  mulce  ne  quid  sapiat  nisi  dulce. 

Les  n°'  3  et  10  figurent  également  dans  T,  mais  dans  sa 
seconde  partie.  Enfin,  le  n°  5,  qui  manque  dans  T,  se  retrouve 
sous  une  forme  un  peu  modifiée  dans  K  où  il  fait  partie  des 
proverbes  de  Serlon.  Les  vers  latins  diffèrent  de  part  et  d'autre. 

Si  dans  Z,  et  M  il  y  a  encore  quelques  traces  des  proverbes 
de  Serlon,  le  recueil  du  ms.  B.  N.  lat.  8653  A  (N)  ^  n'a  plus 
aucun  rapport  avec  ces  proverbes  Ce  ms.  a  été  décrit  par  Ul. 
Robert  '  qui  en  a  publié  un  vocabulaire  latin-français  et  le 
recueil  de  proverbes  qui  le  suit.  L'éditeur  nous  apprend  que  ce 
ms.  est  le  cahier  d'un  écolier  dArbois  et  qu'on  trouve  dans  le 
recueil,  de  mêmeque  dans  le  vocabulaire,  quelquesmots  franc- 
comtois.  Mais  le  rapport  à  établir  entre  les  proverbes  français  et 
les  vers  latins  qui  les  accompagnent  ne  va  pas  sans  lui  causer 
quelque  embarras.  Il  se  demande  «  si  les  proverbes  français  sont 
une  traduction  faite  par  l'écolier  d'Arbois,  ou  si  c'est  seulement 
un  rapprochement,  une  comparaison  de  proverbes  français  alors 
en  vogue  avec  les  proverbes  latins  » .  L'éditeur  n'envisage  pas 

1.  Les  quatre  traductions  latines  qui  suWewi  lu  ^proyerhe  Oui  bien  aime  n 
tari  oublie  (cf.  p.  500)  sont  toutes  différentes  de  celle  qu'on  lit  dans  le  florilège 
(et  dans  T)  :  Siquis  aniat  bciie  quid,  iiinnemor  esse  ncquit. 

2.  Ce  recueil  contient  64  proverbes  français  avec  traductions  latines,  dont 
deux  cités  deux  fois  (nos  14  =z  35,  19  ^  47),  i  proverbe  non  traduit  (n"  3I)) 
et  26  traductions  d'autant  de  proverbes  qui  manquent  dans  le  texte. 

5.   Bibl.  de  V École  des  chartes,  XXXIV  (187  5),  p.  38-46. 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  499 

une  troisième  hypothèse,  la  seule  vraisemblable,  suivant  laquelle 
ce  seraientles  vers  latinsqui  seraient  la  traduction  des  proverbes 
mis  en  vedette.  Les  proverbes  français,  en  effet,  ne  sauraient 
être  une  traduction  faite  par  l'écolier  d'Arbois,  étant  antérieurs, 
et  de  beaucoup,  à  l'époque  où  il  écrivait.  Nous  pouvons  aussi 
négliger,  l'hypothèse  des  rapprochements  :  abstraction  faite  de 
quelques  passages  bibliques  et  de  deux  sentences  classiques,  que 
nous  expliquerons  tout  à  l'heure,  le  texte  latin  n'est  qu'une  tra- 
duction ou  paraphrase  en  vers  léonins  des  proverbes  français, 
traduction  faite,  selon  toute  probabilité,  par  l'ancien  possesseur 
du  cahier,  notre  écolier  d'Arbois.  Nous  passons  ainsi  aux 

Traductions  indépendantes 

dont  nous  avons  déjà  constaté  la  présence  dans  LMT,  mais 
dont  A'^  nous  offre  le  spécimen  le  plus  caractéristique. 

Nous  savons  que  c'était  au  moyen  âge  un  usage  constant 
dans  les  écoles  que  de  faire  traduire  aux  élèves  des  proverbes 
français  en  latin.  Exercice  ingrat,  s'il  en  fût,  mais  qui  permet- 
tait au  moins  de  se  rendre  compte  si  l'élève  avait  compris  le 
proverbe  :  le  traduire,  n'était-ce  pas,  après  tout,  le  commenter  ? 
Quoi  qu'il  en  soit,  ces  traductions,  pour  la  plupart  obscures  ou 
guindées,  ne  permettent  aucun  doute  sur  leur  origine  scolaire. 
Voici  comment  je  me  figure  la  genèse  de  ces  recueils  scolaires, 
soit  A'^  ou  L.  Le  maître  dicte  à  ses  élèves,  en  guise  de  «  thème 
latin»  un  certain  nombre  de  proverbes  français  qu'il  s'agit  de 
traduire  en  vers  latins.  Pour  graduer  ce  genre  d'exercice,  on 
les  traduira  d'abord  en  hexamètres,  puis  en  pentamètres  '  lesquels 
demandent  de  la  part  du  traducteur  un  maximum  de  concision 
et  partant  d'effort.  Le  mètre  préféré  dans  les  traductions  est  le 
vers  léonin,  en  quoi  se  manifeste  l'influence  de  Serlon  ;  il  est 
rare  de  trouver  deux  hexamètres  rimant  bout  à  bout  (L).  Pour 
varier  l'exercice,  on  évitera  de  faire  rimer  deux  fois  les  mêmes 
mots.  Voici  un  exemple  caractéristique  pour  ces  différents  pro- 
cédés : 


I .  Dans    N,    chaque  proverbe  est  accompagné  d'une  traduction  en  hexa- 
mètre, suivie  d'une  autre  en  pentamètre. 


500  J.    MORAWSKI 

Qui  bien  aime  a  tart  oublie. 
N:  Cordis  amorvyivix  corde  potest  removeri. 

Vix  amor  huic  tabet  qui  solidum  cor  habet. 

M  :  Ardores  veri  vix  corde  queunt  removcri. 

Ardor  non  fictus  vix  est  a  corde  relictus. 
Vix  veri  zeli  removentur  corde  fidcli. 
Corde  nequit  sera  retrahi  dilectio  vera. 

T  :  Oblivisci  cum  quis  amat  bene  nescit  amicum. 

Ex  zelo  vero  veniunt  oblivia  sero. 
Vix  estquin  memorem  quam  bene  diligo  rem. 
Si  quis  amat  bene  quid  immemor  esse  nequit. 

Dans  A^,  la  traduction  en  hexamètres  est  suivie  comme  d'or- 
dinaire, d'une  traduction  en  pentamètres.  Dans  M,  le  proverbe 
français  est  suivi  de  quatre  traductions  en  hexamètres  léonins  : 
dans  la  première^  on  fait  rimer  un  adjectif  avec  un  verbe;  dans 
la  seconde,  deux  participes  riment  ensemble;  dans  la  troisième, 
c'est  le  substantif  qui  rime  avec  un  adjectif;  enfin,  dans  la  qua- 
trième deux  adjectifs  riment  ensemble.  Dans  T,  ce  même  pro- 
verbe est  accompagné  de  deux  hexamètres  et  de  deux  penta- 
mètres léonins,  où  l'on  voit  rimer,  tour  à  tour,  une  conjonction 
avec  un  nom,  l'adjectif  avec  l'adverbe,  le  verbe  avec  le  nom, 
enfin,  le    pronom   avec   le  verbe. 

Quelquefois,  l'élève  se  borne  à  transcrire  les  premiers  mots  du 
proverbe  qu'il  doit  traduire  :  Dwn  mi  si  duie  Q^.  .  .  ou  Qua- 
prenl .  .  .  (L  20,  88),  ou  bien,  il  met  à  la  place  du  proverbe 
français  un  proverbe  biblique,  une  sentence  classique  qui  exprime 
l'idée  contenue  dans  le  proverbe,  procédé  qui  semble  être  fami- 
lier à  l'écolier  d'Arbois.  L'élève  doit-il  traduire  le  proverbe  Oui 
ma] fait  il  hait  clarté}  Il  se  rappelle  naturellement  la  source 
biblique  de  ce  proverbe  et  il  écrit  à  la  place  du  proverbe  français 
l'équivalent  latin  :  Oui inale  agit  odit  iKcemQoh.  III,  20).  Il  n'aura 
plus  qu'à  paraphraser  le  texte  biblique,  par  exemple  : 

Odit  lucem  gens  impia  si  sit  agens. 

Plusieurs  proverbes  sont  ainsi  rapportés  à  la  Bible,  mais  il 
est  focilede  les  suppléer,  puisqu'ils  ne  sontquela  traduction  des 
proverbes  bibliques  allégués.  Je  ne  citerai  que  : 

Qui  parce  seminat,  parce  metet. 
Scrmo   dulcis  fraiigit  iram. 


/^.NCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  5OI 

Stultus  si  tacuerit  sapiens  reputabitur, 

Duium  est  contra  stiniuiuni  rccarcitrare  (Acia  Apost.). 

Ailleurs,  le  proverbe  français  est  rapproché  d'une  sentence 
d'Ovide  ou  d'Horace  ou  d'un  vers  proverbial  dû  à  quelque  tra- 
ducteur antérieur  '.  C'est  ainsi  que  s'explique  le  vers  de  Serlon 
dans  M  et  quelques  vers  anonymes  qu'on  trouve  à  la  fois  dans 
les  florilèges  latins  et  dans  les  recueils  de  proverbes  latins-fran- 
çais (LAf  7).  Il  faut  croire  qu'on  tolérait  ces  rapprochements 
qui  d'ailleurs  ne  dispensaient  pas  l'élève  d'un  effort  personnel  ^ 
Enfin,  il  arrive  qu'un  élève  rompu  à  ce  genre  d'exercice,  comme 
l'écolier  d'Arbois,  ivzàuii  de  mcnioire  le  proverbe  français  en  prose 
latine  qu'il  n'aura  plus  qu'à  mettre  en  vers  léonins  comme  les 
proverbes  bibliques,  par  exemple  : 

Muiier  magni  paratus  assimiiatur  baliste. 
Balistis  rite  similantur  hère  rediinite. 
Se  colère  scelere  pars  erit  accus  liere. 

Le  premier  passage  est  la  traduction  en  prose  du  proverbe 
français  :  Famé  de  fol  aloiir  est  arbalesle  a  Unir,  les  deux  passages 
suivants  sont  les  paraphrases  poétiques  du  premier.  Et  voilà 
pourquoi  les  proverbes  français  manquent  si  souvent  dans  N. 

Après  avoir  ainsi  examiné  les  différents  aspects  des  recueils  de 
proverbes  français-latins,  nous  pouvons  résumer  comme 
suit  les  résultats  de  cet  examen.  Des  sept  recueils  qui  appar- 
tiennent à  cette  catégorie,  quatre  {IJKT)se  rattachent  plus  par- 
ticulièrement à  Serlon.  Aucun  de  ces  recueils  ne  reproduit  le 
nombre  total  des  Versus  proverbiales  n\  l'ordre  dans  lequel  ils  se 
suivent  dans  le  ms.  lat.  6765.  Cette  divergence  s'explique  par 
le  fait  que  les  Versus  ne  contiennent  pas  exclusivement  des  pro- 
verbes français  et  que  d'autre  part  il  a  pu  en  exister  des  versions 
où  le  nombre  et  l'ordre  des  vers  étaient  sensiblement  différents 

1.  Il  ne  faut  pas  confondre  les  traductions  tourmentées  des  écoliers,  qui 
visent  plutôt  la  lettre  que  le  sens  des  proverbes,  avec  les  traductions  d'une  fac- 
ture plus  élégante  et  d'un  air  plus  facile  qui  ont  passé  dans  les  florilèges.  Il 
est  en  général  aisé  de  distinguer  les  unes  des  autres. 

2.  Les  traductions  anonymes  qui  paraissent  être  antérieures  à  celles  des 
élèvessout  généralement  suivies  d'autres  traducticms  moins  adroites.  On  peut 
donc  admettre  aussi  que  celles-là  servaient  de  modèleà  celles-ci. 


502  J.    MORAWSKl 

lie  ceux  du  ms.  6765.  Dans  les  versions  franco-latines  qui  nous 
en  sont  parvenues,  on  remarque  pourtant  un  accord  partiel  avec 
la  version  latine,  quant  à  la  disposition  des  proverbes. 

Tels  qu'ils  sont,  les  recueils  français-latins  conservés  repré- 
sentent les  différentes  étapes  par  lesquelles  les  proverbes  de  Serlon 
ont  dû  passer.  I  et /ne  donnent  encore  que  des  vers  de  Serlon 
avec  les  proverbes  français  correspondants  ;dans  iT,  les  proverbes 
de  Serlon  sont  suivis  d'une  autre  série  de  proverbes  dépourvus 
de  vers  latins  et  étrangers  à  Serlon  ;  T  ajoute  aux  proverbes 
adventices  des  traductions  propres,  mais  respecte  encore  celles 
de  Serlon;  L  remplace  les  traductions  de  Serlon  par  des  traduc- 
tions indépendantes,  tout  en  gardant  les  proverbes  français  cor- 
respondants qui  sont  noyés  parmi  des  proverbes  d'autre  prove- 
nance; il  en  est  de  même  dans  M,  tandis  que  N  n'a  plus  de 
rapport  avec  Serlon.  La  chronologie  relative  de  tous  ces  recueils 
correspond  à  peu  près  à  cette  évolution. 

Les  recueils  de  proverbes  accompagnés  de  traductions  latines 
semblent  avoir  joui  longtemps  d'une  grande  popularité.  Gilles 
de  Nuits,  ecclésiastique  champenois,  s'est  amusé  encore,  vers 
15 19,  à  traduire  les  «Proverbes  communs  »  en  latin,  en  vers 
léonins  \  D'autre  part,  on  trouve  des  vers  léonins  aussi  dans 
des  recueils  appartenant  à  d'autres  catégories,  notamment  dans 
les  recueils  à  commentaires  allégoriques  et  juridiques.  Mais  là, 
ils  ne  sont  qu'un  accessoire,  qu'un  divertissement.  Leur  véri- 
table pépinière  est  Técole  :  c'est  là  qu'on  les  cultive,  c'est  de 
là  qu'ils  se  propagent  pour  envahir  les  recueils  concurrents. 
Tous  ?  Non  pas,  mais  les  meilleurs,  les  mieux  frappés,  les  plus 
faciles  à  retenir.  Ceux-là  passent,  libres  d'entraves,  d'un  pays 
à  l'autre,  partout  bien  accueillis,  citoyens  du  monde  où  se 
recrutent  les  recueils  d'élites  baptisés  du  nom  poétique  de  «  flo- 
rilèges». 


I.  Cf.  Le  Roux  de  Lincy,  0.  c,  I,  p.  xxxvi,  et  G.-Diiplessis,  o.c,  p. 
122  ss.  La  vogue  du  recueil  de  Gilles  de  Nuits  (ou  Jean  Nucerin,  comme 
on  l'appelle  aussi  d'après  son  nom  latin  Joannes  Egidius  Nucerinus)  est 
attestée  par  de  nombreuses  réimpressions  jusqu'au  commencement  du 
xvne  s. 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  5O3 

B.   Recueils  avec  commentaires  bibliciues. 

Le  ms.  B.  N.  lat.  18184  (B)  a  été  analysé  par  Hauréau  '. 
C'est  un  recueil  de  sermons  pour'les  dimanches,  suivi  d'un 
recueil  de  proverbes  destiné,  lui  aussi,  selon  toute  vraisemblance, 
à  l'usage  des  prédicateurs.  A  la  fin,  un  traité  intitulé  De  cnice 
et  bracchiis  crncis.  Les  proverbes  commencent  au  f.  143  v°  sous 
la  rubrique  Incipiunt  proveibia  viilgalia  el  latina  et  sont  disposés 
selon  l'ordre  alphabétique.  Les  proverbes  soi-disant  latins  sont, 
en  réalité,  des  citations  bibliques  pour  «justifier»  les  proverbes 
dits  «  vulgaires  ».  Prises  un  peu  dans  tous  les  livres  de  l'Écri- 
ture, ces  citations  ont  rarement  un  caractèreproverbial;  souvent, 
ce  ne  sont  que  des  bouts  de  phrases  habilement  arrangés  pour 
les  besoins  de  la  cause.' 

Il  existe,  dans  un  autre  ms.  du  fonds  latin  de  la  Bibl.  Nar., 
un  recueil  très  semblable  à  celui  du  ms.  lat.  18 184.  Il  porte  le 
n°  13965  (anc.  St. -Germain  1103)  et  contient  le  traité  de  inuta- 
tionibns  iiionetamin  de  Nicole  Oresnie,  suivi  d'un  recueil 
d'exordes  et  de  brocards  de  droit.  Au  f.  23  v°  Incipinnl  dicia 
sive  proverbia  volgaria  coiicordata  aiictoribiis  Biblie  vel  scriplorum, 
titre  plus  explicite  et  plus  exact  que  celui  qu'on  lit  en  tête  du 
recueil  dans  B,  car  les  passages  bibliques,  comme  nous  venons 
de  le  voir,  sont  plutôt  des  concordances,  des  rapprochements 
que  de  vrais  proverbes.  Quant  à  l'addition  :  vel  scriplorum, 
elle  n'est  justifiée  que  par  deux  ou  trois  proverbes  où  le 
commentateur  allègue  des  sentences  classiques.  Abstraction 
faite  de  cette  divergence  dans  les  rubriques  et  de  quelques  diffé- 
rences dans  le  texte  sur  lesquelles  nous  reviendrons,  les  deux 
recueils  offrent  une  telle  ressemblance  qu'il  est  impossible  de 
nier  leur  étroite  parenté.  B  remonte  probablement  encore  au 
xiii^  siècle  ;  Ba  peut  être  daté  d'une  façon  beaucoup  plus  pré- 
cise :  il  est  de  l'année  1397  (cp.  L,  Delisle,  I,  123),  c'est-à-dire 
de  l'extrême  fin  du  xiv^  siècle.  B  contient  334  proverbes,  Ba  en 
compte  345.  Cette  différence  s'explique  par  le  fait  que  Ba,  tout 
en  omettant  11  proverbes  de  B,  en  ajoute  20  inconnus  à  B,  et 
que  deux  proverbes  y  sont    cités  deux  lois.  Que  Ba  ne  saurait 

I.  O.  c,  VI,  p.  61  ss. 


50.4  ]•     MORAWSKI 

être  une  copie  de  B,  c'est  ce  qui  résulte  du  fait  que  parmi  les  20 
proverbes  de  Ba  inconnus  à  B,  il  en  est  plusieurs  que  nous 
retrouvons  dans  les  autres  recueils  de  cette  catégorie,  qui  sont 
ceux  de  Cambrai  et  de  Cambridge. 

Le  recueil  du  ms.  534  de  la  ville  de  Cambrai  (C),  dont  M. 
Coulon  a  publié  une  édition  ',  d'ailleurs  assez  médiocre,  donne, 
sous  la  rubrique  Proverhia  viilgaJa,  un  recueil  alphabétique  de 
229  proverbes,  commentés  comme  dans  BBa,  dont  160  se 
retrouvent,  sous  une  forme  identique  ou  assez  semblable,  dans 
les  deux  recueils  de  la  Bibl.  Nat.  C  semble  être  incomplet  du 
début,  son  premier  proverbe  Jprès  grani  joie grant  courrou:{  cor- 
respond au  n**  20  de  B  Ba  ^. 

Le  recueil  du  ms,  de  Cambridge,  Corpus  Christi  450  (Ca) 
donne,  sous  la  rubrique  Cy  commencent  proverbes  de  Fraiince,  420 
proverbes  rangés  par  ordre  alphabétique,  mais  dépourvus  de  com- 
mentaires '.  Néanmoins  Ca  se  rattache  visiblement  au  groupe 
B  Ba  C,  puisque  environ  260  proverbes  lui  sont  communs  avec 
BBa,  auxquels  il  faut  ajouter  une  quarantaine  de  proverbes 
communs  à  CCa  et  inconnus  à  BBa  ^.  Mais  ce  qui  atteste  sur- 
tout la  parenté  de  Ca  avec  les  trois  autres  recueils,  c'est  la  façon 
dont  les  proverbes  sont  présentés. 

Les  quatre  recueils,  en  effet,  rangent  leurs  proverbes  par 
ordre  alphabétique,  sans  que  cet  ordre  soit  observé  rigoureuse- 
ment d'un  bout  à  l'autre.  Même  Ca,  qui  le  respecte  plus  stric- 
tement que  ne  le  font  BBaC,  s'en  écarte  quelquefois,  et  ces  écarts 
coïncident  plus  d'une  fois  avec  ceux  qu'on  constate  dans  ABC. 
Ca  place  ainsi,  d'accord  avec  AB,  le  proverbe  Oi  bien  esta  ne  se 
remue  z\'zm  le  proverbe  Oui  bien  attenl  nesurallent,  et  le  proverbe 
Par  petit  vient  l'om  a  grant  après  les  proverbes  commençant  par 

1.  Mètii.  de  laSoc.  d'étiiulation  de  Candvai,  LVI(i902),  p.  1-174.  M.  Cou- 
lon a  négligé  les  commentaires  de  C,  ou  plutôt  il  les  a  remplacés  par  les  siens 
propres  qui  ne  sont  pas  exempts  de  contresens.  C'est  ainsi  qu'il  traduit  le 
proverbe  De  couteel  (1.  contées)  prent  leus  par  «  Prends  le  couteau  par  le 
manche  »  et  que  le  proverbe  Entre  deiis  veri  la  tierce  meure  signifie  d'après 
lui  :  «Entre  deux  printemps  la  terre  donne  ses  fruits.  « 

2.  Cf.  le  tableau  des  concordances,  p.  556. 

3.  Éd.  Francisque-Michel, comme  Appendice  no  III  à  l'ouvrage  de  Le  Roux 
de  Lincy  (II,  p.  472-84). 

4.  Il  s'ensuit  que  25  proverbes  appartiennent  en  propre  à  C  et  120  kCa. 


ANCIENS  PROVERBES  FRANÇAIS  505 

Plus.  Quelquefois,  il  suffit  de  modifier  un  peu  les  premiers 
mots  des  proverbes  pour  rétablir  l'ordre  alphabétique,  troublé 
dans  B  Ba  C  et  Ca.  Le  proverbe  Oui  ne  voit  ne  garde  n'a  droit 
à  sa  place  avaul  le  proverbe  Qui  a  seignor  part  poires,  il  n'a  pas 
des  plus  belles,  que  si  l'on  remplace,  dans  celui-ci,  la  préposition 
a  (donnée  par  B  Ba  Ca^  par  o  (C  donne  le  synonyme  de  c», 
avec).  Il  s'ensuit:  i°  que  Ca  se  rattiche  au  groupe  B  Ba  C  ; 
1°  que  les  quatre  recueils,  que  nous  désignons  par^/,  remontent 
à  un  recueil  X  également  alphabétique  et  probablement  dis- 
tinct du  recueil  primitif  (O),  comme  semble  l'attester  la  foute  a 
{avec),  commune  au  groupe  a  et  dérivant  par  conséquent  de  X. 
Dans  ce  groupe  a,  B  et  Ba  ionnem  une  fan.iillc,  comme  l'in- 
dique, entre  autres,  la  faute  commune  La  biaiiie^  {Ca  :  La 
leste)  est  Jor:;^  a  garder  qui  soi  nieïsmes  amble.  Nous  désignons  la 
famille  B  Ba  par  b  et  le  recueil  qu'ils  ont  utilisé  par  j3.  Le  texte 
de  B  est  nettement  supérieur  à  celui  de  Ba,  et  l'on  peut  s'en 
rendre  compte  parles  exemples  suivants  : 

Goûte  enossee  est  a  poine  curée  (Ba  :  tirée). 
Meauz  aime  truie  bran  (Ba  :  bien)  que  rose. 

Quant  Deus  donc  farine  (Ba  :  famé),  et  deables  toit  (Ba  :  coust)  sac. 
Qui  d'autrui  dit  folie,  soi  meismes  oblie  (Ba  :  oblige). 
Qui  de  honeur  n'a  cure  (Ba  :  Qui  deshoneure   nature),  honte  est  sa 

[droiture. 
Soef  trait  (Ba  :  croit)  mal  qui  apris  l'a. 

Beaucoup  de  proverbes  ont  été  ainsi  corrompus  par  le  copiste 
de  Ba  ;  d'autres,  sans  doute  vieillis  à  l'époque  où  il  écrivait,  ont 
été  supprimés  ou  remplacés  par  des  proverbes  plus  récents.  C'est 
ainsi  que  les  proverbes  Bêle  parole  fait  fol  lié  ou  Honte  est  chapeaus 
a  jol  ont  été  négligés  par  Ba  et  le  proverbe  Meau:{  vaut  peins  en 
tnet  que  escUy^  en  paroi  remplacé  par  Meus  vaut  science  que 
richece  '.  En  somme,  Ba  se  présente  comme  un  remaniement 
de  B,  dû  à  quelque  contemporain  de  Nicole  Oresme,  qui,  en 
essayant  de  rajeunir  les  proverbes  qu'il  ne  coniprenait  plus,  n'a 
pas  toujours  su  éviter  les  contresens  ^  Deux  corrections  faites 

1 .  Ces  deux  proverbes  et  quelques  autres  qui  manquent  dans  Ba  se  retrouvent 
dans  Ca  (C)  et  remontent  sans  doute  à  X. 

2.  Il  serait  intéressant  de  confronter,  plus  complètement  que  je  ne  puis  le 
faire  maintenant,  ces  deux  recueils  reproduisant,  à  cent  ans  de  distance,  une 


506  J.    MORAWSKI 

après   coup   par  le  copiste  de  En  sont  très  significatives  à   cet 
égard  : 

quiert 
Clias  quoit  bien  quel  barbe    il  leclic. 

L'en  queut  aucune  fois  quert  la  verge  dont  l'en  est  batus. 

La  première  correction  prouve  que  le  copiste  ne  connaissait 
plus  le  proverbe,  sans  quoi  il  aurait  deviné  le  sens  de  qiioit  (ou 
9iioit^  ou,  ne  le  devinant  pas,  il  aurait  écrit  le  synon3'me  sait. 
La  seconde  correction  montre  que  le  copiste  ne  comprenait 
plus  la  forme  qneiit  (ciient^  ',  pas  plus  qu'il  ne  comprenait 
le  sens  de  cette  phrase.  Et  voilà  le  copiste  de  Ba  surpris  en 
flagrant  délit  de  détérioration  de  proverbes. 

Quoique  B,  plus  ancien  et  plus  correct,  mérite  généralement 
plus  de  confiance  (\ntBa,  il  arrive  que  la  leçon  de  ce  remanie- 
ment soit  préférable  à  celle  de  B,  comme  nous  l'avons  déjà  con- 
staté à  propos  des  deux  rubriques.  Cette  remarque  s'applique 
notamment  aux  proverbes  suivants  : 

Alenne  (5  :  Aloe)ne  se  puet  celer  en  sac. 

Ou  volentiers  ou  envis  {B  :  ou  a  ennui)  vet  li  prestres  au  senne, 

et  à  quelques  bévues  du  scribe,  p.  ex,  ceantes  pour  cavales. 
Ajoutons  que,  parmi  les  vingt  proverbes  de  Ba  inconnus  à  B, 
quatre  se    retrouvent    dans  C  Ca   et  remontent  sans    doute  à 

Les  rapports  de  b  avec  CCa  sont  plus  compliqués.  C  contient, 
outre  les  proverbes  communs  à  a,  une  trentaine  de  proverbes 
de  b  inconnus  à  Ca  et  une  quarantaine  de  proverbes  de  Ca 
inconnus  à  b.  Il  se  rattache  à  /;  en  ce  qu'il  garde  les   commen- 

sourcc  commune,  et  de  noter  à  ce  propos  les  différents  accidents  qui  arrivent 
aux  proverbes  vieillis  qu'on  essaie  de  rajeunir. 

1.  Ailleurs  le  copiste  de  Ba  écrit  Oh/  petit  semé  petit  coniieiit,  oi\  conueut 
est  pour  qjieiit  interprété  c^tieiit. 

2.  Peut-être  le  proverbe  de  Ba  :  Qui  est  mauvais  il  cuide  que  chacun  h 
resemble  est-il  un  rajeunissement  de  :  Ce  cuide  li  lerres  que  tous  li  soient  frères 
(C  Ca),  et  Teus  desirre  autrui  mort  qui(l)  la  seue  est  moult  prés  une  variante 
de  Tel  a  son  desirrier  qui  a  son  encombier  (C  Ca).  Dans  ce  cas,  il 
faudrait  ajouter  ces  deux  proverbes  aux  trois  inconnus  à  B  et  remon- 
tant   à    X. 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  5O7 

taires,  mais  se  rapproche  de  Ca  dans  les  variantes  les  plus 
importantes  '.  Il  n'y  a  pas  de  fautes  communes  à  C  /',  ni  à  C 
Ca  si  ce  n'est  la  variante  Autant  chante  fol  que  prestres,  au  lieu 
de  Avant  chante,  etc.,  forme  donnée  par  h  et  qui  s'accorde  mieux 
avec  l'ordre  alphabétique  (le  proverbe  fait  suite  à  Autant  des- 
pent  avers  coni  larges)  ^.  Puisque  C  et  Ca  vont  généralement 
ensemble  quand  ils  s'éloignent  de/',  nous  désignons  C  Ca  par  c, 
quoique  leurs  rapports  soient  beaucoup  plus  vagues  que  ceux 
de  B  et  Ba,  comme  l'atteste  déjà  la  différence  dans  le  nombre 
des  proverbes  (env.  200)  '. 

Nous  voilà  donc  en  présence  de  deux  «  familles  »  remontant 
à  une  souche  commune,  chaque  famille  étant  représentée  par 
un  ms.  du  xiii^  s.  (-6-C)  et  par  un  ms.  du  wv  s.  (Ba-Ca).  Il 
s'agit  de  savoir  laquelle  des  deux  familles  mérite  plus  de  con- 
fiance. Les  variantes  seules  ne  sauraient  nous  renseigner  là- 
dessus.  Il  n'y  a,  en  effet,  aucune  raison  de  préférer  telle  variante 
de  /',  so'm  Dolente  est  la  sori:(  qui  ne  seit  qu'un  pertuis,  à  celle  de 
c  :  La  souri:;;^  est  inauvese  {abaie)  qui  ne  set  Çqi  n'ad)  cun  pertuis. 
Et  si  le  proverbe  de  c  :  Au  senechal  de  la  nieson  peut  on  con- 
noistre  le  baron  paraît  être  une  variante  moderne  du  proverbe 
de  b  :  A  la  inesuiee  quenoisl  l'en  le  seignor,  qu'est-ce  que  le 
proverbe  :  Se  bois  7i'a  iau^  s'a  il  oroilles  qu'on  lit  dans  B,  sinon 
un  rajeunissement  peu  heureux  du  vieux  proverbe  :  Boisson  ad 

1.  C  V.1  avec  Sa  dans  les  variantes  :  Cbaitis  11  aura  ja  bonne  escuele  {B  Ca: 
bon  oslel)et  Oir  dire  va  par  vite  (^BCa:par  tout).  La  première  forme  s'explique 
peut-être  par  une  contamination  avec  le  proverbe /«  chaitis  naîtra  boue  esaiete 
que  nespande  qu'on  lit  p.  ex.  dans  le  recueil  de  Leyde  (cp.  Hauréau,  0.  c,  II, 
97  et  VI,  69,  où  ce  proverbe  est  fort  mutilé). 

2.  La  forme  de  /'  est  appuyée  par  la  leçon  des  mss.  A  L  U  (Aini  chante), 
par  Q  R  (Avant  chante),  par  les  traductions  latines  (cf.  ci-dessus,  p.  497)  et 
par  un  vers  dans  Pampb.  et  Gai.  (y.  8)  :  Avant  canle  Jo^  que  prouvai re  (cf. 
ma  note  sur  ce  vers).  La  forme  avec  Atant  ne  se  lit,  en  dehors  de  C  Ca,  que 
dans  les  Proverbes  communs  et  les  recueils  qui  en  dérivent,  mais  ce  témoignage 
n'a  qu'une  valeur  très  relative  (cp.  p.  554).  Étant  donné  la  ressem- 
blance des  deux  mots,  Atant  est  plutôt  une  corruption  qu'une  variante  de 
Avant. 

3.  C'est  plutôt  pour  notre  commodité  que  '  nous  employons  le 
sigle  c,  mais  en  soulignant  que  la  constitution  de  la  «famille  »  ainsi  désignée 
comporte  des  réserves. 


^OS  J.    MORAWSKI 

oreilles,  boxs  escoute  (Ca)  '?  Il  serait  oiseux  de  citer  les  autres 
variantes,  puisqu'elles  n'élucident  pas  la  question  qui  nous 
intéresse. 

Il  nous  reste  pourtant  un  critérium  très  important,  puisque 
c'est  grâce  à  lui  que  nous  avons  établi  d'une  manière  indiscu- 
table la  parenté  de  Ca  avec  B  Ba  C,  je  veux  dire  l'ordre  alpha- 
bétique. Nous  avons  ainsi  constaté  que  ces  quatre  recueils 
remontent  à  un  recueil  également  alphabétique,  et  même  plus 
rigoureusement  alphabétique  que  chacun  des  recueils  qui  en 
dérivent.  A  vrai  dire,  l'ordre  alphabétique  comportait  déjà  dans 
X  quelques  restrictions  —  comme  le  prouve  la  comparaison  de 
beic  — ,  mais  il  n'y  a  pas  de  raison,  ceteris  parihns,  pour  ne 
pas  préférer,  des  deux  variantes,  celle  qui  s'accorde  avec  l'ordre 
alphabétique  à  celle  qui  s'en  écarte.  Si  le  proverbe  De  maiiveis 
deteur  pranî  Fen  aveine  précède  dans  b  Ca,  le  proverbe  De 
deniers  mesconte\  ne  grâces  ne  gre^,  il  est  évident  qu'il  en  était  de 
même  dans  X,  c'est-à-dire  que  le  mot  deniers  n"y  comptait  pas 
pour  l'ordre  alphabétique.  Mais  si,  immédiatement  après  ce 
dernier  proverbe,  B  Ba  C  donnent  le  proverbe  De  conté  (C  : 
contées)  porte  loux,  tandis  que  Ca  lit  :  Des  onailes  coitnte^  prent- 
le  loue,'i\  n  est  pas  moins  évident  que  cette  dernière  forme  du 
proverbe  mérite,  au  moins  pour  le  début,  plus  de  confiance, 
puisqu'elle  satisfait  mieux  les  exigences  de  l'ordre  alphabétique, 
D'autre  part,  beaucoup  de  proverbes  qui  brisent  l'ordre  alpha- 
bétique dans  un  recueil  ou  deux  recueils  apparentés  manquent 
dans  les  autres  ou  y  sont  cités  à  un  autre  endroit  ;  dans  le 
premier  cas,  il  s'agit  d'une  interpolation,  dans  le  second  cas, 
d'un  déplacement  du  proverbe  qui  s'écarte  de  l'ordre  alphabé- 
tique. Ainsi  b  donne,  après  Bonte:^  autre  requiert,  les  trois 
proverbes  ^  suivants  qui  régulièrement  devraient  précéder 
celui-là  : 

Biaus  chanters  annule. 

Bêle  parole  fel  fol  lié. 

Bons   marchiez  est    trouveùre. 


1.  Quand  je  n'oppose    à  B  que  Ca,  c'est  que  le  proverbe  manque  dans  C 
qui  est  incomplet,  et  pas  seulement  au  début  (cp.  p.  504). 

2.  Le  second  proverbe  manque  dans  Ba,  pour  la  raison  indiquée  plus  haut 
(P-   )05)- 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  509 

Or,  de  ces  trois  proverbes,  les  deux  premiers  se  suivent  dans 
Ca  sous  la  lettre  D  :  De  bel  chanter  se  ennoye  Foin  '  —  De  bel 
pfOnics  est  li  fol  en  joy,  tandis  que  le  troisième  manque  dans  Ca. 
Comme  les  deux  autres  respectent  dans  Ca  l'ordre  alphabétique 
et  qu'ils  s'en  écartent  dans  b,  il  s'ensuit  que  le  copiste  de  B  les  a 
déplacés  en  les  transportant  à  la  fin  de  la  lettre  B  ;  quant  au 
troisième  proverbe  :  Bons  marchie:{esl  trouveûre,  c'est  sans  doute 
une  addition  du  copiste  de  B.  Le  même  copiste  a  intercalé  entre 
Maint  et  Mal,  trois  proverbes  commençant  par  Mar  qui 
manquent  dans  r,  et  beaucoup  d'autres  proverbes  de  /^sont  dans 
le  même  cas.  Inversement,  les  trente  proverbes  qui  dans  Ca 
s'écartent  de  l'ordre  alphabétique  manquent  tous  dans  b  C  \  ce 
qui  n'est  certainement  pas  un  indice  en  faveur  de  leur  authenti- 
cité, et  la  même  remarque  s'applique  à  quelques  proverbes  de  C 
inconnus  à  b  Ca  età  tous  les  proverbes  de  Ba  inconnus  à  B  et  c  ^. 
Nous  pouvons  donc  déjà  écarter  comme  étrangers  à  X  un  cer- 
tain nombre  "  de  proverbes  particuliers  à  un  recueil  ou  à 
la  famille  b,  et  corriger  les  débuts  des  proverbes  déplacés  à 
l'aide  de  ceux  qui  ne  le  sont  pas.  A  ce  dernier  point  de  vue,  Ca 
(resp.  c)  mérite  sans  doute  plus  de  confiance  que  b,  mais,  au 
point  de  vue  des  interpolations,  Ca  ne  le  cède  pas  à  b. 

Enfin,  c'est  peut-être  le  renseignement  le  plus  utile  qu'on 
puisse  en  tirer,  Tordre  alphabétique  nous  laisse  quelquefois 
entrevoir  la  langue  du  compilateur  de  X.  Certains  indices,  en 

1 .  L'édition  donne  heit  ;  c'est  évidemment  une  faute  pour  I^en  (= 
bet). 

2.  Sauf  naturellement  les  proverbes  déjà  intervertis  dans  X  et  quelques 
proverbes  déplacés.  Le  prov.  Oui  ad  hesoigne  de  fu  as  ungles  se  (1.  le)  qiteit 
doit  être  corrigé  d'après  /'  :  Qui  a  tuestier  du  feu,  etc.,  car  le  proverbe 
tait  suite  à  Oi  ad  mauveys  veisin,  etc.  (Entre  ces  deux  proverbes,  Ca  donne 
encore  :  Oi  ad  paya  e  sauufé  riche  est  si  ne  le  yet  qui  se  révèle  ainsi  comme 
interpolation). 

3.  Ceci  confirme  notre  hypothèse,  savoir  que  les  proverbes  de  Ba  inconnus 
à  B  mais  cités  dans  c  {Ca)  remontent  .à  X. 

4.  Il  peut  naturellement  arriver  à  l'interpolateur  de  placer  les  proverbes 
qu'il  ajoute  à  l'endroit  précis  où  ils  doivent  figurer  selon  l'ordre  alphabé- 
tique. Mais  souvent  il  se  contente  de  les  placer  au  début  et  à  la  fin  de  chaque 
lettre  (procédé  fréquent  dans  h  C)  ou  entre  deux  proverbes  commençant  par 
le  même  mot. 


5  10  J.    MORAWSKI 

cri'et,  nous  autorisent  à  supposer  qu'il  était  anglonormand.  Car 
si  l'ordre  alphabétique  est  plus  strict  dans  Ca  —  qui  par  ail- 
leurs donne  un  texte  assez  corrompu,  —  cela  tient  en  partie  à 
la  langue  même  de  ce  recueil  qui  est  anglonormande  :  Ca  en 
gardant  les  formes  anglonormandesde  X  risquait  moins  de  bri- 
ser l'ordre  alphabétique,  tandis  que  h  et  C  en  leur  substituant 
des  formes  franciennes  s'en  écartent  plus  d'une  fois  '.  Ht  c'est 
pour  la  même  raison  que  Ca  garde  les  proverbes  anglonormands 
de  son  modèle  et  en  ajoute  d'autres  ^,  alors  que  h  les  supprime 
ou  les  remplace  par  des  proverbes  français.  C  qui  tient  le  milieu 
entre  Ca  et  b,  forme  probablement  la  transition  entre  la  version 
anglonormande  (représentée  par  Crt)  et  la  version  française  de 
b.  Si,  comme  je  le  suppose,  le  recueil  X  était  anglonormand,  il 
faudrait  localiser  C  dans  le  nord  de  la  France,  peut-être  en 
Normandie  ',  puisque  bon  nombre  de  proverbes,  en  partie 
anglonormands,  qui  ont  été  supprimés  dans /',  ont  subsisté  dans 

Une  autre  question  qui  se  pose  est  celle  des  commentaires. 
Est-ce  que  le  recueil  X  était  commenté  comme  bC  ou  dépourvu 
de  commentaires  comme  Ca  ?  Je  crois  que  les  commentaires  se 
trouvaient  déjà  dans  X  et  que  Ca  s'en  est  débarrassé  pour  n'être 
pas  gêné  dans  le  choix  des  proverbes  qu'il  voulait  interpoler. 
Je  sais  bien  qu'on  pourrait  soutenir  l'hypothèse  inverse,  savoir 
que  X  était  dépourvu  des  commentaires  qui  n'auraient  été  ajou- 
tés que  dans  les  versions  continentales.  Mais  d'abord,  les  recueils 
sans  commentaires  devaient  être  une  exception  bien  rare  à 
l'époque  où  il  faudrait  placer  X  +,  ensuite  les  recueils  avec  com- 
mentaires bibliques  ne  semblent  pas  avoir  moins  été  goûtés  en 

1.  C'est  surtout  l'observation  des  règles  de  la  déclinaison  qui  est  cause  des 
écarts  de  h,  alors  que  Ca  qui  ne  s'en  soucie  guère,  garde,  tout  fautifqu'il  est, 
l'ordre  alphabétique.  Voici  quelques  exemples  (je  ne  donne  que  les  mots 
initiaux  des  proverbes  consécutifs)  :  /'  :  Fous-For:^^  (Ca  :  Fol-For^)  ;  Lierres- 
Li  hons-Len  (d;  :  Larroiiii-Le  boii-Len)  ;  /;  :  N'esvei!lié:;;^-Noire  (Ca  :  N'e- 
l'eillei-Neyr);  h  :  Oui  de  loiii^-Oiii  aise  atani  (Ca  :  Oiti  de  loing- 
Oui  eysé). 

2.  Quelques  proverbes  de  Ca  inconnus  à  A  BC  sembleu:  remonter  à  Serlon 
et  à  une  version  anglonormande  de  x'. 

5.  C'cit   probablement  un  recueil  du  type    C,  mais   plus  développé  qui    a 
servi  de  base  à  O  et  à  i?  (cf.  p.  538). 
4.  Cl.  ci-dessous,  p.  543.  Recueils  sans coiniiieiitaires. 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  5  II 

Angleterre  que  sur  le  continent.  Nous  en  avons  la  preuve  dans 
les  recueils  de  Cheltenham  et  dans  celui  d'Hereford. 


Recueils  indépendants 

Le  recueil  du  ms.  de  Cheltenham,  Phillipps  8336  (C/;),  ne 
m'est  connu  que  par  l'échantillon  qu'en  a  donné  P.  Meyer  ',  à 
qui  j'emprunte  les  détails  suivants  :  les  proverbes  occupent  dans 
Ch  les  ff.  96-107,  ils  sont  rangés  par  ordre  alphabétique  des 
lettres  initiales  ;  à  la  lin  de  chaque  lettre,  il  y  a  quelques  addi- 
tions de  la  main  qui  a  écrit  les  ff.  87  à  95  ;  les  proverbes  sont 
généralement  commentés,  mais  quelques-uns  au  moins  sont 
dépourvus  des  commentaires. 

Il  est  possible,  voire  probable  que  ce  recueil  se  rattache  au 
groupe  a,  car  les  sept  proverbes  communiqués  par  P.  Meyer 
se  retrouvent  tous  dans  b,  sauf  le  6"  qui  n'existe  que  dans 
le  recueil  de  C,  lequel  de  son  côté  omet  le  second,  étant  lui- 
même  incomplet  au  début.  Ca  n'en  donne  que  quatre.  Mais 
il  est  impossible  de  dire  si  Ch  représente  comme  C  une  étape 
intermédiaire  entre  X  (resp.  Ca)  et  B,  ou  si  ce  n'est  pas  plu- 
tôt un  recueil  remanié,  comme  l'indique  le  bouleversement  de 
Tordre  alphabétique.  Il  serait  intéressant  de  savoir,  en  particu- 
lier, si  les  additions  etîectuées  à  la  fin  de  chaque  lettre  dans  Ch 
correspondent  aux  proverbes  interpolés  dans/?. 

Le  recueil  du  ms.  de  Hereford,  Cathedral  Close  P.  3.  3  {H)  ^ 
occupe  à  peu  près  3  feuillets  à  deux  colonnes  et  comprend  87 
proverbes  suivis  chacun  d'un  commentaire  d'une  certaine  lon- 
gueur. L'ordre  alphabétique  n'est  pas  observé  dans  H.  Le  titre 
Proverbia  vulgaria  cum  cuncordanciis  sacre  scripture  rappelle  la 
rubrique  en  tête  du  recueil  Ba,  et  il  y  a  même  une  quarantaine 

1.  Romania,  XIII,  p.  407.  Je  n'ai  pas  encore  réussi  à  me  procurer  une  copie 
de  ce  recueil. 

2.  Ce  recueil  a  été  signalé  par  P.  Meyer  (p.c.)i\  propos  de  celui  de  Chelten- 
ham. Le  texte  n'est  pas  exempt  de  fautes,  p.  ex.  Miaus  vaut  près  joichier  (sic) 
que  près  (s'\c)  praiere.  Les  formes  miaus  (melius  etmel),  hiaiis,  iaiie,  iaiii, 
attestent  que  H  est  la  copie  d'un  recueil  continental,  qui  appartenait  peut-être 
A  la  région  Est  de  la  France,  comme  l'indiquent  les  formes  loiche  et  soiche 
(cp.  ry^opg/  lyonnais  qui  contient  la  rime  soiche  :  qitoiche,  le  mot  roiche 
(crèche),  etc.). 


512  J.    MORAWSKI 

de  proverbes  communs  à  H  et  ci,  mais  les  commentaires  diffè- 
rent de  part  et  d'autre  :  ils  sont  plus  développés  dans  H  qui 
accumule  les  allusions  à  la  Bible.  Voici  comme  exemple,  le 
second  proverbe  de  if  que  je  transcris  tel  quel  : 

//  remeint  asse^  Je  cen  que  fol  pnisf.  —  UnJe  Psalmista  :  Cogitaveruut  con- 
silia  que  non  potuerunt  stabilire.  Et  Judith  1 1°  b  :  Dicitur  de  Nabug'  quod 
ipse  dixit  cogitacionem  suam  in  eo  esse  ut  omnem  terram  suo  subiugaret 
imperio,  et  totum  fuit  aliter.  El  Job  v^  c  :  Qui  dissipât  cogitaciones  eorum, 
ne  possint  implere  manus  eorum  quod  ceperant  contra  de  Deo  (sic)  ?  Job 
xxi°  j.  V.  Nemo  avertere  potest  cogitationes  eius  queque  voluerit  hec  fecit.  Et 
Judith  ixo  c  :  Illa  post  illa  cogitasti  et  hoc  factum  est  quod  ipse  voluisti. 

Malgré  les  proverbes  communs  à  H  et  a,  H  semble  être  à 
peu  près  indépendant  du  groupe  a  :  l'absence  de  Tordre  alpha- 
bétique et  des  commentaires  de  b  C  l'attestent.  Au  surplus,  les 
proverbes  de  i/ sont,  en  général,  assez  banals  et  se  retrouvent 
aussi  dans  des  recueils  indépendants  de  a,  sauf  quelques 
variantes  particulières  à  ce  groupe.  Quelques-uns  des  proverbes 
les  plus  caractéristiques  ne  se  lisent  que  dans  les  Proverbes  rurau:^^ 
et  vulgaii^ÇP),  p.  ex.  : 

Au  desoz  est  qui  pree  (=  P  1 12) 

Bons  est  li  damages  qui  au  feu  bout  (-  P  116) 

Au  main  levoir  n'est  pas  le  bons  eurs  (cp.   P 464) 

De  bon  mar.geor  mauves  donoor  (cp.  P  388) 

Li  miaus  a  au  soi  por  que  len  le  loiche  (cp.  P  379) 

De  même,  la  variante  Quant  li  chevaus  est  emblée  {H  :  on 
perdu),  adoric  ferme  on  Festable  ne  se  lit  que  dans  P.  Mais 
ailleurs,  H  combine  la  leçon  de  P  avec  une  autre.  Le  nom  de 
Gibert  dans  Par  un  point  perdit  Gibers  s'anesse  ne  se  lit  que 
dans  H  et  P,  mais  le  mot  ïasnesse  (P  a  son  a  s  ne)  est  une  parti- 
cularité du  groupe  a  provenu nt  de  X.  Le  proverbe  Petit  e  petit 
plume  li  lous  l'oie  qu\  est  un  contresens  —  car  le  loup  aura  vite  fait 
de  plumer  l'oie  —  ne  peut  s'expliquer  raisonnablement  que  par 
une  contamination  de  deux  proverbes,  savoir  du  proverbe 
Petit  a  petit  man^a  le  pinçon  l'asne  (^Q  K)avec  le  proverbe  :  A  pou 
d'occoison  plume  li  lous  l'oie  (P)  '.  Toujours  est-il  que  la  méta- 

I.  On  trouve  aussi  la  variante  A  pou  d'achoison  preut  li  lous  le  mouton, 
dans  A  et  R. 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  513 

plîore  du  loup  plumant  l'oie  ne  -se  trouve  que  dans  H  P. 
On  ne  peut  pas  parler  proprement  d'une  parenté  de  H  avec  P, 
car  P  est  une  compilation  de  plusieurs  recueils,  pour  la  plupart 
inconnus  (et.  p.  548),  mais  il  est  possible  que  plusieurs  proverbes 
et  variantes  des  proverbes  communs  à  H  P  remontent  à  une 
source  commune.  En  tout  cas,  H  ne  doit  que  fort  peu  au  groupe 
a,  si  tant  est  qu'il  lui  doive  quelque  chose. 

Parmi  les  proverbes  de  H  on  trouve  aussi  quelques  refrains  : 

1  Bien  se  doit  reconforteir 

qui  joie  ateut 

des  maus  qu'i[l]  sent. 

2  Après  les  maus  d'amors  vient  la  grant  joie  '. 
5  Se  je  n'ai  s'amor, 

la    mort  m'est  donnée, 
je  n'i  puis  faillier  ^. 
4  Je  sent  les  maus  d'amor  por  vos, 

sentez  les  vos  por  moi  ? 
Vos  ne  lez  sentez  mie,  les  maus 
d'amor  (ein)si  con  je  fais  3. 

Ces  refrains  ont  été  également  commentés,  et  d'une  façon 
même  assez  curieuse. 

Les  recueils  avec  commentaires  bibliques  ont  dû  être  fort 
répandus.  Si  je  ne  me  trompe,  tous  les  recueils  alphabétiques,  y 
compris  les  recueils  avec  commentaires  juridiques  et  les  Pro- 
verbes communs  ^,  remontent  en  dernier  lieu  au  groupe  a,  et 
ceux  qui  ne  rangent  les  proverbes  que  par  ordre  des  lettres  ini- 
tiales comme  d  et  A  s"y  rattachent  partiellement.  Et  c'est 
encore  une  raison  pour  rattacher  Ch  au  groupe  a  et  pour  en 
exclure  H.  Nous  avons  pourtant,  ne  fût-ce  que  provisoire- 
ment, classé  Ch  parmi  les  recueils  indépendants. 


1.  Cf.  le  Kotn.  de  laPoire,  v.  1 109-10. 

2.  Cf.  ibid.,  V.    1424-5,  et  A.  Jubinal,  Noiiv.  Rec,  II,  239. 

5.  C'est  la  fusion  de  deux  refrains  qu'on  lit  dans  Li  Confrère  d'Amours, 
str.  II  et  V  (cf.  Roiiiania,  XXXVI  (1907),  p.  31,  et  les  notes  de  M.  Lângfors 
p.  33  s.). 

4.  Cf.  ci-dessous,  p.  5 37  et  555  ss. 

RomaHÏa,  XLVIII.  3Î 


514  J-    MORAWSKI 

C.  Recueils  avec  commentaires  allégoriqijes. 

A  cette  catégorie  appartiennent  notamment  trois  recueils 
provenant  de  la  Bibl.  St-Victor  (B.  N.  lat.  14955  =  D  ; 
14799  =  F;  14929  =  G)  et  analysés  par  Hauréau  '.  Sans 
répéter  ce  qui  a  été  déjà  dit,  retenons  seulement  ceci  que  ces 
trois  mss.,  dont  deux  remontent  au  xiii^  s.,  étaient  destinés  à 
l'usage  des  prédicateurs  :  D  et  F  sont  des  recueils  de  sermons, 
G  un  répertoire  alphabétique,  sorte  de  vademecum  pour  prédi- 
cateurs. Pas  de  rubriques  dans  F  G;  dans  D  :  Incipiunt  prover- 
bia  iii  gallico. 

J'ai  trouvé  dans  un  ms.  du  fonds  Gaignières  (aujourd'hui  B.N. 
fr.  24460)  au  f.  55  la  copie  d'un  quatrième  recueil  qui,  mal- 
gré une  grande  ressemblance  avec  les  trois  recueils  cités  plus 
haut,  ne  saurait  être  identifié  avec  aucun  d'eux.  Le  copiste  du 
xvii"  s.  qui  a  transcrit  ces  proverbes  avec  un  grand  soin^  tout 
en  négligeant  les  commentaires,  prétend  les  avoir  tirés  du  ms. 
de  la  bibl.  de  S.  Victor  coté  11 14,  f.  149  v°.  Or  le  ms,  anc. 
S.  Victor  1 114  (actuellement  ms.  fr.  205  98)  contient  tout  autre 
chose  que  des  proverbes.  Un  heureux  hasard  m'a  pourtant  fait 
retrouver  le  ms.  en  question  dans  la  Bibl.  Mazarine  où  il  porte 
le  n°  1030  \  L'erreur  du  copiste  s'explique  par  le  fait  que  ce  ms. 
a  porté  aussi  la  cote  11 14  (sur  le  verso  du  feuillet  de  garde), 
mais  cette  cote  a  été  biffée  et  remplacée  par  1072,  et  c'est  sous 
ce  dernier  n°  que  le  ms.  a  dû  figurer  dans  la  Bibl.  de  S. -Victor. 
Les  proverbes  y  commencent  effectivement  au  fol.  149  v°  ;  la 
rubrique  rappelle  celle  de  D  :  Hic  iiicipiinit  proverbia  in  gallico. 
Enfin  j'ai  trouvé  dans  un  ms.  de  la  Bibl.  de  l'Arsenal  (n°  946, 
f.  78  b)  un  court  fragment  de  4  proverbes  commentés  comme 
dans  D  F  G.  Nous  désignons  le  ms.  de  la  Mazarine  par  E  et  les 
quatre  mss.  D  E  F  G  par  J  tout  en  négligeant  le  petit  fragm.ent 
de  l'Arsenal. 

La  plupart  des  proverbes  du  groupe  d  remontent  à  une 
souche  commune  :  non  seulement  beaucoup  de  proverbes  se 
retrouvent  identiques  dans  deux,  trois  ou  quatre  recueils,  mais, 
ce  qui  est  plus  important,  les  mêmes  proverbes  ont  partout  les 


1.  O.  c,  III, p.  80  ss.,  341  ss.  ;  IV, p.  112  ss. 

2.  Ce  ms.  contient  une  copie  des  Distiiictiones  de  Nicolas  de  Biard. 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  5  I  5 

mêmes  commentaires  allégoriques.  C'est  ainsi  qu'à  propos  du 
proverbe  .J  tart  cric  la  coniiUc  quand  li  las  la  tient  par  lecol,\ts 
quatre  recueils  donnent  la  parabole  suivante  : 

Cornix  potest  dici  quilibct  peccator  qui  ad  modum  comicis  clamât  «  cras, 
cras  »  confitebor  vel  agam  penitentiam,  sed  quod  non  facit  hoc  vel  illud, 
clamabit  in  inferno  c<  las,  las  »,  quando  iaqueo  jelienne  strangulabitur  '. 

Généralement,  le  commentaire  fait  une  application  plus  ou 
moins  ingénieuse  du  proverbe  pour  en  tirer  une  leçon  de  morale 
propre  à  émouvoir  le  laïque  par  ce  rapprochement  inattendu. 
Le  proverbe  Oui  ne  puet  paier,  si  soit  batuz^  a  l'avenant  "■  a  ins- 
piré au  commentateur  la  réflexion  que  voici  : 

Hoc  potest  dici  de  illis  qui  noluut  hic  solvere,  quia  illi  qui  non  solvent 
hic,  in  futuro  punieutur.  .  .  Et  taies  non  solum  erunt  vi.rberati  a  V avenant, 
sed  outre  l'avenant. 

Plus  le  proverbe  est  trivial,  plus  il  gagne  à  être  inter- 
prété de  cette  manière  mystique.  Voyez  ce  proverbe  Qui  bon 
morsel  met  en  sa  boche,  boue  uovele  envoie  a  son  cuer,  ainsi  justifié 
dans  d  : 

Bonus  morsellus  est  verbum  Dei,  vel  bonus  morcellus  est  verbuni  confes- 
sionis,  secundum  omnes  circonstantias  peccatorum. 

Relisons  maintenant  la  réflexion  que  ce  même  proverbe  a 
suggérée  à  l'auteur  des  Proverbes  au  vilain  (str.  225),  et  nous 
verrons  l'abime  qui  sépare  les  commentaires  sacrés  des  com- 
mentaires profanes. 

Citons  encore  ce  proverbe  :  Pour  Vamor  du  chevalier,  besa  la 
dame  î'escuier,  dont  le  commentaire    :  Li  chevalier  si   est  nostre 

1.  Dans  un  sermon  français,  conservé  dans  le  ms.  fr.  133 16,  on  lit,  au 
f.  57  :  Enfin  ço  dist  :  Ce  (ms.  Co)  vivrai  encore,  asse^  bien  me  porrai  encore  con- 
vertir, trop  est  encore  tost.  Com  cante  licorheals  :  «  cras,  cras  »,  demain,  demain  ! 
Cur  hodiernnni  sahis  expectet,  duhiutn  cras.  La  même  interprétation  allégorique 
du  cri  du  corbeau  se  lit  dans  la  Dime  de  penitance  de  Jehan  de  Journi  (éd. 
Breymann,  V.  1316-24). 

2.  Ce  proverbe  fait  allusion  à  une  coutume  rapportée  ailleurs  :  Rilhildi, 
quando  non  habent  unde  possint  solvere,  verberantiir  loco  solutionis  (B.  N.  lat . 
14929.  f-2S4)- 


5l6  J.    MORAWSKI 

Seis^nor,  chascun  scrjaut  nosirc  Seignor  si  est  l'escider  '  est  un  véri- 
table tour  de  force  dans  ce  genre. 

Ces  commentaires  avaient  certainement  plus  de  chances 
d'impressionner  le  public  des  sermons  que  les  rapprochements 
arides  des  commentaires  bibliques  dont  Hauréau  exagère  sin- 
gulièrement la  portée  lorsqu'il  prétend  que  Nicolas  de  Biard  se 
serait  servi  d'un  recueil  semblable  à  celui  du  ms.  18184  (notre 
ms.  B).  Il  serait  par  contre  facile  de  découvrir  dans  l'emploi 
que  les  prédicateurs  ont  fait  de  quelques  proverbes^  les  traces 
des  commentaires  allégoriques.  A  cet  égard,  on  trouve,  dans 
ces  commentaires  même,  des  indications  très  précises  ;  quel- 
ques proverbes  sont  accompagnés  de  la  remarque  :  Hoc  potest 
vakre  ad  ilîud  thema  (suit  le  début  du  sermon)  ;  ailleurs  on 
recommande  au  prédicateur  de  rappeler  tel  «  exemple  »,  telle 
anecdote,  après  avoir  cité  tel  proverbe  :  Die  exemplum  de 
muliere  quain  niaritus  suus  volens  probare  finxit  se  occidissc  unum 
hominem  ^.  Il  arrive  que  le  proverbe  fait  partie  intégrante  de 
l'exemple  qu'il  résume,  p.  ex.  : 

Quidam  mercator  habuit  uxorem  nomine  Bertam.  Mercator  precipiebat 
ei  ut  daret  pauperibus,  ipsa  autem  quod  dare  debuerat  sibi  retînebat.  Cum 
autcm  defuncta  esset,  nuntiatum  est  viro  in  extraneis  partibus,  mandaverat 
autem  Berta  quod  daret  aliquid  pro  anima  sua.  Qui  respondit  :  Bertefu  a 
lu  niait  :  se  qu'elle  prit  elle  a,  et  plus  n'en  portera  3. 

Cela  suppose  que  l'usage  des  exemples  s'était  déjà  répandu 
chez  les  sermonnaires,  et  c'est  sans  doute  l'efficacité  remarquée 
de  cette  éloquence  populaire  qui  a  suggéré  à  l'un  d'eux  l'idée 
de  composer,  non  plus  un  recueil  d'anecdotes  —    à  l'instar  de 

1.  La  (iaw?  est  probablement  l'Église  qui  bénit  ses  fidèles  serviteurs. 

2.  Sur  ce  conte,  voy.  A.-G.Van  Hamel,  éd.  des  Lamentations  île  Matheohis, 
II,  p.  179  s. 

3.  Ce  conte  que  G.  Paris  croyait  perdu  (cf.  Rowanïa,  XX,  p.  137,  n.  3) 
est  au.ssi  rapporté  dans  le  ms.  Arsenal  957,  f.  125  {Contra  avaros),  dans 
le  répertoire  de  G (Eleemosina),  d'après  lequel  je  cite  (les  recueils  n'en  donnent 
qu'un  résumé),  ainsi  que  dans  les  mss.  A  Q  et,  sans  le  commentaire,  dans  R. 
Des  allusions  à  ce  proverbe  se  lisent  dans  les  Vers  de  la  mort  de  Robert  le 
Clerc  (éd.  Wahlund,  str.  CLXXX,  v.  7)  et  dans  le  Congiê  d'Adam  de 
la  Halle  (str.  II,  v.  8-9,  éd.  de  Coussemaker,  p.  275).  Cf.  aussi  Lc- 
coy  de  la  Marche,  La  chaire  Jrançaise  au  moyen  dge,  2'-'  éd.,  Paris  1886,  p. 
255,  n.  4. 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  5I7 

lacqucs  de  Vitry  ou  d'Hiienne  de  Bourbon  -,  mais  un  recueil 
de  proverbes  «  moralises  ».  Le  but  était  le  même  :  il  s'agis- 
sait de  trouver  dans  les  proverbes,  comme  dans  toutes  les  allé- 
gories de  ce  genre,  la  confirmation  des  vérités  révélées,  c'est- 
à-dire  une  signification  autrement  profonde  et  grave  que  celle 
qu'on  leur  attribuait  communément,  et  en  particulier  dans  des 
poèmes  profanes  comme  les  Proverbes  au  vilain  ou  le  Respit.  Il 
s'agissait  en  un  mot  de  réhabiliter  les  proverbes  salis  par  tant 
de  vilenies,  et  c'est  pourquoi  nous  trouvons  dans  ^  bon  nombre 
de  proverbes  provenant  de  v,  tandis  que  les  commentaires  de 
1/ sont  comme  un  défi  ou  une  protestation  contre  ceux  de  z'  ' . 

Par  ces  commentaires,  les  proverbes  moralises  appartiennent 
donc  à  l'époque  des  allégories,  si  féconde  dans  toutes  les  branches 
de  la  littérature  médiévale  \  Si  je  ne  me  trompe,  ils  ont  été 
composés  vers  le  milieu  du  xni^  siècle  '.  Mais  passons  à  l'ana- 
lyse des  quatre  recueils  qui  nous  les  ont  conservés. 

Dans  D  qui  représente  probableinent  le  noyau  primitif,  tous 
les  proverbes  —  ils  sont  au  nombre  de  62  —  sont  commentés 
et  se  retrouvent  tous  soit  dans  deux  soit  dans  les  trois  autres 
recueils,  excepté  deux  proverbes  qu'on  ne  rencontre  que  dans 
G.  L'ordre  alphabétique  est  encore  bien  vague.  Les  proverbes 
synonymes  ne  sont  pas  séparés;  le  recueil  lui-même  débute  par 
quelques  proverbes  aux  lettres  initiales  M-Q.  Le  premier  trait 
se  retrouve  dans  E  F  G,  le  second  est  une  particularité  de  D 
et  du  fragment  de  l'Arsenal  dont  les  quatre  proverbes  corres- 
pondent exactement  aux  quatre  premiers  numéros  de  D.  Il 
s'ensuit  que  ce  fragment  se  rattache  à  D. 

1 .  A  côté  des  proverbes  remontant  à  v,  on  trouve  dans  d  bon  nombre  de 
proverbes  provenant  du  groupe  a,  p.  ex.  :  Ala  court  le  roi  chfsciins  i  est  por  soi 
ou  Aiisi  bien  sont  amoretes  sous  huriaus  comme  sous  bruneie.  Quelques-uns  de 
ces  proverbes  ont  été  empruntés  à  a  avec  leurs  commentaires  bibliques. 
On  peut  évaluer  à  une  centaine  les  proverbes  de  d  remontant  à  ces  deux 
sources. 

2.  Qu'on  se  rappelle  aussi  les  chansons,  les  fables  et  jusqu'aux  lettres 
nioralisées  (Huon  le  Roi). 

3.  Il  est  vrai  qu'on  trouve  déjà  antérieurement  des  proverbes  <■  mora- 
lises »  ;  mais  il  s'agit  là  d'applications  sporadiques  et  individuelles, 
sans  rapport  avec  celle  du  groupe  d  qui  les  a  érigées  en  système.  (Sur  un 
proverbe  du  Reclus  de  Moilliens,  voy.  la  note  de  l'éditeur  sur  Curité,  str« 
CCXL,  v.   10  ss.) 


5l8  J.    MORAWSKI 

Dans  E,  le  recueil  proprement  dit  comprend  74  proverbes, 
rangés  par  ordre  alphabétique  des  lettres  initiales,  qui  se 
retrouvent  tous  soit  dans  deux  soit  dans  les  trois  autres  recueils, 
excepté  quatre  qui  sont  propres  à  E.  Ce  recueil  est  suivi  ou  plu- 
tôt complété  par  les  Principia  quoruiuimu  sermoniiin  qui  démon- 
trent pratiquement  comment  l'on  peut  prendre  les  proverbes 
pour  point  de  départ  d'un  sermon  (usage  pratiqué  aussi  dans 
la  littérature  profane,  notamment  par  les  auteurs  des  romans 
courtois,  des  contes  et  des  jeux-partis).  Cette  seconde  partie 
contient  encore  une  trentaine  de  proverbes  français,  dont  plu- 
sieurs cités  deux  fois,  et  quelques  proverbes  latins. 

Dans  F,  on  distingue  également  deux  séries  de  proverbes  : 
la  première  qui  en  contient  63  correspond  assez  exactement  au 
recueil  de  E,  et  il  y  a  même  un  certain  parallélisme  entre  E 
et  F,  en  ce  sens  que  leurs  proverbes  se  suivent  dans  le  même 
ordre,  sauf  que  £"  donne  13  proverbes  qui  manquent  dans  F, 
tandis  que  F  donne  2  proverbes  inconnus  à  E.  La  seconde 
série  de  F  comprend  25  proverbes  dépourvus  de  commen- 
taires dont  une  dizaine  se  retrouve  dans  E  parmi  ceux  des 
Py'incipia. 

Le  recueil  de  G  fait  suite  au  répertoire  dont  il  est  le  supplé- 
ment. Comme  le  répertoire  qui  en  cela  rappelle  les  Diction- 
naires de  Nicolas  de  Biard,  le  recueil  était  disposé  selon  l'ordre 
alphabétique  des  matières,  mais,  par  suite  d'une  erreur  dans  le 
brochage,  quelques  feuilles  ont  été  déplacées  et  doivent  être  réta- 
blies dans  Tordre  suivant  :  ff.  253-60  ;  248-5 1  ;  262-5  ;  252,  261. 
Le  premier  proverbe,  qui  est  rapporté  à  la  rubrique  Amiens,  se 
lit,  par  conséquent,  au  f.  253: 

Amiens  :  Mieux  vaut  amis  en  voie  que  deniers  en  courroie. 

Viennent  ensuite  les  proverbes  relatifs  à  l'amour,  à  l'avarice, 
etc.  Quelques  proverbes  sont  cités  en  plusieurs  endroits  :  le 
proverbe  A  to:;^  seignenrs  toutes  honneurs,  par  exemple,  figure 
à  la  rubrique  Doniinus  et  à  la  rulirique  Honor.  Le  proverbe  A 
bcsoing  voit  H  homs  qui  amis  li  est  est  même  cité  trois  tois.  Ces 
répétitions  s'expliquent  :  de  même  que  le  répertoire  qui  le 
précède,  notre  recueil  n'est  pas  l'œuvre  d'un  seul  copiste  ;  plu- 
sieurs mains  ont  dû  y  collaborer,  car  on  distingue  au  moins 
trois   écritures   différentes.    Beaucoup    de    proverbes    ont   été 


ANCIENS    PROVERBES    1  RAXÇAIS  519 

ajoutés  en  marge  ou  en  bas  de  chaque  page  ou  bien  dans  les 
vides  laissés  par  le  premier  copiste  pour  permettre  à  ses 
continuateurs  de  compléter  le  recueil  ou  le  répertoire.  Et 
c'est  ce  qui  explique  aussi  la  présence  dans  G  d'un  assez  grand 
nombre  de  proverbes  non  moralises,  c'est-à-dire  étrangers  au 
recueil  primitih 

Quel  est  le  rapport  de  G  avec  D  E  F }  Lq  recueil  de  G  con- 
tient : 

a')  tous  les  proverbes  de  D,  excepté  deux  ; 

/')  tous  les  proverbes  de  E  F  qui  manquent  dans  D  et  les 
proverbes  de  D  E  qui  manquent  dans  F  ; 

c)  dix  proverbes  des  Priiicipin  qui  correspondent  à  peu  près 
à  ceux  de  F  provenant  de  la  même  source; 

d)  les  deux  proverbes  de  D  inconnus  à.  E  F  et  neuf  pro- 
verbes de  la  deuxième  série  de  F  inconnus  i\  D  E\ 

e)  beaucoup  de  proverbes  inconnus  à  D  E  F  en  partie 
empruntés,  comme  bon  nombre  de  proverbes  moralises,  aux 
Proverbes  an  vilain.  Ces  emprunts  sont  matériellement  attes- 
tés pour  les  proverbes.  :  Riches  bons  ne  pèche,  ce  dit  H  vilois  (sic) 
et  Pechiés  ne  dort,  ce  dit  Ji  vilains  '.et  il  est  probable  que  ces  pro- 
verbes qu'on  ne  trouve  pas  dans  l'édition  Tobler  et  d'autres 
qu'on  y  trouve  remontent  à  quelque  version  perdue  de  î;.  ^ 
Quelques  proverbes  sont  cités  sous  leur  forme  latine  ',  tout 
prêts  à  figurer  dans  quelque  sermon  p.  ex.  : 

f.  252  vo      Qui  fecit  stulticiam  bibat. 

Qui  niane  non  surgit  dietani  amittit. 
Ibi  débet  res  queri  ubi  est. 


1.  Sur  ce  proverbe,  cité  aussi  dans  7i',  voy.  ci-dessous,  p.  546. 

2.  Le  proverbe  Lune  bonté  T autre  requiert  est  cité  deux  fois  :  la  première 
fois  comme  dans  D  E  F,  la.  seconde  fois  avec  l'addition  :  et  cotée  sa  pcr. 
Cette  dernière  forme  remonte  sans  doute  à  v  {c.  39,  223).  Quand  le  com- 
mentateur n'arrive  pas  à  tirer  une  leçon  morale  du  proverbe,  il  le  cite 
provisoirement  sans  commentaire,  ou  bien  il  le  condamne  formellement  ; 
c'est  ainsi  qu'il  jette  l'anathème  sur  le  proverbe  Qui  jones  saintit  veux  enrage 
{-=r.  z'  32)  i;n  remarquant  :  lia  dicunt  malt  inipedicntes  alios  et  retrahentes  a 
boiio  agendo. 

5 .  Cette  remarque  s'applique  aussi  à  quelques  proverbes  de  î',  p.  ex. 
Modiuin  vint  ad  nummuni  ve  illi  qui  non  Ijabet  (=  v  199). 


5  20  J.    MORAWSKI 

G  ajoute  aussi  quelques  locutions,  p.  ex.  :  «  Mali  clerici  de  qui- 
bus  dicitur  :  Clerc  rende  qui  font  Je  janihet  a  Saint  Nicholas  '  », 
des  allégories  et  des  extraits  de  sermons. 

Il  ressort  de  cette  analyse  que,  sauf  D,  chaque  recueil  con- 
tient un  certain  nombre  de  proverbes  inconnus  aux  trois  autres 
recueils,  ce  qui  est  encore  un  indice  en  faveur  de  l'antériorité  de  D 
dont  tous  les  proverbes  se  retrouvent  dans  d'autres  recueils. 
E  et  F,  étant  apparentés,  vont  généralement  ensemble  ^  G  se 
rattache  à  D,  quand  il  ne  donne  pas  des  proverbes  inconnus  à 
D,  par  exemple  : 

Mal  se  garde  (£  F  se  guete)  du  laron  qui  i'enclot  en  sa  meson. 

N'est  pas  honte  de  cheoir,  mes  de  longement  jesir  en  labor  (G  en  la 
bowe.  —  Cette  addition  manque  dans  E  F). 

Por  ce  te  fais  que  tu  me  faces,  non  pas  pour  ce  que  tu  me  bâtes  (la 
seconde  proposition  manque  dans  E  F). 

Mais  ailleurs,  G  donne  aussi  les  variantes  de  £"  F  : 

Qui  mieuz  aime  autrui  de  soi,  au  molin  mora  de  soi  (£"  Flen  le  doit 
bien  por  fol  tenir).  Les  deux  variantes  se  lisent  dans  G. 

Qui  le  bien  voit  et  le  mal  prent  il  se  déchoit  a  escient  (E  si  se  foloie 
a  escient  ;  F  a  bon  droit  se  repent  ;  G  il  se  fourvoie  vel  desoit  a  esciant  ; 
n'est  pas  merveille  s'il  s'en  repent).  Ici,  G  donne  trois  variantes  qui  corres- 
pondent à  celles  de  D  E  F. 

Il  s'ensuit  que  le  copiste  de  G  a  utilisé  un  recueil  du  type 
D  qui  a  été  complété  plus  tard  par  des  proverbes  et  variantes 
provenant  de  plusieurs  autres  versions  du  groupe  d,  voire 
par  des  proverbes  étrangers  à  ce  groupe  (i'). 

Remarquons  pour  finir  que  les  proverbes  et  locutions  du  recueil 
ne  sont  pas  les  seuls  qu'on  trouve  dans  G.  Le  répertoire  en 
contient  bon    nombre    dont  plusieurs  figurent   aussi    dans  le 


1.  La  locution /fliVe  le  janihet  se  rencontre  ailleurs  : 

La  mort  ne  l'aseùre  mie  : 
Moult  tost  li  a  fet  le  jambet. 

{Vies  des  Pères,  B.  N.  fr.  1546,  f.  107  b.) 
Mais  l'allusion  à  saint  Nicolas  reste  obscure. 

2.  Une   fois,  E  se  sépare  de  F  pour  aller  avec  D  :  Chascuns  ne  set  quau 
nés  (F  :  qtt'a  l'oill)  li  pent. 


ANCIENS  PROVERBES  FRANÇAIS  521 

recueil.  En  voici  quelques-uns  pourtant  qui  manquent  dans  le 
recueil  : 

f.  1  Bonum  non  est  eius  qui  lucratur,  scd  cui  Deus  dat. 

f.  2  vo      Grans  cop  est  ramenez  de  loing. 

f.  7  La  chose  qui  est  bien  amee  est  souvent  réclamée. 

f.  30  vo     Quiune  foizescorche,deusfoisnetont(cf.  f.  137  vo). 

f.  37  vo  Volgariter  dicitur  de  pulcro  homine  et  infami  :  C'est  un  biau 
nient  '. 

f.  47  Teus  se  cuide  desjeùner  qui  se  disne  —  Tel  cuideasavourcr  (s. 
cogitando)  qui  avale  (consentiendo). 

f.  114  Homines  qui  propter  vanam  gloriam  verba  de  se  jactatoria 
proférant  similes  sunt  avi  que  vocatur  ciicu  que  nichil  scit  diccre  vel  can- 
tare  nisi  nomen  suum  '. 

Recueil  mixte 

Le  recueil  du  ms.  Ste- Geneviève  5  50  (^)qui  remonte  au  xiii^ 
S.  (2^  moitié  puisqu'il  fait  suite  à  la  Légende  dorée  de  Jacques 
de  Varazze)  mérite  une  analyse  plus  détaillée  K  Ce  recueil,  l'un 
des  plus  riches  et  plus  précieux  que  nous  possédions,  contient 
416  proverbes  et  locutions,  rangés  par  ordre  alphabétique  des 
lettres  initiales,  qui  remplissent  les  ft".  282  v°  à  294.  Les  pro- 
verbes sont  écrits  sur  deux  colonnes,  chaque  colonne  compre- 
nant en  moyenne  huit  proverbes  commentés.  Le  grand  nombre 
de  doublets  +  —  une  vingtaine  dans  A  sans  compter  quelques 

1.  Cette  locution  ne  s'appliquait  pas  uniquement  aux  hommes.  Dans  la- 
Mt'dilalion  de  la  iiiotl,  poème  dont  je  connais  plusieurs  mss.,  on  lit  : 

Chasse  dont  de  toy  vaine  gloire 

Qui  n'est  que  vent,  c'est  chose  voire, 

Et  ta  vie  un  beau  néant  (B.  N.  fr.  916,  f.  179). 

2.  Cette  allégorie  se  rapporte  au  proverbe  Adés  chaule  le  cucii  de  soy  mesnies, 
qu'on  lit  dans  le  recueil  d'Et.  Legris. 

3.  Quoique  Le  Roux  ne  le  cite  pas  dans  sa  Bibliographie,  il  est  certain 
qu'il  le  connaissait,  puisqu'il  lui  a  emprunté  beaucoup  de  proverbes  cités  au 
cours  de  son  Livre. 

4.  J'appelle  ainsi  les  proverbes  cités  plus  d'une  fois  dans  le  même  recueil. 
On  ne  trouve,  en  moyenne,  que  deux  ou  trois  doublets  dans  chaque  recueil. 
Dans  A,  toute  la  gamme  des  doublets  est  représentée,  depuis  la  simple 
répétition  du  proverbe  jusqu'aux  variantes  les  plus  éloignées.  Quelquefois, 
le  doublet  est  une  forme  plus  récente  du  proverbe  :  Ce  cuide  li  lerres  {li 
larron)  que  luit  soient  si  frère  (si  co)npaignon).  Les  deux  formes  se  lisent 
dans  A. 


522  J.    MORAWSKl 

proverbes  de  sens  identique  —  indique  à  lai  seul  qu'il  s'agit 
d'une  compilation  faite  de  plusieurs  recueils.  Cette  supposition 
est  confirmée  par  l'examen  de  la  langue  '  et  par  les  commen- 
taires qui  sont  à  la  fois  bibliques  et  allégoriques.  Voici,  comme 
échantillon,  le  premier  proverbe  de  A  : 

A  petite  fontaine  boit  Vcii  soef.  —  Fons  parvus  brevis  predicatio.  Ysa.  :  Ver- 
bum  abreviatum  faciet  Dominus.  Vel  parvus  fons  doctrina  evangelica.  Rester  : 
Fons  parvus  currit  in  flumen  magnum.  Eccles.  :  Aqua  sapiencie  salutaris 
potabit  eos.  Ystiins  :  Haurieiis  aquas  in  gaudio  de  fontibus  salvatoris.  Doc- 
trina heretica  fons  turbatus  pedc,  et  c.  Tanien  dicitur  P/w.  :  Aque  furtive 
dulciores  sunt. 

En  effet,  le  compilateur  de  ^  a  utilisé  des  recueils  apparte- 
tenant  aux  groupes  a  et  ^  et  il  a  combiné  les  commentaires 
bibliques  avec  les  commentaires  allégoriques,  ce  qui  ne  veut 
pas  dire  que  tous  les  proverbes  et  commentaires  de  A  remon- 
tent à  ces  deux  groupes  ;  car  on  trouve  dans  A  des  proverbes 
inconnus  à  a  et  J,  soit  que  le  commentateur  ait  utilisé  d'autres 
recueils  à  commentaires  sacrés,  soit,  ce  qui  me  paraît  plus 
probable,  qu'il  ait  greffé  ses  propres  commentaires  sur  ceux 
qu'il  trouvait  dans  ses  modèles.  En  tout  cas,  il  s'est  inspiré  de 
ces  derniers,  et  il  en  a  usé  avec  une  certaine  discrétion.  Les  pro- 
verbes qui  manquent  dans  a  et  d  ont  été  probablement  emprun- 
tés à  d'autres  sources,  mais  ils  ont  été  commentés  de  la  même 
manière  biblico-allégorique  que  les  autres,  y  compris  les  pro- 
verbes emprimtésà  des  recueils  profanes  (v^. 

A  la  base  de  A,  il  y  a  un  recueil  du  groupe  d  que  A  rappelle 
et  par  sa  disposition  (ordre  alphabétique  qui  ne  s'étend  pas  au 
delà  des  lettres  initiales  des  proverbes)  et  par  sa  destination  (à 

I.  On  trouve  dans  A  (comme  dans  Z.)  des  traits  linguistiques  propres  à 
plusieurs  dialectes,  p.  ex.  aigtie  à  côté  de  eve,  coe  et  coue  à  côté  de  queue. 
Qiielques  formes  appartiLnnent  à  l'Est  de  la  France  :  nien  aille,  consoill,  chau- 
âûil  (à  côté  de  conseil,  chaudel).  Ces  doubles  formes  correspondent  quelque- 
fois aux  doublets  : 

Por  noiant  fait  l'en  a  mort  chaiidoil. 
mais:  Q.uant  ge  serai  morz,  sime  fetesc/;flî/(/^/. 

C'est  de  même  que  les  proverbes  Aiguë  (Eve)  coie  ne  la  croie  et  Ain^ 
(Eini)  chante  fous  que  prestres  figurent  à  la  fois  à  la  lettre  A  et  à  la 
lettre  E. 


ANCIENS    PROVERBES    IRANÇAIS  523 

l'usage  des  prédicateurs)  '.  Enfin,  il  y  a  dans  A,  comme  dans  E 
F  G,  quelques  proverbes  non  commentés.  Le  recueil  le  plus  rap- 
proché de  A  est  £"  :  sauf  six  proverbes  qui  manquent  dans  A, 
on  y  trouve  tous  les  proverbes  de  la  i'''  partie  de  E,  y  compris 
les  quatre  proverbes  de  E  inconnus  à  D  F  G,  avec  les  variantes 
particulières  à  E,  resp.  E  F'.  D'autre  part,  le  manuscrit  utilisé 
par  A  est,  au  point  de  vue  du  texte,  supérieur  à  E  aussi  bien 
qu'à  D  FG  K  Quelques  pro\erbes  moralises  inconnus  à  d  ont 
peut-être  été  empruntés  directement  à  des  sermons,  comme  le 
proverbe  Vieille  hart  ne  puet  tortre  et  vieill  chien  est  mal  a  mètre  en 
bien  •>  ou  la  locution  Geste  coe  n'est  pas  decest  veel'^  qui  se  rattache 
à  une  historiette  connue. 

Ce  stock  primitif  a  été  complété  probablement  par  des  pro- 
verbes empruntés  aux  groupes  a  et  i',  sans  qu'il  soit  possible  de 
déterminer  pour  chaque  proverbe  commun  àa  v  A  auquel  des 
deux  groupes  il  a  été  emprunté  par  A.  On  peut  cependant 
évaluer  à  une  centaine  les  proverbes  du  groupe  a  qui  ont  passé 
dans  A,  sans  compter  ceux  qu'on  ne  trouve  que  dans  Ca 
ou  dans  des  recueils  postérieurs  qui  se  rattachent  en  partie  au 
groupe  a  (^0  R)  ^. 

1.  Oq  trouve  dans  A  les  mêmes  indications  d'ordre  pratique  que  dans  d  ; 
à  propos  du  proverbe  De  douce  assemblée  dure  desserrée,  le  commentateur 
remarque  :  Hoc  poiest  predicari  in  luipciii.  D'autre  part,  on  trouve  dans  A 
non  seulement  quelques  proverbes  latins  (comme  dans  d),  mais  de  ces 
proverbes  et  locutions  macàroniques  si  fréquents  dans  les  sermons  ;  p.  ex. 
A  mol  pasteur  \uipus  facit  lanam  —  Par  lot  me  clmce,  fors  in  aqua.  Inverse- 
ment, on  trouve  quelques  mois  français  dans  les  commentaires  latins. 

2.  C'est  ainsi  que  A  donne  seul  la  variante  de  E  :  En  petite  maison  a  Deus 
grant  parçon  (ailleurs  :  part). 

3.  Voici  sur  quoi  je  fonde  cette  conjecture  :  le  prov.  Blauclh'  berhis ,  noire 
berbis,  autant  m'est  se  tu  muers  com  se  tu  vis  figure  dans  D  E  parmi  les  pro- 
verbes commençant  par  la  lettre  N  ;  dans  A,  ce  même  proverbe  figure  à  la 
même  lettre,  mais  commence  par  Noire  berbi:{. 

4.  Hauréau  (0.  c,  VI,  p.  69)  rapporte  d'après  un  sermon  la  même  fusion 
des  deux  proverbes  :  Vies  hart  ne  puet  tortre  ne  vies  chiens  est  mais  a  nietre  en 
tien . 

5.  Cf.  ibid . ,  IV,  p.  177. 

6.  Je  me  suis  basé  dans  ce  calcul  sur  les  variantes,  les  commentaires, 
ainsi  que  sur  le  fait  que  les  proverbes  extraits  du  même  recueil  se  suivent 
dans  A  par  groupes  de  deux  ou  trois.  Le  compilateur  a  probablement  uti- 


524  J-     MOKAWSKI 

Al'  enfin  se  rattachent  des  proverbes  comme  A  petite  fontaine 
boit  l'en  soef  —  Bien  a  sa  cort  close  cui  si  voisin  aiment  —  Chose 
perdue  cent  soic;^  valt  —  Priver  mar  achate  —  Tel  te  voi  tel  t' espoir  — 
Tel  le  veei  tel  le  prene:^^  et  des  variantes  comme  ]a  ne  verroii  si 
mal  larron  com  le  privé  (F  A)  ou.  Tiiit  li  doi  de  la  main  ne  sont 
mie  onni.  Il  y  a  une  trentaine  de  proverbes  qui  peuvent  être 
rapportés  à  v,  soit  qu'ils  ne  se  trouvent  que  dans  v  A,  soit  que 
les  recueilsqui  les  citent  les  tiennent  également  de  t^.  En  emprun- 
tant des  proverbes  àt;,  et  en  les  sanctifiant,  le  compilateur  de  ^ 
n'a  fait  que  suivre  l'exemple  du  premier  auteur  des  proverbes 
moralises  '. 

Restent  encore  plus  de  200  proverbes  et  locutions  inconnus 
à  fl  (i  z/  (et  en  grande  partie  à  tous  les  autres  recueils  conservés), 
parmi  lesquels  on  remarque  un  certain  nombre  d'apax,  quelques 
dictons  et  trois  proverbes  latins.  Parmi  les  proverbes  inconnus 
aux  autres  recueils  je  ne  citerai  que  : 

f .  286  a      Entre  deus  samedis  avient  moult  de  merveilles  '. 
f.  288  b       Mar  vit  li  piez  la  dent  >. 

f.  288  vo  a  Maint  fol  pest  Deus,  mainte  foie  a  bêle  cote  *. 
f.  294  a       Tout  est  perdu  quant  qu'en  a  doné  as  mires. 


lise  un  recueil  intermédiaire  entre  h,  C  et  Ca.  Le  proverbe  Nature  reverture 
et  la  variante  Pour  un  po'nit  perdit  Ganhert  s'arnesse  se  lisent  seulement 
dans  A  B,  les  proverbes  Soffrir  convient  et  Tierce  foiiÇTroi:^  foii)  c'est 
droi:(  seulement  dans  A  Ba.  Il  y  a  de  même  des  proverbes  et  variantes 
particulières  n  A  C,  à  A  Ca  et  aux  groupes  A  COR,  A  Ca  O  R,  A 
Q  R  {A  O,  A  R)  qui  sembiein  remonter,  au  moins  en  partie,  à  une  source 
commune  (cf.  p.  537  s.). 

1.  Il  arrive  aussi  au  compilateur  de  A  de  condamner  (cp.  G)  ou  de  vou- 
loir corriger  le  proverbe  ;  à  propos  de  celui-ci  :  Cliose  perdue  cent  sous  valt,  il 
remarque  :  «  Melius  diceretur  :  CIwsc  donnée  cent  s.  valt,  quia  omne  datum 
optimum.  » 

2.  Le  Roux  qui  cite  ce  proverbe  (I,   p.  1 30)  a  lu  avoieut. 

J.  Va,  va,  mar  vit  li  pies  le  dent  (Jean  Bodel,  Jus  de  S.  Nicholai, 
V.  314). 

4.  C'est  d'après  ce  proverbe  qu'il  faut  corriger  d'uis  en  dius  (et  partant  luis 
en  /n«)dans  ce  passage  d'un  fabliau  publié  par  Montaiglon-Ravnaud  (/^fCM^iV, 
III,  p.  57,  V.  83-4): 

Et  pour  ce  queli  uis   fu  tuis, 
Dist  on  encor  :  Maint  fol  paist  duis. 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  525 

Voici  maintenant  quelques  dictons  et  locutions,  en  partie 
inédites  : 

f.  284  v»  b  Ce  semble  qu'il  ait  borse  tiovee  '. 

f.  288  a  Cist  t'>t  hors  des  gons  -. 

f.  286  vo  a  Ele  a  non  »  mar-ni'i-esgardés  >>  >. 

f.  286  vo  b  Ge  bouteré  a  vostre  chareste. 

f.  287  b  II  est  du  verjus  de  Nort  qui  ne  puet  meùrer  -t. 

f.  289  b  Ne  gras  poucin  ne  sage  Breton  s. 

f'.  289  vb  Or  est   Brie  bone. 

Il  y  a  dans  A  une  trentaine  de  locutions,  justifiées,  comme 
les  proverbes,  par  la  Bible  et  les  dogmes  ^. 

Les  commentaires  sont  souvent  ingénieux,  plus  ingénieux 
quelquefois  que  ceux  du  groupe  d.  On  y  trouve  de  ces  rap- 
prochements inattendus  qui  surprennent  d'abord  par  leur 
étrnngeté,  mais  finissent  par  émouvoir,  par  exemple  : 

1.  Il  s'agit  donc  d'une  locution  («  avoir  une  chance  inespérée  »)  dans  le 
passage  suivant  à  ajouter  aux  exemples  cités  par  W.  Foerster  dans  sa  note 
au  V.  2921  de  Giiill.  d'Anghtene  : 

Donc  auroit  il  borse  trovec  (Rom.  de  Renaît,  V,    595). 

2.  Cp.  la  locution  moderne  «  sortir  des  gonds  »  (Le  Roux,  Dict.  comique, 
et  Ane.  Th.  fr.,  XIII,  p.  152). 

3.  On  peut  rapprocher  de  cette  expression  le  Mur  i  tochie:^  de  Chrétien  de 
Troyes  (Cligès,  v.  5890)  qui  rappelle  à  son  tour  le  Noli  me  taugere,  sobri- 
quet donnéà  l'Ire  par  Guill.  de  Degulleville  (Peler,  de  vie  humai  ne,  v.  88^^).  Ce 
dernier  nom  a  été  également  moralisé,  et  on  lit  dans  le  répertoire  de  G  :  Sunt 
niulti  qui  alios  volunt  dure  corri^ere  se  tamen  uolentes  corrigi, quorum  morbus 
est  «  noli  me  taugere  »,  a  solo  Deo  curabilis  cum  omnem  tactuin  humauum  fugiat 
(lat.  14929,  f.  50).  Mais  le  commentaire  de /i  fait  allusion  au  péché  de  la 
concupiscence.  Voy.  aussi  Romania,  XLVIII  (1922),  p.  259,  n"  4. 

4.  Nort  (Niort  ?)  est  écrit  sur  un  endroit  gratté. 

5.  Ce  dicton  se  retrouve  dans  T  avec  l'addition  :  ne  prodonuiie  de  Limosin 
et,  plus  développé,  dans  lems.  B.  N.  fr.  1555,  au  f.  70  : 

Qui  se  leveroit  par  matin 
Et  trouveroit  en  son  cliemin 
Sage  Breton  et  gra(n)s  pouchin 
Et  prodomme  [dej  Limosin 
Et  leal  homme  petevin 
Devroit  bien  boire  de  bon  vin. 

6.  Si  l'on  retranchait  les  doublets,  les  locutions  et  dictons,  et  les  proverbes 
latins,  les  proverbes  dans  A  se  réduiraient  à  environ  370, 


526  J.    MORAWSKI 

Aiti^  ckuite Joits  que  piestres.  —  Peccator  qui  fatuus  dicitur  in  confessioae 
débet  prinium  dicerei.  cancre  peccata  sua.  Post  cantat  sacerdos  atisolvendo. 
Ysti.  XXHI  :  Bene  cane,  fréquenta  canticum. 

L'allégorie  suivante  n'est  pas  moins  spirituelle  : 

Il  a  mors  tmiint  chien  en  son  bastoii  '.  —  Baculus  Christi  peregrini  crux, 
canes  ludei  heretici.  Cirdumdederunt  me  canes  multi.  In  baculo  isto  trans- 
ivi  lordanem,  dixit  lacob. 

Le  commentaire  consiste  quelquefois  en  un  jeu  de  mots  (cp. 
lequivoque  sur  le  mot  nas  dans  rf)  : 

A  bon  demandeur  bon  escondiseor.  —  Venter  semper  petit  «  affer, 
affer  »  et  sequitur  en  enfer,  en  enfer.  Job  :  Clamoreni  exactoris  non 
audit. 

Comme  on  le  voit  par  les  exemples  transcrits,  le  procédé 
ordinaire  de  A  consiste  à  donner  d'abord  une  interprétation 
allégorique  du  proverbe  et  à  la  confirmer  ensuite  par  des  cita- 
tions bibliques.  Ce  procédé  qu'on  rencontre  aussi  sporadique- 
ment dans  d  (surtout  dans  G),  n'a  pas  été  systématiquement 
appliqué  par  le  compilateur  de^.  Il  arrive  que  l'un  ou  l'autre 
commentaire  manque,  et  quelques  proverbes  sont  même 
dépourvus  de  tout  commentaire.  Quelques  doublets  sont  très 
instructifs  à  cet  égard.  Ainsi  le  proverbe  Biau  chanter  ennuie 
est  commenté  d'une  manière  allégorique,  mais  son  doublet  De 
biau  chanter  s'anuie  Ten  est  justifié  par  un  passage  de  saint  Luc; 
le  premier  remonte  sans  doute  à  un  recueil  de  proverbes  mora- 
lises, le  second  à  un  recueil  du  type  a.  Ailleurs,  les  deux  com- 
mentaires coïncident  partiellement,  ou  bien  l'un  est  le  déve- 
loppement de  l'autre,  comme  c'est  le  cas  du  proverbe  De  sage 
home  sage  demande  cité  deux  fois,  à  bref  intervalle,  avec  des  com- 
mentaires d'une  longueur  fort  inégale.  Sans  doute  le  compila- 
teur avait-il  l'intention  de  fondre  plus  tard  ces  commentaires 
tout  en  supprimant  les  doublets  et  de  créer  à  l'usage  desprédi- 

I.  Le  frère  prêcheur  de  l'ordre  de  S.  Dominique  qui  a  compilé  le  ms. 
B.  N.  fr.  12483  s'est  appliqué  plaisamment  ce  dicton  à  lui-même  en  disant  : 
Maint  chien  en  mon  baston  ont  mort  (cf.  Not.  et  Hxtr.,  XXXIX,  II,  p. 
523). 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  527 

cateurs  un  répertoire  alphabétique  plus  vaste  que  tous  ceux  qui 
avaient  été  composés  auparavant.  Le  recueil  du  ms.  Ste-Gene- 
viève  serait  alors  une  première  ébauche  de  ce  recueil  projeté. 
Le  fait  que  A  est  une  compilation  d'autres  recueils  ne  sau- 
rait lui  enlever  sa  valeur,  car  les  manuscrits  utilisés  par  lui 
étaient  excellents  etprobablement  antérieurs  à  ceux  des  groupes 
Uy  d  et  v  qui  nous  sont  parvenus. 

D.  Recueils  avec  commentaires  juridiques. 

Le  recueil  du  ms.  B.  N.  lat.  10360  (O)  est  à  la  fois  le  plus 
riche  et  le  plus.volumineux  de  tous  les  recueils  conservés,  y 
compris  les  Proverbes  communs.  Il  occupe  à  lui  seul  un  fort 
volume  de  642  pages  '  et  contient  1302  proverbes  rangés  par 
ordre  alphabétique,  parmi  lesquels  une  centaine  de  locutions 
et  un  grand  nombre  d'axiomes  de  droit.  Ce  recueil  a  été  décrit 
par  Le  Roux  deLincy  ^  dans  les  termes  suivants  :  «  Un  vol.  pet. 
in-fol.  sur  papier,  écriture  du  xv^  siècle,  à  deux  colonnes.  Sur 
le  premier  feuillet  on  lit  :  Jac.  Aiio.  Tbuani  >.  C'est  un  recueil 
des  proverbes  communs  français,  avec  de  longs  commentaires 
semblables  à  ceux  qui  accompagnent  le  Digeste  ou  d'autres 
ouvrages  de  jurisprudence.  J'ai  souvent  cité  ce  manuscrit  dans 
le  cours  d"  mon  travail,  sous  le  titre  de  Proverhia  Gallka,  xv* 
siècle.  » 

Le  titre  donné  par  Le  Roux  de  Lincy  à  Q  ne  me  paraît  pas 
heureux  :  il  prête  à  l'équivoque  pouvant  être  confondu  avec 
celui  des  Proverbes  Gallicans,  nom  adopté  par  Jean  Gilles  de 
Nuits  pour  la  traduction  des  Proverbes  communs  -^  qui,  quoi- 
qu'en  dise  Le  Roux,  n'ont  que  de.  vagues  rapports  avec  Q. 
D'ailleurs,  le  compilateur  de  ^a  lui-même  baptisé  son  ouvrage 
du  nom  de  Ronum  Spatium,  comme  le  prouve  l'épigraphe  en 
tête  du  recueil   : 


1 .  Il  y  a  une  petite  erreur  de  numérotation,  le  \°  de  la  page  625  portant 
le  chifTre  630  au  lieu  de  626. 

2.  O.c,  II.  p.  557. 

3.  Il  s'agit  du  célèbre  jurisconsulte  français  Jacques- Auguste  de  Thou,  mort 
en  1617,  à  qui  ce  ms.  avait  appartenu. 

4.  Cf.  ci-dessus,  p.  502. 


328  J.    MOKAWSKl 

Ecce  Bonimi  Spatium  mcrito  liber  iste  vocatiir, 
Tollit  fastidium,  dat  gaudia  si  videatur  ; 
Raro  maiores,  sed  forte  quicque  minores, 
Possent  proficere  si  vellent  ista   videre. 

C'est  aussi  sous  ce  nom  (abrégé  en  BSp)  que  le  recueil  est  cité 
maintes  fois  par  l'auteur  anonyme  de  V Anthohoie  ou  Conférence 
des  proverbes  français,  italiens,  espagnols,  qui  a  commenté  à  son 
tour  bon  nombre  de  proverbes  de  Q  en  les  rapprochant  de  pro- 
verbes italiens  et  espagnols  synonymes  '. 

Dans  le  commentaire  du  premier  proverbe  qui  sert  en  même 
temps  de  préface,  l'auteur  de  O  nous  apprend  pourquoi  il  a 
choisi  ce  titre  :  ...  Ideo  de  communibus  dictis,  id  est  prover- 
bes que  ab  hominibus,  etiam  laïcis,  communiter  et  vulgariter 
dicuntur  causa  spacii,  «  c'est-à-dire  »  —  si  nous  passons  la 
parole  à  l'auteur  de  V Anthologie —  «  par  bon  esbat,  carde  spa- 
tium, pour  passetems,  vient  l'italien  spasso,\e.  français  esbat,  et 
de  spatiari  le  gascon  passeia  ».  Tout  en  laissant  au  savant 
parémiographe  la  responsabilité  de  cette  dernière  affirmation, 
remarquons  que  lui  et  Le  Roux  de  Lincy  ont  très  bien  vu  l'in- 
térêt qu'il  y  avait  à  faire  connaître  le  recueil  de  Q.  Malheu- 
reusement, V Anthologie  s'arrête  à  la  lettre  J,  et  quant  à  Le 
Roux  qui  le  cite  fréquemment  —  comme  il  le  dit  lui-même — , 
les  proverbes  publiés  par  lui  d'après  O  (600  environ)  repré- 
sentent à  peine  la  moitié  de  la  collection  manuscrite.  Le  texte 
peu  correct  du  ms.,  l'obscurité  d'un  grand  nombre  de  proverbes 
et  locutions  expliquent  cette  réserve.  Les  proverbes  déjà  défor- 
més par  le  copiste  du  recueil  ont  été  généralement  reproduits 
tels  quels,  c'est-à-dire  avec  les  erreurs  du  scribe,  auxquelles 
s'ajoutent  quelquefois  les  erreurs  de  transcription  de  l'éditeur. 
Le  proverbe  Quant  l'en  prent  niorean  a  V emblée,  a  toute  sa  vie  luy 
dure  qui  doit  être  rectifié  Quaprent  moreau  a  l'embleure  toute  sa 
vie  luy  dure,  a  été  ainsi  transformé  par  Le  Roux  de  Lincy  (0. 
V.,  t.  II,  p.  377): 

I.  Sur  cet  ouvrage  curieux  que  j'aurai  encore  l'occasion  de  citer,  vo\'. 
Le  Roux,  0.  c,  II,  p. 5 5 5-6.  (Le  ms.  porte  aujourd'hui  la  cote  fr.  1599.) 
L'auteur  dit  avoir  eu  «  advis  et  communication  »  du  Boniitn  Spatium  «  par 
la  courtoisie  de  M.  Saumaize,  la  perle  des  sçavants  de  France  et  singu- 
lier ornement  de  ceste  province  de  Bourgongne  ».  11  était  donc  lui-même  Bour- 
guignon. 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  529 

Quand  l'en  prent  morceau  (sic) 
A  l'emblée  toute  sa  vie  luv  dure. 

Même  la  bonne  leçon  du  ms.  a  été  quelquefois  altérée  : 
imédiatement  après  le  proverbe  que  je  viens  de  citer,  Q  donne 
le  proverbe  suivant  : 

Que  que  le  corps  devienne,  l'ame  ne  peut  morir  " 

que  Le  Roux  de  Lincy  (/7;/i/.)  interprète  ainsi  : 

Quand  le  corps  demene 
L'ame  ne  peut  mourir. 

Quelques  proverbes  soi-disant  «  gallicans  »  sont,  en  réalité, 
empruntés  à  d'autres  recueils  puisqu'ils  manquent  dans  Q.  C'est 
le  cas  des  proverbes  et  locutions  suivantes  dont  la  plupart 
remontent  aux  Proverbes  communs  : 

Le  Roux,  t.  I,  p.  42    :  A  petit  saint  petite  offrande, 

t.  I,  p.  160:  A  bon  cheval  bon  gué. 

t.  I,  p.  261  :  Jeu  de  mains,  jeu  de  vilains, 

t.  II,  p.  226:  A  ccste  mesure  le  me  brasses, 

t.  II,  p.  229:  A  quelque  chose  est  malheurté  bonne, 

t.  II,  p.  226:  Amour  apprend  aux  ânes  à  danser, 

t.  II,  p.  359:  On  a  plus  tostfait  follie  que  savoir, 

t.  II,  p.  415:  Rien  ne  vault  grand  cueur  en  pouvre  pance. 

t.  II,  p.  432:  Série  de  6  proverbes  prétendus  «gallicans  »   dont 
le   dernier  seul  est  authentique . 

En  revanche  plusieurs  proverbes  extraits  de  notre  manuscrit 
sont  cités,  dans  \e  Livre  des  Proverbes,  comme  provenant  d'autres 
recueils. 

L'intérêt  de  O  consiste  surtout  dans  le  choix  des  proverbes  : 
mieux  que  les  autres  recueils  des  xiv^  et  xv^  siècles,  O  reflète 
l'époque  de  transition  qui  conduit  du  moyen  âge  à  la  Renais- 
sance,   et  il  y  aurait  par  conséquent  intérêt  à   fixer  la  date  du 

I .  Cet  alexandrin  remonte  sans  doute  au  poème  de  la  Pleiirechante  :  dans 
la  version  du  ms.  B.  N.  fr.  25408,  on  lit  (f.  109)  : 

Que  ke  li  cors  devienge,  l'ame  ne  puet  morir. 
Il  est  aussi  cité  dans  un  Dyalogiiedu  sage  et  du  fol  publié  par  A.LÂaghrs  d'après 
le  ms.   12483  (/.  c,  p.   587,  V.  52). 

Remania,    XLVIII.  34 


ciQ  J-    MORAWSKl 

recueil.  L'auteur  de  V Anthologie  remarque  à  ce  propos  :  «  Ce 
recueil  [le  55/)]  contient  environ  cinq  cents  proverbes',  sur 
la  plupart  desquels  le  collecteur  qui  n'a  mis  son  nom,  du  moins 
il  ne  se  trouve  au  MS.,  bon  jurisconsulte,  mesmement  cano- 
niste,  a  traité  diverses  questions  de  droict,  auxquelles  il  tire  les 
proverbes.  .  .  On  peut  inférer  de  quelques  passages  de  ce  livre 
qu'il  est  du  temps  des  papes  en  Avignon,  y  a  environ  300  ans.  » 
L'anonyme  pensait  sans  doute  en  écrivant  ces  lignes,  au  pro- 
verbe Oui  va  a  Avignon  travaille,  mais  si  ce  proverbe  est  né 
pendanTl'exil  des  papes  à  Avignon,  n'a-t-il  pas  pu  lui  survivre  ? 
Il  ne  suffit  pas  de  fixer  la  date  d'un  proverbe  pour  déterminer 
celledu  recueil  qui  peut  êtresensiblementpostérieur  \  Toujours 
est-il  que  ce  proverbe  nous  fournit  un  terminus  a  qiio  marqué 
par  l'an  1309  où  le  siège  de  la  papauté  fut  transféré  de  Rome 
à  Avignon.  Malheureusement,  les  commentaires  qui  seuls 
pourraient  nous  renseigner  sur  la  date  de  la  composition  de  Q 
ne  contiennent  aucune  allusion  permettant  de  la  préciser,  si 
ce  n'est  l'anecdote  rapportée  à  propos  du  proverbe  :  Pour  ung 
seid  point  perdit  Ganbert  son  église  \  que  je  transcris  en  corrigeant 
quelques  erreurs  du  scribe  : 

Quod  dum  aller  (abbas?)  super  ecclesia  contenderet  cum  episcopo  (/.  alte- 
ro),episcopus  iniunxit  ambobus  scribere  ad  portam  monasterii  ecclesie  istum 
versum  : 

Porta  patens  este,  nutli  claudaria  honesto. 
Et  ille  Gaudebert  post  illam  dictionem   «   nuUi  »  fecit   punctum  ,  et  alter 
fecit  ante  illam.  Super  hoc  vide  Jo.  An.    de  temp.  ov.  c.  I.  Ij.  vi.  super  v. 
Ctericiim. 

Il    s'agit     sans     doute     du   célèbre    jurisconsulte    bolonais 


1.  Cette  évaluation  reste,  nous  l'avons  vu,  bien  au-dessous  delà  venté. 

2.  L'anonyme  se  contredit  lui-même  en  taisant  observer  (f.  37),  en  par- 
lant du  proverbe  A  son  conseil  on  doiht  tout  dire  qu'  «  il  vient  de  la  farce  de 
Patelin  et  est  raporté  au  B  Sp.  »  Je  n'ai  pas  trouvé  ce  proverbe  dans  Q,  et 
quand  même  il  y  serait,  on  ne  saurait  en  conclure  qu'il  a  été  pris  dans 
PathcU}i. 

î .  J'ai  l'intention  d'écrire  une  petite  monographie  de  ce  proverbe  que 
j'ai  déjà  eu  l'occasion  de  citer  plusieurs  fois.  Notons  seulement  que  c'est 
ici  la  première  fois  que  le  proverbe  est  mis  en  rapport  avec  la  légende 
monastique. 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  53I 

Johimnes  Andrcae  (Giovanni  d'Andréa),  auteur  de  nombreux 
ouvrages  relatifs  au  droit,  qui  mourut  en  13.18.  Comme  O  ne 
cite  que  des  auteurs  qui  ne  vivaient  plus  de  son  temps  ',  il 
s'ensuit  que  O,  ou  plutôt  le  recueil  qui  lui  a  servi  de  base  est 
postérieur  à  l'année  1348,  sans  qu'il  soit  possible  de  préciser 
davantage  -.  Je  crois  pour  ma  part  qu'il  remonte  encore  à  la 
seconde  moitié  du  xiv=  siècle. 

Ce  recueil  primitif  ne  nous  est  conservé  que  dans  la  copie 
très  défectueuse  du  ms.  10360,  mais  il  est  souvent  possible 
de  rétablir  la  bonne  leçon  grâce  à  quatre  critères  qui  sont  :  les 
commentaires,  les  renvois,  l'ordre  alphabétique  et  la  comparai- 
son avec  d'autres  recueils.  Disons  un  mot  de  chacun  des  critères. 

Les  coinnieiitûires  sont  relatifs  au  droit,  droit  canon,  droit 
civil.  Chaque  proverbe  est  suivi  d'un  axiome  de  droit  ou  de 
philosophie  qui  est  à  son  tour  commenté  par  des  passages 
empruntés  aux  Décrétales,  au  Digeste  et  à  d'autres  traités  de 
droit.  Voici  comment  je  me  figure  l'origine  de  ces  commen- 
taires. Dans  quelques  mss.  des  xiii^  et  xiv*  s.,  on  trouve  des 
recueils  composés  uniquement  d'axiomes  de  droit  commun  ; 
le  ms.  lat.  io_|_|8,  par  exemple,  en  donne  une  série  au  fol.  156, 
dont  voici  un  échantillon  : 

Sensus  non  indiget  ratione 

Cessante  causa  cessât  effectus  . 

De  futuris  contingentibus  non  est  determinanda  veritas. 

Contraria  non  sunt  siniul  vera. 

Qui  dirtert  auffert.etc. 

On  n'avait  qu'à  combiner  une  série  d'axiomes  avec  une  série 
de  proverbes  correspondants  et  à  greffer  sur  chaque  axiome  les 
commentaires  qu'il  comporte.  C'est  ainsi  que  nous  voyons 
dans    O  l'axiome  Cessante  causa   cessât  effectus  motiver    le  pro- 

1.  Sauf  un  certain  Guudtilphus,ché  une  fois  parmi  les  vivants  (GtiadalpJms 
et  multi  atii  dkitiit).  Il  serait  donc  intéressant  de  savoir  quand  vivait  ce 
jurisconsulte.  Mes  recherches  sur  ce  point  n'ont  abouti  à  aucun  résultat 
positif. 

2.  Dans  la  définition  du  canon,  à  propos  du  dicton  guar  le  canon  (Canon 
est  quoidam  instrumentum  terribile  sonum  emittens  dum  descendit), 
il  y  a  comme  un  souvenir  de  la  journée  deCréci  (1346)  où  les  canons 
«  firent  plus  de  bruit  que  de  besogne  »  (E.  Lavisse,  Hi$t.  de  France,  IV, 
I,  p.  221). 


532  J.    MORAWSKI 

verbe  Chien   court  ne  passe  tout  le  pont  ',    tandis  que  l'axiome 
suivant  y  est  rapproché  du  proverbe  Uen  ne  peut  juger  du   temps 
advenir.     Peut-être    aussi    s'est-on    inspire    des   commentaires 
allégoriques.  On  trouve,  en  effet,  dans  O    de  ces  raffinements 
d'interprétation    qui    surpassent    tout   ce  qu'on  avait    imaginé 
dans  cette    matière,    même  en    fait    des    proverbes  moralises. 
Veut-on  savoir  comment  se  justifie  le  proverbe  plutôt  trivial  : 
Quant  plus  l'en  remue  la  merde,  tant  elle  plus  put  qu'on  cherche- 
rait en  vain  dans  />,  d  on  A  ^  ?   Qu'on  lise   le    commentaire  : 
«  Quod  Veritas  sepius  agitata  magis  splendescit  in  lucem  (Gra- 
tien,  C.  XXXV,  qu.  IX)  ».  Souvent,  le  proverbe  n'est  qu'un 
prétexte  :  ce  sont  alors  des  digressions  interminables,  avec  force 
références,    mais   qui  n'ont  malheureusement   aucun    rapport 
avec  le  proverbe  mis  en  vedette.  Il  y  a,  en  effet,  deux  sortes  de 
commentaires  juridiques  :  tantôt,    ils  visent  le  sens  général  du 
proverbe, qu'ils  analysent  à  travers  le  prisme  de  la  jurisprudence 
(rapport  intrinsèque);  tantôt,  ils  s'attachent  à  l'un  des  mots  du 
proverbe,    dont  ils  donnent  la  définition    juridique     (rapport 
extrinsèque).     Quoique   sans   intérêt    en    soi,    ces    commen- 
taires peuvent  être  utiles,  soit  pour  saisir  le  sens  d'un   proverbe 
obscur,  soit  pour  rétablir  un  mot  déformé  par  le  copiste.  Ainsi 
l'avant-dernier  proverbe  de  Q  :    Une  vouei  mille  voue^  devient 
intelligible    grâce  au    commentaire    :    Quia  non  est   casus   qui 
tinius    testimonio   quainvis    kgitimo  terminetur,    d'où    il    ressort 
qu'il  faut   corriger  mille  en  nulle  et  voir  dans   le  mot  voue:{  une 
graphie   insoUte  pour  voi^  '.    D'autre   part,   si,  à  propos  de  la 
locution  Ge  ne  feroye  pour  toy  quel  (\.ne  que^  pour  le  petit  chien  au 
dean,  le  commentateur  se  met  à  énumérer  toutes    les  fonctions 
du  decanus,  nous  pouvons   établir  tout    de  suite  l'identité   du 
dean  avec  le  decanus.  On  trouve,  quoique   rarement,  des  com- 
mentaires  non-techniques   retraçant  l'origine   légendaire  d'u.n 

1 .  Cette  explication  va  pour  Q  et  pour  K'  (Cort  chien  ne  passe  tôt  a  pont), 
mais  comment  expliquer  la  «  variante  »  de  K:  La  cuit  Jceiii  passe  a  puni,  ni 
passent  lut  qui  exprime  le  contraire  ? 

2.  A  emploie  un  euphémisme  :  Quant  plus  remue  Fen  ta  jarbe,plus  eu  cliiel 
de  07a in. 

3 .  Le  son  oi  [we]  est  rendu  aussi  partw/et  ouai(clioais,  bouais).  La  première 
graphie  semble  remonter  au  compilateur  de  Q,  du  moins  le  mot  Oaiseau  pré- 
cède, dans  ce  recueil,  le  \not  Offre. 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  )33 

proverbe  ou  r.ipporcint  quelque  anecdote  qui  sv  rattache.  En 
revanche,  presque  toutes  les  locutions  sont  expliquées  ;  nous 
savons  ainsi,  sinon  leurs  origines,  du  moins  les  circons- 
tances dans  lesquelles  elles  s'employaient,  l'application  qu'on 
en  taisait.  Nous  apprenons,  par  exemple,  qu'on  disait  d'un  sot 
incapablede  faire  soit  du  mal  soit  du  bien  qu'/7  est  comme  caupel 
en  chol  qui  ne  niiyt  ni  n\Je  ',  et  que,  pour  se  débarrasser  d'un 
importun  qui  vous  retenait  contre  votre  gré  et  sans  que  vous 
eussiez  déjeuné,  on  s'écriait  :  Mon  harenc  art!  —  Enfin,  les 
commentaires  contiennent  également  des  citations  bibliques, 
des  réminiscences  classiques  (surtout  de  Caton  et  Sénèque),  des 
extraits  de  saint  Grégoire  et  de  saint  Augustin  -  et  de  nombreux 
proverbes  latins  en  vers  léonins,  ei>  partie  inédits.  Ils  empiè- 
tent ainsi  fréquemment  sur  les  autres  recueils  commentés  en 
s'inspirant  d'eux  ou  en  leur  faisant  des  emprunts. 

Les  renvois.  —  Il  arrive  au  commentateur  de  renvoyer,  au 
cours  de  son  commentaire,  à  un  autre  proverbe  ayant  un  rap- 
port quelconque  avec  le  cas  particulier  qu'il  examine  ou  la  ques- 
tion qu'il  discute;  quelquefois  aussi  le  renvoi  ou  les  renvois 
suivent  immédiatement  le  proverbe  principal,  procédé  qui  dis- 
pense le  commentateur  de  répéter  les  explications  fournies  ail- 
leurs, à  propos  d'un  proverbe  de  sens  ou  de  forme  identique.  Il 
y  a,  en  effet,  deux  sortes  de  renvois  qui  correspondent  exacte- 
ment aux  deux  espèces  de  commentaires  analysées  plus  haut.  Les 
uns  se  rapportent  à  des  proverbes  de  sens  identique  (rapport 
intrinsèque),  les  autres  à  des  proverbes  contenant  le  même  mot 
caractéristique  que  le  proverbe  commenté.  Quoique  les  renvois 
ne  donnent  généralement  que  les  premiers  mots  d'un  proverbe, 
ils  ont,  pour  l'établissement  du  texte,  la  même  importance  que 

1.  Cette  locution  qui  rappelle  «  l'onguent  miton  mitaine  qui  ne  fait  ni  bien 
ni  mal  »  (Le  Roux,  Dicl.  comique,  II,  173)  est  suivie  de  celle-ci  dont  s'est 
servi  Rabelais  (Pantae^ruel,  liv.  II,  ch.  xviii)  :  //  est  entré  eu  la  haiilte  gram- 
maire (le  commentaire  est  trop  long  pour  être  transcrit). 

2.  Étant  donné  l'étroite  connexion  du  droit  canon  avec  la  théologie,  on 
ne  s'étonne  pas  de  voir  figurer  dans  O,  à  côté  des  commentaires  juridiques,  la 
Bible  et  les  Pères  de  l'Église.  On  y  trouve  au;  si  des  commentaires  allégo- 
riques :  le  proverbe  Ventre  voyJe  et  dent  agïie  va  le  villaiu  a  la  chante,  esi  appli- 
qué aux  mauvais  prélats  qui  ne  se  donnent  pas  de  peine  pour  corriger  les 
autres. 


5  34  J-    MORAWSKI 

les  commentaires  dont  nous  avons  déjà  signalé  l'utilité.  Ou  bien, 
ils  suggèrent  le  sens  d'un  proverbe  obscur  en  citant  un  proverbe 
de  même  sens,  ou  bien  ils  permettent  de  rectifier  le  texte  du 
proverbe  auquel  ils  font  allusion.  Dans  une  édition  critique,  on 
devra  nécessairement  tenir  compte  de  ces  renvois,  à  condition, 
bien  entendu,  que  le  renvoi  donne  la  bonne  leçon,  car  il  arrive 
que  le  renvoi  donne  la  même  leçon  corrompue  que  le  proverbe, 
laquelle  dans  ce  cas  remonte  à  l'auteur.  Ainsi,  le  renvoi  au  pro- 
verbe :  Chante:^  a  Vasne,  (et)  il  vous  ferra  des  pie^  donne  la 
même  leçon  corrompue,  un  autre  renvoi  (à  la  p.  472)  donne 
même  :  il  vous  j  râpera  des  pie:{  '.  Mais  voici  un  cas  où  le  renvoi 
vient  à  propos.  Le  proverbe  qui  porte,  dans  ma  copie,  le  n° 
1025  est  ainsi  conçu:  Qui  peine  veult  avoir,  il  luy  esceut  le  cul 
mouvoir,  ce  qui  ne  donne  aucun  sens.  Or,  on  trouve  dans  le 
ms.  par  deux  fois  le  renvoi  Qui  la  pasnaye  veult  avoir,  et  nul 
doute  que  ces  deux  renvois  visent  notre  proverbe  lequel  doit, 
par  conséquent,  être  ainsi  rectifié  : 

Qui  la  pasnaye  veult  avoir, 
Il  luv  estuet  le  cul  mouvoir. 

Notons  cependant  que  quelques  renvois  ont  trait  à  des  pro- 
verbes qui  manquent  dans  le  recueil,  probablement  par  suite 
d'un  oubli  du  copiste.  Voici  ces  faux  renvois  : 

Amour  vault  tant.  .  .  -. 

C'est  la  fable  du  ricochet  3. 

Cheval  rongneux  hait  trop  l'estrille  +. 

Il  n'y  a  tel  comme  le  sien  (ailleurs  :  comme  soy)  5. 

De  cher  marché  beau  vivre. 

Il  pledaye  bel  et  bien  qui  pledaye  sans  partie. 

L'en  doit  fere  de  la  gent  quant  l'en  la  tient. 

L'en  ne  attant  {Var.  actaint)  pas  son  pain. .  . 

L'en  ne  devroit  pas  tant  courre  comme  l'en  trouveroit  valees. 

1.  La  bonne  leçon,  facile  à  trouver,  se  lit  dans  Cotgrave  (s.v.astie)  ex  dans 
les  Proverbes  Covimmis  (cf.  Le  Roux  de  Lincv,  0.  c,  I,  p.   145). 

2.  C'est  peut-être  une  faute  pour  Amour  valut  tout  [fors  que  cueur  de 
vilain].  Ce  proverbe  se  lit  en  effet  dans  Q. 

3.  Sur  cette  locutirn,  voy.  Roviaiiia,  XXVIII,  p.  50  s. 

4.  Cf.  Le  Roux,  0.  c,  p.  159. 

5.  Ce  proverbe  est  cité  dans  le  Lai  de  Vouihre  (éd.  Bédier,  v.  200). 


ANCIENS    PROVERBES    1-RANÇAIS  535 

L'en  ne  doit  pas  estre  trop  estroit  '. 
L'en  peut  bien  faire  de  son  droit  son  tort. 
Pour  néant  est  en  taverne  qui  ne  boit. 
Qui  une  foiz  se  recule.  .  .  '. 
Tel  a  boyceau  ferré  qui.  .  .  '. 

Nous  arrivons  au  troisième  critère  qui  est  Vordre  alpha- 
hétiqne.  Celui-ci  est  si  strictement  appliqué  qu'on  peut  non 
seulement  rectifier  un  assez  grand  nombre  de  fautes  du  copiste, 
mais  encore  rétablir  partiellement  —  car  il  ne  peut  s'agir  que  d'un 
nombre  restreint  de  mots  —  le  texte  primitif  du  recueil.  On  ne 
peut  toutefois  être  très  affirmatif  à  cet  égard,  puisqu'il  faut 
toujours  compter  avec  la  possibilité  d'une  interpolation  s'écar- 
tant  de  l'ordre  alphabétique  ••.  Pour  ce  qui  est  des  erreurs  du 
scribe,  les  corrections  demandées  par  l'ordre  alphabétique  sont 
aussi  commandées  par  le  sens.  Ainsi,  dans  le  proverbe  :  La  honte 
qui  vient  tout  d'une  pari  n'est  rien  (cf.  Le  Roux,  I,  p.  325),  la 
correction  de  honte  en  bonté  s'impose,  puisque  le  proverbe  se 
trouve  entre  L'abit  ne  fait  pas  le  nioyue  et  La  bourse  porte  lechar- 
roy,  et  qu'elle  est  en  outre  confirmée  par  le  sens.  Quelquefois, 
l'ordre  alphabétique,  appliqué  à  tout  un  groupe  de  mots,  per- 
met de  vérifier  des  mots  assez  éloignés  du  commencement, 
p.  ex. 

L'en  ne  doit  pas  mectre  Ifs  gens  tous  a  ung  pris. 
L'en  ne  doit  pas  mectre  la  faulx  en  autruy  blé  5. 

Dans  le  second  proverbe,  le  mot  la  doit  être   changé  en  sa, 

1 .  Si  ce  renvoi  se  rapporte  au  proverbe  L'eti  ne  doit  pas  estre  trop  saint 
donné  par  O,  il  faudrait  corriger  ou  l'un  ou  l'autre.  Le  commentaire  du 
proverbe  (Hoc  sepe  iliciiiit  de  eo  (]iii  nilvult  dare)  d'. mande  la  correction  de 
saint  en  estroit,  conformément  au  renvoi. 

2.  Le  recueil  donne  seulement  :  Oui  deux  foi:(  se  recule,  deux  foi:-  se  fait 
poindre,  mais  les  deux  formes  sont  attestées  (B  donne  Qui  une  foi:^,  là  où 
l'ordre  alphabétique  demande  Qui  deux  foi\.  Les  autres  mss.  donnent  Qui 
contre  aguillon  rebette  (regibe,  escijaucire). 

3.  Le  recueil  donne  seulement  le  proverbe  Chacun  n\i  pas  hoxceau  ferré. 

4.  Cette  remarque  s'applique  surtout  à  quelques  proverbes  qu'on  lit  à  la  fin 
de  chaque  lettre  et  qui  semblent  avoir  été  ajoutés  postérieurement. 

5.  Ce  proverbe  doit  son  origine  à  un  vers  du  Facetus  en  hexamètres  : 

183    Alterius  nolis  in  messem  ponere  falcem. 


536  J.    MORAWSKI 

pour  que  l'ordre  alphabétique  soit  sauvegardé.  — D'autre  part. 
Tordre  alphabétique  permet  de  corriger  jusqu'à  un  certain  point, 
les  graphies  du  scribe  et  de  leur  substituer  celles  du  recueil  pri- 
mitif'. Quelques  formes  ainsi  rétablies  permettent  de  supposer 
que  ce  recueil  a  été  composé  en  Normandie  -,  et  cette  suppo- 
sition est  confirmée  par  le  dernier  critérium  :  la  comparaison 
avec  d'autres  recueils. 

On  pense  naturellement  à  l'autre  recueil  appartenant  à  cette 
catégorie,  celui  d'Rtienne  Legris,  chanoine  de  Lisieux,  qui  a 
été  composé  vers  l'année  1444  et  publié,  d'après  le  ms.  de  la 
Vaticane  (R),  par  M.  E.  Langlois  K  Et  en  effet,  R  présente  une 
certaine  analogie  avec  O  :  Etienne  Legris  justifie  égalementson 
entreprise  en  alléguant  Gratien  et  le  Digeste'^;  lui  aussi  emprunte 
ses  commentaires  aux  codes,  tout  en  citant  occasionnellement 
des  poètes  et  des  philosophes;  enfin,  les  deux  recueils  s'adressent 
avant  tout  à  des  jeunes  gens  >,  probablement  étudiants  en  droit 
pour  lesquels  il  s'agissait  de  rendre  l'enseignement  du  droit 
plus  vivant,  plus  agréable,  plus  «  improvisé  ».  Il  est  vrai  que 
dans  R,  ce  caractère  juridique  est  moins  accentué,  car  les  com- 
mentaires ne  dépassent  pas  cinq  lignes  en  moyenne,  tandis  que. 


1.  Si  le  mot  Brebis  précède  dans  l'ordre  alphabétique  les  mots  Beau  et 
Beauté,  c'est  qu'il  faut  lire  :  Berhis  -Biau  -Biauté.  La  forme  Esve  est  assu- 
rée par  sa  place  entre  Espoir  et  Esveille.  Pareillement,  les  noms  feu,  liu  (ms. 
lieu)  et  les  adjectifs /bzJ,  soûl,  vcil,  veille  sont  assurés  par  l'ordre  alphabétique, 
de  même  que  les  pronoms  ge,  chasciin  (ms.  chacun),  les  adverbes  eiisi  (ms  . 
einsi)  et  pou,  la  prépos.  sens,  les  formes  verbales  ara  (ms.  aura),  lessie^,  set 
(ms.scet).  Dui  (ms.  Deux)  est  douteux  :  le  mot  se  trouve  entre  l'art.  Du 
et  le  mot  Draps.  Il  faut  peut-être  lire  Dow-  Dous-  Draps.  Dans  ce  cas,  l'art, 
masculin  (qui  est  le)  ferait  dou  au  génitif.  La  suite  Uahit-La  bouse  nous 
montre  en  outre  que  le  s'élide  devant  un  mot  commençant  par  une  voyelle. 

2.  Surtout  le  fait  que  ei  n'a  pas  passé  à  oi  à  une  époque  où  ce  changement 
s'était  depuis  longtemps  accompli  dans  le  reste  de  la  France  ;  les  formes  sui- 
vantes sont  assurées  par  l'ordre  alphabétique  :  heir  (avant  herbe),  peil  (avant 
plus),  deit  (avant  dette),  veisin  (âVânt vendi-e),  leautc  (avant  Le  Breton).  Le  ms. 
donna  peil,  leaulté  à  côté  de  hoir,  doit,vosiu,  loyaultè.  La  forme  roy  (entre 
rechiej  qx.  sacrement)  ne  prouve  rien,  car  on  peut  aussi  bien  lire  rey . 

3.  Bibl.  de  l'École  des  chartes,  LX  (1900),  p.  569-601. 

4.  Voy.  le  prologue  de  R,  reproduit  par  M.  Langlois,  0.  c,  p.  570. 

5.  Ibid.,  au  début  :  Ut  juvenes  speciali .  .  . 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  537 

dans  Q,  les  commentaires  de  cinq  pages  ne  sont  pas  rares,  et  les 
brocards  Je  droit,  si  nombreux  parmi  les  proverbes  de  Q, 
manquent  à  peu  près  dans  R.  Les  proverbes  de  R,  enfin,  pour 
être  plus  corrects  que  dans  Q,  ne  sont  pas  exempts  d'erreurs  ' 
dont  quelques-unes  ne  sont  pas  imputables  au  copiste  ^ . 

Malgré  ces  ressemblances,  Q  et  R  sont  indépendants  l'un  de 
l'autre  :  les  commentaires  diffèrent  de  part  et  d'autre  et  les 
proverbes  communs  à  OR,  assez  nombreux,  s'expliquent  soit 
par  la  date  relativement  récente  des  deux  recueils,  soit  par  des 
influences  locales  (si,  comme  nous  le  croyons,  O  provient  de  la 
Normandie),  soit  enfin  par  l'utilisation  d'une  source  commune. 
En  effet,  O  et  R  remontent,  en  dernier  lieu,  à  des  recueils  du 
groupe  a,  mais  tandis  que  R  se  rattache  plus  particulièrement 
à  la  famille  /;,  Q  se  rapproche  davantage  de  Ca  \  On  trouve, 
naturellement  aussi  dans  O  des  proverbes  de  b  inconnus  àr,  et 
dans  R  des   proverbes  de  c  inconnus  à.  b.  Il  est  probable  qu'il 

1.  duelques  proverbes  ont  déjà  été  corrigés  par  l'éditeur.  Voici  quelques 
proverbes  corrompus  :  i  faire  est  pour  laire  ;  lo  queue  p.  gueule;  45  souvent 
p.  souef;  ^4  potis  p.  pots  ;  103  luoysp.  mets  ;  152  donnée  p.  desvee  (=  b)  ;  505 
poiè  p.  peûs  ;  361  reveillent  p.  révèlent  ,  364  lieux  p.  Dieux  Q)  :  422  ne  doit 
ouïr,  p.  ne  doit  bien  ouïr  ;  441  escrip  p.  escus  :  569  sire  p.  sur  ;  606  sel  p.  el  ; 
639  nourreture  p.  nourrice  ;  641  souef  p.  souvent  (cp.  45)  ;  675  ses  mesmes  p. 
sei  mesmes  ;  6%% paille  p.  paile  (poêle)  ;  605  jeune  p.  jeu(u)e  ;  779  mieux  p. 
meurs.  — Le  r."  73  :  Au  bon  beuf  mue  la  chair  estune  déformation  de  v  158 
dont  la  leçon  est  confirmée  par  P  et  la  variante  de  A  (Au  fort  buef  esmuet  l'en 
le  char)  ;  le  no  139  :  Chareté  si  voit  tout  doit  être  corrigé,  d'après  Q,  en  Cha- 
reterie  se  boit  toute  [Cf.  Villon,  Grand  Testant.,  v.  1685  :  On  dit,  et  il  est  vérité 
Que  ihjrretee  (var.  charrelerie,  chartiere,  charité')  se  boit  toute.  Au  feu  Vyver, 
au  bois  l'esté]  ;  au  no  551  Plus  viennent  jours  que  soussi,  le  mot  soussi  est  pour 
saucisses,  comme  le  montre  le  proverbe  espagnol  (cité  par  Oudin)  :  Mas  ay 
dias  que  longani^as  (la  bonne  leçon  se  lit  dans  Huon  le  Roi  de  Cambrai,  Descr. 
des  relegions,  éd.  A.   Lângfors,  v.  216). 

2.  Cf.  la  note  de  l'éditeur  au  n°  785  de  R. 

3.  Ainsi,  R  donne  la  variante  (faute  ?)  de  ^  :  Fol  ne  croit  (juçquà  tant  qu'il 
reçoit),  tandis  que  C  donne  crient,  Ca  qudt.  De  même,  R  suit  b  dans  Druges 
de  veel  ne  durent  pas  tout  yver  {c  :  to:(jors)ç.t  dans  les  deux  variantes  Beau  chan- 
ter (souvent)  ennuie  tx.  Belle  promesse  (b  :  parole)  fait  fol  lyé  (cp.  p.  508).  — 
R  donne  aussi  plusieurs  proverbes  de  b  qui  manquent  dans  c.  —  Quant  à  Q, 
il  donne,  entre  autres,  la  variante  de  C  :  Taigneux  naymera  ja  peigne  (tandis 
que  R  donne  avec  b  :  fa  ligneux  n  aimera  pi(e)gne).  Sur  les  rapports  de  R 
avec  Ca,  voy.  ci-dessous,  p.  540. 


538  J.    MORAWSKI 

existait  en  Normandie  des  recueils  du  type  a  qui  formaient  la 
transition  entre  la  version  anglonormande  (Ca)  et  la  version 
continentale  (/>)  et  qui  se  rattachaient  tantôt  à  l'une,  tantôt  à 
l'autre  version  (cp.  C)  '.  Les  variantes  communes  à  QR  sont 
généralement  des  formes  modernes,  comme  : 

De  brebis  comptées  prcnt  le  1  ou  (cf.  p.  508). 
En  la  queue  gist  le  venin  (bCa  :  li  encombriers). 
Trop  (bc  :  Moût)  ennuie  a  qui(cui)  atent. 

Q  contient  en  tout  environ  200  proverbes  du  groupe  a  ^  dont 
70,  inconnus  à  b,  se  retrouvent  dans  Ca  resp.  c.  Parmi  ces  der- 
niers, il  y  en  aune  quinzaine  inconnus  à  tous  les  autres  recueils. 
D'autre  part,  O  a  beaucoup  de  points  de  contact  avec  le  recueil 
(flamand)  de  L,  surtout  avec  ceux  des  proverbes  de  L  qui  ne 
remontent  ni  à  Serlon  ni  à  v,  avec  le  recueil  (anglonormand) 
de  K  et  celui  de  T  qui  provient  probablement  aussi  de  la  région 
du  Nord  ',  car  l'on  trouve  dans  Q  une  vingtaine  de  proverbes, 
particuliers  à  l'un  de  ces  trois  recueils,  auxquels  il  fluit  ajouter 
de  nombreux  proverbes  propres  aux  différentes  combinaisons 
de  ces  recueils  entre  eux  et  avec  K',  R  et  v,  p.  ex.  les  groupe- 
ments QCaL,  QCaR,  OCaLT,  QCaLv,  QKK'L,  QLv,  QLT, 
OKLv,ttc.  Sans  chercher  à  démêler  les  rapports  très  compliqués 
qui  peuvent  exister  entre  O  et  tous  ces  recueils,  notons  seule- 
ment qu'ils  appartiennent  tous  à  la  région  Nord-Ouest  de  la 
France,  où  il  faudra  probablement  aussi  localiser  O,  qu'il  soit 
ou  non  apparenté  avec  les  recueils  flamands  ou  anglonormands. 

1.  C'est  probablement  ainsi  que  s'expliquent  quelques  proverbes  communs 
à  CQR  et  AQR  (cf.  p.  523,  n.  6). 

2 .  Peut-être  faut-il  ajouter  à  ce  nombre  une  dizaine  de  proverbes  com- 
muns à  AQ  qui  peuvent  remonter  à  des  recueils  perdus  du  groupe  a.  comme 
Morte  est  la  geline  qui  les  gros  etif:^  poimoit  ou  Or  est  venus  qui  amura  (sur  ce 
prov.,  voy.  Romania,  t.  XVI,  p.  101.  Q  donne  aymera).  —  Q  semble  avoir 
sacrifié  beaucoup  de  proverbes  du  groupe  a  aux  axiomes  qui  lui  étaient  chers 
et  lui  donnent  sa  physionomie  particulière.  En  somme,  jQ  se  montre  assez 
indépendant  aussi  dans  les  variantes  dont  beaucoup  lui  sont  particulières, 
p.  ex.  Belle  cognoille  fille  qui  d'un  foui  se  délivre  {d.  p.  491). 

3 .  Une  fois  même,  Q  se  sépare  de  Ca  pour  aller  avec  L  T  :  tandis  que 
Ca  (et  R)  donnent  le  prov.  En  hourdant  (R  :  moquant)  dit  ou  (bien)  voir, 
QL  r  donnent  la  variante  :  Selon  le  {son)gab  dit  Ven  le  (son)  voir. 


à 


ANCIENS    PKOVEkBHS    TRANÇAIS  539 

Et  s'il  fallait  circonscrire  la  patrie  de  O,  la  Normandie  se  pré- 
senterait aussitôt  à  l'esprit,  ce  pays  de  notaires  avisés  dont  la 
pédanterie  railleuse  devait  trouver  un  plaisir  particulier  à  marier 
ainsi  la  sigesse  des  vilains  avec  les  arguties  de  la  jurisprudence. 

A  ce  fonds,  emprunté  à  quelque  version  normande  de  a  et 
enrichi  de  proverbes  locaux,  O  a  ajouté  un  grand  nombre  de 
brocards  de  droit,  de  sentences,  de  locutions  et  façons  de  par- 
ler proverbiales,  en  grande  partie  inédites.  Elles  donnent  à  O 
une  empreinte  moderne,  plus  apparente  queréelle.  Il  est  vrai  que 
quelques  locutions,  ou  proverbes,  ne  sont  attestés,  en  dehors 
de  O,  que  chez  des  écrivains  du  xv^  ou  xvi^  siècle,  mais  rien 
ne  prouve  qu'elles  n'aient  pu  exister  dès  le  xiv^  s.  La  même 
remarque  s'applique  aux  sentences  et  proverbes  en  rimes  dont 
une  vingtaine  remontent  xax  Proverbes  aux  philosophes.  Enfin,  Q 
semble  avoir  introduit,  pour  la  première  fois,  des  brocards  de 
droit  français,  et  ce  n'est  pas  son  moindre  mérite  que  de  nous 
en  avoir  conservé  un  si  grand  nombre. 

Inversement,  le  recueil  de  R  qui  est  certainement  postérieur 
à  ^,  a  pourtant  un  caractère  plutôt  archaïque.  Sur  les  334  pro- 
verbes de  B,  pas  moins  de  270  ont  été  reproduits  fidèlement 
dans  R  ',  plus  fidèlement  même  que  dans  Ba  qui  pourtant  est 
antérieur  d'un  demi-siècle  à  R.  Cela  tient  à  ce  que  R  est,  sous 
ce  rapport,  plus  conservateur  que  Ba  et  partant  plus  près  de  B  ^. 
Il  est  vrai  que  quelques  proverbes  de  b  sont  modernisés  dans 
R  ou  remplacés  par  des  proverbes  analogues.  C'est  ainsi  que  R 
substitue  au  proverbe:  Petite  gclinesambk  toii:^^  jars  poucin,  Petite 
brebiete  tonsjours  semble  jeunette,  et  que  le  proverbe  Oui  trop  se 
haste si  s'empêche  y  est  remplacé  par  la  variante  moderne  Oui  trop 
embrasse  pou  estraint;  mais  ces  proverbes  de  même  que  les  variantes 
modernes  de  OR,  se  trouvaient  peut-être  déjà  dans  le  modèle  de 
R.  Celui-ci  donne  en  outre  deux  proverbes  de  Ba  inconnus  à  B 


1 .  Peut-être  faut-il  ajouter,  comme  pour  O,  quelques  proverbes  particu- 
liers à  A  R,  comme  Autant  vaut  ctmoir  (R  :  ciwier)  coin  trehuctiier  ou  Totesvoies 
fu  l'ie  tondue  (R  :  fut  ly  prés  tondus). 

2.  Quelques  variantes  de /?  semblent  même  être  antérieures  à  5.  Ainsi,  le 
no  277  :  Fort  est  de  mettre  viet  ctnen  en  tien  me  paraît  être  une  forme  plus 
archaïque  du  proverbe  de  b  :  Por  noient  met  Ven  veilte  vache  (veil  cinen)  en 
lien. 


540  J.     MORAWSKI 

et  c  (n°  1 1,  120)  '  et  plusieurs  proverbes  du  groupe  </ où  il  s'agit 
probablement  de  coïncidences*.  De  même,  quelques  vagues 
afhnirésde  R  avec  les  recueils  anglonormands  et  flamands  Ca 
KK'L,  beaucoup  moins  accentuées  que  dans  O,  peuvent,  être 
attribuées  à  l'influence  du  milieu. 

En  revanche,  un  certain  nombre  de  proverbes  semblent  prove- 
nir, directement  ou  indirectement,  de  quelque  version  (perdue) 
des  Proverbes  au  vilain  ',  soit  que  ces  proverbes  soient  inconnus 
aux  autres  recueils,  soit  qu'ils  ne  se  retrouvent,  en  dehors  de 
vR,  que  dans  des  recueils  se  rattachant  à  v,  comme  K'LP.  Il 
faut  croire  que  beaucoup  de  ces  proverbes,  comme  de  ceux  qui 
proviennent  de  û!,  étaient  vieillis  à.  l'époque  où  écrivait  Legris, 
comme  l'indiquent  d'ailleurs  les  erreurs  de  transcription,  dues  à 
l'auteur  ou  au  copiste. 

Contrairement  à  O,  R  ne  donne  ni  des  locutions  ni  des 
axiomes  de  droit  et  ne  contient  que  peu  de  sentences  dont  trois 
remontent  aux  Prov.  aux  philosophes  (i?  210,  441,  642).  Inver- 
sement, on  trouve  dans  R  beaucoup  de  proverbes  d'une  date 
relativement  récente,  inconnus  à  Q,  qui  forment  un  sin- 
gulier contraste  avec  les  proverbes  archaïques  qui  les  côtoient. 
Ce  mélange  de  proverbes  anciens  et  modernes,  si  caractéristique 
pour  R,  acquiert  une  importance  singulière  par  le  fait  que  la 
composition  de  ce  recueil  est  identique  à  celle  des  Proverbes  Com- 
muns, de  telle  sorte  que  R  est  de  fait,  sinon  de  nom,  le  premier 
recueil  des  Proverbes  Communs  qui  nous  soit  parvenu  {ci.  p-  5  )  3) . 

1.  A  Bd  se  rattachent  aussi  les  variantes  Mo/7  '/';  ami  (B  :  Home  morf)  et 
Par  uncr  seul  point  perdit  Bertaut  (B  -[-  A  Q:  Gaubeit)  son  asne. 

2.  R  107,411,  5  34(1.  Pour  ce  te  fais),  537,  651. 

3.  Il  s'agit  des  n"^  R  43,  45,  46,  73,  94,  116.  121,  187,  190,  205,  215, 
266,  267,  (FA),  373,  392,  407,  453  (rFy),  478,  ^05,  519,  532,  535,  570 
(VH),  574,  608,  626  (VA),  629  (VA),  61^},  702,  710,  729,  748,  peut-être 
aussi  393,  446,  640,  644  (cp.  V  95),  657,  664,  720,  785.  Le  no  409  :  Mal 
plaid  ter  fait  à  son  seigneur  peut  être  une  variante  de  F  (A)  210  :  Mal  partir 
faifa  sfiguour  ;  de  même  R  626  paraît  être  une  variante  de  v  206.  — 
Quelquefois,  R  combine  deux  leçons:  le  no  519  se  présente  comme  une 
fusion  de  i'  et  z'  ;  le  n°  5  2  donne  deux  variantes  pour  le  même  proverbe  dont 
la  première  (cueulles  p.  cueillers)  se  retrouve  dans  /',  la  seconde  (nappe)  ne 
se  lit  que  dans  P  (qui  a  quelques  vagues  rapports  avec  R).  Au  no  301,  R 
réunit  jusqu'à  quatre  proverbes  synonymes . 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  54I 

II 

Recueils  avec  commentaires  profanes. 

Les  Proverbes  au  vilain  ont  été,  d'après  Tobler  ',  composés 
entre  II 74  et  1 191,  par  un  poète  qui  vivait  à  la  cour  du  comte 
Pliilippe  de  Flandres.  Le  poème  se  place  donc  chronologique- 
ment entre  les  Proverbes  de  Serlon  et  les  recueils  à  commen- 
taires allégoriques  qui  ont  fait  des  emprunts  à  v,  peut-être 
même  avant  les  recueils  à  commentaires  bibliques.  L'auteur 
n'était  pas  dépourvu  d'une  certaine  culture,  et  peut-être  trou- 
verait-on dans  ses  commentaires  des  réminiscences  d'école  \ 
Car,  malgré  la  grossièreté  flamande  de  quelques  passages,  toute 
intention  morale  n'est  pas  absente  de  cette  œuvre,  comme  le 
montre  l'usage  que  l'auteur  a  fait  de  certains  proverbes 
«  moraux  »  et  les  réflexions  qu'ils  lui  ont  suggérées  '.  D'autre 
part,  quelques  strophes  des  plus  cyniques  sont  probablement 
apocryphes,  n'étant  conservées  que  dans  un  ou  deux  mss. 

Les  Proverbes  an  vilain,  en  effet,  nous  sont  parvenus  dans  six 
versions  fort  diff"érentes  qui  représentent  en  tout  280  strophes 
et  contiennent  285  proverbes  *.  Mais  il. est  certain  que  beaucoup 
de  mss.  se  sont  perdus,  car  ceux  que  nous  possédons  sont  posté- 
rieurs d'un  siècle  à  la  rédaction  primitive  du  poème.  Pourtant, 
quelques  versions  perdues  nous  ont  été  conservées  partiellement 
par  d'autres  recueils  de  proverbes  (A"P)  ^,  et  il  n'y  a  presque 
pas  de  recueil  postérieur   à  v  qui  ne  lui  doive  quelque  chose. 

1.  Li  Profi'erbe au  vilain,  Die  Sprichwôrter  des gemeinen  Mannes.  .  .  hgg.  v. 
Adolf Tobler;  Leipzig,  1895. 

2.  L'auteur  dit  lui-même  (c.  34)  qu'il  avait  fréquenté  les  écoles,  et  ail- 
leurs (c.  78)  il  dit  qu'il  a  longtemps  hanté  les  clercs.  Mais  finalement  : 

Ne  sui  ne  lais  ne  clers. 
Si  sui  et  clers  et  lais. 

3.  Vovez,  par  exemple, lesc.    105,  1^3,  172. 

4 .  Cette  différence  s'explique,  d'une  part,  par  le  fait  que  plusieurs  proverbes 
font  double  emploi  (interpolations)  et  que,  d'autre  part,  les  mêmes  couplets 
ne  se  terminent  pas  toujours  par  les  mêmes  proverbes  dans  tous  les  mss. 
(remaniements).  Quelques  proverbes  se  lisent  à  l'intérieur  des  couplets  (c. 
44,  4;  202,2-3  ;  228,4-6;  233,6;  275,4-6). 

5.  Cf.  ci-dessous,  p.  543,  Recueils  sans  conuiientaiies. 


542  J.    MORAWSKI 

ALKR  et  le  groupe  d  lui  ont  Hiit  de  nombreux  emprunts,  peut- 
être  aussi  Ca  TX,  et  l'on  peut  présumer  que  beaucoup  de  pro- 
verbes de  V  ne  nous  ont  été  conservés  que  par  ces  compilations. 
D'autre  part,  Q,  qui  ne  doit  rien  ou  fort  peu  à  v,  cite,  parmi  ses 
proverbes,  la  sentence  :  Oui  deux  choses  [e)i]prent  et  nulle  w'[t'«] 
achevé.  L'une  pour  l'autre  pert  et  soy  nie[i\snies  grève  qui  est  le 
résumé  de  la  i'''  strophe  de  FF-(  et  FF.3  '.  Il  s'ensuit  que  cette 
version  au  moins  a  dû  être  très  populaire,  puisque  le  débutmême 
en  a  passé  en  proverbe. 

L'auteur  de  va.  pu  s'inspirer  à  son  tour  des  Proverbes  de 
Serlon.  Les  connaissait-il?  On  trouve  dans  i;  en  tout  28  pro- 
verbes de  Serlon.  Le  ms.  FFy.  qui  mérite  le  plus  de  confiance 
en  donne  à  lui  seul  23,  dont  la  plupart  se  retrouvent  dans  FA 
(19)  et  dans  FD{i^).  Les  autres  mss.  n'en  ont  chacun  que  six 
ou  sept.  Pourtant,  je  n'en  vois  parmi  ceux-là  que  deux  ou  trois 
vraiment  caractéristiques  pour  Serlon  -.Ensuite,  si  l'auteur  avait 
connu  Serlon,  il  n'aurait  pas  manqué  de  commenter  à  sa  façon 
des  proverbes  comme  Oui  crapaul  aime,  ymage  li  semble  ou 
Besoin  fait  vieille  troter.  Or,  aucun  des  six  manuscrits  ne  nous 
a  conservé  ces  proverbes.  Toutefois,  on  ne  peut  pas  être  très 
affirmatif  à  cet  égard,  puisque  le  poème  tel  qu'il  nous  est  par- 
venu est  sans  doute  une  œuvre  collective  et  qu'il  est  difficile  d'en 
dégager  le  noyau  primitif. 

Mieux  que  dans  les  proverbes,  ce  caractère  hétéroclite  du 
poème  se  reflète  dans  les  commentaires  qui  sont  d'une  valeur 
très  inégale  :  les  uns  fort  spirituels,  les  autres  anodins  ou  pla- 
tement grossiers.  On  y  trouve  même  des  contresens,  ce  qui 
prouve  qu'il  y  avait,  déjà  à  cette  époque,  des  proverbes  «  mal 
appliqués  »  '. 

1.  Dans  l'édition  de  Tobler  qui  suit  en  premier  lieu  le  ms.  FFy.,  cette 
strophe  porte  le  no  202,  et  le  proverbe  de  Q  correspond  aux  w.  2-3  et  4-5 
de  ce  couplet. 

2.  La  variante  intéressante  Mietii  vaut  nature  que  nouneture  et  le  proverbe 
Mieui  vaut  paille  en  dent  que.  nient  ne  se  lisent  que  dans  la  version  anglonor- 
mande  de  la  Bodléienne  (_VD),  le  prov.  Pour  hou  seignour  grosse  coîee  n'existe 
que  dans  VH. 

3.  Voy.  les  notes  del'éditeur  sur  les  proverbes  des  str.  15,  50,  158.  Après 
la  str.  266,  on  s'attendrait  plutôt  à  un  proverbe  comme  :  Pour  néant  plante 
qui  ne  clost  (/?),  après  la  str.  271  au  prov.  qui  termine  la  str.  277,  etc. 


I 


i 


AXCIENfS    PROVERBES    FRANÇAIS  543 

Le  poème  anglonormand  du  Respit  del  ciirteis  et  del  vilain  ' 
rappelle  par  sa  forme  les  Proverbes  au  vilain,  mais  il  les  dépasse 
par  la  trivialité  de  ses  proverbes  et  le  cynisme  de  ses  commen- 
taires. Et  pourtant,  il  se  termine  par  ces  paroles  édifiantes  : 

Cupez  en  vois  bataunt, 
Et  dirron  aitaunt  : 
Ttt  aittem  Domine  ' . 

Faut-il  prendre  au  sérieux  un  auteur  qui  bat  ainsi  sa  coupe, 
ou  n'est-ce  pas  plutôt  un  gah  qui  remplace  le  respit  final  ? 
Notons  cependant  que  les  quatre  strophes  qui  précèdent  la  der- 
nière sont  dépourvues  de  proverbes. 

JII 

Recueils  sans  commentaires. 

Le  manque  de  commentaires  est  plutôt  un  caractère  négatif  ', 
aussi  bien,  les  recueils  qui  en  sont  dépourvus  ne  sont  pas  appa- 
rentés entre  eux.  Ce  sont  des  compilations  et  extraits  qui  se 
rattachent  partiellement  à  des  recueils  commentés.  Eliminons 
d'abord  Ca  où  l'absence  des  commentaires  bibliques  n'est  qu'ac- 
cidentelle et  que  nous  avons,  pour  cette  raison,  classé  dans  la 
catégorie  B.  Il  nous  reste  quatre  recueils  mss.  KPSX,  auxquels 
on  peut  ajouter  les  Proverbes  coiiimiins,  quoiqu'ils  se  rattachent 
intimement  k  R.  K  l'exception  de  K\  tous  ces  recueils  sont 
postérieurs  au  xiii''  s.  (y   compris  Ca),  c'est-à-dire  postérieurs 

1.  Éd.  E.  Stengel,  dans  Zeitschrift  f.  frani.  Spr.  u.  Liler.,t.  XIV  (1892), 
p.  154.  Tandis  que  les  Provcrtjes  au  Comte  de  Bretagne  s'inspirent  visiblement 
des  Prov.  au  vilain,  le  Respit  est  plutôt  r.nc  imitation  des  dialogues  de  Salo- 
mon  et  de  Marconi  (cités  à  la  str.  46),  sauf  à  remplacer  ces  deux  noms  par  te 
curteis  et  te  vitein. 

2.  Ces  mots  terminent  les  leçons  du  bréviaire.  Delà  aussi,  la  locution 
«entendre  (savoir)  le  Tu  aiiteni  »  où  l'on  a  passé  de  l'idée  au  fini  à  celle  du 
fin. 

3.  L'absence  de  commentaires  ne  signifie  pas  d'ailleurs  absence  d'intention 
morale.  Cette  intention  est,  au  contraire,  très  marquée  dans  S,  moins  visible 
dans  P  qui  mêle  des  sentences  parmi  les  proverbes.  Dans  X,  l'absence  des 
commentaires  est  peut-être  accidentelle  comme  dans  Ca. 


544  J-    MORAWSKI  ■ 

à  la  catégorie  C  et  en  partie  même  à  la  catégorie  D.  Sauf  le 
fragment  de  X,  tous  ces  recueilsont  été  publiés. 

Le  ms.  Rawlinson  C  641  qui  contient  une  version  des  Pro- 
verbes de  Serlon  suivie  d'autres  proverbes  Q=  K)  ',  donne  au 
f.  15  a,  un  second  recueil  de  proverbes  intitulé  Ci  stint  li pro- 
verbe que  (lit  li  vilains  (=  K\  Je  n'oserais  pas  prétendre  que 
tous  les  proverbes  de  K'  ont  été  extraits  de  quelque  ms.  perdu 
des  Proverbes  an  vilain,  car  il  serait  téméraire  d'attribuer  cette 
signification  à  la  rubrique  de  K\  et  pourtant,  sur  les  249  pro- 
verbes de  K\  108  y  remontent  certainement,  non  parce  qu'ils 
se  retrouvent,  à  peu  près  identiques,  dans  v,  mais  plutôt  parce 
que  l'ordre  des  proverbes  dans  K  correspond  assez  exactement 
à  leur  disposition  dans  le  ms.  de  la  Bodléienne  (^VD),  comme 
on  peut  s'en  convaincre  par  le  tableau  suivant. 

Les  numéros  de  la  première  colonne  renvoient  à  l'édition  de 
K'  par  Stengel,  ceux  de  la  seconde  à  l'édition  de  v  par  Tobler  -, 
ceux  de  la  troisième  enfin,  aux  numéros  des  strophes  corres- 
pondantes dans  le  ms.  de  la  Bodléienne  (les  astérisques  indi- 
quent les  variantes. comnmnes  de  K  et  VD). 

K  V         VD  K  V    '     VD  K  v         VD 


II 5-6 

— 

— 

182 

— 

— 

266 

99 

45 

117* 

4 

46* 

18^, 

201 

36 

267 

— 

— 

118 

26 

9 

184 

55 

— 

268  . 

40 

— 

119 

209 

55 

185-9 

— 

— 

269 

192 

— 

120 

222 

66 

190 

67 

— 

270-1 

— 

— 

121 

— 

— 

191 

243 

— 

272 

227 

107 

122 

186 

4 

192 

122 

38 

273 

213 

47 

123-4 

— 

— 

195 

3 

100 

274 

29 

75 

12) 

203 

— 

194 

272 

109 

275 

115 

— 

126 

— 

— 

195 

— 

— 

276-7 

— 

— 

127 

86 

15 

196 

226 

108 

278 

197 

49 

128 

15 

— 

197 

252 

— 

279 

170 

— 

129 

160 

54 

198-205 

— 

— 

280 

1 1 1 

— 

130 

81 

— 

206 

202 

2 

281* 

87 

50* 

1.  Voy.  ci-dessus,  p.  493  s. 

2.  On  sait  que  l'ordre  des  strophes  dans  Pédition  de  Tobler  coïncide  jus- 
qu'au no  201  inclus  avec  celui  du  ms.  VFx  et  suit,  à  partir  de  là,  les  autres 
mss.  dans  la  mesure  où  ils  apportent  du  neuf. 


à 


ANCIENS  PROVERBES 

FRANÇAIS 

545 

A" 

î- 

VD 

A" 

V 

VD 

K' 

1' 

VD 

15' 

— 

— 

207 

102 

5 

282-7 

— 

— 

132 

49 

25 

208 

215 

6 

288 

56 

59 

155-4 

— 

— 

209 

50 

7 

289 

57 

60 

155 

148 

26 

210 

126 

10 

290 

56 

61 

i?6 

12 

30 

211 

— 

— 

291 

51 

— 

137 

147 

— 

212 

18 

8 

292 

92 

— 

158 

95 

29 

213 

— 

— 

293 

25 

64 

159 

57 

55 

214 

266 

97 

294 

45,7 

67 

140 

I 

57 

21) 

— 

— 

295* 

21 1 

69* 

141-2 

— 

— 

216 

181 

17 

296 

165 

70 

145 

219 

41 

217 

48,245  — 

297 

15 

72 

144* 

146 

59* 

218 

136 

II 

298* 

51 

74* 

145 

140 

42 

219-23 

— 

— 

299 

? 

? 

146 

208 

48 

224 

75 

12 

300 

— 

— 

147 

78 

58 

225-7 

— 

— 

301 

155 

— 

148 

— 

— 

228 

205 

16 

302 

— 

— 

149 

10 

— 

229 

2 

102 

303* 

260 

90* 

150-62 

— 

— 

230 

55 

14 

304 

lOI 

— 

163 

22 

21 

231-2 

— 

— 

305-9 

— 

— 

164 

— 

— 

255 

86 

15 

510  cp 

•  14 

78 

16s* 

82 

22* 

254 

177 

— 

31 1-2 

— 

— 

166 

172 

— 

255 

5 

18 

515 

80 

— 

167 

199 

24 

236 

6 

19 

314 

— 

— 

168 

— 

— 

257 

1 10 

— 

515 

222 

66 

169 

59 

— 

238-9 

— 

— 

316-27 

— 

— 

170* 

105 

25* 

240 

83 

— 

328 

258 

88 

171 

174 

27 

241 

— 

— 

529-48 

— 

— 

172 

— 

— 

242 

60 

51 

549 

217 

92 

173 

149 

— 

243-6 

— 

— 

350-1 

— 

— 

174 

194 

28 

247 

19 

15 

552 

264 

95 

175 

152 

— 

248-50 

— 

— 

1  -  -.* 
5)5 

220 

103* 

176 

54 

— 

251 

195 

— 

5  54 

221 

no 

177 

41 

51 

2)2-9 

— 

— 

555-6 

— 

— 

178 

8 

52 

260 

38 

75 

557 

155 

— 

179 

47 

— 

261-5 

— 

— 

358-61 

— 

— 

180 

188 

— 

264 

54 

45 

362  cp. 

255 

— 

181 

II 

55 

265 

161 

44 

565 

— 

— 

Comme  on  le  voit  par  ce  tableau,  le  compilateur  de  K'  a  dû 
utiliser  un  ms.  assez  rapproché  de  FD,  mais  plus  complet  et 
sans  doute  antérieur  non  seulement  à  FD,  mais  à  la  plupart  des 
mss.  conservés.  Quelques   variantes  de  K'  sont  intéressantes, 

Romania,  XLVIll.  55 


546     •  J.    MOKAWSKI 

p.  ex.  le  n°  19 1  :  Mal  doue  a  sun  vassal  qui  son  cou  tel  lèche  (F H  : 
Etwii  me  donroit  l'uef  qui  le  feslu  en  lèche).  Le  11°  299  :  Surfait 
Hoysl  qui  manque  dans  v  est  accompagné  dans  K'  de  la  mention 
ço  dit  li  vilains  et  remonte  peut-être  aussi  à  la  version  perdue 
ÇFK'),  et  il  est  à  présumer  que  d'autres  proverbes,  non  attestés 
dans  V,  sont  dans  le  même  cas.  On  peut  encore  attribuer  à  FK' 
les  n°'  131,  219,  339,  343  qu'on  ne  rencontre  outre  K'  que 
dans  R  (où  ces  proverbes  peuvent  provenir  de  FR),  ainsi  que 
le  n°  358  qu'on  ne  rencontre  outre  K'  que  dans  G  (avec  l'addi- 
tion ce  dit  li  vilains),  et  le  n"  211  qui  se  lisait  peut-être  à  la  fin 
de  la  str.  50  dans  la  version  primitive  du  poème  de  f  '.  Enfin 
lesn°'  121,  188,  202,  253,  283,  285,  302,  330,  331,  347se  lisent 
aussi  dans  K  et  remontent  sans  doute  à  une  source  commune  : 
Fk.  En  effet,  K  contient  aussi  un  certain  nombre  de  proverbes 
au  vilain  (cf.  p.  493),  dont  plusieurs  sont  identiques  à  ceux  de 
K'.  Quoiqu'il  y  ait,  dans  cette  partie  de  K,  comme  un  com- 
mencement d'ordre  alphabétique,  la  disposition  des  proverbes 
empruntés  à  v  est  restée  dans  K,  jusqu'à  un  certain  degré,  con- 
forme à  celle  de  FD,  ce  qui  indique  que  le  ms.  utilisé  par  K 
était,  sinon  identique,  du  moins  assez  semblable  à  FK'  ^  Voici 
un  fragment  de  K  avec  les  concordances  des  proverbes  dans 
l'édition  de  Tobler  et  dans  FD  K 

K  V         VD  K  V         FD  K  v        VD 

71  230        —  81-2  '         —        — 

72  57        53  85  270  los 

73  78,246)8  84  -  - 
74-8  —  —  85  261  91 
19  38  7  5  86-7  —  — 
80  260        90  88  161  114 

1.  11  s'agit  du  proverbe  Ventre  saol  joue,  vient  cote  noue  (l.  nient  cote  not-e) 
dont  Tobler  disait  qu'il  convenait  mieux  à  la  str.  50  que  le  proverbe  qui  la 
termine  en  réalité. 

2.  Les  dift'érences  et  variantes  qu'on  constate  entre  quelques  proverbes 
communs  à  A'  K'  confirment  cette  supposition  :  si  le  copiste  de  A"  les  avait 
empruntés  à  K,  il  les  aurait  reproduits  tels  quels  ;  si  l'on  admet,  par  contre, 
deux  versions  assez  semblables  d'une  source  unique  (v),  utilisées  par  A  et  A', 
on  comprend  et  les  concordances  et  les  divergences,  quelquefois  assez  notables 
(cf.  p.  532,  n.  1),  entre  A  et  A". 

3.  Le  n°  69  :  Miens  vaut  malo'ir  que  près  ter  e  nnuoeir  n'est  que  la  variante 
du  suivant  :  Ki  preste  ne  jot,  ki  demande  mal  ot  (v  165). 


64     s 

18 

65      12 

30 

66    - 

— 

67  /  160 

H 

68-9   - 

— 

70  f  163 

— 

ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  547 

Il  est  donc  probable  que  les  proverbes  que  K'  a  en  commun 
avec  K  et  qui  manquent  dans  v,  doivent  être  ajoutés  à  ceux 
empruntés  par  A"  àFK',  de  même  que  les  proverbes  particuliers 
à  K'RetàK'G.  D'autre  part,  il  est  certain  que  tous  les  proverbes 
de  K'  ne  sauraient  remontera  FK' .  D'abord  parce  qu'ils  ne  se  prê- 
tent pas  tous  à  des  commentaires  profanes  dans  le  genre  de  ceux 
qu'on  trouve  dans  v,  et  ensuite  parce  qu'ils  remontent  en  par- 
tie à  d'autres  sources:  le  n"  231,  par  exemple,  provient  deSalo- 
mon  et  Marconi,  les  n°'  225  et  308  sont  des  proverbes  bibliques, 
227  et  360  des  sentences,  le  n°  325  est  attribué  à  Merlin.  Les 
autres  proverbes  inconnus  à  v  sont,  pour  la  plupart,  des  pro- 
verbes anglo-normandsqui  semblent  avoir  été,  de  même,  inter- 
polés parmi  ceux  extraits  de  VK' .  K',  quoique  dépourvu  de 
commentaires,  se  rattache  donc  à  v,  comme  Ca  se  rattache 
au  groupe  a. 

Les  Proverbes  rurau^^  et  viilsiciii:{,  publiés  d'après  le  ms.  B.  N. 
fr.  25545  (P)  par  J.  Ulrich  ',  sont  au  nombre  de  489  dont 
deux  doublets  non  comptés  par  l'éditeur  (407  a.  412  a).  Les 
proverbes  de  P  n'offrent  en  apparence  aucun  ordre,  et  pourtant, 
à  y  regarder  de  près,  on  s'aperçoit  qu'il  y  a,  dans  quelques  par- 
ties, un  commencement  d'ordre  alphabétique  \  Ainsi,  les  n°^  88- 
128  commencent  tous  par  une  des  lettres  A-H,  viennent  ensuite 
des  proverbes  commençant  par  une  des  lettres  I-V  (excepté  les 
n°^  136,  i-|6,  148,  152-4).  Au  n"  191  commence  une  nouvelle 
série  de  proverbes  disposés  sur  le  même  plan,  sauf  que  dans  la 
partie  qui  comprend  les  lettres  initiales  I-V  (247-321)  il  y  a 
également  quelques  exceptions.  Avant  et  après  ces  deux  séries 
contiguës,  c'est-à-dire  au  début  et  à  la  fin  du  recueil,  se  trouvent 
des  proverbes  qui  n'offrent  aucun  ordre  apparent.  Nous  pou- 
vons, par  conséquent,  diviser  ce  recueil  en  quatre  parties  dis- 
tinctes : 

1.  Zeilsch-ift  f.  fratii.  Spr.  u.Liter.,  XXIV  (1902),  p.  1-35.  Le  Roux  de 
Lincy  cite  fréquemment  le  recueil  de  P.  Le  ms.  qu'on  a  cru  longtemps  être 
du  xiiie  s.,  est  du  commencement  du  xiv^  s.,  une  grande  partie  en  ayant  été 
exécutée  en  15 17  (voy.  Roniatiia,  XLIV,  p.  91). 

2.  Il  est  probable  que  le  compilateur  avait  l'intention  de  donner  plus  tard 
un  recueil  alphabétique  (comme  celui  de  A),  et  l'éditeur  a  été  bien  inspiré 
en  faisant  suivre  le  recueil  de  P  d'une  transcription  des  proverbes  selon  l'ordre 
alphabétique. 


^  ,8  J-    MORAWSKl 

I.  Proverbes  se  suivant  sans  ordre  (1-88). 

-^    ti^  Première  série  de  proverbes  commençant  par  les  lettres  : 

"■     ^  A-H  (89-128); 

/')  —  —  "~ 

I-V  (129-190). 

3    a)  Seconde  série  de  proverbes  commençant  par  les  lettres  : 
^  A-H  (191-246); 

I-V  (247-321). 
4.  Proverbes  se  suivant  sans  ordre  (322  jusqu'à  la  fin). 

Il  est  certain  que  P  est  une  compilation  de  différents  recueils 
et  poèmes  antérieurs,  mais  on  ne  saurait  l'affirmer  positivement 
que  pour  la  seconde  série  et  une  partie  de  la  première,  parce 
que  les  autres  sources  utilisées  par  le  compilateur  ne  nous  sont 
pas  connues. 

Déjà  M.  Làngfors  a  constaté  que  les  n°'  144-55  ont  été 
extraits  de  la  Descrission  des  relegions  par  Huon  le  Roi  de  Cam- 
brai. Voici  quelques  autres  sources  de  P. 

Dans  la  première  série  a  été  intercalée  une  vingtaine  de  pro- 
verbes de  Serlon  (n°^  17-36)  auxquels  correspondent,  dans  la 
version  du  ms.  6765,  les  n"^ 8-10,  12,  21-2,  24-5,  40-1,^5-6, 52, 
60,  64  et  GG.  Seuls  les  n°^  P  21,  34")  ne  sont  pas  représentés 
dans  les  versions  connues  de  Serlon,  mais  se  trouvaient  proba- 
blement dans  celle  utilisée  par  le  compilateur  de  P  '.  Les  pro- 
verbes suivants  (n°^  37-60)  semblent  remonter  également  — 
au  moins  en  partie  —à  une  source  anglo-normande,  comme 
l'attestent  les  graphies  Ki  et  Kenqiies  (n°  46).  A  la  fin  de  cette 
série  on  remarque  bon  nombre  de  sentences  en  prose  et  en  vers 
qui  proviennent  sans  doute  de  quelque  traité  de  morale  ^ 

La  seconde  série  des  proverbes  (n°^  89-190)  remonte,  en 
majeure  partie,  à  une  version  continentale  (graphie  Qui)  des 
Proverbes  au  vilain,  zsstz  rapprochée,  quant  aux  variantes  et  à  la 
succession  des  proverbes,  de  celle  du  ms.  de  l'Arsenal  {VA), 
mais  plus  complète  et  plus  correcte,  donc  probablement  anté- 
rieure à  VA.  Suivant  le  plan  adopté,  le  compilateur  en  a  extrait 

1.  Le  no  34  se  lit  dans  L,  le  no  35  dans  L  et  la  seconde  partie  de  K. 

2.  Elles  manquent  dans  les  Proverbes  de  Seneke  et  dans  les  Moral ite^  des 
philosophes. 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  549 

d'abord  les  proverbes  commençant  par  une  des  lettres  A-H, 
puis  ceux  commençant  par  I-V,  tout  en  négligeant  les  proverbes 
déjà  cités  dans  la  première  série  (d'après  Serlon,  etc.)-  H  Y  ^ 
intercalé  deux  proverbes  «  aux  philosophes  »  et  douze  proverbes 
extraits  de  Huon  le  Roi.  J'ai  fait,  comme  pour  K'  un  tableau 
de  concordances  où  je  donne  à  côté  des  numéros  de  P,  les  numé-- 
ros  correspondants  de  l'édition  de  v  par  Tobler  et  les  numéros 
des  strophes  de  la  version  la  plus  rapprochée  de  P  {VA). 

P  î'       VA  P  V  VA  P  V       VA 


90-1 
92 


1 12 

"3 

114  I 60 

115-7  — 

118  84 


26  25  124         195             88                    156           I         I 

_  _  12)     196       90            157    204    18 

67  133  126    107     104         1)8    20   19 

95     200  94  127    105     102      .159    19   17^ 

94  203  9  128     I03,I/|2  102,173        160*    21    20* 

95  14  II  129     129       —            161     22    21 

96  5  M  130    159     -        ^62    29   29 

97  51  35  131 

98  207  40  132 

99  47  50  133 
100*  48  51*  134 
loi  179  72  135 
102 


161  —  163 

163  —  164  34  34 

166  —  i6s  59  42 

5  —  166  41  44 


169  —  167  43  46 

187  80  136  -  -         ^68  45  48 

103*    189  82*  137  174  -         '69  186  79 

104  191  84  138  215  -         170  188  81 

105  6  142  139  57  38        17'  190  85 

106  74  146  140  -  -        'V-  ^93  86 

107  106  103  141  153  -        '75  194  87 

108  63  129  142-3  -  '74  210  89 

109  71  140  144-55  [Huon  le  Roi]  i75  '97  9^ 
iio    103  100  '76  198  92 

82  154  '77*  100  9^ 

138  170  •    '78 

138  —  179  Ji6  113 


180  118 

181  120  118 

182  60?  — 


119-20  [Prov.  aux  phil.J  '83    64  130 

65   131 


121 
122 

I2Î 


li 


16    13  '85*   213   134* 

_   _  .        ■       186    78  I5Ï 


550  J.    MORAWSKI 


p 

V 

VA 

187 

144 

175 

188 

149 

180 

189 

126 

— 

190 

127 

— 

I9I-2 

— 

— 

193 

56 

57 

194 

10 

6 

Les  proverbes  placés  au-dessous  des  traits  ont  été  emprun- 
tés à  d'autres  sources  (n"'  119-20;  144-55)  ou  ajoutés  après 
coup  à  ceux  puisés  dans  VP  (n°^  118,  122,  193-4).  Les 
n°=  191-3  peuvent  aussi  provenir  d'un  poème  en  vers  octosylla- 
biques,  car  ils  contiennent  tous  huit  syllabes.  Les  n°*  142-3  qui 
manquent  aussi  «dans  v  sont  plutôt  des  sentences  que  des  pro- 
verbes; le  n°  136  terminait  peut-être  dans  FPlastr.  172  ou  173 
àQV.  Quelques  variantes  de  P  sont  fort  intéressantes,  p.  ex.  le 
n°  135  :  Loin  est  de  Rome  qui  a  Pavie  lasse  (v  :  qui  a  Paris  jupe^  ^ 
Une  fois,  la  leçon  semble  être  corrompue  dans  P  :  on  y  lit 
(n°  100)  :  Bons  est  li  dieus  qui  par  tout  aiue,  mais  le  texte  de 
VA  :  Bons  est  li  dieus  qui  en  présent  a'ye  est  encore  moins  satis- 
faisant. La  bonne  leçon  est  probablement  celle  de  R,  ou  plu- 
tôt VR  :  Bon  est  le  dueil  qui  après  aïde.  Enfin,  il  est  étrange 
qu'immédiatement  après  le  proverbe  (n°  127)  :  Encontre  la 
mort  na  nul  resort  (=  VFol,  VA),  P  donne  la  variante  de  VD: 
En  la  queue  est  li  encombriers  (souvant).  Le  compilateur  se  serait- 
il  servi  de  deux  mss.  des  Proverbes  au  vilain  ?  C'est  peu  pro- 
bable. Le  proverbe  VD  se  retrouve  d'ailleurs  dans  VFol  et  VA, 
quoique  sensiblement  plus  loin.  Comme  il  est  peu  probable  que 
les  deux  proverbes  se  suivaient  dans  VP,  il  faut  admettre  qu'en 
écrivant  l'un,  le  compilateur  se  soit  souvenu  de  l'autre  dont  le 
sens  était  analogue.  Quant  à  la  Descrission  des  relegions,  il  en  a, 
naturellement,  omis  les  trois  proverbes  cités  auparavant  (P  14, 
20,  51)  et  d'après  d'autres  sources. 

La  provenance  de  la  troisième  série  de  P  (n°'  19 1-3 19)  nous 
est  inconnue  :  non  pas  que  les  proverbes  de  cette  série  soient 
inconnus  à  d'autres   recueils,  mais  il  n'est  pas  possible   de  la 

I.  La  variante  Au  dessous  est  qui  prie  qui  correspond  à  t'  138  :  Dolent  cetui 
qui  rueve  (VA  :  Mar  fu  nés  qui  prie)  se  lit  aussi  dans  H  (cf.  p.  512)  et  dans 
le  fragment  de  X  où  elle  remonte  peut-être  à  la  mém    source. 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  5  5  I 

rattacher  à  un  recueil  déterminé  '.  On  y  trouve  aussi  des  sen- 
tences (n°^  195,  214,  226,  243,  2:,9,  263,  277-8,282-4,  315, 
319),  quelques  proverbes  «  aux  philosophes  »  (n°^  205-6,  246, 
251,  262,  299.  301),  un  proverbe  biblique  (255)  et  un  pro- 
verbe classique  (253). 

Dans  la  quatrième  série  (n°^  320-489),  enfin,  on  remarque 
également  des  sentences  (n"""  348,  403,  405,  412,  414,  427-9, 
469).  Beaucoup  de  proverbes  de  cette  série  semblent  remonter  à 
une  source  anglo-normande  ^. 

Le  recueil  du  ms.  B.  N.  fr.  124  41  (5)  qui  a  été  également 
publié  par  J.  Ulrich  \  date  de  l'année  1456.  Il  a  été  compilé 
par  Jehan  Mielot,  chanoine  de  Lille  en  Flandres,  probablement 
à  l'usage  de  Philippe  le  Bon,  duc  de  Bourgogne,  auquel  il  est 
dédié  ^,  et  contient  351  proverbes  et  locutions  (parmi  lesquels 
on  trouve  quelques  dictons  relatifs  aux  villes  de  France),  le 
tout  rangé  par  ordre  alphabétique.  Mais  ce  qui  frappe  surtout 
à  la  lecture  de  ce  recueil,  et  ce  que  ni  Le  Roux  ni  Ulrich  ne 
semblent  avoir  remarqué,  c'est  la  symétrie  que  tous  ces 
proverbes  présentent  au  point  de  vue  de  la  forme  :  ils  se  com- 
posent de  huit  syllabes,  soit  que  Mielot  les  ait  extraits  de  poèmes 
en  vers  octosyllabiques,  soit  qu'il  les  ait  arrangés  de  manière  cà 
obtenir  cette  forme  symétrique.  Un  autre  trait,  non  moins 
caractéristique  de  S,  est  le  grand  nombre  de  proverbes  et  sen- 
tences relatifs  à  la  mort.  Cette  seconde  particularité  et  en  par- 

1.  Les  n°^  225,  229,  288,  294  et  quelques  autres  rappellent  v,  mais 
remontent  probablement  à  une  autre  source.  Quelques  autres  proverbes  ne 
se  lisent  que  dans  P  H  (cf.  p.  5 12),  ou  dans  P  R  et  remontent  probablement 
à  une  source  commune. 

2.  En  dehors  du  recueil,  on  trouve  dans  P  quelques  proverbes  en  rimes 
et  dictons,  pour  la  plupart  illisibles,  qui  remplissent  le  v  du  {°  82.  En  voici 
deux  que  je  suis  parvenu  à  déchiffrer  : 

Kanque  gaingne  ancre  et  penne 
tout  emporte  .c.  o.  n. 
Il  est  moult  fous  qui  met  s'entente 
en.  c.  en  .  v.  et  en  .1. 
Le  premier  dicton  se  lit,  sous  une  forme  un  peu  modifiée  dans  K  {n°  152), 
le  second  a  passé  dans  quelques  versions  tardives  des  Piov.  aux  Philosophes. 

3.  Ilnd.,XXlV  (1902),  p.  191-99. 

4.  Voy.  Le  Roux  de  Lincy,  0.  c,  I,  p.  xxvii  s. 


)52  J.    MORAWSKI 

tie  la  première  s'expliquent  par  le  fliit  que  Jehan  Mielot  a 
dépouillé  h  Danse  macabre.  On  sait  que,  dans  ce  poème,  chaque 
strophe  se  termine  par  une  sentence  ou  un  proverbe  se  rappor- 
tant à  la  mort.  Or,  Jehan  Mielot  s'est  borné  à  reproduire  tous 
ces  proverbes,  qui  sont  au  nombre  de  67  ',  selon  l'ordre  alpha- 
bétique ^,  et  c'est  peut-être  cela  qui  lui  a  suggéré  l'idée  de  rame- 
ner les  autres  proverbes,  voire  les  locutions,  à  huit  syllabes, 
même  au  risque  de  les  altérer.  Et  c'est  ce  qui  explique  aussi, 
jusqu'à  un  certain  point,  le  choix  des  proverbes  et  locutions 
dans  S.  Quant  aux  dictons  ou  proverbes  historiques,  Mielot  les 
a  peut-être  transcrits  de  quelque  poème  relatif  aux  villes  de 
France  ;  en  voici  six  qui  se  suivent  dans  S  : 

154.  Il  n'est  cité  se  non  Paris. 

155.  Il  n'est  tel  bourc  que  Saint  Denis. 

156.  Il  n'est  ville  se  non  Dijon. 

157.  Il  n'est  chasteau  tel  que  Provins. 

158.  Il  n'est  moustarde  qu(e)  a  Dijon. 

159.  Il  n'est  palais  qu(e)  en  Avignon. 

Il  suffirait  de  substituer  au  n°  15e  à  Dijo?i  le  nom  d'une  ville 
composé  de  deux  syllabes  et  rimant  avec  Provins  (par  exemple 
Salins)  pour  obtenir  trois  couples  de  vers  rimant  deux  à  deux. 

Le  fragment  du  ms.  B.  N.  lat.  603  (X)  a  été  signalé  par  Le 
Roux  deLincy  comme  «  un  volume  in--|°  sur  papier,  écriture  du 
XV*  siècle,  contenant  quelques  proverbes  français  qui  ne  rem- 
plissent qu'un  seul  feuillet  ».  Ajoutons  que  le  ms.  en  question 
donne  une  énumération  des  chapitres  de  la  Bible  et  des  vers 
mnémotechniques,  pour  en  retenir  les  noms  et  le  nombre,  et 
qu'au  verso  du  f.  41  se  trouve  une  allusion  à  l'archevêque  de 

I.  Du  moins  dans  la  version  du  ms.  fr.  25434,  f.  18,  que  j'ai  eue  sous  les 
yeux  (le  ms.  lat.  14904  n'en  donne  que  66). 

2  Ce  sont  les  nos  5  1,2,  5-7,  9,  11,  1 3,  29, 51,  35,  35,51-2,  54-7,  82,84-5, 
103,  105-6,  111-2,  129,  137,  177-81,  196-8,  208-9,  213,  222-3,  243,  245, 
265,  270-1,273-5,  287,  293,  297,  309-12,  315,  317-8,  321-2,  327,  333, 
546-9.  Ajouter  les  no»  14,  39,  102  qui  se  lisent  à  l'intérieur  des  strophes.  — 
Les  n"s  95j  191^  238,  295  (lis.  Servir  a  Dieu  fait  reguerlbonivie)  d'une  part, 
les  n°s  264,  266,  267  d'autre  part  proviennent  de  deux  quatrains  apocryphes 
dans  les  Prov.  auxphil.  Enfin,  les  nos  128,  131-2,  154-6,  138,141,  202  et  288 
sont  extraits  d'une  ballade  d'Alain  Chartier  (communication  de  M"*  Droz). 


ANCIENS    PROVERBES    FKANÇAIS  5  53 

Rouen.  Les  proverbes,  au  nombre  de  46,  remplissent  le  recto  du 
f.  _|2.  Tous  ces  proverbes  commencent  par  la  lettre  A,  y  com- 
pris les  deux  derniers  qui  commencent  par  An  et  par  En  (=:  Leii), 
mais  l'ordre  alphabétique  n'est  pas  strictement  observé.  Neuf 
proverbes  ont  été  ajoutés  après  coup,  en  marge.  La  moitié  de 
tous  ces  proverbes  se  retrouve  dans  le  groupe  /'  (26  dans  K). 
Il  est  possible  que  le  fragment  de  X  se  rattache  au  groupe  a  ;  et 
comme  les  interpolations  sont  en  grande  partie  des  proverbes 
anglo-normands  ',  p.  ex.  Airisy  fieit  qui  ne  voit  goutte,  il  est  à 
présumer  que  X  provient  de  Normandie,  sinon  d'Angleterre 
(cf.  l'allusion  à  l'archevêque  de  Rouen).  En  tout  cas,  le  frag- 
ment conservé  est  la  copie  d'un  recueil  plus  ancien  et  plus 
complet  destiné  à  l'usage  des  prédicateurs,  comme  l'atteste  le 
caractère  archaïque  de  quelques  proverbes  et  le  contenu  même 
du  ms.  603. 

Les  Proverbes  Communs 

"Nous  avons  déjà  remarqué,  en  analysant  le  recueil  d'Etienne 
Legris,  que  sa  composition  est  la  même  que  celle  des  Proverbes 
Communs,  et  l'on  pourrait  admettre  à  la  rigueur,  que  Jean  de 
la  Véprie,  prieur  de  l'abbaye  de  Clairvaux  en  1495  (auquel  on 
attribue  communément  le  premier  recueil  des  Proverbes  Com- 
muns ^)ait  copié,  tout  en  le  modifiant  un  peu,  le  recueil  du  cha- 
noine de  Lisieux,  s'il  n'y  avait  pas  dans  celui-là  quelques  pro- 
verbes et  variantes  du  groupe  a,  inconnus  à  celui-ci.  C'est  ainsi 
que  les  proverbes  A  tel  saint  telle  offrende  et  A  tel  seigneur  telle 
niesgn ie  qm  se  lisent  à  la  fois  dans  a  et  dans  les  Proverbes  Coni- 

L'éditeur  avait  donc  tort  de  supprimer  le  mot  l>on  au  no  32  ;  par  contre, 
il  aurait  fallu  supprimer  au  no  203  le  mot  Mes  qui  d'ailleurs  n'offre  aucun 
sens.  Les  nos  279  et  280  qui  comptent  chacun  neuf  syllabes  peuvent  être 
ramenés  à  huit  ,  si  l'on  supprime  dans  l'un  un  il,  dans  le  second,  le 
deuxième  bien  ;  le  proverbe  suivant  (281)  doit  être  rectifié  Quia  le  meilleur 
si  Venvie  ;  cf.  Qui  bon  Vaura  si  Venvie  (Q). 

1 .  Quelques  proverbes  semblent  remonter  à  t' et  au  Respit . 

2.  Cf.  G.-Duplessis,  0.  c,  p.  118,  où  l'on  trouvera  aussi  toutes  les  indi- 
cations bibliographiques.  La  version  du  ms.  Vat.  Reg.  1389,  signalée  par 
E.  Langlois  (Wof.et  Exlr.,  t.  XXXIII,  11,  p.  145)  paraît  être  identique  à  la 
seconde  édition  citée  par  G.-Duplessis. 


5)4  J-    MOKAWSKI 

iiiitns  manquent  dans  R  et  que  le  proverbe  Assés  tost  vient  (a 
Foslel)  qui  mauvaises  nouvelles  y  apporte  (a  -\-  Prov.  Conim.)  se 
Ht  dans  R  sous  la  lettre  T:  Trop  souvent  vient  à  la  porte,  etc. 
Quelquefois  aussi,  les  Proverbes  Communs  donnent  la  variante 
de  C  ou  Ca,  alors  que  R  donne  celle  de  B  ou  Bn,  p.  ex.  Autant 
{R  :  Avant')  chante  fol  que  prcstre  '.  De  même  le  nom  de 
Berthe  dans  le  proverbe  «  commun  »  :  Pourung  seul  point  perdit 
Berthe  son  asne  ^  ne  se  retrouve  que  dans  C,  tandis  que  R 
donne  ici  la  variante  de  Ba  (Bertaut).  Il  nous  semble  donc  plus 
prudent  d'admettre  que  les  deux  recueils  remontent  à  une 
source  commune  que  chacun  des  deux  ecclésiastiques  aurait 
niodifiée  selon  son  goût.  Le  rapport  entre  i(*etles  Proverbes  Com- 
muns est  donc  à  peu  près  le  même  que  celui  de  B  et  Ba,  c'est- 
à-dire  que  le  nombre  '  et  l'ordre  •♦  des  proverbes  sont  presque 
identiques  de  part  et  d'autre,  et  qu'il  y  a,  même  en  dehors 
des  variantes,  quelques  fautes  communes  à.  R  tt  aux  Proverbes 
Communs,  p.  ex.  Qui  fol  ÇR  :  chetif)  envoyé  a  la  mer,  n'en  rap- 
porte (R  :  il  naporte)  poisson  ne  sel  (pour  cl).  Mais  la  plupart 
des  fautes  de  R  ne  sont  pas  reproduites  dans  les  Proverbes 
Communs  ;  en  revanche,  ceux-ci  offrent,  en  dehors  de  quelques 
fautes  d'impression,  quelques  leçons  corrompues,  inconnues  à 
R,  comme  Prudens  (R  :  Preude  bons)  veult  tout  bien.  Comme 
les  Proverbes  Communs,  successivement  rajeunis  et  enrichis,  ont 
servi  de  base  aux  collections  des  xvii''  et  xv!!!""  s.  {Adages  fran- 
çais, Gruther,  G.  Meurier,  etc.),  on  retrouve  quelquefois  dans 
celles-ci  les  proverbes  corrompus  du  recueil  attribué  à  Jean  de 
la  Véprie. 

Citons  pour  finir  deux  jolies  corruptions  qu'on  trouve  dans 
les  Proverbes  Communs.  La  première  :  Roy  et  royne  nespargnent 

1.  Grâce  aux  Proverbes  Communs,  la  variante  Autant  l'a  emporté  définiti- 
vement sur  Avant  (cf.  p.  507,  n.  2). 

2.  La  seconde  rédaction  des  Prov.  Communs  a  substitué  au  nom  de  Berthe 
celui  de  Baudet,  nom  qu'on  retrouve  dans  les  Adaoes  fravçois  et  le  recueil  de 
Goedthals.  La  forme  moderne  avec  le  nom  de  Martin  apparaît  pour  la  pre- 
mière fois  dans  les  Proi'erbes  Communs  gothiques. 

5.  La  première  rédaction  des  Proverbes  Communs  comprend  780  resp. 
782  proverbes  (R  en  avait  795)  ;  ce  nombre  a  été  porté  plus  tard  à  1 1 1 5. 

4.  On  trouve  dans  les  deux  recueils  les  mêmes  écarts  à  l'ordre  alphabé- 
tique (voy.  le  tableau  des  concordances  à  la  fin  de  cet  article). 


ANCIENS    PROVHRBES    FRANÇAIS  555 

nuli,  à  laquelle  corrcspona  dans  R  le  proverbe  Roe  et  rouonc  nes- 
pargnent  nully  \  ne  semble  pas  avoir  fait  fortune  :  c'était  un 
proverbe  mort-né.  La  seconde  Pelites  pucel les  sont  ensenihk  belles  \ 
ou  le  mot  pucelles  est  évidemment  une  faute  de  copiste  ou 
d  impression  pour  pan-elles,  a  acquis  une  certaine  célébrité  :  on 
la  ht  encore  dans  le  recueil  de  Gruther  (xvii<=  s.)  ;  Gilles  de 
Nuits  l'a  traduite  en  latin,  Cotgrave  en  ançrlais,  et  'ni  l'un  ni 
1  autre  n'ont  été  choqués  par  la  singularité' de  la  formule  Et 
voila  un  proverbe  qui  doit  sa  fortune  à  une  simple  erreur  de 
transcription,  et  il  n'est  pas  le  seul. 

Il  est  donc  certain  que  les  Praverbes  Communs  remontent  à 
la  première  moitié  du  xv«  siècle,  et  que  Jean  de  la  Véprie  si 
vraiment  il  y  est  pour  quelque  chose,  n'a  fait  que  copier,  'en 
le  remaniant  un  peu  un  recueil  antérieur  au  sien  au  moins  d'un 
demi-siècle  qui  devait,  comme  R,  se  rattacher  en  dernier  lieu  ' 
au  groupe  a.  ■ 

Deux  recueils  omis. 
Cet  article  était  déjà  terminé  quand  j'ai  eu  connaissance  des 
deux  recueils  publiés  par  M.  Hôgberg  3  d'après  le  ms.  G.  ^2s 
(xiv=  s.)  de  la  Bibl.  de  l'Université  d'Upsal.  Ces  deux  recueils 
que  nous  désignons  par  C7et  U'  ne  nous  apprennent  d'ailleurs 
rien  de  nouveau.  Le  premier,  U,  qui  contient  175  proverbes 
accompagnés  de  traductions  latines  est  presque  identique  à 
r-t.  La  seule  différence  notable  est  que  ^'omet  trois  proverbes 

I.  Ce  proverbe  semble  être  lui-même  une  corruption.  On  lit  dans  le 
recueil  de  A  :  Rencet  rime  et  Rome  nespargiie  nul  home.  Si  Roe  dans  R  n'est 
pas  une  faute  pour  Rome  (écrit  Roe),  on  pourrait  penser  à  roe  (rota)  qui 
désignait  un  «  tribunal  où  se  jugeaient  les  appels  portés  à  Rome,  la  rote  » 
(Godefro\',  s.  v.  roe).  Cf.  la  formule  apeler  a  Raims  et  a  Rome. 
^  2.  Ce  proverbe  a  été  souvent  déformé  :  dans  Gz,  on  lit  Moiiim  paroles  {où 
l'ordre  alphabétique  demande  Menues  et  le  sens  puneles)  ;  P  donne  Pars  et 
(1.  Eparses  ou  Petites  ?)  parceles  ;  Le  Roux  cite  encore,  d'après  les  Prov.  GalL, 
Mesmes  parcelles,  mais  O  donne  bien  Menues.  Ce  sont  là  des  fautes  indivi- 
duelles qui  ne  tirent  pas  à  conséquence.  Quant  au  proverbe  même,  il  est 
évidemment  synonyme  de  A-/;>  gaain:^  est  biaus  quand  il  vient  'souvent 
(y  265),  ou  du  proverbe  moderne:  «  Maille  à  maille  se  fait  le  haubergeon  ». 

5.    Zeitscbriftf.frani.  Spr.  u.Liler.,  XLV,  p.  464-84. 

4.  Il  m'avait  échappé  que  ce  recueil  a  été  publié  par  M.  Hilka  dans  ses 
Beitr.  i.  Fabel-und  Sprichu'ôrterliler.  des  Mittehilters  (tir.  à  p.  du  91e  compte- 


556  J.    MOKAWSKI 

de  r(7'34,  143,  164)  et  donne  un  proverbe  inconnu  à  T 
ÇU  106).  Sans  être  plus  correct,  le  texte  de  U  semble  être  plus 
archaïque  que  celui  de  T.  —  Le  second  recueil  U'  compte 
277  proverbes  avec  commentaires  bibliques  et  se  rattache  étroi- 
tement au  groupe  a  :  230  proverbes  de  U'  se  retrouvent  dans 
/>,  33  dans  c  seulement,  quelques  autres,  inconnus  à  /»  et  r,  dans 
AR.  Le  texte  qui  n'est  pas  irréprochable  oscille  entre  /'  et  c, 
mais  se  rapproche  plutôt  de  c.  Quelques  proverbes,  oubliés  par 
le  copiste,  ont  été  ajoutés  à  la  fin  du  recueil.  M.  Hôgberg  croit 
que  la  patrie  du  copiste  de  UU'  ou  de  son  modèle  était  le  pays 
messin . 

Les  rapports  de  U' ,  R  et  des  Proverbes  Coiiiniuiis  avec  le  groupe 
a  ressortent  du  tableau  suivant  qui  donne,  en  regard  des  numé- 
ros des  46  proverbes  de  B  commençant  par  la  lettre  A,  ceux  des 
proverbes  correspondants  dans  les  autres  recueils  du  groupe  {Ba 
C  Ca  U)  et  dans  les  quatre  recueils  qui  s'y  rattachent  plus  ou 
moins.  (Les  variantes  les  plus  importantes  sont  marquées  par 
un  astérisque,  les  proverbes  ajoutés  en  marge  de  X  par  une 
croix  '.) 


Prov. 

B 

Ba 

C 

Ca 

U' 

Q 

R 

Communs 

X 

I 

I 

— 

1 

i 

6 

3 

3 

10 

2 

2 

— 

2 

7 

2 

2 

12 

3 

3 

— 

— 

3 

— 

10 

10 

13 

-  4 

4 

— 

3 

4 

9 

9 

9 

22 

S 

5 

— 

— 

— 

— 

7 

7 

— 

6 

6 

— 

— 

— 

II 

5 

5 

21  + 

7 

7 

— 

5 

7 

— 

15 

13 

16+ 

8 

8 

— 

6 

— 

— 

23 

— 

— 

9 

9 

— 

7 

8 

24 

24 

21 

33 

10 

10 

— 

!  « 

— 

30 

30 

27 

— 

1 1 

II 

— 

9 

— 

51* 

28* 

— 

12 

12 

— 

— 

— 

341* 

501* 

— 

— 

13 

13 

— 

9 

— 

— 

— 

—  ■ 

25  + 

14 

14 

— 

10 

10 

33 

35 

30 

— 

15 

15 

— 

— 

— 

— 

36 

33 

— 

16 

16 

— 

— 

12 

— 

— 

— 

24 

rendu  de  \3.Sch}es.  Ces.  f.  vaterl.  Cultur,  Breslau  1914).  M.  Hilka  y  avait  déjà 
souligné  la  parenté  de  7"  avec  les  Proverhia  inag.  Seilonis. 

I.  M.  Lângfors  a  eu  l'obligeance  de  m'envoyer  une  copie  des  Prairr/'es 
Communs  commençant  par  la  lettre  A. 


ANCIENS    PROVERBES    FRANÇAIS  557 


Prov. 

B 

Bi, 

C 

Ca 

U 

C? 

R     CoDiniuns 

X 

17 

17 

— 

— 

15 

— 

— 

— 

— 

18 

18 

— 

13 

— 

43 

39 

36 

— 

19 

19 

— 

14 

— 

— 

— 

— 

— 

20 

20 

I 

16 

17 

— 

— 

— 

— 

21 

21 

— 

— 

16 

52 

5  3* 

49* 

— 

22 

12 

2 

17 

— 

5  5 

52 

48 

2 

23 

23 

5 

— 

18 

56 

54 

— 

35 

24 

24 

— 

— 

19 

— 

163* 

— 

— 

25 

25 

— 

18 

274 

— 

56 

51 

— 

26 

26 

5 

21 

21 

— 

— 

— 

38 

27 

27 

7 

22 

22 

61 

60 

55 

34 

28 

28 

6 

20 

20 

71 

67 

63 

3 

29 

29 

9 

— 

24 

— 

— 

57 

27 

30 

50 

II 

24 

— 

— 

53 

58 

31 

31 

12 

27 

26 

65 

777* 

16 

— 

32 

52 

'3 

28 

27 

— 

— 

— 

29 

33 

33 

— 

29 

— 

— 

64 

59 

— 

34 

34 

15 

50 

29 

— 

65 

60 

— 

35 

35 

16 

31 

30 

945* 

564* 

62 

23 

56 

36 

17 

32 

31 

68 

68 

64 

2+ 

57 

37 

18 

— 

52 

— 

70 

66 

— 

38 

38 

20 

33 

55 

(>9 

— 

67 

— 

39 

39 

21 

34 

54 

— 

72 

70 

42 

40 

40 

22 

3  5 

55 

— 

77 

74 

36 

41 

41 

23 

36 

38 

— 

84 

80 

— 

42 

42 

24* 

-,r-* 

— 

— 

68* 

— 

43 

43 

25 

38 

276 

86 

82 

78 

32 

44 

44 

26 

59 

— 

90 

85 

81 

26 

45 

45 

29 

41 

39 

73 

93 

87 

45 

46 

46 

10 

25 

— 

— 

59 

54 

— 

Conclusions. 

1°  La  plupart  des  recueils  de  proverbes  peuvent  se  ramener 
à  plusieurs  groupes  principaux  :  Serlon,a,  vet  d.  Les  proverbes 
de  Serlon  forment  le  substrat  des  recueils  de  proverbes  fran- 
çais-latins (excepté  N).  Au  groupe  a  se  rattachent  non  seule- 
ment les  recueils  à  commentaires  bibliques  (excepté  /y),  mais 
tous  les  recueils  qui  rangent  les  proverbes  par  ordre  alphabé- 
tique :  O,  R,  X  et  les  Proverbes  Communs  remontent  en  dernier 
lieu,  à  des  recueils  du  type  a.  Même  les  recueils  qui  rangent 
les  proverbes  uniquement  par  ordre  des  lettres  initiales  (^A,  d) 


3  58  J.    MORAWSKI 

ont  encore  de  nombreux  points  de  contact  avec  a.  Quant  au 
groupe  V  (représenté  par  6  mss.),  il  y  a  peu  de  recueils  qui, 
directement  ou  indirectement,  ne  lui  nient  fait  des  emprunts  : 
K'  et  P  s'y  rattachent  d'une  façon  particulière  tout  en  suppri- 
mant les  commentaires  de  v;  d,  A,  R  en  y  substituant  les  leurs, 
L  en  traduisant  bon  nombre  de  proverbes  de  v  en  latin. 
Le  groupe  ti  combine  des  proverbes  de  v  et  a  en  ajoutant  des 
proverbes  (et  commentaires)  nouveaux,  tandis  que  A  combine 
des  proverbes  de  d,  v  et  a  et  les  commentaires  de  d  et  a,  tout 
en  enrichissant  les  uns  et  les  autres.  Les  recueils  sans  com- 
mentaires —  excepté  K'  qui  appartient  plutôt  au  groupe  v, 
comme  G/  appartient  au  groupe  a  —  ne  sont  pas  antérieurs 
au  xiv^  s.,  mais  ce  n'-est  qu'au  xvi^  s.  que  l'usage  des  recueils 
purs  et  simples  commence,  grâce  aux  Proverbes  Communs,  2.  se 
généraliser. 

2°  Les  différences  qu'on  constate  entre  les  différents  recueils 
d'un  même  groupe  s'expliquent  par  des  interpolations  et  omis- 
sions. En  effet,  les  recueils  de  proverbes  étaient,  tout  comme 
des  œuvres  littéraires,  remaniés,  rajeunis,  interpolés,  abrégés  et 
compilés  '.  Les  proverbes  nouveaux  étaient  ajoutés  soit  en 
marge  (G/X)  ou  à  la  fin  du  recueil  (F[7')ou  de  chaque  lettre 
(Ch  O),  soit  interpolés  dans  le  texte  même  {a  K'). 

3°  Il  s'ensuit  qu'on  doit  appliquer  aux  recueils  de  proverbes 
les  méthodes  critiques  ordinaires  :  à  défaut  de  la  rime  et  du 
rythme,  il  faut  recourir  à  d'autres  moyens  pour  déterminer  la 
langue  du  compilateur  et  pour  reconnaître  les  proverbes  inter- 
polés. Les  critériums  les  plus  importants  sont  :  l'ordre  alphabé- 
tique (a  Q  R),  les  commentaires  (d),  les  doublets  {A  v),  la 
diversité  des  formes  linguistiques  {A  L)et  des  écritures  {Ch  G), 
les  renvois  (^Q)  et  la  comparaison  avec  d'autres  recueils.  Grâce 
à  ces  divers  moyens,  on  peut  arriver  à  donner  des  éditions 
critiques  de  chaque  recueil  ou  groupe  de  recueils,  voire  de 
chaque  proverbe  en  particulier. 

J.     MoRAWSKI, 

I .  On  se  montre,  en  général,  trop  scrupuleux  à  l'endroit  de  la  varia  lectio 
des  proverbes.  Il  est  clair  pourtant  que  les  recueils  de  proverbes,  comme 
tous  les  manuscrits  qu'on  copiait  souvent  et  pendant  des  siècles,  étaient 
sujets  aux  mêmes  altéraiions  de  fond  et  de  forme  et  aux  mêmes  corruptions 
du  texte  que  p.  ex.  les  chansons  de  geste.  Nous  en  avons  la  preuve  dans  le 
poème  des  Pioverhes  au  vilain. 


GUEULES 
HISTOIRE    D'LX    MOT'. 


I.  —  Origine  latine  ou  orientale  ? 

Le  mot  gueules  est  un  terme  de  blason  bien  connu,  indiquant 
la  couleur  rouge;  à  défiiut  de  couleur  \e  gueules  était  figuré  par 
des  hachures  verticales.  Hors  des  traités  de  blason  et  d'histoire 
le  mot  gueules  est  d'un  emploi  plutôt  rare.  Les  poètes  s'en 
servent  parfois.  On  lit  dans  une  des  ballades  de  Victor  Hugo, 
«  Le  pas  d'armes  du  roi  Jean  », 

Là -bas  seules 
Force  aïeules 
Portant  gueules 
Sur  azur  -. 

Le  sens  et  l'emploi  du  mot  n'offrent  aucune  difficulté  ;  il  en 
est  autrement  de  son  explication  étymologique.  Gueules,  couleur 
rouge,  est-il  le  même  mot  que  gueule,  bouche  des  animaux  ? 
Sommes-nous  en  présence  de  deux  mots  ou  d'un  seul  ?  Nous 
touchons  ici,  comme  pour  le  mot  haricot,  à  une  question  très 
délicate  d'homonymie. 

Les  lexicographes  et  les  étymologistes  français  paraissent 
maintenant  se  prononcer  pour  l'existence  de  deux  mots 
d'origine  absolument  différente.  Le  Dictionnaire  général  conszcre 
aux  deux  mots  deux  articles,  et  il  regarde  ^«m/^(lat.  gui  a) 
comme  un  mot  tout  différent  de  gueules  qu'il  tire  sans  hésita- 

1 .  Cette  étude  est  une  nouvelle  forme  corrigée  et  augmentée  d'un  article 
publié  récemment  en  danois  dans  les  Commmiicalions  de  F  Académie  royale  de 
Copetihague.  Je  remercie  MM.  H.  Prinet  et  A.  Thomas  de  plusieurs  observa- 
tions qu'ils  ont  bien  voulu  mettre  à  ma  disposition. 

2.  Victor  Hugo  n'était  pas  héraldiste  ;  il  applique  gueules  sur  azur,  couleur 
sur  couleur,  ce  qui  est  une  combinaison  contraire  à  l'usage. 


36o      ■  KR.    NYROP 


tion  aucune  du  persan  glmJ,  rose.  L.  Clédat  est  du  même  avis: 
dans  son  Diclionnaire  étymologique,  il  renvoie  de  gueules  à  rose, 
et  sous  ce  mot,  on  lit  :  «  La  forme  persane  est  gui...  d'où  le 
terme  de  blason  gueules,  le  rouge  héraldique.  »  L'explication 
orientale  a  passé  dans  le  dictionnaire  de  Larousse  (je  renvoie 
au  Petit  Larousse  illustré,  édition  de  1921),  et  elle  paraît  ainsi 
généralement  acceptée  de  nos  jours,  au  moins  en  France. 

Auguste  Brachet,  dont  le  Dictionnaire  étymologique  (de  i8é8) 
a  joui"" autrefois  d'une  grande  réputation,  attribuait  également  à 
gueules  une  origine  persane  ;  il  suivait  probablement  l'indication 
contenue  dans^  le  Dictionnaire  étymologique  de  B.  de  Roquefort 
(de  1829).  On  v  lit  :  «  gueules,  couleur  rouge  dans  le  blason. 
Du  persan  <^///,  rose,  parce  que  cette  Heur  est  rouge.  »  Cepen- 
dant d'autres  étymologistes  du  siècle  passé  se  sont  prononcés 
d'une  manière  moins  décisive. 

A.  Chéruel',  qui  n'était  pas  linguiste  mais  historien,  écrit  : 

Les  uns  préteodent  que  ce  mot  (aueules)  vient  de  la  gueule  des  animaux 
qui  est  rouge,  d'autres  le  font  dériver  des  langues  orientales  et  soutiennent 
qu'il  a  été  apporté  de  l'Asie  par  les  croisés. 

Le  Dictionnaire  de  Littré  nous  donne  des  renseignements  plus 
précis.  Voici  ce  que  dit  le  grand  lexicographe  : 

Du  Gange  tire  ce  mot  du  bas-lat.  ^nhr,  collet  ou  bordure  de  pelleterie, 
généralement  teint  en  rouge  ;  cette  étymologie  "est  probâbh  ■  gulae  n'est 
autre  chose  que  le  pluriel  de  <ruh,,  gueule,  pris  tigurémcnt.  Cependant  on 
indique  aussi  le  persan  glml,  rose. 

Donc,  on  hésitait  autrefois  ;  les  uns  donnaient  à  notre  mot 
une  origine  orientale  ;  les  autres,  et  c'était  peut-être  la  plupart, 
préféraient  le  rapporter  à  un  mot  latin,  tout  en  expliquant  le 
développement  sémantique  de  manières  différentes.  On  retrou- 
vera les  deux  explications  dans  le  Dictionnaire  étymologique 
d'Auguste  Scheler  de  1888.  Celui-ci  ajoute  même  une  troi- 
sième conjecture  en  faisant  remarquer  que  quelques-uns  ont 
regardé  gueules  comme  une  contraction  du  lat.  conchylium 
«  pourpre  »! 


I.   Dictionthiire  historique  des  institutions,  mœurs  et  coutumes  de  ta  France, 
Paris,  1874,   I,  513. 


GUEULES  561 

Si  l'on  remonte  encore  plus  haut  on  constate  l'existence 
d'une  quatrième  et  même  d'une  cinquième  explication. Ménage  ' 
qui  était  très  disposé,  comme  Du  Cange,  à  voir  dans  gueules  le 
pluriel  latin  guise,  et  qui  rappelle  aussi,  pour  mémoire,  le 
persan  o'm/,  ajoute  : 

Quelques-uns  vont  chercher  l'origine  de  ce  mot  dans  l'Ébreu  gheled  ou 
dans  l'Arabe  gild. 

Il  rejette  pourtant  résolument  toute  explication  par  un  mot 
oriental.  A  propos  de  gui  il  observe  très  justement  : 

Comme  ce  mot  Persan.se  dit  de  la  rose  en  général,  et  qu'on  ne  voit  pas 
qu'il  signifie  plus  particulièrement  la  rose  rouge  que  la  rose  blanche,  on 
n'en  peut  rien  conclure  par  rapport  à  l'étymologie  du  mot  gueules. 

Avant  Ménage,  Hauteserre  s'était  occupé  de  notre  mot.  En 
1643,  il  a  publié  une  œuvre  intitulée  :  De  ducibus  et  coiiiitibus 
proz'incialihus  GaJlia;  libri  très  ;  le  troisième  chapitre  du  troisième 
livre  s'occupe  à\ijus  annorum  sive  insigniu m.  On  y  lit  l'observa- 
tion suivante  ^  : 

Unde  gueules  dici  amet  rubeus  color,  anxie  qua;siere  multi,  sed  infeliciter, 
dum  vocem  domi  natam,  peregre  nimium  inquirunt  &  in  remotis  perspicaces 
in  propioribus  lippiunt  :  ridebis  si  rubeum  colorem  gulas  dixero,  nativo 
guLï  colore,  sed  primum  ecce  Bernardus  Claraevallensis,  hujus  conjecturae 
locuples  suffragator,  in  epistola  ad  Henricum  Senonensem  Arciepiscopum  : 
Horreant  et  murium  rubricatas  pelliculas  quas  gulas  vocaiil  mauihus  ciiruiiidarc 
sacratis.  Sabulum  vcro.  . . 

Rappelons  enfin  que  déjà  Jean  Nicot  avait  essayé  d'expliquer 
l'origine  de  gueules.  Il  s'exprime  avec  une  sobriété  qui  lui  fait 
honneur.  Voici  ce  qu'il  dit  dans  son  Thrésor  de  la  lange  française 
tant  ancienne  que  moderne  '  : 

Gueule  (f).  Vient  de  gula,  mot  latin  et  se  prend  pour  l'intérieur  de  la 
bouche  jusques  au  gosier...  et  au    pluriel  gueules  en   armoiries  est  un  mot 

1.  Dictionnaire  étymologique  de  la  langue  Française,  par  M.  Ménage,  nou- 
velle édition  ;  à  Paris  chez  Briasson(i75o). 

2.  Opéra  omnia,  Naples,  1777  ;  tome  V,  p.  95-97.  Je  dois  la  copie  du 
passage  à  la  bienveillance  de  mon  ami  Antoine  Thomas. 

3.  La  première  édition  est  de  1584;  je  cite  la  deuxième  édition  de  1606, 
la  seule  qui  me  soit  accessible. 

Romania,  XLVUI.  36 


562  KR.    NYROP 

que  les  hérauts  ont  forgé  et  particularisé  à  leur  profession  de  blasoner  et 
deviser  les  armoiries,  par  lequel  ils  entendent  la  couleur  rouge  comme  il 
porte  de  gueules  à  un  lyon  d'argent  ou  d'argent  à  un  lyon  de  gueules.  Cela 
ont  ils  prins  ainsi  parce  que  le  dedans  de  la  gueule   est  vermeil  et  rouge. 

Ainsi  dans  les  débuts  de  la  lexicographie  française  on  ne  trouve 
qu'une  seule  explication  de  l'origine  de  gueules,  tout  comme 
de  nos  jours  ;  mais  l'explication  est  toute  différente.  Nicot 
admettait  l'identité  de  gueules  avec  gueule,  tandis  que  les  lexi- 
cographes modernes  rejettent  absolument  cette  identité  et 
admettent  l'existence  de  deux  mots  homonymes  en  attribuant 
à  gueules  une  origine  orientale  ;  ils  ont  ainsi  élevé  à  l'état  de 
dogme  une  hypothèse  imaginée  au  xvii^  siècle  et  conservée 
pieusement  depuis  lors. 

L'étymologie  orientale  paraît  avoir  séduit  par  son  caractère 
romantique,  peut-être  aussi  par  l'analogie  qu'elle  établissait 
entre  gueules  et  d'autres  noms  de  couleur  ou  termes  héraldiques 
d'origine  orientale  :  ^7~//r^  sinople,  orange.  Mais  jamais  Ton  n'a 
apporté  à  l'appui  de  cette  étymologie  de  gueules  aucune  preuve 
historique. 

On  nous  dit  que  les  croisés  auraient  rapporté  en  Europe  le 
mot  persan  ^/j///,  et  l'auraient  employé  pour  désigner  la  couleur 
rouge.  C'est  une  pure  hypothèse  qui  ne  se  fonde  sur  rien,  et 
nous  verrons  qu'elle  se  concilie  très  mal  avec  les  données  his- 
toriques et  linguistiques.  C'est  pourquoi  il  faut  l'éloigner  réso- 
lument, et  il  est  superflu  d'examiner  de  plus  près  les  mots  arabe, 
hébreu  ou  persan,  proposés  comme  points  de  départ. 

II.  —  Étymologie  et  homony.mie. 

L'homonymie  tend  souvent  des  pièges  aux  lexicographes 
qui  tantôt  confondent  deux  mots  absolument  différents, 
tantôt  scindent  un  mot  en  deux  à  cause  d'un  développement 
sémantique  spécial.  Rappelons  des  exemples  de  ces   erreurs. 

Soit  le  mot  esclavage.  Littré  lui  attribue  six  significations  dont 
la  dernière  est  «  monopole  commercial  ».  On  se  demande  quel 
est  le  lien  sémantique  qui  pourrait  rattacher  ce  dernier  sens  au 
sens  ordinaire  du  mot.  Avec  sa  sagacité  bien  connue  M.  Antoine 
Thomas  '  a   montré    qu  esclavage,  comme    terme  de    négoce, 

I.   Nomrdux  Essais  de  Philologie fnuiçaise,  Paris,  1904,  pp.  262-64. 


GlTiULES  5^3 

constitue  un  mot  à  part,  dont  le  sens  primitif  est  «  impôt 
supporté  par  les  Français  commerçant  en  Angleterre  ».  Sa 
forme  primitive  est  escavage  ou  scavage,  qui  reproduit  l'anglais 
archaïque  ^mtw^^é,  terme  de  coutume  qui  désignait  une  taxe 
payée  par  les  marchands.  Le  mot  technique  escavage  a  été 
absorbé  par  esclavage,  paronyme  plus  usité.  De  telles  absorp- 
tions se  sont  souvent  produites  ;  elles  ont  parfois  trompé  les 
étymologistes  et  fait  admettre  des  changements  de  sens  impos- 
sibles. Nous  avons  pour  notre  part,  dans  un  article  récent, 
essayé  de  montrer  l'erreur  de  ceux  qui  admettent  l'identité 
étymologique  de  haricot,  «  ragoût  »  et  haricot,  «  légume  »  '. 

Par  contre,  tous  les  dictionnaires  français  enregistrent  deux 
verbes  peler  ;  dont  l'un  signifie  «  ôter  du  poil  »  et  l'autre 
«  ôter  la  peau  d'un  fruit  ».  Le  premier  est  rattaché  à  pi  lus,  le 
deuxième  à  pellis.  A  l'aide  des  vieilles  formes  françaises, 
Paul  Meyer^  a  montré  qu'il  n'existe  qu'un  seul  verbe  peler  et 
qu'il  dérive  de  pilus  ;  un  dérivé  de  pellis  n'existe  pas  :  le 
sens  «  enlever  la  peau  d'un  fruit  »  est  un  développement  posté- 
rieur. 

Je  crois  de  même  qu'on  a  eu  tort  de  distinguer  gueules, 
couleur,  de  gueule,  partie  du  corps  d'un  animal,  et  qu'il  est 
possible  de  démontrer  que  ces  deux  mots  n'en  font  en  effet 
qu'un  seul. 

IIL  —  Sens  primitif  de  gueules. 

Si  nous  admçttons  que  gueules  soit  le  même  mot  que  gueule, 
il  faut  rendre  compte  du  développement  sémantique  qui  a 
donné  à  gueules  son  sens  particulier.  Nicot  l'a  essayé  le  premier, 
et  sa  manière  de  voir  se  retrouve  dans  les  éditions  postérieures 
de  Ménage,  qui,  rejetant  une  explication  de  Caseneuve,  ajou- 
tent : 

Ne  scroit-il  pas  plus  vraisemblable  de  dire  tout   simplement  avec  quelques- 

1.  Histoire  étymologique  de  deux  mots  fiançais  (Iniricot,  parvis).  Imprimée 
dans  :  Det  Kgl.  Danske  Videnskabernes  Selskab.  Historisk-filologiske  Meddel- 
elser.  II,  i.  Kôbenhavn,  1918.  Comp.  aussi  ma  Grammaiie  Instorique  de  la 
langue  française,  IV,  §  39-47,  462-469. 

2.  Romania,  XXXVI,  108. 


564  KR.    NYROP 

uns  que  le  mol  de  gueules   s'est  dit  du  rouge  parce  que  les  i^ueiiJes   des  ani- 
maux sont   ordinairement  rouges  ? 

Pourtant  on  ne  peut  pas  s'en  tenir  à  cette  explication  hyno- 
thétique.  Examinons  d'abord  ce  que  les  vieux  textes  français  nous 
apprennent  sur  le  sens  exact  du  motet  sur  les  compositions  où 
il  entre. 

Il  est  sûr  que  par  ^//é/.'/«  on  désignait  au  moyen  âge  de  petits 
morceaux  de  peau  portés  comme  ornement,  surtout  en  forme 
de  collet.  En  voici  quelques  exemples  '  : 

Li  empereres  par  les  goles  le  prist 
Qu'il  ot  vestues  do  peliçon  hermine 
A  lui  les  sache  qui  totcs  les  fendi. 

(Mort  de  Garin,  v.  811.) 
Pleure  des  ieus  la  damoiselle 
Que  tote  en  moille  sa  maisselle 
Le  nés,  le  bouce,le  menton, 
Et  les  gueules  del  peliçon  (Athis.) 

Du  sang  qui  ist  des  dens  li  covri  le  menton 
Et  moillierent  les  gueules  de  l'ermin  peliçon. 

{Aye  if  Avignon,  v.  174-75.) 

A  côté  du  substantif  o-//t'///«  on  avait  aussi  le  dénwé  engoii lé 
«  orné  de  gueules  ou  collet  ».  On  trouve  atout  moment  dans 
les  vieux  textes  les  combinaisons  :  mauleaux  engouiez,  hennins 
engoule^,  pelisson  engolé,  etc. 

Le  sens  primitif  de  gueules  est  attesté  non  seulement  par  un 
grand  nombre  de  vieux  textes  français,  mais  aussi  par  des  textes 
latins.  Nous  en  avons  déjà  rapporté  un,  cité  d'après  Hauteserre. 
Caseneuve  en  cite  plusieurs  autres  qui  tous  ont  été  reproduits 
par  Ménage.  Je  me  contente  de  citer  les  lignes  suivantes  : 

Saint  Bernard  dans  un  traité  qui  porte  ce  titre,  Parabolx  de  nuptiis  filii 
Régis  et  de  ornamento  sponsse  sux,  donne  au  fils  du  Roi  le  jour  de  ses  noces, 
pour  ornement,  une  jupe  d'hermines  fourrée  et  bordée  de  ces  peaux  rouges 
autour  du  col  et  du  poignet.  Arminiain  pelliceam  circdcollem  et  circa  nianus 
rubris  gulis  prxparatam. 

Resterait  à  savoir  pourquoi  ces  bordures  de  peau  s'appelaient 
gueules  : 

I.  Je  les  emprunte  au  Dictionnaire  de  Godi-froy,  t.  IV,  gole  i. 


GUEULES  565 

Dans  un  traite  de  l'Origine  des  Armoiries,  que  j'avais  commencé  il  v  a 
plus  de  vingt  ans,  j'ai  dit  que  ^tiLt,  ei  gueules,  étoient  des  peaux  de  grand 
prix,  teintes  en  rouge;  dont  les  rois,  les  princes,  et  les  grands  seigneurs, 
fourroient  leurs  habits  lorsqu'ils  vouloient  faire  paroître  leur  magnificence... 

Je  ne  sais  si  ces  peaux  rouges  n'auroient  point  été  ainsi  appellées,  parce 
qu'on  les  mettoit  ordinairement  autour  du  col,  et  proche  du  gosier,  qui 
s'appelle  gula  ? 

L'explication  de  Caseneuve  est  encore  approuvée  et  défendue 
par  le  comte  de  Magny  dans  son  livre  peu  scientifique  intitu- 
lé La  science  du  Blason  (Paris,  1858). 

Elle  est  pourtant  peu  acceptable.  Il  est  vrai  que,  dans  la 
langue  moderne,  col  sert  à  désigner  la  partie  de  la  chemise  ou 
du  vêtement  qui  entoure  le  cou  ou  le  col  et  que  nous  aurions 
là  une  dénomination  analogue.  11  est  vrai  aussi  qu'ancienne- 
ment, comme  dans  quelques  patois  modernes,  gueule  peut  se 
dire  en  parlant  de  l'homme;  mais  il  y  a  une  autre  explication 
bien  plus  naturelle. 

Les  bordures  de  peau  qui  ornaient  les  manteaux  des  cheva- 
liers s'appelaient ^^//t'z//«  parce  qu'elles  étaient  faites  de  morceaux 
de  fourrure  taillés  dans  la  peau  du  gosier  d'un  animal,  et  l'animal 
qui  fournissait  les  o-M^/^/t'.v  était  selon  toute  probabilité  la  martre 
des  bois  Çiiiuslela  martes^  On  lit  dans  Raoul  île  Cambrai  : 

Goules  de  martre,  ne  vos  vuel  plus  porter  (v.  16227). 

De  nos  jours  encore  les  pelletiers  se  servent  de  la  peau  de  la 
martre,  spécialement  de  la  peau  du  gosier  dont  la  couleur  varie 
selon  l'âge  deTanimal. 

Ce  sont  là  des  faits  bien  connus.  Je  m'en  suis  informé  auprès 
de  plusieurs  pelletiers,  et  beaucoup  de  manuels  pratiques 
donnent  les  mêmes  renseignements.  J'ouvre  à  tout  hasard  le 
vieil  Universallexikon   de  Pierer  et  j"y  trouve  l'article  suivant  : 

Baum-Marder  (mustela  martes),  schônkastanienbraun,...  bei  den  altcn  dcr 
Unterhals  und  Brust  hell,  bei  den  jungen  hochgelb;...  Die  schôngelben 
Kehlen  des  Baum-Marders  wcrden  mit  einem  schmalen,  braunen  Rande 
ausgeschnitten(Marder-Kehlen)  und  vorzûglich  zu  Pellcrinen  verarbeitet. 

Je  renvoie  également  au  «  Deutsches  Wôrterbuch  »  de  Meync. 
On  y  lit  sous  Kehle  : 

Bei  Pelzwerk  das  Kehlstùck,  in  altérer  Sprache  auch  bei  heraldischeni 
Pelzwerke. 


566  KR.    NYROP 

J'ajoute  le  passage  suivant  de  la  Stadtordniuig  de  Leipzig  de 
15-14,  ^^^^  V^^'  Grimm  : 

Jts  mus  aber  das  aufarbciten  also  verstanden  werden,  nemlich,  das  der 
kiirssner  die  belge  verfutere,  die  kclen  zusamen  stecke  und  die  schwenze  zu 
luiten  oder  mûtzen  mâche. 

Ces  citations,  dont  il  serait  très  facile  d'augmenter  le  nombre, 
nous  renseignent  suffisamment  sur  le  rôle  important  que  joue 
la  peau  du  gosier  de  la  martre  dans  la  pelleterie  ancienne  et 
moderne,  et  ce  fait  bien  constaté  ne  laisse,  ce  me  semble,  aucun 
doute  sur  la  vraie  explication  du  français  gueules. 

IV.  —  Emploi  héraldique. 

Passons  maintenant  à  l'emploi  héraldique  du  mot  gueules 
dont  nous  venons  de  constater  le  sens  dans  le  langage  ordinaire. 
En  voici  quelques  exemples  anciens  : 

Palamedès  avant  toz  vait 
Assez  plus,  loing  que  ars  ne  trait. 
Sor  un  cheval  sist  d'Alemaigne, 
Mais  onques  teus  n'eissi  d'Espaigne, 
A  goles  Qt  escu  d'argent. 

(Roman  de  Troie,  v.  7465-69.) 
De  geules  estoit  sesescus 
Plus  vermeilles  que  uns  sinoples. 

(Huon  de  Méry,  Li  tornoiemeni  Antecrit,  v.  614-15.) 

A  nostre  main  senestre  arivali  cuens  de  Japhe,  qui  estoit  cousins  germains 
le  conte  de  Monbeliart,  et  dou  lignaige  de  Joinville.  Ce  fu  cil  qui  plus  noble- 
ment ariva,  car  sa  galic  ariva  toute  peinte,  dedans  mer  et  dehors,  a  escussiaus 
de  ses  armes,  lesquex  armes  sont  d'or  à  une  croix  de  gueules  patee  (Join- 
ville, §  158,  comp.  §  516). 

L'emploi  du  mot  gueules  comme  terme  de  blason  n'a  rien  de 
surprenant.  D'autres  noms  de  fourrure  ont  servi  à  désigner  les 
couleurs,  ou  selon  le  terme  héraldique,  les  «  émaux  »  :  sable 
(nom  de  la  martre  zibeline)  qui  désigne  le  noir  ;  hermine  qui  est 
représenté  par  un  champ  d'argent  semé  de  petites  mouchetures 
noires;  vair  (petit  gris),  figuré  par  des  points  blancs  et  bleus 
alternés. 

Mais  comment  les  gueules,  les  petits  morceaux  de  peau  coupés 


(..VtULtS  567 

dans  le  gosier  de  la  martre  sont-ilsdevenus  l'expression  héraldique 
de  la  couleur  rouge  ?On  sait  que  la  peau  du  gosier  de  la  martre 
est  naturellement  jaunâtre  ou  même  roussâtre,  on  sait  aussi 
que  les  couleurs  au  moyen  âge,  comme  dans  l'antiquité,  étaient 
désignées  d'une  manière  assez  vague,  le  même  mot  servant  à 
qualifiera  la  fois  plusieurs  nuances  différentes  '.  Il  se  peut  donc 
que  gueules  ait  servi  naturellement  à  désigner  aussi  la  couleur 
rouge . 

Cependant  on  admet  généralement  que  les  petits  morceaux 
de  peau  de  martre  étaient  teints  en  rouge.  Caseneuve  et  Du 
Gange  Tont  soutenu.  M.  André  G.  Ott,  quia  le  premier,  si  je 
ne  me  t'ompe,  protesté  contre  l'origine  orientale  de  gueules,  est 
de  la  même  opinion.  Il  écrit  en  parlant  de  la  fourrure  désignée 
par  ce  mot  :  «Elle  doit  avoir  été  ordinairement  teinte  en  rouge, 
car  elle  devient  le  terme  employé  pour  rouge  en  langage  de 
blason  ^.  » 

La  teinture  des  fourrures  était  connue  au  moyen  âge.  Ainsi 
la  fourrure  désignée  par  le  nom  de  sable  paraît  avoir  été  blanche 
ou  grise;  mais  elle  était  souvent  teinte  en  noir  ou  noircie;  de 
cette  manière  sable  a  fini  par  désigner  une  fourrure  noire  et  il  a 
fourni  au  blason  son  terme  pour  la  couleur  noire.  Quant  aux 
gueules  de  martre, la  pelleterie  moderne  s'en  sert  sans  les  teindre; 
mais  rien  n'empêche  d'admettre  qu'au  moyen  âge  elles  étaient 
teintes  en  rouge  vif. 

V.   —   PÉRÉGRINATIONS    DE     gueuks. 

Un  examen  détaillé  de  l'historique  du  mot  gueules  nous  a 
conduit  à  admettre  son  identité  avec  gueule.  Sortons  maintenant 
de  France  et  examinons  le  sort  du  mot  à  l'étranger  pour  savoir 
s'il  peut  contribuer  à  élucider  notre  question. 

Au  moyen  âge  un  grand  nombre  de  mots  français  désignant 
des  étoffes, des  vêtements,  des  parures,  des  armes  et  concernant 
surtout  la  vie  des  chevaliers,  l'adoubement  et  les  tournois,  ont 
passé  dans  d'autres  langues  \  soit  directement  sous  une  forme 

1.  Il  en  est  de  même  de  nos  jours.  5/a«c  désigne  des  couleurs  très  diffé- 
rentes dans  vin  blanc  et  dans  eau  blanche  ou  raisin  blanc. 

2.  Les  couleurs  en  vieux  français,  Paris,  1899,  p.  128. 

5.   Voir  ma  Grammaire  historique  de  la  lau(;ue  française,  I,  ^  24. 


568  KR.    NYROP 

plus  OU  moins  altérée  selon  les  exigences  et  conditions  de  la 
langue  étrangère,  soit  indirectement  sous  la  forme  d'une  tra- 
duction. 

Pour  les  termes  héraldiques  nous  constatons  l'existence  des 
deux  procédés.  On  sait  que  la  terminologie  française  a  passé 
telle  quelle  dans  d'autres  langues.  Ainsi  on  trouve  en  espagnol 
parmi  les  noms  des  couleurs  (esmaltes)  les  mots  giiles,  a^ur, 
sinople, sable,  veros,  qui  sans  aucun  doute  reproduisent  les  termes 
français  gueules,  a^ur,  sinople,  sable,  vair.  Malheureusement  le 
manque  d'un  bon  dictionnaire  historique  espagnol  m'empêche 
d'étudier  l'emploi  et  le  sens  du  mot  gnies  dans  la  vieille  langue; 
actuellement  il  ne  signifie  que  «  color  rojo  »,  ce  qui  ne  jette 
aucune  lumière  sur  l'origine  du  vocable  trançais. 

L'anglais  nous  est  un  peu  plus  favorable.  La  plus  vieille 
forme  française,  goles  ou  goules  est  passée  de  bonne  heure  en 
anglais,  où  elle  s'écrit  gules,  autrefois  goules,  gzulis,  etc.  Dans 
la  langue  moderne  gules  a  exclusivement  le  sens  de  «  rouge  ». 
Ex.  : 

Their  arms  are  seven  bulls  in  a  field  gules  (Shelley,  Œdipits,  I,  144). — 
The  wintry  moon...  threw  wârm  gules  on  Madeline's fair  breast  (Keats,  Eve 
of  St.  Agnes,  XXV).  —  The  organ  [the  heart]  should  be  more  gules  :  this 
tincture  is  false  heraldry  (Maurice  Hewlett,  The  Queeii's  Quair,  p.  53). 

Au  moyen  âge  le  mot  paraît  avoir  eu  comme  en  français  le 
sens  de  «  fourrure  ».  Je  cite  d'après  le  New  English  Dictionary 
les  deux  exemples  suivants  du  xiv^  siècle  :  «  Then  pay  schewed 
hym  ÇQ  schelde,  ^at  was  of  schyr  goulez  (^Sir  Gawaine  and  the 
Green  Knight,  619).  Berand  jpe  scheld  of  siluir  schene  of  gwlis 
(texte  d'environ  1375)  '.  " 

Passons  aux  langues  germaniques. 

I.  Nous  citons,  à  titre  de  curiosité,  la  discussion  étymologique  qui 
accompagne  l'article  gules:  «  The  ulterior  etymology  is  disputed.  If  the 
herald ic  sensé  be  the  original,  the  allusion  may  be  to  the  colour  of  the  open 
mouth  of  a  heraldic  beast.  It  seems  more  likely  that  the  heraldic  use  is  trans- 
fcrred  from  the  sensé  of  «  red  ermine  »,  in  which  case  the  word  may  repre- 
sent  some  oriental  name  ;  but  the  suggestion  of  dérivation  from  Fersidn  gui, 
rose  (Hatzfeld-Darmesteter)  is  very  improbable.  »  Nous  n'avons  pris  connais- 
sance de  ces  observations  critiques  qu'après  avoir  écrit  les  pages  qu'on  vient 
de  lire. 


GUEULES  56g 

Dans  le  langage  héraldique  allemand  du  moyen  âge  Kchic  a 
le  sens  de  «  couleur  rouge  ».  Ce  sens  est  indiqué  dans  les  diffé- 
rents dictionnaires  du  vieux  haut-allemand  (Bernecke-MùUer, 
Lexer,  J.  et  W.  Grimm),  qui  donnent  aussi  à  l'appui  un  assez 
grand  nombre  de  citations.  Hors  du  langage  héraldique  le  mot 
désigne  une  fourrure,  et  il  est  curieux  de  constater  que,  dans 
tous  les  exemples  cités  Kchle  est  toujours  au  pluriel  :  von  kelen 
rôt,  mit  rôten  keln  bedecket,  die  kelen  rôt  ah  ein  blnt,  von  rôlcn  kelen 
drîn,  mit  kelen  rôt  bedecket  und  bewangen,  mit  rôten  niarderkelen. 
L'emploi  constant  du  pluriel  renvoie  indubitablement  au  pluriel 
français  o';/<?/(/e'5  qui  a  été  correctement  compris  parles  vieux 
poètes  allemands. 

Nous  constatons  le  môme  fait  sémantique  en  vieux  néerlan- 
dais, où  keel  s'employait  au  sens  de  «  couleur  rouge  »  dans  le 
langage  héraldique.  On  lit  dans  VEtymologisch  Woordenboek  der 
nedcrlandsche  laal  de  N.  van  Wijk  :  «  keel,  1°  =  Xîil.  gala  ;  2°  = 
rood  in  de  wapenkunde.  »  Il  ajoute  comme  explication  de  ce 
dernier  sens  :  «  Vertaling  op  den  klank  van  fr.  gueules  met  een 
beteekenis  rood  boordsel  van  de  keel  van  een  dier.  » 

Dans  l'emploi  particulier  de  kel  en  vieil  allemand  et  de  keel 
en  vieux  néerlandais  nous  avons  sans  aucun  doute  affaire  à  des 
«  calques  linguistiques  ».  Il  ne  s'agit  pas  d'une  coïncidence 
sémantique  fortuite  entre  le  français  et  les  deux  langues  ger- 
maniques. Le  terme  français  est  le  point  de  départ  des  termes 
germaniques  qui  sont  des  «  emprunts  de  traduction  ».  Un 
grand  nombre  de  ces  emprunts  curieux  a  été  signalé  par  M.Kr. 
Sandfeld  '  dans  un  article  très  suggestif  ^ 

1.  Notes  sur  les  calques  linguistiques  {Festschrift  Vilhehn  Thoiiisen  ^ur  Voll- 
endung  des  siehiigsten  Lehensjahres  am  2$.  Jiinuar  191 2  dargehrocht  von 
Freurtden  und  Schûlern,  Leipzig,  191 2,  pp.  166-173). 

2.  Je  profite  de  l'occasion  pour  citer  un  exemple  d'un  emprunt  de  traduc- 
tion observé  récemment.  Le  5^  chapitre  de  Stello,  roman  d'Alfred  de  Vigny, 
a  pour  titre  :  Conséquences  des  Diahles-Bleus.  Ces  diahles-hleus  sont  des  hlue- 
deviis  et  désignent  une  sorte  de  spleen.  Au  chapitre  précédent  l'auteur  écrit  : 
«  Vous  avez  les  Diables-bleus,  maladie  qui  s'appelle  en  anglais  Blue-devils.  » 
L'innovation  d'A.  de  Vigny  ne  paraît  pas  avoir  fait  fortune  ;  elle  a  été  enre- 
gistrée par  Littré  et  par  le  Dictionnaire  général,  comme  par  Sachs,  mais  sans 
exemples  ni  références.  Des  Français  m'ont  assuré  qu'ils  ne  l'ont  jamais 
entendue.  Pourtant  je  constate  que  quelques  auteurs  modernes  s'en  sont  servis. 


570 


KR.    NYROP 


Tous  les  faits  que  nous  venons  de  réunir  me  paraissent 
contredire  de  la  manière  la  plus  persuasive  l'opinion  selon 
laquelle  gueules  serait  un  mot  oriental.  Pour  les  gens  du  moyen 
âge,  Français  et  Allemands,  les  gueules  étaient  bien  de  petits 
morceaux  de  fourrure  coupés  dans  la  peau  du  gosier  de  la  martre, 
et  on  se  demande  par  quel  charme  mystérieux  la  légende  de  la 
rose  persane  a  pu  fasciner  les  esprits  critiques  de  notre   temps. 

Les  beaux  manteaux  ornés  de  gueules  ou  etigoulés  d\sp:ivurent 
avec  le  moyen  âge,  et  le  mot  ^wm/t;5  périt  au  sens  de  «  bordure». 
Il  survécut  pourtant  dans  la  langue  héraldique,  mais  avec  un 
sens  technique  très  spécial.  La  notion  du  sens  primitif  était  tout 
à  fait  oublié  ;  gueules  était  devenu  simplement  un  nom  de  cou- 
leur, et  c'est  pourquoi  on  disait  le  gueules  comme  le  sinople, 
toute  idée  de  pluriel  avait  disparu.  De  cette  manière  le  mot  a 
été,  pour  ainsi  dire,  scindé  en  deux,  ce  qui  arrive  souvent  dans 
les  cas  où  un  mot  prend  un  sens  collatéral  très  spécial,  et  on 
en  est  venu  à  croire  à  l'existence  de  deux  mots  différents. 

Kr.  Nyrop. 


Ex.  :  «  Eh,  eh,  dit-elle,  en  hochant  la  tête,  qu'en  savez-vous  ?  Nous  avons 
tous  notre  démon  à  tuer,...  nous  avons  tous  nos  diables  bleus»  (Francis  de 
Miomandre,  La  cabane  d'amour,  Paris,  1919,  p.  173)-  Pour  d'autres  exemples 
je  renvoie  à  E.  Bonnaffé,  Dictionnaire  des  Anglicismes,  Paris,  1920,  p.  11. 


LE 

MYSTÈRE    DE    LA    PASSION 

DE     VALENCIENNES 


Le  manuscrit  n°  560  delà  bibliothèque  de  Valenciennes  con- 
tient un  mystère  de  la  Passion,  en  vingt  journées,  d'environ 
38.900  vers.  Ce  manuscrit,  qui  comprend  472  feuillets,  provient 
de  l'abbaye  de  Saint-Amand.  Il  avait  appartenu  à  Bauduin  de 
Vermelles,  bourgeois  de  Douai.  On  lit,  en  effet,  au  folio  2 
recto  :  «  La  passion  de  Jesu  crist  en  rime  franchoise  ;  je  suis 
appartenant  a  Baudin  de  Vermelle.  »  De  même,  au  folio  472 
recto  :  «  Ce  présent  livre  qui  est  la  passion  appertient  a  Bau- 
duin de  Vermelles  bourgeois  et  marchant  demorant  en  la  ville 
de  Douay.  »  Il  paraît  avoir  été  écrit  vers  le  milieu  du  xvi^  siècle, 
car  la  date  de  1549  est  inscrite  une  quinzaine  de  fois  à  l'inté- 
rieur d'une  majuscule  '. 

Emile  Picot  dressant  une  liste  sommaire  des  Mystères  de  la 
Passion  qui  nous  sont  parvenus  en  entier  ne  manque  pas  de 
signaler  la  «  Passion  en  rime  franchoise  »  : 

No  6  :  Remaniement  de  la  Passion  de  Jehan  Michel  combinée  avec  le  Mys- 
tère de  la  Conceplion  (Bibl.  de  Valenciennes,  ms.  no  560).  Ce  texte,  divisé  en 
vingt  journées,  offre  de  nombreuses  formes  empruntées  au  dialecte  picard. 
Les  quelques  passages  un  peu  développés  qui  en  ont  été  imprimés  nous 
montrent  que  le  compilateur  a  fait  subir  de  grands  changements  à  ses  modèles, 
car  ils  dififèrent  entièrement  de  la  rédaction  de  Jehan  Michel  ^  . 

Un  peu  plus  loin,  le  savant  bibliographe  mentionne  une 
autre  Passion  : 

No  8.  Passion  en  sept  journées   dont  un  manuscrit  faisait  partie  en    1840 

1.  A  noter  aussi  qu'on  trouve  les  initiales  suivantes  :  /.  g.  l.  m.  à  la  fin 
de  la  deuxième  et  de  la  dixième  journée. 

2.  Romania,  XIX  (1890),  p.  262. 


)-2  N.    DUPIRE 

(Je  la  colleLtion  M.  Van  dcr  Cruisse  de  Waziers  à  Lille.  Le  Glav,  qui  en  a 
donné  une  notice  succincte,  nous  apprend  que  ce  texte  est  du  xv<=  siècle  et 
qu'on  V  relève  de  nombreuses  traces  du  dialecte  wallon  '. 

En  réalité,  Le  Glay  fait  plus  :  il  déclare  que  le  texte  qu'il  a 
sous  les  yeux  «  contient  une  notable  partie  du  Mystère  de  la 
Passion  en  vingt  journées  dont  il  existe  un  manuscrit  à  la  biblio- 
thèque de  Valenciennes  ^  ».  Cette  affirmation  peut  être  confir- 
mée. Le  Glay,  en  effet,  relève  en  divers  passages  le  terme  carac- 
téristique du  sous-dialecte  que  M.  Hécart,  dit-il,  «  appelle 
improprement  rouan  et  qu'on  devrait  nommer  drochi,  dont  le 
corrélatif  est  drola  ».  Or,  les  vers  qu'il  cite  se  retrouvent  dans 
la  Passion  en  rime  franchoise  : 

A  cop,  Jehan,  entrez  drola.  A  cop,  Jehan,  entrez  droict  là 

Sire,  partout  ou  [ilj  te  plaira.  Sire,  par  tout  ou  te  plaira, 

Est  bien  raison  que  nous  allons  ;  Est  bien  raison  que  nous  allons  ; 

Car  droichy  que  fere  n'avons  î.  Car  droict  cy  que  faire  ne  avons  4. 

De  plus.  Le  Glay  fait  remarquer  que  les  hommes  et  les  lieux 
du  Hainaut  sont  mentionnés  dans  le  manuscrit  qu'il  décrit,  et 
les  deux  vers  qui  signalent  une  localité  de  l'arrondissement  de 
Valenciennes  sont  également  dans  le  manuscrit  560  : 

Ha  dea,  voila  des  tost  tournez,  Ha,  en  vêla  des  tost  tournez, 

Sambieu,  sont  il  point  de  Hasnon  >  ?    Sambieu,  sont  il  point  de  Hasnon  *>  ? 

Il  paraît  légitime  de  conclure  que  les  deux  manuscrits  con- 
tiennent un  seul  et  même  mystère.  Parla  se  trouve  réalisé  le 
désir  de  M.  E.  Roy  qui  souhaitait  qu'on  pût  vérifier  l'assertion 
de  Le  Glay  7. 

1.  Ibid.,  p.  265. 

2.  Lg  Ghy,  Mémoire  sur  les  bibliothèques  publiques  et  les  principales  biblio- 
thèques particulières  Judt'parteinenl  du  Nord,  LWie,  1841,  p.  388. 

5.  Le  Glay,  ibid.,  p.  388. 

4.  Valenciennes  560  (=:  F),  folio  154  verso,  230  verso. 

5.  Le  Glay,  ibid.,  p.   388. 

6.  V,  f.  150  recto. 

7.  E.  Roy,  Le  Mystère  de  la  Passion  en  Frame  du  XIV^  au  XVI^  siècle. 
Extrait  de  la  Revue  bourguignonne,  1904,  tome  XIV,  p.  312,  note  2. 


LE    MYSTÈRE  DE  LA  PASSION    DE    VALENCIENNKS  573 

Il  serait  intéressant  de  pouvoir  établir  quel  est  l'auteur  de 
la  Passion  en  rime  franchoise  et  de  préciser  la  date  où  elle  a  été 
composée.  Ces  indications  permettraient  de  fixer  la  place  qu'elle 
occupe  parmi  les  autres  Passions  et  de  mieux  apprécier  l'origi- 
nalité de  l'œuvre.  Au  début  du  xix^  siècle,  Hécart,  donnant 
une  analyse  de  notre  Mystère,  avait  supposé  que  l'auteur  était 
un  carme.  Son  hypothèse  bien  fragile  reposait  sur  le  fait  qu'un 
personnage  du  nom  d'Agabus,  après  avoir  invoqué  le  diable,  se 
repent,  veut  faire  pénitence  et  va  demander  conseil  à  un  carme  '. 
O.  Leroy  présente  une  hypothèse  analogue  sans  raison  plus 
sérieuse.  «  L'homme  à  qui  l'on  doit  notre  Mystère,  dit-il,  aurait- 
il  été  un  de  ces  religieux  dont  la  position  exiguë  semble  être 
caractérisée  dans  un  passage  remarquable  aussi  par  l'emploi  des 
diminutifs  que  notre  langue  a  trop  dédaignés  ?  En  tout  cas, 
l'auteur  appartiendrait  au  nord  de  la  France,  car  il  y  a  des  détails 
où  se  trouve  un  goût  de  terroir  \  »  Le  Glay  se  range  à  l'opi- 
nion de  Leroy.  Plus  récemment,  Adolf  Kneisel  remarque,  avec 
un  peu  plus  de  précision,  que  le  M3-stère  est  écrit  dans  le  dia- 
lecte de  la  région  de  Valenciennes  et  que  le  remanieur  a  pu 
être  un  religieux  de  l'abbaye  de  Saint-Amand  '.  Ces  différentes 
affirmations  sont  très  vagues  et  mal  étayées.  Il  semble  qu'on 
peut  obtenir  un  résultat  plus  décisif.  M.  Ernest  Langlois  a 
démontré  que  le  Mislère  de  Saint  Quentin  est  de  Jean  Molinet  '. 
Nous  croyons  être  en  mesure  de  prouver  que  notre  Mystère  est 
également  de  ce  fécond  rhétoriqueur.  N'ayant  pas,  comme 
pour  le  Mistère  de  Saint  Quentin  un  texte  qui  emporte  aussitôt 
la  conviction,  nous  nous  appuierons  sur  des  particularités  de 
langue,  des  traits  de  style  et  des  procédés  de  versification. 

I 

Parmi  les  ressemblances  qu'il  est  possible  d'établir  entre  notre 

1.  G.  A.    J.    Hécart    Recherches  historiques...    sur  le  iJh'dtre  à  Valencieunes, 
Paris,   1816,  p.   168  note.  Cf.  V,  f.  69  recto. 

2.  O.   Leroy,  Etudes  sur  les  Mystères,   Paris,  1837,  p.    152.  Cf.   V,  f.  69 
recto. 

3.  A.  Kneisel,  Das  Mystère  «  La  passion  de  Jesu  Crist  en  rime  franclioise  », 
Inaug.  Dissertation,  Greifswald,  1906,  p.  2. 

4.  Romani.i,  XXII  (1893),  p.  532. 


574  N.    DUPIRE 

Mystère  et  l'œuvre  de  Jean  Molinet,  l'une  des  plus  frappantes 
est  l'emploi  des  diminutifs  qui  permet  des  accumulations  de 
rimes.  Les  exemples  que  l'on  pourrait  citer  sont  assez  nom- 
breux : 


Les  belles  fleurettes, 
Aux  pastoureaux  prestes 
Avec  les  propettes 
Fœulles  de  caurettes 
S'envollent  au  vent  ; 
Pommes  et  poirettes, 
Jadis  fort  tenrettes, 
Nous  sont  trop  durettes  ; 
Amours,  amourettes 
Deviennent  souvent  ' 


Icy  ne  sont  que  rachincttes, 
Herbelettes, 
Espinettes, 
Des  fœullettes. 
Lieux  destruictz  ; 
Soubz  branchettes, 
Entelettes, 
Pommelettes 
Et  poirettes 
Sont  les  fruictz  =. 


On  lit  de  même  dans  le  Mislère  de  Saint  Quentin  une  amu- 
sante tirade  de  mots  en  -aille  dont  la  plus  grande  partie  se 
retrouve  dans  la  Passion  en  rime  franchoise  '. 

D'autre  part  on  rencontre  dans  notre  Mystère  beaucoup  de 
formes  dialectales  encore  vivantes  dans  la  région  de  Valen- 
ciennes.  Il  suffira  d'en  citer  quelques-unes  des  plus  typiques  : 

EsauETTE  :  Heu  quelle  froidure 

Es  ce  cy,  il  me  convient  prendre 
Mon  couteau  pour  taillier  et  fendre 
Des  esquettes  de  ce  bois  cy  +. 

Godefroy  traduit  ce  mot  par  «  éclat  de  bois  »  et  n'en  donne 
qu'un  exemple  :  «  Une  esquette,  1506,  Valenciennes,  ap,  La 
Fons,  gloss.  ms.,  Bibl.  Amiens.  » 

Vesrail  :  Cloez  noz  huichz  a  bons  vesraux  ">. 

Il  n'y  a  aucun  exemple  de  ce  dérivé  en  -ail  dans  Godefroy 


1.  Tournai,  ms.  105  (=  T  ),  f.   14  recto.  L'importance  de  ce  manuscrit 
de  Molinet  sera  établie  dans  une  notice  qui  lui  sera  consacrée  ultérieurement. 

2.  F,  {.  69  recto. 

5.  Mistère  de  Saint  Quentin,  édition  H.  Châtelain,   Saint-Quentin,  1909, 
V.  4271  (=M.S.  Q.). 

4.  V,  f.  78  recto. 

5.  V,  f.  305  verso.  Cf.  Archives  de  Valenciennes,  série  C,  n"  3,  f.  8  verso: 
«  Encore  ayans  pour  destakier  et  refaire  le  verail  de  la  porte  de  la  Pissote.  » 


LE  MYSTÈRE  DE  LA  PASSION  DE    VALENCIENNES  575 

et  Meyer-Lùbke,  Roiii.Elyni.  Wôrtcrh.,  9260,  mentionne  seule- 
ment l'ancien  picard  vciril. 

Gayollé  :  Comment  est  son  dos  gayollé  '. 

Il  s'agit  de  Jésus  qui  vient  d'être  roué  de  coups.  Ce  terme 
n'est  pas  dans  GodetVoy  ;  Hécart  ^  lui  donne  le  sens  de  «  bariolé  », 
qu'il  a  encore  aujourd'hui. 

RACQ.UER  :  Au  visage  luy  fault  racquier  '. 

Meyer-Lûbke  ,  Rom.  Etym.  Wôrterb,  7017,  cite  l'ancien  fran- 
çais rachier  et  le  picard  raké  signifiant  «  cracher  ». 

Quelques  formes  terminées  en  -ieu  méritent  une  mention 
particulière.  Dans  son  étude  sur  le  dialecte  à'Aiicassin  et  Nico- 
lette,  H.  Suchier  déclare  qu'il  n'a  pas  réussi  à  délimiter  le 
domaine  de  -iu  et  celui  de  -ieu  d'après  les  documents  du  moyen 
âge.  11  ajoute  que  l'on  dit  aujourd'hui  à  Arras  et  à  Amiens  fin, 
diu,  vins,  à  Cambrai///,  vins,  mais  plus  au  nord,  à  Mons/^«A', 
vieux  ■^.  En  réalité  les  formes  fieiix,  vieux  sont  les  seules  que 
l'on  entende  dans  la  région  de  Valenciennes.  De  plus,  il  faut 
remarquer  que  l'on  relève  dans  notre  Mystère  les  mots  soustieu, 
enfantieu,  jntentieu,  ostien  \  qui  sont  également  dans  \e  Mistère 
de  Saint  Quentin. 

Mais  cela  prouverait  seulement  que  l'auteur  de  la  Passion  en 
rime  franchoise  a  employé  les  mêmes  formes  dialectales  que 
Jean  Molinet  et  que,  comme  lui,  il  a  eu  une  prédilection  mar- 
quée pour   les  diminutifs. 

Voici  qui  pourra  paraître  plus  probant.  Tout  d'abord  cer- 
taines expressions  rares  ou  curieuses  se  trouvent  à  la  fois 
dans  notre  Mystère  et  dans  l'œuvre  de  Jean  Molinet  et  non 
ailleurs,  semble-t-il. 


1.  V,{.  311  recto. 

2.  Hécart,    Dictionnaire  rouchi-français,  Valenciennes,  1834. 

3.  F,  f.  313  verso. 

4.  Aucassin  et  Nicolette,  éd.  H.  Suchier,  8e édition,  Paderborn,  191 5,  p.  75. 

5.  F,  f.  12  recto,  132  verso,  137  recto. 


570  N,    DUPIRE 

CousTii.LF.s  LOMBARDES:    Et  dc  coustillcs  lombar-  De  coustcaux,  coustilles 

[des  '  [lombardes  ^ 

Ung    singe    C2.LI    BAR-    Se  dis  mes  borbotorions  Escoustez    comment     il 

[bette  :  [cacquette 

Plus    drus   qu'un    singe  Ce    samble    ung    singe 

[qui  barbette  5.  [qui  barbette  ■•. 

Il  en  est  de  même  pour  plusieurs  mots  employés  par  Jean 
Molinet  dans  un  sens  particulier  : 

SoLVENT   «  capable  »  :  Mais  le  solvent  Quele    grâce   te    rende- 

[ray  je  ? 

De  tous  aultres  se  nom-    Assez  ne  suis  solvent  ne 

[me  Eloy  5.  [sage  *. 

Godefroy  explique  solvent  par  «  solvable  »  ;  il  en  cite  quelques 
exemples  et  remarque  que  le  rouchi  l'emploie  dans  la  même 
acception. 

PiNART  :  terme  d'injure  :    Entre  six  loups  qui  sont    S'ils     nous     trouvoient 

[pinars  '.  [aussi  peureux 

Hz  nous  donneroient  ung 
[assault 
Les  pinardz  *. 

Selon  Godefroy,  ce  vocable  signifie  :  i°  membre  viril  ;  2" 
très  petite  pièce  de  monnaie  ;  3°  richard. 

Cavestre  «  coquin  »  :      Fault    il  que  si    paillars  Qu'on  soit  legier 

[cavestres 

Nous   rebutent   si  dure-  Je  percov  la  ce  faulx  ca- 

[ment  '  ?  [vestre'o. 


1.  M.  S.  Q.,  V.  1671. 

2.  V,  {.  269  verso. 

3.  M.  S.  Q.,  V.  1781. 

4.  V,  f.  332  verso. 

5.  M.  S.    Q.,  V.  22.J50. 

6.  V,  f.   166  recto, 

7.  M.  S.  O.,  V.  7538. 

8.  V,  f.  393  recto. 

9.  M.  S.  Q.,  V.  1561. 

10.  V,  f.  174  recto. 


LE    MYSTERE  DE  LA  PASSIOS'   DE    VALENCIENMES  577 

Dans  les  exemples  recueillis  par  Godefroy,  ce  mot  désigne 
toujours  un  licol. 

On  peut  enfin  énumérer  quelques  termes  qui  jusqu'à  présent, 
n'ont  été  signalés  que  dans  les  œuvres  de  Jean  Molinet  : 

Brongne  «  bouche  »        Et  que  j'arouseung  peu  Et    donne    leur    parm\- 

[me  brongne  [leur  brongne 

De  bonne  bière  qui  soit  Trois  ou  quattre  cop  de 

[freche  '.  [fouet  -. 

Grandgagnage  '  donne  à  brongne  le  sens  de  «  moue  »  et  Cor- 
blet  ^  celui  de  «  fluxion  ».  Dans  le  Mystère  de  la  Passion  d'Ar- 
noul  Greban  se  trouve  brongnée  <\m  est  expliqué  par  «  coup  '  », 
Il  s'agit  vraisemblablement  d'un  coup  sur  la  bouche,  sur  la 
figure, 

EscoRiE  «  fouet  «  :  Sus,   a   cop,    qu'on    ne    Jésus  entre  au  temple  ou 

[nous  convoyé    il  trceuve  des  changeurs 
D'ung  baston  ou  d'une    et  marchans    de  volille, 
[escorie  ^.    il  les  chasse   hors  d'une 
escorie  ?. 

Cette  forme  n'est  ni  dans  Godefi'oy,  ni  dans  Corblet,  ni  dans 
Grandgagnage,  mais  Hécart  l'explique  par  «  fouet  de  roulier  »  ^. 


1.  M.  S.  O.,  V.    15067.   H.  Châtelain  traduit,  au  glossaire  :  «  grosse  tu- 
nique ». 

2.  r,  f.  159  verso. 

3.  Grandgagnage,  Dictionnaire  étymologique  wallon. 

4.  Corblet,  Glossaire  du  patois  picard,  Paris,  185 1. 

5.  Mystère  de  la  Passion  d'Arnoul  Greban,  publié  par  G.  Paris  et  G'.  Ray- 
naud,  Paris,  1878,  v.   19840. 

6.  M.  S.  O.,  V.   12008;    H.  Châtelain  traduit  à  tort  ce  mot  par  «   écu- 
rie ». 

7.  F,  f.  258  recto,  indication  scénique. 

8.  Dans  la  Passion  d'Arras  on  trouve ^5co;/e;j employé  au  pluriel  pour  dési- 
gner des  «  lanières  de  cuir  »  : 

Et  pourveez  vous  d'escoriez 

Et  qu'elles  soient  aflfaities 

D'aguillons  d'acier  bien  tranchans. 
Le  Mystère  de  la  Passion,   ms.  697  de  la  Bibliothèque  d'Arras,  publié  par  J. 
M.  Richard,  Arras,  189T,  vers  14306. 

Romania,  XLVIII.  37 


578  N.    DUPIRE 

GuiSANDEUR  «  escroc  »  :    La  vêla  mise  a  contre-  Fins  fars,   larrons  mur- 
point  [driers,  pipeurs 
Ne   fault   que   ces    deux  Belistres,  morveux,  gui- 
guisandeurs  '•  [sandeurs  ^ 

Godefroy  ne  mentionne  que  guisandrie  «  escroquerie  »,  et  il 
n'en  cite  qu'un  exemple. 


II 

Plus  que  tout  autre  rhétoriqueur,  Jean  Molinet  a  su  voiler 
par  les  artifices  de  style  les  plus  imprévus  la  pauvreté  de  ses  con- 
ceptions. Or,  il  est  possible  de  retrouver  dans  notre  Mystère 
plusieurs  de  ces  ornements  que  les  contemporains  admiraient 
dans  ses  poésies.  En  l'honneur  de  la  Vierge  il  compose  une  pièce 
sur  VAve  Maria  :  chaque  strophe  commence  par  l'un  des  mots 
latins  de  la  salutation  angélique  et  l'on  trouve  comme  une 
ébauche  de  cet  hommage  singulier  dans  le  manuscrit  de  Valen- 
ciennes  '.  Il  y  a  mieux  :  dans  l'une  des  strophes,  Jean  Moli- 
net s'amuse  à  terminer  le  vers  par  des  termes  grammaticaux  et 
notre  Mystère  présente  la  même  bizarrerie  : 

Ventiis,  possesseur  génitif  Scavoir  debvcz   que  temps    est  5   de 

[affier 
Gouverné  de  fruict  substantif  Par  mariage  ou  vous  debvez  fier 

Receut  glorieuse  portée  ;  Quelque  bon  fils  sans  estre  négative  ; 

Quant  Dieu  le  père  impératif  Mariage  est  chose  supellative, 

Transmist  son  fils  verbe  passif  Car  ordonné  est  par  prérogative, 

En  vous,  sans  viril  conjunctif.  Pour  tous  humains  faire  fructifyer, 

Grant  joye  nous  fut  apportée  *.  Du  Dieu  vivant  de  force  infinitive 

En  paradis  terrestre  ou  l'optative 
Grâce   ordonna    pour  nous  letifyer  ''. 

D'autre   part,   Jean  Molinet  se    plaît  à   jouer  sur  les  noms 

1.  M.  S.  Q.,  V.  17815. 

2.  y,  f.  269  recto. 

3.  Sainte-Geneviève,  ms.  2734,  f.  12  recto,  et  F,  f.  71  verso. 

4.  Sainte-Geneviève,  ms.  2734,  f.  18  recto. 
S-  Ms  :  tant  et. 

6.   V,  folio  71  verso. 


LE    .VYSTHRK  DE  LA  FASSIO\'    DE    VALENCIENNES  579 

propres  :  beaucoup  de  ses  poésies  sont  signées  parce  qu'elles 
s'achèvent  par  une  plaisanterie  sur  le  «  molin  net  ».  Il  va  plus 
loin  encore  :  il  découvre  dans  un  nom  tous  les  mérites  de  celui 
ou  de  celle  qui  le  porte,  chaque  lettre  étant  la  lettre  initiale 
d'une  qualité.  On  en  voit  un  exemple  dans  le  Chappelet  des 
Dames  composé  pour  la  duchesse  Marie  de  Bourgogne  :  aux  cinq 
lettres  de  Marie  correspondent  cinq  fleurs  et  cinq  vertus  sur 
lesquelles  l'ingénieux  rhétoriqueur  s'étend  complaisamment. 
De  même,  l'auteur  de  notre  Mystère  ne  résiste  pas  au  plaisir 
de  donner  l'interprétation  du  nom  de  la  Vierge  : 

C'est  ung  nom  d'exultation, 

De  ce  certes  pas  ne  varye, 

Ce  nom  les  infernaulx  tarde  ; 

M,  signe  meJiatresse, 

A,  c'est  a  dire  advocatresse, 

Par  R,  la  réparatrice 

Et  Y  signe  l'imploratresse 

Et  par  A,  l'auxiliatrice  '. 

Il  est  encore  un  ornement  où  Jean  Molinet  déploie  toute  sa 
virtuosité  :  c'est  l'accumulation  des  mots  ayant  entre  eux  quel- 
que parenté  de  sens.  Ces  longues  énumérations  sont  aussi  inté- 
ressantes pour  l'histoire  des  mœurs  que  pour  l'étude  du  voca- 
bulaire. Le  procédé  n'était  pas  nouveau,  mais  notre  rhétori- 
queur l'exploite  jusqu'à  l'abus.  Qu'il  s'agisse  d'armes,  d'instru- 
ments de  musique,  de  fleurs  ou  de  chenapans  il  fait  défiler  tous 
les  termes  qu'il  connaît.  Or,  quelques-unes  de  ces  listes  carac- 
téristiques se  rencontrent  à  la  fois  dans  notre  Mystère  et  dans 
les  œuvres  de  Jean  Molinet  •:  comme  elles  présentent  un  grand 
nombre  de  mots  semblables  et  que  même  certains  d'entre  eux 
ne  se  retrouvent' pas  ailleurs,  il  est  bien  probable  qu'elles  sont 
dues  au  même  auteur.  C'est  le  cas,  en  particulier,  pour  un  cata- 
logue d'armes  qui  se  lit  dans  le  Siège  d'Amours,  dans  le  Mistére 
de  Saint  Quentin  et  dans  la  Passion  de  Valenciennes  ;  il  est  à 
remarquer  que  dans  ces  deux  dernières  œuvres  on  peut  relever 
deux  vers  à  peu  près  identiques  : 


I.    V,  f.  54  recto. 


58o 

Ordonnes     nos      avant 

[gardes 

Sus  vos  chevaux  mettes 

[bardes, 

Tirés  canons  et  bombar- 

[des, 

Bregiers,      soufflars      et 

[soufflardes, 

VVeuglaires  et  serpenti- 

[nes  ; 

Emploies  archiers  et  gar- 

[des, 

Mortiers,  cas,  grues, 

[taillardes 

Crennequins,   coustilles, 

[dardes, 

Pertusiennes,  gaillardes, 

Hallebardes,    cœullevri- 

[nes, 

Trompes,  cors,  clarons, 

[busines, 

Archigayes      sarrasines, 

Badelaires,    javelines, 

Caudetreppes,    gouges 

[fines, 

Guisarmes  luisans    que 

[glaces, 

BricoUcs,  fondes,  machi- 

[nes, 

Dollequins  agusque  pui- 

[gnes, 

Mantelines,  gaillardines, 

Bringandines,     cappelli- 

[nes, 

Cui  radies,     liaches     et 

mâches  ^ 


N.    DUPIRE     . 

Armer  se  fault  d'escu- 
[çons, 

De  Jacques,  de  haubrc- 
[gons, 

De  fondejles,  de  plançons, 

De    cuiraches,     de   jup- 

[pons, 

D'ars,    de     flèches,    de 

boujons, 

De   hraqttetnars,  de  pou- 

\chons, 

De  picqz,   de   becqz   de 

[fauquons, 

De  paffus  et  de  lancettes, 

De  hachettes, 

De  houlettes, 

De  huvettes  ;, 

De  jacquettes, 
De  daguettes 
A  coublettes 

Et  de  coustilles  lombar- 

[des, 

De  veugleres,   de  bom- 

[bardes, 

Deribaudequins,  de  bar- 

[des, 

D'arcigayes,    de  taillar- 

[des. 

De  mortiers,  de  baston- 

[nades, 

De    crennequins,    d'es- 

[pringades  ; 


Malcourant 

Demain    me  voirez   ra- 

[trotter 

Avœcque  belle  compai- 

[gnie. 

Garnis  de  belle  artillerie, 

De    boni    fondejles  %    de 

[planchotts, 

De  grant  hracquemarl,  de 

[pouchons, 

D'arbalestres,    de   jave- 

[lines 

De   cuiraches    de   brin- 

[gandines 

De    picques,     faulcons, 

[de  hachettes, 

D'espieulx,  bougeons, 

[lances,  daguettes, 

De  cousteaux,  coustilles 

[lombardes, 

D'archigaves  et  de  tail- 

[lardes  ; 

Brief,  s'ilz  ne  sont  bien 

[acoustrez 

Jamais    ne    veulx    que 

[vous  me  crez  ■♦. 


1 .  Ms.  :  fondelez. 

2.  T,  folio  30  recto. 

3.  H.  Châtelain  a  lu  huuelles  ;  cf.  Remania,  III,  113. 

4.  V,  f.  269  verso. 


LE    MYSTÈRE  DE  LA  PASSIOM   DE   VALENCIENNES  581 

Courtaux,    coullars,   es- 
turguades, 
Cas     et    grues  '   seront 
[dignes  ; 
Gaillardines, 
Bringandines, 
Crapaudines, 

Culevrines, 
Serpentines, 
Gouges  fines, 
Abalestres  et  espees 
A    deux    mains    seront 
[happées 
Sans  espargnier  gorgue- 
[ton  =. 

III 

Les  différents  mystères  de  la  Passion  se  ressemblent  beau- 
coup :  les  personnages  principaux  restent  forcément  à  peu  près 
les  mêmes  et  tiennent  presque  toujours  le  même  langage.  L'ori- 
ginalité de  chaque  auteur  se  montre  dans  les  scènes  épiso- 
diques,  dans  les  «  diableries  »,  dans  les  paroles  truculentes  des 
«  tyrans  >,  dans  les  extravagances  des  «  demoniacles  »  ou  c  pos- 
sessés  ».  Elle  apparaît  aussi  et  surtout  dans  la  versification.  A 
ce  dernier  point  de  vue,  il  existe  entre  les  poésies  de  Jean 
Molinet  et  notre  Mystère  des  analogies  si  frappantes  qu'on  ne 
peut  croire  à  une  ressemblance  fortuite.  Il  suffira  de  noter  les 
procédés  les  plus  usuels. 

Dans  son  Art  de  Rhétorique,  Jean  Molinet  recommande  les 
«  plaisans  équivoques  »  et  les  «  leonismes  ».  Il  est  très  friand 
de  rimes  riches  et  le  calembour  lui  est  familier  : 

Je  cuiday  sansmenchon-  Puisqu'il  faut  que  mort  anne 

[nette  [desmarye  Gracieuse   Marionnette, 

Que  deussies  estre  non-  Marie  qui  bon  marya  Adieu  vous  dis. 
[nette  marie 

Et  demourer    virginette  Prions  a  la  vierge  Marie  Adieu,   rna  mère. 

1 .  Mss  :  et  cagrues.  Ct'.  Jean  Molinet  :  Oironiqiies ,  Buchon  I,  p.  48  : 
«  Ainsi  ne  la  grue  ne  le  chat  qui  furent  faits  par  grans  et  sumptueux  despens, 
ne  portent  quelque  grief  aux  adversaires.  » 

2.  \L  S.  Q.,  V.   1657. 


^82  >^'-    DUPIRE 

A  Denain  ou  a  Macourt  :  Que  a  son  enfant  la  re- 

[marie, 

Mais  sans  longue  orison-  Car  oncques  ne  se  maria; 

[nette 

A  dieu  n"a  Marionnette  Se  disons  Ave  Maria  ; 

Vous   aves    mary    bon-  Pour  la  belle  Marionnette 

[neste 

De  l'estocq  de  Rancbi-  Dieu     sera     bon    mary 
[court  -.  [honneste  =. 


JOACHIN 

Soyez    toujours     Marie 

[honneste, 

Graoyeuse  Marionnette. 

MARIE 

Toujours  scray  Marion- 

[nette, 

Mon    père,     obstant  la 

[tache  amere  '. 


S'agit-il  d'employer  à  la  rime  le  même  mot  sous  les  formes 
les  plus  inattendues,  on  constate  la  même  concordance.  Il  y  a 
quelques  essais  du  même  procédé,  il  est  vrai,  dans  la  Passion  de 
Jean  Michel,  mais  ils  sont  encore  rares  et  bien  timides  '^  ;  Jean 
Molinet,  lui,  en  use  très  largement  : 


Fleur  de    beauté,  des  auhrcs  l'outre- 

[passe 
Soutillement  compassée  au  compas 
Du  compasseur  qui  tout  poise  et  com- 

[passe, 
Q.uant.tu  marchois  sur  la  terre  qu'on 

[passe, 
Souvent    sieuvant    ton  enfant   pas  a 

[pas; 
Mais  quand  ce  vint  a  son  dolent  tres- 

[pas, 
Ne  scay  comment  ce  jour  peusis  pas- 

[ser 
Sans  rendre  l'ame,  oultrer  et  trespas- 

[ser; 
Tu  te  moustras,  en  ce  très  dur  pas- 

[sage, 
Car  tu  passas  ferme,  sans  despasser 
Patiament  ce  périlleux  passage  5. 


Ainsy  dont,  par  mort  trespasser, 
Il  nous  fist  des  cieulx  le  passage. 
Mais  par  baptesme  fault  passer  ; 
Se  tiens,  qui  passe  ce  pas,  sage. 
Pensons  y,  ains  que  se  passe  âge. 
Car  celuy  qui  n"y  passera, 
Si  difficile  le  pas  scay  je. 
Que  ja  ne  le  trespassera  ^. 


1.  T,  f.  3  17  recto. 

2.  Bibl.Nat.,  fonds  français  24038,  f.  12  recto. 

3.  F,  f.  60  verso. 

4.  Passion  de  Jean  Michel,  édition  de  i486,  f.  156  verso  a,    187  verso  b. 
207  recto  a. 

5.  r,  f.  218  verso. 

6.  V,  f.  444  verso. 


LE    MYSTÈRE  DF  LA  PASSIOX    DE    VALENCIENNES  583 

Tantôt  la  rime  est  reprise  au  cours  du  vers  suivant,  à  la  qua- 
trième syllabe  dans  les  décasyllabes  :  c'est  la  rime  ^  batelée  » 
ou  intérieure.  Jean  Molinet  en  fait  abus  dans  ses  poésies  et 
notre  Mystère  en  présente  d'assez  nombreux  échantillons  : 

HEKODE 

Il  est  quassé,  debrisict,  dcsbauchict         Je  n'en  puis  plus,  j'ay  un  trop  grant 

[dangier. 
Et  trebuchiet  en  dure  oppression,  Tost,  sans  targier,  venez  deablesdamp- 

[nez  ! 
Car  on  lu)^  a  son  vivre  retrenchiet  Mort  cruelle,  faut  ma  vye  abregier 

Et  retrachiet,  recopet,  repinchiet  Pour  me  plongier  et  toujours  me  lo- 

[gier 
Et  restrinchiet  a  demy  portion,  Au  grand  dangier  de  tous  infortunez; 

Par  fraction,  il  a  pour  pension  Venez,  sonnez,  tous  dervez  estonnez, 

Grand  passion  et  dœul  en  lieu  de  joye;    Prendez,  tonnez  ^  subit  ruez  me  jus, 
De    bourse  wide   il  n'est    cœur    qui    Car  a  mal  faire  ont  estetous  mes  jus  ;. 
[s'esjoye  '. 

Tantôt  enfin  la  rime  est  redoublée  à  la  fin  du  vers  :  c'est  un 
effet  de  «  rhétorique  à. double  queue  ».  Ici  encore  la  ressem- 
blance est  frappante  :  elle  porte  même  sur  des  mots  souvent 
identiques  : 

Toute  gentillesse  lesse.    Que  feray  je  de  ma  lai-  Que  craint  on  tant  vices 

[dure  dure  ?  [inhumains  mains. 

Toute  ma  richesse  cesse,    M'ardure  dure  et  ma  foi-  Ou  que  trop  soit  la  vile 

[blesse  blesse  ;  [ordure  dure  ? 

De    quoy  trop    l'ardure    Mon    corps    s'encline  a  Le  soleil  luit  dont  sont 

[dure             [corrompure  pure,  les  estains  tains  ; 

Pour    ce    que    noblesse    Mercure  cure  et  n'y  pro-  Par   sa    lueur  qui  nous 

[blesse  ;                           [cure  cure.  [procure  cure. 

Dieu,  ma  vraie  adresse,    Morsure    sure    a    moy  Le  campion    qui  moult 

[dresse            [l'adresche  dresche,  [endure  dure. 

Mon  cuer,  hors  d'ardure    Richesse    cesse    et  trop  II  est  petit,  mais  fils  ad- 

[dure.           [m'oppresse  presse  ;  [mirable  able  ; 


1 .  T,{.  67  verso. 

2.  Ms.  :  tonnez,  prendez. 
5.   r,  f.    iio  verso. 


584  N.    DUPIRE 

La  pute  vermine  mine,    Leesse  laisse  en  la  pre-    Car  par  son  faict  vaincra 

Tant    que    ta    loy  fine  [sente  sente,  [morsure  sure, 

[fine,    Car  mort  me    mort,   la    Pour  gendre    humain 

S'entreprendray      l'obs-        [très    pulente  lente  '.    mettre  en  notable  table  >. 

[cure  cure  ; 

Dont    pour    médecine, 

[signe 

Mon  corps  de  ton  signe, 

[sy  ne 

Me    laisse    en   morsure 

[sure  '. 

De  l'ensemble  de  ces  rapprochements  on  peut  conclure  que  le 
manuscrit  560  de  Valenciennes  contient  un  Mystère  de  la  Pas- 
sion qui  a  été  remanié  par  Jean  Molinet.  Il  resterait  à  fixer  la 
date  approximative  de  ce  remaniement.  Emile  Picot  faisait 
remonter  notre  Mystère  à  la  fin  du  xV  siècle  '^.  Il  est  certain 
qu'il  n'a  pu  être  composé  qu'après  i486,  puisque  Jean  Molinet 
s'inspire  très  largement  de  la  Passion  de  Jean  Michel  :  de  la 
onzième  à  la  quinzième  journée,  abstraction  faite  de  la  septième, 
les  emprunts  à  Jean  Michel  sont  fort  nombreux.  D'autre  part, 
c'est  en  1507  que  mourut  notre  rhétoriqueur. 

Ce  sont  là  les  dates  extrêmes  que  l'on  peut  délimiter.  Nous 
aurions  voulu  apporter  plus  de  précision.  L'Art  de  Rhétorique, 
qui  fut  composé  avant  1492,  aurait  pu  fournir  un  point  de 
repère  :  parmi  les  exemples  que  cite  Jean  Molinet,  il  en  est  un 
certain  nombre  qui  ne  sont  pas  encore  identifiés;  nous  espérions 
retrouver  l'un  d'eux  dans  les  morceaux  lyriques  de  notre  Mys- 
tère, mais  nos  recherches  ont  été  infructueuses. 

Noël  DupiRE. 


1.  M.  S.  Q.,  V.  4808  et  4822. 

2.  T,  f.  56  recto. 

3.  F,  f.  80  recto. 

4.  Mistere  du  Fiel  Testament  (Paris,  1878),  tome  I,  p.  lxxvii. 


MÉLANGES 


ONGIER 


Dans  un  des  précédents  fascicules  de  la  Roniaiiia  (XLVII, 
p.  233),  M.  Paul  Marchot  s'est  occupé  de  l'anc.  fr.  ongier,  dont 
il  a  cherché  à  préciser  le  sens  et  à  découvrir  l'ètymologie. 
Ayant  eu,  moi  aussi,  à  déterminer  la  signification  de  ce  mot 
pour  le  lexique  de  mon  édition  du  Roman  de  la  Rose,  et  me 
trouvant  en  désaccord  sur  ce  point  avec  M.  Marchot,  je  crois 
utile  d'expliquer  ma  manière  de  voir. 

M.  Marchot  commence  par  supposer  une  forme  latine  qui 
doit  donner  phonétiquement  le  mot  français  en  question,  puis 
attribue  à  celui-ci  une  signification  dérivée  de  celle  du  mot 
latin  et  s'efforce  ensuite  d'établir  que  tel  est  bien  le  sens  des 
différents  exemples  connus  du  verbe  ongier. 

Le  procédé  inverse,  qui  fixerait  d'abord  le  sens  du  mot  avant 
d'en  chercher  l'ètymologie,  serait  plus  conforme  à  la  logique, 
mais  peut-être  faut-il  voir,  dans  le  plan  indiqué  par  l'auteur,  un 
mode  d'exposition  plutôt  qu'une  méthode  de  recherche.  On 
s'apercevra  cependant  que  son  système  ne  va  pas  sans  incon- 
vénient. 

«  Si  »,  dit  M.  Marchot,  «  l'on  suppose  [au  lat.  un  gère]  un 
fréquentatif  en  -icare,  un  *ungicare,  avec  la  signification  de: 
«  pratiquer  des  onctions,  des  frictions,  des  frottements,  des  attou- 
chements, un  contact  »,  on  obtient  une  explication  tout  cà  fait 
satisfaisante,  et  pour  la  lettre  et  pour  le  sens,  de  l'a.  fr.  ongier, 
dont  l'origine  est  restée  obscure  et  dont  le  sens  primitif  et  fon- 
damental peut  être  ramené  à  «  avoir  un  contact  avec  quelqu'un 
ou  quelque  chose  •>. 

A  propos  de  cette  phrase  encore  je  me  permettrai  une  obser- 


586  MÉLANGES 

vation  :  «  le  sens  primitif  »  de  ungere  ou  de  son  fréquentatif 
*ungicare,  et  par  conséquent  de  leur  représentant  supposé 
ongier,  ne  peut  être  que  «  oindre  »,  et  la  signiiîcation  «  avoir 
un  contact  avec  »  n'est  que  dérivée.  Entre  le  point  de  départ 
«  oindre  »  et  le  point  d'aboutissement  «  avoir  un  contact 
avec  ))^  on  peut  admettre  des  étapes  intermédiaires  «  pratiquer 
des  frictions,  pratiquer  des  frottements,  pratiquer  des  attouche- 
ments »,  qui  ne  présentent  déjà  plus  que  des  sens  dérivés.  Si 
donc  tous  les  exemples  connus  de  ongier  signifient  «  avoir 
contact  avec  »,  si  aucun  n'a  été  conservé  avec  le  sens  primitif, 
ni  avec  l'un  des  sens  intermédiaires,  pour  quelles  raisons  doit- 
on  admettre  qu'ils  ont  existé  ? 

M.  Marchot  continue  :  «  Il  n'y  a  en  tout  que  cinq  textes  dans 
l'ancienne  littérature  française  qui  connaissent  le  mot  ongier, 
lequel  a  disparu  au  cours  du  xiV  siècle  et  ne  paraît  avoir  été 
retrouvé  jusqu'ici  dans  aucun  patois  ;  ces  textes  sont,  par  ordre 
chronologique,  Cligés,  Ivain,  le  Régime  du  corps  d'Aldebrandin, 
le  Roman  de  la  Rose  (partie  de  J.  de  Meun)  et  Renart  le  Contre- 
jait.  » 

Godefroy  n'adonné  en  effet  à'on^ier  que  des  exemplesemprun- 
tés  à  Chrétien  de  Troyes,  au  Régime  du  corps,  au  Roman  de  la 
Rose  et  à  Renart  le  Contrefait,  mais  cela  ne  prouve  pas  qu'il  n'en 
existe  pas  d'autres,  ni  même  qu'on  n'en  connaît  pas  d'autres. 
Si  du  dictionnaire  de  Godefroy  on  se  reporte  au  vocabulaire  de 
Chrétien  de  Troyes  publié  par  W.  Foerster,  on  y  trouve  un 
exemple  de  Cligés  et  un  à' Ivain,  justement  traduits  par  «  fré- 
quenter »  ;  si,  pour  le  Régime  du  corps,  on  consulte  le  lexique 
de  l'édition  Landouzy  et  Pépin,  c'est  4  exemples  de  ongier 
qu'on  y  récolte  avec  la  signification  précise  et  restreinte  de 
«  fréquenter  sexuellement  »  (une  femme)  '.  Le  seul  exemple  de 
Renart  le  Contrefait  donné  par  Godefroy  provient  des  extraits 
de  ce  poème  publiés  par  Tarbé  dans  les  Poètes  de  Champagne 
antérieurs  au  siècle  de  François  I".  C'est  uniquement  dans  cette 
publication  que  M.  Marchot  a  fait  sa  vérification  ;  il  le 
regrettera,  car  s'il  avait  consulté  l'édition  de  Renart  le  Co)itrefait 


I.  Cette  expression  est  particulière  au  ms.  A  ;  les  autres  mss.  utilisés  par 
les  éditeurs  donnent  :  B  gésir  a  femme,  C  user  la  femme,  D  hanter  femme. 


ONGIF.R  rO- 

de  Gaston  Raynaud  et  Henri  Lemaitrc,  il  aurait  pu  y  relever 
d'autres  exemples  d'ongier,  et  même  à'ouchiei  '. 
Voici  le  passage  que  M.  Marchot  a  connu  : 

Deus  jours  trestoz  anticrs  ou  trois 

Demouroit  beste  par  le  bois  ; 

Avec  autres  bestes  onjoit 

Et  char  de  beste  crue  manjoit  (II,  p.  235  a). 

Il  constate  que  si  le  verbe  est  ici  intransitif,  tandis  que  dans 
les  exemples  précédents  il  est  transitif,  il  n'en  présente  pas 
moins  toujours  le  sens  original  de  «  avoir  contact  avec,  être 
en  rapport  avec  ». 

iM.  Marchot  a  cité  un  autre  passage  de  Renaît  le  Contrefait  où 
figure  le  même  verbe  ongier,  mais  il  ne  l'y  a  pas  reconnu  : 

De  bief  et  de  noiz  garnie  vere  ; 

Bien  fu  garnie  sa  clotiere. 

Po  vouloit  autre  gent  ongier, 

Rondemant  vivoit  sanz  dongier  (II,  p.  239  b). 

Tarbé  a  imprimé  eiigier,  Godefroy  a  reproduit  la  lecture  de 
Tarbé  ;  M.  Marchot  aussi,  et  c'est  dans  un  article  sur  engier 
qu'il  a  utilisé  cette  citation  ;  il  y  traduit  m^zVr  par  «  accroître  » 
et  commente  ainsi  sa  traduction  :  «  Il  s'agit  d'une  souris  qui 
vit  solitaire  dans  un  bois,  abondamment  pourvue  ;  l'auteur 
nous  dit  assez  naturellement  :  elle  se  souciait  peu  d'accroître 
les  autres  (par  des  largesses).  »  Je  crois  que  l'auteur  aurait  dit 
plus  naturellement  qu'elle  ne  fréquentait  personne  :  il  n'im- 
porte pas  en  effet  que  la  souris  soit  égoïste  ou  avare,  mais  il 
faut  qu'elle  ne  soit  pas  mondaine,  et  c'est  pourquoi 

Po  vouloit  autre  gent  ongier, 
car  telle   est  bien  la  leçon   du  ms.,  celle  du  moins  qu'ont  lue 

I.  [Nqus  devons  signaler  que  M.  Marchot  avait  adressé  à  la  Remania,  un 
peu  avant  que  nous  parvint  l'article  de  M.  E.  Langlois,  une  note  sur  «  quatre 
nouveaux  exemples  d'ongier  »  où  étaient  examinés  quatre  des  passages  du 
m.  A  de  Renart  le  Contrefait  relevés  par  M.  Langlois.  Nous  donnerons  ci- 
dessous  en  note  et  entre  crochets  l'essentiel  des  observations  de  M.  Marchot 
sur  ces  quatre  exemples.  —  Réd.] 


588  MÉLANGES 

les  éditeurs  G.  Raynaud  et  H.  Lemaître  '  ;  et  c'est  pourquoi 
encore  l'auteur,  dont  la  prolixité  s'accommode  volontiers  de  la 
répétition,  insiste  et  ajoute  : 

Trop  grant  société  ne  quist, 

Tout  rondemant  sa  vie  aquist  (Ibid.). 

Voici  d'autres  exemples  de  ongicr  que  M.  Marchot  n'a  pas 
connus,  et  qui  proviennent  tous,  comme  les  deux  précédents, 
des  extraits  qui  ont  été  publiés  de  la  version  A  de  Renart  Je  Contre- 
fait ;  les  quatre  premiers  sont  empruntés  à  l'édition  G.  Raynaud 
et  H .  Lemaître,  la  dernière  aux  Poètes  de  Champagne  antérieurs 
au  siècle  de  François  I"  de  P.  Tarbé.  Ces  exemples  n'ont  pas 
été  recueillis  en  vue  de  la  présente  note  ni  d'aucune  autre 
publication,  et  je  n'ai  pas  la  prétention  que  la  liste  en  soit 
complète  ^  D'ailleurs  environ  9.500  vers  seulement,  10.000  au 
plus,  sur  32.000  que  compte  la  version  A,  ont  été  publiés. 

1  Lors  s'an  part  sanz  panre  congié  ; 
Par  mi  un  santeret  ongié 

S'an  est  ou  bois  antrez  de  plain  (I,  p.  307  a). 

2  Li  valiez  son  père  onja 

Tant  que  la  mort  l'an  dcsanja  (1,  p.  308  b). 

3  Quant  je  prain  guerre  et  ataïne, 
Voire  certes  mortelz  haine 

Vers  ceulz  qui  vers  vous  ont  ougié. 

Qui  autel  droit  y  ont  cou  gié  (I,  p.  510  b). 


1.  Robert  (Fables  inédites...  I,  49)  a  imprimé,  lui  aussi,  dengier,  mais 
mon  ami  L.  Auvray,  que  j'ai  prié  de  vérifier  ces  lectures,  me  fait  savoir  que 
le  ms.  porte  ongier,  qu'on  pourrait  lire  aussi  ongier.  Cette  perte  d'un  exemple 
d'engier  sera  facilement  et  avantageusement  compensée  par  d'autres  exemples 
tirés  du  même  poème  :  on  en  trouvera  v.  27164,  29990,  I  307  a  ;  on  y  trou- 
vera même  desengier  (que  j'ai  reproduit  ci-dessous,  exemple  2) .  [w  Avec  la 
leçon  ongier,  on  a  aussi  un  sens  tout  à  fait  satisfaisant  peut-être  même  plus 
satisfaisant  qu'avec  angier  :  «  avoir  un  contact,  un  rapport  avec  ».  Toutefois 
une  faute  aussi  manifeste  que  cloliere  pour  closiere  dans  le  vers  précédent  est 
de  nature  à  jeter  quelque  suspicion  sur  le  texte  de  ongier.  »  —  P.  Marcliot.} 

2.  Au  lexique  de  l'édition  Raynaud  et  Lemaître,  engier,  ongier,  et  onchier 
sont  réunis  en  un  même  article,  et  très  peu  d'exemples  y  figurent. 


ONGIER  589 

Et  dist  :  j'ai  malades  esté 
Trestout  le  lonc  de  cest  esté, 
S'ai  pris  a  mun  mestre  congié 
Chiés  cui  j'ai  tout  niun  tans  ongiè  ; 
Or  sui  jusquescilec  venus  (I,  p.  513  b). 

5  Bien  gueaigner  sa  vie  savoit, 

Et  plusors  preudommes  owyj  '. 

Par  trois  soirs  ensugnans  [/.  en  sugnans]  sonja 

Q.u'a  son  noyer  l'en  le  pendoit  (Tarbé,  p.  127). 

Le  premier  de  ces  exemples  peut  être  traduit  par  «  fréquenté  »^, 
le  second  par  «  accompagna  »  (le  père  avait  demandé  à  son 
fils  de  s'associer  à  lui  dans  son  commerce  et  de  l'accompagner 
dans  ses  voyages  :  le  fils  accompagna  son  père  jusqu'à  ce  que 
la  mort  les  sépara),  le  troisième  par  «  fréquenté  »  (il  s'agit  d'un 
jaloux  qui  cherche  querelle  à  tous  ceux  qui  s'approchent  de  sa 
dame)  ',  le  quatrième  par  «  passer  »  son  temps,  le  cinquième 
par:  fréquenta. 

L'auteur  des  vers  dont  sont  extraits  ces  exemples  emploie  la 
forme  venchier  de  préférence  à  la  forme  vengier  :  si  ongier  vient 
d'un  type  latin  en  -icare,  on  peut  donc  s'attendre  À  trouver 
onchier  concurremment  avec  ongier;  je  ne  l'ai  rencontré  qu'une 
fois^  et  je  ne  crois  pas  qu'il  s'agisse  du  même  verbe.  Thiebert 
le  chat  est  épuisé  de  frayeur  et  de  fatigue   : 

Adanz  {lUi  dentés^  s'est  a  terre  couchiez, 

Par  un  petit  que  n'est  onchiei, 

Son  credo  dit,  sa  courpe  bat, 

Touz  li  corz  de  paour  li  bat  (II,  247  b). 

Je  ne  vois  pas  quelle  relation  de  sens  cet  oncbiei  pourrait 
avoir  avec  ongier  ;  il  semble  signifier  «  suffoqué  »  et  je  l'appa- 

1.  La  leçon  de  la  version  B  pour  ce  vers  et  le  suivant  est  : 

Et  maint  bon  preudomme  l'ama. 

Par  trois  nuitz  ung  songe  songa  (v.  38775-76). 

2.  [«  La  traduction  exacte  me  parait  être  :  «  Par  un  sentier  usage,  il 
(Renaud)  est  sans  peine  entré  sous  bois  ».  —  P.  Marchot.  ] 

3.  [  «  Je  rendrai  ce  passage  comme  suit  :  «  Ainsi  bien  fous  sont  ces  pro- 
jets que  pour  vous,  dame,  j'ai  poursuivis,  quand  je  déclarai  guerre  et  que- 
relle, voire  haine  mortelle,  à  ceux  qui  chez  vous  onl  eu  des  relations  ».  — 
P.  Marchot.] 


590  MELANGES 

l'enterais  plutôt,  au  verbe  bien  connu  aoiichier,  «  suffoquer  '  ». 
J'arrive  maintenant  à  l'exemple  du  Roman  de  la  Rose,  qui  est 
essentiellement,  sinon  l'objet,  tout  au  moins  la  cause  de  cette 
note  : 

Car  ja  seit  ce  que  nus  ne  puisse 

Par  medicine  que  l'en  truisse, 

Ne  pour  riens  don  l'en  sache  ongier, 

La  vie  du  cors  alongier, 

Si  sai  je  bien  que  de  legier 

La  se  puet  chascuns  abregier  (v.  16985-90). 

Méon  a  traduit  ongier  par  «  oindre  »,  sans  justifier  son  inter- 
prétation, et  peut-être  sans  se  douter  qu'elle  avait  besoin  d'être 
justifiée.  Francisque  Michel  a  suivi  Méon.  M.  Jeanroy,  induit 
en  erreur  pour  l'assimilation  d'engier  à  ongier,  attribue  à  celui-ci 
le  sens  de  «  remplir  »,  et  lui"  donne  pour  origine  *undicare 
(Roi)iania,  XXXIII,  p.  604),  mais  le  verbe  remplir  n'a  rien  à 
voir  ici  ^.  M.  Marchot  admet  que  la  traduction  -(^  oindre  »  de 
Michel  «  est  à  la  rigueur  raisonnable.  Mais  »,  ajoute-t-il,  «  il  faut 
considérer  que  la  préférence  d'interprétation  doit  revenir,  la 
chose  étant  possible,  au  sens  possédé  par  ongier  dans  tous  les 
autres  textes  indistinctement  de  l'ancien  français  ;  l'unité  de 
sens  doit  être  maintenue,  au  cas  où  elle  permet  d'arriver  à  une 
interprétation  naturelle  et  satisfaisante.  Or,  le  sens  «  avoir 
contact  avec  »  peut  donner  une  version  tout  à  fâh  satisfaisante, 
et  voici  ma  traduction  :  «  Car,  bien  que  personne  ne  puisse, 
par  drogue  que  l'on  invente,  ou  par  «  talismans  »  que  l'on 
arrive  à  avoir  en  contact,  prolonger  sa  vie,  je  sais  cependant  bien 
qu'aisément  chacun   peut  raccourcir  la  sienne.   »  L'auteur  fait 


1 .  Le  ms.  a  bien  onchie^  (vérification  de  L.  Auvray),  mais  la  rime  semble 
demander  ouchier.  {  «  11  s'agit  de  Tibert  qui  se  croit  poursuivi  par  quatre 
lévriers  :  «  tout  à  plat,  il  s'est  couché  par  terre, il  se  faut  de  peu  qu'il  ne  soit 
en  contact,  aux  prises.  »  —  P.  Marchot.  \ 

2.  M.  Jeanroy  n'est  pas  entièrement  satisfait  de  son  explication  de 
l'exemple  du  Rotnan  de  la  Rose  ;  il  termine  en  effet  sa  note  par  cette  sage 
réserve  :  «  Peut-être  aussi,  car  je  n'ose  pas  être  absolument  affirmatif,  avons- 
nous  affaire  à  deux  homonymes,  l'un  identique  à  aengier,  l'autre  d'origine 
inconnue.  « 


ONCIER  5  9 1 

vraisemblablement  allusion   ici  à  la  vertu  fallacieuse   de  cer- 
taines pierres  précieuses  de  pouvoir  prolonger  la  vie.  » 

Remarquons  d'abord  que  la  construction  syntaxique  du  vers 
de  Jean  de  Meun  où  se  trouve  ongier  n'est  pas  assurée.  Méon 
donne  :  «  Ne  pour  riens  dont  l'en  sache  ongier  ».  C'est  la  leçon 
qu'a  reproduite  Godefroy,  et  qui  lui  a  permis  de  traduire  ongier 
par  «  s'aviser  ».  Michel,  qui  en  général  reproduit  Méon,  a 
remplacé  dont  par  que  :  la  première  construction  ne  passe  pas 
sous  le  gabarit  de  M.  Marchot  ;  la  seconde,  où  que  peut  être  le 
régime  direct  de  ongier,  ne  présente  plus  le  même  obstacle. 
Quelle  est  la  leçon  originale  ?  Le  ms.  Ab,  le  meilleur  de  tous, 
donne  don,  mais  le  ms.  Ac,  qui  est  le  plus  souvent  identique,  a 
que.  Dans  les  autres  copies,  on  a  tantôt  dont,  tantôt  que  :  il  est 
donc  difficile  de  décider  d'après  les  mss.  quelle  est  la  version 
authentique,  et  je  me  garderai  bien  de  contester  à  M.  Marchot 
le  droit  d'accorder  la  préférence  à  la  leçon  de  Michel  si  celle-ci 
convient  mieux  à  sa  thèse  que  celle  de  Méon.  Mais  j'insisterai 
sur  l'invraisemblance  que  Jean  de  Meun  ait  eu  en  vue  des  talis- 
mans ;  si  encore  M.  Marchot  avait  dit  des  «  pèlerinages  »  ! 
Mais  l'explication  du  vers  est  beaucoup  plus  simple  et  ongier  n'y 
■est  ni  plus  ni  moins  qu'un  synonyme  de  «  oindre  »,  soit  que 
l'auteur  ait  pensé  à  l'application  d'onguents,  considérés  comme 
remèdes  pour  l'usage  externe,  par  opposition  aux  «  médecines  », 
remèdes  pour  l'usage  interne,  soit,  ce  que  je  ne  crois  pas,  qu'il 
ait  voulu  parler  de  l'extrême-onction  '.  Gillon  le  Muisit,  dic- 
tant aux  abbés  de  l'ordre  de  Saint  Benoît  leurs  devoirs  envers 
les  moines,  dit  : 

Si  maladies  ont,  il  faut  que  les  oii^ics  (Poésies,  I,  154). 


I.  Ce  passage  n'est  pas  compris  dans  l'ancienne  traduction  anglaise  du 
Roman  de  la  Rose,  ni  dans  la  traduction  néerlandaise  de  Van  Acker.  Voici 
comment  il  est  rendu  dans  une  traduction  française  du  xve  siècle  :  «  Car  ja 
soit  Ce  que  nul  ne  puisse  alongnier  la  vie  du  corps  ne  le  ternie  qui  leur  est 
mis  de  Dieu  le  créateur  en  l'infusion  de  l'ame  en  corps  humain  ne  par 
médecine  ne  par  herbe,  par  oindre  ne  par  chose  que  l'en  puisse  trouver  en 
tout  ce  monde,  jamaiz  ce  ternie  ne  passeront.  »  (Ms.  Bibl.  Nat.  1462,  fol. 
230  vo.  Copie  de  mon  ami  Auvray).  A  ceux  qui  admettraient  que  le  vieux 
traducteur  a  pu,  lui  aussi,  faire  un  contresens,  je  crois  utile  de  déclarer 
qu'avant  de  le  consulter  j'avais  écrit  cet  article,  qu'il  n'a  influencé  en  rien. 


592  MELANGES 

Ongiès  lime  ici  avec  eslongiés,  congiés,  songiés  ;  c'est  un  doublet 
de  oigniés,  comme  eslongiés  et  songiés  sont  des  doublets  de  esloi- 
gniés  et  soi  g  fîtes. 

Ongier  =■  oindre  vient-il  de*  ungicare  ?  Certes,  ilaurait  au 
moins  autant  de  titres  que  son  homonyme  ongier  ■zzi  fréquenter 
à  revendiquer  cette  origine  ;  je  ne  crois  pas  cependant  qu'il 
soit  nécessaire  de  lui  reconnaître  une  si  haute  antiquité  :  on 
peut  l'expliquer  comme  une  forme  secondaire  de  oindre,  ou 
même  comme  une  forme  tertiaire,  car  il  ne  faut  pas  oublier  le 
verbe  oignier,  dont  le  sens  n'est  pas  contestable  :  le  degré  de 
parenté  entre  oignier  et  ongier  peut  être  le  même  qu'entre 
oignenieiit  et  ongement. 

Conclusion  :  ongier,  dans  le  Roman  de  la  Rose,  signifie  «  faire 


des  ongeNien:^^  ». 


Ernest  Langlois. 


NOTE  SUR  LES  VERS  279-287  DU   JEU  D\4DAM 

Les  vers  279-87  du  Jeu  d'Adam  ont  embarrassé  la  critique  ;  il 
s'agit  d'un  passage  très  curieux  du  dialogue  entre  Adam  et  Eve, 
celle-ci  influencée  par  le  démon  et  dissimulant  son  désir  de 
manger  la  pomme,  tandis  que  celui-là  reste  attentif  aux  recom- 
mandations du  Seigneur  ■  : 

Adam 

279  Ne  creire  ja  le  traïtor, 

280  //  est  traître. 

EvA 

Bien  h  sai. 
Adam 

281  E  tu  cornent  ? 

EVA 

Car  Je  sai  oi 

282  De  ço  qu'en  cba[l]t,  me  del  veer, 

283  II  te  fera  changer  saver. 

EVA 

284  Nelf[e]rapas,  car  nel  crerai 

285  De  nule  rien  tant  que  l'usai. 

I.  Je  cite  l'édition  K.  Grass,  Halle,  1907,  en  utilisant  les  notes  où  le  nis. 
est  reproduit. 


SUR    LES    VERS    279-287    DU    JEU  D'ADAM  593 

Adam 

286  Nel  laisser  mais  venir  sor  toi, 

287  Car  il  est  miilt  de  pute  foi. 

On  a,  pour  éclairer  le  passage,  dû  modifier  sensiblement  le 
ms.  qui  nous  a  conservé  seul  cette  œuvre  remarquable  à  plus 
d'un  égard  :  elle  est  d'abord  le  plus  ancien  jeu  écrit  en  français 
qui  nous  soit  parvenu  ;  elle  intéresse  plus  encore  par  son 
contenu  psychologique. 

Parmi  les  corrections  que  divers  érudits  —  et  non  des 
moindres  —  ont  proposées,  nous  voudrions  contrôler  celles 
qui  sont  généralement  admises.  D'après  Suchier,  Foerster, 
Tobler,  Mussafia,  Gaston  Paris  et  K.  Grass,  le  copiste  aurait 
substitué  l'une  à  l'autre  les  deux  lettres  A  et  E  qui  désignent 
les  acteurs  du  dialogue,  attribuant  ainsi  à  Eve  les  paroles 
qu'Adam  a  dû  prononcer  et  vice-versa. 

Situons  le  passage  :  Dieu  a  défendu  à  Adam  et  à  Eve  de 
manger  du  fruit  de  l'arbre  de  la  science.  Satan  vient  tenter 
Adam,  qui  ne  le  reconnaît  qu'à  la  fin  de  la  scène  et  qui  le 
chasse  avec  indignation  (vers  19e  ss.).  Rebuté  par  Adam, 
Satan  s'adresse  à  Eve  ;  elle  le  reconnaît  tout  de  suite  et  le 
nomme  par  son  nom  dès  le  premier  vers  (206)  qu'elle  pro- 
nonce ;  et  tout  de  suite  aussi,  ils  conviennent  de  se  garder 
réciproquement  le  secret.  Surtout,  qu'Adam  n'en  sache  rien  ! 
Eve  promet  de  manger  du  fruit  ;  elle  en  fera  manger  à  Adam. 
Il  y  a  donc  alliance  entre  Eve  et  Satan,  ils  sont  compères  ;  Eve 
a  consenti  à  être  l'instrument  du  tentateur. 

Adam  et  Eve  se  rejoignent  ;  la  conversation  s'engage.  Selon 
l'opmion  des  érudits  que  j'ai  nommés,  Adam,  très  alarmé, 
interroge  Eve  :  «  —  Que  te  voulait  Satan  ?  —  Eve  :  Il  ne 
cherche  que  notre  avantage.  —  Adam  :  Ne  le  crois  pas  !  c'est 
un  traître.  —  Ève  :  Comment  le  sais-tu  ?  —  Adam  :  Je  l'ai  vu 
à  l'œuvre.  — Ève:  Ou  importe  ?  Vois-le, il  te  fera  changer  d'avis 
(G.  Paris).  —  Adam  :  Jamais  !  »  —  (Suchier  :  Ève  :  «  Quim- 
porie  ?  —  Adam  :  Je  ne  dois  pas  le  voir.  —  Ève  :  Il  te  fera 
changer  d'avis.  —  Adam  :  Jamais  !  ») 

Adam  est  donc  très  décidé  à  se  défier  de  Satan,  et  Ève  fait 
tout  ce  qu'il  faut  pour  qu'il  se  défie  également  d'elle.  Il  la  met 
en  garde  contre  le  mauvais,  dénonce  sa  malice  et  elle  ne  trou- 

Romaniu.   XLFIII.  î8 


594  MÉLANGES 

verait  que  cette  réponse  d'une  maladresse  invraisemblable  : 
«  —  Qu'importe  qu'il  soit  traître  ou  qu'il  ne  le  soit  pas  ?  » 
Ayant  ainsi  convaincu  Adam  de  sa  complicité  avec  le  tentateur, 
elle  réussirait  dès  la  scène  suivante  à  le  persuader  d'accepter 
d'elle  ce  qu'il  avait  refusé  de  son  compère  ! 

Ce  n'est  pas  tout.  Eve  ajoute  :  —  «  Satan  te  fera  changer 
d'avis.  »  Cela  n'est  pas  plus  vraisemblable  ;  ensuite,  on  ne  voit 
pas  que  Satan  intervienne  encore  ;  c'est  Eve  qui  fera  changer 
Adam  d'avis,  selon  le  but  qu'elle  s'est  proposé  :  elle  va  s'effor- 
cer de  rassurer  Adam,  elle  lui  fera  oublier  le  tentateur  contre 
qui  il  est  très  nettement  prévenu,  et  elle  se  substituera  à 
l'ennemi. 

C'est  bien  ce  qu'elle  fait  si  on  lit  comme  nous.  Restons  le 
plus  près  possible  du  ms.,  beaucoup  plus  près,  du  moins,  que 
nos  devanciers  :  corrigeons  au  vers  282  qu'en  chat  en  que  chalt  ; 
ajoutons  au  même  vers  un  point  d'interrogation  ;  indiquons 
que  c'est  Adam  qui  prononce  le  vers  283  :  en  tout  trois  correc- 
tions de  peu  d'importance  graphique,  et  voyons  comment 
Eve  s'y  prend  pour  tranquilliser  Adam. 


280 


A. 

Ne  creire  ja  le  traïtor 

Il  est  traître. 

E. 

Bien  le  sai 

A. 

E  tu  cornent  ? 

E. 

Car  l'asaiai 

De  ço  que  chalt  me  del  veer  ' 

A. 

II  te  fera  changer  sa  ver. 

E. 

Nel  fera  pas,  car  nel  crerai 

De  nule  rien  tant  que  l'asai. 

A. 

Nel  laisser  mais  venir  sor  toi 

285 


C'est-à-dire  :  «  Je  sais,  dit  Eve,  que  Satan  est  un  traître,  je 
l'ai  éprouvé  comme  toi  pendant  la  conversation  que  tu  as  épiée 
et  qui  t'inquiète  ;  mais,  comme  toi,  je  me  méfie  de  lui.  Aussi, 
que  m'importe  de  le  voir  ou  non  ?  —  C'est  très  important, 
au  contraire,  réplique  Adam  ;  je  crains  qu'il  ne  te  fasse  chan- 
ger d'avis.  —  Tranquillise-toi,  il  n'y  réussira  pas  :  je  ne  le 
croirai  que  sur  de  bonnes  preuves.  —  Ne  le  laisse  pas  appro- 
cher de  toi,  conseille  Adam,  c'est  encore  préférable.  » 

En  effet,  Satan  n'intervient  plus  ;  les  alarmes  d'Adam  sont 


SUR    LE    NOM    DK    RASSE    DI-.    BRUNEHAMEL  59) 

apaisées,  le  voilà  prêt  à  écouter  la  tentatrice  et  non  le  tenta- 
teur. 

S.  Etienne. 

SUR    LE    NOM    DE     RASSE    DE     BRUNEHAMEL 

L'auteur  de  la  première  rédaction  française  de  VHistoire  de 
Floridan  et  d'Eliiide  n'est  connu  que  par  cet  ouvrage  et  par  la 
préface  dédicatoire,  adressée  à  Antoine  de  la  Sale,  qu'il  y  a 
jointe.  Dans  cette  préface,  il  rappelle  qu'il  a  déjà  composé,  à 
la  demande  du  même  La  Sale,  un  traité  de  droit  matrimonial, 
intitulé  le  Petit  Nupcial. 

Son  nom  se  trouve  écrit  de  deux  manières  différentes  chez 
les  historiens  de  la  littérature.  La  plupart  des  manuscrits  et 
toutes  les  éditions  de  Floridan  et  Ehiide  le  nomment  «  Rasse  de 
Brinchamel  ».  C'est  la  forme  qu'ont  acceptée  les  modernes, 
depuis  La  Croix  du  Maine.  Mais  Gaston  Raynaud  ',  ayant 
retrouvé  un  texte  de  ce  roman  plus  ancien  et  plus  correct  que 
ceux  qui  étaient  connus  auparavant,  a  remarqué  que  le  nom  de 
l'auteur  y  était  écrit  «  Rasse  de  Brunhamel  ».  Il  a  constaté, 
d'autre  part,  (\\iq  Brunhamel  éiz\i\t  nom  d'un  village  du  départe- 
ment de  l'Aisne  ^,  tandis  qu'on  ne  trouvait  aucune  localité 
appelée  Brinchamel,  et  il  a  conclu  que  le  romancier  devait  être 
nommé  Rasse  de  Brnnhaniel. 

Brunhamel  est,  en  effet,  le  nom  qui  désigne  un  village  de 
l'Aisne,  dans  les  dictionnaires  de  Bescherelle  et  de  Girault  de 
Saint- Fargeau.  Mais  d'autres  répertoires,  et  non  des  moins  bien 
rédigés,  donnent  à  ce  même  village  le  nom  de  Bruuehamel  ; 
Raynaud  l'avait  reconnu  en  consultant  le  dictionnaire  de  Joanne 
et  celui  de  l'administration  des  Postes.  La  même  forme  se 
trouve  dans  le  recueil  officiel  qui  fait  loi  en  ce  qui  concerne 
les  noms  des  communes  françaises  :  le  Dénombrement  de  la 
population,  publié  par  le  Ministère  de  l'Intérieur  K 

Pour  Raynaud,  Brunehamel  est  une  «  orthographe  fautive  », 
adoptée  sous  l'influence  delà  prononciation. 

1.  Un  nouveau  manuscrit   du  Petit  Jean  Je  Saintié  {Romania,  XXXI,  1902, 

P-  534-536). 

2.  Arr.  de  Laon,  cant.  de  Ro?oy-sur-Serre. 

5.   Ministère  de  V Intérieur .  Dénombrement  de  la  population,  iij2i,  p.  72. 


596  MÉLANGES 

De  Tétymologie  qu'il  attribuait  à  ce  vocable,  il  n'a  rien  dit. 
Mais  le  fait  qu'il  considérait  Bninhaniel  comme  la  bonne  graphie, 
nous  permet  de  croire  qu'il  voyait  dans  ce  nom  le  suhstantit 
hamel,  joint  à  l'adjectif  /'/////,  ou  au  nom  propre  de  personne 
Brun. 

Le  philologue  qu'était  G.  Raynaud  aurait  rejeté  cette  inter- 
prétation, il  n'aurait  point  considéré  comme  une  faute  d'ortho- 
graphe l'inscription  d'un  e  entre  1'//  et  1'/;  du  nom,  s'il  avait 
connu  les  formes  anciennes  de  ce  nom. 

On  trouve,  en  effet  :  Brunehauniais  (1223  et  vers  1300),  Brn- 
nehautmeis  (1265),  Brunehautme^  (^12^0),  Brunehaume- {1^40), 
Bnimhaumes  (1413),  Brunehaiilme:(^(i)2j),Bruiiehaincl(^i6iS)  '. 
Les  plus  anciens  documents  permettent  de  reconnaître  que  ce 
nom  désignait  primitivement  l'habitation  rurale  ou  le  domaine 
(»/«)  d'une  femme  nommée  Brunehaut '. 

Il  y  a  bien  une  faute  dans  le  nom  moderne  Bninelmmel,  mais 
elle  n'est  pas  là  où  Raynaud  croyait  la  voir.  Elle  consiste  en 
ce  que  la  syllabe  finale  -mes  a  été  changée  en  -mel  K  C'est  là  un 
phénomène  analogique,  causé  par  la  fréquence  du  nom  Hamel 
dans  la  région  qui  avoisine  Brunehamel.  Coïncidence  curieuse, 
cette  localité  est  située  à  la  source  d'un  ruisseau  appelé  la  Brune. 
Si  les  textes  anciens  faisaient  défaut,  il  serait  légitime  de  croire 
que  Brunehamel  est  le  hameau  de  la  Brune  +. 

Je  suis  surpris  de  trouver,  dès  le  xv^  siècle,  la  graphie  Brun- 
hamel,  pour  le  nom  de  famille  de  Rasse,  alors  que  cette  graphie 
n'a  été  signalée,  pour  le  nom  du  village,  que  dans  des  textes 
récents.  On  sait  que  certains  noms  de  terre,  devenus  noms  de 
famille,  n'ont  pas  suivi  la  même  évolution  dans  leurs  deux 
emplois.  Ainsi,  les  maisons  de  Baujfremont,  de   la  TrémoïUe  et 

1.  Bibliothèque  nationale,  ms.  français  31961,  fol.  25  vo  ;  Matton,  D/c- 
tionnaire  topograpliique  du  déparie  ment  de  F  Aisne,  p.  42  ;  Documenls  relatifs 
aux  comtés  de  Champagne  et  de  Brie,  publ.  par  A.  Longnon,  t.  I,  p.  421  ;  Tré- 
sor des  chartes  du  comté  de  Reihel,  publ.  par  L.-H.  Labande,  t.  IV,  p.  537. 

2.  Longnon,  Les  noms  de  lieu  de  la  France,  p.  240. 

3.  Longnon  (ibid.)  cite  d'autres  altérations  de  mes  :  mer,  dans  Eiiglehelmer, 
\\engremer;  mex  et  met:^^,  dans  Bertrameix,  Bertramel~. 

4.  C'est  ce  qu'a  cru  Melleville  (Dictionnaire  historique  du  département  de 
r Aisne,  t.  I,  p.  m),  qui  rejette  l'opinion  suivant  laquelle  Brunehamel  aurait 
été  un  domaine  de  la  reine  Brunehaut. 


SUR    LE    NOM    DE    RASSE    DE    BRUNEHAMEL  597 

de  Lévis  portent  les  noms  de  localités  appelées  aujourd'hui 
Beaufreniont,  la  Trimouillc  et  Lévy.  Mais,  dans  ces  exemples,  les 
familles  conservent  des  formes  anciennes  ;  l'anthroponymie 
retarde  sur  la  toponymie.  Dans  le  cas  de  Bruiibaiiicl,  ce  serait 
le  contraire.  Toutefois,  il  n'est  pas  impossible  que,  dans  le  nom 
même  du  village,  le  changement  de -mes  en -me!  se  soit  produit 
parfois  dès  le  xV'  siècle.  Si  nous  n'en  avons  pas  d'exemples 
aussi  anciens,  c'est  peut-être  parce  que  notre  documentation 
n'est  pas  assez  abondante. 

C'est  bien,  semble-t-il,  de  notre  romancier  qu'il  est  parlé, 
sous  le  nom  de  «  liasse  de  Brunehamel  »,  dans  l'analyse  d'un 
acte  qui  se  trouvait  naguère  aux  Archives  départementales  de 
l'Aisne  ',  analyse  contenue  dans  l'Inventaire  sommaire  de  ce 
dépôt  ;  la  voici  :  «  Etat  des  cens  et  rentes  que  les  deux  chape- 
lains du  château  de  Beaurevoir  percevaient  à  Briastre  (Nord)  % 
par  les  mains  de  Rasse  de  Brunehamel  ».  Ledit  état  était  joint 
à  la  copie  d'un  dénombrement  de  la  seigneurie  de  Beaurevoir, 
donné  au  roi  par  Louis  de  Luxembourg,  comte  de  Saint-Pol.  Le 
carton  qui  renfermait  ces  deux  documents  a  disparu  pendant 
la  dernière  guerre  '. 

Beaurevoir,  aujourd'hui  commune  de  l'arrondissement  de 
Saint-Quentin  et  du  canton  du  Càtelet,  fut,  depuis  la  fin  du 
xiii=  siècle  jusqu'à  la  fin  du  xv%  le  chef-lieu  d'une  seigneurie 
importante  des  Luxembourg-Ligny.  En  1441,  Louis  de  Luxem- 
bourg, comte  de  Saint-Pol,  le  futur  connétable,  hérita  Beaure- 
voir de  son  oncle  Jean  de  Luxembourg,  comte  de  Ligny  et  de 
Guise/. 

Ce  document,  quelque  imparfaitement  qu'il  nous  soit  connu, 
fournit  une  indication  touchant  les  rapports  de  Rasse  avec 
Antoine  de  la  Sale.  Ils  ont  vécu  Tun  et  l'autre  dans  l'entou- 
rage, peut-être  dans  la  maison,  du  comte  de  Saint-Pol  >.  Si  nous 

1.  Sous  la  cote  B  3452. 

2.  Arr.  de  Cambrai,  cant.  de  Solesmes. 

5.  Je  dois  ce  renseignement  à  l'obligeance  de  M.  L.  Broche,  archiviste  de 
l'Aisne.  Le  rédacteur  de  V Inventaire  n'a  pas  indiqué  les  dates  des  documents 
analysés. 

4.  Ch.  Foene,  Beaurevoir,  passi m. 

5.  Antoine  de  la  Sale  demeura  chez  le  comte  de  Saint-Pol,  comme  pré- 
cepteur de  ses  fils,  pendant   une    dizaine  d'années  (vers   1448-1458).  Voir 


598  MÉLANGES 

pouvions  consulter  l'original  de  r«  Etat  des  cens  et  rentes  », 
nous  saurions  sans  doute  quel  office  remplissait  Rasse  de  Bru- 
nehamel  ;  nous  constaterions  plus  sûrement  que  dans  l'analyse, 
quelle  était  la  forme  de  son  nom,  sinon  sous  sa  plume,  du  moins 
sous  la  plume  d'un  scribe  de  son  temps  et  de  son  pays. 

Le  nom  de  baptême  Rasse  a  paru  surprenant.  La  Monnoye 
écrivait  :  «  Je  ne  puis  deviner  quel  nom  ce  peut  être  que  Rasse, 
à  moins  que  ce  ne  soit  Horace  '.  »  Ce  nom  a  été  fréquemment 
porté  dans  la  région  qui  est  aujourd'hui  la  Belgique  et  aux  alen- 
tours ^.  Rasse  est  la  forme  que  revêt  en  français,  au  cas  sujet, 
le  nom  familier  \2iùmséRat:(o(^Rai:(oou  Ra:(o  '),  lequel  représente 
l'un  quelconque  des  noms  composés  germaniques  dont  le  pre- 
mier terme  est  Rad.  Au  cas  régime,  on  a  Rasson. 

La  diffusion  de  ce  vocable  est  due  sans  doute,  au  culte  d'un 
comte  d'Andechs,  qui  vivait  au  x''  siècle  et  qui  mourut  en 
odeur  de  sainteté,  au  monastère  de  Werden  (régence  de  Dussel- 
dorf).  Ce  pieux  personnage  est  appelé,  en  latin,  Ratho,  Rasso  et 
Ra:(^o  ;  en  allemand,  Rath  et  Rass  ;  en  français,  Rasse  et  Rasson  •». 

Max  Prinet. 

W.  Sôderhjelm,  Note  sur  Antoine  de  la  Sale  et  ses  œuvres,  dans  les  Acta  socie- 
tatis  Scientiarum  Fennicae,  t.  XXXIII,  11°  i,  p.  28,  29. 

1.  Les  Bihliothcques françaises  de  La  Croix  du  Maine  et  Du  Verdier,  édit. 
Rigoley  de  Juvigny^t.  II,  p.  351. 

2.  Voir  Wauters,  Table  chronologique  des  chartes  et  diplômes  imprimés  concer- 
nant Vhistoire  de  la  Belgique,  passim.  Ce  nom  de  baptême  a  été  héréditaire 
chez  les  seigneurs  de  Gavre  (E.  de  Borchgrave,  article  Gavre,  dans  la  Bio- 
graphie nationale  belge  ;  Goethals,  Dictionnaire  généalogique  et  héraldique  des 
familles  nobles  du  royaume  de  Belgique,  au  même  nom). 

5.  Foerstemann,  Altdeutsches  Namenbuch,  2^  édit.,  t.  I,  col.  1208. 
4.   Acta  Sanctorum,  juin,  t.  III,  p.  892-907. 


COMPTES    RENDUS 


Zur  Geschichte  der  bundnerromanischen  Kirchen- 
spfache...  Vortrag  mil  Annierkidigeii  \on  J.  JuD;  Chur,  Sprcchcr,  1919  ; 
in-8,  56  pages  [extrait  du  XLIX^  Jahreshericht  der  bislorisch-antiquarischen 
GeseUschaft  von  Groulninden,  1919]. 

Le  point  de  départ  de  cette  remarquable  étude  est  la  constatation  des  dif- 
férences nombreuses  que  présente  le  vocabulaire  religieux  populaire  dans 
les  parlers  du  diocèse  de  Coire  et  dans  ceux  du  diocèse  de  Milan.  Dans  les 
premiers,  nous  trouvons  des  représentants  de  basilica,  plebs,  signum, 
cloccarius,  vascellum,  orare,  quinquagesima ,  etc.,  là  où  les 
seconds  nous  ont  conservé  ecclesia,  parochia,  campana,  campanile, 
capsa  (bière),  precare,  pentecoste,  etc.,  et  l'on  notera  que  les  Gri- 
sons ont  un  vocabulaire  plus  latin,  l'Italie  du  Nord  un  vocabulaire  plus  hellé- 
nisé. C'est,  nous  dit  M.  J.,  que  l'expansion  du  christianisme  a  présenté  deux 
aspects  :  tout  d'abord  c'est  sous  forme  hellénique  que  la  religion  nouvelle 
s'est  répandue  dans  le  bassin  méditerranéen,  mais  à  mesure  que  l'évangéli- 
sation  gagnait  des  régions  plus  éloignées  de  la  mer,  moins  accoutumées  à 
l'influence  grecque,  où  les  masses  chrétiennes  étaient  aussi  moins  denses, 
à  mesure  que  les  progrès  du  christianisme  cessaient  de  se  faire  par  propa- 
gation dans  la  masse  romaine  pour  devenir  l'œuvre  de  véritables  mission- 
naires vers  les  confins  de  l'Empire,  il  devenait  nécessaire  de  substituer  au 
vocabulaire  hellénique  un  vocabulaire  latin  plus  intelligible,  qu'il  fût  con- 
stitué par  de  véritables  calques  (quinquagesima  pour  et  d'après  pente- 
coste) ou  par  des  équivalents  sémantiques  approximatifs  (area  pour 
ccemiterium).  Le  roman  méditerranéen  garde  l'empreinte  de  la  première 
époque,  le  roman  des  frontières  de  l'Einpire  (Roumanie,  Grisons,  France 
du  Nord,  Grande-Bretagne)  nous  a  conservé  les  vestiges  de  la  seconde. 
Mais  les  différences  entre  le  vocabulaire  des  Grisons  et  celui  de  l'Italie  du 
Nord,  l'accord  au  contraire  du  vocabulaire  des  Grisons  avec  celui  de  la 
Gaule  (signum,  vascellum,  cloccarius ,  etc.),  nous  amènent  encore 
à  cette  autre  conclusion  que  la  christianisation  de  la  Rliétie  a  bien  pu  ne  pas 


600  COMPTES    RENDUS 

se  f;iire  par  le  Sud,  par  Milan,  ou  du  moins  pas  seulement  par  Milan,  mais 
aussi  par  l'Ouest,  par  Lvon,  par  Trêves,  par  Augsbourg.  Et  il  n'y  a  là 
qu'une  indication,  mais  M.  Jud  indique  à  larges  traits  toute  une  méthode 
de  recherches  qui  peut  apporter  des  preuves  :  étude  des  noms  des  saints 
patrons  des  églises,  étude  des  prénoms,  etc.,  qui  montreront  s'il  y  a  accord 
entre  les  Grisons  et  la  Gaule  ou  l'Italie.  Cet  ordre  de  recherches  n'est  pas 
nouveau  sans  doute,  mais  cette  union  de  l'histoire  ecclésiastique  et  de 
l'histoire  linguistique  est  au  moins  un  procédé  original  dont  on  voit  assez 
qu'il  pourra  s'appliquer  à  d'autres  domaines  que  les  Grisons.  J'espère  ne 
pas  avoir  trahi,  ni  forcé,  les  thèses  de  M.  Jud,  mais  j'ai  laissé  de  côté  bien 
des  faits,  bien  des  exemples,  qui  sont  des  preuves,  accumulés  par  l'auteur 
dans  l'exposé  de  vingt  pages  qui  forme  la  première  partie  de  sa  brochure. 
Cet  exposé  est  suivi  de  notes  abondantes  dont  plusieurs  sont  de  petites 
études,  notamment  celles  qui  sont  consacrées  aux  représentants  romans  de 
basilica  (voir  aussi  p.  lo-ii,  une  ingénieuse  interprétation  de  l'origine  du 
sens  chrétien  de  ce  mot  :  la  basilica  ou  niemoria  construite  sur  le  tombeau 
d'un  saint),  aux  expressions  romanes  pour  filleul  et  pour  pana iti,  etc.  Des 
index  étendus  permettent  d'utiliser  ces  remarques  dispersées.  Il  appartient 
à  M.  J.  de  poursuivre  dans  le  chemin  qu'il  a  lui-même  si  nettement  ouvert 
et  dont  il  a  si  largement  marqué  la  direction. 

M.  R. 

A.  KoLSEN,  I.  Dichtuugen  der  Trobadors  auf  Grund  altpro- 
venzalischer  Handschriftenteils  zum  ersten  Maie  kri- 
tisch  herausgegelDen,  teils  berichtigtund  ergseuzt  ;  Halle, 
Xiemever,  1916-9  ;  in-8,  240  pages  en  trois  fascicules  de  cinq  feuilles 
(à  suivre). 

II.  Zwei  provenzalische  Sirventese,  nebst  einer  Anzahl 
Einzelstrophen;  Halle,  Niemeyer,   1919,  in-8,  55  pages. 

I.  ^  M.  Kolsen  se  propose  de  publier,  avec  traductions  et  commentaires, 
des  poésies  provençales  inédites  ou  dont  nous  n'avons  que  des  éditions  diplo- 
matiques ou  incorrectes.  C'est  un  projet  auquel  on  ne  saurait  qu'applaudir. 
Mais  pourquoi  nous  dit-il,  dans  un  bref  avant-propos,  qu'il  reprend  le  plan 
adopté  par  Mahn  dans  ses  Werke  der  Troubadours,  alors  qu'il  n'y  a  entre  les 
deux  ouvrages  aucun  rapport  ?  Mahn  se  bornait,  on  le  sait,  à  reproduire,  à 
de  rares  exceptions  près,  des  éditions  antérieures,  sans  traductions  ni  com- 
mentaires. M.  K.  est  trop  modeste,  car  il  fait  beaucoup  plus  et  mieux.  Son 
plan  rappellerait  plutôt  celui  des  Gedichte  du  même  auteur,  en  ce  sens  au 
moins  que  M.  K.  n'en  a  pas  du  tout  :  il  publie  en  effet,  sans  aucun  ordre 
préconçu  n'importe  quelle  pièce  de  n'importe  quel  troubadour.  Il  n'y  a  ici 
aucun  essai  de  groupement,  ni  logique  ni  chronologique  :  le  premier  fasci- 
cule par  exemple  (p.  1-80)  contient  dix  chansons  courtoises,  un  jeu  parti,  trois 


A.  KOLSEX,  Dichttingen  der  Trohadors,  etc.  60 1 

pièces  humoristiques,  deux  «  coblas  »  satiriques,  appartenant  à  quatorze 
auteurs.  Nous  voyons  reparaître  dans  les  trois  fascicules,  à  des  intervalles 
plus  ou  moins  éloignés,  les  noms  de  Gaucelm  Faidit,  de  Guillem  de  la  Tor, 
etc.  Voilà  qui  n'est  pas  pour  faciliter  la  tâche  des  bibliographes. 

Mais  l'essentiel  est  que  chaque  pièce  soit  bien  publiée  et  commentée.  A  cet 
égard,  M.  K.  mérite  certainement  des  éloges,  qui  doivent  être  malheureuse- 
ment tempérés  par  quelques  réserves.  Parfois  ses  restitutions,  très  arbitraires, 
n'améliorent  pas  le  texte  qui  reste  inintelligible  ;  parfois  aussi,  quoique 
le  texte  soit  bien  établi,  le  sens  n'est  pas  sai^i.  Voici  quelques  exemples, 
empruntés  aux  deux  premiers  fascicules. 

II.(Daudede  Pradas,  El  temps qiie-l  rossignvt.^  .^('^>,■//(  ;  manque  àBartsch). 
La  strophe  m  ne  présente  aucun  sens  :  il  faut,  au  v.  24,  après  disses,  ouvrir 
des  guillemets,  et  les  fermer  à  la  fin  de  27,  avec  point  d'interrogation  :  ces 
mots  représentent  le  discours  de  la  dame. 

III.  (Bartsch,  384,  i,  et  432,  3.)  V.  32,  au  lieu  de  «'/«//-<;,  lire  avec  D, 
mintral  (futur  de  mentir),  leçon  confirmée  par  G  :  nientraiUtX.  parC  (non  uti- 
lisé) :  ment  rai  :  «  le  galant  faillirait-il  à  sa  promesse,  parce  que  la  dame  l'aime 
et  l'accueille  ?»  —  56,  au  lieu  de  Vauran,  lire  auran  (ADR)  :  «  11  vaut 
mieux  mourir  d'amour  (pour  une  femme  qui  le  mérite)  que  de  posséder 
celle  qui  se  donne  à  tous  »  ;  la  leçon  de  C,  cuy  tuich  auran  fournit  le  même 
sens. 

IV.  C'est  le  salut  d'amour  Domva,  vos  m^ave:^et  Amors  (Bartsch,  p.  41). 
Les  vers  79-80  ne  contiennent  qu'une  formule  banale  et  n'autorisent  sûre- 
ment pas  à  attribuer  la  pièce  à  un  comte  d'Anjou. 

XI  (231,  4).  Le  sujet  n'est  pas  expliqué  clairement  et  la  pièce  reste  fort 
énigmatique.  V.  16,  lire,  en  supprimant  les  points  d'interrogation  ou  d'excla- 
mation :  ani  lo  fugist  com  en  tornei  rentrât,  «  vous  l'avez  fui  comme  moi  (je 
fuis)  un  tournoi  en  champ  clos  ». 

XIII-XIV  (343,  I  et  340,  i).  M.  K.  ne  pouvait  rien  comprendre  à  ce 
débat,  sur  un  sujet  fort  scabreux,  n'ayant  pas  identilié  les  trois  objets  (nou 
trois  «  hommes  »)  dont  Gavaret  «  attendait  grande  joie  »  et  qui  lui  ont 
failli  en  un  moment  critique  (a  la  cocha  major)  ;  ils  le  touchaient  sûrement 
de  fort  près,  puisqu'il  demande  s'il  ne  doit  pas  se  les  arracher  (XIII,  8,  lire 
sils  non  sill  me  trac)  ;  ce  sont  aussi  ces  trois  objets  qui  forment  le  arnes  du 
v.  17.  Cela  compris,  on  comprendra  aussi  et  on  trouvera  assez  doux  le  châ- 
timent que  P.  de  Durban  propose  de  leur  infliger  (coupl.  11  et  ni  de  la 
pièce  XIV).  Il  ne  reste  quelque  obscurité  que  dans  le  couplet  iv  de  cette 
dernière  pièce. 

XXI  (16,  14).  V.  57  au  lieu  de  virar,  lire  jnjar  «  adjuger,  oc- 
troyer ». 

XXII  (194,  3),  16,  lire  en  deux  mots,  a  durât,  «  cet  usage  est  ancien  ».  — 
48,  farse  (onconfarse)  ah,  «  s'accorder  avec  »,  sens  relevé  par  Levy,  à  faire, 
no  28. 


é02  COMPTES    RENDUS 

XXIV  (27,   4)   I,  au   lieu   de    non,  lire  nom,  comme  le  prouve  le  v.  7. 

XXV  (557,  54),  3-4  :  le  sens  est  :  «  le  père  ne  peut  se  fier  à  son  fils  et 
nul  ni  à  l'un  ni  à  l'autre  »  ;  —  5,  effacer  le  point-virgule,  que  dépendant  de 
tant.  —  14,  effacer  la  virgule  après  ren;  sens  :  «  de  ce  qu'ils  vous  demandent 
vous  ne  pourrez  rien  leur  refuser,  ni  vous  défendre  d'eux,  pas  plus  que  si 
vous  étiez  cousus  de  dons  »,  c.-à-d.  de  richesses.  —  32,  au  lieu  de  eran,  lire 
eran.  —  Le  vers  40  n'est  pas  une  interrogation,  mais  un  souhait  ironique  : 
«  Que  ne  suis-je  de  cet  ordre  !  »  (où  il  fait  si  bon  vivre). 

XXVI  (142,  2),  41-2,  lire(avec  D)  Ben  deu...  baissante  j a  noil  er  tolgiiti  ?  — 
Au  couplet  VI  on  obtiendra  un  e.xcellent  sens  en  voyant  dans  ces  nombreux 
en,  non  la  préposition,  mais  la  particule  honorifique,  introduisant  une  série 
de  sooriquets  burlesques  :  «  En  Mal  Noirit-{,  En  Enois  »,  etc. 

P.  142,  note  I,  à  la  suite  de  XXX.  Pour  le  passage  allégué  de  P.  Vidal 
(Anglade,  XXX,  12)  Chabaneau  (2?fî;«g  (/f^  /.  roni.,  XXXII,  210,  n.)  avait 
déjà  songé,  mais  sans  s'y  arrêter,  à  cette  piquante  explication. 

XXXI  (173,  6),  55-6,  idée  très  claire  et  très  souvent  exprimée  :  «  c'est 
démesure  et  folie  que  de  maltraiter  son  fidèle  serviteur.  »  ^  69,  trohes  est 
une  3e  pers.  quia  pour  sujet  Valois. 

XXXIII  (Gauc.  Faidit,  Huehnais  tanh  que  fassa  parer,  manque  à  B.) 
43,  de  dépend  de  ai  poder (4.1)  :  «  c'est  au  prix  d'un  grand  effort  que  je  réus- 
sis àcacher  mes  sentiments  »  ;  —  s>,  6,  l'éditeur  adopte  à  tort,  en  la  corri- 
geant, la  leçon  de  C,  bien  inférieure  à  celle  de  ADMa. 

Je  ne  m'occuperai  pas  du  troisième  fascicule,  qui  a  été  l'objet  de  nom- 
breuses remarques  critiques  de  M.  Spitzer  (Zeitsch.f.  roni.  Phi!.,  XLI,  355) 
avec  lequel  je  ne  suis  toutefois  pas  d'accord  sur  quelques  passages  :  comunal 
(XXXVII,  33)  me  paraît,  comme  à  M.  K.,  signifier  «  équitable  »  ;  agrei 
(XXXVIII,  38),  corrigé  à  tort  par  M.  K.,  n'a  rien  à  faire  avec  la  racine 
gratus,  c'est  la  !<=  p.  ind.  pr.   àtagreujar. 

II.  —  Le  premier  de  ces  deux  sirventés,  qui  valait  vraiment  d'être  étudié 
(535>  53)  ^st  de  Peire  Cardinal,  l'autre  anonyme  (4'îi,  6)  est  d'une  rare 
banalité.  Les  36  «  coblas  »  qui  suivent  sont  surtout  empruntées  aux  mss. 
F,  H,  J,  P  ;  quelques-unes  manquent  à  la  liste  de  Bartsch  :  une  note  utile 
(p.  i)  identifie  quelques-unes  de  celles  énumérées  dans  le  Grundriss  comme 
pièces  distinctes  avec  des  couplets  de  pièces  connues.  Ces  fragments,  con- 
servés dans  des  mss.  médiocres,  sont  fort  altérés  et  il  faut  reconnaître  que 
les  reconstructions  de  l'éditeur  sont  bien  fragiles.  Je  me  bornerai  au  premier 
sirventés,  dont  le  sens  a  été  çà  et  là  mal  rendu.  V.  8,  lire  avec  M  (et 
peut-être  C)  au  lieu  de  mal,  nias  ;  sens  :  «  ce  n'est  ni  Droiture,  ni  Vérité 
qui  gouvernent  ,  mais  Caprice  ». —  La  construction  de  la  belle  période  qui 
forme  le  couplet  m  n'a  pas  été  saisie  :  tollen,  deranhan,  etc.  sont  des  géron- 
difs ;  il  faut  une  virgule  après  21,  et  pas  de  ponctuation  après  25  :  voici  le 
mot  à  mot  (abrégé)  :  «  Mais  c'est  là  une  opinion  folle,  car  ce  n'est  pas  en 
ravissant  le  bien  d'autrui,  etc.  qu'on  est  agréable  à  Dieu.  »  —  M.  Spitzer  a 
présenté  aussi  sur  cette  plaquette  (Joe.  cit.,)  quelques  bonnes  observations. 

A. Jean ROY. 


Ysopet-Avionnet  :  the  Latin  and  Freiich  Texts.  603 

Ysopet-Avionnet  :  the  Latin   and  French  Texts   by  Ken- 

neth  McKenzie  and  William  Oldfathkr;  Urbana,  University  of  Illi- 
nois, 1919  ;  gr.  in-8,  262  pages  et  12  planches  [University  of  Illinois  Stii- 
dies  in  Langtiao^e  and  Li terni iir,  V,  4,  novembre  1919]. 

I 

Malgré  la  date  portée  deux  fois  sur  le  titre,  le  copyright  est  daté  de  1921 
et  le  volume  ne  nous  est  parvenu  qu'en  mars  1922.  M.  McKenzie  est 
l'éditeur  des  textes  français,  M.  Oldfather  celui  des  textes  latins  ;  l'introduc- 
tion est  leur  œuvre  commune. 

Sous  le  nom  d'Ysopet  I  on  désigne  généralement  l'une  des  trois  traduc- 
tions françaises  du  recueil  de  fables  mis  en  distiques  latins  (d'après  Phèdre) 
par  un  inconnu  dénommé  dans  plusieurs  manuscrits  Waltharius  Anglicus  ■  ; 
Avionnet  désigne  la  traduction  du  recueil  d'Avienus.  Ces  deux  collections 
de  fables  sont  réunies  dans  deux  groupes  de  trois  mss.  chacun  ;  les  uns 
(B  L  P  de  la  présente  édition,  c.-à-d.  Bruxelles,  Bibl.  roy.  1119?  ;  Londres, 
Brit.  Mus.,  add.  33781  ;  Paris,  Bibl.  Nat.,  fr.  1594),  du  xive  siècle,  con- 
tiennent, avec  la  traduction  française,  le  texte  latin  ;  les  autres  (ah  c,  c.-à-d. 
Paris,  B.  N.,  fr.  1595,  19123,  24310),  du  xv^  siècle,  ne  contiennent  que 
la  traduction.  Ces  deux  versions  françaises  ont  été  publiées,  peu  correcte- 
ment, d'après  le  seul  ms.  P,  et  pas  tout  à  fait  complètement,  par  C.  Robert, 
en  1825  :  aussi  G.  Paris  (Journal  des  Savants,  1885,  p.  40)  avait-il  exprimé 
le  vœu  qu'elles  fussent  rééditées.  Ce  souhait  reçoit  satisfaction  dans  la  publi- 
cation que  1.0US  annonçons. 

Un  court  avant-propos  nous  avertit  que  cette  publication  n'est  pas  com- 
plète et  que  les  auteurs  se  proposent  de  revenir  plus  tard  sur  «  l'interpré- 
tation du  texte  [latin  ou  français  ?],  notamment  en  ce  qui  concerne  les 
relations  littéraires  des  fables  individuelles  (sic),  et  sur  les  questions  lin- 
guistiques concernant  le  texte  français  ». 

Il  est  de  toute  évidence  que  ces  dernières  questions  eussent  dû  être  trai- 
tées dès  maintenant  ;  c'est  à  l'édition  d'un  texte  qu'il  est  naturel  de  joindre 
l'étude  de  la  langue  et  le  glossaire  des  mots  intéressants.  11  est  regrettable 
que  ces  deux  parties  du  travail  manquent  totalement.  Elles  ne  présentaient 
pourtant  pas  de  grandes  difficultés.  La  langue  de  nos  textes  ressemble  fort 
à  celle  de  VYsopet  de  Lyon  publié  par  Foerster,  dont  l'introduction  eût 
fourni  un  cadre  commode  ;  comme  dans  cette  version,  certains  traits, 
assurés  par  la  rime,  nous  orientent  nettement  vers  la  Franche-Comté  ou 
l'est  de  la  Bourgogne  :  p.  ex.  les  3^5  pers.  pr.  subj.  en  oit  (21,  20  ;  62,  10  ; 
Av.  4,  14)  ;  loiche  (lèche)  :  aproicbe  (40,  S 3)  ;  crache  (crèche)  :  vache  (64,  i)  ; 


I.   Sur  les  variantes  de  ce  nom,   voir  W.  Foerster,  Lyoner   Yso{>el,  Heii- 
bronn,  1882,  p.   XXTV. 


604  COMPTES    RENDUS 

/"  nasalisé  dans  ivieniiii  (8,  31).  Un  autre  trait,  singulier  à  cette  époque', 
et  qui  rapproche  les  deux  textes  est  la  fréquence  de  la  non-élision,  notam- 
ment dans  «c,  se  (cf.  Foerster,  p.  v).  Quant  au  glossaire,  il  pouvait  être 
bref  et  il  suffisait  de  notes  peu  étendues  pour  discuter  les  difficultés  assez 
peu  nombreuses  du  texte. 

La  classification  des  mss.  a  été,  en  revanche,  l'objet  de  longs  développe- 
ments (p.  18-30),  mais  elle  est  uniquement  fondée  sur  les  textes  latins  ; 
elle  devait  être  contrôlée  par  Tétude  des  textes  français,  sur  la  valeur  relative 
desquels,  comme  on  va  le  voir,  les  éditeurs  paraissent  avoir  des  idées  assez 
vagues.  Sur  le  traitement  de  ces  textes,  ils  écrivent  (p.  44)  :  «  la  leçon  de 
B,  même  inconsistante  et  inférieure  à  celle  des  autres  mss.,  a  été  conservée  ; 
les  quelques  exceptions  (corrections  d'erreurs  évidentes)  sont  indiquées  en 
note.  Sont  relevées  les  variantes  de  L  P  non  purement  graphiques  et  modi- 
fiant le  sens.  Les  variantes  de  a  b  c  sont  données  quand  il  a  paru  qu'elles 
avaient  pu  conserver  la  version  originale  ou  quand  elles  avaient  un  intérêt 
particulier.  »  Ces  principes  sont  fort  discutables.  Si  B  n'est  pas  le  meilleur 
des  trois  mss.  du  xir^  siècle  (Z.  en  effet  lui  paraît  supérieur),  pourquoi  le 
prendre  comme  base?  Les  éditeurs  semblent  s'être  rendu  compte  que,  dans 
l'ensemble,  les  mss.  récents  sont  meilleurs  (surtout  c).  Pourquoi  donc  ne 
pas  avoir  pris  comme  base  l'un  d'entre  eux  ?  C'est  que,  —  et  cela  valait 
vraiment  la  peine  d'être  dit,  et  démontré,  —  s'ils  offi-ent  d'excellentes 
leçons,  ils  représentent  en  réalité  un  remaniement  fort  libre,  énergiquement 
modernisé,  dont  les  variantes  communiquées  ne  suffisent  pas  à  donner  une 
idée  nette.  Le  seul  procédé  commode  eût  consisté  à  donner  un  texte  cri- 
tique au  moins  de  quelques-unes  de  ces  fables  ;  la  publication  intégrale 
même  n'en  serait  pas  sans  intérêt. 

Quant  à  l'intention  de  corriger  les  passages  fautifs,  elle  a  été  poursuivie 
dans  une  bien  faible  mesure  ;  je  vois  bien,  çà  et  là,  rejetée  en  note  la  leçon 
de  B,  mais  beaucoup  de  passages  non  moins  lautifs  (notamment  des  vers 
faux)  sont  restés  tels  quels.  Presque  tout  le  travail  critique,  en  somme,  reste 
à  faire.  Mais  il  est  arrivé  aussi  à  l'éditeur,  il  est  impossible  de  ne  pas  le 
reconnaître,  de  ne  pas  comprendre  un  texte  correct  ou  acceptable,  comme 
le  prouvent  la  ponctuation  ou  une  mauvaise  graphie.  Je  suis  obligé  de  don- 
ner quelques  exemples  de  ces  divers  genres  de  fautes  -. 

Ponctuation  :  6,  point  après  4,  pas  de  ponctuation  après  6.  —  17,  18, 
supprimer  le  poini-virgule  ;  de  même  26,  38  et  61,  22.  —  27,  14,  point 
d'interrogation  à  la  fin  du  vers.  —  29,  point  après  16,  virgule  après  17.  — 


1.  La  dédicace  de  VAvionnet  à  Jeanne  de  Bourgogne,  femme  de  Phi- 
lippe VI,  la  mention  du  dauphin,  de  sa  femme  Bonne  de  Luxembourg  et 
de  leurs  enfants,  conduisent  à  placer  l'ouvrage  entre  1339  et  1348,  comme 
l'ont  bien  exposé  les  éditeurs  (p.  30  ss.). 

2.  Je  laisse  de  côté  tout  VAvionnet. 


Ysopet-Avionnet  :  the  Latin  and  French  Tc.xls.  605 

42,  8,  lire  Qu'est-ce  ?  —  Épilogue  (p.  196),  40,  point  à  la  tin.  —  65,  66, 
point  d'interrogation  au  lieu  de  point-virgule. 

Texte  correct  mal  lu  ou  mal  imprimé  :  à  plusieurs  reprises  (12,  5-6  ;  26, 
11-2;  58,  25-6  ;  50,  9-10)  les  formes,  dites  picardes,  de  part,  passés  fém. 
en  ie  ont  été  méconnues,  et  IV  marqué  d'un  accent,   ce  qui  fausse  le  vers. 

—  9,  5-6,  délivre  :  livre  (non  délivré)  ;  de  même  40,  65.  —  18,  29,  le 
ms.  doit  porter  victoriens,  forme  curieuse  attestée  par  la  rime  ici  (liens 
non  liens)  et  plus  bas  (29,  54).  —  15,  57,  le  ms.  doit  avoir  vint  (volet). 

—  17,  45,  li  urison]livrison.  —  10,  ïi,  sa  so-vaige]  s'ascruaige.  —  20,  23  et 
60,  3J,  quiterne']  giiiterne.  —  23,  22,  a  gogue  (en  deux  mots).  —  28,  2,  sa 
tapissoienl]  s'at.  —  36,  20,  cui  s'en  nunl]  cuisanment.  —42,  m,  santier] 
saucier.  —  43,  49,  seisoil]  s'eisoit.  —  44,  46,  Le  .1.  du  ms.  doit  être 
rendu  par  uns.  —  56,  17,  niaise"]  niaise.  —  57,  4,  niessaude]  mis  saude.  — 
60,   18-9,  ronper,  ronipietts]  roup.  — 

Leçons  fautives  à  corriger  '.  —  9,  5,  chiens]  clkiians  {âxec  a).  —  19,  14,  se] 
ne  est  e.xigé  par  le  sens.  —  26,  iS,  puis]  pis  (sens  et  trois  mss.).  —  27,  27, 
venus]  chenus. —  33,  6,  fertuiee]fertiiee.  —  34,  41,  mains]  niens  (abc). — 
38,27,  aura]  avré\P  a  c).  —  43,  ^y,  y]  et  (L  P).  —  45,  ij,  puet]  pneent 
(tous  les  mss.).  —  48,  16,  le  fer  use  (L).  —  49,  4,  Es]  Les.  —  51,  2,  3, 
23,  Rouveaus]  Rooiiaus.  —  52,  62,  sous]sor.  —  57,  6,  deloy]  beloy.  —  61, 
92,  pour]  par.  —  66,  34,  voudray]  voudra.  —  67,  8,  pense:;^]  apense:;;^.  — 
37,  châtie]  chati. 

C'est  une  heureuse  pensée  que  d'avoir  voulu  reproduire,  comme  l'avait 
déjà  fait  Robert,  les  fines  illustrations  au  trait  qui  ornent  le  manuscrit  de 
Paris  :  mais  les  éditeurs  ne  disposaient  que  d'épreuves  blanc  sur  noir  et  il 
faut  avouer  que  la  reproduction  de  ces  épreuves  ne  donne  qu'une  assez 
faible  idée  de  l'illustration  originale. 

A.  Jkakrov. 

11 

Je  joins  au  compte  rendu  de  M.  Jeanroy  quelques  remarques  complémen- 
taires, notées  au  cours  de  ma  lecture  des  textes  français  édités  par  McKen- 
zie. 

Ysopet  I,  II  aqui  deust,  1.  a  qui  deust.  —  12,  58  en  oblit,  1.  enoblit  (de 
enublir).  —  15,  54  si  vuelent,  1.  (avec  L)  sieulent.  —  18,  18  ;/  sove  l'on- 
neur,  1.  et  soue  Vo.  —  19,  21  marches,  1-  marchés.  —  26,  30  Fa  ma  mère, 
1.  la  ma  m.  —  27,    30  manutention,   i.   d'impr.  (?)  pour  m'antention.  —  28, 

I.  Dans  les  textes  latins  aussi  (par  respect  superstitieux  du  ms.  ou  inad- 
vertance ?)  bien  des  leçons  fautives  ont  été  conservées  ;  19,  7,  tigillum]  h. 
30,  I,  naverat,  faute  d  impression  ?  —  Ibid.,  12,  vulueris  corde]  vuluer 
I,  monet  sigilluni.  — cordes.  —  33,  i,  vulpo]  vulpe.  —  33,  7,  vase,  vaso. 
—    46,  movet.  —  61,   25,  indice]  judice. 


6o6 


COMPTES    RENDUS 


23  Vei's,  I.  Fées.  — 29,  6  supprimer  la  virgule. — 31,  14  qu'i' îi  met  est  une 
graphie  étrange  ;  qui  pour  qu'il  est  fréquent  ici  comrae  dans  tant  d'autres 
textes.  V.  p.  ex.  49,  16  Doubt  je  qui  ne  puisse  durer,  Av.  4,  20,  etc.  —  37, 
22  en  selé,  1.  enselé  (il  s'agit  d'un  cheval).  —  46,  51  qui  d'euls  ne  font,  1. 
qui  (i'eiils  né  sont  (il  s'agit  de  parents  et  d'enfants).  —  50,  6  non  savoir  se 
comprendrait  mieux  en  un  seul  mot.  —  La  moralité  de  la  fable  51  a  dû 
paraître  bien  obscure  à  l'éditeur  :  v.  55,  1.  d'amphibolie,  58  point  final,  62 
1.  sans  doute  Es  palais,  64  point  final,  65  supprimer  la  virgule,  68  point 
final,  69  supprimer  la  virgule.  —  52,  3  1.  par  ataïne.  —  5  3,  8  leçon  de 
La  préférable.  —  9-10  traîne  :  haïne.  —  55,  57  sieus,  1.  siens  (lat.  :  Exulis 
est  non  esse  suum).  —  61,  59  supprimer  nie.  —  65,  54-55  peuvent  être 
corrigés  par  comparaison  avec  la  copie  de  ce  conte  qu'Eustache  Deschamps 
a  insérée  textuellement  dans  son  Miroir  de  mariage,  ce  que  G.  Raynaud 
a  indiqué  (éd.  de  la  S. A. T.,  IX,  151-3)  comme  nous  le  signale  M.  Lucien 
Foulet.  —  68,  53  il  faut  évidemment  lire  tant  côm  et  non  tant  a  et,  à  la 
fin  du  couplet,  dure  :  mesure.  —  81  cImux  est,  fc  frois,  1.  Je  frais.  —  .114 
noyent  est  impossible,  je  pense  qu'il  faut  lire  se  tantost  nou  rent  recréant,  en 
donnant  à  nou  la  valeur  de  nel  ;  c'est  de  même  qu'il  faut  Tire  au  v.  120  Que 
nou  mehaigne  et  nou  hlece,  l'éditeur  a  lu  deux  fois  non  ce  qui  rend  ce  vers 
incompréhensible. 

Avionnet  i,  15  faiv  la  proie,  1.  fain  Vaproie  (l'asproie,  expression  bien 
connue).  —  3,  28  1.  qu'iere.  —  7,  21  1.  sibiaus;  il  faut  sans  doute  deux 
points  après  dit.  —  11,  5  il  faut  ajouter,  avec  b  ou  c,  tu  ou  toy  et  lire 
jusque(i)  comme  aux  v.  22  et  28.  —  14,  26  courtois  en  adjectif  et  ne  doit 
pas  avoir  de  majuscule;  il  n'v  a  pas  ici  d'allusion  à  Courtois  d'Arras 
comme  dans  Ys.  42,  119. 

Il  y  aurait  beaucoup  à  rectifier  encore  dans  l'accentuation  qui  fausse  le 
sens,  comme  on  l'a  vu,  ou  altère  les  formes  ;  l'usage  du  tréma  est  très  irré- 
gulier ;  l'absence  de  guillemets  rend  assez  pénible  l'intelligence  de  bien  des 
dialogues  déjà  obscurcis  par  les  erreurs  de  ponctuation. 

M.  R. 


PERIODIQUES 


Archivum  Romanicum,  nuova  rivista  di  filologia  roman za  diretta  da  Giu- 
lio  Bertoni  ;  Léo  S.  Olschki  éditeur,  grand  in-8  '. 

Cette  revue  a  été  fondée,  en  Suisse,  pendant  la  guerre  :  cela  suffirait  à 
expliquer  pourquoi  la  Roniania  ne  l'a  pas  signalée  dès  son  apparition.  D'ail- 
leurs l'éditeur  n'avait  pas  cru  devoir  nous  l'envoyer  à  lïn  d'annonce  et  de 
compte  rendu  :  nous  ne  pouvions  qu'attendre.  Voici  que  le  premier  fascicule 
du  tome  VI  de  cette  publication  est  adressé  à  la  Roniania,  nous  en  ferons 
l'analyse,  mais  pour  compléter  l'information  de  nos  lecteurs  nous  donnerons 
d'abord  le  dépouillement  au  moins  sommaire  des  tomes  I-V. 

I  (1917).  —  P.  I.  Projrramma.  Le  trait  le  plus  net  est  que  V Archivum  se 
propose  de  ne  pas  se  limiter  aux  études  philologiques,  mais  s'intéressera  à 
l'histoire  de  Ja  civilisation  romane  d'une  façon  plus  générale.  —  P.  4. 
G.  Bertoni,  Rijlessi  di  costuman:(e  giuridiche  tielWntica  poesia  di  Proveii^a.  — 
P.  21.  G.  Esrtoni,  Poésie  musicali fiiincesi  nel  cod.  estense  lai.  «o  j6S.  Le  ms. 
est  du  milieu  du  xve  siècle.  M.  B.  publie  diplomatiquement  les  textes  français 
au  nombre  de  68,  dont  quelques-uns  avaient  déjà  été  édités  et  dont  un  cer- 
tain nombre  sont  connus  par  d'autres  mss.  —  P.  s8.  G.  Bertoni,  /  maestri 
degli  Estensi  nel  Quattrocento. 

Mélanges.  —  P.  73.  G.  Bertoni,  Intorno  ad  alctine  Jenoniinaiioni  del  viirtillo 
nei  dialelti  alpini.  [Les  noms  de  la  myrtille  dans  les  Alpes  sont  souvent  d'ori- 
gine préromane  :  M.  B.  commence  par  fixer  l'aire  du  type  lexicologique  giïs- 
truni,  gïistréj  propre  au  patois  du  Tessin  méridional  et  du  Varesotto  et  il  pro- 
pose de  le  rattacher  au  type  magoslra  «  fraise  »  répandu  dans  un  territoire 
assez  étendu  du  nord  de  l'Italie  :  le  ma-  serait  tombé  comme  dans  le  valsug. 
rèla  <C  mar(la.  Toutefois  il  resterait  à  indiquer  les  raisons  pour  lesquelles  la 
syllabe  initiale  ma-  tombe  exclusivement  dans  les  noms  de  la  myrtille  et  non 
dans   ceux  de  la  fraise.  L'étymologie  maju,  donnée  aussi  par  MM.  Merloet 


I.  Par  exception  et  à  titre  de  contribution  à  l'étude  du  prix  de  la  vie  et 
des  instruments  de  travail,  je  me  permets  de  signaler  que  l'abonnement  à 
V Archivum,  pour  un  volume  annuel  de  576  pages,  ne  s'élève  pas  à  moins  de 
$0  francs  suisses. 


éo8  PÉRIODIQUES 

Schuchardt.se  heurte  à  des  obstacles  à  mon  avis  insurmontables,  parce  que  :  1° 
il  n'v  a  pas  d'autres  mots  qui  désignent  la  fraise  d'après  le  moment  de  la  saison 
où  elle  mûrit  ;  2°  la  terminaison  ostra  (ital.  magiostra),  -ousso-,  -oufo  (Midi 
de  la  France  :  mayoïtsso,  iiiajousso,  majoufd)  doit  être  un  suffixe  non  latin  :  les 
variantes  formelles  du  suffixe  pourraient  s'expliquer  par  un  changement  pho- 
nétique analogue  à  celui  qu'on  constate  dans  le  gaulois  pour- s  t-  >  -s  s-  0> 
-f-,  d.  Rei'ista  de  filoJ.  esp.,  VII,  339-350.  Je  crois  donc  que  tout  le  problème 
est  à  reprendre  en  cherchant  une  base  prélatine  qui  tienne  compte  de  la  répar- 
tition géographique  du  mot  (le  catal.  maduxa  et  i'astur.  mirruéndxinu,  esp. 
j)ilesga,  Erto  wuia  [Z.f.  row.  Phil.,  XVI,  333],  ne  pourront  guère  être  écar- 
tés), de  la  sémantique  et  du  suffixe.  —  Pour  le  poschiav.  gla'son  «  mjrtilles 
noires  »  M.  B.  détermine  l'aire  italienne  qu'il  conviendrait  de  compléter  avec 
les  matériaux  mis  à  notre  disposition  par  Alton,  Die  ladinischen  Idiome 
p.  200  :  Fiemme  calvèse,  Grôden,  Vassal  chalveisa  qui  démontrent  l'impossibi- 
lité de  ramener  le  poschiav.  glason  et  congénères  à  l'adj.  celt.  glastu 
«  vert  ».  —  Pourquoi  M.  B.  se  refuse-t-il  à  rattacher  sistrrj  «  mirtillo  »  au 
gihtiy'y  gïtstràn  du  Tessin  méridional  ?  Il  doit  y  avoir  le  même  flottement 
dans  l'initiale  du  mot  prélatin  qu'on  vient  de  constater  dans  le  poschiav.  gla- 
'son en  regard  de  Grôden  chalveisa.  Il  serait  peut-être  prudent  de  commen- 
cer par  dresser  une  carte  des  noms  des  «  baies  »  des  Alpes  romanes  et  alle- 
mandes avant  de  s'engager  dans  des  discussions  étymologiques  hérissées  de 
difficultés.  —  P.  77.  G.  Bertoni,  Etiiiiologie/rignanesi.  i.  frignau.  coin  «  sttlo 
del  fruraento  ->  est  le  latin  culmus  ;  2.  frignan.  ilostra  «  pecora  giovane  » 
représenterait  agnostra.  Mais  le  suffixe  -ostra  (ou  en  latin -tera)  est-il 
vivant  dans  le  frignan.  ?  3.  frignan.  ko^âl  «  astuccio  per  la  cote  ->  représente 
un  lat.  cotiale,  mais  ne  s'agit-il  pas  d'un  changement  de  suffixe  tout  récent  ? 
Le  franco-prov.  cotsdl  existe-t-il  en  réalité  ?  Ne  vaudrait-il  pas  riîieux  rappe- 
ler plutôt  l'existence  de  cotiariu  dans  les  parlers  latins  ?  4.  frignan.  meha 
«  attrez/.o  per  tener  salda  la  parte  anteriore  del  carro  »  à  côté  de  niesla  repré- 
sente le  latin  me  n  su  la,  cf.  aussi  parmig.  mêsli  «  traverse,  i  due  correuti  tra- 
versali  del  treggello  »  ;  5.  frignan.  raigaù  «  fungo  mangereccio  che  cresce  a 
cesti,  ai  piedi  di  vecchie  plante  »  <  raiga  «  radice  »  <  radica  ;  6.  frignan. 
réma  «  spranga  deU'uscio  »  représente  le  lat.  remu,  cf.  aussi  prov.  mod. 
rewo  «  poutrelle  ».  —  P.  80.  G.  Bertoni,  Ant.  mod.  lotta  «  cib'o  che  si  da  al 
porco  nel  truogolo  »  doit  être  rattaché  à  la  grande  fiimille  qui  se  range 
autour  du  gaul.  jutla.  —  P.  81.  G.  Bertoni,  Note  linguistiche  proveniali 
(Haute-Loire),  i.  Coubon  bçna  «  corne  «continue  le  gaul.  banna;  2.  yasa 
«  fascio  di  legna  »  est  lyassa  <  ligacea  ;  3.  uorlsa  «  spaila  »  serait  le  lat. 
orca  «  vase  »  :  l'étymologie  me  semble  bien  douteuse  surtout  au  point  de 
vue  sémantique  ;  le  berg.  orca  «  fascio  di  legno  «  a-t-il  rien  à  faire  dans  cette 
compagnie  ?  Je  crois  qu'il  faut  chercher  ailleurs  comme  j'espère  le  démontrer 
prochainement  ;  4.  kjava  «  toile  »  ;  considérations  sur  la  chute  de  -/-  inter- 
vocalique  dans  les  patois  de  la  Haute-Loire.  — J.  Jud.]  —  83.  G.  Bertoni, 


PÉRlODiaUES  609 

PasIoreJle  portoghesi.  Ressemblances  et  JifFérences  avec  les  pastourelles  fran- 
çaises et  provençales.  —  P.  88.  G.  Bertoni,  Un  coinpoitiwetito  di  Akait  tiel 
Fossdt  snlhi  spediiione  di  Corradino  contro  Carlo  d'Aiioiô.  Edition,  avec 
quelques  notes,  d'après  /  et  iv;  M.  B.  a  joint  à  cet  article  un  fac-similé  de  la 
page  du  ms.  de  Bergame  qui  contient  la  tenson  de  Aicart  de  Fossat  avec 
Girard  Cavallazzi.  —  P.  92.  G.  Bertoni,  La  tdiiotie  di  Raiuion  Guillem  e 
Ferrarino  da  Ferrare.  Nouvelle  édition  diplomatique  avec  notes  et  essai  de 
reconstruction  critique  et  de  traduction.  —  P.  100.  G.  Bertoni,  Duc  niiove 
«  col'bole  a  tti'l  viaiioscritto  proven:^ale  D.  Ces  deu.\  strophes  se  trouvent  mêlées 
à  des  pièces  de  Peire  Cardenal  ;  elles  sont  extrêmement  corrompues  , 
M.  B.  les  reproduit  diplomatiquement.  —  P.  102.  G.  Bertoni,  Iiitonio  ad 
alcitni  coiiiponimenti  spagmioli  di  una  sillage  musicale  torinese.  Le  ms.  q'"  III. 
56.  de  la  Bibl.  universitaire  de  Turin  est  du  xvie  siècle  ;  il  comprend 
47  compositions  espagnoles,  avec  musique  ;  M.B.  en  signale  en  particulier 
quatre,  d'ailleurs  connues  par  d'autres  mss.  ;  il  annonce  son  intention  de 
donner  quelque  jour  de  ce  ms.  une  édition  complète.  —  P.  105.  G.  Bertoni, 
Nuovi  tedechismi  nei  dialetti  lonibardi.  [Recueil  intéressant  de  mots  allemands 
et  alémaniques  qui  (en  partie  par  l'intermédiaire  des  dialectes  rhétoromans 
des  Grisons)  sont  entrées  dans  les  parlers  alpins  du  Tessin  et  de  la  Lombar- 
die.  Pour  koiiia  «  truogolo  »  du  Val  di  Blenio,  comment  expliquer  l'existence 
d"un  emprunt  bavarois  dans  ce  dialecte?  Les  parlers  alémaniques  ne  présentent 
que giimvic.  Pour  krè:(la,  cf.  Sc}}wei:(.Jd.,  III,  924  ;  le  bormin.  liniou  n'a  pas 
de  rapport  avec  l'allem.  fauletiier,  mais  se  rattache  au  mil.  Un::^on,  liiou,  man- 
tov.  Usonar,  etc.  —  J.  Jud]. 

Comptes  rendus.  —P.  110.  G.  Appel,  Bernarl  von  Ventadorn  (G.  B.).  — 
P.  115.  L.  Biadene,  La patria  d' Inghilfredi,  rimatore  del  sec.  XIII  {G.  B.).  — 
P.  117.  St.  Glixelli,  Les  cinq  poèmes  des  Irois  morts  et  des  trois  vifs  (G.  B., 
avec  fac-similé  d'une  page  du  ms.  de  Cambridge  ;  cf.  Romania,  XLIV,  276). 
—  P.  119.  G.  Zaccagnani  et  A.  Parducci,  Rimatori  pisloiesi,  lucchesi,  pisani 
(G.  B.).  —  P.  121.  R.  Meuéndez  Pidal,  Elena  y  Maria  (G.  B.  ;  cf.  Romania, 
XLIII,  607).  —  P.  123.  E.  Levi,  Poesia  di  popolo  epoesia  di  carte  nel  trecento 
(G.  B.).  —  P.  125.  G.  Bertoni,  Italia  dialettale  (G.  B.  :  rectifications  et  addi- 
tions intéres.santes ;  cf.  Romania,  XLVI,  546).  —  P.  127.  Romania,  XLIV,  i 
et  2  (G.  B.).  —  P.  151.  Zeitschrift  fiïr  romanische  Philologie,  XXXVIII 
(G.  B.  ;  cf.  Romania,  XLVII,  157).  —  P.  142.  Studj  romanii,  VIII  (G.  B. 
avec  reproduction  d'une  miniature  du  ms.  B.  N.  ital.  450  à  propos  du  Bes- 
tiaire toscan  édité  par  Garver  et  McKenzie  ;  d.  Romania,  XLVI,  603).  — 
P.  143.  Annales  du  Midi,  XXVIII  (G.  B.  ;  cf.  Romania,  XLV,  582).  — 
P.  145.   Chronique  bibliographique  et  critique. 

2.  —  P.  155.  G.  Beftonij/H/o/HO  alledenominaiioni  délia  «  gerla  »  in  alcuni 
dialetti  alpini.  [Brève,  mais  précieuse  étude  des  noms  de  la  hotte  portée  sur 
le  dos,  dont  quelques  types  sont  reproduits  dans  des  photographies  bien  réus- 
sies. Il  est  dommage  que  l'auteur  n'y  ait  pas  joint  une  carte  :  pour  ceux  qui  ne 
Romania.   XLVIU.  39 


6lO  PHRIODiaUES 

connaissent  pas  le  terrain  cette  foule  de  noms  de  lieu  est  vraiment  troublante. 
Il  V  aurait  encore  des  précisions  à  ajouter  aux  informations  de  M.  13.  Est-ce  que 
le  scherl  est  vraiment  usité  partout  dans  les  Grisons  pour  porter  le  foin  et  la 
litière  ?  Les  formes  engadinaises  gierl,  gerl  (à  côté  de  dschierl)  ne  sont-elles 
pas  là  pour  démontrer  que  le  mot  et  la  chose  est  en  partie  importée  par  les 
Lombards  ?  Le  lad.  grig.  campatg  de  la  Sursaissa  (Oberhalbstein)  peut-il  être 
phonétiquement  autochtone  ?  La  discussion  étymologique  des  différents  types 
est  en  tout  cas  intéressante.  Je  crois  avec  M.  B.  qu'il  est  peu  probable  que 
campag  soit  campu-f-cavea,  puisqu'il  faut  tenir  compte  du  prov.mod. cabas, 
de  l'esp.  portg.  capacho  (cf.  aussi  grec  /«ijo;    x.xîÎ'j;,  14' ôrter  uiid  Sachen  III, 
179,  V,  178).  Il  me  semble  peu  probable  que  le  berg.  romagn.  herla  soit  en 
rapport  avec  legermanèam,  mais  il  doit  être  mis  en  rapport  avec  le  prov.  mod. 
herrio,  dauph.  biierlo  «  grand  panier  rond  et  profond  dans  lequel  on  porte  du 
foin  ou  de  la  paille  ».  Pour  harga,  v.  Roniaiiia,   XLVI,  468.  En  ce  qui  con- 
cerne l'origine  du  lomb.   cddolu  «  arnese  di  legno  per  il  trasporto  di  legna, 
formaggio,  piètre  e  sassi  i),  il  me  paraît  de  plus  en  plus  probable  qu'il  s'agit 
ici  d'une  fausse  «  dédiminutivisation  »  de  cadaleL  <;  catalectu.  C'est  par  un 
lapsus  que  M.  Bertoni  ramène  le  frioul.  ref  à  l'ail,  reif,  c'est  plutôt  reff,  cf. 
Kluge,  s.  V.  Pour  toute  l'histoire  de  noms  de  corbeille,  il  conviendrait  enfin 
de   mieux  connaître  les  régions  d'où  ont   ravonué  les  vanniers  ambulants 
pour  aller  fabriquer  les  corbeilles  et  les  hottes  dans  les  fermes  pendant  l'hi- 
ver ou  le  printemps.  —  J.  JuD.]  —  P.  161.  Gabrielle  Kussler-Ratvé,  Les  chan 
sons  de  la  comtesse  Béaliix  de  Dia.  Edition  avec  toutes  les  variantes,  traduc- 
tion et  notes.  —  P.  185.  G.  Bertoni,   Nuovi  documenti  su  la  vita  di  Lodovico 
Arioslo. 

Mélanges.  —  P.  196.  G.  Bertoni,  Modeii.  rudea  «  pisello-  ».  [Discussion 
intéressante  sur  les  conditions  de  la  chute  du  -d-  intervocalique  et  de  sa 
régression  dans  les  parlers  italiens.  —  P.  201.  G.  Bertoni,  Kosja  ?  Je  ne  sais 
pas  s'il  est  permis  de  ramener  le  lonib.  alp.  ko:(a,  kû\a  &  écureuil  »  à  ko  s, 
cri  de  l'écureuil  en  fuite.  Existe-t-il  des  noms  de  l'animal  qui  sont  dérivés  de 
son  cri  }  —  P.  202.  G.  Bertoni,  Ven  «  insorir,  insurir,  dar  noja,  fastidio  ». 
Définition  du  sens  du  mot  que  M.  B.  refuse  de  ramener  au  lat.  esurire  :  on 
pourrait  être  tenté  d'y  reconnaître  un  vetbe  exaurare,  dérivé  de  aura 
«  folie  »,  Romania,  XLV,  550  ;  pour  ins  <  ex,  cf.  Ascoli,  Jrch.  Glott.,  III, 
442.  Ce  serait  donc  un  *exaurire,  dont  l'image  n'aurait  plus  été  comprise  et 
qui  aurait  évolué  tout  à  fait  comme  le  germ.  rauban,  >  rubare,  tandis  que  le 
latin  exaurare  au  sens  propre  «  sventarsi,  soffiarsi  »  aurait  maintenu  le 
contact  avec  aura,  de  là  le  doublet  sorà  dans  les  patois  actuels  du  nord  de 
l'Italie.  Mais  il  reste  encore  à  expliquer  le  campid.  asiiria  «  avidità  » 
(Subak,  Z.f.  rom.  Phil.,  XXXIII,  667)  et  l'ancien  moi\ferr.  sariss  «  raccapric- 
cio  »  (Gelindo)  qui  rappellent,  quoi  qu'on  en  dise,  le  lat.  e  su  ri  es.  —  P.  203. 
G.  Bertoni,  Moveita,  exemples  de  ce  participe  passé  dans  les  vieux  textes.  — 
P.  204.  G.   B.-rtoni,  Intorno  a  due  voce  quarneù .  i .  arciopar  n  riscaldare  », 


PÉRIODiaUES  6  I  I 

dérivé  de  cep  «  tiepido  »  ;  2.  lacalavor  «  pipistrello  »,  explication  phonétique 
de  la  forme  qui  apparaît  dans  lepiém.  raUivoloira.  —  P.  205.  Ethnologie  val- 
maggiue  eleveutinesi.i.  kmhn  amprôtan  «  lombrico  »,  Morbegno  lanihrol,  ne 
seraient  autre  chose  que  le  latin  lumbricu  avec  «  sostituzione  di  suffisse  ». 
Mais  à  en  juger  par  l'esp.  lamhrija,  arag.  lambreùo,  le  changement  de  lumb 
en  lauih-  semble  remonter  au  latin  ;  —  2.  valmagg.  hwork'  «  punto  dove  la 
vite  mette  i  rami  «continue  le  latin  bifurcu  ;  —  3.  valmagg.  déniera 
«  ultimo  campo  che  si  lavora  in  autunno  »  «<  terra  deretraria  ;  — 4. 
lèvent,  ^w^/a  «  sorbo  »  continuerait  piem.  CHzVnJr(/«  sorbo  »  <;coriandrum 
(d'après  Zaili  cojcndra  serait  «  celtis  australis  »)  ;  —  5.  lèvent. /^f/M  <  pezzo 
di  legno  »  comme  l'engad.  fessel<i  fissile  ;  —  6.  valmagg.  lindi  «  pulito  » 
<  limpidu  ;  —  7.  Giornico  listôu  «  specie  di  falco  »  reflète  l'it.  astore  ;  —  8. 
valmagg.  nii'i^mà  «  odorare,  annusare  »  <  ûsvid  -\-  niuso  ;  —  9.  lèvent,  w/a 
«  moccio  »  <<  medulla  ;  —  10.  riineda  «  uragano  »  cf.  valmagg.  riinuida 
((  temporale  ».  L'n  ne  sera-t-il  pas  plutôt  dû  à  ruina  ?  —  11.  valmagg.  Sàia 
«  ala  »  •<  sald  ■<  volare  »  ;  —  12.  lev.  slcasia  «  cispa  degli  occhi  ».  Je  ne  crois 
pas  que  M.  B.,  qui  d'ailleurs  fait  des  réser%'es,  soit  bien  inspiré  en  postulant 
pour  le  bç.cJjassie  ainsi  que  pour  le  Icyent.skasiga  un  cassiga  dérivé  de  cas- 
sis «  tela  di  ragno  ».  A  mon  avis,  le  v.  prov.  casida  «  chassie,  humeur  qui 
coule  des  yeux  »  (cf.  aussi  ALF  chassie)  ne  saurait  refléter  qu'un  *cacita, 
postulé  par  le  pic.  kaei.  Or  le  Thésaurus  l.  lat.  nous  a  conservé  un  cacida 
(incertae  ut  significationis  ita  originis),  Not.Tiroti,  112,  16  a:  inter  scabiosw; 
et  pitîiitii  :  cacidosus  ;  cet  adjectif  ne  peut  éire  autre  chose  que  le  frç.  chassieux. 
Un  lat.  caci tu  sera-t-il  dérivé  d'un  substantif  caca -<  cacare,  cacitus 
(v.  cirritus  <  cirrus,  crinitus  <<crinis)?  Pour  le  sens,  cf.  Perche 
chiasse  «  chassie  ».  —  P.  208.  G.  Bertoni,  Noterelle  etiiiiologiche  e  lessicaJi  ewi- 
liane.  i.  mod.  aiidare  al  corpo  «  accompagnare  un  mono  al  cimitero  »,  et. 
aussi  prov.  mod.  cors  (Mistral)  :  —  2.  desné  «  lezioso  »,  bol.  diiseunarc  «  far 
vezzi  con  nomi  mutati  »  «<  disse'nnare  (dérivé  de  senne);  —  3.  equi- 
setu  in  dans  le  agusè  de  Livizzano  ;  —  4.  Magreta  frôva  «  quantità  di  latte 
che  usasi  dare  al  parroco  il  di  dell'Ascensione  »  <  fruga  (fruges)  ;  —  5. 
frignan.  garlùda  «  tordela  »,  discussion  du  problème  étymologique  ;  je  pense 
que  l'oiseau,  appelé  d'après  son  cri  Schnerrer,  Schuarre,  Zarrer,  dans  les  par- 
1ers  allem.,  doit  son  nom  au  lat.  garrulu-j-uta,  cf.  en  port,  garela  «  per- 
diz  »,  campid.  giaùrra  «  berta  »  ;  —  6.  frignan.  kariàr  «  trasportare  il  con- 
cinie  »  <;carreggiare  ;  —  7.  mirandol.  nuniinanïal  «  abbaino  »  <  lumi- 
narolo  ;  —  8.  émil.  sdver  «  specie  di  colombo  »  <^sauro  «  sor  »  ;  —  9.  Reg- 
gio  .«/frw/ «  ragazzo  insubordinato  »  —  sfrenito  au  lieu  de  s/renato  ;  —  10. 
sojranatnra  dérivé  de  zafa  ran  «  saffrano  »  ;  —  11.  Concordia  spatindr 
«  cambiar  casa  »,  discussion  étymologique  ;  —  12.  Vignola  véra  sôrta  «  capi- 
tale »  <sorte(s)  «  champ  cédé  aux  envahisseurs  dans  l'empire  romain  », 
cf.  aussi  esp.  suerte  «champ  délimité  par  un  autre  »,anc.  prov.  sort  principal 
«capital  »,  et  du  Gange,  s.  sors  ;  —  13.  emil.  inèja  «ragizzo  »  répond  à  l'it. 


6l2  PÉRIODIQ.UES 

geniti  «  razza  »  ;  —  14.  Gherséga  «  nom  d'un  torrent  »  serait  le  «  torrent 
gris  ».  Dans  un  pays  où  les  noms  de  fleuves  et  de  ruisseaux  représentent  l'élé- 
ment le  plus  ancien,  l'étymologie  me  semble  peu  probable  ;  —  15.  Tegania. 
Étude  intéressante  de  la  famille  de  decania,  qui  mériterait  une  monographie 
d'ensemble.  —  P.  214.  G.  Bertoni,  Noterelle  lessicologichc.  Série  de  notes  sur 
des  mots  exotiques  :  cara\:(o,  casenda,  escarcola,  mamodee  (d'origine  orientale), 
canimessa,  mersouino,  nova!,  ostala,  tola  (d'origine  germanique  ou  allemande). 

—  P.  216.  G.  Bertoni,  Franœprov.  tsermaléy  «  garçon  d'honneur ,  chevalier  de 
noce  ' ,  serait  celui  qui  accompagne  en  jouant  du  chalumeau  «  il  corteggio  dei 
sposi  »  (<C  ca  lamellar  iu).  —  P.  216.  G.  Bertoni,  La  «  fiât  ta  »  per  le 
«  liniinote  ».  Sur  l'usage  du  «  barrage  dans  les  rues  où  passe  le  cortège  de  la 
noce  ».  —  P.  218.  G  Bertoni,  Noielinguistiche proveniali.  Haute-Loire  d:(aious 
«  specie  di  scarpa  di  legno  »  <^  d^ai  «  coq  »  parce  que  '<  le  sabot  a  une  pointe 
semblable  à  la  crête  du  coq  »  ;  —  enourada  «  vache  gonflée  pour  avoir  trop 
mangé  »  <^  inaurare  <^aura;  — fuoi  k  spilla  senza  capocchia  »  =  prov. 
mod.  fou  «  fou  »  ;  — ■  grodèr~e  «  punto  spéciale  in  un  pizzo  »  représenterait 
le  frç.  grain  d'orge  ;  —  hiàtsa  «  moccio  »  plutôt  que  d'y  voir  un  lautium, 
isolé  en  France  (le  prov.  lot:^  est-il  lautium  avec  au  ^  0?),  je  penserais  au 
frç.  (Centre)  rouche,  roiiiche,  ruiche  «  roupie  «  patoisé  ;  le  -tj-  ne  pourrait 
guère  se  continuer  aujourd'hui  par  -ts-  dans  un  patois  provençal  ;  —  mar- 
w/i/'À  «  riflettere  »  <^murmurare;  — pasada  a  piatto  fatto  con  farina  e 
latte  »,  cf.  pascado  dans  Mistral  ;  —  rediiavà  «  scontare  »  <^rezelare  (peu 
sûr  :  -d:(-  peut-il  remonter  à  un  -z-  ?)  ;  —  pidou  «  capello  »,  discussion  sur 
la  vitalité  de  pi  lu  «  capello  »  dans  la  Remania  ;  —  souvds  «  compagnia  » 
<^  solatiu  ;  —  voiiidd  «  attorcere  il  filo  intorno  al  fuso  »  =  frç.  (dé)vider. 

—  J.  JuDj  —  P.  221.  G.  Bertoni,  A  propos ito  di  iausir  e  ianget  nel  frammento 
di  Alessàndro.  Après  avoir  rappelé  le  iholt  (calidu  )  de  Jouas,  et  les  graphies 
analogues  de  VYsopel  de  Lvon  et  des  anciens  textes  génois,  M.  B.  conclut, 
avec  Paul  Meyer,  que  V Alexandre  est  dli  Sud-Est  de  la  France.  — •  P.  224. 
G.  Bertoni,  Nuove  corre^ioni  al  testo  di  «  Aigar  e  Matirin  »  avec  un  fac- 
similé  du  début  du  fragment.  —  P.  227.  G.  Kussler-Ratj'é,  Sur  un  pas- 
sage de  Alaisina  Iselda  et  Caren:{^a.  Corrige  en  e'I  ventrils  es  aruat::^  e  'nnoios  le 
vers  cil  ventrilhs  es  cargat:(  e  enojos  de  l'éd.  Schultz-Gora.  —  P.  228.  G.  Ber- 
toni, //  vestilo  délia  trovatrice  Castellosa.  A  propos  d'une  miniature  du  ms. 
1  (B.  N.  fr.  854).  —  P.  230.  G.  Bertoni,  Un  pianto  di  Giiilheni  de  Saint  Lei- 
dier.  Édition  du  planh  Pois  maior  dol  ai  qe  autre  chaitius,  d'après  les  mss. 
Campori  et  Gil  y  Gil.  —  P.  234.  G.  Bertoni,  Ntwve  corre^ioni  al  testo  delta 
«  Contemplacio  de  la  Passio  de  nostre  Senhor  ».  —  P.  237.  //  «  Chas  tel 
d\4nwurs  »  del  manoscritto  di  Berna  218.  Cf.  Lângfors,  Incipil,  I,  108.  Édi- 
tion de  la  copie  de  Berne.  —  P. 240.  G.  Bertoni,  Grammatici  a  Modena  net 
secoli  XIV-XV.  —  P.  243.  G.  Bertoni,  Maschere  e  niascherate  alla  corte  di 
Francia  a  tempo  di  Francesco  I. 

Co7nptes  rendus.  —  P.  247.  Geschichte   der  indogermanischen  SpracJnvissens- 


PÉRIODIQ.UKS  6l3 

chaj't,  de  Brugmaun  et  Bartholomae,  II,  i  :  Iluliscb  (A.  Waldc),  Viilgurlalei- 
nisch  (K.  von  Ettmayer),  1916  (Jurct  :  important  compte  rendu  avec  discus- 
sion intéressante  sur  la  phonétique  latine,  notamment  sur  l'accentuation 
latine,  sur  le  rythme  syllabique  et  sur  les  rapports  de  la  quantité  et  du  timbre 
des  voyelles).  —  P.  258.  Siudi  di  geografia  Unguistica  (G.  Bertoni  :  revue 
des  conclusions  générales  auxquelles  sont  déjà  arrivées  les  études  de  géogra- 
phie linguistique).  —  P.  265.  J.  Gilliéron,  faire  clavellus  d'après  V Atlas  lin- 
guistique de  la  France  (G.  Bertoni).  —  P.  268.  E.  Levi,  //  «  Libro  dei  cin- 
quanta  niiracoli  délia  Virgine  »  (G.  Bertoni).  —  P.  270.  E.  Muret,  De  quelques 
déu'nences  de  noms  de  lieu  particulièrement  fréquentes  dans  la  Suisse  romande  et 
en  Savoie  {Romania,  XXXVII)  ;  Le  suffixe  germanique,  -ing  dans  les  noms 
de  lieu  de  la  Suisse  française  et  des  autres  pays  de  langue  romane  {Mélanges  Saus- 
sure) (G.  Bertoni).  —  P.  272.  A.  Kolsen,  Dichtungen  der  Trohadors  auf 
Grund  altprovcn:^alischer  Handschriften...  (G.  Bertoni).  —  P.  274.  Revue  de 
philologie  française  et  de  littérature,  XXIX  (G.  Bertoni).  —  P.  276.  Archiv  fiïr 
derStudiuinder  fieueren  Spracben  und  £/7(?ra/Hré'«,  CXXXIX  (G.B.).  —  P. 280. 
Chronique  bibliographique  et  critique. 

}.  —  P.  289.  A.  Jeanroy,  Les  Biographies  des  troubadours  et  les  razos  ; 
leur  valeur  historique.  M.  J.  conclut  que  «  les  historiettes  contenant  la  vie 
amoureuse  des  troubadours,  sont  sorties  de  l'imagination  des  biographes 
interprétant  très  librement  les  textes  et  rattachant  à  leurs  héros  des  thèmes 
connus,  pour  des  raisons  qui  souvent  nous  échappent,  mais  que  «  en  ce  qui 
concerne  la  patrie,  la  famille,  la  condition  sociale  »  des  troubadours,  les  bio- 
graphies nous  apportent  des  informations  qu'il  n'y  a  pas  lieu  de  rejeter  sans 
examen.  On  notera  le  rapprochement  fait  par  M.-  J.  entre  les  libertés  prises 
par  les  biographes  et  les  récits  fantaisistes  du  Ménestrel  de  Reims.  —  P-307. 
G.  Bertoni,  La  se:(^ione  francese  del  manoscritto  proven\ale  estense.  Description 
et  histoire  du  ms.  D,  reproduction  photographique  et  diplomatique  de  la 
partie  française  de  ce  ms.,  avec  table  des  incipits. 

Mélanges.  —  P.  411.  G.  Bertoni,  Denomina^ioni  del  lomhrico  mi  dialetli 
italiani.  [Étude  onomasiologique  fondée  sur  des  matériaux  abondants.  Il  y  a 
encore  une  belle  étude  à  faire  dans  le  détail  du  tableau  dont  M.  B.  a  tracé 
les  grandes  lignes.  Pour  le  campid.  ^iringoni,  l'auteur  aurait  pu  renvoyer  à 
l'étude  de  Guarnerio,  Miscellansa  Ascoli,  244,  pour  magnatta  di  Cività  Lavi- 
nia  v.  aussi  Agnone  magnatta  «  lombrico  »  et  galic.  minoca  «  lombriz  de 
tierra  ».  —  P.  413.  G.  Bertoni,  Etimologie  italiane.  i.  Valmagg.  Vagé  «  ilcuc- 
chiaio  »  <^la-gé  <^  kûga,  mot  du  langage  enfantin  ;  —  2.  Valtell.  aldric 
«  ornato  bello  »  <^al  dric  «  direttamente  »  :  —  frignan.  bdghal  «  luogo  poco 
illuminato  del  sole  »  <<opacu;  — 4.  puglies.  conacruda  «  testuggine  » 
<  coda  <  cochlea+cruda.  cf.  cal.  scoi-{arra,  pour  lequel  ilaurait  fallu  ren- 
voyer à  l'article  de  Salvioni,  Memorie  del  K.  Istitut.  lomb.,  XXI,  260  ;  pour 
l'émil.  galana  (Modena,  Mirandola),  frioul.  gajdudre  (Mussafia,  fieitrag,  60), 
il  faudra   tenir  compte   du  golaia,  guleia   du  Corp.  gloss.  lot.,    s.  v.  golaia. 


6 14  PÉRIODiaUES 

«  testiido  »  qui  peut  appartenir  à  une  langue  prcrom.uie  et  s'apparenter  au 
grec  /EÀoivr,,  cf.  Boisacq  s.  /.éÀu;  ;  —  5.  Y âhnagg.  Jiasa  «  pane  di  farina  di  cas- 
tagne »  (<^focacia')  ;  —  6.  benev.  nmllarda  «  anitra  »,  ancien  mot  d'em- 
prunt du  frç.  malart  «  mascliio  dell'  anatra  ■•  ;  —  7.  mesolc.  painds  «  vestir- 
si  »  se  rattache  au  lad.  pitiar,  lat.  paginare  ;  —  8.  émil.  panipogna  «  mag- 
giolino  »  serait  dérivé  de  pampinu  (?).  Série  de  mots  désignant  le  hanne- 
ton, complément  de  la  carte  de  l'ALF  pour  les  parlers  alpins  du  Tessin  ; 
—  9.  mesolc.  rofolà  «  battere  il  lino  »  <i  ail.  riffle  ;  —  10.  valmagg.  nidià 
a  mescolare  »  <C  roticare,  étymologie  entrevue  pour  Tanc.  it.  riiticare  par 
M.  Pieri,  Miscell.  Ascoli,  458  ;  —  11.  Val  Colla  sdtajrotlor  «  cavalletia  »  salta- 
tnartin-\-sajotru.  Le  suffixe  -otni  reste  obscur  ;  —  12. valmagg.  shba  «  frana  », 
d'origine  incertaine  ;  —  13.  Menzonio  'sdànga  «  modo,  maniera  »  <C  ganga 
<^  ail.  gang  ;  —  14.  valcoll.  vôrispa  «  favilla  »  <^  falispa  «  étincelle  ». 
Les  formes  telles  que  Jalispa  restent  malheureusement  d'origine  obscure.  — 
P.  420.  G.  Bertoni,  Jument.  Interprétation  de  la  carte  cheval,  jument  de 
l'ALF.  —  P.  426.  G.  Bertoni,  Sopra  una  denomina:^ione  francese  del  pnino. 
Discussion  sur  la  forme  frç.  davoine  «  prune  ».  —  P.  427.  G.  Bertoni,  Délie 
modijicaiioni  di  -s-  flessionale  in  -:{-  in  ant.francese  e  profen:^ah.  L'auteur  com- 
pare l'existence  du  son  -ts  (belts  <  bellos)  en  engadinais  avec  les  phéno- 
mén^'s  analogues  du  vfrç.  Jî^  <Cfil\,  chari  <  charni,  etc.  —  J.  JUD.] 

Comptes  rendus. —  P.  429.  J.  Jud,  Sprachgeographische  Untersuchungen  :  fr\. 
u  :on  »  (G.  Bertoni:  additions). —  P.  4^0.  Zeitschrifi  fiir  romanische  Philologie, 
XXXVIII,  6  (G.  Bertoni).  —  P.  433-440.  Chronique  bibliographique  et 
critique. 

4.  —  P.  441.  L.  Frati,  Giitnte  agli  «  In'iii  di  antiche  poésie  italiane  reli- 
giae  e  morali  »  a  cura  di  Annihale  Tenneroni.  Compléments  empruntés  à 
des  éditions  ;  lettres  .^-c  (à  suivre)  —  .  P.  481.  G.  Levi,  Una  frottola  vene- 
liana  per  la  gtierra  di  Chioggia.  Edition  d'après  les  deux  mss.  de  Padoue  et 
de  Florence.  —  P.  494.  G.  Bertoni,  I  maestri  degli  Estensi  a  tempo  del  diica 
Ercole  I"  (î4yi-isos). 

Mélanges.  —  P.  500.  E.  Monaci,  Un  quisito  siil  «  Girart  de  Rossilho  «  al 
prof.  Giulio  Bertoni.  Si  la  chanson  originale  de  Girard  de  Roiissillon  a  été 
faite  pour  les  pèlerins  de  Vézelay,  peut-on  en  dire  autant  du  remaniement 
provençalisant  que  nous  avons  conservé  ?  E.  Monaci  ne  le  pensait  pas  et  il 
présente  l'hypothèse  que  celui-ci  aurait  été  composé  par  quelque  trouvère 
bourguignon  pour  la  cour  d'Aquitaine,  dont  les  ducs  avaient  des  prétentions 
sur  la  Bourgogne.  —  P.  502.  G.  Bertoni,  Siil  più  antico  documenlo  ladino. 
M.  B.  nous  donne  de  ce  document  (cf.  Romania,  XXXVil,  497)  un  nouveau 
fac-similé  qui  ne  me  paraît  pas  en  général  supérieur  à  celui  de  l'éd.  Grôbcr- 
Traube  ;  mais  M.  B.  a  eu  entre  les  mains  le  ms.  d'EinsiedeIn  et  il  a  pu  déchif- 
frer la  note  marginale  en  deux  lignes  pour  laquelle  j'avais  proposé  d'après 
le  fac-similé  Grôber-Traube  ...  tare  (et  non  iare)...  edo  seiilo  ;  il  lit,  comme 
moi,  ...wre  à  la  première  ligne,  mais  ...tilo  seule  à  la  deuxième  et  il  propose 


PERIODIQ.UES  6l) 

de  restituer  gtuue  tiitilo  setilo  ce  qui  serait  un  essai  de  correction  du  per 
aqttiUd  tut  ilo  setdo  du  texte.  Je  ne  vois  pas  bien  ce  que  robservation  de 
M.  B.  sur  intin/erno  ajoute  à  ce  que  j'avais  dit  moi-même  (/.  c,  p.  500).  — 
P.  505.  G.  Bertoni,  Postula  etimologica  proi'eniale.  [Ant.  prov.  t'ialar  «  cou- 
rir éperdumeut  (des  vaches)  pour  fuir  le  taon  »  ;  M.  A.  accepte  l'étymo- 
logie  asillus  proposée  par  Banquier,  Rev.  des  l.  rom.,  s.  III,  V,  63,  et  enri- 
chit cette  famille  de  mots  répartis  dans  une  large  zone  à  travers  la  France  et 
les  Alpes  italiennes  et  ladines  ;  il  est  clair  qu'on  pourrait  aisément  allonger 
de  beaucoup  la  liste  des  formes  donnéts  par  M.  Bertoni.  Dans  une  étude 
d'ensemble  i'  faudrait  tenir  compte  du  fait  qu'asill  us  est  déjà  en  latin 
d'origine  obscure  et  que  d'autre  part  le  mot  se  rencontre  aussi  dans  les  dia- 
lectes allemands.  —  P.  506.  G.  Bertoni.  Note  ladine  grigionesi.  1.  Siil  senso 
del  lad.  «  avonda  »  «  molto  e  abbastanj^a  »  ;  —  2.  Lad.  geniii  «  campo  non 
iavorato  da  un  anuo  »  <C  gir-\-nui  <^  gyrus  novellus  plutôt  que  durus 
novellus  (comme  l'a  bien  vu  l'auteur  lui-même  dans  VArch.  rom.,  II,  260); 
—  3.  surselv.  melaiiia«.  itterizia  »  <[  melinus  «  jaune  »  ;  — 4.  bas-engad. 
vitdinéra  «  farfiilla  »  =  «  meunière  »  ;  —  5.  tadlar  «  ascoltare  »  «  titta)  ' 
en  se  basant  sur  l'émil.  tetdr^a  ascoltare  attentamente  »  c'est-à-dire  atten- 
tivement comme  l'enfant  qui  tête  ;  —  6.  :(ona  «  recinto  a.  Les  difficultés 
phonétiques,  auxquelles  j'ai  fait  allussion  dans  \e  Bull,  de  dt'al.  rom.,  III,  6 
ne  sont  pas  encore  surmontées.  —  P.  510-14.  G.  Bertoni,  Note  etimologicbe 
e  lessicali  alto-italiane.  i.  lig.  accoi'entâo  «  accanito  »  du  verbe  con ven- 
ta re,  employé  comme  réfléchi  au  sens  de  «  s'engager  »  ;  —  2.  Vignola  arker- 
var  «  imporre  un  nome  »  <^  récupéra  re  ;  —  3.  Montese  argniir 
«  essere  di  mala  voglia  »  représenterait  un  *grunniare,  qui,  à  mon  avis, 
est  un  dérivé  de  grunnium  plutôt  qu'une  forme  concurrente  de  grundire; 
mais  ne  s'agirait-il  pas  plutôt  du  verbe  largement  représenté  en  Italie  et  eu 
France  (cf.  prov.  mod.  rougnd),  dérivé  de  aronea  >  rougno  «  rogne  ,  indis- 
position, chagrin,  perte  »?  ;  — 4.  valmagg.  baraka  «  madia  »  devrait  être  rat- 
taché à  la  famille  du  frç.  barot  «  baril  »  «  bar  a),  mais  le  frç.  barot  «  ba- 
ra)  est-il  possible  dans  un  pays  où  frç.  è/èr^  reflète  une  forme  francique 
bera  ><  bara  ?  Il  serait  bon  d'avoir  la' carte  de  madia  du  Tessin  pour 
mieux  voir  les  conditions  géographiques  du  mot  barôia  ;  —  5.  cremasc.  canà 
«  castrare  le  castagne  »  <^  lomb.  canà  «  mordere  »  ;  —  6.  borm.  gôgliçda 
«  colpo  dato  cul  gomito  »  <  aculeu  ;  —  7.  istr.  lincofo  «  banchetto  alla 
fine  deir  opéra  »  (ail.  litkouf,  leihkauf)  ;  —  8.  moden.  pduder  v  far  le 
ova  »  <^ponere  ;  —  9.  Concordia  sfon  «  specie  di  caize  »  <scofoni, 
Mussafia,  Beiirag,  103  ;  —  10.  bergam.  Sguersa  «  salamandra  »  appartient  à 
la  famille  du  mot  guercio  ;  —  11.  sprocano  «  piscatoris  genus  »,  exemples 
de  textes  du  xvie  siècle;  —  12.  lèvent.  {Qinnio)  vermalina  <.<  donnola  » 
répond  à  l'it.  ermellino.  —  P.  514.  G.  Bertoni,  Délia  pronuniia  di  n  del  lat. 
-us  e  -um.  Discussion  des  théories  de  Ascoli,  Arch.  glott.,  XIII,  292,  et  de 
MM.  Meyer-Lùbke,  Rom.  Gram.,  I,  C  643,  et  Merlo,  Z.  f.  rom.  Phil..  XXX, 


6i6 


PERIODIQUES 


440,  d'aprcs  les  conditions  des  parlers  grisons.  —  J.  Jud.  —  P.  517.  G.Ber- 
toni,  Wold  sidla  ciuiioiic  «  Un  scrventois  plait  de  déduit  de  joie  ».  Quatre  recti- 
fications à  i'éd.  ^éà\&x  {Chansons  de  croisade,  p.  251).  —  P.  517.  G.  Ber- 
toni,  Intorno  a  iina  slroja  di  Peire  Raivion  de  Tolo^a  in  onore  dei  Malaspiiia. — 
P.  519.  G.  Bertoni,  Una  ten:{one  fra  Ptijol  e  un  podestà.  Publications  des  deux 
coblas  qui  forment  le  n"  III  de  I'éd.  A.  Jeanroy  (cf.  ci-dessus,  p.  457)  : 
copie  diplomatique  et  essai  d'édition  avec  notes.  —  P.  522.  G.  Kussler- 
Ratyé,  Corrections  au  texte  du  planh  «  Ab  lo  cor  trist  »  (Grundriss,  461,  2).  — 
P.  523.  G.  Zoppi,  Un  passo  oscuro  nel  testamento  di  Latira.  —  P.  526. 
G.  Bertoni,  Una  «  pastorale  a  a  Ferrara  nel  ijo6. 

Comptes  rendus.  —  P.  528.  O.  J.  Tallgren,  Les  poésies  de  Rinaldo  à'Aquino, 
rimeur  de  Vécole  sicilienne  du  XIII^  siècle  (G.  Bertoni  :  interprétation  de 
quelques  passages).  —  P.  530.  A.  Lazzari,  Un  itmanista  romagnolo  alla  corte 
d'Ercole  11°  d'Esté,  Bartolomeo  Ricio  da  Liigo  (G.  Bertoni).  —  P.  532.  Archiv 
fïtr  dus  Studium  der  neueren  Sprachen  iind  Literatiiren,  t.  XXXIV,  3-4  (G.  Ber- 
toni, quelques  remarques  sur  les  représentants  romans  de  tubruchus  et  sur 
le  sens  del'a.fr.  herserez).  —  P.  5  37.  Chronique  bibliographique  et  critique'.  — 
P.  548-576.  Index  détaillés  des  noms  propres  et  des  mots  cités,  par  E.  Platz. 

M.  R. 


Dacoromania,  Buletinul  «  Muzeului  limbei  romane  »  condus  de  Sextil 
Puçcariu.  —  L'université  roumaine  de  Cluj  en  Transylvanie  a  créé  sous  le 
titre  de  Muienl  limbei  romane  un  institut  de  recherches  consacré  à  l'étude  de 
la  langue  roumaine  de  tous  les  temps  et  de  toutes  les  régions  et  notamment 
aux  travaux  lexicographiques  et  dialectologiques.  Cet  institut  aura  une  biblio- 
thèque, qui  est  déjà  riche,  et  il  éditera  une  collection  de  publications  :  la 
première  est  la  revue  dont  nous  signalons  ici  le  premier  volume,  un  fort  in- 
8  de  vi-608  pages  paru  en  1921.  Tous  nos  souhaits  de  longue  durée  vont 
à  cette  entreprise  et  notamment  à  la  revue  où  nous  voudrions  voir  réunies 
les  recherches  linguistiques  encore  trop  rares,  mais  aussi  malheureusement 
trop  dispersées  en  Roumanie. 

P.  9.  V.  Grecu,  Erotocritiil  lut  Cornaro  in  literatura  romdneascâ.  L'Eroto- 
crite  de  Vincent  Cornaro  est  un  roman  en  vers  crétois  de  date  incertaine, 
mais    probablement   du  xyi^  s.  ^  ;  il   a  été   traduit  en  roumain   deux    fois 


1.  [M.  B.  discute  à  la  p.  545  l'origine  du  bol.  wioà..  slre:^^  «  intirizzamen- 
to  »  qu'il  ramène  à  strictiare.  Il  est  plus  vraisemblable  d'y  voir  un  dérivé 
d'ustriciu  (cf  arsiciu  <^arsu)  ;  ustriciu  serait  un  dérivé  de  ustr-ina, 
cf.  ital.  strinare,  strina  «  rigore  dell'  inverno  »,  anc.  lomb.  strinar  «  bruciac- 
chiare,  arsicciare  »,  monfcrr.  startiée  «  abbrustolire  »,  Velletri  strina  «  vento 
gelato  »,  Agnone  stri\:;e  «  freddo  secco  eccessivo  »,  etc.  —  J.  Jud.] 

2.  M.  Grecu  n'a  pas  connu  l'étude  que  M.  Pernot  a  publiée  au 
t.  XXVIII  (avril-juin  191 5)  de  la  Revue  des  Etudes  grecques,  sur  le  Roman 
crétois  d'Erotohrilos  et    où    sont  discutées    les  questions  d'attribution  et  de 


PÉRIODIQUES  617 

vers  la  fin  du  xviiic  s.  et  a  donne  lieu  à  des  remaniements  divers  dont 
l'un  est  devenu  le  livre  populaire  de  Filerot  ^i  Antnsa  ;  en  Roumanie 
même,  un  Grec,  Denys  Photinos,  a  composé  et  publié  en  1818  un  Nou- 
vel Erotocrite  qui  est  essentiellement  la  mise  en  grec  moderne  littéraire 
du  poème  crétois  de  Cornaro  ;  cette  nouvelle  rédaction  a  été  à  sou  tour 
traduite  en  vers  roumains  en  1837  par  Anton  Pann,  qui  fut  l'élève  de 
Photinos.  Telssont  les  résultats  précis  auxquels  est  arrivé  M.Gr.,  notamment 
par  l'étude  minutieuse  des  mss.  11  y  a  là  une  très  utile  contribution  à  l'his- 
toire de  la  littérature  roumaine,  qui  peu  à  peu  se  fondera  sur  des  recherches 
comparatives  de  ce  genre.  Le  mémoire  de  M.  Gr.  est  accompagné  de  plusieurs 
fac-similés  reproduisant  des  pages  illustrées  de  deux  mss.  de  VErotocrite  rou- 
main. —  P.  72.  S.  Pu^car'm,  Dùi  perspectiva  Dictionariului.  M.  P.,  qui  pour- 
suit le  lourd  travail  de  rédaction  et  de  publication  du  Dictionnaire  del' Acadé- 
mie roumaine,  s'est  proposé  de  jeter  quelques  coups  d'œil  sur  l'ensemble  des 
m'atériaux  qu'il  met  en  œuvre,  et  c'est  le  résultat  de  ces  synthèses  partielles 
qu'il  publie  sous  le  titre  indiqué  ci-dessus.  Le  premier  article,  que  nous 
avons  ici,  est  consacré  à  l'onomatopée  en  roumain  :  les  considérations 
générales  très  métiiodiquement  développées  par  l'auteur  y  sont  illustrées 
d'exemples  roumains  précis  ;  on  y  trouvera  notamment  un  tableau  d'une 
richesse  remarquable  des  mots  créés  en  roumain  en  partant  des  groupes 
onomatopéiques  hi',fi',fy  ;  la  voyelle  obscure  qui  forme  le  support  syllabique 
de  ces  groupes  est  en  roumain  le  plus  souvent  d,  parfois  aussi  0  ou  u.  — 
P.  109.  N.  Dràgan,  Din  vechea  noastrà  topouimie.  i.  Tdnipa  est  le  nom  d'un 
certain  nombre  de  collines  ou  de  montagnes  de  différentes  provinces  rou- 
maines ;  M.  D.  le  met  en  rapports  avec  *timpa<i.  colline  »,  cf.  Meyer- 
Lûbke,  REIV  8759,  mais  se  demande  si  ce  mot  préroman,  au  lieu  d'être 
venu  au  roumain  par  le  latin,  ne  serait  pas  un  mot  thrace  dont  le  grec  -ii).r^r\ 
serait  une  autre  survivance.  —  2 .  Cbicera  est  un  autre  nom  de  montagne  Ou  de 
pic  plus  répandu  encore  que  le  premier  et  employé  même  comme  nom  com- 
mun. M.  Densuçianu  avait  proposé  de  l'expliquer  par  un  mot  slave  se  ratta- 
chant au  thème  kic-  avec  le  sens  d'  «  enflure  »  ;  M.  D.  fait  remarquer  que 
le  mot  existe  aussi  en  albanais  sous  la  forme  qik'éljê  et  propose  d'y  voir 
encore  un  élément  préroman  (illyrien)  apparenté  à  une  forme  ind.  çikharan 
«  pointe  ».  Cette  explication  préromane  et  celle  proposée  pour  Tdmpa  vien- 
draient se  joindre  aux  hypothèses  analogues  présentées  antérieurement  pour 
l'alb.  mal  «  montagne  »,  roum.  mal  «  rive  et  montagne  »  et  pour  l'alb. 
mâguljë,  roum.  màgura  <(  colline  ».  —  3.  Abrud  est  le  nom  d'un  bourg  de  Tran- 
sylvanie dans  la  région  des  mines  d'or,  il  représente  vraisemblablement  un 
mot  dace  signifiant  «  or  »  et  que  nous  retrouvons  dans  le  vocabulaire  technique 


date.  M.  P.  voit  dans  VErotocrite  «  un  poème  basé  sur  une  vieille  tradition 
populaire,  rédigé  au  plus  tard  au  début  du  xvi^  s.  par  un  Crétois  qui  con- 
naissait la  littérature  italienne  ■•. 


6l8  PÉRIODiaUES 

grec  et  latin  ofscjtov  et  obryinin.  —  4.  Bdrsa  est  le  nom  d'un  cours  d'eau  et 
d'une  région  du  sud  de  la  Transylvanie  ;  dans  ce  cas  aussi  une  origine  dace 
est  vraisemblable  et  M.  D.  pense  à  un  rapprochement  avec  un  mot  de 
Vïnde,  bhurjas  «  bouleau  >y.  —  5.  Aii^eit,  nom  de  commune  du  Bihor,  est 
expliqué  comme  un  dérivé  de  ati^  <  avus  +  u^.  —  P.  147.  S.  Dragomir, 
Cdteva  unue  aie  organi:!^a^iei de  slat  slavo-romane.  —  P.  162.  A.  Procopovici, 
Eccuin.  Étude  minutieuse  des  mots  roumains  composés  avececcum  procli- 
tique et  notamment  de  aniii,  acniu,  acum,  acolo,  atare.  Les  points  les  plus 
saillants  dus  conclusions  sont  que  dans  aiuu  nous  n'avons  pas  un  composé  de 
eccum,  mais  de  ad  -|-  modo,  que  eccu(m)  avait  dû  perdre  son  u  déjà  à 
l'époque  préroumaine  et  que  le  premier  0  de  acolo,  comme  Va  de  acâtare,  sont 
des  voyelles  épenthétiques.  Il  y  a  nécessairement  dans  un  pareil  sujet  beau- 
coup d'hypothèses  sur  les  développements  phonétiques  qui  ont  pu  se  pro- 
duire ;  elles  ne  sauraient  apporter  toutes  la  conviction  et  M.  Puscariu  l'a 
marqué  à  l'occasion  par  une  noie  additionnelle.  —  P.  185.  T.  Capidan, 
Or iginea  vocal iviihii  ht  -le.  Le  daco-roumain  et  le  méglénite  ont,  pour  les 
masculins  en  n  ou  en  (ti),  un  vocatif  en  -le  :  coâriile,  domniile.  On  a  pensé 
que  ce  -/<;  n'était  que  l'interjection  bulgare  de  même  forme  postposée' au  nom 
et  devenue  ainsi  une  véritable  flexion  ;  en  fait  on  trouve  cette  interjection  en 
macédo-roumain,  mais  après  les  féminins,  comme  c'est  régulièrement  le  cas 
en  bulgare,  et  l'on  ne  voit  pas  pourquoi  dans  les  autres  dialectes  ce  serait 
justement  aux  seuls  masculins  qu'on  l'aurait  soudée.  D'autre  part  les  témoi- 
gnages sud-danubiens  (dalmates,  serbes,  bulgares)  nous  montrent  un  grand 
nombre  d'exemples  de  prénoms  masculins  évidemment  roumains  avec  la 
finale  -iil  :  Janciil,  Radul,  etc.  :  il  est  vraisemblable  que  ce  sont  des 
formes  auxquelles  s'est  étendu  l'article  des  noms  communs  à  une  époque  où 
-/  de  cet  article  ne  s'était  pas  encore  amui  comme  il  l'a  fait  plus  tard  dans 
le  roumain  parlé.  Le  vocatif  en  -le  est  né  de  l'addition  à  ces  apellatifs  arti- 
culés delà  flexion  -e  du  vocatif  om-oame,  il  s'est  ensuite  propagé  aux  mascu- 
lins en  -u  ou  en  (w).  Le  type  Jancul  explique  les  patronymiques  en  -tilescu 
que  M.  Weigand  estimait  d'origine  bulgare  (-ulo^).  Le  grand  intérêt  du 
mémoire  de  M.  C.  est  qu'il  marque  une  réaction  contre  la  tendance  à  expli- 
quer par  un  emprunt  au  slave  tous  les  faits  roumains  qui  ont  un  correspon- 
dant apparent  dans  les  parlers  slaves  sud-danubiens  et  qu'il  fournit  des 
exemples  contraires  de  propagation  du  roumain  au  slave.  —  P.  211.  V. 
Bogrea,  Cdteva  consideratii  asupra  topoitimiei  romane^ti.  Utiles  remarques 
de  méthode  et  nombreuses  interprétations  de  noms  de  lieu.  —  P.  220. 
Etimologii  ^i  notite  lexicografice .  Nombreuses  notices  dues  à  MM.  E.  Herzog, 
S.  Puscariu,  G.  Giuglea,  V.  Bogrea,  M.  Dràganu,  C.  Lacea.  parmi  lesquelles 
nous  signalons  :  làpàdà  «  rejeter  »  <;*liquidare  et  ràhdà  «  patienter, 
supporter  »  <<  rigidare  (E.  Herzpg),  contem  «  cesser  »  <<  *cunctinare 
dérivé  decunctari  (S.  Puçcariu),  cdrlan  «  agneau  sevré  «  <;  carnalis, 
(hhià)  iioteivâ  <^  *annoti  nina, /'/Vr^ta/  «  frapper  légèrement  «  <^  perse- 


PÉRIODIQUES  619 

care,  ii^tà  «  bâiller  »  <^  oscitare  (G.  Giiiglea),  sut  •<  fossatum  (argu- 
ments sémantiques  pour  cette  étymologie,  V.  Bogrea),  herc  «  à  queue  cou- 
pée »  <C  *brevicus,  sugnincle  «  avant-toit  »  <  subgrunda,  piilpanà  «  pan 
de  vêtement,  basque  »  <;  fr.  pourpoint  (V.  Bogrea)  ;  je  laisse  de  cAié  beau- 
coup d'autres  notices  relativjs  à  des  mots  d'origine  non-latine  ;  une  brève 
remarque  est  consacrée  par  M.  V.  Bogrea  à  l'esp.  ningtino  dont  il  expliquerait 
le  second  «  par  l'influence  deningulus.  —  P.  522.  S.  Puçcariu,  Cdteva 
ca;^uri  Je  asimilare  §i  disimilare  in  liniki  romdnà.  A  signaler  en  particulier 
dans  cette  note  l'explication  du  suffixe  -ar  qui  ne  se  rencontre  en  roumain 
pour  indiquer  l'origine  que  dans  des  mots  du  type  Poienar  où  il  est  précédé 
de  -n-  ;  ce  ne  serait  pas  -arius,  mais  le  suffixe  -an  (pour  -ean)  avec  dissi- 
milation  de  -;;.  —  P.  330.  S.  Puçcariu,  PersoiDui  a  doua  a  singularului  aorist. 
La  2^  pers.  sg.  du  passé  est  eu  roumain  en  -^i  :  cduta^i  de  cantavisti  ; 
M.  Meyer-Lûbke  a  expliqué  la  chute  du  -/-  comme  résultant  d'une  haplolo- 
gie  dans  la  formule  cantavisti-tu  ;  cette  formule  a  dû  être  peu  fréquente 
étant  donnée  la  rareté  de  l'emploi  du  pronom  sujet,  mais,  dans  les  pronomi- 
naux, le  pronom  régime  enclitique  a  pu  avoir  le  même  eflfet  (laudavisti- 
te)  ;  M.  P.  a  rencontré  un  exemple  de  la  formule  dans  son  état  primitif  : 
proslâvisti-te  (Caiania  de  Coresi,  184,  34).  .—  P.  331.  T.  Capidan, 
Calques  linguistiques.  M.  C.  donne  ici  de  nouveaux  exemples  de  propaga- 
tion du  roumain  aux  langues  balkaniques  voisines  :  l'on  connaît  la  confu- 
sion de  fluorés  avec  flores,  elle  a  été  calquée  par  l'albanais,  le  bulgare  et 
le  serbe,  vraisemblablement  d'après  le  roman  balkanique  ;  carte  avec  le 
double  sens  de  «  lettre  »  et  de  «  livre  »  se  retrouve  en  albanais,  mais  hiiga 
a  aussi  les  aeux  sens  en  serbe  et  en  bulgare.  —  P.  336.  V.  Bogrea,  Cdteva 
ca^uri  de  elimologie  populard  la  nunie  de  plante.  —  P.  338.  V.  Bogrea,  Trei 
porecle  romdnesti.  —  P.  340.  V.  G.  Starkey,  Evolutja  lui  en  ht  in  dupd 
labiale.  Essai  de  différenciation  dialectale  d'après  les  textes  du  XVF  s.  :  la 
conservation  de  e  (mente)  serait  plutôt  transylvaine,  le  passage  à  /  {niinle) 
étant  régulier  ailleurs.  —  P.  344.  S.  Puçcariu,  Un  nou  exemplar  din  Evanghe- 
liarul  lui  Coresi  (1^61).  Cf.  /?o;;/a«àz,  XXXVl,  429.  — P.  548.  S.  Puçcariu, 
«  Economia  »  din  1806  de  Sincai .  —  P.  349.  N.  Dragan,  Un  pasaj  din 
Evangheliarul  de  la  i;6o-6i  al  lui  Coresi  râu  inteles  pdnà  xtcutn.  —  P.  352. 
N.  Drâgan,  O  rectificare.  M.  Jorga  avait  signalé  des  explications  roumaines 
dans  un  livre  liturgique  daté  de  14(^2  (.4 nalele  Acad.  romdne,  XXVIII,  100): 
la  partie  oij  sont  ces  explications  roumaines  n'est  qu'un  fragment  d'un  autre 
livre  ajouté  au  premier,  mais  postérieur  de  près  de  deux  siècles.  —  P.  356. 
G.  Giuglea,  Caiania  protopopului  Popa  Pâtru  din  Tinàud  (Bibor)  :  manuscris. 
Ms.  de  1682  de  caractère  dialectal  marqué.  —  P.  359.  Al.  Borza,  Material 
pentru  vocabnlarul  bolanic  al  limbii  romdne.  Liste  de  noms  de  plantes  culti- 
vées (arbres  à  fruits,  légumes,  plantes  d'ornement)  de  la  région  de  Caran- 
sebef. 

Comptes  rendus.    —   Une   large  place  est    réservée    dans  Dacoromania    à 


620  PjÉRlODiaUES 

l'cximen  des  publications  rcccntcs  relatives  au  roman  oriental  :  cette  limita- 
tion est  très  heureuse  et  permettra  à  la  nouvelle  revue  de  donner  enfin  dans 
ce  domaine  les  informations  bibliographiques  que  les  autres  revues  romanes 
à  cadre  plus  étendu  n'arrivaient  pas  à  fournir.  Voici  la  liste  de  ces  comptes 
rendus.  P.  563.  E.  Gamillscheg,  Olienische  Miindarteii  (S.  Puçcariu  :  éloges, 
malgré  quelques  réserves  sur  les  conclusions  générales  tirées  par  M.  G.  de 
ses  observations  sur  un  domaine  restreint).  —  P.  377.  I.  lorgu,  Diftoiigarea 
lui  Q^i  o  dccenlitali  in poiitiile  à,  e(S.  Pu^cariu  reprend  complètement  la  ques- 
tion dans  ce  très  important  compte  rendu).  —  P.  396.  G.  Weigand,  XXI- 
XX F.  Jiihi esbericht  des  Listitut  fiïr  rumànische  Sprache  ^u  Leipzig  (S.  Puçcariu 
et  T.  Capidan;  cf.  Roinaiiia,  XLVI,  617).  —  P.  422.  P.  Skok,  articles  de  revue 
(S.  Puçcariu).  —  P.  428.  P.  Hanes,  Scriilorii  hasaraheni  (S.  Puçcariu).  — 
P.  454.  J.  Jud,  Zur  Geschichte  der  bitndneirovianischen  Kirchensprache  (S.  Pu§- 
cariu  ;  cf.  ci-dessus,  p.  599).  —  P.  439.  G.  Rohlfs,  Ager,aiea,  atriiitii 
(S.  Puçcariu).  —  P.  440.  Travaux  lexicographiques  divers  (S.  Pu^cariu). 
—  P.  442.  S.  Puçcariu,  Istoria  literaturii  romane,  epoca  veche,  I  (N.  Drà- 
ganu  ;  cf.  Romania,  XLVII,  152).  —  P.  449.  Bidet inid  Coinisiei  istorice  a 
Romdniei,II  (Y.  Bogrea).  —  P.  453.  N.  Cartojan,  Alexandrin  in  literature 
romdneascà  (V.  Bogrea  ;  (;f.  Romania,  XL,  142  et  ci-dessous,  p.  630).  — 
P.  460.  N.  lorga,  Histoire  des  Roumains  de  la  péninsule  des  Balkans  (V. 
Bogrea).  —  P.  464.  A.  Rosetti,  Colindele  religioase  la  Ronidni  (V.  Bogrea  : 
travail  très  méritoire,  additions).  —  P.  470.  S.  Puscariu,  Locul  limhii  romane 
între  limbile  ronianice  (V.  Bogrea).  —  P.  474-82.  Comptes  rendus  de  tra- 
vaux historiques.  —  P.  482.  P.  E.  Guarnerio,  Fonologia  roman:(a(G.  Giu- 
glea  :  nombreuses  rectifications  en  ce  qui  touche  au  roumain).  —  P.  490. 
S.  Pieri,  Toponomastica  délia  Valle  delVArno  (G.  Giuglea).  —  P.  500-5. 
Études  de  littérature  moderne.  —  P.  505.  H.  Baric,  Aibanonunânische  Stu- 
dien,  I.  Teil  (Th.  Capidan).  —  515-32.  Travaux  divers  et  périodiques. 

P.  533-51.  Notices  nécrologiques  :  notamment  de  A.  D.  Xenopol, 
W.  Wundt,  K.  Fr.  Brugmann,  C.  Salvioni,  P.  E.  Guarnerio,  P.  Savj-Lopez. 

Le  volume  se  termine  par  des  index  étendus,  mais  aussi  par  des  errata 
considérables  qu'expliquent  assez  les  difficultés  actuelles  de  l'industrie  tj'po- 
graphique  en  Roumanie  '. 

M.  R. 

JouRN.\L  DES  Savants,  1921.  — P.  74-81  et  1 18-123.  L.  Mirot,  La  péné- 
tration des  étrangers  en  France.  A  propos  de  J.  Mathorez,  Les  étrangers  en 
France  sous  l'ancien  régime.  —  P.  96.  Dans  les  comptes  rendus  de  l'Académie 
des  Inscriptions  :  n  mars,  M.  Omont  annonce  que  la  correspondance  de 
Gaston  Paris  a  été  offerte   par  ses  héritiers  au  département  des  manuscrits 

I.  Tout  le  volume  est  dépourvu  de  titres  courants,  qui  seraient  cependant 
bien  utiles. 


PÉRIODIQUES  621 

de  la  Bibliothèque  nationale.  —  P.  131-5.  Compte  rendu  de  A.  Longnon, 
Li's  iioins  de  lieu  de  la  France,  I  (H.-Fr.  Delaborde).  —  P.  205-214  et  258- 
264.  A.  Ernout,  Linguistique  historique  et  linguistique  générale.  Sur  l'ouvrage 
de  A.  Meillet,  cf.  Remania,  XLVII,    119. 

1922.  —  P.  74-81.  Antoine  Thomas,  Découverte  de  fragments  d'un  poème 
français  inconnu  sur  Bérinus.  Il  s'agit  de  trois  feuillets  de  parchemin,  servant 
de  garde  à  un  manuscrit  gallois  de  la  Bibliothèque  d'Aberystwyth,  et  décou- 
verts par  M.  Morgan  Watkin  ;  ils  contiennent  environ  470  octosyllabes  à 
rimes  plates  ;  l'écriture  est  du  xiiie  siècle,  le  copiste  sans  doute  anglo- 
normand  avait  sous  les  yeux  un  modèle  français,  peut-être  bourguignon. 
Le  texte  du  fragment  est  en  rapports  très  étroits  avec  la  partie  correspondante 
du  Berinus  en  prose.  Au  cours  de  sa  note  M.  C.  Thomas  imprime  en  regard 
une  centaine  de  vers  des  fragments  et  des  extraits  corresponJants  du  roman 
en  prose.  La  Romania  publiera  prochainement  le  texte  complet  des  frag- 
ments. —  P.  134-6.  Compte  rendu  de  J.  Vendryes,  Le  langage  (A.  Lrnout; 
cf.  ci -dessous,  p.  625).  —  P.  136-7.  Compte  rendu  de  J.  Anglade,  His- 
toire sommaire  de  la  littérature  méridionale  au  moyen  âge  (A.  Jeanro)'  ;  cf. 
Romania,  XLVII,  296).  —  P.  227.  Compte  rendu  de  W .  von  Wartburg, 
Fran\6sisches  etyniologisches  Wôrterbuch,  i  (C.  Brunel). 

M.  R. 

RoMANiscHE  FoRSCHUNGEM,  t.  XXXV  (1916). —  P.  1-777.  C.  Decurtins, 
Rdtoromanische  Chrestomalhie,  X.  Band  :  Sursettisch,  Sutsettisch,  Miinsterisch,  I. 

—  P.  778-953.  H.  Heinz,  GilBlas  und  dus  \eitgenôssische  Leben  in  Frankreich. 

—  P.  954-85.  L.  Wiener,  Mopaoj.  Ce  mot  grec,  dont  le  correspondant 
moderne  a  le  sens  de  «  revenant  »>  ou  «  masque  »,  est  le  point  de  départ 
d'une  étude,  entrecoupée  de  nombreux  excursus,  —  entre  autres  un  consacré 
aux  langues  slaves,  —  sur  la  famille  sémantique  des  mots  signifiant  «  singe  » 
(marmot,  ma rcou,  guenon,  etc.).  Les  conclusions  ne  se  dégagent  pas  nettement. 
On  peut  utilement  comparer  les  ardcles  de  M.M.  A.  Thomas  et  D.  S.  Blon- 
dheitn  sur  maimoii  (Romania,  XXXVIII,  556,  et  XLI,  260). 

A.  L.^XGroRS. 


CHRONIQUE 


M.  Albert  Stimming,  dont  nous  avons  récemment  annoncé  la  retraite 
(Roinania,  XLVII,  446),  est  mort  le  30  juin  1922. 

—  M.  Karl  Vollmôller,  éditeur  des  Romanische  Forschungen  et  du  Kritis- 
cher  Jahresbericht  iïber  die  Fortschritte  der  romanischen  Philologie,  est  mort  à 
Dresde  le  8  juillet  1922. 

—  M.  Pio  Rajna,  professeur  à  l'Université  de  Florence,  a  pris  sa  retraite 
(mai  1922);  l'Université  de  Paris  lui  a  décerné  en  novembre  le  titre  de 
docteur  honoris  causa. 

—  M.  Johan  Vising,  professeur  de  philologie  romane  à  l'Université  de 
Gôteborg,  a  pris  sa  retraite. 

—  Le  retard  du  présent  numéro  nous  permet  d'annonctr  l'élection  de  notre 
collaborateur,  M.  Alfred  Jeanroy,  à  l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles- 
Lettres  (15  décembre). 

—  L'Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres  a  décerné  à  notre  colla- 
borateur M.  Louis  Brandin,  le  prix  Lagrange  pour  son  édition  de  la  Chanson 
d' Aspremont  (Classiques  français  du  moyen  dge,  nos   i^  et  25). 

—  Nous  avons  plaisir  à  faire  connaître  les  heureux  progrès  d'une  enquête 
linguistique  sur  laquelle  les  savants  qui  l'ont  entreprise  avaient  jusqu'à  présent 
préféré  garder  le  silence.  Deux  élèves  suisses  de  M.  J.  Gilliéron,  MM.  Jaberg 
et  J.  Jud  ont  uni  leurs  efforts  pour  préparer  un  Atlas  linguistique  suisse-italien 
qui  doit  embrasser  tout  le  domaine  des  patois  latins  et  italiens  parlés  en 
Suisse  et  en  Italie  entre  les  Alpes  et  une  ligne  qui  va  de  Livourne  à  Pesaro. 
Des  études  faites  sur  place  depuis  dix  ans  leur  ont  permis  d'élaborer  les  trois 
questionnaires  qui  servent  de  base  à  l'enquête  :  un  questionnaire  «  normal  » 
de  2000  mots,  isolés  ou  placés  dans  des  phrases  simples,  où  le  lexique 
agricole  a  la  plus  large  part  ;  un  questionnaire  «  réduit  »  de  800  mots  destiné 
à  fixer  l'étape  patoise  conservée  dans  les  grandes  villes  ;  un  questionnaire 
spécial  de  plus  de  4000  questions  qui  sera  utilisé  pour  une  vingtaine  de 
points  et  permettra  de  recueillir  d'une  façon  plus  large  le  lexique  patois  dans 
des  régions  jusqu'ici  insuffisamment  étudiées.  Un  certain  accord  a  été 
maintenu  entre  ces  questionnaires  et  celui  de  M.  J.  Gilliéron.  L'enquête  sur 


CHRONIQUE  623 

pLice  a  été,  comme  pour  la  France,  confiée  à  un  explorateur  unique, 
M.  Sclieuermeier,  qui  aura  à  enquêter  sur  220  points  environ  et  qui  depuis 
novembre  1919  en  a  déjà  exploré  165  sur  un  territoire  qui  va  du  Mont-Cenis 
à  Fiume  et  des  Alpes  à  la  mer;  il  reste,  pour  1923,  à  enquêter  sur  55  points 
CD  Emilie,  Romagne  et  Toscane.  L'enquête  de  M.  Scheuermeier,  qui  était 
bien  préparé  à  ce  travail  par  des  recherches  antérieures  sur  le  lexique  alpin,  a 
ce  caractère  particulier  de  n'être  pas  seulement  linguistique  :  l'enquêteur  doit 
s'informer  de  l'usage,  de  l'aspect,  des  formes  variées  des  objets  dont  il 
enregistre  les  noms  ou  les  coutumes  qui  s'y  rattachent,  et  recueillir  des 
photographies  des  habitations,  outils,  installations,  travaux  agricoles,  etc. 
Déjà  plus  de  800  clicliés  ont  été  recueillis  ;  il  est  permis  d'en  attendre,  pour 
la  linguistique  et  l'ethnographie  de  régions  particulièrement  intéressantes,  des 
informations  précieuses.  La  Romania  ne  manquera  pas  de  tenir  ses  lecteurs 
au  courant  des  progrès  de  l'enquête  et  de  la  publication  de  V Atlas  que  tous 
les  romanistes  souhaiteront  prochaine. 

—  M.  Ezio  Levi  annonce  l'apparition  prochaine  (chez  Zanichelli,  à 
Bologne)  d'une  revue  qui,  sous  le  titre  de  Nuovi  Studi  inedievali,  prendra  la 
suite  des  Siml!  medievali  de  Novati  et  de"  Renier. 


Publications  projetées. 

M.  S.  J.  Roos  a  entrepris  l'édition  de  cinq  poèmes  français  inédits  sur 
l'allégorie  des  Quatre  filles  de  Dieu,  Miséricorde,  Vérité,  Justice  et  Paix 
(cf.  Romania,  XXX VH,  485). 

—  M.  J.  .Vnglade  annonce  la  publication  d'une  Iconographie  des  Troubadours 
avec  reproduction  en  couleurs  des  miniatures  des  principaux  chansonniers. 

Collections  et  publications  ex  cours. 

Les  fascicules  38  et  39  du  Provenialisches  Supplenienl-Wôrterhuch  de 
E.  Levy  continué  par  C.  Appel,  parus  en  1922,  vont  de  traskorau  à  venir. 

—  Dans  les  Classiques  français  du  moyen  dge  ont  paru  les  numéros  suivants  : 

27.  Les  Poésies  de  Cercamon  éditées  par  Alfred  Jeanroy  :  1922,  ix- 
}o  pages. 

28.  Gerbert  de  Montreuil,  La  conluuialiou  de  Percerai  éditée  par  Mary 
Williams,  tome  I  ;  1922,  v-215  pages.  —  Ce  premier  volume  contient  le 
texte  des  vers  1-7020  d'après  le  ms.  B.N.  fr.   12576. 

29.  Le  Roman  de  Troie  en  prose  édité  par  L.  Constans  et  E.  Faral,  tome  I  ; 
1922,  1V-170  pages.  —  Cette  édition  avait  été  commencée  par  Léopold 
Constans  ;  M.  Faral  a  achevé  le  premier  volume  et  publiera  le  second. 

30    La  Passion  du  Palatinus,  mystère  du  xiv^  siècle,  édité  par  Grâce  Frank  ; 
1922,  XIV- loi  pages. 
Et  de  nouvelles  éditions  des  numéros  : 


624  CHRONIQUE 

5*  Courtois  iVAirai,  2^  édition  revue  par  Edmond  Faral  ;  192 1,  \'n- 
37  pages. 

5*  Le  GiV(oii  el  V Aveugle,  2^  édition  revue  par  Mario  Roques;  1921,  vii- 
18  pages. 

12*  BÉROOL,  Le  Roman  de  Tristan,  2^  édition  revue  par  Ernest  Muret; 
1922,  XIV- 164  pages. 

—  Dans  la  Saniniliing  vulgàrlatcinischer  Texte  (cf.  Roniaiiia,  XLII,  147  et 
625)  : 

6.  Aiisivahl  ans  den  Werken  des  Gregor  von  'Jours  hgg.  vou  H.  Morf  -}•  ; 
1922,  viii-69  pages. 

—  Dans  la  Sammltoig  roinanischer  Elenieutar-  iiiid  Hniidlmcher  dirigée  par 
M.  W.  Meyer-Li^ibke  (Winter,  Heidelberg)  : 

ire  série,  Grammaires  :  2.  Hislorische  Gramniatik  der  fran-{osischen  Sprache 
von  W.  Meyer-Lûbke,  2^  partie,  Wortbildungslehre ;  1921,  xii-175  pages. 

5.  Altspanisches  Elenientarhuch  von  A.  Zauner,  2^  éd.  revue;  1921,  xii- 
192  pages. 

4e  série,  Histoire  de  la  civilisatio)i  :  i.  Frankreichs  Kultur  im  Spiegel  seiner 
Spracheutwicklung .  .  .  von  K.  Vossler,  3e  mille  avec  additions,  corrections  et 
index;  1921,  xi-431  pages 

5e  série,  Etudes  et  textes  :  4.  Hauptfragen  der  Romanistik,  Festchrift  fur 
Philipp  Augusl  Becker  \um  i  juni  1^22  ;  1922,  xxvii-322  pages. 

5 .  IdeaJistische  Nenphilologie,  Festschrift  fi'ir  Karl  Vossler  ::^iini  6  sepleiiiber  1^22 
hgg.  von  V.  Klemperer  und  E.  Lerch  ;  1922,  xiii-288  pages. 

Nous  aurons  sans  doute  à  revenir  sur  ces  derniers  volumes  ;  nous  signalons 
dès  maintenant  ce  qu'il  y  a  d'avantageux  pour  les  travailleurs  à  trouver  dans 
une  même  collection  des  recueils  jubilaires  souvent  si  difficiles  à  réunir. 

—  Dans  la  Bibliothèque  littéraire  de  la  Renaissance  (Paris,  Champion), 
première  série  : 

XII.  —  Henri  Hauvette,  Etudes  sur  la  Divine  Comédie,  la  coiuposilioii  du 
poème  et  son  rayonnement  ;  1922,  pet.  in-8,  xv-239  pages. 

—  M.  Edouard  Porçbowicz,  professeur  à  l'Université  de  Lwôw,  a  com- 
mencé la  publication  des  Travaux  du  séminaire  de  philologie  romane  qu'il 
dirige.  Nous  souhaitons  un  heureux  développement  de  cette  collection  dont 
le  premier  fascicule  vient  de  nous  arriver  : 

I.  Pauline  Sandauer,  Vêlement  scolastique  dans  l'œuvre  de  Raoul  de  Houdenc  ; 
Lwôw,  Jaeger,   1922  ;  in-8,  46  pages. 

—  A  côté  deVArchivum  romanicum  (voir  ci-dessus,  p.  607),  M.  G.  Bertoni 
a  entrepris,  depuis  l'année  dernière,  chez  le  même  éditeur,  L.  S.  Olschki, 
à  Genève,  et  dans  des  conditions  analogues  de  présentation  et  de  prix,  une 
Biblioteca  dell'  «  Archivum  romanicum  »  divisée  en  deux  séries  :  I.  Histoire, 
littérature  et  paléographie,  II.  Linguistique.  Ont  déjà  paru  : 

Série  I  :  i.  G.  Bertoni,  Guarino  da  Verona  fra  letterati  e  cortigiani  a  Fer- 
rara  (7429-1460)  avec  5  planches  ;  1921,  xi-216  pages. 


CHRONIQUE  625 

2.  G.  Bertoni,  Programma  di  filohgia  roinaiiia  corne  sdeiiiia  Ukiilistica  \ 
1925,  vin-131  pages. 

Série  II  :  i .  L.  Spitzer,  Lexikaliscbes  ans  (km  lûilalanischeu  ntid  den  iibrio^en 
iheromanischeti  Spracben  ;  1921,  vlli-162  pages. 

2.  E.  Gamillscheg  und  L.  Spitzer,  Beitràge  lur  roiiiaiiischen  IVortbildimgs- 
hhre\  1921,  vi-230  pages.  Dédié  à  M.  Meyer-Lûblie  pour  son  60e  anniver- 
saire (50  janvier   1921). 

Comptes  rendus  sommaires. 

Le  langage,  introdnction  lingnisliqne  à  Phistoire  par  J.  Vendryes  ;  Paris, 
Renaissance  du  Livre,  192 1  ;  pet.  in-8,  xxviii-439  pages.  —  M.  Vendryes 
a  écrit  ce  volume  pour  une  collection  :  «  L'évolution  de  l'humanité  » 
publiée  sous  les  auspices  de  la  Revue  de  synthèse  historique.  Il  a  donc  été 
amené  à  se  placer  a  un  point  de  vue  d'où  son  regard  dépasse  infiniment  les 
limites  même  les  plus  lointaines  que  puisse  apercevoir  le  romaniste.  Mais 
M.  V.  est  un  esprit  trop  soucieux  de  vérité  tangible,  trop  pénétré  par  la 
réalité  linguistique  vivante  qui  l'entoure,  pour  que  l'exposé  historique  à 
larges  dimensions  qu'il  nous  donne  ne  soit  pas  en  même  temps  un  tableau 
à  grands  traits  précis  de  l'état  linguistique  dans  les  périodes  étroitement 
limitées  qui  nous  intéressent  ici.  Pour  une  part  le  livre  de  M.  V.  nous 
montre  ce  que  l'étude  des  parlors  dont  nous  pouvons  suivre  la  vie  jette  de 
lumière  sur  les  évolutions  anciennes,  mais  aussi  ce  que  la  connaissance  de 
celle-ci  permet  de  dégager  et  d'ordonner  dans  la  vivante  confusion  des 
langues  en  devenir  ;  par  là  il  aura  pour  les  romanistes  une  valeur  durable. 
Mais  il  a  aussi  un  intérêt  actuel  par  la  place  qu'il  donne  aux  problèmes 
les  plus  récemment  discutés  de  la  linguistique  historique  ou  pratique  et 
notamment  dans  ses  chapitres  sur  le  langage  affectif,  sur  le  renouvellement 
du  vocabulaire,  les  changements  de  sens  et  les  changements  de  noms,  sur 
les  dialectes  et  les  langues  spéciales,  les  langues  communes,  les  contacts  et 
les  mélanges  de  langue,  sur  l'écriture  et  l'orthographe,  sur  la  notion  de  pro- 
grès en  matière  de  langage.  Une  idée  domine  tout  le  livre  et  M.  V.  a  eu 
le  mérite  à  la  fois  de  la  mettre  nettement  en  lumière,  de  l'illustrer  de  mul- 
tiples exemples  et  d'en  préciser  exactement  la  valeur  et  les  conséquences, 
c'est  que  le  langage  est  un  fait  social,  une  institution  sociale,  peut-on  dire, 
et  qu'il  faut  l'étudier,  l'expliquer  comme  tel.  Je  veux  dire  encore  com- 
bien la  forme  claire  et  exacte,  simple  et  vivante,  de  M.  V.  rend  attacliante 
la  lecture  d'un  ou /rage  que  tous  les  romanistes  méditeront  avec  fruit.  — 
M.  R. 

Language,  its  nature,  development  and  origin  by  Prof.  Otto  Jespersen  ;  London, 
.\llen  and  Unwin,  1922  ;  in-8, 448  pages.  -  Le  plan  de  l'ouvrage  de  M.J. 
est  fort  original  :  il  débute  par  une  histoire  de  la  linguistique  jusqu'à  nos 

Romania,  XLVII!  40 


626  CHRONIQUE 

jours  qui  montre  comnient, après  des  essais  de  larges  synthèses  aujourd'hui 
abandonnées,  les  linguistes  sont  arrivés  à  se  poser  surtout  les  questions  de 
«  vie  »  du  langage,  à  rechercher  les  causes  d'innovation  linguistique  ; 
M.  J.  étudie  ensuite  ces  causes  :  transmission  aux  générations  successives 
et  rôle  de  l'enfant,  transmission  à  des  peuples  nouveaux  et  rôle  des  subs- 
trats, langues  mixtes,  rôle  de  la  femme,  autres  causes  diverses  de  change- 
ments; il  arrive  enfin  à  examiner  d'ensemble  le  développement  du  langage, 
les  progrès  accomplis,  pour  aboutir  au  problème  de  l'origine  même  du 
langage.  Dans  ce  cadre  d'aborJ  surprenant,  il  semble  bien  que  M.  J.  ait 
réussi  à  faire  rentrer,  au  moins  sous  forme  sommaire,  tous  les  problèmes  de 
la  linguistique  moderne  ;  un  index  permet  de  retrouver  la  place  où  ils  sont 
exposés.  L'anglais  a  fourni  le  plus  grand  nombre  des  exemples  qui  illus- 
trent l'ouvrage,  mais  les  romanistes  y  trouveront  aussi,  en  dehors  de  la 
discussion  des  problèmes  généraux,  quelques  remarques  utiles  (voir  p.  ex. 
quelques  pages  sur  iiiamnia  et  papa). 

Hugo  Schuchardt-Brevier .  Ein  VadeiiicJeiiiii  der  allgemehien  Sprachwissenschaft, 
ah  Festgahe  :(iim  So.  Geburtslag  des  Meisters  lusammengestellt  und  eingeleitet 
von  Léo  Spitzer  ;  Halle,  Niemeyer,  1922;  pet.  in-8,  375  pages.  —  Un 
groupe  important  de  philologues  et  de  professeurs  suisses  ou  établis  en 
Suisse  a  contribué  à  la  publication  du  travail  de  M.  Spitzer  et  ils  ne  pou- 
vaient, pour  rendre  hommage  au  grand  linguiste  qu'est  M.  H.  Schuchardt, 
trouver  de  moyen  plus  ingénieux  et  plus  utile  à  la  fois  à  tous  les  travailleurs. 
M.  Schuchardt,  qui  a  célébré  le  4  février  1922  son  quatre-vingtième  anni- 
versaire et  dont  la  première  publication,  consacrée  au  latin  vulgaire,  date 
de  1864,  a  parcouru,  au  cours  de  cette  longue  carrière,  une  large  part  du 
domaine  linguistique  et  bien  souvent  il  a  dirigé  ses  regards,  indiqué  la 
route  ou  fait  les  premiers  pas,  vers  des  régions  encore  inexplorées  de  ce 
domaine.  Nous  avons  plus  d'une  fois  indiqué  ici  quelle  acuité  de  vision  et 
quel  sens  délicat  et  profond  du  langage  il  a  appliqués  à  toutes  ses  études. 
Ce  devait  donc  être  une  entreprise  fructueuse  que  d'extraire  de  l'œuvre  de 
M.  Sch.  les  éléments  d'un  bréviaire  linguistique  dont  la  lecture  inviterait 
quotidiennement  le  travailleur  à  réfléchir  sur  la  matière,  le  sens  et  la  portée 
de  sa  science.  Le  plus  difficile  a  sans  doute  été  pour  M.  Spitzer  de  faire  des 
sacrifices,  et  il  a  dû  souvent,  en  fixant  son  choix  sur  des  articles  ou  des 
fragments  en  général  de  caractère  théorique,  éprouver  le  regret  de  ne  pas 
pouvoir  reproduire  tant  de  notes  où  l'étude  d'un  mot  précis  a  été  pour 
M.  Sch.  un  prétexte  à  réflexions  sur  les  conditions  sociales  ou  humaines 
du  langage  et  de  la  pensée.  Dans  sa  forme  réduite,  ce  bréviaire  nous  sera 
précieux.  M.  Sp.  l'a  fait  précéder  d'une  introduction  discrète  et  d'ui.e 
bibliographie  des  travaux  imprimés  de  M.  Sch.  qui  comprend  (S42  numéros 
et  qu'il  faudrait  déjà  compléter  pour  1922.  Le  volume,  matériellement  très 
soigné  et  dont  le  maniement  eût  été  plus  commode  encore  si  les  pages  en 


CHRONIQ.UE  62" 

étaient   munies    de    titres    courants,    s'ouvre    par    un    bon    portrait    de 
M.  Schuchardt.  —  M.  R. 

Lad  if  i  ta  e  Italia  di  Carlo  Salvioni,  discorso  inaugurale  letto  l'ii  gennaio 
1917  neir  adunanza  solenne  del  R.  Istituto  Lombardo  diScienze  e  Lettere  ; 
Pavia,  Fusi,  1917  ;  in-8,  44  pages.  —  La  thèse  soutenue  par  C.  Salvioni 
dans  ce  discours  du  temps  de  guerre  n'est  pas  nouvelle  et,  à  mon  sens, 
elle  ne  saurait  avoir  une  grande  portée  scientifique  ni  peut-être  une  signifi- 
cation très  précise.  Salvioni  s'est  attaché  à  montrer  que  les  parlers  ladins 
ne  forment  pas  une  unité  linguistique  à  part,  qu'ils  présentent  avec  les 
dialectes  de  l'Italie  du  nord  assez  de  ressemblances  pour  pouvoir  être  placés 
dans  le  même  groupe  linguistique  que  ceux-ci.  Mais  que  valent  ces  groupe- 
ments ?  S'il  ne  s'agit  que  d'une  abstraction  didactique,  il  n'y  a  pas  là 
matière  à  exposé  solennel,  et  s'il  s'agit  d'autre  chose,  si  l'on  croit  à  une 
unité  originelle  des  parlers  diversifiés  que  l'on  regroupe,  ce  ne  sont  pas  les 
empiétements  réciproques  de  quelques  isoglosses  qui  peuvent  suffire  à  fon- 
der en  raison  cette  croyance.  Naturellement  le  discours  de  Salvioni  a  créé 
quelque  émotion  en  Suisse  et  en  Italie  et  il  y  a  été  répondu  dans  des 
articles  dont  certains  sont  importants  ;  voir  notamment  J.  Jud,  Bïindne- 
risches  Monathlatt,  K^i-],  129-143,  et  G.  Bertoni,  Anhiviim  romanicum,  1, 
144.  —  M.  R. 

Fiiiologia  vocaklor  romdne^ti  «a  »  si  «  /  »  de  Josif  Popovici  ;  Cluj,  Ardealui, 
1921  ;  in-8,  43  pages  avec  14  figures.  —  Cette  brochure  forme  le  second 
numéro  d'u.ie  collection  de  Lucràri  defonetica  publiée  par  M.  J.  P.,  pro- 
fesseur et  directeur  du  laboratoire  de  phonétique  expérimentale  à  l'Univer- 
sité de  Cluj.  Elle  est  divisée  en  deux  parties  :  une  revue  critique  des 
opinions  antérieures  sur  la  valeur  phonétique  des  voyelles  roumaines  notées 
Jet  7,  une  analyse  physiologique  de  ces  voyelles  à  l'aide  de  palatogrammes 
et  d'inscriptions  diverses.  Il  y  a  là  des  données  précises  qui  permettent  de 
différencier  ces  voyelles  des  sons  analogues  de  l'albanais,  du  bulgare  ou  du 
russe.  Le  lecteur  aurait  aimé  à  trouver  réunies  dans  une  conclusion  les 
caractéristiques  précises  des  sons  étudiés  ;  elles  restent  un  peu  éparpillées 
dans  l'analyse  physiologique  de  M.  P.  —  M.  R. 

Etude  sur  le  développement  de  sens  du  suffixe  -a ta  (it.  -ata,  prov.,  cat.,  esp., 
port,  -ada,  Jr.  -ée,  -ade)  dans  les  langues  romanes,  spécialement  au  point  de 
vue  du  français  par  Cari  S.  R.  Collin  ;  Lund,  Lindstedt,  [1918];  in-8, 
277  pages.  —  Cet  intéressant  essai  de  classement  sémantique  est  fondé  sur 
l'idée  que  les  noms  en  -ata  ne  sont  pas  originairement  des  participes  passés, 
mais  des  substituts  neutres,  passés  au  féminin,  de  nomina  actionis  en  -tus, 
et  que  le  sens  concret  de  ces  noms  s'est  développé  en  partant  du  sens 
abstrait  ;  à  la  base  des  noms  romans  en  -ada,  -ée,  etc.,  il  y  a  donc  un  verbe 
ou  du  moins  une  form.-ition  analogique  d'après  des  noms  dérivés  de  verbes. 


628  CHRONIQ.UE 

HtytnohYisch'  U'itersuchun^eii  iïher  die  mil  -âciim,  -âiiiiin,  -asciim  und 
-iisciim  gebildelen  nord/raniôsischeii  Ortsnainen  von  D'  Willy  Kaspers 
Halle,  Niemeyer,  1918;  in-8,  534  pages.  —  Les  noms  en  -acuni,  etc., 
du  midi  de  la  France  ont  fait  il  y  a  quelques  années  l'objet  d'une  étude  de 
M.  P.  Skok  (Beihefle  Z.  f.  roiit.  Phil.,  II,  1906).  M.  K.  s'est  proposé 
d'établir  pour  le  nord  de  la  France  le  complément  du  travail  de  M.  Skok 
sans  cependant  souscrire  à  toutes  les  opinions  de  son  prédécesseur  ; 
notamment  M.  K.  soutient,  contre  MM.  Meyer-Lùbke  et  Skok,  que  le 
suff.  -acum  ne  se  joint  qu'à  des  noms  de  personne. 

Jean  Haust,  Étyinologies  zuaUonnei  et  françaises;  Bruxelles,  R.  Sand,  1922; 
in-8,  18  pages  (exirait  de  la  Revue  bel^^e  de  philologie  et  d'histoire,  ]\ji\\\t\. 
1922,  pp.  445-62).  —  I.  *Gab a  et  ses  dérivés  wallons  :  à  propos  de  l'ar- 
ticle de  M.  Dauzat  paru  dans  notre  vol.  XLV,  250-58,  M.  H.  indique 
que  le  wall.  djèvet\.non  djev,  ni  djef,  ne  doit  pas  venir  de  *gaba,  mais  de 
gavia;  —  2.  anévè  a  produire  »,  rf«iKm  «  détruire  »  =:  *ennaiver  et 
*desnaiver,  dérivés  de  nativus;  —  3.  bacnure,  mot  du  fr.  technique 
désignant  une  galerie  horizontale  de  mine,  est  un  dérivé  liégeois  de  bak'ner 
qui  se  rattache  au  néerl.  bakenen  «  jalonner  »  ;  —  4.  canabiise  «  sarbacane  » 
autre  mot  liégeois  se  rattachant  au  néerl.  knappbus  «  canonnière  (jouet)»  ; 

—  5 .  cakèdâ  et  heupon  «  gratte-cul  »  sont,  le  premier,  un  emprunt  au  flam. 
hagedoorn  v  aubépine  »  et,  le  second,  un  dérivé  du  flam.  hiepe  «  baie  d'au- 
bépine »  ;  —  6.  Malmédy  déve,  ail.  d'Eupen  daver  «  écorce  de  bouleau  », 
peut-être  du  celt.  derva  «  chêne  »,  l'écorce  des  deux  arbres  servant  égale- 
ment pour  la  tannerie  ;  —  7.  franc,  s'ébrouer,  rattaché  à  l'a.  fr.  esproher 
«  éclabousser,  cracher  »,  du  francique  sproivau  (ail.  sprilhen)  auquel  se 
rattache  aussi,  par  un  dérivé  en-iculare,  le  wall.  sprognî  «  s'ébrouer, 
éternuer,  poufier  de  rire,  etc.  »  ;  —  8.  a.  fr.  gistel  «  manche  d'outil  »  du 
germ.  gestell  «  charpente,  assemblage  »,  qui  a  donné  aussi  le  wall. 
custèl, cristal  «  brancards  de  tombereau  »  et  le  rouchi  aguistiller  «  ajuster»  ; 

—  9.  wall.  gô  «  provision  de  fruits  en  réserve  »,  gôti  «  faire  mûrir  dans 
le  fruitier  »,  gaumais  djô,  djwô'.i  m.  sens,  wall.  gôtitier  «  mijoter  »  ;  tous 
ces  mots  paraissent  bien  appartenir  à  la  même  famille  que  le  deuxième  élé- 
ment dufr.  mugot,  magot,  a.  fr.  musgode,  fr.  mijoter;  l'origine  de  cet  élé- 
ment est  obscure  :  si  le  germanique  et  le  celtique  ne  l'expliquebt  pas, 
M.  H.  propose  de  rechercher  du  côté  du  lat.  cautum  «  enclos  »  ;  quant 
au  premier  élément  de  musgode,  il  penche  à  le  rattacher,  comme  Storm, 
au  m.  ht  ail.  muos  «  aliment  »  ;  —  10.  liég.  gossê,  «  petit  tas  de  fumier 
déposé  sur  le  terrain  à  fumer  »  ou  «  veillote,  petit  tas  de  foin  »,  c'est 
le  même  mot  que  cosset  «  veillote  »  en  Hesbaye,  sans  doute  identique  à 
cosset  «  petit  porc  »,  la  veillote  pouvant  évoquer  l'idée  du  dos  arrondi  du 
petit  porc.  —  M.  R. 


CHRONIQUE  629 

A.  LoNGNON,  Les  noms  de  lieu  de  la  France,  leur  origine,  leur  signijicalioii, 
leur  transfoniation...,  publié  par  P.  Marichal  et  L.  MiROT,  2^  fascicule  ; 
Paris,  Champion,  1922  ;  in-8,  pages  177-336.  —  Sur  le  premier  fascicule 
de  ce  résumé  des  leçons  de  Longnon,  voir  Roniauia,  XLVI,  631.  Le  pré- 
sent fascicule  est  consacré  aux  noms  d'origine  saxonne,  burgonde,  wisi- 
gothique,  franque,  Scandinave,  bretonne  et  basque. 

Dictionnaire  des  palois  romans  de  lu  Moselle,  Première  partie  :  A.-E.,  par  L. 
Zéliqzom  ;  Librairie  Istra,  Paris-Strasbourg,  1922  ;  in-8,  xvii-256  pages 
(Publications  de  la  Faculté  des  Lettres  de  Strasbourg,  fascicule  10).  —  Ce 
Dictionnaire  sera  pour  les  romanistes  et  les  linguistes  un  précieux  instru- 
ment de  travail.  Il  met  à  leur  disposition  de  riches  matériaux  (la  lettre  A 
comprend  près  de  1200  articles)  sur  les  différents  patois  de  la  Lorraine 
«  désannexée  »  et  plus  particulièrement  sur  les  patois  de  Metz  et  de  la 
région.  C'est,  au  point  de  vue  historique,  la  région  la  plus  importante  de  la 
Lorraine  :  la  riche  cité  de  Metz  a  toujours  été,  au  moyen  âge,  un  centre 
intellectuel  de  première  importance,  et  la  plus  grande  partie  des  textes 
lorrains  anciens  sont  d'origine  messine.  M.  Z.  a  utilisé  deux  transcriptions 
différentes  :  une  orthographe  française  améliorée,  pour  le  mot  qui  fait  la 
tête  de  l'article  et  pour  les  exemples,  et  une  orthographe  phonétique,  qui 
donne,  entre  crochets,  la  prononciation  exacte  du  mot  dans  les  sept  varié- 
tés de  patois  distinguées  par  l'auteur.  Une  carte  en  couleurs  accompagne 
l'ouvrage  et  permet  de  situer  facilement  les  formes.  Le  dictionnaire  vient 
compléter  de  la  manière  la  plus  heureuse  l'Atlas  linguistique  de  la  France, 
où  les  patois  de  la  Lorraine  désannexée  ne  se  trouvent  pas  représentés.  Il 
est  d'ailleurs  le  premier  bon  dictionnaire  des  patois  lorrains,  et,  en  atten- 
dant la  publication  d'un  ouvrage  qui  embrasse  la  totalité  de  ces  patois,  il 
faut  féliciter  la  Faculté  des  Lettres  de  Strasbourg  d'avoir  donné  à  l'auteur 
la  possibilité  de  publier  son  travail  et  de  le  présenter  sous  une  forme  élé- 
gante et  même  luxueuse. 

Les  noms  du  roitelet  en  France.  . .  par  Alice  BrOgger  ;  Zurich,  Soc.  du  Grutli, 
1922  ;  pet.  in-8,  m  pages  et  i  carte  (thèse  de  Zurich). —  L'auteur  pense 
que  le  folklore  et  le  lexique  ont  confondu  deux  oiseaux  différents,  le  tro- 
glodyte et  le  véritable  roitelet  (régulas  cristatus).  Les  dénominations  fran- 
çaises se  rattachent  soit  à  des  diminutifs  de  roi  (en  raison  du  conte  du 
roitelet  et  de  l'aigle)  :  reiet,  reietel,  reietelet  ;  soit  au  type  bit  ri  se  us  d'ori- 
gine incertaine,  peut-être  celtique;  soit  au  lypc peleret  peut-être  suggéré 
par  pitriscus  pourbitr-  ;  soit  enfin  à  des  formations  proprement  romanes, 
nées  de  l'allure  ou  des  moeurs  de  l'oiseau  ou  d'onomatopées  ou  de  confusions 
avec  d'autres  oiseaux.  La  multiplicité  de  ces  noms  est  très  frappante  et 
s'explique  par  le  fait  que  le  roitelet  n'a  guère  d'importance  littéraire  ou 
commerciale,  ni  d'intérêt   pour  l'élevage  ou  la  chasse,  et  aussi  parce  qu'il 


630  CHRON'iaUlî 

va  eu  lutte  entre  une  désignation  autochtone,  mais  sans  signification  claire, 
et  les  noms  issus  de  la  fable  ou  de  l'aspect,  etc.,  de  l'oiseau.  L'extension 
de  la  forme  française  roitelet  est  particulièrement  curieuse  ;  cette  forme  se 
rencontre  presque  toujours  isolée  dans  des  aires  d'autres  types  :  c'est 
évidemment  un  apport  du  français  d'école.  Telles  sont  les  principales  con- 
clusions de  la  très  judicieuse  dissertation  de  M"*  Brùgger.  —  M.  R. 

Pagitii  de  veche  scriere  ronidiieascà  culese  de  I.  BiANU  si  N.  Cartojax  ;  Bucarest, 
Cartea  Româneaseà,  1921  ;  in-4,  52  pages.  — Les  auteurs  ont  eu  l'heureuse 
idée  de  constituer,  pour  les  élèves  du  séminaire  d'histoire  de  la  littérature 
roumaine  de  la  Faculté  des  Lettres  de  l'Université  de  Bucarest,  un  album 
qui  pourra  servir  de  livre  d'exercices  pour  l'étude  de  .l'écriture  cyrillique 
roumaine.  Ils  ont  utilisé  des  clichés  établis  pour  la  Bibliografia  romdueasca 
veche  de  Bianu  et  Hodo§  (cf.  Romania,  XXVIII,  312)  et  pour  diverses  publi- 
cations de  l'Académie  roumaine.  L'album  comprend  deux  groupes  de 
clichés  classés  chronologiquement,  d'abord  des  reproductions  d'impressions 
du  xvie  et  du  xviie  siècle,  puis  des  reproductions  de  manuscrits  depuis  la 
Psaltirea  scheianà  jusqu'à  une  lettre  de  1849.  Ce  n'est  pas  encore  là  l'album 
paléographique  roumain  que  nos  confrères  de  Roumanie  devront  quelque 
jour  publier,  mais  c'est  déjà  un  très  utile  livre  d'exercices  et  nous  devons 
des  remerciements  aux  auteurs  pour  l'ingénieuse  combinaison  qui  leur  a 
permis  de  nous  le  donner  malgré  les  très  grosses  difficultés  qui  paralysent 
en  ce  moment  la  publication  scientifique  en  Roumanie.  —  M.  R. 

Alexandriaîn  lUer attira  romdncascâ,  noiii  contributii  (stndiu  si  /f.v/)  de  N.  Car- 
TOJAN  ;  Bucureçti,  Cartea  româneaseà,  1922  ;  in-8,  ix-122  pages.  —  M.  C. 
a  répondu  à  l'appel  que  je  lui  adressais  il  y  a  onze  ans  à  propos  d'un  pre- 
mier travail  sur  le  même  sujet  (cf.  Romania,  XL,  142)  :  il  nous  donne  le 
texte  du  nis.  le  plus  ancien,  malheureusement  incomplet,  du  Roman 
d' Alexandre  tn  roumain,  le  Codex  Neagoeanns.  Je  souhaite  qu'il  nous  donne 
encore  l'édition  d'un  bon  ms.  de  la  version  la  plus  étendue.  La  présente 
édition  est  précédée  d'une  étude  où  M.  C.  a  précisé  les  résultats  de  son 
travail  précédent.  Il  avait  déjà  indiqué  que  les  mss.  de  VAlexandria, 
malgré  leurs  divergences  et  leurs  diflférences  d'étendue,  remontent  tous  à 
une  traduction  roumaine  faite  d'après  la  traduction  serbe  du  roman  grec. 
Il  le  prouve  aujourd'hui  par  une  méthode  que  j'ai  appliquée,  il  y  a  déjà 
longtemps,  à  la  détermination  de  l'origine  de  la  plus  ancienne  traduction 
roumaine  de  l'Ancien  Testament,  la  Palia  d'Orà^tie  de  1580  (cf.  Mélanges 
E.  Picot,  II,  p.  519)  et  que  je  crois  succeptible  de  donner  de  bons  résul- 
tats dans  les  cas,  fréquents  pour  la  littérature  roumaine,  où  l'on  peut  hésiter 
entre  des  originaux  de  langue  diverse  :  M.  C.  a  dressé  la  liste  comparative 
des  noms  propres  dans  les  rédactions  roumaine,  serbe,  grecque  moderne,  et 
dans  celle  du  Pseudo-Callisthène,  et  il  résulte  de  cette  comparaison  que  le 


CHRON1Q.UE  631 

roumain  est  d'accord,  pour  la  forme,  souvent  très  altérée,  des  noms  propres, 
avec  la  rédaction  serbe  et  seulement  avec  celle-là  ;  quelques  preuves  acces- 
soires viennent  confirmer  ce  résultat.  Une  autre  partie  de  l'Introduction  de 
M.  C.  est  consacrée  à  la  description  du  Codex  Nenooenniis,  à  l'étude  de 
la  graphie  et  de  la  langue,  étude  dont  on  comprendra  l'intérêt  si  l'on 
se  rappelle  que  le  ms.  est  daté  précisément  de  1620.  La  localisation  du 
ms.  est  moins  précise  :  nous  savons  qu'il  est  l'œuvre  du  pope  Ion  Ronid- 
mil  din  Siiiipietni  qui  dit  écrire  du  temps  du  prince  Bethlem  Gabor  ; 
cette  indication  nous  reporte  en  Transylvanie,  niais  il  va  dans  cette  région 
au  moins  une  demi-douzaine  de  Sànpetru  ;  pour  des  raisons  linguistiques 
M.  C.  se  décide  pour  Sànpetru  dans  le  Ha^eg.  Quant  à  l'original  d'où 
dérive  le  ms.  il  pourrait  être,  lui  aussi,  transylvain.  L'édition  de  M.  C.  pa- 
raît très  soigneuse  ;  je  ne  crois  pas  cependant  qu'il  soit  toujours  indispen- 
sable de  se  conformer  aux  règles  de  M.  Russo  pour  la  transcription  des 
caractères  cyrilliques  et  de  donner  au  même  signe  slavon  des  valeurs  diverses 
suivant  les  mots  ;  elles  facilitent  à  coup  sûr  la  lecture,  mais  empêchent 
de  reconstituer  la  graphie  de  l'original  dans  tous  ses  détails  ;  M.  C.  ne  se 
proposait  pas,  il  est  vrai,  de  nous  donner  une  édition  diplomatique,  et 
celle  qu'il  nous  donne  n'en  est  pas  moins  la  bienvenue.  Un  court  glossaire 
des  mots  disparus  du  roumain  moderne  complète  cette  utile  publication.  — 
M.  R. 

Flori  alèse  din  cdnkcele  poporuJui,  ciilegere  inlocmità  de  Ovid  Densusi.'VNU  ; 
Bucureçti,  Suru,  1920;  in-12,  xvi-204  pages.  —  C'est  une  charmante 
anthologie  de  près  de  200  pièces,  composée  avec  soin  et  avec  goût,  et 
qui  contient  une  part  d'inédit  ;  les  sources  des  pièces  déjà  imprimées 'sont 
indiquées  avec  précision.  II  est  à  souhaiter  que  ce  petit  livre  devienne 
classique  :  une  nouvelle  édition  permettrait  à  M.  D.  d'augmenter  un  peu 
le  nombre  des  notes  explicatives  et  peut-être  d'ajouter  un  bref  glossaire.  — 
M.  R. 

Cornell  University  Library.  Catalogue  of  the  Dante  collection  presented  by  IVil- 
lard  Fiske.  Additions  18^8-1^20.  Compiled  by  Mary  Fowler  ;  Ithaca 
(N.  Y.),  1921  ;  in-4,  152  pages.  —  Supplément  au  catalogue  annoncé  dans 
la  Romania,  XXX,  471.  Même  disposition  que  pour  les  volumes  précédents 
avec  index  des  matières  et  index  des  passages  de  la  Divine  Comédie  qui 
font  l'objet  des  études  entrées  dans  cette  belle  collection  dont  les  accrois- 
sements sont  très  importants. 

Alfredo  Saviotti,  Una  rappresentaiioneallegorica  in  Urbino  nel  1474  ;  Arezzo, 
Zelli;  in-8,  58  pages  (extrait  àtsAtti  eMemorie  délia  R.  Accadeniia  Petrarca 
diScien^e,  Lettere  ed  Arti,  inAreiio,n.  s., 1(1928),  pp.  180-236).  —  Cette 
composition,  qui  fut  jouée  à  Urbino  à   l'occasion    du    passage  de  Frédéric 


632  CHRONIQUE 

d'Aragon,  est  conservée  dans  le  Palat.  286  de  la  Bibliothèque  nationale 
de  Florence.  M.  S.  croit  pouvoir  l'attribuer  à  Giovanni  Santi,  le  père  de 
Raphaël,  qui  a  écrit  une  pièce  analogue,  aujourd'hui  perdue,  en  1488,  et 
dont  on  a  conservé  encore  une  chronique  en  vers.  L'allégorie  de  1474  a 
pour  sujet  Aiiiore  al  Trihimale  délia  PiuUci\ia.  M.  S.  en  donne  le  texte 
complet  en  appendice  à  son  étude.  L'œuvre  n'est  d'ailleurs  pas  de  nature 
à  rehausser  beaucoup  la  réputation  poétique  de  l'auteur. 

Emmanuel  CosciuiN,  Etudes  folkloriques,  récherches  sur  les  uiigralions  des 
contes  populaires  et  leur  point  de  départ  ;  Paris,  Champion,  1922  ;  in-8, 
655  pages.  —  L'on  a  réuni  dans  ce  volume,  suivant  le  dessein  qu'avait 
formé  E.  Cosquin,  quatorze  articles  publiés  dans  diverses  revues  (l'un  au 
t.  XL  de  la  Romania)  et  qu'il  sera  commode  de  trouver  ici.  Malheureuse- 
ment l'auteur  n'avait  pas  eu  le  temps  de  compléter  et  de  reprendre,  comme 
il  en  avait  l'intention,  ces  études  dont  certaines  datent  de  trente  ans.  Tel 
qu'il  est,  ce  r-cueil  donne  une  idée  exacte  de  l'activité,  de  la  méthode  et 
des  thèses  folkloriques  de  Cosquin  et  vient  utilement  se  placer  auprès  des 
Covtes  populaires  de  Lorraine  du  même  auteur.  —  L'on  notera  que  la  biblio- 
thèque folklorique  et  les  papiers  de  Cosquin  sont  conservés  à  l'Institut 
catholique  de  Paris.  —  M.  R. 

ERRATA 

P.  439,  1.  21  :  supprimer  pour  ; 

—  1.  30  :  Ç'zn'&wie/i  rtpm  particulière  ; 

—  n.  5,  1.  5  :  lire  «  ruche  »  au  lieu  de  a  rucher  ». 

—  M.  Anglaie  me  fait  observer,  à  propos  de  mon  compte  rendu  de  sa 
Grammaire  de  T ancien  provençal  (voy.  ci-dessûs,  p.  446,  1.  8),  que  la  forme 
(^ruasse  lit  bien  dans  le  Cartulaire  de  Limoges  (Revue  des  l.  roni.,  t.  XXXVIII, 
suppl.,  p.  98,  1.  3),  en  un  passage  où  je  n'avais  pas  songé  à  la  chercher, 
ayant  cru  que  la  référence  se  rapportait,  non  à  la  page  d'un  périodique  qui 
n'est  même  pas  cité,  mais  au  paragraphe  du  texte  :  au  §  98  on  lit  en  effet,  à 
deux  reprises,  gra.  M.  A.  me  fait  observer  aussi  que  le  mot  «  naturelle- 
ment »  peut  être  interprété  d'une  façon  désobligeante  pour  lui.  Ce  que  j'ai 
voulu  dire  dans  cette  phrase  trop  concise,  et  ce  que  les  lecteurs  ont  certaine- 
ment compris,  c'est  qu'il  était  «  naturel  »  de  penser  que  cette  forme,  essen- 
tiellement béarnaise,  ne  se  trouvait  pas  dans  un  texte  limousin.  J'aurais  dû 
savoir  au  reste  (cette  remarque  est  encore  de  M.  A.)  qu'elle  avait  déjà  été 
relevée  dans  le  Cartulaire  par  A .  Porschke,  Laut  und  Formenlehre  des  «  Cartu- 
laire de  Limoges  »,diss.  de  Breslau,  1912,  §  38.  —  A.  Jeanroy. 


TABLE     DES^  MATIÈRES 


Pages. 
BoissoNXADE  (P.)'  Les   personnages  et  les  événements  de  l'histoire 
d'Allemagne,   de  France  et  d'Espagne   dans  l'œuvre  de    Marcabru 
(1129-1150)  ;  essai  sur  la  biographie  du  poète  et  la  chronologie  de 

ses  poésies 207 

Brunel(C.),  Les  premiers  exemples  de  l'emploi  du  provençal  dans  les 

chartes 335 

Champion  (P.),   Remarques  sur  un  recueil  de  poésies  du  milieu    du 

xve  siècle  (B.  N.  fr.  9223) 106 

Dauzat  (A.),  Notes  argotiques 403 

DupiRE  (N.),  Le  Mystère  de  la  Passion  de  Valenciennes 571 

Faral  (E.),  Des  Vilains  ou  Des  XXIII  manières  de  vilains 243 

HoEPFFNER  (E.),  Date  et  composition  des  jeux  dramatiques  de  Chan- 
tilly        62 

Horning(A.),  Notes  étymologiques  vosgiennes 161 

Jeanroy(A.),  Boccace  et  Christine  de  Pisan  :  le  De  claris  mtilieribus, 

principale  source  du  Livre  de  la  Cité  des  Dames 93 

Marchot  (P.),  Notes  critiques  sur  les  plus  anciens  textes  français  et 

provençaux 32 

M0RAWSKI  (J.),  Les  recueils  d'anciens  proverbes  français  analysés  et 

classés 481 

Nyrop  (Kr.),  Gueules,  histoire  d'un  mot 559 

Petersen  (H.),  Trois  versions  inédites  de  la  Vie  de  saint  Eustache  Qn 

ancien  français,  1 3^5 

Philipon  (E.),  L\x  médial  posttonique  dans  les  langues  romanes.  ...  i 
R0Q.UES  (M.),  Sur  deux  particularités  métriques  de  la  Vie  de  saint  Gré- 
goire en  ancien  français • .  .       41 

R0SETTI  (A.),  Les  catéchismes  roumains  du  xvk  siècle 321 

MÉLANGES 

Bertoni  (G.),  Nota  sul  dialetto  di  Fontan  (Alpes-Maritimes) 265 

Bruneau  (Ch.),  Ancien  français  biche 270 

Etienne  (S.),  Note  sur  les  vers  279-287  du  Jeu  d'Adam 392 


634  TABLE    DES    MATIERES 

Hamilton  (G.-L.),  Les  sources  du  Tiaiidelel 1 24 

HoRNiNG  (A.),  Daru 421 

Langlois  (E.),  Ongier 585 

Leite  DE  Vasconcellos  (J.),  Apomamemos  filologicos  (portuguès).  .  117 

Marchot  (P.).  Dani 422 

—  H  a  s  t  u  1  a  et  h  a  s  t  a  «  asphodèle  » 419 

—  Lat .  vulg.  *  r  u  c  c  i  D  u  s  «  cheval  de  charge  « 115 

MoRAWSKi  (J.),  Fragment  d'un  Art  d'aimer  perdu  du  xiiie  siècle 431 

Prin'et  (M.),  Sur  le  nom  de  Rasse  de  Brunehamel 593 

Thomas  (A.),  Conte  il  le  (t^t  ses  dérivés)  au  sans  de  "  diafragme  »  dans 

qelqes  parlers  provinciaus  (Normandie,  Picardie,  Suisse  romande).  266 

Walberg(E.),  Capsea  >  prov.  caissa,  etc 273 

—  L'article  empersonage  de  Godefroy 274 

VvoN  (H.),  Les  formes  de  l'interrogation 276 

—         Sur  l'emploi  du  futur  antérieur  (fiiliinirii  exacturn)  au  lieu 

du  passé  composé  (passé  indéfini) 424 

DISCUSSIONS 

Poulet  (L.),  De  la  valeur  de  la  statistique  en  syntaxe  descriptive.  ...  128 

Gauchat  (L.).  A  propos  de  apis  en  Valais 437 

Langlois  (E.),  Gaston  Paris  et  l'auteur  du  Jeu  de  la  Feuillèe 279 


COMPTES  RENDUS 

/Anglade  (J.),  Grammaire  de  l'ancien  provençal  ou   ancienne  langue 

d'oc  (A.  Jeanroy) 444 

—  Histoire    sommaire    de   la  littérature   méridionale  au 

moyen  âge,  des  origines  à  la  fin  du  xve  siècle  (A.  Jeanroy) 296 

/Cinquantenaire  de  l'École  des  Hautes  Études,  Mélanges  publiés  par  les 
directeurs  d'études  de  la  section  des  sciences  historiques  et  philolo- 
giques ;  Célébration,  etc.  (M.  Roques). 455 

Debenedetti  (S.),  Flamenca  (A.    Jeanroy) 149 

Désormeaux  (J.),  Notes  lexicographiques  savoisiennes,  etc.  (J.   Jud).     447 

Gennrich  (P.).  Voir  Rondeaux,  etc. 

Gerold  (Th.),  Le  manuscrit  de  Bayeux,  texte  et  musique  d'un  recueil 
de  chansons  du  xv<:  siècle  (E.   Hoepffner)   293 

Histoire  littéraire  de  la  France,   XXXV    (A.  Langfors) 284 

Hoffmann  (A.),  Robert  de  le  Piere,  Robert  le  Clerc,  Robert  de  Castel 
(A.  Langfors) 452 

JUD   (J.),  Zur  Geschichte    der  biindnerronianischen     Kirchensprache 
(M.  R.) 599 


TABLE    DES    MATIERES  635 

KoLSEN  (A.),  Dichtungen  der  Trobadors  auf  Gruud  aliprovenzalisclicr 
Handschriften  teils  zuni  ersten  Maie  kritisch  heraiisgcgeben,  teils 
berichtigt  und  erganzt  (A.  Jeanroy) 600 

—  Zwei  provenzalische  Sirventese  nebst  einer  Anzahl  Einzelstro- 
phen  (A.  Jeanroy) 602 

LoMMATZSCH  (E.).  Voir  Tniiibeor. 

McKexzie  (K.)  et  W.  Oldfather.  Voir  Ysopet-Aviounel. 

Menén'DEZ  Pidal  (R.),  Manual  de  gramâtica  histôrica  espanola,  4eéd. 

(J.  Jud,  A.  Steiger) 157 

Oldfather  (W.).  Voir  Ysopet-Avionntt. 

Rondeaux,  Virelais  und  Balladen  aus  dem  Ende  des  xii.,  des  xiii.  und 

des  ersten  Drittel  des  xiv.  JahrluinJerts,  éd.  F.  Gennrich  (A.  Lâng- 

fors) 290 

Tumhecr  (Del)  Nostre  Dame,  éd.  E.  Lommatzsch  (A.  Lângfors) 288 

Ysopet-Avionnet,  The  Latin  and  French  Téxis  by    K.  McKenzie  and 

W.  Oldfather  (A.  Jeanroy  ;  M.  R.) , 605 

PÉRIODIQUES 

Archiv  tùr  das  Studium  der  neueren  Sprachen  und  Literatureu, 
CXXXIII,  5-4-CXXXV,  1915-1916  (A.  Lângfors) 502 

—  CXXXVI-CXXXVIII,  1917-1919  (A.  Lângfors). . 458 

Archivum  romanicum,  I,  1917  (J.  Jud,  M.  R.) 607 

Bibliothèque  de  l'École  des  Chartes,  LXXXI-LXXXII,  1 920-1 921  (E.-G. 

Léonard) 467 

Dacoromania,  I,  1921  (iM.  R.) 616 

Journal  des  Savants,  1921  (M.  R.) 620 

Moyen  Age,  2^  série,  XII-XIV,  1908-1910  (P.  Lesourd) 152 

—  —       XV-XVII,  1911-1913  (P.  Lesourd) 306 

—  —      XVIII-XX,  1914-1918  (P.  Lesourd) 461 

Romanische  Forschungen,  XXXIV,  191 5  (A.  Lângfors) 464 

—  XXXV,  1916  (A.  Lângfors) 621 

Zeitschrift  fur  romanische  Philologie,  XLI,  1-3,    1921  (M.  R.) 464 

ANNONCES  ET  COMPTES  RENDUS  SOMMAIRES 

Alexandria.  Voir  Cartojan. 

Alexis  (Vie  de  saint),  texte  critique  de  G.  Paris,  3^  éd 157 

Appel  (C),  Provenzalische  Lautlehre 315 

—  Voir  Levy. 

Aspremont  (La  Chanson  d'),  éd.  par  L.  Braxdin,  t.  II. 156 

AuDiAU  (J.).  Voir  Troubadours  d'Ussel. 


656  TABLE    DES    MATIERES 

Bayot  (A.).  Voir  Goniioiit  et  Isevibart. 

Bédier(J.),  Les  légendes' épiques  ;    recherches  sur  hi  formation  des 

chansons  de  geste,  2=  éd 158 

BÉROUL,  Le  Roman  ile  Tristan,  2^  éd.  par  E.  Muret 624 

Bertoni  (G.),  Guarino  da'Verona  fra  letterati  c  cortigiani  a  Ferrara 

('1429-1.160) 624 

—  Introduzione  a  un  corso  di  lezioni  di  filologia  romanza.  .  .  .     474 

—  Poesia  e  poésie  del  medio  evo  e  del  Rinascimento  (A.  Jean- 
roy) 476 

—  Programma  di  lîlologia  romanza  come  scicnzia  idealistica. .  .     625 
BiANU   (I.)  et  N.   Cartojan,    Pagini    de    veche  scriere    româneascà 

(M.   II.) 630 

Bibliographie  lorraine  (1913-1919) 3^8 

Brandin  (L.).  Voir  Aspremont. 

Brûgger  (A.),  Les  noms  du  roitelet  en  France  (M.  R.) 629 

Cartojan  (N.),  Alexandrin  în  literatura  româneascà,  noui  contribuai, 

studiu  §i  text  (M.  R.) 630 

—  VoirBiANU. 
Castro  (A.).  Voir  Meyer-Lûbke. 

Cercamon,  Poésies,  éd.  par  A.  Jeanroy 623 

Chastelaine  (La)  de  Vergi,  y  éd.  par  L.  Foulet 157 

Claudin  (A.),  Histoire  de  l'imprimerie  en  France  au  xv^  et  au  xvie 

siècle,  IV  (M.  R.) 47^ 

CoLUN  (C.S.R.),  Étude  sur  le  développement  de  sens  du  suffixe 
-a  ta  ...dans  les  langues  romanes  spécialement  au  point  de  vue  du 
français • '  ■  •     627 

CoNSTANS  (L.).  Voir  Troie  {Roman  de  —  en  prose). 

CosauiN  (E.),  Études  folkloriques,  recherches  sur  les  migrations  des 
contes  populaires  et  leur  point  de  départ 632 

Courtois  d'Arras,  2=  éd.,  par  E.  Faral 624 

Debenedetti  (S.),  Un  riscontro  orientale  délia  parabola  di  Peire  Car- 
dinal (A.J.) ■ 477 

De  Boer  (C).  Voir  Piramus  et  Tishé. 

Delacre  (M.),  Histoire  de  la  chimie 320 

De  Lollis  (C).  Voir  Poesia  et  Poésie. 

Densu^ianu  (O.),  Flori  alèse  din  cântecele  poporului  (M.  R.  ) 631 

École  nationale  des  Chartes.  Livre  du  Centenaire,  1821-1921  (M.   R.).     473 

Far.^l  (E.).  Voir  Courtois  d'Arras  et  Troie. 

Festschrift  fur  Ph.  A.  Becker 624 

—     —    K.  Vossler 624 

Ferrara  (M.),  Contributo  allô  studio  délia  poesia  savonaroliana 
(A.  Parducci) i57 

Fletcher  (J  .  B.),  Symbolism  of  the  Divine  Comedy 317 

Foulet  (L.).  Vo\r  Châtelaine  de  Vergi. 


TABLE    DES    MATIERES  637 

FoWLER   (M.),   Cornell  Universitv  Library.  Catalogue   of  thc    Dante 

collection  presented  bv  W.  Fiske.  Additions 65 1 

Frank  (Gr.).  Voir  Passion  du  Pakxlinus. 

Gamillscheg  (E.)  et  L.  Spitzer,  Beitrage  zur  romanischen  Wortbil- 

dungslehre 625 

Garçon  (Le)  et  V Aveugle,  2^  éd.,  par  M.  Roq.ues 624 

Gerbert     de    Montreuil,    La     continuation    th   Perceval,    éd.    par 

M.  Williams,  1 625 

GiLSON  (E.),  Etudes  de  philosophie  médiévale 157 

Gormont  et  Isembart,  2^  éd.,  par  A.  Eayot 157 

Grégoire  de  Tours,  Auswahl  aus  den  Werken,  éd.  par  H.  Morf.  .  .     624 
GuiLLON  (R.  F.).  Voir  Villon. 

Haust  (J.),  Etymologies  wallonnes  et  françaises  (M.  R.) 628 

Hauvette  (H.),  Etudes  sur  la  Divine   Coniédie,   la  composition    du 

poème  et  son  rayonnement 624 

HiLKA  (A.),  Beitrage  zur  Fabel-  und  Sprichwôrterliteratur  des  Mitte- 

lalters  (A.  Lângfors) 479 

—  Ueber  einige  italienische  Prophezeiungen  des  14.  und  15. 
Jahrhunderts  (A.  Lângfors) 480 

Hugo  Schuchardt-Brevier.  Ein  Vademekum  der  allgemeinen  Sprachwis- 

senschaft..,  par  L   Spitzer  (M.  R.) 626 

HuoN  LE  Roi,  Le  Vair  palefroi,  2e  éd.,  par  A.  Lângfors 157 

loRGA  (N.),  Istcria  Romànilor  prin  câiâtori. 317 

—  Les  Latins  d'Orient 157 

Jeanroy(A.).  Voir  Cercamon. 

/  Jespersen  (O.),  Language,  its  nature,  development  and  origine 625  <- 

Kaspers  (W.),  Etymologische  Untersuchungen  ûber  die  mit  -âcum, 
-ânum, -ascum  und  -uscum  gebildeten  nordfranzôsischen  Orts- 

namen 628 

L.\NGFORS  (A.).  Voir  HuoN  LE  Roi. 

Langlois  (E.).  Voir  Rose  {Roman  delà). 

Lapedatu  (A.),  L  LuPAç  et  S.  Puscariu,   La  centenariul   mortii  lui 

Petru  Maior 474 

Lenz  (R.),  La  oraciôn  y  sus  partes 157 

-<  Lerch  (E.),  Die  Bedeutung  der  Modi  im  Franzôsischen '57  1/ 

Levi  (E.),  Poeti  antichi  lombardi  (A.  Jeanroy) 317 

Levy  (E.)  et  G.  Appel,  Provenzalisches  Supplement-Wôrterbuch,   38- 

59 625 

Longnon  (A.),  Les  noms  de  lieu  de  la  France,  leur  origine,  leur  signi- 
fication,    leur     transformation...      publié    par     P.    Marichal    et 

L.    MiROT,  II 629 

L0T-B0RODINE  (M.),  Trois  essais  sur  le  roman  de  Lancelot  du  Lac  et 

la  Quête  du  saint  Graal 319 

LuPA^  (I).  Voir  Lapedatu. 


638  TABLE    DES    MATIÈRES 

Marichal  (P.)-  Voir  Longnon. 

Mélanges  offerts  par  ses  amis  et  ses  élèves  à  M.  G.  Lanson  (M.  R.).     475   *^ 

Menéndez  Pidal  (R.),  Antologi'ade  prosistas  castellanos 314 

Merlo  (CL),  I  nomi  romanzi  délia  Candelara 315 

Meyer-Ll'ibkeCW.),  Histori^cheGranimatikder  franzôsischen  Sprache, 

II,    Wortbildungslehre 624^^ 

—       Introducciôn  al  estudio  de  la  lingùistica  romance,  trad.  par 

A.  Castro 314 

MiROT  (L.).  Voir  Longnon. 

MoRF  (H.)-  Voir  Grégoire  de  Tours. 

Muret  (E.).  Voir  Beroul. 

Neri  (F.),  Farces,  Interludia 517 

Nicole  Bozon,  Les  proverbes  de  bon  enseignement,   éd.   par  A.    Chr. 

Thorn  (A.  Lângfors) 158 

Nyrop  (Kr.'),  Italienske  Ord  i  Dansk 475 

Paris  (G.).  Voir  Alexis. 

Passion  (La)  du  Palatinus,  éd.  par  Gr.  Frank 623 

Piramus  et  Tisbé,  éd.  par  C.  de  Boer 157 

Plaintes  de  la   Vierge  en  anglo-français,  xiiie  et  xive  siècles,,  éd.  par 

F.  J.  Tancluerey  (A.  J.) 519 

Poesia  cortese  in  lingiia  d'oïl,  éd.  par  C.  De  Lollis  (A.  Jeanroy) 477 

Poésie  proveniali  sulla  origine  e  siilla  natura  d'Aniore,  éd.  par  C.  De 

Lollis  (A.  Jeanroy) 477 

Popovici  (J.),  Fiziologia  vocalelor  romànesti  «  â  »  si  «  î  »  (M.  R.).     627 

Procopovici  (A.),  Introducere  în  studiul  literaturii  vechi 4/4 

PuçcARiu  (S.).  Voir  Lapedatu. 

Roques  (M.).  Voir  Garçon  (Le)  et  l'Aveugle. 

Rose  (Le  Roman  de  la),  éd.  par  E.  Langlois,  III 314 

Salvioni  (C),  Ladinia  e  Italia  (M.  R.) 627 

Sandauer   (P.),  L'élément  scolastique    dans  l'œuvre  de  Raoul    de 

Houdenc 624 

Santangelo  (S.),  Dante  e  i  trovatori  provenzali  (A.  Lângfors) 476 

Santesson  (C.  G.),   La    particule  cum    comme   préposition  dans   les 

langues  romanes ....'•.■! j'.'.  .  .,'. T..'.  ....'.. 474 

Saviotti  (A.),  Una  rappresentazione  allegorica  in  Urbino  nel  I474---     631 

ScHiAFFixi  (A.),  Nomi  e  dialetti  toscani  (J.  Jud) 475 

ScHOPF   (E.),  Die  konsonantischen  Fernwirkungen  :   Fern-Dissimila- 

tion,  Fern-Assimilation  und  Metathesis  (M.  R.) ■ .  .  .      3  M 

Schuchardt  (H.).  Voir  Hugo  Schuchardt-Brcvier. 
•/Shears(Fr.),  Recherches  sur  les  prépositions  dans  la  prose  du  moyen 

français,  xiv*  et  xve  siècles  (M.  R.) • .  .  .     47^  "^ 

Sneyders  de  Vogel(K.).  Voir  Villon. 

Spitzer  (L.),  Lexikalisches  aus  dem   katalanischen  und  den  ûbrigen 

iberoromanischen  Sprachen . , 625 


TABLE    DKS    MATIÈRES  639 

Spitzer  (L.).  Voir  Gamillscheg  et  Hugo  Schuchardt-Brevicr. 
\  TANQ.UEREY  (F.J.),  L'évolutioii    du   verbe    en   anglo-français,    xii=- 

xiv«  siècles  (P .  Lesourd) 5161 

—         Voir  Plaintes  de  la   Fierté. 
Thorn  (A.  Chr.).  Voir  Nicole  Bozon. 

ToMÂs  (N.),  Manuai  de  pronunciaciôn  espaiïola 514 

Troie  (Le  Roman  de  — .)  en  prose,  éd.  par  L.  Constans  et  E.  Farai.  .  .      623 
Troubadours  d'Ussel  (Les  poésies  des   quatre),  éd.  par  J.  Audiau 

(A.  Jeanroy) 477 

TuFFRAU  (P.),  La  légende  de  Guillaume  d'Orange  renouvelée 158 

)<yENDRYES    (J.),   Le    langage,    introduction    linguistique   à    l'histoire 

(M.  R.) 625. 

Villon,  Les  Ballades  en  jargon  du  ms.  de  Stockholm...  éd.  par  R.  F. 

GuiLLON  et  K.  Sneyders  de  Vogel  (M.  R.). 159 

Vi.OBERG  (M.),  La  Légende  Dorée  de  Notre  Dame  (A.  L.) 320 

Vossler(K.),  Frankreichs  Kulturim  SpiegelseinerSprachentvvicklung.     625 
Williams  (M.).  Voir  Gerbert  de  Montreuil. 

Zauner  (A.),  Altspanisches  Elementarbuch,  2^  éd 624 

ZÉLiQ.zo\  (L.),  Dictionnaire  des  patois  romans  de  la  Moselle,  1 629 

CHRONICIUE 

Nécrologie  :  M"'*^  Loomis  (G.  Schœpperle),  156  ;  A.  Stimming,  622  ; 
K.  VoUmôller,  622. 

Retraites  :  L.  Clédat,  471   ;  P.  Rajna,  622  ;  J.  Vising,  622. 

Nominations:  A.  Pauphilet  à  Lyon,  471  ;  A.  Hâniel  à  Wûrzburg,  156  ; 
W.  Kûchler  à  Vienne,  516  ;  M.-L.  Wagner  à  Berlin,  311  ;  W.  von 
Wurzbach  à  Vienne,  311. 

Académies  et  sociétés  savantes  :  Réception  de  J.  Bédier  à  l'Académie  fran- 
çaise, 1)6  ;  A.  Jeanroy  à  l'Académie  des  Inscriptions  et  Belles-Lettres, 
622  ;  prix  Lagrange  à  M.  L.  Brandin,  6i2.  —  Anglo-norman  So;ietv  de 
Cambridge,  311. 

Universités  :  P.  Rajna,  docteur  honoris  caiiM  de  l'Université  de  Paris,  622. 

Manuscrit  d'Apt  (Roland  provençal),  311. 

Livres  imprimés  du  xve  siècle  exposés  à  la  Bibliotiièque  Sainte-Geneviève, 
471. 

Projets  de  publication  :  Poèmes  provençaux  sur  Roland  par  M.  Roques, 
311  ;  Roman  de  Jaufré pzr  Cl.  Brunel,  156  ;  Robert  de  Ciari  parPh.  Lauer, 
156  ;  Queite  du  Saint  G r.ial  par  A.  Pauphilet,  156  :  Passion  du  Palatinus 
par  Gr.  Frank.  136  ;  Quatre  filles  de  Dieu  par  S.  J.  Roos,  623  :  Iconogra- 
phie des  troubadours  par  J.  Anglade,  623.  —  Philological  Quarterly  de 
l'Université  d'Iowa,  314  ;  Nuovi  studi  medievali,  623.  — Atlas  linguis- 
tique suisse-italien,  622. 


640  TABLE    DES    MATIÈRES 

Collections  :  Bibliothèque  de  la  Renaissance,  624  ;  Bibliotheca  delP  Archi- 
vum  romanicuni,  624;  Classiques  français  du  moyen  âge,  156,  623; 
Junta  para  ampliaciôn  de  estudios  e  investigaciones  cientificas,  314; 
Sammlung  romanischer  Elementar-  und  Handbùcher,  624  ;  Sammlung  vul- 
gàrlateinischer  Texte,  624  ;  Société  des  anciens  textes  français,  514  ; 
Travaux  du  séminaire  de  philologie  romane  de  Lwôw,  624. 

Errata,  632. 


Le  Propriétaire-Gérant,  É.  CHAMPION. 


«»CON,      PROTAT     FBKRFS,     IMPRIMKUKS 


PC 

2 

R6 


Romani* 


PLEASE  DO  NOT  REMOVE 
CARDS  OR  SLIPS  FRÔM  THIS  POCKET 

UNIVERSITY  OF  TORONTO  LIBRARY 


« 


H^HI 

1 

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